06/07/20 - 18:19 pm


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Auteur Sujet: Chroniques du Premier Monde: Les Sept Pouvoirs de Phil Youss  (Lu 42834 fois)

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Chroniques du Premier Monde: Les Sept Pouvoirs de Phil Youss

Prologue à chapitre V (fournis par l'auteur)

Prologue

Naissance et destin du Premier Monde. Extrait de La Grande Histoire des origines et des destinées, dont certains passages, selon la légende, auraient été dictés par le grand Sen Kemeth lui-même.
Tout a commencé quand Sen Balkar, le dieu guerrier à tête de taureau et aux cornes d’airain, puissant seigneur de la Terre, parla à son frère Sen Halkar, le terrible dieu du Feu, au corps de braises et au visage de flammes. Ensemble, ils décidèrent de créer un monde à l’image de leur grandeur et de leur puissance. Ils commencèrent par pétrir la poussière céleste dans les flammes, lui donnant la forme d’un immense orbe incandes-cent que Sen Balkar sculpta ensuite selon sa fantaisie, façon-nant plaines, vallées et montagnes au gré de son humeur tourmentée. La gueule tonitruante des montagnes de feu cra-chait le cri exalté de Sen Halkar, et d’innombrables crevasses balafraient la Terre, laissant s’échapper de ses entrailles rou-geoyantes la fureur créatrice de ces dieux belliqueux.
Envieux de ses deux frères, Sen Baltor ne voulut pas laisser cette œuvre à leurs seules mains. Le redoutable dieu serpent bleu, seigneur des Eaux, enveloppa le monde dans d’épaisses nuées d’un noir violacé effrayant. Les puissants éclairs bleutés de son regard ensorceleur déchirèrent les cieux de toutes parts, et le ventre distendu de la voûte céleste se déchira, laissant un interminable déluge s’abattre sur toute la Terre. Ainsi, alors que la langue cristalline de Sen Baltor serpentait sur le flanc des montagnes et se faufilait dans les vallées, l’élément liquide étendit son empire sur ce monde naissant, formant un gigan-tesque océan autour d’un unique et immense continent zébré de rivières et ponctué de lacs.
C’est alors qu’intervint Sen Haltor, le grand dieu aigle, im-prévisible et impétueux maître de l’Air et des Vents. Craignant que les eaux ne provoquent une terrible guerre entre ses trois frères en engloutissant la Terre tout entière, il chassa de son souffle puissant les obscures nuées qui étouffaient le monde. Puis il ordonna aux vents de prendre possession des terres et des mers afin de mettre tous les éléments en harmonie. C’est ainsi que brises, alizés et autres forces éoliennes se mirent à parcourir le monde, le modelant à leur manière, tantôt par leurs caresses aériennes, tantôt par de terribles tempêtes, selon les états d’âme de leur divin maître.
La paix entre les dieux étant préservée, Sen Amrak décida alors d’éclairer ce monde pour mettre fin à l’oppressante obs-curité dans lequel il était plongé. De ses mains d’argent, le pai-sible seigneur de la Lumière et du Temps prit un peu de la mer-veilleuse lumière dorée qui rayonnait autour de son doux visage et en fit un orbe étincelant qu’il nomma « Soleil » et qu’il accro-cha au firmament. Puis il recouvrit le monde d’un dais d’azur et ordonna aux jours, aux nuits et aux saisons de se succéder en une ronde éternelle. Enfin, il façonna la Lune pour illuminer en douceur les cieux nocturnes, qu’il saupoudra de myriades d’étoiles scintillantes.
