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Auteur Sujet: Linko-T2- D'or et de flammes de Frédéric Faurite  (Lu 4347 fois)

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Linko-T2- D'or et de flammes de Frédéric Faurite
« le: jeu. 08/12/2022 à 17:49 »
Linko-T2- D'or et de flammes de Frédéric Faurite



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Peu d’archives ont été retrouvées au sujet de ce qu’il convient d’appeler le plus grand scandale télévisuel du XXIème siècle en matière de téléréalité. Dans un souci de clarté et d’exactitude, ce récit comporte quelques morceaux choisis qui permettront au lecteur d’en apprendre davantage sur les événements qui ont suivi l’émission « La  Villa de la Gloire ». Son interruption brutale n’a pas pour autant marqué celle de son jeu dont la violence et le principe cruel semblent désormais coller à la peau des candidats, livrés à eux-mêmes dans la nature. Traqués. Désespérés. Répandant sur leur chemin un malheur presque contagieux. De multiples caméras, parfois dissimulées, ainsi que toutes sortes d’appareils destinés à capter la voix et l’image ont permis de constituer ce dossier.

   Ces retranscriptions qui peuvent être perçues comme des « bonus télévisuels » ont été classées dans la rubrique intitulée « La Suite du Programme ». L’extrait suivant au cours duquel le principal protagoniste réalise l’étendue du caractère horrible de la situation dans laquelle il se trouve nous a semblé approprié pour ouvrir ce second volume.

LA SUITE DU PROGRAMME – PROLOGUE TÉLÉVISUEL

   Une pinède baignée de lumière, surexposée. Plan américain sur un corps affalé contre un arbre. Plus mort que vif, le jeune homme est couvert d’une crasse sanguinolente ponctuée de brûlures et de blessures. Une voix sucrée commente la mise en scène dans un murmure.
— Est-ce que l’image est bonne ? Hmm… La lumière est peut-être un peu trop vive… Tant pis, on va s’en contenter et reprendre le tournage…

   Un bon programme télévisé, si tant est qu’il en existe, s’ouvre souvent sur des paroles enthousiastes et enjôleuses. Il ne faut toutefois pas s’y fier car c’est également le cas pour beaucoup de mauvais, y compris les pires.
— Chères téléspectatrices, chers téléspectateurs, clame fièrement la voix, soyez les bienvenus dans la « Villa de la Gloire » ! Votre émission continue dès à présent !

   Rien ne vaut un commentaire joyeux pour reprendre le fil, n’est-ce pas ? Quelle surprise ! Même une émission comme la « Villa de la Gloire » que l’on croyait en fin de course trouve toujours un moyen de se relancer… Ceci étant, les téléspectateurs ont-ils vraiment envie de voir revenir un tel programme ?
— Qu’en dis-tu, cher public ? Toi qui attends la suite de l’aventure ! Toi qui es aussi impatient que moi !

   Très bonne question ! Il faut dire que le contenu de l’émission avait de quoi surprendre, même pour de la téléréalité. Alors, public ? Estimes-tu que cette téléréalité mérite une seconde chance ?
— Votre imagination s’enflamme ? Elle n’est pas la seule… Si vous êtes prêts, contemplons ensemble ce nouveau décor. Une pinède illuminée par le soleil d’été, une nature sauvage aux parfums du sud, un magnifique ciel azur et une épaisse colonne de fumée recouvrant tout peu à peu…

   Et d’ailleurs, qu’en penseraient les candidats ? Seraient-ils d’accord pour prolonger la partie après tout ce qu’ils ont pu subir ?
— Il est environ treize heures et la journée a commencé sur les chapeaux de roue. Nous avons cependant la chance d’avoir sous la main quelqu’un de disponible pour ce nouveau départ. Un candidat qui a su tirer son épingle du jeu lors de la saison précédente ! Un volontaire – ou peu s’en faut – pour un tour de piste supplémentaire !

   Le volontaire en question restait muet comme si le redémarrage de l’émission ne le concernait pas. En réalité, il n’était pas en mesure de répondre. D’ailleurs, s’il avait pu le faire, il y a fort à parier que cela n’aurait pas été en termes fleuris.

   Encore… Encore et toujours l’émission… Ça n’en finira jamais…

   Perdu dans un épais brouillard, Colin Roy se sentait flotter, le corps endolori et l’esprit à la dérive, bien loin du réel. Son début de journée n’avait pas été des plus tendres : il avait failli mourir un nombre incalculable de fois. Battu, abattu, poignardé, mordu, dévoré, pulvérisé, brûlé, asphyxié… Les possibilités ne manquaient pas. Lui-même avait dû commettre des actes qui hanteraient les plus affreux de ses cauchemars pour le restant de ses jours. Tuer à défaut d’être tué.

   Ce trop-plein de fatigue, de violence et d’émotions avait eu raison de lui. À présent qu’il commençait à retrouver un usage minimal de ses pensées, celles-ci se focalisaient sur les sons ambiants. Quelqu’un parlait, discourait à n’en plus finir. Une voix pleine de promesses incertaines, interprétant aussi mélodieusement que dans un rêve des paroles de cauchemar. 
— Pour les rares téléspectateurs qui ne le connaitraient pas, laissez-moi vous présenter, sans plus attendre, l’un de nos plus impressionnants candidats, ou plutôt ce qu’il en reste, j’ai nommé : Linko !

   Linko… C’est bien de moi qu’il s’agit. Je suis donc toujours ce pseudonyme idiot, même après tout ce qu’il s’est passé.
— Comme vous pouvez le constater, notre chanteur à la voix d’or n’est pas au meilleur de sa forme mais il sera bientôt capable de nous voir et de nous entendre, faites-moi confiance. Allons, Linko ! Une grasse matinée qui déborde sur l’après-midi, ce n’est pas raisonnable, surtout le jour de ton anniversaire. Allez, debout ! Tout le monde t’attend !

   Qui me parle ? Je connais cette voix…

   Une gifle magistrale vint frapper Colin en plein visage. Incapable d’ouvrir les yeux, il n’avait pas vu venir l’attaque. La brûlure n’en était que plus cuisante.

   Ses mains tentèrent de bouger pour élever une garde et le protéger mais elles semblaient aussi lourdes qu’impuissantes.
— Réveille-toi, Linko ! Je te préviens, je continuerai à prendre soin de ton visage jusqu’à ce que tu sortes du cirage.

   Les baffes, les claques, les gifles, les roustes et toutes ces joyeusetés que distribuent la paume et le revers de la main défilèrent contre sa figure. Cependant, ce n’était pas tant leurs impacts répétés qui faisaient souffrir Colin mais bien le son particulier de cette voix : si familière et si lointaine à la fois. Il fallait qu’il ouvre les yeux, même s’il craignait plus que tout ce qu’il allait découvrir face à lui.

   Je dois reprendre conscience… Il faut que je vérifie si… Peut-être que j’ai mal vu avant de m’évanouir ? Peut-être que j’ai rêvé ou qu’il ne s’agit que d’une ressemblance ?

   Le jeune homme s’assura qu’il pouvait remuer la mâchoire puis vint refermer lentement ses dents sur l’intérieur de sa joue droite. Il enserra sa prise et la tortura aussi longtemps que nécessaire pour que ses paupières se mettent à trembler, subtil vacillement des cils.
— Regardez ! s’exclama alors la voix et, aussitôt, la grêle de coups cessa. On dirait bien qu’il est en train de s’éveiller… Cher public, c’est un moment faste ! Celui du retour de notre chanteur et champion !

   Blancheur intense de la lumière solaire. Ébloui, Colin ne parvint à ouvrir les yeux que partiellement. Tout ce qu’il pouvait distinguer dans un rayon compris entre vingt et trente centimètres était à peu près net. Ce qui allait au-delà devenait une bouillie floue, saturée de soleil.
— Oh non… gémit-il, agacé et désespéré.

   Dans cette fameuse zone de confort visuel se trouvait un élément qui l’oppressa instantanément : un objectif noir et luisant braqué sur lui.
— Encore ces saloperies de caméra…
— Tu fais erreur, lui répondit la voix qu’il rattacha aussitôt à la main gantée qui tenait l’appareil. On se la joue plus intime à partir de maintenant, simplement avec les moyens du bord.

   À y regarder de plus près, il s’agissait d’un smartphone dernier cri et non d’une de ces caméras sophistiquées qui avaient capté chaque seconde de sa vie lors de ces derniers jours dans la « Villa de la Gloire ».
— J’utilise mon portable par défaut et parce que je ne peux pas me permettre de perdre ne serait-ce qu’une seconde de l’émission, reprit la voix. De nombreux spectateurs exigeants veulent la suite !

   Allez, Colin, ouvre les yeux ! Tu dois savoir ! Fais-toi violence et regarde ! Regarde la vérité en face et tiens-toi prêt à déguster !

   Au prix d’un effort qui lui sembla surhumain, Colin s’extirpa de sa torpeur. Ses yeux s’ouvrirent en grand, le soleil lui brûla la rétine mais il se débarrassa de ses lueurs en clignant à plusieurs reprises et en portant son regard sur cette main gantée. Ce dernier remonta le long d’un bras enveloppé dans une combinaison noire, glissa sur une armure en kevlar, escalada une nuque longue et fine avant de finir sa course contre un visage. De nouveau, ce fut le choc. La même surprise qui l’avait fait s’évanouir quelques heures auparavant, aussi agréable qu’un coup de genou dans les parties génitales.
— Alors je ne rêvais pas ? Tu es des leurs, toi aussi ! déclara-t-il froidement avec le même état d’esprit qu’un César reconnaissant Brutus parmi les rangs des conjurés qui le perçaient de coups de poignard.
— Moi surtout ! Qu’est-ce que tu penses du nouveau choix de la production pour ce qui est de l’animation ?
— Ils doivent avoir beaucoup de budget s’ils ont pu se payer la plus ravissante des garces. Pas vrai, Mouza Vorobiev ?

   La pianiste partit d’un grand rire qui résonna dans la pinède et fit danser une vague étincelante de mèches blondes, cadre doré autour de son visage.
   


