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Auteur Sujet: Aime moi si tu peux de Séverine Vialon  (Lu 8520 fois)

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Aime moi si tu peux de Séverine Vialon
« le: jeu. 07/05/2020 à 14:21 »
Aime moi si tu peux de Séverine Vialon

Extrait fourni par l'auteur

Prologue


Amyotrophie spinale, deux mots qui entrèrent dans ma vie un beau jour, enfin, façon de parler, sans prévenir. Ils s’invitèrent, s’incrustèrent même, sans me demander mon avis, sans se soucier du bien ou du mal qu’ils feraient. Ils chamboulèrent tout dans notre vie, mirent tout sens dessus dessous, nous laissant à terre, comme seuls au monde, sans aide, sans espoir de se relever un jour. Abattus nous étions, le ciel venait de nous tomber sur la tête. Pourquoi nous ? Qu’avions-nous fait pour mériter une telle punition ? Devions-nous croire que nous avions été mauvais dans une autre vie et que nous devions le payer à présent ?
Amyotrophie spinale, deux mots qui ne faisaient pas partie de mon vocabulaire, ni de celui de mes parents, et pourtant, nous allions devoir vivre avec eux, apprendre à les accepter, à les côtoyer au quotidien. Mes parents, ma mère devrais-je dire, car si techniquement, aujourd’hui, je sais que j’ai un père et une mère, aussi loin que mes souvenirs me portent, je n’ai toujours vu que ma mère auprès de moi. Il m’est bien sûr arrivé d’évoquer le sujet avec ma maman, mais elle a toujours refusé de s’étendre et bottait chaque fois en touche, changeant de conversation le plus rapidement possible. Amyotrophie spinale, deux mots que je déteste, que j’aimerais pouvoir chasser de ma vie, de mon existence. Deux mots que je ne souhaite à personne, même pas à mon pire ennemi comme on le dit. Deux mots sans qui ma vie serait tout autre.


1


Face au miroir, Angèle admire la robe qui épouse le mieux son corps, après les nombreux essayages qu’elle vient d’effectuer. Un décolleté pas trop plongeant, juste ce qu’il faut pour être élégante, sans être vulgaire, laisse la place à une myriade de perles de petite taille mais qui brillent toutes ensemble afin de détourner le regard des plus curieux qui, s’ils poursuivent leur route, seront arrêtés par l’éclatante blancheur qui recouvre l’intégralité de ses jambes. Cette robe est celle qu’il lui faut, pourtant, les yeux d’Angèle qui fixent le miroir ne reflètent pas la joie qui devrait être la sienne.
Un visage vient se poser sur son épaule, des cheveux longs roux qui ondulent même sans vent, lui caressent la joue, une voix lui souffle :
— Tu es magnifique ma chérie…
Dans les prunelles de sa mère, Angèle décèle de la fierté et le bonheur qui devrait être le sien. Elle a beau chercher au fond d’elle, elle ne trouve pas le sourire qui devrait s’afficher sur ses lèvres, les pommettes rosies par l’excitation de ce moment qui devrait être joyeux.
Une larme tente même de se frayer un chemin jusqu’au coin de son œil. Partie d’un cœur bien en peine, elle remonte jusqu’à la surface afin de se faufiler et courir vers son destin le long d’une joue qui a bien pâli. Avec peine, Angèle la refoule et la renvoie d’où elle vient. Elle ne tient pas à se donner en spectacle, elle passe déjà peu inaperçue ainsi. Même si les gens sont discrets, pas toujours d’ailleurs, elle voit toujours leurs regards se poser sur elle, des regards de tristesse, de pitié, de compassion peut-être. Elle les comprend, même si elle a parfois du mal à les accepter. Elle les comprend mais n’a pas besoin d’en rajouter en pleurant en public sur son sort. Elle se force à sourire au reflet de sa mère dans le miroir, mais manque de conviction. Ce qui n’échappe pas à cette dernière. D’ailleurs, peut-on réellement cacher ses sentiments à une maman ?