Sen Amrak permit ainsi à ses frères de contempler leur ma-jestueuse création, et ensemble, ils la baptisèrent « Premier Monde ». Mais ils réalisèrent bien vite que cette splendeur était triste, car stérile et dépourvue d’âmes. Ils se rendirent donc auprès de Sen Kemeth, le puissant dieu de la Vie, pour lui de-mander d’animer le Premier Monde d’une vie débordante et variée. Honoré par cette requête, le grand Sen Kemeth se mit aussitôt à l’ouvrage. Il réunit la force de la Terre, la chaleur du Feu, la douceur de l’Air et l’éclat de la Lumière, et les enchâssa dans la pureté et la vivacité de l’Eau. Il créa ainsi une goutte de la taille d’un poing et la baptisa « Dhar Kemeth », La Source de Vie. D’innombrables paillettes et filaments brillants, aux reflets changeants d’or, d’argent et de feu, virevoltaient en son centre. Leur lumière palpitait comme un cœur débordant de vie. Et chaque fois que Sen Kemeth soufflait sur la Source de Vie, une onde parcourait d’abord sa surface parfaite pour ensuite faire vibrer son cœur, duquel jaillissaient aussitôt des myriades d’étincelles animées de la Force Vitale. En se déversant sur le Premier Monde comme une pluie fertilisatrice, elles se trans-formaient en une merveilleuse diversité de créatures toutes plus fascinantes et plus magnifiques les unes que les autres. Les eaux se peuplèrent ainsi de tout un bestiaire aquatique, les terres se couvrirent de prairies et de forêts arpentées par d’innombrables animaux en tous genres, et les cieux devinrent le royaume d’une multitude d’oiseaux. Une fois cette œuvre achevée, le grand dieu de la Vie demanda à son frère Sen Maardak, le dieu sans visage de l’Ombre et de la Mort, d’accueillir dans son royaume de l’au-delà les âmes de toutes ces créatures, une fois leur temps accompli dans le monde des mortels.
Dans toute cette vie foisonnante, aucun être n’avait cepen-dant conscience de la beauté du monde ni de la puissance de ses créateurs. Les dieux en étaient très frustrés, car ils voulaient être adorés par des âmes capables de s’émerveiller de leur œuvre divine. Le seigneur de la Vie fit donc frissonner encore une fois Dhar Kemeth, engendrant ainsi les peuples de l’homme pour dominer le monde et vénérer les dieux. Les hommes bâti-rent des villes, fondèrent des royaumes et prirent possession du Premier Monde. Ils vécurent ainsi en harmonie et adorèrent les dieux pendant des millénaires. Malheureusement, certains dieux finirent par se lasser. Ils s’emparèrent de la Source de Vie et tentèrent d’engendrer leurs propres créatures. Leurs inten-tions n’étant pas pures, ils ne parvinrent à faire naître que monstres, chimères et autres gnomes innommables et malé-fiques, qui se répandirent sur toute la Terre comme de la ver-mine. Voyant que cela n’était pas bon pour les peuples de l’homme et le Premier Monde, Sen Amrak restitua Dhar Kemeth au grand seigneur de la Vie, qui décida de la faire disparaître après en avoir transféré les pouvoirs à un être sage pour que les hommes puissent régner en paix sur le monde.


Chapitre I

Le clan
La fin de la saison de l’Eau approchait. Verte et grasse, la steppe de l’Arazamir était parée de fleurs multicolores aux sen-teurs fraîches et variées. En ce milieu de matinée, un soleil déjà chaud dardait ses rayons sur la peau cuivrée et les longs che-veux noirs et lisses des cinq cavaliers qui menaient leur mon-ture et leurs chevaux de bât en file indienne sur la piste serpen-tant entre les collines. Chaussés de mocassins en peau de chèvre, ils n’avaient pour tout vêtement qu’un pantalon en cuir d’antilope des collines. Chacun d’eux était équipé d’un arc long accompagné d’un carquois bien garni, et à leur ceinture pendait le rashmî, ce redoutable sabre à large lame recourbée, emblé-matique des fiers guerriers holtaráns. Contrairement à ses compagnons, dont les cheveux étaient maintenus par un ban-deau rouge leur ceignant le front, l’homme qui ouvrait la marche avait le crâne rasé, à l’exception d’une longue mèche qui lui descendait du sommet de la nuque jusqu’au milieu du dos. Il arborait également une fine moustache et un bouc assez court. Ces attributs étaient les signes distinctifs d’un sarghaï, un chef de clan.
Les cinq hommes avaient forcé l’allure depuis que la grande colline de Rézà se profilait à l’horizon, car c’est là que leur clan les attendait. Soudain, un cri bref et strident retentit dans les cieux, attirant leur attention. Levant la tête, ils virent un ma-gnifique faucon, dont la silhouette majestueuse se détachait sur le bleu profond du ciel. Un large sourire éclaira le visage du sarghaï, qui stoppa son étalon pie noir. Il fouilla l’une des sa-coches qui pendaient sur les flancs de son cheval et en sortit un gros gant de cuir épais, dans lequel il enfila sa main droite. Il jeta de nouveau un œil vers le ciel et leva son bras ganté tout en émettant un long sifflement aigu. Le splendide oiseau de proie décrivit alors un grand cercle au-dessus des cavaliers et fondit sur eux en piqué pour venir se poser en douceur sur le bras de son maître.
