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Auteur Sujet: Fanny, de l'ombre à la lumière de Maude Perrier  (Lu 353 fois)

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Fanny, de l'ombre à la lumière de Maude Perrier
« le: jeu. 27 sept. 2018 à 16:19 »
Fanny, de l'ombre à la lumière de Maude Perrier
Tome 1 : Une femme en errance


Chapitre 1 et 2


Chapitre premier


Et maintenant, que suis-je censée faire ? Le supplier ? Lui faire entendre raison ? M’opposer à lui ? À quoi bon ? Ce type fait la sourde oreille. Pire, il s’en fout. Et si j’insiste de trop, il appellera la police. Mais zut alors, il n’est pas possible que j’en sois arrivée là ! Je n’ai pas mérité ça !
— Madame Élancourt ? Vous écoutez ce que je vous dis ?
Pour ça oui ! Je t’entends me parler de procédure, de devoir, d’obligation. T’écouter en revanche, ça non, sauf si tu as une solution pour moi. L’as-tu ?
— Il est grand temps de prendre vos affaires et de partir.
— Vous ne pouvez pas me faire ça, Maître Delalande. Je vous en prie ! Je n’ai nulle part ailleurs où aller.
L’homme qui détruit ma vie me dévisage sans témoigner la moindre compassion.
— La procédure est en cours depuis près de deux ans, Madame Élancourt. Vous avez eu tout le temps nécessaire pour vous trouver une solution de repli. Vous avez été prévenue.
Je dirais plutôt menacée : rappels de loyer, mises en demeure, convocations, assignations, astreintes, avis d’expulsion...
— Vous connaissez ma situation mieux que personne, insisté-je désespérément. Mon dossier n’a jamais été prioritaire... Ceci dit, je me sens beaucoup mieux à présent, je pense être capable de retrouver rapidement un emploi. Si vous pouviez m’accorder un délai supplémentaire...
Il secoue la tête.
— Il aurait fallu réagir avant. À présent, il est trop tard. Oui, je sais. Seulement quand Joël m’a plaquée, je suis
tombée au fond du trou, et la faillite de mon employeur quelques semaines plus tard a fini de m’achever. En pleine dépression nerveuse, j’ai été incapable de rebondir. Évidemment que j’aurais dû me bouger, chercher un nouveau travail et aller de l’avant ! Seulement je me suis laissé bouffer par ma détresse.
— Je n’ai pas d’emploi, Maître, et plus aucune ressource. Comment je peux faire...
— Madame Élancourt, pardonnez-moi, mais je connais l’histoire. J’étais là depuis le début ou presque, vous vous

souvenez ? Votre situation est délicate en effet cependant celle de votre propriétaire l’est tout autant. Il s’agit d’un retraité qui vit en grande partie des loyers que vous lui versez.
— Alors ? soufflé-je, vaincue par ce mur semblable à tous ceux contre lesquels je me cogne depuis vingt mois.
— Voici, fait-il en griffonnant dans un petit carnet dont il arrache une feuille. C’est le numéro du SAMU social. Si vous avez besoin d’un lit pour cette nuit, contactez-les.
Le SAMU social ? Cette enflure d’huissier me propose de dormir dans un endroit où il y a des gens drogués et alcooliques ? Où tu rentres avec tes affaires et en ressors à moitié dépouillée – quand tu as eu la chance de ne pas te faire agresser ? Hors de question !
— Je termine de rédiger votre procès-verbal d’expulsion pendant ce temps, faites vos bagages s’il vous plaît.
— Vous êtes pressé de me foutre dehors ?
— Écoutez Madame Élancourt, je suis mandaté pour mener à bien cette procédure, pas pour discuter une décision qui a déjà été tranchée par la justice.

