17/01/20 - 23:49 pm


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Auteur Sujet: Le sorcier à la tête de bouc de Magali Chacornac-Rault  (Lu 986 fois)

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Le sorcier à la tête de bouc de Magali Chacornac-Rault
« le: jeu. 12 déc. 2019 à 16:13 »
Le sorcier à la tête de bouc de Magali Chacornac-Rault










Prologue




   On l’avait prévenu qu’il ne fallait pas aller jouer là-bas, que c’était dangereux, qu’il y avait trop de maisons abandonnées, prêtes à s’écrouler. Mais le danger, il a toujours aimé ça et puis il faut bien qu’il trouve des coins tranquilles pour ses parties de chasse.

   Chasser, c’est son plaisir ! Trouver des petits animaux, jouer avec eux, faire durer leurs souffrances, les voir paniquer, puis les tuer, lentement, douloureusement, les entendre couiner une dernière fois et enfin sentir la vie les quitter. Ceci n’est qu’un commencement. Ensuite il les dépèce, les ouvre, il observe attentivement comment ils sont faits. Il aime sentir la chaleur de leurs entrailles dans ses mains, le sang gluant s’accrocher à sa peau.

   Parfois, lorsqu’il peut se retenir, quand il se maîtrise suffisamment et arrive à se passer de la joie du dernier souffle, il les dépèce vivants. Il a alors la chance de tenir dans sa paume un cœur encore palpitant pour quelques secondes. C’est une sensation de toute puissance. Il lui est même arrivé de le manger pour absorber la vie de l’animal. Le sang chaud coulant dans sa gorge et son goût ferreux lui procurent une jouissance infinie et une sensation de force extraordinaire. Il est alors le maître de la vie… et de la mort. Mais il est rare qu’il ait cette patience, il tue souvent trop vite et reste frustré.

   Les autres le considèrent comme un petit être fragile à cause de son âge et de sa carrure chétive, alors on lui conseille de faire attention, de ne pas s’aventurer trop loin, mais s’ils savaient, ils auraient enfin tous peur de lui. Il a exploré des lieux où aucun de ses camarades n’a eu le courage d’aller, il aime les endroits reculés et étranges. Ce sont ses lieux de chasse de prédilection.

   Dès qu’il est arrivé, il les a vus, là, un homme allongé sur la terre et à quelques pas un enfant recroquevillé dans une cage. Il s’est assis à un endroit d’où il pouvait les voir tous les deux. Pendant près d’une heure, il les a observés. Il a scruté l’expression figée sur leur visage. L’enfant était résigné, presque serein. L’homme avait le visage bien abîmé, mais on pouvait y lire de la colère. Sa tête était couverte de sang séché, des mouches semblaient former un masque noir sur son visage. Puis il est reparti. Il n’a pas osé les toucher, le tableau était si beau, si harmonieux qu’il a eu peur de le souiller. Il a été pris au dépourvu, il ne s’attendait pas à trouver ça. Personne n’était au courant et ce sera son secret, un magnifique secret qu’il ne partagera avec aucun être humain.

   Le lendemain, il est revenu. C’était plus fort que lui. C’était un présent rien que pour lui, le plus beau cadeau que la Terre pouvait lui offrir.

   Jour après jour, sa fascination augmentait. À chaque visite, il restait de plus en plus longtemps avec eux. Il a fini par leur donner des noms. Pour le garçon, ça n’a pas été bien difficile puisqu’il le connaissait, ils étaient dans la même classe. Peu à peu, il a commencé à discuter avec ses deux nouveaux amis et à imaginer ce qui leur était arrivé. Il en a fait des hypothèses, des films dans sa tête pour arriver à cette scène fabuleuse. Les meilleures avaient toutes une chose en commun : c’était lui le metteur en scène, le tueur.

   Les jours passant, la peau des cadavres prenait une couleur de plus en plus grise, des trous faits par des insectes devenaient de plus en plus grands. Chaque jour, il y avait plus d’insectes et de vers dans les blessures de l’homme, l’odeur se faisait plus forte et lui se sentait de mieux en mieux, il était dans son élément. Ici, il était chez lui et les deux cadavres formaient sa famille. Une famille où les membres étaient bien plus intéressants que ceux qu’il avait laissés dans son mas.

   Lorsque, enfin, il a décidé de prendre part au tableau, il y a cherché sa place. Il a commencé par s’allonger près de l’homme, il lui a fait les poches et a trouvé des clefs. Les clefs ouvraient la cage. Il est rentré dans la cage avec l’enfant, il a discuté et joué avec lui. Petit à petit, au milieu de ses jeux, il a fini par les toucher. Au fil des jours, leur peau est devenue gluante, une substance visqueuse restait sur ses doigts, comme de la bouillie humaine. Il n’avait qu’une seule peur : que l’odeur s’accroche à ses vêtements, à sa peau et que cette odeur le trahisse. Que ses proches posent des questions.
   Très vite, il a alors pris la décision de se déshabiller pour les rejoindre. Malgré la fraîcheur, il se sentait bien plus à l’aise nu, plus pur et respectueux de l’œuvre en cours de réalisation. En arrivant sur les lieux, il enlevait ses habits, les pliait consciencieusement. Ensuite seulement, il se sentait digne d’eux. Lorsqu’il devait les quitter c’était toujours un crève-cœur. Il avait si peur de ne pas les retrouver le lendemain, que quelqu’un les découvre et les enterre. Au moment de partir, il se roulait, nu, dans la terre. La terre absorbe les fluides. Puis il se frottait le corps avec de la paille. La paille retire la terre et laisse une bonne odeur. Cette technique, il l’utilise depuis longtemps pour se laver du sang de ses proies. Elle a fait ses preuves. Ensuite, il récupère ses habits, les passe rapidement en tournant le dos à ses camarades de jeu puis il part en courant sans même jeter un regard en arrière.

   Un matin, en jouant avec l’enfant, un de ses membres s’est disloqué, alors il a tiré de toutes ses forces et le bras s’est arraché. Il a eu la sensation de trouver enfin sa place dans ce tableau. Il était là pour l’embellir. Il a joué avec le bras le reste de la matinée.

   Le lendemain, il a donné un grand coup de poing dans le ventre de l’enfant, son poing a traversé la chair en décomposition pour s’écraser dans les viscères gonflés par la putréfaction. Le bruit des gaz qui s’échappaient et l’odeur puissante étaient pour lui une découverte et un ravissement. C’était une sensation… merveilleuse… Il manquait juste le sang.

   Les jours ont passé, remplis de jeux et de joie, puis, comme avec tout jouet, il a fini par se lasser. Une fois les deux cadavres démembrés et n’ayant plus rien à faire avec eux, il a fini par enterrer leurs restes. Même s’il n’a pas réussi à creuser aussi profondément qu’il l’aurait souhaité, son secret sera bien gardé. Jamais personne ne le découvrira. Il a détruit la cage et effacé les traces de vie. Ce lieu est retourné à l’abandon. Il y revient parfois et revit ces journées, ces moments si parfaits et si inattendus…

   Il sait maintenant qu’il doit trouver un lieu où garder les restes de ses chasses et choisir des proies plus grosses afin de faire durer son plaisir. Mais plus que tout, il espère que le destin remettra un tel bonheur sur sa route.

*

   Vingt-cinq ans plus tard, il éprouve une joie immense… Il a forcé son destin qui était trop long à le satisfaire !









1



   Paris, 25 mars, 7h.

