12/12/19 - 14:01 pm


Sujets récents

Sites amis


Répondre

Nom:
E-mail:
Titre:
Icône du message:

Vérification:
Taper les lettres montrées dans l'image
Ecouter les lettres / Demander une autre image

Taper les lettres montrées dans l'image:
Anti robots : Quelle est la capitale de la France ? (en minuscule):

Raccourcis : tapez [ALT]+[S] pour poster ou [ALT]+[P] pour prévisualiser


Résumé de la discussion

Posté par: Apogon
« le: jeu. 22 août 2019 à 17:23 »

7 jours pour tout se dire de Florence Clerfeuille

Extrait fourni par l'auteur



Prologue

Ma mère vivait tant bien que mal avec le cancer depuis près d’un an. Je sais, en général, on dit qu’on se bat contre cette maladie. Mais se battre, ce n’était pas son truc. Non pas qu’elle ait été faible ou peureuse. Mais elle avait toute violence en horreur. Quelle qu’elle soit. Se battre, ce n’était pas pour elle. Faire front, oui. Résister. Continuer à aller de l’avant et à distribuer de la bonté autour d’elle. Mais pas combattre.
La saloperie l’avait attaquée à la mâchoire. Sur la mandibule droite, très exactement. Une atteinte typique des alcooliques et des fumeurs. Sur elle, qui n’avait jamais porté une cigarette à sa bouche et buvait si peu. La saleté avait fait preuve d’un humour sadique. Mais c’est un peu sa spécialité, non ?
Bref, les rayons et la chimio, qu’elle avait vaillamment supportés sans se plaindre (mais de toute façon, elle ne s’était jamais plainte en plus de quatre-vingts ans de vie), avaient d’abord laissé croire que l’affaire était close. Sauf que l’autre, planquée dans les recoins d’une mandibule irradiée, se marrait en reprenant des forces.
Elle avait fini par resurgir.
On avait alors sorti l’artillerie lourde, tenté l’opération de la dernière chance : remplacer l’os en déconfiture par une prothèse en titane. Quelle connerie, à bien y réfléchir... Bien sûr, il y avait eu les « dommages collatéraux » : la trachéotomie, l’impossibilité de se nourrir normalement ou de parler. Que du bonheur ! Sur son lit d’hôpital, on l’avait munie d’une ardoise sur laquelle elle écrivait ce qu’elle voulait dire. Parfois, elle se moquait d’elle-même et des crachotements qui jaillissaient de son cou. Elle avait gardé un certain sens de l’humour.
La dernière fois que je l’ai vue, elle était dans une espèce d’hôpital de jour. Elle avait maigri. Ses cheveux, qu’elle portait toujours permanentés, étaient aplatis sur son crâne. La voir comme cela m’avait serré le cœur. Mais elle, toujours vaillante, toujours soucieuse de ne pas inquiéter les autres, m’avait accueillie avec le sourire. Enfin, ce qu’elle pouvait faire de plus approchant avec sa bouche rafistolée.
Ses yeux bleu clair souriaient pourtant bel et bien. Il suffisait de se concentrer sur eux pour la retrouver telle que je l’avais toujours connue.
Il y avait aussi de la fierté dans ses yeux (un peu d’amusement aussi ; peut-être de l’autodérision) quand elle me montra comment elle avalait quelques menues cuillerées de gélatine. C’était un exercice difficile : privée de toute sensation autour de la bouche, elle avait du mal à bien viser ; et puis, il fallait réapprendre à déglutir...
Après, elle a voulu s’asseoir dans son fauteuil, près de la fenêtre. Sans doute pour me montrer qu’elle n’allait pas si mal, puisqu’elle était capable de quitter son lit. Nous avions du mal à communiquer. Seuls quelques borborygmes arrivaient à franchir ses lèvres. Il fallait bien plus qu’un peu d’imagination pour deviner ce qu’elle pouvait avoir envie de dire. Alors je parlais pour deux. Je lui racontais l’extérieur. La vie qui continuait, déjà un peu sans elle.
Et puis, j’ai dû partir. Je l’ai embrassée, serrée contre moi. Je lui ai dit que je l’aimais (ce que nous ne faisions jamais, ni l’une ni l’autre), sans arriver tout à fait à retenir les larmes qui me montaient aux yeux, et je me suis arrachée à elle. Elle toujours stoïque et souriante dans son fauteuil.
La reverrais-je un jour ? À cet instant, je n’en savais rien. Pourtant, quelque chose me disait que rien n’était moins sûr. Alors, à la porte de sa chambre, quand je me suis retournée pour lui dire au revoir une dernière fois, pour m’emplir les yeux et le cœur de son image, j’ai eu un temps d’arrêt. Elle agitait doucement sa main en m’enveloppant de ce regard qui m’avait aidée à grandir. J’ai refermé la porte, avant que le hurlement muet qui me dévorait ne me fasse tituber.
Dans le couloir, je me suis appuyée contre le mur. En moi, la douleur, la peur et la colère se mélangeaient. Je tremblais de la tête aux pieds.
Pourquoi elle, bon sang ? Pourquoi cet acharnement à la détruire à petit feu ?
Les mâchoires serrées pour ne pas crier, les yeux débordants de chagrin, je me suis dirigée vers la sortie. Les portes se sont ouvertes devant moi. J’ai descendu les quelques marches qui se trouvaient là et me suis arrêtée, agressée par les rayons du soleil. Le chuintement des portes automatiques, derrière moi, avait le goût d’un adieu.
Sans trop savoir comment, les jambes mues par un automatisme atavique, j’ai rejoint ma voiture. Mes lunettes de soleil épargnaient au monde le spectacle de mes larmes. Quand elles ont arrêté de couler, j’étais déjà sur l’autoroute. J’avais parcouru plus de cinquante kilomètres sans rien voir d’autre que cette silhouette agitant une main frêle devant la fenêtre d’un hôpital.
Quatre jours plus tard, elle était morte. Et moi j’étais orpheline. À plus de quarante ans, évidemment, ce n’est plus si grave, n’est-ce pas ?  N’empêche... N’empêche que cela faisait drôlement mal et qu’à partir de ce jour-là, j’ai marché en équilibre au bord du vide.
Le dernier rempart entre la mort et moi venait de s’écrouler.
 



1 – Vendredi

Il était 15 h quand le Dr Leblanc m’a appelée pour la première fois. Je n’ai rien entendu. J’étais dans mon atelier, occupée à peindre. Comme toujours dans ces cas-là, il y avait de la musique. En l’occurrence, un vieux tube de Manu Chao : Clandestino. Je sais que c’était sur ce morceau, parce qu’il venait juste de se terminer quand la tonalité caractéristique du message enregistré a retenti.
Je n’ai pas essayé d’écouter ; j’ai juste regardé qui venait de tenter de me joindre. S’il s’était agi de Coline ou de Lucas, j’aurais fait l’effort de me nettoyer les mains et de rappeler : pour mes enfants, je suis toujours disponible. Enfin... Disons plutôt que je me rends toujours disponible. Ils passent avant tout le reste dans ma vie. Plus exactement : avant tous les autres. C’est la peinture qui passe avant tout le reste.
Quoique... Si je devais choisir entre mes enfants et la peinture, je ne sais vraiment pas ce que je ferais. Dans un cas comme dans l’autre, j’aurais l’impression de m’arracher une partie du cœur.
En tout cas, ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas un coup de fil de mon médecin qui va me faire lâcher le pinceau !
Deux heures étaient passées et j’étais en train de me faire chauffer de l’eau pour préparer une infusion quand mon téléphone a sonné. Cette fois, j’ai répondu. C’était encore le Dr Leblanc.