Le mot me fait bondir. Où se trouve-t-elle dans mon cas ? Merde à la fin ! Je ne suis fautive en rien, mais c’est moi qui dois en subir les conséquences, avec un huissier, un papier, et deux mecs potentiellement prêts à en découdre !
— Qu’adviendra-t-il de mes meubles ?
— Ils seront démontés puis transférés dans un garde- meubles. À partir de là, vous aurez deux mois pour venir les récupérer, sinon le juge de l’exécution statuera sur leur sort.
Deux mois ? Il faudra donc que je trouve rapidement de quoi me loger... mais comment sans travail ? Le poids de ce qui m’attend me pèse soudain avec une telle force que je courbe le dos. C’est trop. Et trop dur. Mon visage dans mes mains, je pleure sans me cacher. L’huissier s’en cogne, les déménageurs aussi. Ils ne sont pas là pour toi Fanny, ils viennent s’assurer que tu vides bien les lieux.
Vaincue, je me détourne de Maître Delalande qui pour moi, s’apparente à la Faucheuse et cherche mes sacs de voyage. Ils me paraissent si petits ! Qu’est-ce que je vais bien pouvoir mettre à l’intérieur ?

Déprimée, désespérée, j’ouvre mon armoire. De quoi a besoin une personne sur le point de se retrouver à la rue ? D’un jean certainement et de tee-shirt. D’un sweat, j’imagine, et bien sûr, de chaussettes, de culottes, de bas... J’ai l’impression que rien de ce que je prends ne suffira. Alors je remplis, je tasse et bourre autant que possible.
Évidemment, la fermeture éclair se bloque.
— Madame Élancourt ? Vous y arrivez ?
Il n’y a pas de sollicitude dans sa voix, seulement de
l’impatience. Il a hâte d’en finir pour pouvoir expulser une autre personne.
— Ça aussi, vous auriez dû le préparer plus tôt. Ce n’est plus le moment de réfléchir.
Purée si je ne me retenais pas, je crois que je lui collerais ma main au travers de la tronche ! Qu’y gagnerais-je ? Les flics, une garde à vue, une nuit en prison... au moins la question du toit pour ce soir serait réglée. L’idée est cependant peu séduisante alors je ne m’y attarde pas. Frénétiquement, je continue à regrouper mes affaires.
Mes papiers officiels, ma carte d’identité, je les range dans un sac à dos. Je recompte l’argent que j’ai dans mon

porte-monnaie : vingt-cinq euros. Pour le cas où il y en aurait ailleurs, je fouille les tiroirs. Je n’en trouve pas, mais je mets la main sur une photo qui m’arrache de nouvelles larmes. Papa, maman, Jordan et moi. Nous étions heureux en ce temps-là. Maman... Quel soulagement de savoir que c’est Jordan qui prend en charge tous ses frais de santé ! Même si tous les deux ne communiquons pas beaucoup, au moins, il est là pour elle. Si elle n’avait dépendu que de moi, la pauvre...
— Bon, Madame Élancourt, cette fois, nous devons en finir !
Je me retourne. Il hausse les sourcils, me fait signe de m’activer. Derrière lui, un malabar attend, j’ignore quoi. Un mot peut-être ? Un prétexte pour foncer sur moi, me soulever de terre et me conduire dehors sans que je puisse ne rien faire ?
— J’ai terminé, murmuré-je, sans être convaincue d’avoir emporté ce qu’il fallait.
Quand j’empoigne mes sacs, je prends la mesure de leur poids. Je ne pourrai pas les trimballer bien longtemps. Le sac à dos ça ira, mais ces deux-là ? Impossible.
— Alléluia : nous nous mettons en route !

Bravache parce que je suis hors de moi, je joue la provocation.
— Je serai de retour ici, ce soir même.
Delalande croise ses bras sur sa poitrine.
— Je vous le déconseille fortement. Si vous forcez cette
porte, vous commettrez un délit pénal. Vous n’êtes plus chez vous, Madame Élancourt.
Vous n’êtes plus chez vous. C’est une claque énorme. J’ai vécu ici près de cinq ans et là, d’un seul coup, cet endroit qui a été mon premier appart, ne l’est plus.
Joël, je te maudis comme jamais ! Toute cette merde, c’est à cause de toi, salaud !
— Voici votre procès-verbal d’expulsion. Si vous êtes prête, nous pouvons poursuivre.
Bien sûr que non ! J’ignore où aller ! Je n’ai personne vers qui me tourner ni chez qui me réfugier. Maman est en maison de santé, Jordan est sorti de ma vie, et mes « amis » ont pris leurs distances depuis un moment.
Quand je pense que j’avais tout ! Que ma vie était parfaite ! J’avais un compagnon que j’aimais éperdument, un travail qui me plaisait et des amis à la pelle. C’était le