   Elle est arrivée à destination, elle aime bien partir très tôt le matin, cette atmosphère encore chargée d’humidité, le jour naissant qui permet de percevoir plein de petits bruits de vie. Paris sans sa cohue et sa mélodie de klaxons peut être tellement mystérieuse. Elle aime prendre les petites rues pleines de charme et avoir cette impression que Paris est à elle seule.
   Comme tous les matins, avant de franchir la porte, elle reste quelques instants devant les marches à admirer la façade de l’Institut de Paléontologie Humaine. Cette déco-ration extérieure l’a toujours fascinée avec ses bas-reliefs peuplés d’orangs-outans et d’hommes préhistoriques, un lieu d’un autre temps, une petite merveille où de grands noms de l’archéologie se sont succédés. L’intérieur n’a rien à envier à l’extérieur : le temps semble s’être figé en 1910 et on se dit que l’on pourrait croiser Henri Breuil à la grande bibliothèque ou au détour d’un couloir. Cette atmosphère est fascinante, galvanisante, mais peut vite devenir pesante.
   Elle prend une dernière grande inspiration, fige son sourire pour passer enfin la porte, sa journée chargée de rituels va pouvoir commencer.
   Quand elle pénètre dans l’institut, c’est un jour presque comme les autres qui l’attend. Elle dit d’abord bonjour à la secrétaire puis prend la direction de l’escalier qui mène au sous-sol. Elle passe devant le grand amphithéâtre tout en bois, absolument magnifique avec son lustre gigantesque et son odeur de bois ancien. Ce lieu de transmission du savoir est très peu confortable pour les élèves et mal insonorisé pour les professeurs mais c’est là aussi son charme.
   L’escalier la mène devant le laboratoire d’archéo-botanique qui jouxte son bureau, enfin plutôt le placard qui lui sert de bureau. Heureusement que son nom « Anna Lafont » est noté sur la porte sinon personne ne penserait qu’un chercheur se trouve ici.
   Cela ne l’a jamais dérangée, elle aime être proche du laboratoire, c’est plus fonctionnel lorsqu’elle fait les extractions à l’acide et comme les étudiants sont regroupés dans la petite salle contiguë, c’est aussi plus pratique pour les diriger.
   Elle avait toujours pensé qu’elle avait de la chance de travailler dans ce lieu mythique et faire ce qu’elle aime, mais depuis quelque temps elle n’en est plus aussi sûre. Une certaine remise en question, un bilan sur sa vie s’est imposé depuis la mort de sa mère le mois dernier. L’institut lui paraît parfois vieillot, l’atmosphère étouffante, et surtout elle aimerait pousser ses recherches mais les financements manquent et seules des analyses ponctuelles sont rendues possibles ce qui lui procure un sentiment de frustration.
   Elle ouvre la porte du laboratoire, le jour à peine levé a bien du mal à percer dans ce sous-sol où seules deux fenêtres placées sous le plafond donnent au niveau de la rue. Les néons grésillent puis s’allument et leurs ronronnements accompagneront toute sa journée. Ce laboratoire est désuet, mais il est pratique et lui rappelle les pionniers de sa discipline qui lui ont ouvert la voie. Elle aime vivre dans des lieux chargés d’histoire. L’Histoire pour elle n’est pas un poids mais un moteur et elle espère être à la hauteur de ses prédécesseurs.
   Elle passe sa blouse blanche, la même depuis qu’elle est étudiante. Puis, comme tous les matins, elle vérifie en priorité les sédiments laissés dans l’acide toute la nuit. Après avoir testé leur réaction, elle avise. Ce matin il faudra être patiente avant de passer à l’étape suivante.
   Ensuite, elle passe dans la salle des étudiants voir si tout va bien, c’est une habitude qu’elle a prise et qu’elle n’arrive pas à perdre même si depuis deux mois elle n’a plus d’étudiant sous sa responsabilité. L’un a brillamment soutenu sa thèse puis il est parti faire un post-doctorat en Angleterre. L’autre a décidé d’arrêter après son master, faute de débouchés. C’est frustrant mais compréhensible… Pourquoi former de si bons chercheurs si on est incapables de leur fournir du travail. Sans étudiant, le laboratoire semble bien triste. Heureusement, le mois prochain le module de découverte pour les étudiants de première année de master débutera. La vie, les questions et la transmission de savoir vont pouvoir reprendre. D’ailleurs, il faut qu’elle remette ses cours à jour !
   Après avoir refermé le laboratoire à clef, elle pénètre enfin dans son bureau. C’est un lieu assez austère, sans fenêtres, mais très fonctionnel. Elle l’a aménagé au fil des ans avec des meubles de récupération. Un bureau avec l’ordinateur est au centre de la pièce à côté d’un espace de travail et d’une table avec son microscope relié à une caméra numérique et un écran. Tous les murs sont aménagés en bibliothèque où s’entassent une multitude de boîtes contenant des articles scientifiques, des livres d’archéologie et de botanique, bien évidemment, mais aussi de génétique et de phylogénie. Quelques souvenirs rapportés de ses missions à l’étranger personnalisent l’ensemble.
   Elle s’installe à son bureau et commence une succession de rituels. Elle allume son ordinateur et procède au tri de ses nombreux mails. Elle répond à ceux qui le nécessitent et surtout guette une réponse positive à ses demandes de subvention de recherche. Il devient de plus en plus rare d’avoir cette joie. Alors, elle cherche de nouvelles annonces, des projets qui l’intéressent et qui pourraient rentrer dans le cadre de son unité de recherche.
   Au bout du compte, elle ne s’en sort pas mal et arrive toujours à garder une petite part du financement pour une autre recherche à approfondir, c’est pour cela qu’elle est l’une de celles qui publient le plus d’articles dans son unité et qui a des recherches très diversifiées… Un peu trop d’ailleurs. On lui reproche souvent, mais ce n’est pas de sa faute, tout l’intéresse ! Elle voudrait résoudre toutes les énigmes scientifiques si elle le pouvait. Cela lui prend un temps fou et heureusement qu’elle ne compte pas ses heures de travail sinon elle n’aurait plus le temps d’analyser ses échantillons.
   Après avoir rempli un nouveau dossier et monté en quelques heures un projet scientifique, son regard se fixe sur l’horloge : 10:00. Encore trente minutes à attendre avant de monter pour voir son chef d’unité de recherche. Il n’arrive pas très tôt et n’apprécie pas d’être dérangé avant d’avoir fini les formalités du matin et bu son deuxième café.
   Elle ne sait pas quoi faire : trente minutes, c’est trop court pour se lancer dans quoi que ce soit. Elle commence à tourner en rond et plein de questions se bousculent dans sa tête : comment va-t-il prendre la nouvelle ? Est-elle certaine que c’est ce qu’elle veut ? Ne va-t-elle pas le regretter ? Les minutes ne lui ont jamais semblé si longues. Elle essaie de lire un article dont elle vient de lancer l’impression mais impossible de se concentrer. Les mots défilent sous ses yeux mais ne s’impriment pas dans son esprit. Elle fixe l’horloge comme si elle pouvait par la pensée faire accélérer le temps.
   Finalement, elle se reprend et décide de passer aux toilettes pour se rafraîchir un peu. Une fois plus calme, elle se dirige vers le deuxième étage, passe devant la gigan¬tesque et magnifique bibliothèque tout en bois dans laquelle trône un squelette de rhinocéros laineux et s’arrête devant un bureau. Elle prend une grande inspiration pour se donner du courage. Il est précisément 10h30 lorsqu’elle frappe à la porte de son supérieur.
   — Entrez ! dit une voix forte et assurée.
   Anna pousse la porte…
   — Bonjour Anna, que me vaut ta visite ? Encore un nouveau projet qui ne passionne que toi ? Tu sais que tu as carte blanche à condition de trouver les financements sinon je ne veux rien savoir…
   — Heu… non, Luc, je ne viens pas pour ça cette fois-ci, je viens te voir pour un sujet plus personnel, ça ne concerne pas vraiment l’équipe de recherche, enfin si un peu… J’ai besoin de ton aval et de ta signature sur des documents administratifs.
   Le manque d’assurance d’Anna l’interpelle. Quand elle a une idée, un projet, elle le défend comme une lionne défendrait ses petits et jamais elle n’est venue lui parler d’un sujet personnel. Même lorsque sa mère est décédée, il ne l’a su qu’à son retour de cinq jours de vacances… Il aurait dû se douter qu’il se passait quelque chose, Anna ne prend jamais de vacances aussi courtes et jamais à cette période !
   Il pose son stylo et l’invite à s’asseoir :
   — Que se passe-t-il, Anna ?
   — Comme tu le sais, ma mère est décédée le mois dernier. Je ne suis rentrée au pays que le temps des formalités et de l’enterrement, mais je n’ai pas réglé tout ce qu’il y a à régler. Je ne m’en sentais pas capable et j’avais besoin de faire le point, de prendre du recul, avant de décider quoi que ce soit. Je pense que je suis maintenant prête à gérer tout ça.