« Madame Chouvier, enfin, j’arrive à vous joindre ! Vous n’avez pas eu mes messages ?
— Non. J’étais occupée. Je n’ai pas entendu le téléphone. »
Ce n’est pas tout à fait vrai, mais pas faux non plus. Et ce qui est bel et bien vrai, c’est que je n’ai pas écouté ses messages. Pourquoi « ses », d’ailleurs ? Il a appelé plusieurs fois ?
« Je vous ai appelée à trois reprises. »
Il y a du reproche dans sa voix, alors je me sens obligée de me justifier.
« J’étais dans mon atelier et la musique était un peu forte. Mais je vous écoute. Qu’est-ce que vous vouliez me dire ?
— Je voudrais que vous passiez me voir. J’ai reçu les résultats de vos examens.
— D’accord. La semaine prochaine, je suppose ?
— Non. Maintenant.
— Maintenant ? C’est si urgent ?
— Assez, oui.
— Bon... Le temps de me changer, je peux être là dans trois quarts d’heure. Ça ira ?
— Je vous attends. »
Mon téléphone muet posé devant moi, je reste songeuse. Pourquoi le Dr Leblanc veut-il me voir si vite ? Un vendredi soir, qui plus est. Qu’est-ce que ces analyses ont bien pu donner comme résultats ?
Cela fait des mois que je me sens fatiguée, que je manque d’énergie. À la sortie de l’hiver, surtout quand il pleut la moitié du temps, c’est un peu normal, non ? Manque de lumière, de chaleur... Ce n’est bon ni pour le moral ni pour le physique. Si cela n’avait tenu qu’à moi, d’ailleurs, je ne serais jamais allée le voir, le Dr Leblanc. Mais ils s’y sont tous mis : Jean-Baptiste, Coline, Lucas... Soi-disant que j’étais pâlotte et que j’avais maigri.
Finalement, c’est plus pour avoir la paix à la maison que je suis allée voir le médecin. D’ailleurs, il n’a pas eu l’air inquiet du tout. Lui aussi a dû se dire que la météo n’était pas propice à un déferlement d’énergie. Quand il m’a prescrit des analyses de sang, j’ai eu l’impression très nette que c’était, de son côté aussi, pour avoir la paix.
Alors, pourquoi est-ce qu’il insiste tant pour me voir tout de suite ?
La question tourne en boucle dans mon cerveau tandis que j’éteins la bouilloire, puis prends une douche rapide avant de m’installer au volant de ma voiture. Là, dès que je démarre, la musique qui sort de mon autoradio me fait passer à autre chose. Et quand je sors de mon véhicule, après m’être garée sur le parking du cabinet médical, c’est en chantonnant.
À l’accueil, il n’y a plus personne. Dans la salle d’attente non plus. D’ailleurs, sur le parking, il n’y avait plus que la voiture du Dr Leblanc. Je serai sa dernière consultation de la journée. De la semaine aussi : il n’est pas là le samedi.
Avant que j’aie le temps de m’asseoir, la porte du cabinet s’ouvre.
« Entrez, dit le médecin en me désignant l’intérieur de la pièce, je vous attendais. »
Vaguement mal à l’aise, je m’installe sur l’une des deux chaises qui font face à son bureau. Celle de gauche. Pourquoi celle-là ? Je n’en sais rien, mais ce qui est sûr, c’est que je ne me souviens pas m’être jamais assise sur celle de droite. La force de l’habitude, quand même...
« Je vous ai demandé de venir parce que les résultats de vos analyses sont inquiétants », attaque tout de suite mon vis-à-vis.
Les sourcils froncés, je l’observe. C’est une impression ou il a l’air fatigué ? Non. Indécis, peut-être. Pas sûr de lui. D’ailleurs, il ne me regarde même pas. Je dirais même plus : son regard me fuit. Il manipule des papiers sur son bureau (les fameux résultats, sans doute), laissant le silence entre nous s’éterniser.
« Inquiétants comment ? finis-je par demander.
— Très inquiétants. »
La façon dont il a appuyé sur le « très » ne me dit rien qui vaille. Et quand il finit par vriller ses yeux dans les miens, d’un air grave, je me dis que tout cela sent vraiment mauvais.
« Vous êtes atteinte d’une maladie grave. Un cancer du sang.
— Une leucémie ?
— Oui. Mais une forme particulièrement sévère. »
Ses mains, posées à plat devant lui, se sont calmées. Il se tait. Continue à me regarder. Avec une douceur que je ne lui ai jamais vue et qui me trouble. Qu’est-ce que c’est que ce truc dont il me parle ? Une forme particulièrement sévère, il a dit... Un cancer. Aigu. Petit à petit, les mots se faufilent dans ma conscience, y font leur trou. C’est pour ça qu’il se tait : pour laisser le temps à mes neurones de dépasser l’état de sidération dans lequel son annonce vient de les plonger.
Quand je reprends la parole, ma voix tremble un peu.
« Une forme sévère ? Qu’est-ce que vous entendez par là exactement ? »
Avant de me répondre, il appuie ses deux coudes sur le bureau. Se penche en avant et incline la tête. Comme pour adoucir ce qu’il va dire.
« C’est une forme mortelle. Contre laquelle on ne peut pas grand-chose. En tout cas, lorsqu’elle a atteint un certain stade. »
Une fraction de seconde, je ferme les yeux. Je crois que j’ai compris. Je m’agite un peu sur ma chaise, me carre contre le dossier, finis par croiser les bras sur ma poitrine. Cela évitera toujours à mes mains de trembler.
« Et ce stade, je l’ai atteint ? »
Ma voix est plus rauque que d’habitude. Comme si une saloperie venait de s’agripper à mes cordes vocales.
Le Dr Leblanc ne dit d’abord rien. Il se contente de hocher la tête, les yeux toujours accrochés aux miens.
Je me force à me concentrer sur ma respiration. Ventrale. Inspiration, expiration. Inspiration, expiration. Plus lentement. Plus profond. Dans un clignement de paupières, je coupe ce fil qui nous reliait jusque-là et me perds dans la contemplation du jardinet qui se trouve de l’autre côté de la fenêtre. Un buisson de forsythia est en fleurs. Taillé en boule, il illumine le monde de ses pétales jaunes, tel un soleil. Le printemps démarre. La saison du renouveau. De la vie.
Pas pour tout le monde.
« Si je comprends bien, vous m’annoncez que je vais mourir... Enfin... Comme tout le monde ! Mais un peu plus tôt que le reste du monde. C’est ça ?
— C’est ça.
— Et... Vous pouvez être plus précis ? Vous avez une idée de l’échéance ? »
 