1

ALINE BREMOND ET LES SOLDATS DU FEU

1

   Une colonne de véhicules de pompiers gravissait le flanc d’un coteau couvert de garrigue. Sous leur passage, le bitume épuisé par le temps et désagrégé par les intempéries achevait par endroits de se disloquer, laissant apparaître un sol de poussière semblable à du safran. Poussés au maximum par leurs chauffeurs, les fourgons chargés d’hommes, les 4x4 et les lourds camions à échelle mugissaient dans les montées et ahanaient dans les tournants. Le soleil matinal déjà haut faisait reluire chaque pièce de métal et rendait les parebrises étincelants. La chaleur étouffante distordait les formes et, de loin, l’œil humain aurait eu de quoi s’étonner devant cette ondoyante procession de briques rouges et ardentes.

   D’un peu plus près, on distinguait dans ce convoi vermeil les taches sombres des soldats du feu, scrupuleusement semblables et solidaires dans leur uniforme. Seul un binôme, installé dans le camion à échelle occupant la troisième position du cortège, sortait du lot. Ces deux pompiers-là étaient dissemblables au point de paraître incompatibles, tellement différents sur tant d’aspects que l’on aurait pu penser à un tandem comique. Des Laurel et Hardy de la lance à incendie.
— Allez, avancez un peu, là ! grogna le conducteur, un grand gaillard d’âge mur au teint hâlé et au visage buriné par la lumière du midi. C’est vrai qu’il n’y a qu’une seule route pour grimper ici et qu’elle est complétement pourrie mais quand même… On perd un temps pas possible et Dieu sait qu’on n’en a pas en réserve !

   Ses doigts pianotaient fiévreusement sur le large volant dont il retirait parfois une main pour se soulager de la brûlure solaire et chasser la sueur qui émergeait à grosses gouttes de tous les pores de son visage.
— On dirait que certains des collègues ne sont pas des gars de chez nous… s’intrigua sa coéquipière, nettement plus jeune mais tout aussi accablée par la chaleur.
— Non, tu vois bien qu’il n’y a jamais eu autant de véhicules à Carros. Je crois que les deux tout-terrains devant nous viennent de Nice ou de Vence. Tous les copains de la région ont dû se mettre en route en voyant ce carnage.

   La jeune fille se pencha alors par la fenêtre ouverte et le vent fouetta par saccades ses cheveux roux. Ces entrelacs de boucles cuivrées voilaient par instants deux yeux couleur de forêt écarquillés, des traits doux, une peau de méridionale légèrement hâlée ainsi que des lèvres incarnates à peine desserrées. Sans se préoccuper du brasier capillaire qui obstruait partiellement sa vue, l’inquiète héroïne regardait l’immense colonne de fumée qui s’élevait au-dessus des collines. Une rature sur la page bleue du ciel. Ce n’était malheureusement pas la première fois que l’un des massifs de la région s’embrasait mais jamais un départ de feu n’avait été aussi subit ni une colonne de fumée aussi dense.
— Quel truc de malade, quand même ! C’est du délire !
— Le véritable délire, c’est que nous n’ayons rien reçu à la caserne. Pas le moindre message d’alerte de la part de qui que ce soit…
— À part moi bien sûr, mais c’était du pur hasard.
— Ouais, une chance que tu aies remarqué ce début d’incendie en venant. Je te tire mon chapeau, ou plutôt mon casque, Aline ! Tu nous auras fait gagner de précieuses minutes pour contenir ce bordel.

   La rouquine le regarda avec un grand sourire. Ce n’était pas souvent que son mentor daignait la gratifier d’un compliment. Elle n’avait cependant pas fait grand-chose, simplement un mouvement de tête vers la montagne en roulant sur l’autoroute. La vision des monts et des pinèdes lui communiquait toujours une joie légère et agréable, légèrement teintée de nostalgie. Depuis son enfance, elle s’y promenait avec sa famille et gambadait dans la garrigue sans jamais éprouver la moindre lassitude. Sentir les odeurs pourtant si familières du thym, du romarin et du fenouil était chaque fois une redécouverte et la musique des cigales lui paraissait sans cesse plus belle et plus complexe, comme une mélodie qui s’enrichirait de saison en saison.

   Aline Brémond débordait de souvenirs ensoleillés qui la consolaient des quelques chagrins qu’elle avait pu rencontrer dans sa vie. Certains des membres de sa famille, ses grands-parents notamment, s’en étaient allés vers un ailleurs qu’elle imaginait comme un été sans fin. Si ses aïeux étaient partis, les montagnes demeuraient sagement à leur place et cette simple idée offrait déjà un grand réconfort. Un jour, ce serait à son tour de parcourir ces lieux en tenant la main à ses petits-enfants tout en leur racontant ce qu’elle savait du folklore : l’histoire comique de la sardine qui boucha le Vieux Port à Marseille, un ou deux contes horrifiques liés à la Tarasque ou bien la légende de la mythique cité engloutie de Tauroentum.

   Voilà à peu près à quoi songeait Aline lorsque ses yeux s’étaient écarquillés à la vue de cette colonne de fumée déjà épaisse qui barrait le paysage à la manière d’un ruban noir sur un faire-part de décès. Alors avait enflé dans son cœur une peur sourde que rien n’avait pu atténuer. Elle avait foncé jusqu’à la caserne et donné l’alerte, faisant bondir l’essentiel de leur effectif d’intervention. Seul point positif, son mentor semblait lui en être reconnaissant.
— Merci beaucoup, René !
— T’emballe pas, la bleue !
— Je te signale qu’on est tous rouges chez les pompiers, rétorqua-t-elle en tirant la langue avant de se rendre compte que son capitaine gardé les yeux fixés sur la route, l’air sérieux.
— N’importe qui aurait fini par remarquer la colonne de fumée noire et je parie que la caserne doit maintenant crouler sous les appels de tous ceux qui auront jeté un coup d’œil aux montagnes.

   Sacré René… Il est toujours aussi incapable de faire un compliment et de s’y tenir, il aura toujours une petite phrase pour contrebalancer.

   La jeune femme, pompier volontaire venant à peine de fêter ses dix-neuf printemps, ne se départit pas de son enthousiasme. En deux ans de formation, Aline s’était habituée au caractère bien trempé et à l’humeur parfois changeante du capitaine Grimaud. Certes, René ne mâchait pas ses mots, émettait souvent des remarques déplacées sur les femmes ou des opinions politiques douteuses mais elle le lui pardonnait car il était ainsi par tradition plus que par conviction. Après l’avoir officiellement et irrévocablement identifié comme un vieux con raciste et misogyne lors de ses débuts, Aline avait pourtant fini par réviser son jugement. René débitait simplement les niaiseries dont avait dû l’abreuver sa famille et qu’il révisait à l’occasion lors de ses passages au bistrot du coin au cours de son temps libre. Toutefois, il n’avait jamais émis le moindre jugement négatif sur Aline contrairement à d’autres hommes, y compris dans sa propre famille, qui ne se gênaient pas pour lui faire comprendre qu’elle serait mieux occupée à astiquer les cuivres d’une batterie de cuisine plutôt que ceux du grand camion échelle de la caserne de Carros. La palme d’or de l’indélicatesse revenait à un beauf qui, lors d’une intervention chez une vieille dame ayant glissé sur l’une des tomettes de sa cuisine, l’avait interpellée alors qu’elle chargeait le brancard dans le camion.
— J’ai une belle lance à incendie juste pour toi, poupée, lui avait soufflé une voix goguenarde et nasillarde filtrant à travers une rangée de poils graisseux.

   Aline était restée interdite, muette et gênée face à un gros type rond et moustachu qui avait probablement dû servir de modèle à Binet pour dessiner Robert Bidochon. En revanche, René n’avait fait ni une ni deux et était allé directement défier le gaillard.
— Et moi, j’ai une belle botte d’intervention juste pour calmer les ardeurs de ta lance à incendie si je t’ai encore sous les yeux dans cinq secondes !

   L’homme avait aussitôt tourné les talons sans demander son reste. Il n’y avait que très peu de personnes capables de soutenir le regard du capitaine Grimaud lorsqu’il s’énervait. Aline savait aussi qu’il ne balançait pas de paroles en l’air et que l’entrejambe du moustachu avait manqué de peu de faire connaissance avec la coque de protection en cuir de la ranger de René.
— Maintenant, tu sais quoi répondre la prochaine fois, avait-il simplement déclaré à Aline.

   Ce n’était pourtant pas cet incident isolé qui avait définitivement réhabilité René aux yeux d’Aline. En réalité, il s’agissait des multiples moments où tous deux se trouvaient en intervention. Elle avait perçu le soin et le zèle qu’il apportait à son métier auquel il se consacrait corps et âme, ne comptant pas les heures passées auprès des victimes. Elle-même avait choisi d’intégrer la brigade en tant que pompier volontaire par envie de se rendre utile et de venir en aide à tous ceux qui en avaient besoin, que ce soit un chat coincé en haut d’un arbre, un enfant tombé de la cage à singes au parc ou une personne âgée en détresse.

   Les grands airs et les mots durs de René cachaient en réalité une personnalité plus fragile qu’il n’aurait voulu l’admettre. L’armure du capitaine Grimaud peinait parfois à contenir l’éclat de l’âme lumineuse qu’elle renfermait. Aline avait bien remarqué à quel point son regard vif perdait sa lumière lorsque les victimes passaient de l’autre côté, particulièrement lorsque celles-ci étaient bien trop jeunes pour mourir. Alors, elle avait fini par se dire que son capitaine ne se rendait pas au bistrot pour râler sur les femmes ou les immigrés mais pour boire jusqu’à oublier les mauvaises journées. Un jour, elle avait même vu une unique larme rouler sur les joues rugueuses de son mentor alors qu’ils s’efforçaient en vain de sauver les derniers hectares d’une pinède en proie aux flammes.
— Tu vois… avait-il murmuré en étouffant un sanglot. Ça, c’est le pays qui part en fumée…

   La colère avait empourpré les joues de la volontaire Brémond en songeant que quelqu’un avait volontairement contribué à anéantir cette forêt. La gendarmerie les avait informés que la ou les ordures à l’origine de l’incendie s’étaient montrés particulièrement efficaces et méthodiques en utilisant un chat qu’ils avaient arrosé d’alcool ou d’essence à briquet. Ils avaient ensuite enflammé l’animal avant de le lâcher dans les bois où la bête affolée s’était précipitée partout où elle pouvait pour essayer d’échapper à la souffrance, embrasant brindilles et bosquets dans sa course désespérée. Aline ne s’était sentie mieux qu’en imaginant sa propre botte pilonner les responsables selon la méthode préconisée par son capitaine.