   — Tu veux poser d’autres congés ? Pas de soucis, on pourra se passer de toi quelques semaines…
   — En fait, j’avais une autre idée en tête… Comme il faut que je reste sur place le temps de vider et de vendre l’appartement de mon enfance, et vu le marché actuel-lement, ça peut être long… Je pensais plutôt prendre un congé sabbatique, une année sans solde, afin de mettre en ordre mon passé.
   — Une année entière d’arrêt ? Je suis surpris, ça ne te ressemble pas, Anna. Tu es enfermée dans ton sous-sol entre dix et douze heures par jour à monter des dossiers, analyser des sédiments, écrire des publications… À quoi vas-tu passer ton temps dans ta montagne perdue ? Tu es sûre de ce que tu veux ? Je sais que tu ne fais rien à la légère, mais tu y as bien réfléchi ? Un an, c’est long, surtout sans revenus.
   — Oui, j’y ai bien réfléchi et justement ce que tu dis me conforte en ce sens : il est temps que je sorte de mon sous-sol et que j’élargisse mes connaissances !
   — Tes connaissances n’ont pas besoin d’être élargies, tu connais tous les musées de Paris et tu es incollable dans la plupart des domaines scientifiques, en histoire, en…
   Anna lui coupe la parole :
   — Je ne te parle pas de connaissances théoriques, mais de la vie ! J’ai la sensation de tourner en rond, de ne pas avancer, j’ai besoin de faire une pause et un point sur ma vie. J’ai toujours rêvé d’exercer ce métier et il me convient parfaitement mais, au bout du compte, je n’ai plus vraiment de but.
   Elle n’est pas encore prête pour lui parler de son envie de créer une famille, elle qui est considérée comme asociale par ses collègues. Et cela fait bien longtemps qu’elle a fait une croix sur le Prince Charmant… Elle est plutôt du style à faire un bébé toute seule !
   — Je pense vraiment que l’éloignement pourra m’aider, mais je ne pars pas définitivement, n’espère pas te débarrasser de moi si vite ! Et pour combler mes heures vides, je te rassure : mon microscope et mes lames me suivent et je compte profiter de ce temps pour approfondir quelques questions laissées en suspens. Il faut que je reste au fait des dernières découvertes, il est hors de question que je me laisse distancer.
   — Je te reconnais bien là ! Je pense même que tu serais capable de nous mettre au point de nouvelles théories et méthodologies à tester en urgence à ton retour. Parfois, je me dis que ton cerveau ne va pas tenir le rythme que tu lui imposes ! Au bout du compte, un break n’est pas une mauvaise idée même si je vais devoir te recadrer à ton retour car tu auras trop d’idées nouvelles à explorer !
   — Je pense partir d’ici deux ou trois mois environ. C’est le bon moment, je n’ai plus d’étudiants sous ma responsabilité.
   — Heu… Oui, si vite ?
   — Cela pose un problème ?
   — Non aucun, je t’avoue que cette demande me prend de court, je ne l’ai pas vue venir. Je te comprends. De par mon âge et mon expérience, je sais qu’il y a des périodes dans la vie où on a besoin de se poser et de faire le point, et tu as raison de te lancer, sinon tu risquerais de le regretter plus tard. Tu peux faire les démarches administratives, j’appuierai pleinement ta demande ! dit-il avec un grand sourire.
   À ce moment précis, il a presque un air paternel, ce qui n’est habituellement pas son genre. Il gère son équipe et ses activités de recherche comme une entreprise où la rentabilité est sa principale préoccupation.
   — Merci beaucoup Luc, rétorque Anna un peu surprise. Ça me fait plaisir que tu me soutiennes, c’est rare en fait, peut-être même une première. Certes, je crois que je pré¬férerais que tu le fasses pour mes projets de recherche, et principalement pour ceux qui sortent un peu des sentiers battus, mais c’est gentil et agréable de se sentir comprise.
   Elle se lève et enchaîne :
   — Je ne vais pas abuser plus longtemps de ton précieux temps, merci pour tout. Et moi, j’ai plein de préparations à faire avant de partir, tant au niveau scientifique que person¬nel. Bonne journée !
   — Bonne journée Anna et n’hésite pas à venir si tu as besoin.
   Elle quitte le bureau à la fois heureuse de la tournure de cet entretien et un peu déstabilisée par la gentillesse de son chef. Et puis, maintenant, il sera plus difficile de faire marche arrière. Les questions subsistent et elle éprouve un pincement au cœur à l’idée de quitter ce lieu pour partir à l’aventure.
   Luc la regarde s’éloigner et se dit que ce petit bout de femme de trente-cinq ans n’est vraiment pas une femme comme les autres. Il suffit de l’observer deux secondes pour s’en rendre compte. La première chose qui saute aux yeux, c’est son style vestimentaire d’influence médiévale, robes longues toujours associées à de grosses ceintures de cuir ou des bustiers. Il paraît qu’elle les confectionne elle-même à partir de vêtements de récupération. Elle est petite, ce qui la fait paraître fragile, brune les cheveux longs souples et très indisciplinés. Elle ne se maquille que très rarement, seulement quand elle donne des cours. Elle prête peu attention à son image, elle est très naturelle, ce qui met en valeur ses traits fins. Plus il y pense et plus il la qualifierait de mignonne.
   Dès qu’on la côtoie, on comprend très vite qu’elle a des connaissances et une capacité d’analyse supérieures à la normale. Il aimerait connaître son QI ! Comme la plupart des personnes très intelligentes, elle vit repliée sur elle-même, elle a des problèmes pour s’intégrer à la société. Au vu de son cursus scolaire si classique, il se demande encore parfois si ce n’est pas un repli sur elle-même qui lui a permis de développer ses capacités intellectuelles et non l’inverse. Tout cela lui a valu beaucoup de médisance de la part de ses collègues et pas mal de jalousie, de plus, son caractère bien trempé n’aide pas à calmer la situation…
   Au bout du compte, lui, il l’apprécie. C’est un moteur pour l’équipe et peut-être devrait-il le lui montrer plus souvent car il ne voudrait pas la perdre. C’est la première fois qu’il discute vraiment avec elle et surtout d’autre chose que de projets de recherche archéologique. C’est aussi la première fois qu’elle s’ouvre à lui, qu’elle lui dévoile ses sentiments, ses buts, ses envies. Il se rend compte qu’il ne connaît rien d’elle, tout juste sa région d’origine et sa date de naissance grâce à son Curriculum Vitae.
   Elle n’a a priori plus de proche famille, des amis peut-être, mais elle ne doit pas beaucoup les voir : quand elle n’est pas à l’institut, elle court les musées et les biblio-thèques universitaires. Et en tout cas, elle n’a lié aucune amitié au sein de l’équipe. A-t-elle un homme dans sa vie ? Cela lui semble peu probable, les relations humaines ne sont vraiment pas son fort alors les relations amoureuses… Il se demande bien comment elle s’en sortirait, c’est déjà tellement compliqué pour le commun des mortels et il parle en connaissance de cause, sa femme et lui sont sur le point de divorcer après vingt-sept ans de mariage !
   Il aimerait mieux la connaître, mais sa position de chef d’équipe n’aide pas et puis on se dit toujours qu’on aura l’occasion plus tard… Et le temps file si vite… Ils n’ont jamais été en mission de terrain ensemble, car il sait qu’elle gère parfaitement ses campagnes de fouilles. Il devrait y songer car l’atmosphère y est plus détendue qu’à l’institut, moins protocolaire, et les veillées propices aux confidences.
   Anna redescend dans son laboratoire et reprend ses échantillons en cours pour finir sa série de préparations palynologiques. Cela fait quelques jours, depuis que sa décision de partir pour une année est prise, qu’elle se concentre sur des échantillons particuliers qu’elle veut absolument analyser. Son expérience scientifique la pousse à penser qu’ils peuvent apporter de bons compléments d’information afin d’affiner ses résultats sur la végétation et le climat lors de l’occupation préhistorique de différents sites étudiés par l’équipe. Elle les analysera pendant ses temps libres au cours de son année sabbatique… Du temps libre, peut-être même qu’elle n’aura que ça et cette pensée l’effraye un peu. Elle la balaie du revers de la main et se concentre sur ses préparations et son sentiment de soula¬gement maintenant qu’elle a l’assentiment de Luc.
   À la prochaine pause, elle téléchargera le dossier admi-nistratif de demande de congés sans solde… Heureusement, qu’il est en ligne car si elle avait dû le demander à la secrétaire, les ragots se seraient répandus comme une traînée de poudre et elle n’a pas envie de se justifier auprès des membres de l’équipe. Sa vie ne regarde qu’elle. Et des chuchotements sur son passage, il y en a suffisamment comme ça !