— Ulva ! ma belle ! Te voilà ! Je parie que c’est ce sacré Bardán qui t’envoie à notre recherche ! s’exclama le sarghaï en lui caressant le dos et le poitrail.
Le faucon lui rendit cette marque d’affection en lui mordil-lant doucement le doigt de son bec puissant. L’homme ôta alors le collier orné d’une dent de loup qui pendait à son cou et le noua à la patte du noble rapace. Puis il fit un ample mouve-ment du bras pour lancer l’oiseau dans les airs.
— Va ! ordonna-t-il. Porte ce collier à Bardán pour lui an-noncer notre arrivée !
Tandis que l’oiseau s’envolait vers la grande colline de Rézà, les hommes se remirent en route en adoptant une allure soute-nue. Au soleil-roi, ils firent une brève halte, juste le temps de se restaurer, et aux alentours du trois-quarts-soleil, ils arrivèrent en vue du campement. À une cinquantaine de pas des premières yorkas, ces tentes en peaux de chèvres typiques du peuple holtarán, les cavaliers furent accueillis chaleureusement par les enfants, qui accouraient tous à leur rencontre. Le chef de clan glissa à bas de sa monture avec la souplesse d’un félin et se dirigea tout droit vers l’homme qui se tenait face à lui à côté de la première yorka. Ce dernier arborait une musculature aussi puissante que la sienne et portait la même coiffure, mais il avait le visage glabre. Le sarghaï s’arrêta à quelques pas de lui. Les deux hommes se dévisagèrent un instant, l’air menaçant, puis se jetèrent dans les bras l’un de l’autre pour échanger une accolade virile et fraternelle.
— Le Vent te bénisse, Bardán, dit le sarghaï.
— Le Vent te bénisse, Borkán, mon frère.
— J’espère que Zorkaï n’a pas profité de mon absence pour te causer des soucis !
Borkán savait très bien que son frère n’était pas du genre à se laisser ennuyer par quiconque.
— Certainement pas ! s’esclaffa Bardán. Il était bien trop oc-cupé à concocter d’infectes potions avec… des queues de rats séchées, je crois bien.
— Par Sen Haltor ! Quand cessera-t-il ces immondes pra-tiques ? gronda le sarghaï.
— Bah ! pendant ce temps, il n’embête personne.
— Peut-être… Mais ces ignobles rituels ne sont bons que pour Shékrán et nos cousins du nord. C’est indigne de nous, les fils du Vent !
— Tu as raison, comme toujours, sarghaï, répondit Bardán avec un soupçon de provocation dans la voix et le regard.
— Bien ! reprit Borkán en se forçant à prendre un air irrité. Fais donc décharger les chevaux ! Je reviens dans quelques ins-tants pour…
Le sarghaï se figea instantanément en apercevant la jolie femme qui l’attendait, immobile, à une vingtaine de pas. Sa robe noire en cuir de chevreau épousait parfaitement sa sil-houette pour en souligner la délicieuse féminité. Ses beaux yeux noisette rayonnaient d’amour et de douceur, et ses superbes cheveux brun sombre brillaient au soleil et lui descendaient sur les épaules et dans le dos en longues ondulations aux cha-toyantes nuances cuivrées.
Après un instant passé à l’admirer comme s’il la voyait pour la première fois, Borkán courut jusqu’à elle et déposa un long baiser sur ses lèvres délicates en la serrant tendrement dans ses bras.
— Loria ! Ma Loria chérie ! Que le Vent te bénisse. Il te rend plus belle chaque jour.
— Ce n’est pas le Vent, c’est l’amour de mon sarghaï, répon-dit-elle de sa voix douce en posant la tête sur les puissants pec-toraux de son époux.
— Oh ! Loria ! comme je suis comblé de t’avoir pour femme.
À ce moment, un jeune garçon déboula de derrière les yorkas et vint se serrer contre le couple d’amoureux.
— Paaï ! Paaï ! Tu es de retour !
Le gamin avait les longs cheveux noirs et lisses du sarghaï. En revanche, sa peau claire, ses traits fins et l’ovale délicat de son visage étaient incontestablement ceux de la belle Loria. Il avait également les beaux yeux en amande de la jolie femme, même s’ils étaient beaucoup plus sombres.