   Aujourd’hui, face à la fumée noire qui obscurcissait peu à peu le ciel, la jeune femme ne pouvait s’empêcher de prier pour que les dégâts ne soient pas aussi importants que la dernière fois, pour que la forêt ne souffre pas trop et, surtout, pour qu’aucun de ses collègues ne soit blessé au cours de leur intervention. La conviction qu’ils fonçaient tous tête baissée vers un danger mortel ne la lâchait pas.
— Tu n’as pas trop chaud ? lui demanda René dont le front ruisselait.
— Ça va… J’ai juste l’impression d’être au sauna.
— Tiens le choc ! Je préfère ne pas mettre la climatisation, le moteur galère déjà assez comme ça.
— Sans compter les possibles émanations toxiques…
— On doit être encore un peu loin pour souffrir de quoi que ce soit mais on sortira les masques si le besoin s’en fait sentir.

   Ce qui préoccupait avant tout Aline, c’était le caractère insolite de ce départ de feu dans une zone qu’elle ne connaissait que très peu et qu’elle pensait entièrement déserte.
— Mais qu’est-ce qu’il peut bien y avoir là-haut pour qu’il y ait une telle fumée ?

   On pourrait tout imaginer : une baraque construite avec des matériaux douteux, une grange pleine de foin moisi, une cache de produits stupéfiants ou, pire, un dépôt secret militaire contenant des armes dangereuses…
— Qui sait ? répondit René. On a beau être à la lisière d’un parc naturel, il y a toujours quelques richards suffisamment friqués ou quelques mecs assez audacieux pour contourner les interdictions.
— C’est quand même étrange de vouloir aller se planquer loin de tout…

   La jeune pompière s’imagina une fraction de seconde vivant dans une maison aussi retirée. Elle frissonna en pensant à ce qu’elle pourrait éprouver au cours d’une froide nuit d’hiver ou bien lors d’un été aride, cernée par une pinède en flammes. S’efforçant de chasser de son esprit ces pensées peu réjouissantes, elle choisit de se préparer au mieux à affronter le sinistre en glanant quelques conseils auprès de son collègue.
— Comment tu le sens, cet incendie, toi ?
— On l’a vu à temps donc ça devrait aller et je pense que nous sommes assez nombreux pour le maîtriser. Cela dit, quand on voit comment le ciel se couvre… Je me demande si toute cette putain de chaleur ne va pas nous déclencher un orage. Il faudra être très vigilants : là-bas, ce sera la nuit.
— La nuit ?
— Avec toutes ces fumées et ces nuages, on aura sûrement l’impression qu’il fait noir comme dans un four.

   En effet, la luminosité diminuait peu à peu et la colonne de véhicules s’engouffrait dans un brouillard dont les fumées piquaient les yeux et la gorge. Les incisives en tenailles, Aline ne put s’empêcher de happer sa lèvre inférieure pour la mordiller nerveusement.

2

   Moins d’un quart d’heure plus tard, le brouillard s’était effectivement mué en une nuit enfumée. Les véhicules roulaient tous phares allumés dans une obscurité aussi oppressante qu’artificielle, leurs essuie-glaces déblayant de temps à autres les cendres qui se posaient sur les vitres. Alors qu’Aline se demandait s’ils ne s’étaient pas perdus, les deux véhicules qui ouvraient la route pilèrent brusquement. René freina violemment, aussitôt après avoir été alerté par les éclairs rouges de leurs feux stop. Sa coéquipière se sentit partir en avant puis fut cisaillée et renvoyée illico à sa place par la ceinture de sécurité.
— Ils auraient pu anticiper, ces idiots ! rouspéta-t-elle.
— Je doute qu’ils en aient eu le temps… Mets ton casque et attache bien tes cheveux, on descend !

   Tous deux bondirent hors du camion et s’avancèrent en direction des deux 4x4 dont les occupants étaient également sortis.
— Qu’est-ce que vous attendez ? demanda René en les voyant tous immobiles.
— La route s’arrête là. On a un portail devant et un mur d’enceinte immense.
— Merde…

   Deux pompiers qui s’étaient avancés jusqu’aux immenses battants de fer en revinrent en courant. L’agacement se lisait sur leur visage.
— C’est fermé, le portail est verrouillé ! Il n’y a pas de sonnette !
— Je ne crois pas que le propriétaire ait le temps de te répondre, ironisa le second avant de se tourner vers René. Toi qui es du coin, tu as une idée de ce qu’il y a derrière ces murs à la con ? Le repaire d’un spécialiste des remparts et fortifications ?
— Je n’en sais foutre rien mais quoi que ce soit, ça flambe sous le mistral depuis un bon moment déjà.
— En chemin, reprit le premier pompier, on a demandé un appui aérien et on a au moins deux Canadairs qui vont se relayer pour arroser la zone.
— C’est une bonne nouvelle mais ça ne suffira pas. On ne sert à rien si on reste à attendre comme des piquets devant ce portail. Je vais tenter quelque chose, quitte à me faire taper sur les doigts pour destruction de matériel.
— À quoi tu penses ?
— Vous allez parquer vos véhicules sur le côté et commencer à mettre en place les dispositifs de coupe-feu. Toi, Aline, tu vas aller prévenir les copains qui attendent derrière en leur demandant de reculer autant que possible.
— Ne me dis pas que tu comptes enfoncer le portail ! s’exclama la jeune femme, stupéfaite par le procédé et, plus encore, par le fait de voir René Grimaud mettre en péril son précieux camion.
— Tu vois une autre solution ? Il me faudra peut-être plusieurs essais mais le pare-chocs du camion devrait supporter les coups. Une fois que ce sera fait, on pourra intervenir.

   Le plan de René étant le meilleur et le seul, tout le monde s’employa à l’exécuter au mieux. Aline s’arrangea pour que le camion gagne quelques mètres de recul. Le moteur vrombit puis l’entraîna en avant. Le mastodonte rouge sembla se perdre dans la fumée, puis il y eut le choc. La jeune femme eut l’impression qu’une immense baguette venait de s’écraser contre un gong monumental. Elle courut jusqu’au portail et fut heureuse de constater que les plaques d’acier venaient de perdre un peu de leur rigidité. La collision avait ouvert un espace d’à peine un centimètre entre les battants. Ce qu’Aline distingua à travers lui apprit qu’il n’y avait pas une seconde à perdre. Un incendie qui jette de telles lueurs n’a strictement rien d’ordinaire.
— On remet ça ! hurla René en actionnant la marche-arrière.

   Lorsque la machine percuta de nouveau le portail dans une désagréable détonation accompagnée de divers crissements, le pare-chocs sembla souffrir davantage que la cible elle-même. Les barres blanches métalliques s’étaient tordues sur les extrémités.
— Bon sang ! Qu’est-ce que c’est que cette barrière ?
— Recommence, René ! s’écria Aline. Le bruit était différent cette fois et l’espace entre les battants s’est encore agrandi.

   Le capitaine fit une ultime fois machine arrière. Aline contempla le camion d’un point de vue qui aurait été celui du portail s’il avait été vivant. Elle constata à quel point le véhicule allait vite et elle s’écarta prudemment. Depuis le bord de la route, elle vit le camion heurter le portail avec fracas… puis disparaître !
— Mais ! s’exclama-t-elle, un peu bêtement, avant de comprendre que l’obstacle avait enfin cédé face à ce dernier assaut.
— Il a réussi ! s’écria un des pompiers qui patientait sur le côté. On y va !

   Aline fut la première à se précipiter à la suite du camion tandis que ses collègues regagnaient leurs véhicules. Le spectacle qui s’offrit à elle était celui d’un vaste et rougeoyant chaos. Le gigantesque parc qui s’étalait devant ses yeux flambait de toutes parts. Plusieurs foyers s’étaient déclarés qu’il s’agisse des pelouses, des massifs de fleurs ou, encore, des parcelles de pinède conservées çà et là. Elle comprit que les brigades devaient progresser avec la plus extrême précaution pour ne pas se retrouver cernées en plein milieu de ce cauchemar. La source principale de l’incendie paraissait encore lointaine mais la combattre directement était secondaire. Pour l’heure, il s’agissait avant tout de sécuriser le périmètre ainsi que le reste de la colline.

   Le camion de René, qui avait stoppé une vingtaine de mètres après le portail, reculait prudemment. Il l’arrêta au beau milieu de la zone de gravier situé à l’entrée, à proximité de ce qui semblait être un héliport où flambaient les restes d’une carcasse.
— Déployez-vous en vitesse ! hurla le capitaine en bondissant du véhicule et en courant vers la lance à incendie.
— Ça va, René ? s’enquit Aline en accourant pour lui prêter main-forte.
— J’ai rarement vu un bordel pareil, on dirait une scène de guerre ! Quelque chose a dû exploser et arroser la zone pour qu’il y ait autant de foyers d’incendie dans ce parc !
— Est-ce qu’on aura assez d’eau ?
— On a un bon stock mais on n’en aura jamais assez pour éteindre ce merdier. La seule solution serait de trouver des bornes sur le terrain pour brancher les lances.
— On va y arriver ! On n’a pas le choix !