   Malgré le fait que les préparations lui demandent beaucoup de concentration de par la manipulation de produits chimiques dangereux, petit à petit les doutes et les questions reviennent la tourmenter. N’est-elle pas en train de commettre une erreur ? Partir si vite, est-ce raisonnable ? Il y a tant à faire pour partir sereine. Elle décide donc de commencer une liste de tout ce qu’elle a à ranger et à mettre en ordre avant son départ, elle ne veut rien laisser en suspens. Et la liste s’allonge à en devenir interminable !
   Aujourd’hui encore, elle n’a pas eu le temps de faire une pause pour le repas de midi. Elle a englouti un sandwich acheté au Grec du coin de la rue. Cela lui a au moins permis de voir la lumière du jour. Elle l’a mangé dans son bureau en lisant un article et en faisant du rangement. Cela l’arrange : aujourd’hui, elle ne veut vraiment voir personne. Elle a besoin de se poser et réfléchir à son avenir loin de ces murs.
   Lorsqu’elle lève enfin le nez après avoir monté sa dernière lame, il est 18h30. Il n’est pas très tard, mais elle se sent épuisée, vidée. Elle n’a qu’une envie : s’affaler sur son canapé et manger en regardant un épisode de série télé. Après avoir consciencieusement rangé le laboratoire, elle repasse dans son bureau pour y mettre un minimum d’ordre et récupérer ses cours de master qu’elle essaiera de relire et de compléter ce soir. Puis elle quitte l’institut.
   Dehors, le nuit n’est pas encore tombée. Anna apprécie cette période de l’année avec les jours qui rallongent. L’hiver, avec ses horaires de travail, elle ne voit pas le soleil. Elle décide de rentrer en se baladant, en prenant le chemin le plus long pour profiter de la fin de journée. Son frigo est vide mais elle n’a pas le courage d’aller faire des courses et il y a dans son quartier un petit pizzaïolo dont les pizzas artisanales et généreuses sont un régal.
   Comme tous les jours, pour rentrer à son appartement, elle passe devant l’Institut Médico-légal et, comme tous les jours, ce bâtiment l’attire. Comment est-ce à l’intérieur ? Comment travaillent les scientifiques dans ce lieu hors du commun où l’on côtoie la mort, les crimes, le pire côté de l’homme. En archéologie aussi on étudie des morts, mais ce sont des squelettes qui ont plusieurs milliers d’années et généralement leur mort est naturelle ! Ce bâtiment n’est pas visitable, elle a déjà vu des photos, mais une photo ne peut vraiment rendre l’atmosphère du lieu. Elle sait que la palynologie peut aider dans certaines affaires criminelles, mais ce n’est pas à elle qu’on fait appel. Pourtant, c’est une expérience scientifique qui la tenterait, même si cela peut paraître morbide.
   Au bout d’une promenade d’environ une demi-heure, elle arrive détendue devant l’échoppe du pizzaïolo. Après avoir récupéré sa pizza faite à la demande, elle se dirige enfin vers son appartement. Il est juste là, au coin de la rue.
   Arrivée à destination, elle pousse la porte d’un bel immeuble haussmannien datant de la fin du 19e siècle, chargé lui aussi d’histoire. C’est un bâtiment typique de Paris avec la façade en pierre de taille, quelques balcons aux second et cinquième étages ainsi que de magnifiques moulures et corniches qui donnent du cachet à l’ensemble. Lorsqu’elle a décidé d’acheter un appartement à Paris, elle n’avait qu’un seul critère : un immeuble haussmannien. Le reste lui importait peu, elle ne connaissait pas grand-chose de la capitale. Maintenant, elle peut dire qu’elle connaît assez bien Paris et elle a appris à aimer son quartier en y prenant ses petites habitudes.
   À peine a-t-elle passé la porte que le rideau de la loge de Madame Hernandez, la gardienne, se soulève pour regarder qui rentre et à quelle heure. Anna se demande si elle tient un petit calepin où elle notifie tout cela. Madame Hernandez ne l’apprécie pas trop, car elle n’écoute pas ses ragots, ne reçoit jamais, n’est pas bruyante et dit toujours bonjour, ce qui l’empêche de s’en plaindre. Anna suppose tout de même qu’elle doit cancaner sur elle en se demandant où une femme seule peut bien passer ses journées et pourquoi elle rentre si tard. Anna se précipite dans la cage d’escalier avant que la gardienne n’ait le temps de l’interpeller, mais elle n’a pas encore atteint la première marche quand elle entend :
   — Bonsoir Madame Lafont !
   Elle n’avait aucune chance, cette gardienne a des années d’entraînement.
   — Bonsoir Madame Hernandez, mais appelez-moi mademoiselle ou Anna.
   — Vous savez, passé un certain âge, il vaut mieux se faire appeler madame sinon ça fait vieille fille !
   Anna se dit qu’elle est absolument adorable, le cliché parfait de la gardienne…
   — Une pizza ? Vous préparez un apéritif ? Vous recevez des amis ?
   — Non, répond Anna surprise du culot de la commère, j’ai eu une dure journée au travail et je n’avais pas envie de faire à manger.
   — Pas étonnant que vous soyez seule, toujours hors de la maison et en plus vous ne cuisinez pas, vous finirez votre vie célibataire ! J’espère que vous n’avez pas perdu votre travail tout de même ?
   — Non, merci de votre intérêt, tout va bien. Je vais juste devoir partir quelque temps en province et j’ai beaucoup de chose à préparer avant. Bonne soirée Madame Hernandez, ajoute Anna avec un sourire avant de se retourner et de monter les marches quatre à quatre.
   L’escalier de bois est parfaitement ciré, le couloir propre comme un sou neuf. Il est certain qu’au niveau de son travail, on ne peut rien reprocher à la gardienne.
   Avec un soupir de soulagement Anna pénètre dans son appartement, son havre de paix. C’est probablement ce qui lui manquera le plus. Il est situé au troisième étage, il n’a pas de balcon mais de grandes fenêtres qui le rendent lumineux. Lorsqu’on rentre, on arrive dans le salon puis la salle à manger et la cuisine. La chambre et la salle d’eau se trouvent côté cour. Cette petite cour intérieure, plutôt ensoleillée, très propre et remplie de plantes, est la première chose qui lui a plu lorsqu’elle a visité ce lieu.
   Son intérieur a été meublé petit à petit avec quelques meubles anciens, auxquels elle a donné une nouvelle jeunesse, et d’autres plus modernes. Elle aime ce mélange de style. Elle l’a voulu pratique et confortable, mais le plus important pour elle était de le rendre chaleureux avec une grande table, pour pouvoir recevoir, et des couleurs vives pour le rendre gai. Un lieu où il fait bon vivre et se retrouver entre amis… Seulement, des amis, elle n’en a pas et elle ne se souvient pas avoir invité qui que ce soit dans cet appartement.
   Ses proches, elle les a laissés en route. La vie et la distance ont fait que les liens se sont perdus, des centres d’intérêt différents avec ceux qui se sont mariés et sont devenus parents. Avec Julie, sa meilleure copine depuis le lycée, c’est un peu différent. Elle a rencontré un homme avec qui elle s’est mise en couple très vite, et, en plus d’être très antipathique, il la bat. Bien sûr, Anna n’a pas réussi à tenir sa langue, elle lui a conseillé de le quitter et de porter plainte mais Julie s’est fâchée et lui a dit qu’elle préférait vivre avec un homme parfois violent plutôt que seule… Finalement, elles se sont aussi perdues de vue. Elle a appris il y a quelque temps que Julie avait eu un enfant, mais pour le reste rien n’a changé. Elle a toujours des ecchymoses plus ou moins bien cachées sous ses vêtements…
   Après avoir enlevé ses chaussures et posé la pizza sur la table basse, elle va à la cuisine chercher une bouteille de Perrier et un verre puis se laisse tomber sur le canapé. Elle commence son repas en regardant une chaîne d’information en continu puis elle mettra un épisode d’une série policière.
   Une fois son repas et sa série finis, elle se sent un peu requinquée, en tout cas suffisamment pour se remettre au travail. Elle s’installe à son bureau qui se trouve dans un coin du salon proche de l’ancienne cheminée en marbre et de la bibliothèque. Elle relit les cours qu’elle a faits aux Masters l’an dernier, prend des notes de ce qu’elle veut améliorer, des mises à jour à faire, et de nouveaux exemples plus pertinents à présenter. Bien évidemment, elle reparlera de sa thèse, c’est un passage obligé, mais d’année en année cette partie s’amoindrit car elle a l’impression de radoter… Demain, au bureau, elle finalisera son PowerPoint pour la présentation.
   Elle décide qu’il est temps d’aller se coucher, alors elle commence ses rituels. Tout d’abord, elle s’installe au piano électrique, avec casque, et joue une œuvre mélancolique de Beethoven qui colle parfaitement à son humeur. Après s’être abandonnée à la mélodie, elle passe sous la douche pour détendre son corps comme la musique détend son esprit. Une fois sortie de l’eau chaude, un peu trop chaude d’ailleurs, elle se met en pyjama. Puis elle se glisse sous les draps et, dès que le lit s’est réchauffé, elle s’endort profondément.