pied ! Je ne comprends toujours pas ce qui est arrivé. Qu’est-ce que j’ai loupé ?
Une main sur mon épaule me fait revenir à la réalité. Rapidement, je me dégage. Que ce sale bonhomme ne me touche pas !
— On se calme, me dit-il.
Puis il m’indique le couloir qui conduit à l’entrée. Sans esclandre et sans bruit, je l’emprunte avant de glisser mes sacs dans la cage d’ascenseur. Maître Delalande ferme la porte à clef, les malabars me suivent. À ce que je comprends, ils vont m’escorter jusqu’au bout, des fois que... Je me fais l’effet d’être une criminelle que l’on amène en prison.
Les portes s’ouvrent.
— Prenez soin de vous, Madame Élancourt.
Il me tend la main. Je réponds en plantant mon regard
dans ses yeux d’un bleu glacé.
— Allez au diable !
Puis j’attrape mes sacs.
— Ne le prenez pas ainsi, Madame Élancourt, je n’ai
fait que mon travail.

— Votre job est inhumain et pourri, claqué-je avant d’appuyer sur le bouton qui fait ouvrir la porte de l’immeuble.
Dans la rue, je vois sa voiture et le camion des déménageurs. Toute cette mobilisation pour de simples loyers impayés ? Machinalement, je lève les yeux vers la fenêtre qui était celle de ma cuisine. Tout à côté, mon voisin observe ce qui se passe. Deux étages plus bas, c’est la dame aux deux chats.
La colère s’efface devant la honte. En dépit des sacs qui me pèsent déjà un peu, j’avance d’un pas rapide, décidée à fuir au plus vite l’endroit de mon humiliation.


Chapitre deux


J’ai la sensation désagréable que tout le monde est au courant de mon expulsion. Serait-ce écrit sur mon front ? Machinalement, je sors mon téléphone portable et ouvre l’application miroir. Le visage qu’il me renvoie est celui d’une déterrée, aux yeux tristes, aux joues creusées, aux cheveux sans volume, c’est tout. Ne commence pas à te faire des films, Fanny. Personne ne peut savoir.
OK, mais je galère quand même et ça, ça doit se remarquer. J’ai beau m’agripper aux poignées de mes sacs, il m’est de plus en plus difficile de les transporter. Mes bras me tirent et je commence à avoir mal au dos. Il faut absolument que je fasse une pause. Ce connard de Delalande m’a parlé du 115. Est-ce qu’ils accueillent les gens en pleine journée ? Fanny, zut à la fin, tu n’en es pas à ce point !
Exact. Les centres d’hébergement et les associations sont réservés aux personnes vraiment à la rue. Je n’en suis pas là. Je peux certainement trouver autre chose. Je vaux mieux que ça quand même ! Je ne suis ni une clocharde ni une mendiante ! Il faut juste que je pose ces foutus sacs, et

réfléchisse à ce que je peux faire. Oui, c’est ça, j’ai besoin de recul. Depuis que Delalande et ses sbires ont débarqué, je n’ai pas eu une minute de répit.
Il y a un square à une centaine de mètres. À cette heure, il n’est fréquenté que par des enfants et leurs parents, ou leur nourrice. Un retraité profite du soleil estival en lisant son journal ; un jeune est au téléphone. Je repère un banc libre et m’y assois... que cela fait du bien de se sentir légère ! Je me masse les doigts, les épaules, le cou. C’est douloureux, j’en grimace.
Les larmes trop longtemps retenues arrivent aussi. Mon Dieu, mais comment mon destin a-t-il pu basculer au point que je me retrouve sur ce banc d’un vert dégueulasse, maculé de fientes de pigeons ? Tout ceci est tellement injuste !
À la recherche d’un mouchoir, j’ouvre l’un de mes sacs et contemple, incrédule, mes maigres possessions : un tas de fringues, pas beaucoup plus.
— Salut ma p’tite.
Je ne l’ai pas vu arriver, mais quand je me redresse, un frisson désagréable me parcourt l’échine. Qu’est-ce qu’il me veut lui ?