Valérie, sa mère, se place devant elle, tournant le dos au miroir qui n’y est pourtant pour rien dans ces échanges silencieux, mais remplis de messages à décoder.
— Qu’est-ce qui ne va pas ma chérie ? La robe ne te plaît pas ?
La vendeuse se précipite, sa commission est en jeu, elle doit tout mettre en œuvre pour trouver la tenue des rêves de la jeune femme.
— Voulez-vous en essayer une autre ? À moins que vous désiriez une retouche sur celle-ci… N’hésitez pas à me dire ce qui vous ferait plaisir ou ce qui vous gêne. Il n’y a aucun problème, que des solutions.
Le regard noir que lui lance Angèle la glace sur place. La jeune femme est consciente de son injustice envers cette employée qui ne fait que son travail, mais être aimable est au-delà de ses forces.
— Maman, aide-moi à retirer cette robe et partons. J’ai besoin de prendre l’air.
Dans le doute des réelles motivations ou besoins de sa fille, Valérie obtempère sans poser de questions. Soit sa fille a juste besoin de se sauver, et a trouvé une façon élégante de l’exprimer devant une vendeuse un peu trop insistante – qui  pourrait l’en blâmer ? – soit sa cage thoracique se bloque une nouvelle fois et il est urgent de la présenter à l’air pur, enfin si on peut le considérer ainsi. Elle ne sort jamais sans son nécessaire d’urgence et espère ne pas avoir à s’en servir. Dans tous les cas, il lui faut l’aider à se changer au plus vite et l’amener à l’extérieur dans un délai relativement court. Dans le feu de l’action, elle en oublie la vendeuse qui ne sait vraiment plus comment agir, ni que dire pour retenir sa jeune cliente qui lui file entre les doigts, sa commission avec. Elles vont sortir lorsqu’un déclic se fait dans le cerveau de Valérie qui s’en retourne quelques secondes vers l’employée dépitée. Elle plante là sa fille devant la porte du magasin afin de chuchoter à la serveuse.
— C’est la robe qu’il lui faut. Mettez-la de côté. Nous reviendrons dans quelques jours, lorsqu’elle sera apaisée. Le stress certainement.
Puis elle repart emmenant sa fille à l’extérieur. La serveuse n’est pas plus rassurée. Combien de pseudo cliente a-t-elle vu défiler dans le magasin lui promettant de revenir plus tard ? Elle ne les a jamais revues. Au début, elle y croyait, savourant à l’avance la vente et la commission qui s’ensuivrait. Elle était alors bien naïve. Elle ne l’est plus et n’espère rien du « duo de choc ». Elle sait pertinemment qu’elles ne reviendront pas et que tout ce cirque n’est fait que pour éviter d’annoncer la couleur. Pourtant, elle préférerait qu’on lui dise clairement qu’on n’a rien trouvé à son goût, ou encore que le prix dépasse leur budget. Elle peut l’admettre et le comprendre. Le cinéma et le mensonge ne passent pas. Elle tourne les talons et va ranger tout ce qu’elles lui ont fait déballer pour rien. La mettre de côté ? Elle peut toujours rêver, si elle la veut, elle a intérêt de revenir à temps.