2 – Vendredi

À nouveau, il hoche la tête. Puis prend une longue inspiration avant de se jeter à l’eau.
« De l’ordre d’une semaine. »
Mes bras se décroisent tout seuls. Ma bouche s’ouvre. J’ai l’impression que tout mon sang (malade, faut-il le rappeler ? presque déjà mort, en fait) m’a abandonnée. Je ne suis plus assise sur une chaise ; cette chaise est tout ce qui m’empêche de glisser et de m’écraser au sol. Intérieurement, je tombe, tombe, tombe... Une chute qui a l’air de ne jamais vouloir s’arrêter. Je connais cette sensation ; je l’ai déjà vécue une fois. C’était quelques mois après la mort de ma mère. J’étais couchée, dans mon lit, à l’abri sous ma couette, et pourtant, pendant d’interminables secondes, j’avais eu cette sensation de tomber dans le vide sans rien trouver à quoi me raccrocher. La quasi-certitude d’être en train de perdre la raison. Jusqu’à ce que cette chute s’arrête. Sans plus de raison qu’elle n’avait eu de commencer.
« Madame Chouvier, vous vous sentez bien ? » s’inquiète le médecin.
À ton avis, connard ? Tu m’annonces qu’il me reste une semaine à vivre et tu te demandes si je me sens bien ? Mais tu l’as eu où, ton diplôme de médecin ? Dans un paquet de Bonux ? Tu l’as gagné au loto ? Non, mais c’est pas possible, d’être aussi con !
« Une semaine, vous dites ?
— Environ. Vous vous doutez bien que je ne peux pas être précis au jour près.
— Un jour de plus ou de moins, sur une semaine, c’est énorme. »
Cette fois, c’est moi qui vire complètement débile. Qu’est-ce que c’est que cette remarque à la con ? Comme si je n’avais que cela à faire de pinailler sur un nombre de jours...
Le Dr Leblanc ne relève pas. Il doit avoir l’habitude d’en entendre des vertes et des pas mûres, dans son cabinet. Mais quand même, c’est vrai, non, qu’un jour de plus ou de moins, sur sept jours, c’est beaucoup. Près de quinze pour cent. Quand on a une réduction de quinze pour cent sur quelque chose, on est content. Quand sa taxe foncière augmente de quinze pour cent, on l’est nettement moins. Et mon espérance de vie, là-dedans, de combien de pour cent elle est en train de dégringoler ? Bon sang, je n’ai même pas cinquante ans !
Je n’aurai jamais cinquante ans.
Une espèce de grondement résonne dans mes oreilles. Et puis des sifflements. Comme des acouphènes. Je sens les pulsations de mon cœur dans la carotide. À l’intérieur de moi, c’est la débâcle. La retraite de Russie. Un effondrement total. En même temps, dans mes tempes, ça bourdonne. J’ai l’impression que mes alvéoles pulmonaires sont en train de rétrécir. Mon sang, ce traître, est en train de me détruire. Et moi, je suis là, assise sur cette chaise, immobile et muette. Apparemment très calme. Juste apparemment.
« Je suis désolé », dit le Dr Leblanc.
Tu parles, ça me fait une belle jambe...
« Il n’y a rien à faire ? »
Quelque chose, en moi, veut encore y croire. Se dire qu’il y a forcément une solution. Un moyen de repousser l’échéance. Au moins un peu. Je ne demande pas la lune, juste quelques années. Quelques mois, peut-être ?
Le Dr Leblanc se carre au fond de son fauteuil. Il a l’air d’avoir repris de l’assurance. Maintenant qu’il a lâché le morceau, le plus dur est fait. Et comme je ne me suis pas complètement écroulée, en tout cas pas de façon visible, il peut entrer dans des considérations techniques. Tellement plus faciles à manipuler que cette foutue psychologie, à laquelle personne ne demande à un docteur en médecine de s’intéresser.
« Il existe un traitement, qui nécessite une hospitalisation.
— Et qui permet de guérir ? »
Je n’ai pas pu empêcher une note d’espoir de se glisser dans ma voix. Saleté d’instinct de survie...
« Malheureusement, non. Il peut tout au plus retarder l’échéance.
— De combien ?
— Quelques mois. Peut-être.
— Peut-être ? Vous voulez dire que ce n’est même pas sûr ? Et que tout ce que je risque de gagner, c’est de passer le temps qui me reste dans un hôpital ?
— C’est à peu près ça, oui.
— Ça donne envie, dites donc ! »
Encore une fois, il s’abstient de répondre. De toute façon, qu’est-ce qu’il pourrait bien me dire ? À part son « désolé » de tout à l’heure ? Rien. Rien que j’aie envie d’entendre, en tout cas.
Dehors, le buisson de forsythia est éclairé par les derniers rayons du soleil couchant. Je suis comme ce buisson ; je suis encore pleine de couleur et de lumière, mais pas pour longtemps.
Je croise mes jambes et soupire.
« En résumé, si je comprends bien, j’ai deux options. La première : entrer à l’hôpital comme on entre au couvent, sans espoir d’en sortir. La seconde : profiter du temps qui me reste. En sachant que ce temps va osciller entre très court et très très court. C’est ça ?
— C’est ça.
— Vous avez besoin d’une réponse maintenant ?
— Si vous souhaitez tenter le traitement, vous vous doutez bien que le plus tôt sera le mieux. Donc oui, une réponse rapide est nécessaire. »
De toute façon, vu ce qu’il vient de m’annoncer, il va falloir que j’apprenne à tout décider très vite. Je n’ai plus le temps de tergiverser. Plus le temps de réfléchir. Plus le temps de me poser. Plus le temps de rien, en fait.
« Je vous laisse mon numéro de portable, dit le Dr Leblanc en me tendant un post-it. Tenez-moi au courant. »
Sans un mot, je prends le numéro, le regarde furtivement avant d’enfouir le papier dans mon sac. En sors mon chéquier et ma carte Vitale.
« Je vais vous régler. »
Il prend ma carte, l’insère dans son lecteur et se met à pianoter sur son clavier pendant que je remplis le chèque. Une partie de moi se dit que tout cela est complètement surréaliste. Je viens d’apprendre que je vais crever. Là, maintenant, ou presque. Lui vient de me l’annoncer. Et nous sommes là, tous les deux, à faire comme si de rien n’était, de la même façon qu’après une consultation de routine. On nage en plein délire.
Je lui tends mon chèque, il me rend ma carte Vitale. Je la range dans mon sac et me lève.
« Je vous appelle ou je vous envoie un message dès que je me suis décidée.
— N’attendez pas trop.
— Ce soir, promis.
— Ça va aller ? Vous avez du monde autour de vous ? »
En fait, je suis seule à la maison. Jean-Baptiste est à Paris pour un colloque d’architectes et ne rentrera que dimanche en fin de journée. Coline et Lucas sont dans leur logement respectif : un studio pour Lucas, une colocation pour Coline. Mais je n’ai pas envie de raconter ma vie au Dr Leblanc. Enfin, ce qu’il en reste.
« Ça va aller, oui. Ne vous inquiétez pas. »
En plus, c’est moi qui le rassure. Le monde à l’envers, vraiment !
 