— T’aurais pas une pièce, ou une cigarette ?
— Non, réponds-je brutalement. Je ne fume pas.
— T’as bien raison.
Je lui tourne le dos, il reste planté là, avec ses vêtements
sans couleur et son visage abîmé. Va-t’en en putain ! Je ne suis pas d’humeur à faire la causette !
— T’as besoin d’un coup de main ?
— Pardon ? Non, merci. Je n’ai pas de cigarette et pas d’argent, alors, si vous voulez bien me laisser tranquille.
Il lève les bras au ciel et sourit. Sa dentition est aussi pourrie que le reste ; mon malaise s’accentue.
— Faut pas t’énerver, je voulais rendre service.
— Inutile, d’accord ? Maintenant, tirez-vous !
Je me suis montrée agressive, il n’insiste plus et part,
en ruminant quelques mots incompréhensibles.
Une fois qu’il est hors de mon champ de vision, je m’écroule, écœurée et terrifiée. Pourquoi est-il venu me parler ? Est-ce parce qu’il a deviné que j’étais passée de son côté ? Certainement pas, non ! Je ne finirai pas comme
ça. Jamais de la vie !
D’un geste rageur, je prends mon téléphone et compose
le 115.

Vous êtes bien au SAMU social, merci de patienter, nous allons donner suite à votre appel.
Ça commence mal. J’attends, je « patiente » comme ils disent.
Cinq minutes.
Dix minutes.
Un quart d’heure.
Comment font les gens pour ne pas renoncer ? Moi,
c’est ce que je fais. Je vais me débrouiller autrement. Comment ? Les minutes défilent sans qu’une solution ne pointe le bout de son nez. Le désespoir et la peur, deux sentiments qui me sont très familiers, m’arrachent une nouvelle vague de larmes. D’expérience, je sais que m’apitoyer sur moi-même, aggrave mon sort au lieu de l’améliorer. C’est la leçon que j’ai retenue de toute cette merde. J’aimerais faire autrement, me montrer forte, courageuse, pleine d’optimisme et de ressources. La vérité est que je suis perdue, choquée... et pressée par une envie urgente de faire pipi.
Promptement, je sors du parc et entre tout naturellement dans la première brasserie sur mon chemin.

Le serveur m’appréhende du coin de l’œil. Pour éviter qu’il ne me chasse, je m’installe à une table, comme n’importe quelle cliente.
— Bonjour, madame, que désirez-vous ?
Ouf, son ton n’a rien d’agressif ou de méprisant. Il doit me prendre pour une femme en voyage.
— Un café s’il vous plaît.
— Très bien.
Le simple fait de me retrouver dans cet endroit et de
passer une commande, comme si de rien n’était, m’apaise. Bon, avec mes vingt-cinq euros en poche cela ne pourra pas se répéter souvent, mais qu’importe, j’apprécie sa manière de me traiter.
J’en profite pour me rendre aux toilettes. Devant la glace, je resserre ma queue de cheval et me pince les joues, histoire de leur donner un peu de couleur. J’ai du maquillage dans une petite trousse, il faudra que je m’en serve. Je n’ai aucune envie de ressembler à la vision d’horreur qui, tout à l’heure, m’a quémandé une cigarette. Bien sûr, c’était un homme, mais les femmes dans la rue ne sont pas mieux, sans doute à cause de l’alcool.

Quand bien même je n’ai plus d’adresse, moi, je suis différente.
Le café a une saveur particulière en cette journée de crise alors, je m’éternise. Le serveur m’a débarrassée depuis un moment, il m’a demandé si j’en désirais autre chose. J’ai refusé et lui ai réclamé un verre d’eau à la place. Autour de moi, rares sont ceux qui s’attardent. La plupart des clients boivent en discutant, en lisant ou en téléphonant. Quand ils ont terminé, ils paient et reprennent le cours de leur existence.
— Madame ? Vous désirez autre chose ?
Le serveur revient à la charge. Il est encore souriant, mais je devine qu’il commence à se poser des questions. La clientèle se renouvelle alors que moi, je suis toujours attablée et ne fais rien.
— Non, non, merci...
— Dans ce cas je suis désolé, mais je vais devoir vous demander de partir. Vous ne pouvez pas rester à cette table si vous ne consommez pas.
— Je ne dérange personne, observé-je à voix basse.