Dans le parc, non loin de la rue commerçante, mère et fille attendent. Valérie a renvoyé l’aide de vie de sa fille, à la sortie du magasin. Elles ont besoin de se retrouver toutes les deux. Elle fera le nécessaire pour sa fille pour la fin de la journée, jusqu’à l’arrivée de son ami qui prendra le relais. Il comprendra, elle en est sûre. Le temps y fera-t-il quelque chose ? La mère espère toujours ne pas voir sa fille s’étouffer, mais plutôt apercevoir les belles couleurs roses revenir sur ses joues. Angèle patiente se demandant si elle doit exprimer ses sentiments une énième fois ou si elle doit simplement laisser le temps au temps et rentrer chez elle sans que l’abcès ne soit percé.
— L’air de dehors te fait du bien ? Tu te sens mieux ?
Que doit-elle répondre ? La vérité au risque de blesser sa mère ? Ou botter en touche comme l’a toujours fait sa maman ? Mettre sa peine au fond de sa poche et la coincer avec son mouchoir par-dessus, elle l’a trop fait. Aujourd’hui, elle ne s’en sent plus le courage. Elle doit savoir pour aller de l’avant, pour concrétiser ses projets d’avenir.
Au moment d’ouvrir la bouche, bien décidée à contrer le silence, ses mots se coincent au fond de sa gorge et d’autres qu’elle ne veut guère, passent ses lèvres.
— Ça ira, je voudrais rentrer. Tu peux me raccompagner ? Guillaume doit être rentré à présent, il s’occupera de moi.
Valérie est rassurée de l’état respiratoire de sa fille, mais elle sent bien que la crise est ailleurs. Mais où ? Le stress, c’est certain. Peut-il être plus important, même exagéré chez sa fille ? Elle ne l’a jamais vu ainsi, non jamais. Même dans leurs heures les plus noires, elle l’a toujours vu le sourire aux lèvres. Même lorsque c’était très difficile. Elle s’assied à côté de sa fille et tente une nouvelle approche.
— Je vois bien que ça ne va pas. Tu ne vas pas baisser les bras maintenant ?! On s’est toujours battues toutes les deux, ensemble, main dans la main. Je suis toujours là, et je le serai toujours tant que tu auras besoin de moi. Tu te souviens de tes séances de kiné…
— Je m’en souviens maman, tellement bien que j’en ai toujours et que je ne risque pas ainsi de les oublier. Je n’ai plus envie de parler, là, alors s’il te plaît, raccompagne-moi.
Valérie n’insiste pas. La fatigue et le stress doivent être trop importants. Il lui faut du repos avant de pouvoir reprendre une discussion constructive. Ou pas. Il n’y a certainement rien de bien inquiétant, rien de bien important. Du repos, oui, c’est la seule réponse à ce soudain mal-être. Elle regrette presque d’avoir donné congé à Sonia, son aide de vie.
Sa fille, elle la sait forte et rien ne peut altérer sa détermination. Lorsqu’elle veut, elle obtient, lorsqu’elle décide elle va au bout. C’était ainsi depuis qu’elles combattent ensemble cette maladie qui lui bouffe ses muscles, ses forces au niveau de ses jambes. Le diagnostique a été posé alors qu’elle avait à peine deux ans. Elle marchait, pas aussi bien que ses camarades du même âge, mais elle marchait. Puis, petit à petit, jour après jour, année après année, le mal lui a réduit ses forces, les lui a grignotées assez lentement pour qu’elle se rende compte de ce bien précieux qu’elle avait et qu’elle n’aurait bientôt plus. Pourtant elle se battait courageusement, acceptant les séances de kiné, faisant de son mieux pour retarder au maximum l’inévitable échéance. Valérie s’entend encore lui dire.
— Courage mon ange, bats-toi, on n’en veut pas de ce fauteuil, on n’en veut pas, hein ma chérie. On n’abandonnera jamais.
— Non maman, le courage je l’ai là (et elle montrait sa tête). La maladie mange mes forces, pas mon cerveau.
Elle avait alors sept ans et sa marche devenait de plus en plus difficile. Elle gardait toujours la tête haute, le sourire aux lèvres malgré la complexité qu’était devenu ce geste si naturel pour les autres. Mettre un pied devant l’autre, même avec les atèles, devenait un calvaire de chaque instant et il fallut alors se rendre à l’évidence. Le fauteuil n’était plus une option et il fallait le laisser entrer dans leur vie, le laisser s’incruster. Contrairement à la maladie, il était entré en prévenant, et lui aussi allait changer leur vie.
— Maman, je n’y arrive plus, j’essaie pourtant. Promis maman, j’ai fait tous les exercices, mais c’est trop dur.
— Je sais ma chérie, tu t’es battue comme une chef, mais la maladie a été trop forte pour toi. Tu as le droit de cesser ce combat-là. Ne t’en fais pas. Le fauteuil, on va le prendre.
Angèle avait eut les larmes aux yeux, la mine triste lorsque son premier fauteuil était entré dans leur maison. C’était sa première défaite et elle avait eu du mal à l’accepter malgré les paroles réconfortantes de sa mère. Elle avait eu bien des difficultés à se résoudre à s’y asseoir. Elle le voyait comme un ennemi, le symbole de son échec qui lui renvoyait une image négative à la figure. Elle le méprisait, le rejetait, trouvant toutes les excuses possibles pour ne pas y rester : pas assez confortable, trop dur, trop haut… Il grince, il roule mal, les commandes électriques défectueuses… Tout ce qui lui passait par la tête était prétexte à ne pas s’y installer trop longtemps, à ne pas s’y caser pour de bon.