2


   Banlieue de Philadelphie, 20 juillet, 17h30.

   Enfin, son équipe a eu l’autorisation de donner l’assaut. Ils entrent tous les quatre dans la bâtisse, une maison de ville sur trois niveaux : sous-sol, rez-de-chaussée et premier. Il fait sombre, l’habitation au milieu d’entrepôts semble complètement à l’abandon. L’électricité ne fonctionne pas, les lampes-torches s’allument les unes après les autres. Répartis par deux, ils ouvrent la voie, le SWAT est avec eux. Comme à chaque fois, il est en binôme avec Thomas Grant, le chef de l’équipe. Ils travaillent ensemble depuis de nombreuses années et se connaissent si bien qu’ils n’ont pas besoin de se parler. Thomas l’a accepté dans son unité quand il a rejoint le FBI comme profileur alors que personne ne voulait le gérer. Quand il a une… comment dire… une intuition, il ne peut pas la contrôler. Il fonce en laissant les autres faire le travail, avec un homme en moins, ce qui peut poser problème. Cependant, Thomas a immédiatement compris qu’il serait, malgré tout, un atout pour son équipe.
   Dès qu’il pénètre dans la grande pièce, une impression le saisit : il est certain d’être au bon endroit et il sait exactement où est celui qu’ils traquent depuis plusieurs semaines. Il jette un coup d’œil à Thomas qui a compris et lui fait un petit signe voulant dire « vas-y, je gère et soit prudent ». Prudent, il l’est, mais dans ces moments-là c’est plus difficile. Il sait que son chef fera tout pour être sur ses talons tout en sécurisant sa part de la maison. Il se dirige vers la porte de la cave et entend les autres crier des « clear » indiquant que les pièces sont une à une sécurisées.
   Il arrive dans une petite buanderie délabrée, tout comme le reste de la bâtisse, mais peut-être moins crasseuse. Un peu plus loin, sur la droite, il voit une porte. Des petits bruits étouffés lui parviennent. La dernière femme disparue est probablement encore en vie, retenue prisonnière dans cette pièce, mais il n’ira pas la secourir car il sait que celui qu’ils cherchent n’est plus avec elle. Le suspect tente de leur échapper. De plus, Thomas ne sera pas long à arriver et il saura mieux s’occuper de la victime que lui.
   Dans la buanderie, il analyse les moindres détails en quelques secondes. Il sait que leur homme est tout près. Tout à coup, des traces sur le sol l’interpellent, il déplace l’étagère et une nouvelle porte apparaît. Le tueur de femmes qu’ils sont venus chercher est là, il le ressent comme si ce dernier l’appelait. Ses doigts se crispent sur son arme, il prend une grande inspiration et ouvre la porte d’un coup de pied. Il n’a pas le temps de réagir qu’il perçoit un éclair blanc et une détonation puis une douleur fulgurante le traverse. L’éclair lui a permis de voir la position du tireur et il fait feu à son tour avant que sa vue ne se brouille et que tout devienne noir.
   Il est au sol.
   Il entend des voix autour de lui : Thomas qui s’énerve en demandant ce que foutent les ambulances… Une femme qui pleure au loin… Miguel qui dit qu’il n’arrive pas à compresser correctement la plaie… La douleur, l’odeur du sang puis à nouveau le noir.
   Il revient. Tout est blanc, ça bouge, la sirène de l’ambulance lui fait mal à la tête, Sarah lui parle, lui demande de tenir bon mais l’obscurité l’enveloppe à nouveau.
   Des personnes avec des masques chirurgicaux sont penchées sur lui et l’observent. Il ne comprend pas ce qu’elles disent : tout le monde parle en même temps. Il finit par sombrer profondément.