Là, son regard change. Bravo, Fanny, tu as trouvé les bons mots et le ton juste ! Maintenant, il sait que tu n’es pas en voyage !
— Il faut quitter les lieux, insiste-t-il, sans toutefois lever la voix.
Mon humeur retombe immédiatement au fond de mes chaussettes.
— S’il vous plaît, puis-je rester encore un petit peu ?
Le sentiment d’humiliation me fait presque suffoquer. Le serveur hésite, me considère puis se détourne. Lorsqu’il revient, c’est pour m’apporter un autre café et un croissant.
— Après, vous partez d’accord ?
Mes joues flambent. Cet homme me donne à manger comme si j’étais venue lui faire la manche ! La sensation m’est intolérable. Ni une ni deux, je sors mon porte- monnaie pour payer ces consommations. Je ne veux surtout pas être assimilée à une mendiante. Il ne cache pas sa surprise, hausse un sourcil et prend ma monnaie. Fierté mal placée peut-être, mais ô combien nécessaire pour moi qui depuis ce matin, vis un calvaire.
Lorsque j’ai terminé, je file encore une fois aux toilettes, puis récupère mon barda et sors de la brasserie.

Et maintenant ? En l’absence de réponse, je me contente de marcher. J’arpente les trottoirs. J’avale les mètres, puis les kilomètres. Sur mon chemin, je croise des personnes assises, le dos à la devanture d’un commerce, un gobelet ou une pancarte à leurs pieds. Elles ont faim, réclament de l’argent... je me force à les ignorer.
Midi. Treize heures. Quinze heures. Le temps passe, j’alterne entre la marche et les bancs. Le soleil décline, les gens rentrent du travail, et moi je suis encore dehors, avec un horrible mal de dos. J’ai aussi les bras qui tremblent et les pieds en compote. Journée de merde !
N’ayant pas trouvé de solution pour la nuit, je me rabats sur le115, et tombe sur le même message d’accueil. Malgré ma patience, personne ne décroche. J’en viens à me demander s’il y a vraiment quelqu’un à ce numéro. Un quart d’heure ce matin, un autre maintenant, pour rien ; à part la batterie qui s’est vidée, j’ai fait chou blanc. Tu ne serais pas une bonne SDF ma pauvre Fanny. C’est vrai, et c’est bien pour cela qu’il n’est pas question que j’en devienne une.
La nuit tombe vite à présent. Paris prend un visage moins engageant. Les endroits que je traverse ne me

rassurent pas. Il y a pas mal de monde pourtant, mais pas forcément le genre que j’ai envie de croiser. Entre ces quatre hommes qui parlent trop fort là-bas, ces deux autres qui se disputent dans une langue que je ne connais pas, cette famille qui rôde autour du MacDo et ce type qui se soulage dans la ruelle, je me sens moins en sécurité. Alors je baisse la tête. J’ai la vague impression d’être suivie ; je me retourne, personne.
Depuis mon croissant de ce matin, je n’ai rien avalé. La tête commence à me tourner. Dans cette rue, il y a une épicerie encore ouverte et un bar-tabac. Des gens fument à l’extérieur. L’un d’eux me remarque, et lance :
— Vous avez l’air perdu.
Je ne relève pas, j’accélère.
— Vous voulez qu’on vous raccompagne ?
Les gars rient, je me mets à courir malgré mes sacs qui
m’encombrent. Je voudrais mettre le plus de distance possible entre eux et moi.
Entre moi et la peur.
Moi et l’angoisse.
Moi et cette nuit qui me terrifie.

À bout de forces, la gorge en feu, les jambes tremblantes, je pousse sans réfléchir la porte d’un immeuble. Elle est fermée. La seconde a une plaque médicale, j’appuie sur un bouton, elle s’ouvre. L’intérieur est une courette donnant accès à deux bâtiments. Il se fait par un digicode, mais je m’en moque. Je pose mes sacs le long du mur et m’écroule par terre. Je ne m’étais pas rendu compte que je pleurais. L’épuisement, tant moral que physique est intense ; mes nerfs lâchent.
L’un de mes sacs sera mon oreiller. De l’autre, j’extirpe mon sweat, il me servira de matelas. Je m’allonge et comme ça, cherche le sommeil.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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