   L’ensemble du convoi se hâta de se mettre en position puis ils s’attaquèrent à l’incendie. Les camions lourds furent déployés le long du mur de l’enceinte, profitant de l’espace entre celui-ci et les arbres du parc. Les véhicules plus légers tentèrent d’ouvrir un périmètre sûr tout en remontant l’allée principale. Chaque pompier voyait avec appréhension les réserves d’eau diminuer à vue d’œil. Enfin, après une demi-heure de lutte contre les flammes, les soldats du feu parvinrent à dénicher une arrivée d’eau destinée à l’arrosage des massifs de fleurs. Aussitôt, le tuyau d’arrosage fut exploité et permit de compenser un tant soit peu l’amenuisement des réserves. Quelques instants plus tard, une prise d’eau exclusivement destinée à lutter contre un incendie fut découverte par un groupe de pompiers qui s’empressèrent de la mettre à contribution. Malgré ces bonnes surprises et tous les efforts mis en œuvre pour lutter contre le brasier, la situation demeurait stable. Le vent attisait les flammes et projetait des flammèches au loin, y compris par-dessus le mur d’enceinte.

   Seule l’arrivée du premier avion jaune fut salutaire et permit d’apaiser la fureur du feu. Leur « pélican », plus connu sous le nom technique de Canadair CL-415, largua ses six tonnes d’eau quelques dizaines de mètres au large de leur position, leur offrant un peu de sécurité et de fraîcheur.
— On s’en sort bien finalement, murmura Aline soulagée.
— C’est loin d’être fini, pourtant ! lui lança un de ses collègues qui s’efforçait de faire barrage aux flammes qui les entouraient. Il faudra encore de nombreux passages pour que tout soit sous notre contrôle et le vent peut encore nous jouer des tours entretemps.
— Je préfère envisager le meilleur plutôt que le pire. Il faut en venir à bout, c’est tout ce qui compte.

   Un large sourire glissa sur les lèvres du capitaine Grimaud, fier de la ténacité de son élève, heureux de lui entendre prononcer des paroles qui auraient tout à fait pu être les siennes. Il songea qu’Aline avait déjà l’arme essentielle que le pompier doit opposer à un incendie : la ténacité.

   Deux heures durant, confortés par l’appui aérien, ils disputèrent à l’incendie chaque pouce de terrain. Des hélicoptères porteurs d’eau ainsi que des renforts terrestres étaient venus grossir leur nombre et ils commençaient à se rendre maître de la première moitié du parc. La villa au centre ainsi que le reste de la propriété semblaient malheureusement perdus. Une partie des nouveaux arrivants fut envoyée à l’extérieur du mur d’enceinte afin de tenter de contenir l’incendie en allumant des coupe-feux. Cette manœuvre impliquait de faire brûler préalablement des bandes de végétation afin d’épuiser l’incendie. Cela ne limitait toutefois pas les sauts de flammes mais, par chance, le vent avait fini par tomber.

   Enfin, après un travail de tous les instants, une issue heureuse sembla se dessiner. Ce fut avant que l’on ne découvre le premier blessé. Un groupe de trois pompiers passa brusquement devant eux, portant un brancard de fortune sur lequel reposait un corps hâtivement recouvert d’une couverture de secours. Aline eut le temps de voir une main couverte de cloques noires et violacées s’agiter sur le côté. Ce détail ainsi que la forme pratiquement crochue de ces doigts aux mouvements saccadés et convulsifs lui saisirent le cœur.
— Un blessé ? s’étrangla René. Dans cette fournaise ?
— Je t’assure ! s’écria le gars qui dirigeait l’autre section. C’est un type qui a des brûlures au troisième degré sur la majorité de son corps mais il bouge encore. Comme il convulse, on l’a sanglé dans le brancard.
— Après tout ce temps au cœur de l’incendie, c’est un véritable miraculé ! s’étonna Aline.
— Miraculé, il faut le dire vite... Vu ce qu’il en reste et ce que la vie lui réserve, je me demande si la mort n’aurait pas été préférable… déclara sombrement René. Comment tu comptes procéder, mon gars ?
— Mes hommes le transportent actuellement vers notre point de départ, dans le camion de l’entrée. L’un d’eux va rester avec lui pour tenter de le maintenir en vie en attendant l’arrivée d’un hélico puis ce sera direction le CHU de Nice et le service des grands brûlés.
— En espérant qu’il tienne le choc… De notre côté, on va progresser dans la même direction en ouvrant doublement l’œil maintenant qu’on sait que la propriété n’était pas déserte.

   Le groupe poursuivit son avancée parmi le parc embrasé, laissant derrière lui une traînée de cendres mouillées. Les jets d’eau leur permettaient de s’ouvrir un passage parmi les flammes mais aucun d’eux n’osait se risquer immédiatement en avant de peur d’être pris en tenaille par l’incendie. Le passage d’un second Canadair dissipa subitement l’ensemble des foyers qui se trouvaient devant eux et ils purent enfin se rapprocher de la villa, déjà partiellement effondrée.
— Mais qu’est-ce qui s’est passé, ici ? gémit un pompier en contemplant la vision infernale de cet ancienne allée principale durement rachetée aux flammes.

   En-dehors des cendres, de quelques braises encore ardentes et des flaques d’eau, le chemin était parsemé d’informes rouleaux d’étoupe noirâtre disposés de façon anarchique. Il fallut quelques secondes à Aline pour comprendre qu’il s’agissait de corps humains carbonisés. Elle ne put retenir un cri d’effroi, une plainte aiguë qui semblait sortir de la bouche de chacun de ceux qui contemplaient la scène, muets de terreur.
— Bordel de merde ! s’exclama enfin un pompier. Tous ces morts…
— Ils sont complètement cramés… murmura un autre. Ils essayaient sûrement de fuir la villa en flammes…
— Tu es sûr ? demanda René en s’avançant.

   Il s’accroupit auprès de l’un des corps et l’observa un instant.
— Peut-être que ces gens fuyaient mais je trouve curieux qu’ils ne soient pas parvenus plus loin. La concentration de corps dans cette zone est plutôt surprenante, on croirait plutôt une scène de bataille ou d’exécution. D’ailleurs, regardez !

   Sa main se referma sur un objet noirâtre qu’il brandit en direction de ses coéquipiers. En dépit des dommages que lui avait causés l’incendie, on pouvait clairement reconnaître la forme d’une arme de poing dont les parties métalliques étaient restées intactes tandis que tout le plastique avait fondu.
— Un pistolet ! s’écria Aline.
— Il s’est passé quelque chose de très louche ici. Un sale truc !
— Ça doit être un règlement de comptes entre des mafieux ou des gangs rivaux, suggéra l’un des pompiers.

   René s’efforçait de garder son calme malgré le fait qu’il ne pouvait qu’approuver l’hypothèse de son collègue. De nouveau, il observa l’allée du parc et s’aperçut que d’autres armes jonchaient le sol et que certains des corps étaient enchevêtrés comme si le feu les avait figés au cours de leur lutte.
— Regarde, René ! lui lança Aline. Certains de ces cadavres avaient des casques et des tenues de combat.
— Elle a raison ! renchérit l’un des pompiers. On dirait des gilets pare-balles !
— De toute évidence, cet incendie est criminel ! trancha le capitaine Grimaud. Inutile de se perdre en réflexions, nous devons continuer le travail. La gendarmerie est sûrement déjà en route, j’aimerais que l’un de vous les contacte par radio pour les prévenir qu’on se trouve sur une scène de crime.

   Aline, brusquement suffoquée par la multitude de cadavres noirâtres aux visages de cauchemar, se porta volontaire et s’élança en direction de l’entrée du parc. Elle n’entendit donc pas l’étrange gémissement que lança un blessé alors que les pompiers venaient de reprendre leur activité. Ce son bas et curieusement rauque attira aussitôt leur attention et ils se précipitèrent vers l’un des corps, étendu entre deux buissons de chêne kermès carbonisés.
— Encore un mec vivant ? s’intrigua un pompier. Ça dépasse le miracle à ce stade !
— Il bouge !
— Incroyable !
— Aidez-moi à le sortir de là ! ordonna René. C’est sûrement son casque et son armure qui lui ont sauvé la mise.
   
   Avec d’infinies précautions, ils transportèrent le corps jusqu’à l’allée pour l’écarter et le préserver des flammes. Puis, l’un des soldats du feu releva lentement la visière du casque.

3

   Remontant à toute vitesse l’allée en direction du camion, Aline s’efforçait de chasser de son esprit le spectacle de fin du monde auquel elle venait d’assister. Cet incendie, ce parc ravagé et, surtout, tous ces corps transformés en masses d’étoupe… Elle n’était pas prête pour ce genre de vision. Aucune personne douée de sentiments n’aurait pu l’être et aucune formation n’aurait pu la préparer à contenir ses émotions. Même ses collègues ayant des années d’expérience au compteur s’étaient décomposés devant ce cauchemar.

   Toute essoufflée, la jeune fille aperçut enfin les véhicules stationnant à l’entrée et remarqua du mouvement dans l’un des fourgons médicalisés. Sûrement celui où l’on avait emmené le blessé. Elle se précipita vers son collègue qui était penché sur la civière, lui tournant le dos.
— Alors, comment est-ce qu’il s’en sort ? demanda-t-elle lorsqu’elle eut récupéré un peu d’air.

   Pas de réponse. Aline supposa que le soigneur était trop occupé pour lui faire un compte-rendu. Peut-être même ne l’avait-il pas entendue ? Sans prendre ombrage, elle se recentra sur sa mission et s’engouffra à l’avant du véhicule par la portière du côté passager.
— Je t’emprunte ta radio. Il faut que je prévienne les gendarmes que ce n’est pas un simple incendie.

   Aline s’installa et décrocha le combiné. Le message parviendrait auparavant au centre de secours où un stationnaire le ferait suivre à la gendarmerie. Toutefois, à peine fut-elle installée qu’une main se referma sur son épaule et qu’elle sentit qu’on lui tirait douloureusement les cheveux.
— Qu’est-ce qui se passe ? gémit-elle, pensant que son collègue réclamait un peu brutalement son aide.