3 – Vendredi

En mode pilotage automatique, je me dirige vers ma voiture, sur le parking. M’assieds au volant. Démarre et prends la direction de la maison. Dans ces rues que je connais par cœur, alors que l’autoradio continue de diffuser sa musique, le poids de ce que je viens d’apprendre commence à se déposer sur mes épaules.
Une semaine.
À peu près.
Et si ce n’était que six jours ?
Cinq ?
Arrêtée à un feu rouge, je me mets à trembler. Mes pieds tressautent sur les pédales, mes dents s’entrechoquent. J’enserre le volant de toutes mes forces pour ne pas voir mes doigts s’affoler aussi.
« Merde ! Pourquoi ? »
J’ai gueulé comme jamais. Deux ados, sur le passage piétons, se tournent vers moi et se marrent. Elles doivent me croire folle. Folle de rage, oui ! Comment est-ce que je pourrais garder mon calme dans un moment pareil ? Alors que je me prends la certitude de ma mort imminente en pleine gueule ?
Derrière moi, on klaxonne. Et merde, je n’ai pas vu le feu passer au vert... Difficile d’être concentrée sur la conduite dans un moment pareil.
Au carrefour suivant, un panneau bleu m’accroche le regard. L’autoroute. Sans réfléchir, je mets le clignotant à droite et m’éloigne du centre-ville. Je n’ai pas envie de rentrer sagement chez moi. De faire comme si de rien n’était. De toute façon, personne ne m’y attend. Alors, pourquoi me forcer ? Si je ne fais pas ce dont j’ai envie maintenant, je ne le ferai jamais.
Cette certitude me fait l’effet d’un coup de poing dans le sternum. J’en perds mon souffle. Au sens propre.
L’expression « maintenant ou jamais » prend tout son sens : tout ce que je ne fais pas maintenant, je ne le ferai jamais. Jamais.
Maintenant sur la rocade, je me laisse aller dans le flux de véhicules. Cela me permet de réfléchir.
Une semaine de liberté ou quelques mois dans un hôpital. Peut-être. Le choix est vite fait, finalement. Quitte à avoir peu de temps devant moi, autant en profiter. Surtout que le « peut-être » du médecin ne me dit rien qui vaille.
Je n’irai pas à l’hôpital.
Juste après le péage de l’autoroute, je m’arrête sur le parking. Sors mon téléphone de mon sac et envoie un SMS au Dr Leblanc : Pas de traitement. C’est succinct, mais clair. Il va pouvoir passer un week-end tranquille, sans se préoccuper d’organiser mon hospitalisation. Le veinard.
Je viens à peine de remettre mon téléphone à sa place qu’un bip s’échappe de mon sac. Sûrement le Dr Leblanc qui accuse réception. Et je n’ai aucune envie de savoir ce qu’il s’est cru obligé de me dire. Bon courage ? Prenez soin de vous ? Bien reçu ? Rien d’utile, de toute façon. Rien de sincère non plus.
Mais peut-être que c’est quelqu’un d’autre ? J’hésite une seconde à faire comme si de rien n’était et à redémarrer, mais la curiosité est la plus forte. Et puis, l’expression « maintenant ou jamais » continue à me perforer les tympans. Maintenant. Ou. Jamais. Va pour maintenant.
D’un doigt rageur, je déverrouille mon téléphone. C’est bien le toubib et son message est tellement court que je n’ai pas besoin de l’ouvrir pour le lire. OK. Ouah... Encore plus succinct que tout ce que j’avais pu imaginer. J’avais bien vu qu’il n’était pas du genre loquace avec les futurs ex-patients, mais à ce point, tout de même...
Un nouveau bip me tire de la stupéfaction dans laquelle ces deux lettres m’ont plongée.
Cette fois, c’est Jean-Baptiste.
En route pour l’after. Tout va bien. JTM
Là aussi, c’est succinct. Mais c’est notre mode de communication. Jamais de longs bavardages par clavier de smartphone interposé. Nous sommes d’une génération pour laquelle taper un message sur des touches de quelques millimètres carrés est laborieux.
Après un temps d’hésitation, je tape ma réponse.
Amuse-toi bien. Bisous
Je ne peux quand même pas lui apprendre la nouvelle par texto. Je sais bien que de nos jours, tout se fait comme ça : les demandes en mariage, les ruptures... mais j’ai de toute façon besoin de digérer un peu avant d’en parler à qui que ce soit. Que Jean-Baptiste profite de son after. Cela ne peut pas lui faire de mal. Et puis ce sera peut-être sa dernière soirée légère avant longtemps.

Téléphone remisé au fond de mon sac, les deux mains posées sur le volant, je me perds dans la contemplation des voitures qui repartent à l’assaut de l’asphalte après la pause obligatoire au péage. Ça accélère, ça se croise dans tous les sens. Parfois, ça klaxonne. J’imagine les insultes qui fusent à l’intérieur des habitacles. Les mouvements d’humeur. Les majeurs brandis en l’air.
Le conducteur d’une Audi gris métallisé ne supporte pas de s’être fait doubler par un Peugeot Partner et reprend ce qu’il estime être sa place dans la circulation en faisant hurler son moteur. Un nerveux. S’il continue comme ça, il ne va pas faire de vieux os.
Un ricanement muet me secoue les côtes. Ne pas faire de vieux os ! Tu parles ! Ça me va bien, de penser ce genre de truc maintenant !
D’un coup, je me sens comme une vieille baudruche poreuse. Ramollie. En pleine chute libre. Ma vue se brouille et je me sens trembler. Ah non ! Je ne vais pas me mettre à pleurer, comme ça, toute seule au bord de l’autoroute ! C’est trop con, trop... pathétique.
Nerveusement, je secoue la tête. Prend une grande inspiration. Tourne la clé de contact. Démarre.
Roule, ma fille. Roule et arrête de penser. Tu ne fuis rien ; tu prends ta vie en main. Ce n’est pas parce qu’il n’en reste que des miettes qu’il faut se laisser aller.
Sourcils froncés, je m’insère dans le flot de véhicules. Me stabilise à cent trente kilomètres-heure. Mets la radio sur 107,7 FM. Je ne sais pas où je vais, je ne sais pas pourquoi je suis là, dans ma voiture, à jouer les oiseaux migrateurs du vendredi soir, mais je roule, roule, roule. M’éloigne de tout ce qui fait ma vie. Et surtout, de ce cabinet médical dans lequel tout a basculé.
Un panneau central affiche les prochaines destinations possibles : Montauban, Agen, Bordeaux... Paris ! Je peux rouler toute la nuit si je veux. Mais Paris ne me tente pas. Qu’est-ce que j’irais faire là-bas ? Retrouver Jean-Baptiste ? Non, ça n’aurait pas de sens. Je veux partir, m’éloigner, mais je veux aussi prendre l’air. J’ai besoin d’air. De grand air. Va pour Bordeaux.