Borkán le souleva d’un bras pour l’amener à sa hauteur tan-dis qu’il gardait l’autre bras autour de la taille de son épouse.
— Gundar ! mon fils ! Par tous les dieux ! voilà moins de deux lunes que je suis parti, et tu as encore grandi ! s’exclama-t-il.
— C’est parce qu’il sera grand, beau et fort comme son père, dit Loria.
— Tu as raison, répondit le sarghaï. D’ailleurs, continua-t-il en regardant Gundar, il est grand temps que je t’enseigne tout le savoir et les traditions des fils du Vent pour que tu sois prêt quand le jour sera venu pour toi de guider ce clan.
— Je vais être sarghaï ! Je vais être sarghaï ! s’écria joyeu-sement Gundar.
— Bien sûr ! Et je te propose même de commencer ton ap-prentissage dès dem…
— Je crois que le clan est impatient de découvrir ce que son sarghaï a ramené d’Aldaraï, coupa Loria sur un ton suave. Al-lons-y immédiatement ! poursuivit-elle en entraînant ferme-ment son époux par le bras.
La jolie femme ne voulait pas faire de leur fils un chef de clan. Les épreuves étaient difficiles et dangereuses, et pour Gundar, qui avait le sang arkolène de sa mère dans les veines, le clan risquait fort de se montrer encore plus exigeant que de coutume. Borkán était certain que Gundar était assez fort pour surmon-ter tous les obstacles, mais il savait que convaincre son épouse serait une épreuve autrement plus ardue et qu’il devrait faire preuve de patience et de persuasion. Aussi, la suivit-il docile-ment pour accomplir son devoir de sarghaï. Au passage, il adressa à son fils un discret hochement de tête accompagné d’un rapide clin d’œil malicieux pour lui signifier que son ap-prentissage commençait sans délai par l’écoute et l’observation.
C’est donc religieusement que Gundar écouta son père pré-senter les marchandises qu’il avait ramenées du grand marché permanent d’Aldaraï. Il y avait des perles de Miklas, de luxueuses étoffes de Daram, du vin de Tamriya, des épices de Galor, des sacs de blé des grandes plaines de Mozlar, des armes et des outils de Rolasgüll, et bien sûr, du précieux sel de Zarris. Tous ces noms, couleurs et senteurs emportaient toujours Gun-dar dans des rêves de pays exotiques peuplés de merveilleuses créatures. Mais cette fois-ci, c’était différent. Le jeune garçon se voyait déjà en chef de clan, menant une grande caravane jusque dans ces lointaines contrées. Cette rêverie ne l’empêcha cependant pas de noter l’habileté avec laquelle Borkán saisissait chaque occasion de faire valoir ses talents de négociateur. Et lorsqu’il présentait un article qu’il avait dû payer au prix fort, il s’arrangeait toujours pour rebondir immédiatement sur une affaire particulièrement juteuse.
Quand l’inventaire fut terminé, Borkán alla jusqu’à son éta-lon et ouvrit l’une des fontes. Il en sortit un sac de toile fermé par une cordelette qu’il dénoua avec moult précautions. Il plon-gea la main dans le sac et en retira une pièce de tissu. Il s’avança jusqu’à Loria et laissa l’étoffe se déployer en l’apposant contre les épaules de son épouse, révélant ainsi une superbe robe de soie écarlate rehaussée de fines lignes roses, orange et dorées. Le visage de sa belle épouse s’illumina, et une larme d’émotion lui perla au coin de l’œil.
— Cette… cette robe est magnifique ! bégaya-t-elle d’une pe-tite voix tremblante. Elle a dû te coûter très cher…
— Rien n’est trop cher ni trop beau pour l’amour de ma vie, répondit Borkán en la serrant tendrement dans ses bras.
Ils restèrent ainsi un petit moment l’un contre l’autre, puis Borkán la prit par la main, et ils se dirigèrent du pas noncha-lant des amoureux vers leur yorka. Lorsqu’ils s’aperçurent que Gundar les suivait, ils s’arrêtèrent un instant et se retournè-rent. Comprenant à leur regard qu’il leur rendrait un immense service en se trouvant une occupation un peu plus loin, le jeune garçon entreprit d’aller inspecter les préparatifs du grand re-pas prévu pour le soir pour fêter le retour de la caravane. Il partit donc en direction de la kamla, la grande tente circulaire en peaux de chèvres et de bisons des steppes, qui trônait au centre du campement. Lors des festivités et des conseils de clan, elle accueillait le sarghaï et ses proches, les représentants des principales familles, et les invités de marque.