   Lorsqu’elle tourna la tête, elle constata que ce n’était pas un pompier qui lui faisait face mais un visage noirâtre, partiellement décomposé dont les yeux semblaient encore contenir des flammes. Le supposé blessé venait de refermer ses dents sur une bonne partie des cheveux d’Aline ainsi que sur l’appui-tête de son siège, l’éventrant jusqu’à son rembourrage de mousse.
— Lâche-moi ! hurla-t-elle de façon hystérique tandis que l’étreinte sur son épaule et sur ses cheveux se resserrait.

   Folle de terreur, Aline entendait juste contre ses oreilles les grognements et les cris du monstre, écœurant mélange de gargouillements et d’aboiements.

   Qu’est-ce que c’est qui se passe ? Qu’est-ce que c’est que cette chose ? Ses yeux rouges ! Lâche-moi ! Lâche-moi ! LÂCHE-MOI !

   Elle chercha des yeux une arme durant une fraction de seconde mais ne trouva rien de mieux que le combiné qu’elle serrait dans sa main droite. Avec toute la vivacité acquise dans ses entraînements réguliers, elle vint frapper à plusieurs reprises la hideuse apparition au visage avec l’objet. Coup sur le nez. Le front. La joue. Lambeaux de papyrus noirs. Puis, l’antenne vint directement se ficher dans l’un des yeux rougeâtres, lequel se perça de la même manière qu’un œuf mollet. Un liquide roux et brûlant se déversa sur la main d’Aline tandis que le monstre relâchait sa prise.

   Bondissant hors du fourgon, Aline se félicita d’avoir laissé la porte ouverte. Lorsqu’elle atterrit sur le gravier, elle contempla le véhicule tout en s’essuyant frénétiquement la main à son treillis. Son collègue pompier se trouvait toujours à l’intérieur, parfaitement immobile au niveau de la porte latérale.
— Sors de là ! lui lança-t-elle.

   L’homme sembla bouger un instant mais ce n’était que sous l’impulsion de la créature qui essayait de sortir du véhicule. Le corps du pompier bascula en arrière et vint choir lourdement à terre. Son visage et son cou étaient barbouillés de sang frais, une large morsure avait réduit sa gorge en une indescriptible bouillie.

   Aline sentit un hurlement monter en elle et exploser depuis ses cordes vocales. Un cri de terreur aigu et désespéré, réaction épidermique et animale qui la soulagea presque avant que son esprit ne reprenne le dessus.
— À l’aide ! s’écria-t-elle, désemparée en se précipitant vers son camarade prête à tout mettre en œuvre pour le secourir et conscient qu’elle ne pouvait sûrement plus rien pour lui au vu de sa blessure. On a un pompier à terre !

   Son appel sembla se perdre dans les crépitements de l’incendie. Toutes les équipes s’occupaient de contenir les flammes loin de sa position, aucune aide à espérer pour le moment. Par ailleurs, Aline n’avait guère le temps de prodiguer des soins à son collègue car son agresseur occupait toujours le fourgon, prêt à lui tomber dessus pour la saigner à son tour. Heureusement pour elle, la chose monstrueuse qui venait de tenter de la mordre se trouvait partiellement empêtrée dans sa civière, les jambes immobilisées par la couverture que maintenait une sangle. La jeune volontaire eut la tentation de s’enfuir mais elle se ravisa en songeant que, tôt ou tard, la créature parviendrait à se rendre libre de ses mouvements. Sans écouter sa peur, elle bondit jusqu’à la porte latérale qu’elle referma aussitôt. Dans la foulée, elle fit claquer la portière avant par laquelle elle s’était jetée hors du véhicule.
— Il ne peut plus sortir, tout va bien… murmura-t-elle sans toutefois retirer ses mains de la portière comme si elle craignait de la voir s’ouvrir vers elle et non plus glisser sur le côté.

   À l’intérieur, le monstre s’agitait tel un dément. Il martelait de coups désordonnés tout ce qui se trouvait à sa portée. Chocs métalliques. Pulsation chaotique dans l’incendie.
— À l’aide ! s’égosilla la malheureuse Aline. Venez m’aider, s’il vous plait !

   Seule face à cet être qui lui semblait venir tout droit de l’enfer, Aline aurait voulu pouvoir verrouiller le camion. Elle doutait que son unique passager soit en état de se servir d’une poignée de portière mais elle préférait s’assurer qu’il ne puisse pas en actionner une par hasard. Elle s’approcha donc du corps de son collègue qu’elle se mit à fouiller en prenant sur elle pour oublier qu’elle avait affaire à un mort. Quelques secondes plus tard, dans la poche du pantalon, ses doigts se refermèrent sur les clés. Elle actionna le verrouillage automatique et se détendit en entendant le véhicule réagir au doigt et à l’œil. Quel son magnifique lorsqu’il permet de sauver une vie ! Elle regarda à travers la vitre de la cabine la chose qui s’agitait à l’intérieur du camion, condamnée pour l’instant à hanter cet espace réduit.

   Ce fut seulement dans ce moment de repos où ses facultés intellectuelles n’étaient pas intégralement occupées à assurer sa survie qu’elle se permit de se poser quelques questions essentielles.

   Comment quelqu’un ayant subi de telles brûlures peut-il encore bouger à ce point ? Est-ce que ce serait une réaction désespérée pour survivre ? Pourquoi est-il aussi agressif dans ce cas ? Il a quand même tué un pompier, putain ! Et puis, il y a son regard ! Ses yeux n’étaient vraiment pas normaux !

   Il lui apparut rapidement que rien ne semblait pouvoir expliquer l’état de démence sauvage et violente dans lequel se trouvait le mystérieux blessé du camion. La seule véritable conclusion qu’elle put tirer, c’est que l’incendie n’était plus leur principale préoccupation désormais. Elle hésita à lancer un autre appel en direction de ses collègues.
— Tout le monde est trop loin… Je devrais aller les rejoindre et les prévenir…

   Cependant, elle obtint soudainement une réponse. Un bruit insolite. Un infâme gargouillement. Elle fit aussitôt volte-face et découvrit son collègue pompier en train de se relever, en dépit de sa plaie béante à la gorge.
— Il est vivant ! s’exclama-t-elle en se précipitant vers lui. Ne bouge pas ! Tu vas aggraver ta blessure. Je vais te…

   Aline s’apprêtait à lui faire une compresse et à mettre en pratique tout ce qu’elle avait pu apprendre dans ses modules de secourisme mais sa voix se cassa brusquement. Le pompier venait de tourner ses yeux vers elle et de lui lancer un regard qu’elle reconnut instantanément. Un regard rouge !
— Non… balbutia-t-elle en contemplant le blessé se relever. Non…

   Aline demeura un instant paralysée, presque envoûtée par ce qui se produisait. Son collègue titubait mais parvint à se stabiliser. Une fois sur ses jambes, il la dévisagea un instant. Ce qu’elle put lire sur son visage lui donna aussitôt la nausée et elle détourna légèrement les yeux, juste assez pour ne pas avoir à fixer les pupilles rougeâtres qui la détaillaient. Juste assez pour ne pas le perdre de vue.
— Je rêve… On dirait que la morsure l’a… l’a contaminé…

   Quelques films d’épouvante lui revinrent soudain à l’esprit ainsi qu’un mot. Simple et net. Zombie. Deux syllabes qui suffisaient à planter instantanément tout un contexte, tout un univers dont l’espoir ne faisait plus partie.
— Ce n’est pas possible… Ça n’existe pas…
   
   Chancelant, couvert de sang, le pompier se mit à avancer vers elle. Ses bras tendus auraient pu passer pour une demande d’aide, un appel au secours mais la jeune femme ne s’y trompait pas. Elle était certaine que les mains qui s’agitaient à quelques mètres d’elle ne demandaient qu’à se refermer autour de son cou. Leurs doigts crispés l’attireraient ensuite jusqu’aux mâchoires barbouillées de sang et il n’aurait plus qu’à…
— Jamais… chuchota-t-elle en sortant de sa torpeur et en se mettant à reculer.

   Sans quitter du regard ce qui avait été son collègue, elle gagna à reculons un des véhicules tout-terrain garés à proximité. Par chance, le coffre était resté grand ouvert et contenait une grande quantité d’équipement dont des bombonnes d’oxygène, quelques battes à feu, divers projecteurs et lampes-torches ainsi qu’un objet qu’elle attrapa aussitôt qu’elle l’aperçut. Une étrange forme de soulagement la gagna en même temps qu’elle refermait ses mains sur le manche d’une hache d’intervention. Elle se sentait mieux maintenant qu’elle possédait cet outil familier. Pourtant, jamais jusqu’alors elle ne l’avait envisagé comme arme d’auto-défense.
— JAMAIS ! répéta-t-elle avec fermeté et colère en serrant farouchement sa trouvaille.

   Le cadavre avançait toujours vers elle, la fixant de son regard vide et pourpre. L’énergie qui l’animait était presque écœurante tant elle traduisait une insatiable faim et soif de chair et de sang humains. L’instinct d’Aline ne lui commandait plus de fuir, il exigeait d’elle qu’elle fasse disparaître par tous les moyens nécessaires l’abomination qui se dandinait grotesquement vers elle. Son arme comportait une double-tête, hache d’un côté et pic de l’autre, qui offrait de nombreuses possibilités. Elle n’aurait qu’un geste précis et nerveux à faire pour venir à bout de la chose.
— Je ne peux pas…

   Aline ne se voyait pas balayer ainsi la vie de l’un de ses collègues. Certes, cela abrégerait peut-être ses souffrances – surtout les miennes – mais il y avait peut-être autre chose à tenter pour le sauver. Et, même si sa vie était perdue, il permettrait peut-être d’en apprendre plus sur le phénomène qui venait de le frapper.
— Je dois prévenir René et les autres sans perdre une seconde ! Ils risquent de tomber sur d’autres blessés dans le même état !

   Sa hache à la main, elle s’élança sur l’allée en direction de son équipe. Son poursuivant se mit à se traîner dans la même direction tout en continuant à pousser ses horribles gargouillements et à cracher des gerbes de sang. Il évoluait lentement mais quelque chose dans l’esprit d’Aline lui disait qu’il ne s’arrêterait pas. Qu’il ne s’arrêterait plus.