Le trafic est dense et irrégulier. Tant mieux : cela m’oblige à rester concentrée sur ma conduite. Donc à ne pas gamberger.
La radio diffuse ses informations habituelles entre deux morceaux de musique.
« Un véhicule en panne au kilomètre 208, dans le sens Bordeaux-Toulouse, provoque un ralentissement sur deux kilomètres. Vous ne pouvez circuler que sur une seule voie... Au kilomètre 183, dans le sens Toulouse-Bordeaux cette fois, on nous signale un matelas sur la bande d’arrêt d’urgence. »
J’ai beau écouter d’une oreille distraite, la dernière phrase s’invite dans mon cerveau. Un matelas sur la bande d’arrêt d’urgence. Sans doute un déménagement un peu olé-olé.
Je me souviens, avec Jean-Baptiste, cela a été notre tout premier achat commun : un matelas. Une façon d’officialiser notre relation ! Bon, il faut aussi ajouter que je venais m’installer chez lui, que son matelas n’était pas tout neuf, et que l’idée d’y avoir été précédée par un tas de filles ne m’enchantait pas. Déjà que quand il était à moitié endormi, il avait tendance à m’affubler du prénom de sa dernière ex...
Bref, nous avions décidé d’acheter un matelas neuf et étions allés dans un magasin d’une grande chaîne d’ameublement. Choisir n’avait pas été simple. Nous avions bien essayé une dizaine de matelas différents parmi tous ceux qui étaient en exposition avant de nous décider. Enfin, quand je dis essayer, je veux juste dire que nous nous étions assis dessus, puis allongés, puis nous étions retournés d’un côté et de l’autre pour voir comment la bête réagissait.
Tout cela pour pas grand-chose : finalement, c’était notre budget qui avait largement décidé pour nous.
Toujours est-il qu’au moment d’aller récupérer celui qui allait nous accompagner pendant plus d’une décennie, il avait fallu se rendre à l’évidence : il ne rentrerait jamais dans la voiture. Même plié en deux. Même en biais. Même en le laissant dépasser un peu par le coffre ouvert.
Louer une camionnette pour le transporter n’était pas envisageable : nous avions déjà dépassé le budget initialement prévu pour le matelas, il n’était pas possible de rallonger la facture. Bref, il fallait se débrouiller. Ne restait donc qu’une option : le mettre sur le toit de la voiture.
Coup de chance, il traînait une sangle et une corde dans le coffre. Nous avions donc tant bien que mal arrimé le matelas au toit de la voiture, en faisant passer lesdites sangle et corde par les fenêtres ouvertes. Fenêtres par lesquelles nous avions dû ensuite nous glisser pour entrer dans la voiture. C’est dans ce genre de situation qu’on apprécie d’être relativement mince et souple ! Ensuite, nous avions parcouru au ralenti les dix kilomètres qui séparaient le magasin de notre appartement. Chacun de notre côté agrippé au matelas qui menaçait sans arrêt de s’envoler.
Tout cela pour dire que le coup du matelas sur l’autoroute, cela aurait pu nous arriver...
Mine de rien, je guette les panneaux kilométriques. Vais-je le voir, ce fameux matelas, ou aura-t-il déjà été enlevé ? La question me tient encore un peu éloignée de ce qui frémit au fond de mon cerveau. Ou plutôt, elle maintient bien au fond de mon cerveau ce qui va me péter à la gueule d’ici peu.
 



4 – Vendredi

Petit à petit, la nuit m’enveloppe et les véhicules se raréfient sur l’autoroute. J’aime ça. Me sentir seule, au milieu d’un monde endormi. J’ai toujours aimé ça. Conduire de nuit a toujours été un plaisir. C’est même le seul moment où j’apprécie de conduire sans musique. Aucun bruit, autre que celui du moteur. Aucune lumière, autre que celle des phares qui balaient le bitume, avalant les tirets blancs.
Je n’ai pas vu le matelas. Je me sens forte. J’exulte. Je vis.
Un sourire un peu niais est scotché sur mon visage depuis un bon bout de temps quand tout à coup, ça me revient. Une semaine. Une putain de semaine. La fulgurance de la douleur est telle que je me plie littéralement en deux sur mon volant, mon pied droit relâchant instinctivement la pédale d’accélérateur.
Une semaine.
Qu’est-ce qui m’arrive, bon sang ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de cette foutue semaine ? Pourquoi ça me tombe dessus, comme ça ? Je vais bien, bordel ! Je suis fatiguée, d’accord, mais ce n’est rien, la fatigue ! Non ? On ne meurt pas d’être fatigué, tout de même ! Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Et si le toubib avait tort ? Non, il a forcément tort ! Je le sentirais, non, si j’étais malade à ce point ? Au point de crever dans...
Une semaine.
Purée, une semaine... Sept jours.
Je jette un œil à ma montre : trois heures ont déjà passé depuis que j’ai quitté le Dr Leblanc. Sept jours moins trois heures, ça fait... Je calcule mentalement. Sept fois vingt-quatre... Sept fois vingt égale cent quarante. Sept fois quatre égale vingt-huit. Cent quarante plus vingt-huit égale cent soixante-huit. Moins trois égale cent soixante-cinq.
Un tremblement incontrôlable me secoue des pieds à la tête : même en heures, ce qui me reste à vivre est d’une brièveté ridicule.
« Merde ! »
Du plat de la main, je viens de frapper le centre de mon volant. La paume me brûle. Ça résonne dans mes oreilles, comme un Larsen.
Calme-toi, Fred, calme-toi... Manquerait plus que tu déclenches l’air bag avec tes conneries.
Me calmer. Elle en a de bonnes, la fille qui parle dans ma tête. Comment est-ce que je pourrais me calmer, alors que... Putain, cent soixante-cinq heures, ce n’est rien ! C’est moins que rien. C’est...
Je prends une longue inspiration en plissant des paupières pour retenir les larmes qui ne demandent qu’à se faire la malle. Pleurer ne m’aidera pas. Tout au plus, ça m’empêchera d’y voir clair. Manquerait plus que j’aie un accident ! Un ricanement me secoue les épaules : franchement, qu’est-ce que ça changerait, au fond ? Cent soixante-cinq heures de plus ou de moins, est-ce que c’est si important ?
Cette fois, ce qui résonne dans mes oreilles, ce n’est pas un Larsen, c’est un hurlement de désespoir. Et c’est moi qui viens de le pousser.