2


Soulagée d’être de retour chez elle, Angèle ne fait rien pour retenir sa mère qui ne sait pas vraiment que dire, ni que faire pour alléger le poids qui semble peser sur les épaules de sa fille. Guillaume lui propose un verre qu’elle hésite à accepter puis qu’elle refuse.
— Angèle paraît fatiguée, n’est-ce pas ma chérie ? Je ne vais pas m’éterniser et vous laisser. Mais merci.
Elle embrasse sa fille et quitte l’appartement, suivie du jeune homme qui l’accompagne jusqu’à la porte.
— Fais attention à elle ce soir, j’espère que ce n’est que du stress, mais elle était réellement mal cet après-midi.
— Ne vous inquiétez pas, je vais être aux petits soins.
— Je n’en doute pas une minute. Bonne soirée à tous les deux.

Guillaume regagne le salon où l’attend son amie. À son regard, il comprend que l’humeur n’y est pas et que l’orage est sur le point de gronder. Le ciel dans ses yeux se voile de nuages bien noirs, et il s’attend à voir jaillir à toute seconde un éclair fulgurant qui risque de tout brûler sur son passage. Il doit désamorcer une crise qu’il sent sur le bord d’éclater. Que dire ? Quels mots pour apaiser et faire revenir le beau ciel bleu qui l’a fait craquer il y a quelques années ? Il est pris de court dans ses réflexions.
— Qu’est-ce qu’elle t’a raconté ?
— Pas grand-chose.
— Vous avez été bien longs pour du « pas grand-chose »…
— Elle m’a juste demandé de prendre soin de toi, car tu as eu un après-midi difficile. Rien de plus, je ne sais rien de plus sur ta journée ou sur ce qui a pu te charger ainsi d’une telle dose d’électricité.
— Excuse-moi.
— Tu ne devais pas aller essayer des robes avec ta mère ? Et Sonia, d’ailleurs, elle est où Sonia ? Tu veux en parler ? Enfin, sans me dévoiler tes choix…
— Non, je n’ai pas envie d’en parler. Et Sonia, ma mère l’a gentiment priée de rentrer chez elle, elle voulait gérer !
Guillaume n’insiste pas et lui propose une soirée cocooning. Une pizza et des glaces devant des navets à la télé… Un programme qui lui parait approprié pour recharger les batteries et calmer les tensions encore à fleur de peau.
— Je peux te laisser ? Je file à la pizzeria et…
— Ah non, hors de question ! Tu ne crois pas que tu vas aller t’éclater tout seul dehors ! Donne-moi mon blouson et on y va ensemble.
— Très bien princesse, et me laisserez-vous conduire votre carrosse ?
Angèle éclate de rire, ce qui lui fait un bien fou.
Par chance, l’ascenseur n’est pas en panne. Cela n’arrive pas souvent, mais en général seulement à des moments où Angèle a vraiment besoin de sortir. Une fois dans la rue, elle laisse Guillaume se placer derrière elle pour faire semblant de la pousser. Dans ces moments où elle accepte de le laisser s’amuser ainsi, il redevient un grand gamin devant une petite voiture, mais là, en modèle géant qu’il « conduit » à l’arrière. Les mains sur les poignées du fauteuil, il fait mine de tourner les manettes et fait rugir sa voix de « vroum vroum » qui amusent Angèle, puis il s’élance sur le trottoir sous le regard tantôt amusé, tantôt choqué des rares passants qui traînent encore à cette heure avancée. Angèle guide le marathon de son homme et rit aux larmes en entendant les bruitages incontrôlés de son ami. Jusqu’à ce qu’ils soient obligés de freiner tous les deux, puis de s’arrêter.
— Mais c’est pas possible d’être aussi con !
Une voiture est stationnée sur le trottoir empêchant ainsi le passage du fauteuil. Angèle fait une manœuvre, recule jusqu’au premier abaissement de trottoir à quelques dizaines de mètres en arrière et dirige son carrosse sur la route. Ils longent au maximum la file de voitures garées, mais cela ne les empêche pas de se faire klaxonner. Un automobiliste s’arrête même à sa hauteur.
— Elle n’est pas assez handicapée comme ça ?! Vous voulez la rejoindre dans un fauteuil, espèce d’inconscient ?!
Guillaume bout et se retient de ne pas insulter celui qui parle sans savoir ni réfléchir. Décidément, tous les abrutis se sont donnés le mot pour être dans la rue en même temps.
— S’il n’y avait pas de cons garés sur les trottoirs, on pourrait y circuler sans danger !
L’automobiliste lève les yeux et part sans demander son reste. Dès qu’ils le peuvent, ils retournent sur le trottoir et reprennent leur course folle pour oublier ce mauvais moment, tout en sachant qu’ils risquent de se retrouver face au même problème sur le chemin du retour.

La soirée cocooning se déroule comme prévu, et ne connaît pas d’autres accrocs que ceux rencontrés en route vers la pizzeria. Guillaume ne remet aucune conversation sur le feu. Il préfère  laisser le temps agir. Fatigue, stress comme le lui a dit sa future belle-mère, il n’y croit guère. Il connaît assez bien la femme avec qui il partage sa vie pour savoir qu’un malaise sous-jacent risque de les éclabousser à tout moment. Lequel ? Il ne peut le dire précisément et le silence de son amie ne l’aide pas beaucoup. Il la sait si forte et si battante qu’il se doute que ce n’est pas un simple grain de sable qui enraye la machine. Un rocher se dresse sur sa route. Elle ne peut ni le pousser ni le contourner comme elle l’a peut-être fait jusque-là. Aujourd’hui, elle doit lui faire face, le combattre certainement, et c’est ce qui la mine, il en est persuadé. Il est prêt à l’aider mais

"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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