En arrivant près de la kamla, Gundar remarqua les deux gros cochons sauvages à l’origine du délicieux parfum de viande grillée et d’herbes aromatiques qui aurait pu le guider jusque-là les yeux fermés. Ils rôtissaient au-dessus d’un grand feu, dont les flammes redoublaient d’intensité chaque fois que la graisse ruisselante s’égouttait sur les braises. L’homme qui surveillait attentivement la cuisson fit pivoter la broche d’un quart de tour, puis il arrosa copieusement les bestiaux à l’aide d’une louche qu’il venait de plonger dans une marmite fumante disposée sur un petit foyer juste à côté.
— Dis, Zorán : qu’est-ce qu’il y a dans cette marmite ? de-manda Gundar, dont l’intérêt pour la cuisine semblait soudain éveillé par les odeurs alléchantes qui embaumaient l’air.
— Gundar ! Tu tombes à pic ! J’avais justement besoin d’aide, répondit le cuisinier avec un grand sourire.
— C’est quoi, la sauce dans cette marmite ? insista le jeune garçon.
— Un secret qui ne peut être révélé qu’à un cuisinier che-vronné, rétorqua Zorán d’un air taquin en se délectant de la mine renfrognée de Gundar, qui ne supportait pas d’être con-trarié. Bien sûr, si tu me montrais tes talents en la matière, je ne pourrais que me réjouir d’avoir un confrère avec qui parta-ger mes secrets les plus succulents, continua-t-il malicieuse-ment.
Gundar ouvrit de grands yeux étonnés et intéressés.
— Voyons…, continua Zorán, il faut d’abord retourner les galettes de blé, là-bas, sur les pierres plates. Attention ! C’est brûlant ! ajouta-t-il alors que le jeune garçon se précipitait déjà vers lesdites galettes.
Gundar n’avait jamais prêté attention aux arts culinaires, mais comme il était très dégourdi, il s’acquitta rapidement et efficacement de cette tâche. Puis il retourna auprès du cuisinier en affichant une expression de fierté montrant clairement qu’il s’estimait désormais digne de partager ses plus grands secrets. Zorán ne l’entendait toutefois pas de cette oreille. Ignorant l’attitude orgueilleuse du jeune marmiton, il lui trouva une autre mission.
— Bien ! Voilà du bon travail ! Maintenant, va me chercher la jarre, là-bas ! ordonna-t-il en désignant du doigt un gros récipient de terre cuite posé près de l’entrée de la yorka où étaient rangés tous ses ingrédients et ustensiles.
Gundar baissa les yeux de déception et de colère. Il ne dit rien, mais il ne put empêcher sa contrariété de s’afficher au grand jour sur sa frimousse, pour le plus grand amusement de Zorán. Il alla prendre la jarre en question d’un pas énergique, en traî-nant les pieds pour faire voler la poussière, et la ramena à Zorán. Celui-ci haussa un sourcil, faisant mine de réfléchir un instant, puis il prit le récipient.
— Je dois bien reconnaître que ton efficacité m’impressionne beaucoup. Je ne peux donc que t’admettre dans le cercle très fermé des grands cuisiniers de mon rang, déclara-t-il sur un ton solennel.
Le visage paré d’un large sourire de victoire, Gundar suivit Zorán jusqu’à la marmite où bouillonnait cette fameuse sauce qui l’intriguait tant. Le cuisinier ouvrit la jarre que le jeune gar-çon venait de lui ramener et versa une partie du miel qu’elle contenait dans la sauce. Ce faisant, il expliqua à son nouvel apprenti la recette de cette préparation qui servait à parfumer la viande et à préserver son moelleux durant la cuisson. Puis il lui confia ses secrets pour la confection des galettes de blé, avant de le conduire près d’un gros chaudron pour lui ap-prendre à cuisiner le jarmaï, une plante abondante dans tout l’Arazamir et dont les grosses racines blanchâtres devenaient délicieusement fondantes et sucrées après une longue cuisson à feu doux.