Je suis sur la rocade de Bordeaux. L’A630. Un nom se fraye un chemin dans mon cerveau en ébullition : Arcachon. C’est ça. Le bord de mer, c’est ce qu’il me faut. De l’air, du vent, de l’eau salée. Avec un peu de chance, il y aura du vent. Une tempête. J’ai besoin d’affronter les éléments. De ressentir la violence du monde à l’extérieur de moi.
Parce qu’à l’intérieur, elle ravage tout.
A63, A660, j’enquille les chiffres sans y penser. L’océan. Il faut que j’arrive à l’océan. Peut-être même qu’avec un peu de chance, je vais pouvoir arriver sur une jetée, continuer sans m’arrêter et plonger dans l’eau avec ma voiture. Me noyer. Ouais, c’est bien, ça. En finir une bonne fois pour toutes. Après tout, pourquoi s’emmerder à la vivre, cette saloperie de ridicule petite semaine ? Qu’est-ce qu’elle va m’apporter ? Hein ? Quelqu’un peut me le dire ?
De nouveau, un nom accroche mon regard : Dune du Pilat. Des souvenirs me reviennent. Lucas devait avoir dix ans. Douze, peut-être. Nous étions montés sur la dune avec des amis qui avaient deux enfants, eux aussi. Deux filles. Camille était à peine plus jeune que Lucas, Lou-Anne avait à peine cinq ans. Autant dire que pour cette dernière, grimper au sommet de la dune, ça avait été tout une histoire...
Lucas et Camille étaient partis devant, en mode course de côte : le premier au sommet. Le reste des deux familles suivait derrière, s’adaptant au rythme de Lou-Anne, qui refusait de se faire porter. Résultat : lorsque nous avions enfin atteint le sommet, les deux grands étaient loin. Au début, personne ne s’était affolé. Après tout, ils n’étaient plus si petits que ça. Et puis, ne nous voyant plus, ils allaient bien finir par faire demi-tour. Nous nous étions installés dans le sable pour discuter en profitant du panorama.
Deux heures plus tard, l’ambiance avait un peu changé...
Le raisonnement initial tenait toujours, certes. Mais deux heures ! Tout de même... Ils auraient dû remarquer notre absence, depuis le temps, non ? Et puis, deux enfants, seuls... Allez savoir sur qui ils avaient bien pu tomber ! Parce qu’en ce mois de mai, si ce n’était pas encore l’affluence des grands jours au sommet de la dune, jours fériés oblige, il y avait tout de même du monde.
Jean-Baptiste était reparti vers les voitures. Des fois que... L’autre père avait opté pour la direction opposée : après tout, la dune faisait près de trois kilomètres de long. La mère de Camille et moi étions restées sur place, en vigie, avec les deux petites. Lou-Anne s’amusait sans prêter attention à l’agitation des adultes, mais Coline s’inquiétait.
« Il est où, Lucas ? Et Camille ? » ne cessait-elle de répéter.
Tant bien que mal, j’essayais de la rassurer, mais elle sentait bien que mes paroles sonnaient faux. Que je n’en savais rien.
Jean-Baptiste avait fini par revenir bredouille du parking. Autant dire que cela n’avait tranquillisé personne, même si nous ne croyions pas beaucoup à cette option. Il avait encore fallu attendre une bonne demi-heure avant de discerner, au loin, trois silhouettes : deux petites, accompagnées d’une grande qui agitait les bras.
« C’est eux ! Là-bas ! » avait hurlé Jean-Baptiste.
Il avait eu beau la jouer flegmatique, son cri ne laissait place à aucun doute : il avait flippé. Au moins autant que moi.
« Putain, il va m’entendre, Lucas !
— Papa ! s’était écriée Coline, choquée. T’as dit un gros mot !
— Pardon, ma puce. T’as raison, c’est pas bien. »
Cela avait suffi à le calmer. Les enfants sont parfois prodigieux. Là où moi, il m’aurait fallu user de diplomatie pendant de longues minutes, elle, en une phrase, elle l’avait séché. Ma Coline. Une fonceuse qui ne s’en laisse pas compter. Un sourire me vient aux lèvres en pensant à elle. Qu’est-ce que je l’aime, ma fille... C’est simple, elle est exactement la jeune femme que j’aurais rêvé d’être à son âge. Une version améliorée de moi, en somme, puisque physiquement, elle me ressemble.
Lucas et Camille s’en étaient bien tirés sur ce coup-là. Le temps qu’ils arrivent jusqu’à nous, le soulagement avait fait son oeuvre : plus personne n’avait vraiment le cœur à les engueuler. Bon, ils avaient quand même eu droit à un rappel à l’ordre, il ne faut pas exagérer. Mais les choses s’étaient faites calmement. Il est vrai que dès qu’ils nous avaient rejoints, ils s’étaient excusés : le père de Camille leur avait fait la leçon !
En fait, pris dans leurs discussions, les deux gosses avaient marché, marché, marché... jusqu’à atteindre l’extrémité de la dune. Là, ils s’étaient assis pour nous attendre. Au bout d’un certain temps, commençant à s’ennuyer, ils avaient fait demi-tour... et avaient fini par retrouver le père de Camille.
« C’est sûr qu’assis les uns à un bout de la dune, les autres à l’autre bout, on ne risquait pas de se retrouver... »
Et si je me la refaisais, la dune du Pilat ? Après tout, c’est aujourd’hui ou jamais. Enfin, presque.
 



5 – Vendredi

Il fait nuit noire quand j’arrête la voiture sous les arbres de la forêt qui borde la dune. Dommage que ce ne soit pas la pleine lune : j’aurais commencé mon ascension tout de suite. Là, c’est tout de même moyen. Il y a bien quelques étoiles, mais de là à pouvoir s’orienter... En même temps, ce n’est pas bien compliqué : il suffit de monter. Tant que ça grimpe, on est dans la bonne direction.
Je coupe le contact, éteins les phares. Seuls quelques cliquetis s’échappent du capot de la voiture. On dirait un animal qui se tortille et cherche sa place avant de se laisser couler dans le sommeil. Mes paupières papillotent. Bon sang, je suis crevée...
Je sors de voiture, fais quelques pas, m’étire, les yeux vers le ciel. Une étoile filante traverse l’horizon. Un vœu, il faut que je fasse un vœu.
D’habitude, j’en trouve un très vite. Là...
Qu’est-ce que je pourrais bien souhaiter ? Vivre ? Je sais que c’est foutu. Autant dire que ça restreint drôlement les possibilités.
Alors ?
Un vœu, bon sang, ça n’est pas si compliqué !
Les visages de Jean-Baptiste, Lucas et Coline s’imposent à mon esprit. Je voudrais qu’ils ne souffrent pas trop. Voilà. Mon vœu, c’est ça.
Même si je sais pertinemment que là aussi, c’est foutu.

Jean-Baptiste est très amoureux de moi. Trop pour que la perspective de ma mort ne provoque pas un cataclysme dans son univers. Parfois, en riant, il dit que je suis sa drogue. Ou son oxygène. Ce qui est sûr, c’est que malgré nos vingt-cinq ans de vie commune, nous sommes toujours un couple fusionnel. Le genre où l’un termine les phrases que l’autre a commencées. Le genre qui se comprend à demi-mot et qui rit des mêmes choses.
Pourtant, sur le papier, cela n’avait rien d’évident au départ.
Lui, jeune architecte plein d’ambition (pour ne pas dire jeune loup aux dents longues) et moi, qui ne portait aucun intérêt à la réussite professionnelle, quelle qu’elle soit, ayant pour seul objectif de m’exprimer par la peinture. Autant dire que notre première rencontre a eu lieu sous le signe de l’indifférence réciproque. Mais nous avions un mentor commun : le peintre qui m’avait prise sous son aile et qui, dans une autre vie, avait dirigé le cabinet d’architecture dans lequel Jean-Baptiste faisait ses armes.
Grâce à (ou à cause de !) cet homme, nous nous sommes revus régulièrement et une alchimie a fini par apparaître entre nous. À ma plus grande surprise, je dois le dire !
Toutes ces années de vie commune n’ont pas effacé nos différences, loin de là. Elles ne se sont pas déroulées sans anicroche non plus. Comme la plupart des couples, nous avons eu des désaccords. Notamment en ce qui concerne l’éducation des enfants. Un grand classique. Universel et intemporel. Mais bon an mal an, nous avons toujours réussi à nous rejoindre sur des compromis.
Bon, la façon qu’a Jean-Baptiste de vouloir m’expliquer le fonctionnement du marché de l’art, alors que je le connais dix fois mieux que lui, m’agace encore, je dois le reconnaître. Mais je me suis fait une raison. Rien ni personne ne le fera changer d’attitude. Après tout, il n’est que le produit d’un système dans lequel les hommes, par définition et par principe, doivent tout expliquer aux femmes. Parce qu’ils savent tout mieux qu’elles. Et parce qu’ils ne les écoutent pas.
Pour être honnête, Jean-Baptiste n’est pas tout à fait comme ça. Il a réussi à ne pas endosser tous les éléments du costume du patriarcat. C’est sans doute pour cela, d’ailleurs, que nous sommes toujours ensemble. Un « vrai mâle », toujours sûr de lui et incapable d’exprimer la moindre émotion, m’aurait très vite lassée.
C’est sans doute ce que j’apprécie le plus chez lui : le fait qu’il ne soit pas du tout aussi solide qu’il veut bien essayer de le faire croire. Je voulais épouser un homme. Ni une machine ni une pierre. Je crois que j’ai réussi.
Évidemment, s’il avait eu la fibre artistique, cela aurait été encore mieux. Nous aurions pu communiquer plus en profondeur. Mais il ne faut pas demander l’impossible non plus. Pour échanger à ce niveau-là, j’ai les artistes et les gens que je rencontre lors de mes expositions. C’est là que je me nourris vraiment. Dans cet univers-là.
Plus éloigné du cartésianisme de Jean-Baptiste, tu meurs !
Au sens propre, en l’occurrence...