4

   Jamais Aline n’aurait pensé qu’un problème tel que l’incendie qui ravageait le parc et une partie du massif puisse passer au second plan. Elle courait sur l’allée en songeant à ce qui allait se passer si ses collègues découvraient d’autres blessés dans le même état que celui-ci. Elle priait également pour qu’aucun membre des deux équipes qui contenaient l’incendie au niveau des enceintes n’ait la mauvaise idée de revenir à leur point de départ. Comme le pompier transformé se traînait derrière elle, personne ne risquait de tomber dessus mais il y avait toujours la possibilité pour qu’un collègue tente d’ouvrir le véhicule dans lequel était enfermé le zombie à moitié carbonisé en l’entendant tambouriner contre les parois.

   J’ai l’impression que l’incendie est en train de reprendre le dessus. La fumée est de plus en plus épaisse… Le vent a l’air de se lever de nouveau ! On n’est pas sortis de l’auberge…

   Toussant et crachant, luttant contre la fumée qui emplissait ses narines et lui piquait les yeux et la gorge, elle dut ralentir l’allure pour reprendre son souffle et s’assurer qu’elle allait bien dans la bonne direction. Tout à coup, des cris effrayés puis des hurlements terrorisés lui parvinrent. Des ombres approchaient à vive allure, toute une flopée de formes indistinctes parmi les volutes de fumée.

   Tout un groupe fonce sur moi ! songea-t-elle, apeurée et en levant sa hache.

   Aline fut soulagée lorsqu’elle entrevit à travers la purée de pois des uniformes noirs de pompiers, bien reconnaissables à leur bande rouge. Elle s’attendait pour de bon à voir jaillir du néant d’horribles marcheurs carbonisés.
— Je suis là, les gars !

   Ce ne furent que des coureurs éperdus qui passèrent à côté d’elle, la bousculant pour se ruer dans la direction opposée. Ils ne l’entendaient pas et ne semblaient même pas la voir tant ils étaient terrifiés. Leurs yeux exorbités et larmoyants parlaient pour eux.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’enquit-elle, craignant déjà la réponse.

   Sa question se perdit dans le bruit de la cavalcade. Tous ses collègues de travail, qu’ils soient de Carros ou d’une des autres casernes de la région avaient pris leurs jambes à leur cou. Aline se fit alors la remarque qu’ils allaient se jeter dans les bras du zombie qui la poursuivait.
— N’allez pas par là ! C’est dangereux !

   Ce fut alors qu’elle remarqua que René ne se trouvait pas parmi les fuyards. Lâchant sa hache pour ne blesser personne, elle bondit pour intercepter un de ceux qui fermaient la course, l’attrapa à bras-le-corps et parvint de justesse à bloquer sa course. Les bras autour de ses épaules, elle constata qu’elle venait d’arrêter un gars de chez eux, elle reconnaissait parfaitement le tatouage de dragon couleur d’émeraude sur sa nuque.
— Cédric !
— Aline ? Lâche-moi, putain ! On va tous y passer !
— Qu’est-ce qui se passe ? Où est René ?
— Il s’est fait avoir ! C’est l’enfer ! On ne peut plus rien pour lui ! Viens avec moi, on dégage d’ici !

   Dans son désespoir, il déployait une telle énergie qu’Aline n’eut d’autre choix que de relâcher son étreinte. Aussitôt, Cédric disparut à toutes jambes dans la fumée sans se retourner. La jeune femme resta un instant statique, ne sachant si elle devait fuir ou partir à la recherche de son mentor.

   René s’est fait attaquer… Il est peut-être blessé ou mort. Est-ce que j’y vais ? Si jamais lui aussi se transforme en… Non ! Je ne peux pas le laisser seul là-bas ! Il y a peut-être encore un moyen de le sauver…

   Ramassant sa hache, elle s’élança dans le brouillard vers l’endroit où elle avait vu René en vie pour la dernière fois. Elle courait l’arme brandie, prête à l’abattre sur la première menace qui se présenterait. Une trentaine de mètres plus loin, des cris attirèrent son attention et elle redoubla son allure en espérant arriver à temps.

   Une bourrasque ardente leva momentanément le voile de fumée, révélant un coin de pinède bordé par l’allée. René était affalé, étendu sur le ventre partiellement hors de l’allée, gladiateur sans vie dans une arène cernée par les flammes. Un monstre fumant se trainait vers lui, masse charbonneuse et vaguement humanoïde.
— René ! hurla Aline en accourant à son secours.

   Dans le cours normal de sa petite vie ordinaire, jamais elle n’aurait voulu ni même songé à fendre un crâne d’un coup de hache pour défendre quelqu’un. La violence l’écœurait et l’exaspérait au plus haut point, qu’elle soit dans un film, dans un jeu-vidéo ou même dans un cours d’Histoire. L’homme ayant toujours déployé plus d’inventivité pour tuer ou torturer ses semblables que pour les soigner ou leur venir en aide. Pourtant, son état d’esprit non-violent semblait être parti en vacances à moins qu’il ne se fût évaporé dans le brasier. Pour l’heure, la jeune volontaire était déterminée à éliminer le monstre qui pourchassait son capitaine car la simple existence de cette chose inhumaine mais toutefois enracinée sur un humain lui était insupportable.
— Ne touche pas à René ! s’écria-t-elle en armant son coup.
— Relax, fille ! lança une voix qu’elle connaissait bien.

   Le capitaine Grimaud venait de rouler sur le côté et Aline reconnut instinctivement ce qu’il tenait entre ses mains avant qu’elles ne semblent disparaître dans une puissante gerbe blanche. Un flot puissant, jailli des mains de René, vint balayer la monstruosité qui le dominait. Incrédule, Aline la regarda voltiger plusieurs mètres en arrière et achever sa course contre le tronc d’un pin. Quelques secondes lui furent nécessaires pour comprendre que son mentor n’était pas doté de pouvoirs magiques.
— Tu… tu lui as mis un coup de jet d’eau ?
— La pression de nos lances est suffisamment importante pour mettre quelqu’un hors d’état de nuire.

   Un doute affreux s’empara d’Aline.
— René, tu n’es pas blessé ? Il n’a pas eu le temps de te... mordre ?

   Pitié ! Non ! Si jamais c’est le cas, je vais probablement devoir le neutraliser moi-même si jamais il se transforme. Merde ! Je n’en serai jamais capable, même s’il me le demande.
— Non, il ne m’a rien fait, je suis bien trop coriace pour terminer en steak. Aide-moi à me relever, tu veux ?
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda-t-elle avec soulagement et en lui prêtant aussitôt main-forte.
— Nous avons trouvé un autre blessé, dans un état affreux. Il grognait et semblait souffrir donc deux gars sont venus lui apporter des soins mais il les a repoussés avant de mordre l’un deux à la gorge.
— Putain…
— D’autres ont essayé de le neutraliser mais on avait affaire à un fou.
— Ça craint ! Il faut vite qu’on se tire d’ici, René ! Sinon on est tous morts !
— Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ?

   Avant qu’elle ait articulé le moindre mot, Aline remarqua que le zombie heurté par le jet d’eau se redressait déjà. René se frotta les yeux en observant la gigantesque poupée désarticulée et carbonisée.
— Ne discute pas et suis-moi ! Je t’expliquerai en chemin !

   Blême et incapable pour une fois de trouver ses mots, le capitaine se laissa entraîner le long de l’allée. Le monde venait de basculer dans la folie suprême mais sa jeune collègue gardait les pieds sur terre avec un aplomb déconcertant. Il ne put s’empêcher de ressentir une forme ténue d’admiration dans l’un des rares recoins de son esprit qui n’était pas occupé par la peur. De son côté, Aline ne pensait plus qu’à une chose : partir le plus vite et le plus loin possible.

   Ce n’est plus pour nous là… On n’est pas de taille… Il faut prévenir la gendarmerie ou n’importe qui avec une arme.

   En chemin, Aline regretta d’avoir abandonné la lance à incendie. À tout moment, elle s’attendait à voir une ombre carbonisée bondir sur eux depuis le décor étouffant et fantomatique. La hache ne suffirait pas s’ils tombaient nez-à-nez avec un groupe de ces choses. Tout pouvait se produire dans ce brasier qui ralentissait leur course. La fumée était telle qu’ils se seraient perdus sans la délimitation de l’allée pour les guider.

   Soudain, alors qu’ils se trouvaient à mi-chemin, ils purent entendre un son nouveau, fort et rassurant. Un véritable échantillon auditif d’espoir.
— Des hélicoptères ! s’exclama René.
— Tu crois ?
— Sûr ! Ils sont au moins trois et, vu le raffut, je pense que ce sont des appareils militaires.
— C’est génial ! La police ou les militaires ont dû repérer l’incendie. Si c’est bien eux, nous sommes tirés d’affaire !
— On ne les voit pas avec la fumée mais je crois qu’ils se dirigent vers la zone que nous avons sécurisée en arrivant.
— Dépêchons-nous ! Il n’y a plus qu’eux qui pourront nous protéger avec ce qui se prépare…

   Ragaillardis par la perspective d’être sauvés, ils pressèrent leur allure, progressant aussi rapidement que le souffle âcre de l’incendie le leur permettait. Aline rappela à son mentor de rester prudent, deux monstres les attendaient encore auprès des véhicules.

   Pourvu que les collègues se tiennent à l’écart. Pourvu qu’ils n’aient pas ouvert le camion.

5

   Le groupe des pompiers avait stoppé sa course auprès de leur base de fortune. Les soldats du feu venaient de découvrir leur camarade qui errait au milieu du chemin, grognant et gargouillant. Ils avaient tenté tant bien que mal de lui venir en aide et de l’entraîner vers les camions sans pouvoir maîtriser la fureur du dément. Déjà deux d’entre eux venaient d’être mordus et hurlaient de douleur et de terreur. Pétrifiés, les autres tentaient de contenir leur collègue, contemplant le triste spectacle de sa gorge ouverte comme une deuxième bouche sanguinolente et prête à vomir des flots d’hémoglobine. Aucun d’eux ne savait quoi faire face à une telle blessure. Bien entendu, chacun avait vu bien pire en matière de plaie et de coupure au cours de sa carrière mais, pourtant, aucun ne savait comment se comporter en pareille situation. Ce n’était pas la quantité de sang ou la profondeur de l’entaille qui les paralysait mais le fait que le blessé soit encore sur ses jambes. Leur cerveau ne parvenait pas à traiter ce problème surréel.