*

   Lorsque Thomas arrive à l’hôpital, après avoir géré la paperasse due à l’arrestation du tueur de trois mères de famille, toute son équipe est là, la mine grave. Matthew Colins, le profileur de l’équipe n’est donc pas encore sorti du bloc opératoire ou, du moins, il est encore en service de soins intensifs et le docteur n’a toujours pas donné de nouvelles.
   Même si cette arrestation n’est pas une réussite car un membre de son équipe a fini à terre, elle s’est terminée au mieux grâce à Matthew. En effet, son instinct l’a mené directement à l’homme qu’ils cherchaient. N’importe quel autre membre de l’équipe aurait consciencieusement fouillé toutes les pièces du sous-sol et il serait tombé sur la victime. Il l’aurait prise en charge et le temps qu’ils trouvent la pièce secrète, « le tueur de mères », comme l’a surnommé la presse, leur aurait filé entre les doigts. Lorsque Matthew l’a surpris, il essayait de descendre dans un tunnel pour rejoindre les égouts. Une voiture l’attendait deux rues plus loin pour l’emmener vers un autre état. Lors de l’échange de coups de feu, il a seulement été blessé à l’épaule mais toute l’équipe a accouru et il n’a pas eu le temps de fuir. Il finira sa vie derrière des barreaux, sans aucune possibilité d’en sortir.
   Thomas regarde tour à tour les membres de son équipe, tous unis comme une famille. Patrick Baker, leur « petit génie de l’informatique » qui n’était pas sur le terrain, a fait le déplacement. À chaque fois que Thomas le regarde, il se dit que ce gamin n’a pas le profil d’un agent du FBI. Il est jeune, il vient juste de fêter ses trente ans mais en paraît presque dix de moins. Il est chétif, les cheveux toujours en bataille et il ne sait plus se tenir droit à force d’être assis devant un écran d’ordinateur. Ses compétences informa¬tiques et technologiques sont précieuses et l’équipe ne pourrait pas se passer de lui. C’est vraiment un génie dans son domaine. Thomas est toujours inquiet lorsqu’il doit sortir de son laboratoire pour le terrain, tous le considèrent comme leur petit frère. C’est lui aussi qui fournit l’équipe en matériel dernier cri lors des planques ou des infiltrations et souvent il se prend pour l’agent Q de James Bond.
   Le regard de Thomas s’attarde ensuite sur l’agent spécial Miguel Paz dont le tee-shirt est encore maculé du sang de Matthew. Miguel et Matthew sont très proches, bien que totalement différents. Ils ont intégré l’équipe à peu près au même moment et cela fait maintenant plus de dix ans qu’ils travaillent ensemble. Miguel est d’origine mexicaine, il a le profil parfait de l’agent du FBI : intelligent et sportif, et pour être plus précis, à la musculature bien développée. À quarante-deux ans, ce tombeur de ses dames profite pleinement de la vie. Il considère Matthew comme un jeune frère qu’il faut parfois protéger de lui-même. Cet après-midi, Miguel a été le premier à porter secours à Matthew pendant que le reste de l’équipe s’occupait du tueur. Si jamais il lui arrivait quelque chose, il ne s’en remettrait que difficilement et se sentirait coupable.
   À côté de lui, l’agent spécial Sarah Kramer se dit la même chose. Elle n’est dans l’équipe que depuis deux ans, mais elle s’y est parfaitement intégrée et connaît le lien qui unit Miguel et Matthew. Elle essaie de le soutenir et de lui remonter le moral. Une femme dans l’équipe, c’est important. Elle apporte un point de vue différent sur les enquêtes et les victimes se sentent plus à l’aise en sa présence. Sarah n’a cependant pas été recrutée pour ça. C’est un agent compétent, sportif et déterminé. Sa condition de femme noire américaine ne l’a pas aidée à gravir les échelons jusqu’à son poste actuel, mais elle s’est toujours battue et donnée corps et âme dans son travail. Elle peut être très impressionnante quand elle est en colère. Elle obtient toujours ce qu’elle veut de la part des suspects. Par contre, elle est très douce avec ses amis et sa famille. À trente-huit ans, elle est maman de deux adorables petits garçons de quatre et sept ans.
   Trente-huit ans, c’est aussi l’âge de Matthew, bien trop jeune pour… Thomas chasse cette idée de son esprit et demande :
   — Toujours pas de nouvelles ?
   Les têtes baissées se lèvent vers lui et oscillent de gauche à droite en un « non » muet.
   — On sait tous que c’est un solide gaillard, il s’en sortira, ce n’est pas la première fois qu’il finit à l’hôpital et probablement pas la dernière…
   — On ne devrait peut-être pas le laisser suivre ses intuitions, dit Miguel, je sais que grâce à ça on a encore coffré un salopard aujourd’hui, mais un jour, ça va mal finir, c’est trop cher payé… Sa voix se brise et dans un murmure il ajoute : ça fait déjà trois fois qu’il finit sur un lit d’hôpital en moins de deux ans.
   Les mines sont graves et le silence retombe.
   Quelques minutes plus tard, un docteur arrive et demande s’il y a un membre de la famille de Matthew Colins. Thomas se lève et présente les papiers, il est son plus proche « parent ». Le docteur l’emmène dans son bureau et lui explique que Matthew va s’en sortir, la balle lui a transpercé la cuisse en endommageant l’artère fémorale mais la compression réalisée a permis d’éviter le pire. Il y a échappé de justesse cette fois, il s’en est fallu de quelques millimètres pour que l’artère soit sectionnée et qu’il se vide de son sang. Lors de sa chute, il s’est aussi fait un léger traumatisme crânien sans gravité.
   Thomas s’empresse d’aller annoncer la nouvelle à ses coéquipiers. Très vite les mines se détendent, l’atmosphère redevient plus paisible. Certains se lèvent pour aller chercher un café ou une petite collation et, petit à petit, le silence se brise, les discussions reprennent. On évoque tout d’abord la journée et la fin du « tueur de mères » puis la conversation dérive sur Matthew… et ses exploits qui l’ont conduit à l’hôpital et à chaque fois cette même attente pour le voir et vérifier de leurs yeux qu’il va bien.
   — Tu te souviens de la première fois où Matthew a fait un séjour à l’hôpital ? demande Miguel.
   — Comment oublier ça, rétorque Thomas avec un large sourire, on vous l’a déjà racontée ?
   — Non, répondent en cœur Sarah et Patrick.
   Miguel s’éclaircit la voix et commence :
   — C’était il y a maintenant environ 10 ans, Matthew venait de rentrer dans l’équipe, ça faisait quelques mois qu’il travaillait avec nous et Thomas l’avait à l’œil à cause de sa réputation… Il voulait être sûr qu’il s’intégrerait bien à l’équipe. Pour sa première grosse enquête de terrain, on courait après un tueur-dépeceur. Ses victimes n’étaient vraiment pas belles à voir, mais Matthew a bien tenu la route et il est arrivé à faire un très bon profil, ce qui nous a mené à un type et surtout à une vieille ferme isolée perdue au fin fond du Texas. Apparemment, Matthew avait fait plus que le profil du gars, il était plus ou moins rentré dans sa tête, et quand on est arrivés à la ferme : il a eu une intuition. Cette sensation de savoir où est le gars qu’il cherche…