Une nouvelle étoile filante accroche mon regard et je repense à mon vœu.
Lucas et Coline.
Mes bébés. Mes autres moi-même. Mon avenir.
Une boule se forme dans ma gorge et m’étouffe. J’ai beau serrer les paupières le plus possible, les larmes s’en échappent en ruisseaux ininterrompus. Un sanglot écorche mes cordes vocales. Je veux encore les voir grandir !
Je ne veux pas que ça s’arrête. Pas maintenant. Pas comme ça. Pas...
Encore une fois, mon propre hurlement me déchire les oreilles. Je suis là, à genoux dans le sable, les poings serrés, le cœur brisé, une boule de douleur incandescente. J’ai l’impression de brûler de l’intérieur.
Je ne veux pas, bon sang, je ne veux pas ! Pas crever maintenant, si tôt, si brusquement, si injustement.
Comme si la mort pouvait être juste. Comme si elle n’arrivait pas toujours trop tôt... Relève-toi, Fred ! Arrête de t’apitoyer sur ton sort. Tu as une semaine ; profites-en. Commence par monter au sommet de cette putain de dune. Tu n’es pas venue jusque-là pour rien, non ?
Mais d’abord, je dois me reposer. Laisser le sommeil recouvrir cette fatigue anormale qui aura finalement eu raison de moi et que le stress de l’annonce a maintenue en laisse jusque-là. Je la sens qui se répand dans tout mon corps, grignote mes dernières velléités de résistance, anesthésie même ma colère.
Épuisée, tremblante, je monte à l’arrière de ma voiture, claque la portière et m’allonge tant bien que mal sur la banquette. Demain sera un autre jour. Demain, il me restera aussi un jour de moins à vivre. Mais l’énergie me manque pour pouvoir encore hurler de rage. En quelques minutes, je sombre dans le néant.
 