   Lorsqu’Aline et René émergèrent de la fumée et purent contempler le camp et les véhicules, ce fut pour découvrir que les pompiers encerclaient leur collègue transformé. Plusieurs corps gisaient à terre et Aline se doutait déjà de ce qui n’allait pas tarder à se produire. Sa hache à la main, elle s’élança vers eux, toujours suivie par René.
— C’est pile ce que je craignais, ils se sont jetés directement dans la gueule du loup !
— Ecartez-vous tous de lui ! hurla René. Il est dangereux !

   Cependant, la fin de sa phrase se perdit dans le vacarme infernal des rotors des hélicoptères qui évoluaient dans les nuées, quelque part au-dessus d’eux.

   Disposés en cercle autour de leur collègue ensanglanté, à la manière d’un groupe de badauds autour d’un cracheur de feu, les digues de leur raison sautaient les unes après les autres sous l’effet d’un monstrueux torrent de folie. Un grand costaud nommé Nicolas Goyet, surnommé le « Foyer » pour sa convivialité et son habitude de tuer les incendies dans l’œuf, se mit brusquement à sangloter d’une curieuse voix de fausset que nul ne lui connaissait. Juste à côté de lui, un vétéran du  nom de Serge Diallo mouillait sans même s’en rendre compte son pantalon ce qui n’avait pas dû lui arriver depuis une bonne quarantaine d’années. Le sapeur Karim Arfa se mit tout à coup à rire bêtement, titubant presque, avec l’air de celui qui vient d’entendre la blague la plus hilarante du monde et ne parvient pas à s’en remettre.
— Je lui avais toujours… balbutia-t-il entre deux éclats de rire.
— Qu’est-ce qu’il y a ? le pressa Sandra Lin, luttant avec peine pour conserver sa santé mentale.

   C’était une jeune femme aux traits asiatiques très fins et au teint de porcelaine. Si ses cheveux n’avaient pas été taillés si court, à la tondeuse, ils auraient dévoilé une noirceur douce et éclatante. Son profil correspondait à celui qu’aurait Aline après quelques années de service au sein de la brigade : dynamique, volontaire, engagée et respectée de tous.
— Karim ! reprit-elle. Qu’est-ce que tu racontes ?
— Toujours dit qu’il avait une grande gueule et qu’il l’ouvrait trop ! s’esclaffa le pompier. Voilà qu’il lui en pousse une deuxième !

   Atterrée, Sandra ne put s’empêcher de poser ses yeux droits dans ceux de Karim et elle fut terrifiée d’y voir disparaître la petite once de raison qui y demeurait encore. Envolée comme un flocon planant au-dessus d’un feu de camp. Volatilisée comme la flamme d’une bougie par une bourrasque nocturne.
— Karim, reprends-toi ! commanda Sandra avant de tenter une dernière manœuvre. Caporal Arfa ! Caporal Arfa ! C’est votre sergent qui vous parle !
— Zarma ! s’exclama son collègue, toujours plié en deux de rire. L’autre bavard de Riton peut plus se servir de sa bouche et il lui en pousse une deuxième, comme par hasard !
— Oh merde… merde…

   Au beau milieu du cercle de pompiers anesthésiés voire possédés par la peur, ce qui restait de leur collègue Riton se dandinait et tentait d’attraper des proies qui parvenaient tout juste à reculer de quelques centimètres pour éviter de tomber entre ses griffes. Connu des registres et de l’état civil comme le médecin lieutenant des pompiers de Nice Henri Benedetto, il semblait désireux de prendre soin du prochain patient qui se présenterait à lui. Dépassée par la folie qu’elle lisait dans les yeux rouges de la créature autant que dans les regards traumatisés de ses camarades, Sandra Lin s’effondra. Si la raison ne l’avait pas quittée, sa conscience, elle, refusait d’aller plus loin. Ravie d’avoir fait ce bout de chemin avec toi Sandra ! Merci pour cette promenade champêtre et chaleureuse ! J’ai besoin d’une petite pause, tu permets ? Pipi, bol d’air, casse-croûte… La totale, quoi ! Recharger ses batteries, c’est idéal pour bien repartir. J’espère être revenue d’ici un bon quart d’heure, ça ira ? Rien n’irait plus pour Sandra désormais, sa conscience n’aurait pas l’occasion de mettre fin à sa grève imprévue. Riton le rouge fondait déjà sur elle, prêt à la dépecer.
— Arrête ! hurla Aline en décochant un fulgurant coup de pied dans le menton de son collègue mort-vivant qui se rapprochait dangereusement de Sandra.

   Le monstre recula dans une sorte de pantomime bizarre, sa tête s’agitant furieusement d’avant en arrière. Ce mouvement saccadé rappela à la jeune femme celui de ces chiens automates que l’on place à l’arrière des voitures et qui remuent la tête au gré des mouvements du véhicule. Ici, les soubresauts de cette tête s’amplifiaient à chaque passage, tandis que s’élargissait l’affreuse plaie dans la gorge du pompier.

   C’est l’enfer ! songea Aline. C’est un cauchemar à se vomir dessus depuis qu’on est arrivés ici mais, là, ça repousse les limites de l’horreur. Il faut en finir !
— Écartez-vous ! ordonna-t-elle en élevant sa hache. Je vais faire ce qu’il faut pour…

   Un coup de tonnerre retentit et le pompier se volatilisa. Aline demeura immobile, la hache levée prête à frapper, cherchant à le repérer dans son champ de vision. Ses yeux repérèrent enfin au sol tout ce qui restait de Riton : des jambes et une moitié de tronc baignant dans une flaque de sang. Elle ne put s’empêcher de penser un bref instant que le macabre et terrifiant spectacle avait provoqué une forme de colère divine avant de comprendre.

   On… On lui a tiré dessus !
— Regarde ça, Aline ! s’écria René en pointant un index tremblant vers le ciel.

   Une forme massive s’extrayait peu à peu des nuages de fumée et descendait vers eux. Un souffle extraordinaire balayait le brouillard étouffant et trois puissants faisceaux lumineux ramenaient la lumière sur l’entrée du parc. De gigantesques hélicoptères militaires qu’Aline et René avaient entendus faisaient leur apparition et leurs rotors brassaient l’air.

   L’hélicoptère le plus massif continua sa descente, s’apprêtant à atterrir, tandis que les deux autres gravitaient de part et d’autres de la zone, silhouettes fantomatiques dans le ciel couvert.
— Voilà les appareils qui faisaient tout ce bruit tout à l’heure !
— Tu réalises ce que ça veut dire, Aline ?
— Oui ! Nous sommes sauvés !

   Un sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Le premier depuis qu’ils combattaient cet incendie infernal où erraient ces créatures innommables, autrefois des hommes et à présent d’horribles dévoreurs de chair humaine. Une plus grande expérience aurait appris à Aline à se méfier des soulagements et des joies trop subits. Les émotions fortes qui nous tombent dessus peuvent s’éloigner avec la même rapidité, parfois en cédant la place à des sentiments contraires. La terreur peut laisser la place à l’extase avant de revenir au grand galop nous frapper en traître. La jeune femme savait pourtant que les violents incendies et les montées de chaleur qui les accompagnent déclenchent des orages dévastateurs. Ce qui vient du ciel dans un moment pareil est rarement bon pour ceux qui se trouvent en-dessous.

   Des engins militaires… L’armée a dû envoyer une équipe pour observer ce qui se passait dans la montagne. À moins qu’il ne s’agisse d’une patrouille qui passait ici par hasard…

   Le plus massif des appareils se mit à descendre en direction du dernier héliport intact situé à l’entrée du parc. Les deux autres demeurèrent immobiles quelques secondes avant de se séparer chacun de son côté, souhaitant sûrement couvrir l’ensemble de la propriété.
— Je n’avais encore jamais vu d’hélico aussi grand ! s’exclama René.
— Moi non plus. Ils doivent être un paquet là-dedans…
— Tant mieux !

   Tous deux allèrent se placer non loin de leur camion, prêts à reprendre la lutte contre l’incendie dès que les renforts auraient sécurisé le parc.

   Aussitôt après l’atterrissage de l’hélicoptère, la porte latérale s’ouvrit et une quinzaine de silhouettes sombres en jaillirent et se déployèrent en cercle tout en braquant leurs armes dans chaque direction. Aline regarda sans mot dire l’évolution de cette troupe vêtue de casques, de gilets pare-balles et armée jusqu’aux dents.

   Un autre homme sortit à son tour de l’appareil et elle comprit instantanément qu’il devait s’agir du chef. Tout d’abord, il portait une tenue similaire avec quelques différences qui indiquaient vraisemblablement un grade supérieur. D’autre part, il était tête nue et le visage qu’aperçut Aline la conforta aussitôt dans l’idée que non seulement cet homme commandait mais qu’il le faisait avec une rigueur sans faille et depuis des années déjà. L’individu avait un de ces visages sans âge qui peut aussi bien convenir à un homme de trente ans aux traits tirés et taillés à la serpe qu’à un quinquagénaire en parfaites santé et condition physique. Son crâne à peine dégarni au niveau des tempes et ses cheveux intégralement blancs et taillés en brosse lui conféraient l’allure d’un vétéran aguerri. Escorté par ses hommes, il se mit à s’avancer à grands pas et d’une démarche toute militaire vers le groupe de pompiers. Ces derniers, médusés, oscillant entre l’espoir et l’incrédulité, le regardaient approcher sans esquisser un signe. Aline crut d’abord qu’il tenait une canne, un sceptre ou une sorte de bâton de commandement avant d’identifier un fusil de précision surmonté d’une lunette tactique. C’était donc lui qui avait appuyé sur la gâchette et neutralisé son collègue Riton avant qu’elle ne le fasse d’un coup de hache. Il ne paraissait nullement ému par son geste, nul doute qu’il en avait vu d’autres. Elle constata que lui aussi portait à la ceinture une arme de poing dans un holster et qu’un fusil mitrailleur fixé par une bandoulière se trouvait dans son dos. Lorsqu’il se fut suffisamment rapproché, Aline put distinguer clairement ses traits et…

   Son regard n’est pas commun, j’ai dû mal à le soutenir. Il a un air blasé et presque fatigué mais ses yeux sont extrêmement perçants. C’est un curieux mélange, on croirait qu’il est en train de dormir mais qu’il voit tout. J’ai l’impression d’être toute petite et complètement à sa merci. On dirait qu’il a énormément d’expérience mais je ne sais pas si on peut lui faire confiance.