   Miguel avale une gorgée de café et poursuit :
   — À peine descendu de la voiture, il s’est dirigé à toute allure vers la grange. Notre homme était bien là avec tous ses outils et sa table de torture ensanglantée, il était en pleine action. Quand il a vu Matthew, il s’est jeté sur lui en poussant un cri et l’a renversé. Le temps que Thomas et moi arrivions, Matthew avait pu attraper un outil qui se trouvait sur le sol et avait mis le gars K.-O. d’un coup bien placé à la tête. Il était encore par terre, le suspect sans connaissance sur lui. Dès qu’il nous a vu, il a compris qu’il avait fait une bourde, qu’il n’avait pas suivi le protocole… Il s’est relevé tant bien que mal à toute vitesse et il s’est méchamment cogné la tête contre une poutre basse de la grange… Et hop : direction l’hôpital pour traumatisme crânien !
   Des sourires et petits gloussements animent le groupe. Ceux qui n’ont pas vécu la scène se la représentent et Thomas se dit que, malgré l’horreur de leur travail, ils ont ensemble de très bons souvenirs.
   — Je ne vous raconte pas sa tête quand il nous a vu rentrer dans sa chambre une fois tous les examens finis, ajoute Thomas. On venait juste prendre de ses nouvelles et lui passer un petit savon, mais il a cru que j’allais lui demander de quitter l’équipe !
   — Bon, cette fois-là, on n’a pas eu peur pour sa vie, précise Miguel avec un grand sourire. Il a juste dû passer une nuit à l’hôpital en observation, mais qu’est-ce qu’on s’est marrés ! Il en a entendu parler assez longtemps de cette histoire !
   Thomas enchaîne :
   — À propos de fous rires, tu te souviens de la fois où il est tombé dans une flaque de boue avec son beau costume trois pièces ?
   Tout le monde rit de bon cœur.
   — Oui, rigole Miguel, son instinct n’est pas parfait, il ne lui avait pas signalé la flaque de boue glissante… Ce n’était pas longtemps après l’histoire du traumatisme crânien. En vieillissant, il s’améliore, il ne se laisse plus complètement guider par son instinct. Il garde le contrôle et a appris à analyser son environnement, il a toujours été bon, mais il est encore meilleur maintenant.
   Le silence retombe puis Sarah demande :
   — Il portait déjà ces costumes d’un autre temps il y a dix ans ?
   — Oui… répond Thomas. Il a toujours eu ce style dandy des années 1920. La première fois où je l’ai rencontré pour le poste, il avait quoi… vingt-sept ans si je me souviens bien. Il sortait tout juste de l’académie et venait d’obtenir un doctorat en psycho-sociologie sur l’étude de tueurs en séries. Quand je l’ai vu arriver dans mon bureau, je me suis dit qu’il s’était bien habillé pour faire bonne impression. Il en avait trop fait à mon goût, et le style était vieillot, surtout sur un homme de son âge. Au bout du compte, la discussion a été tellement franche sur ses qualités et ses défauts, ce qu’il pensait pouvoir apporter à l’équipe et il était tellement à l’aise dans son costume que j’ai fini par penser qu’il n’avait pas triché sur sa tenue. Le doute a vraiment été levé quand en partant il a sorti sa montre à gousset pour regarder l’heure…
   — Quand il a pris son poste, il est arrivé avec son… style. L’équipe n’y croyait pas, poursuit Miguel, on a même fait des paris sur combien de temps un gars de son âge pouvait rester habillé comme son grand-père et surtout comment il pourrait garder cette tenue en pleine action ! Et plus de 10 ans après, il a juste fait l’impasse sur la montre quand il est en service ! Cela dit, je ne sais pas si je m’y suis habitué ou si en vieillissant il le porte mieux, mais je trouve qu’il a une sacrée allure notre Matthew et c’est le tombeur de l’équipe qui le dit ! S’il avait conscience de son charme, il pourrait presque me faire un peu d’ombre.
   L’équipe sourit et rassure Miguel. Personne ne peut lui faire de l’ombre et surtout pas Matthew, même si ses cheveux bruns mi-long, ses yeux vert foncé, ses traits fins, sa grande taille et son manque d’assurance le rendent charmant. Son comportement étrange et asocial, son repli sur lui-même et ses centres d’intérêts multiples et difficiles à appréhender pour le commun des mortels feraient fuir n’importe qui. D’ailleurs, jamais personne ne l’a connu en couple. Il est toujours disponible pour aller boire un verre, le premier arrivé quand ils sont appelés en urgence en dehors des heures de travail et toujours présent pour remonter le moral à l’un d’eux. Même s’il est extrêmement maladroit dans ces moments-là, chacun sait que l’on peut compter sur lui.
   D’autres souvenirs plus récents étaient en train d’être évoqués quand une infirmière vient les prévenir que Matthew est remonté dans sa chambre et qu’il est réveillé. Elle leur accorde cinq minutes pour le voir, pas plus, il a besoin de repos.
   Toute l’équipe se dirige silencieusement vers la chambre du blessé.
   Quand ils y pénètrent, ils sont frappés par la pâleur du visage de Matthew. Dès qu’il les entend entrer, il ouvre les yeux et tourne la tête vers eux. Il semble épuisé, mais ils sont soulagés de le voir bouger.
   Miguel tente de détendre l’atmosphère en plaisantant sur le fait qu’on allait lui faire un gilet pare-balle intégral car, à chaque fois qu’on lui tire dessus, ce n’est jamais au niveau de son gilet. Cette fois dans la cuisse, la dernière fois dans l’épaule et la fois d’avant dans le bras !
   Matthew sourit, il est content de les voir. Toute l’équipe a fait le déplacement pour vérifier qu’il va bien, il sait qu’il peut compter sur eux en toutes circonstances. Il n’a pas de famille, son père est parti quand il était bébé et sa mère n’avait pas le temps de s’occuper de lui ou plutôt elle ne voulait pas s’occuper d’un enfant comme lui… Un enfant qui rentre dans la tête des gens, ça fait peur… Ce n’est pas facile de lire dans les yeux de sa mère la peur et le dégoût.
   Il s’est toujours débrouillé seul et a coupé les ponts avec tout le monde. Il n’a pas vu sa mère depuis ses quinze ans. Il a maintenant une nouvelle famille depuis près de dix ans, avec des départs et des ajouts. Des départs volontaires à la retraite ou pour ne plus avoir à regarder l’horreur en face tous les jours et des départs plus douloureux… Une famille vivante et présente pour lui. Il essaie aussi d’être présent pour elle, à sa façon, du mieux qu’il peut. Tout à coup, il prend conscience qu’il fait maintenant partie du noyau dur de cette famille, au même titre que Thomas et Miguel.
   Aucun des membres de cette famille ne l’a jamais jugé sur son style vestimentaire (même s’il a bien eu droit à des taquineries), sur son inaptitude sociale, sur son franc-parler (il n’a jamais su enrober les choses, mais il progresse), sur le fait qu’il ne comprend que rarement l’humour. Chacun l’a accepté avec ses défauts et ses qualités.
   Il n’écoute pas vraiment ce qu’ils disent, il est dans ses pensées. Il se rend compte qu’il a beaucoup de chance de les avoir et, avec les larmes aux yeux, il les regarde et leur dit juste :
   — Merci.