6 – Samedi

C’est la fraîcheur de l’aube qui me réveille. Engourdie et courbaturée, j’ouvre des yeux un peu perdus sur ce qui m’entoure. Le dossier des sièges avant de ma voiture, la fenêtre qui donne sur une forêt inconnue... Il me faut quelques minutes pour repasser à l’envers le film des événements de la veille. Quelques trop courtes minutes pendant lesquelles je ne sais plus où je suis et pourquoi je suis là.
Quand la mémoire me revient, j’ai l’impression de prendre un coup de pied dans l’estomac.
Sept jours. Moins un.
La colère, en moi, se réveille. Je la sens flamber. Mais contrairement à la veille, elle ne s’épanouit pas en un brasier incontrôlable. Elle ne produit plus que de petites flammèches qui me donnent l’illusion de ne pas accepter ce qui m’arrive.
Lentement, je m’assieds. Je regarde autour de moi. Il n’y a que des arbres et du sable. Et la route qui passe derrière. Le silence est total. Sans trop savoir ce que je vais faire maintenant, j’ouvre la portière. Le froid me saisit. Au moins, c’est la preuve que je suis toujours bien vivante. Je sors mes jambes, m’étire, me relève, fais quelques pas pour me réchauffer, puis, presque sans y penser, je ferme ma voiture à clé et entreprends l’ascension de la dune.
Grimper dans le sable, c’est l’archétype de l’effort inutile : on redescend aussitôt de moitié. L’avantage, c’est que ça réchauffe. Et que la répétition des gestes, qui me met en mode automatique, m’évite de gamberger. Une seule pensée occupe mon esprit : mettre un pied devant l’autre. M’élever. Au sens propre. Rejoindre l’horizon.
Le souffle court, les mollets raidis par l’effort, je m’obstine. Ce n’est pas une malheureuse petite nuit presque blanche qui va m’empêcher d’avancer. Ni la nouvelle de ma mort programmée. Ni la fatigue que je traîne sur mon dos depuis des mois. Inlassablement, les dents serrées, les poumons en feu, je gravis la pente. Une phrase tourne en boucle dans ma tête : « Quand tu penses que tu ne peux plus avancer, arrête de penser ».
Elle m’a servi plus d’une fois en course à pied. Notamment pendant mon premier marathon. Entre le trente-cinquième et le quarantième kilomètre. J’en avais déjà plein les jambes, il pleuvait à seaux, je courais seule dans les rues d’une ville déserte (les badauds s’étaient mis à l’abri) et je me demandais vraiment ce que je foutais là. Pourquoi je m’infligeais ça. C’est cette phrase, martelée à coups de pied sur le bitume trempé, qui m’a amenée au bout.
Éviter de penser. La voilà, la putain de bonne idée qui peut m’aider à survivre à cette semaine qui a démarré hier soir. Enfin, survivre, façon de parler, puisqu’en l’occurrence, la certitude, c’est justement que je n’y survivrai pas. Disons, faire avec. Arriver au bout sans avoir perdu la raison.
Plus j’avance, plus je monte et plus j’ai froid. Quand j’atteins le sommet de la dune, c’est un vent glacial, iodé, qui me fige sur place. Je ferme les yeux et me laisse aller... J’ai toujours aimé cette sensation du vent, qui me frappe et me contourne en même temps. Qui fait voler mes cheveux dans tous les sens. Volontairement, je mets de côté les sensations de froid. Je fais appel à mes ressources intérieures, je mobilise mes énergies. J’accueille la violence des éléments avec bonheur et gratitude.
Tant que je peux avoir froid, tant que je peux lutter contre le vent pour ne pas tomber, je suis vivante.
Lentement, je relève le menton et gonfle mes poumons. Comme pour m’imprégner de l’odeur du large. Mais au lieu d’expirer tranquillement, j’éructe ma colère à la face du monde. Le hurlement qui s’échappe de moi me donne la chair de poule et me laisse à genoux, complètement ratatinée, hoquetant. Pendant de longues minutes, je suis secouée par les répliques de ce tremblement de terre intérieur. C’est à peine si je me rends compte que des larmes coulent sur mon visage : le vent les assèche dès qu’elles apparaissent. C’est la brûlure de mes yeux, agressés par le sel (celui de mes larmes comme celui des embruns qui arrivent par intermittence jusque-là) qui me fait prendre conscience de ce qui se passe.
Jusqu’à présent, je n’avais pas pleuré. Il a fallu que j’épuise mon stock de colère pour pouvoir y arriver.
Épuisée, groggy, défaite, j’entame la redescente, sans prêter la moindre attention au soleil qui se lève sur la forêt. Ma gorge me fait mal, mes dents claquent et mon estomac me donne l’impression de vouloir se refermer à tout jamais. Comme un automate, je laisse le sable m’engloutir à chaque pas.
Éviter de penser. Encore.
En bien moins de temps que je n’en ai mis pour monter, je me retrouve à la voiture. Sonnée. Tremblante.
Et maintenant ? Qu’est-ce que je fais ?
Assise derrière le volant, j’accroche mon reflet dans le rétroviseur. J’ai les yeux rouges, des traces blanches sur les joues, de la morve séchée qui relie mon nez à mes lèvres. Tu parles d’un tableau.
En farfouillant dans mon sac à main, je retrouve un paquet de mouchoirs en papier. J’en sors un et me mouche à n’en plus finir. C’est à croire que mon nez ne peut plus s’arrêter de couler. Mes yeux non plus. Les larmes coulent doucement, silencieuses, obstinées. J’ai beau fermer les paupières, les serrer le plus fort possible, je suis incapable d’empêcher ces deux ruisseaux de couler. Je sens l’humidité glisser sur mes joues, se faufiler le long de mon cou, se perdre sur mon torse.
Bientôt, le mouchoir n’est plus qu’une boule de pâte à papier collante et gluante, que je jette au pied du siège passager. Et mes larmes coulent toujours.
Sans plus y prêter attention, je démarre. Fais demi-tour et reprend la route par laquelle je suis arrivée. Direction Arcachon.
C’est bien, Arcachon. Ca fleure bon les huîtres et les vacances.
Les huîtres. C’est drôle, je n’en ai jamais mangé que lors des repas de fin d’année. Autant dire que je n’en mangerai jamais plus, puisque ma fin à moi sera là bien avant celle de l’année.
Nos dernières vacances en famille me reviennent à l’esprit. Depuis quelques années, nous prenons une semaine tous les quatre pour Noël. Plus envie de participer aux grandes agapes familiales. Besoin de faire cohésion, de se sentir exister en tant que groupe. Envie de se suffire à soi-même.
Le dernier mois de décembre nous a vus partir pour l’Italie. Jusqu’à Venise. Je sais, c’est plus une destination pour les amoureux tout frais que pour les vieux couples avec enfants jeunes adultes, mais Jean-Baptiste et moi n’y étions jamais allés et les enfants avaient envie de découvrir la Sérénissime.
Sur le vaporetto, tôt le matin, il faisait à peu près aussi froid que tout à l’heure en haut de la dune.
Je me souviens de la brume sur les eaux grises. Des pieux de bois qui surgissaient de l’ombre. De la silhouette des maisons au loin. Un monde fantomatique apparaissait devant nous, lesté de sa gloire passée et de son histoire sanglante. Enfin, c’est comme ça que je le revois aujourd’hui, à travers le prisme de fin du monde dont le toubib m’a fait cadeau hier. À l’époque, ce qui avait retenu mon attention, c’était la façon dont les rayons du soleil levant illuminaient l’un des trésors de l’humanité.
Fichue semaine.
Donc, Arcachon. En quelques minutes, je traverse la ville, à peine éveillée en ce samedi matin. Je n’ai envie de rien. Surtout pas de voir des gens. L’idée d’adresser la parole à un être humain (vivant, par définition, le veinard) me donne la nausée. Autant dire que je n’ai aucune envie de m’arrêter. Un panneau attire mon attention : Pointe de l’Aiguillon.
Va pour la pointe : il ne devrait pas y avoir foule. Va pour l’aiguillon : je le sens bien, qui s’amuse à me transpercer le cœur.
Bon sang, Fred, jusqu’où tu vas fuir comme ça ? Comme si ça pouvait te faire du bien...
Dans un crissement de pneus, je m’arrête sur un parking au plus près de la pointe. Va te faire foutre, petite voix intérieure ! La mer est là, devant moi, surplombée d’un ciel dont la clarté à elle seule pourrait me démolir le moral s’il m’en restait encore une miette debout. La colère revient. Elle enfle. Me comprime les poumons.
Une jetée s’avance dans la mer. Je l’arpente d’un pas vif, saccadé. Le pas d’une femme qui sait où elle va et qui n’a pas l’intention de s’arrêter avant d’avoir atteint son but. Mais un cri me stoppe net.
« Hé ! »
Une voix d’homme. Pourtant, je suis seule sur cette jetée. Interloquée, je fais un tour sur moi-même. Quelques bateaux sont à l’ancre et se balancent au gré du vent, mais je ne vois personne.
Entendre des voix, ça faisait partie du package ? Le Dr Leblanc aurait pu me prévenir. Il ne manquait plus que ça. Déjà que je ne sais plus bien qui je suis et où j’habite, voilà que nous sommes plusieurs dans ma tête. Saloperie...
J’en suis là, à ne plus trop savoir si je dois avancer jusqu’au bout de la jetée, faire demi-tour ou me laisser bêtement tomber sur place quand un mouvement sur ma gauche attire mon regard. Une annexe émerge de derrière l’un des voiliers ancrés là et s’approche. Un homme manie les rames.
Figée, je le regarde approcher de la jetée. Attacher l’annexe à un poteau et se hisser sur les planches à quelques mètres de moi. Comme il s’approche, je l’interroge.
« C’est vous qui venez de crier ?
— Oui.
— Pourquoi ? »
Le type hésite une demi-seconde.
« Vous aviez l’air d’être partie pour faire une connerie, lâche-t-il finalement.
— Une connerie. C’est-à-dire ?
— Un truc comme sauter à l’eau et vous laisser couler. »
Sa voix rauque s’est presque éteinte sur le dernier mot et je me retrouve à fixer mes chaussures. Comment est-ce qu’il a pu deviner ce dont je n’avais même pas conscience moi-même ? Parce qu’en l’entendant, je sais. Je sais qu’il a raison. Que si son cri ne m’avait pas arrêtée, je me serais laissée couler. Au sens propre.
Les mains au fond des poches, je reste muette. Paumée. Alors, quand le type prend mon bras et m’entraîne vers le parking, je me laisse faire sans rien dire. Soulagée. Enfin. Enfin, quelqu’un prend les choses en main. Quelqu’un se charge de moi. Je ne suis plus toute seule avec ma dernière semaine.
Tout en marchant, je sens ma respiration s’alléger. Mes poumons se gorger d’air. Comme si la colère avait disparu.
« Je m’appelle Franck. Et vous ?
— Frédérique. Tout le monde m’appelle Fred. »
Sur le parking, nous dépassons ma voiture. En même temps, il n’a aucun moyen de savoir que c’est la mienne. D’ailleurs, il ne me pose pas de questions. Quand nous nous retrouvons à marcher sur un trottoir en direction de la ville, c’est moi, encore, qui l’interroge.
« Où est-ce qu’on va ?
— Je vous amène chez moi. Je suis sûr qu’une bonne boisson chaude vous fera du bien.
— Merci. »
Pour toute réponse, il sourit. Comme si c’était la chose la plus naturelle du monde que de ramasser une inconnue à moitié cinglée au milieu de nulle part et de lui offrir l’hospitalité. Ce type, Franck, est un mystère.
Ou alors je suis déjà morte et c’est un ange.