   Le nouveau venu et ses hommes s’arrêtèrent à deux pas du groupe de pompiers et les observèrent un moment comme s’ils cherchaient à les jauger ou à comprendre quelle peuplade étrange leur faisait face. La raison des soldats du feu avait basculé pour la plupart d’entre eux et ils n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Leurs yeux désespérés se braquaient sur les arrivants. Chacun de leurs regards laissait transparaître tous les efforts de leur esprit pour les informer que le monde fonctionnait de nouveau comme avant, que les morts ne se remettaient pas à marcher pour les dévorer et que la main qui allait se tendre vers eux serait celle d’amis venus à leur rescousse.
— Bonjour, mesdames et messieurs ! déclara finalement le militaire d’une voix grave et posée. Vous n’avez plus à vous en faire, nous allons prendre la situation en main.
— Merci d’être là… murmura faiblement l’un des pompiers.
— C’est notre devoir et notre mission. Dites-moi, combien de ces choses avez-vous rencontrées ?

   Toujours appuyé contre le camion, René prit la parole.
— Nous avons rencontré deux de ces créatures. La première a été prise pour une personne blessée et conduite jusqu’à un de nos véhicules où elle a attaqué un de nos hommes. La seconde se trouve toujours au bout de l’allée, nous l’avons repoussée grâce au jet d’une lance à incendie. En-dehors des pompiers touchés, il y en a certainement d’autres ailleurs dans le parc si l’incendie ne les a pas tuées.

   L’homme fixa un instant René avec un visage sans émotion. Peut-être était-il surpris par la précision de ce compte-rendu. Si tel était le cas, il n’en laissait strictement rien paraître.
— Merci, Monsieur ! finit-il par répondre avant de se tourner vers ses hommes en les balayant du regard. Vous allez neutraliser les pompiers qui ont été mordus puis vous disperser en remontant l’allée centrale et en sécurisant chaque embranchement par groupe de deux. N’oubliez pas que ces créatures sont mortes et qu’il ne doit en rester aucune. Tirez à vue !
— Il y a des collègues près des murs d’enceinte, fit remarquer René
— Combien sont-ils, Monsieur ?
— Deux groupes de quatre hommes avec chacun un camion équipé d’une citerne. Sans compter les quelques gars qui allument des coupe-feux à l’extérieur de la propriété.
— Nos deux autres hélicoptères couvrent la zone, il n’y aura pas de problème. Nous allons demander à vos équipes de stopper leur progression et d’éteindre l’incendie à proximité pendant que nous sécurisons le reste du parc.

   Le commandant se mit à suivre ses hommes mais René le retint.
— Excusez-moi, j’ai autre chose à vous dire.
— C’est bon, Monsieur, je n’ai plus de questions et je dois...
— Si vous le permettez, j’en aurais deux autres.

   Aline regarda avec stupéfaction René qui venait de s’avancer de quelques pas et toisait l’homme sans ciller.

   Qu’est-ce que tu fous, René ? Pourquoi tu t’adresses à lui ? Ce n’est pas notre rôle de poser des questions à ce gars et il doit encore s’occuper de sécuriser le reste de la propriété.

   Le militaire ne se troubla pas et, sans bouger ni ciller d’un pouce, fixa René avec un petit sourire dont nul n’aurait su dire s’il était aimable ou méprisant.
— Je vous écoute, Monsieur.
— Première question : qu’est-ce qui se passe ici avec ces morts qui se remettent à marcher ?
— Je n’ai ni les compétences ni les autorisations pour vous répondre sur ce point, Monsieur.
— Très bien… Alors, je passe à ma seconde question qui relève directement de vos compétences vu l’arme que vous tenez.
— Dites-moi…
— Avec toute cette fumée, comment est-ce que vous avez bien pu savoir sur qui ou plutôt sur quoi vous tiriez tout à l’heure ?

   Aline écarquilla les yeux dès que René eut fini de parler, réalisant ce qui aurait pu se produire. Son imagination fit le travail pour elle et substitua son propre corps à ce qu’il restait du malheureux Riton. Elle se vit, étendue dans une bouillie rouge-rousse, le buste et la tête en moins.

   J’aurais pu me prendre cette balle ? Est-ce que ce gars a vraiment tiré au hasard ? Ne me dis pas que j’avais une chance sur deux de crever !
— Rassurez-vous, Monsieur. Nos yeux ne pouvaient évidemment pas percer cette fumée mais ce n’est pas le cas de la lunette de nos fusils de précision. Elle est équipée d’une vision thermique qui capte les ondes infrarouges dégagées par les cibles. Si nous avons parfaitement identifié sur qui tirer tout à l’heure, c’est parce que les transformés marchent de façon chaotique et dégagent une signature thermique bien particulière, comme si leur cerveau tout entier bouillonnait. Nous n’avons eu qu’à tirer sur le point rouge vif correspondant à la tête. Nous ne confondons pas nos cibles et nous ne les ratons jamais.
— Vous êtes au courant de beaucoup de choses… Qui êtes…

   Sa question se noya dans une série de bips stridents qui provenaient du combiné de radio à l’allure de talkie-walkie que l’homme portait à la ceinture.
— Je vous prie de m’excuser, Monsieur, l’interrompit-t-il en décrochant.

   René se recula et revint près d’Aline. Remarquant son trouble, il lui tapota gentiment la joue en lui adressant un sourire rassurant. Elle leva vers lui des yeux humides, trouva la force de lui rendre son sourire puis remarqua à quel point le visage de son mentor était couvert de sueur. Elle mesura le courage qu’il lui avait fallu pour interpeller ainsi le leader d’une telle force armée.

   De son côté, le fusil posé sur son épaule, l’homme à la coupe en brosse conversait tout en marchant à la suite de la troupe qu’il commandait.
— Affirmatif, nous sommes sur place ! reporta-t-il à son interlocuteur. L’incendie a cramé pas mal d’hectares du parc… La baraque m’avait l’air d’être en miettes… Oui, il y a quelques contaminés dans les parages mais on va les neutraliser vite fait bien fait… L’incendie ? Il n’est pas gênant, les Canadairs le bombardent et les pompiers s’occupent du feu… Quoi ?... Oui, ils sont arrivés avant nous… Comment ? Très bien ! Si c’est ce que vous voulez… Je vous laisse et je coordonne tout ça pour régler le problème…

   L’homme mit fin à la conversation puis bascula son appareil sur une autre fréquence avant  de reprendre la parole :
— Aigle noir à Faucons 1 et 2 ! Aigle noir à Faucons 1 et 2 ! Les paramètres de la mission ont changé. On nettoie absolument tout !

   L’air serein et doux, il raccrocha calmement sa radio et se tourna vers les pompiers. Aline sentit René se crisper à ses côtés.
— Mesdames, Messieurs ! les apostropha l’homme en noir en s’avançant en direction du cercle de véhicules.

   Les quelques pompiers qui étaient encore capables de tourner la tête le regardèrent tandis que la majeure partie du groupe demeurait dans le même état d’hébétude que tantôt.
— Je suis désolé de vous déranger mais je vais encore avoir besoin de vous et de vous tous. Dès à présent, bien que j’en sois navré, vous faites partie de mes cibles !

   L’homme laissa tomber son fusil de sniper et, d’un brusque mouvement de hanches, se retrouva avec son autre arme entre les mains. Le fusil au large calibre se mit à aboyer et les pompiers à tomber comme des mouches. L’homme arrosa rapidement le groupe des pompiers situé au centre du cercle de véhicules avant de tourner son tir en direction de René et d’Aline. Celle-ci essaya de crier mais aucun son ne sortit de sa bouche. Ce fut tout juste si elle vit René s’élancer, plonger et s’abattre sur elle. Tous deux basculèrent jusqu’au sol tandis qu’il l’enlaçait. Elle sentit le corps de son mentor s’agiter de soubresauts en même temps qu’elle l’entendit pousser un cri de douleur et de rage.

   L’homme en noir, le fusil à la main, contempla un instant son œuvre : corps enchevêtrés et criblés de balles, éclaboussures de sang et impact de balles…
— Et voilà… Plus de témoins et un feu qui continue à cramer toutes les preuves. Je ne laisserai personne dire que les Chromatic Crews ont échoué dans leur mission. Maintenant que la Section Noire est là, nous allons ramener de l’ordre dans tout ce merdier.

   Il prit le temps de contempler le brasier tandis que ses hommes parcouraient le parc. Le vent apportait l’écho des tirs et des rafales. Un sourire satisfait glissa sur ses lèvres, rictus typique des êtres satisfaits devant le travail bien fait. Son regard sans émotion glissa vers le sol et il observa le minuscule ruisseau de sang qui s’était étiré jusqu’à ses bottes noires comme une ultime et muette supplication de ses victimes. Ses yeux remontrèrent jusqu’à la large flaque de sang dans laquelle reposaient la plupart des corps. Les lueurs des flammes y faisaient danser toute une palette de couleurs pourpres. Rouge carmin, écarlate ou bien cerise ; rouge garance ponceau ou vermillon… Le meurtrier se laissa absorber par le spectacle avant que la lueur d’un éclair distordu ne zèbre le ciel et n’annihile une fraction de seconde l’ensemble des nuances.
— Un orage à présent… C’est gai…
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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