   Les conversations se sont arrêtées, chacun vient le saluer et lui dire de se reposer avant de sortir de la chambre.
   Thomas attend que les autres soient partis, il veut lui parler seul à seul.
   Matthew regarde son chef d’équipe. Ce soir, avec la fatigue, il porte bien ses cinquante ans. Ses cheveux poivre et sel tirent de plus en plus sur le sel et son début de barbe blanche de fin de journée le vieillit. Il voit à son expression que quelque chose ne va pas. Il peut lire en Thomas comme dans un livre, bien qu’il ne soit jamais rentré dans sa tête. Il ne l’a jamais fait avec les membres de son équipe. Il a failli, une fois, quand une de ses coéquipières n’allait vraiment pas bien après avoir été agressée sur une enquête. Peut-être aurait-il dû, elle ne serait certainement pas derrière les barreaux à l’heure qu’il est…
   Il a appris à connaître Thomas dans toutes les situations possibles. C’est un excellent chef d’équipe, méticuleux, strict, respectueux du protocole, mais sachant s’en éloigner si nécessaire. Juste, toujours prêt à défendre son équipe et à lui faire confiance, et surtout c’est un pilier, il est solide comme le roc. Il ne l’a vu craquer qu’une seule fois : il y a cinq ans lorsqu’un tueur en série qu’ils traquaient les a pris pour cible. Il avait enlevé la dernière conquête en date de Miguel ainsi que la famille de Thomas, sa femme et ses deux enfants. Thomas était anéanti. Miguel et Matthew ont pris l’affaire en main, laissant un peu le protocole de côté, ils ont retrouvé tout le monde sain et sauf en moins de trois heures et le gars est resté sur le carreau.
   Mais le pire s’est produit quelques jours plus tard, lorsque la femme de Thomas a demandé le divorce et la garde des enfants. Il n’est autorisé à les voir que quinze jours par an. Ils partent en voyage tous les trois, jamais au même endroit. Heureusement, depuis qu’ils ont Patrick dans l’équipe, il a aussi une connexion Internet sécurisée pour communiquer avec eux et les voir grandir.
   Matthew se tourne autant que possible vers Thomas, il est fatigué et le moindre mouvement lui fait mal.
   — Comment te sens-tu ? demande Thomas.
   — J’ai l’impression d’être passé sous un rouleau compresseur et je suis épuisé, mais je devrais survivre…
   — Je reviendrai plus tard alors…
   — Non Thomas, vas-y, que se passe-t-il ? Je vois bien qu’il y a un problème ? Ce sont les affaires internes ?
   — J’ai déjà fait le rapport et le protocole a été suivi à la lettre : j’étais avec toi devant la porte… Ils ne devraient pas te poser trop de problèmes mais… tu sais qu’ils t’ont à l’œil et… trois blessures graves en moins de deux ans…
   — Oui, je vois ce que tu veux dire.
   — Il faudrait que tu…
   — Que je sois plus prudent !
   — Oui, mais pas seulement. Tu as besoin d’une pause : éviter d’aller sur le terrain, pour te faire oublier, et… tu rentres de plus en plus facilement dans l’esprit des monstres et nous avons eu une année chargée… Même tes aides de profilage sur dossier sont particulièrement détaillées. Cela a, certes, permis un bon nombre d’arrestations, mais cela a aussi attiré l’attention et certaines personnes remettent en doute ton équilibre mental. Tu sais que je n’approuve pas et que la proposition que je vais te faire est pour ton bien, dit Thomas mal à l’aise en voyant le visage de Matthew se fermer et son poing se crisper.
   — Je t’écoute, mais je ne te promets rien…
   — Si je ne fais pas erreur, tu maîtrises parfaitement le français.
   — Oui, tout comme l’espagnol mais comme nous avons Miguel dans l’équipe c’est lui qui parle.
   — Tu te souviens, l’an dernier, lorsqu’il est parti en Espagne pendant trois mois ?
   — Oui, pour former des policiers locaux qui n’étaient pas demandeurs et encore moins avec un Américain qu’ils considèrent comme prétentieux en professeur. Il a joué les baby-sitters et en a profité pour draguer et boire à volonté, dit Matthew avec une bonne dose de mauvaise foi.
   — Je te propose de faire la même chose, à Paris. Une équipe spéciale veut une formation en profilage axée sur les tueurs en série, et surtout sur les tueurs de masse et terroristes.
   Matthew reste silencieux et fermé, aucun de ses muscles ne se détend, alors Thomas enchaîne :
   — Ça te permettra de faire un break, ça te fera du bien et surtout tu te feras oublier des affaires internes… En plus, Paris est une belle ville. Je suis certain que tu trouveras plein de choses à y faire… et, comme pour Miguel, on te consulte à distance pour avoir un œil neuf sur les affaires en cours. L’avis de Miguel sur l’affaire des prostituées de Seattle avait été déterminant ! On ne te laisse pas tomber et tu ne laisses pas l’équipe… Dis au moins quelque chose !
   — Donner des cours, ce n’est pas mon truc. Je ne sais pas transmettre et je n’aime pas ça ! Il va falloir que je sois le baby-sitter de types qui vont me juger et en plus je vais devoir leur montrer les ficelles du profilage sans laisser voir que je suis un monstre qui rentre dans la tête des pires aberrations engendrées par la nature !
   — Je sais que ce ne sera pas une partie de plaisir… Tu n’es pas aussi à l’aise que Miguel, mais ne dis pas n’importe quoi : tu n’es pas un monstre.
   Matthew hausse les épaules, ce qui lui arrache une grimace de douleur. Thomas continue :
   — Et ils arriveront à voir tes compétences et tes qualités sinon… ce sont des idiots. Tu peux leur apporter beaucoup, tu es l’un des meilleurs dans ce domaine et probablement même le meilleur.
   Matthew chuchote :
   — Mais à quel prix… et si tu vas par là, le FBI est truffé d’abrutis, tu as été le seul à me donner ma chance, personne ne…
   — Oui, le coupe Thomas, le FBI est rempli d’idiots qui ne voient pas plus loin que les apparences et les « on dit », mais à l’heure actuelle, il y a plus d’une équipe qui aimerait t’avoir dans ses rangs. Mais je ne suis pas prêt de te laisser partir !
   Matthew se détend un peu. À ce moment-là, une infirmière entre dans la chambre pour demander au dernier visiteur de partir. Thomas s’excuse d’avoir pris tant de temps pour discuter, il dit qu’il reviendra dès le lendemain pour apporter des affaires de rechange puis demande à Matthew de se reposer pour être rapidement sur pied, de ne pas s’inquiéter et de réfléchir à sa suggestion.
   Matthew pousse un soupir et promet à son chef d’y réfléchir.
   Thomas sort de la chambre d’hôpital avec un petit goût amer mais c’est la meilleure option pour le moment et il sait que Matthew est raisonnable, il prendra la bonne décision.
   Une fois Thomas parti, Matthew se sent seul et cette proposition lui donne le tournis, lui qui n’aime pas les changements : partir plusieurs semaines, sans repère, ne l’enchante guère. Cependant, rester là et finir mis à pied par les affaires internes avec un blâme dans son dossier ne sera bon pour personne, ni pour lui ni pour son équipe. Puis, sans même s’en rendre compte, il sombre dans le sommeil.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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