Zorán se laissa ainsi emporter par sa passion et s’épandit en explications détaillées. La curiosité de Gundar fut satisfaite bien au-delà de ses espérances, et les interminables commentaires du cuisinier eurent vite raison de sa patience. À la décharge du brave homme, il faut dire que le jeune garçon avait un carac-tère bouillant, et que la patience n’était pas son point fort. Aus-si, lorsque Zorán entreprit de faire tourner de nouveau les co-chons sauvages au-dessus du foyer, Gundar en profita pour s’éclipser discrètement et se faufila entre les yorkas jusqu’à la kamla. Les deux grandes peaux de bisons des steppes qui fai-saient office de portes étaient rabattues pour en interdire l’accès, car il était défendu d’y pénétrer en l’absence du sarghaï. Le jeune garçon le savait très bien, mais ce jour-là, la tentation était trop grande pour y résister. Non pas pour découvrir l’intérieur, qu’il avait déjà vu à maintes reprises, mais plutôt pour y entrer seul, comme un chef de clan.
Après un rapide coup d’œil circulaire pour s’assurer que per-sonne ne l’observait, Gundar se glissa furtivement entre les deux peaux de bisons, qui se refermèrent sans bruit derrière lui. Pour faire entrer un peu de lumière, il releva le coin de l’une d’elles, puis il s’avança sur les tapis épais et moelleux qui cou-vraient entièrement le sol et alla s’installer tout au fond. Des images de contrées exotiques peuplées de créatures étranges et fantastiques se mirent à défiler devant ses yeux à mesure que son regard se posait sur les coussins multicolores disposés sur tout le pourtour de la tente. Se laissant emporter dans ce voyage onirique, il finit par s’assoupir et ne s’éveilla que lorsque ses parents entrèrent à leur tour. Vêtue de la superbe robe de soie que Borkán venait de lui offrir, sa mère était si resplendis-sante qu’il eut l’impression d’avoir face à lui une princesse sor-tie tout droit de ses rêves exotiques. En revanche, son père lui parut nettement moins romantique lorsqu’il s’adressa à lui pour le gronder :
— Gundar ! qu’est-ce que tu fais là ? Ne sais-tu donc pas qu’il est interdit d’entrer ici quand je n’y suis pas ?
Son fils le regarda, muet, l’air contrit.
— Si tu veux devenir un sarghaï, tu dois montrer l’exemple et respecter les règles ! Tu ne me laisses pas le choix. Je suis obligé de te punir. Fiche le camp d’ici ! Tu n’assisteras pas au repas du clan ce soir !
Le jeune garçon se leva d’un bond et sortit de la tente aussi vite qu’il le put pour cacher les larmes qui lui montaient aux yeux.
— Et voilà où nous mène ton désir de faire de lui un sarghaï, lança Loria à son époux sur un ton de reproche.
Borkán s’apprêtait à protester, mais il se ravisa, préférant se taire en raison de la position inébranlable de son épouse sur cette question. Il s’installa sur le grand coussin qu’occupait son fils un instant plus tôt, et Loria s’assit à sa gauche. Les membres du clan autorisés à prendre le repas dans la kamla entrèrent alors à tour de rôle, en commençant par Bardán, qui vint se placer à la droite de son frère.
Quand Zorkaï entra, Borkán ne put réprimer une grimace d’irritation. Le sorcier était originaire d’un clan de la région de Rogaï, au nord. Il en avait été chassé pour ne pas avoir su gué-rir la seconde épouse du sarghaï d’une terrible fièvre de poitrine. Au fil des siècles, les Holtaráns du nord avaient progressive-ment adopté les croyances et les pratiques barbares du très puissant sorcier Shékrán, qui s’était autoproclamé sarghaï su-prême de tous les clans du nord. Ils s’étaient ainsi éloignés de leurs frères du sud, qui, eux, étaient restés fidèles à leurs tradi-tions ancestrales. Aussi, même s’il reconnaissait son dévoue-ment et ses talents pour soigner les blessures et les maladies, Borkán ne supportait pas les incessantes critiques de Zorkaï sur les coutumes du clan.
Une fois tous les convives installés, Zorán apporta un grand plat garni de généreuses tranches de viande, dont le fumet émoustillait les papilles. Tandis que le cuisinier servait le sarghaï et son épouse, Gundar entra à son tour. Il fit quelques pas en chancelant sous le poids d’un énorme plat débordant de racines de jarmaï, mais il se rattrapa bien vite et s’avança vers ses parents, la tête haute et le pas assuré. Zorán lui céda alors la place en lui adressant un discret clin d’œil malicieux. Selon la coutume, le jeune garçon servit son père en premier, sous l’œil ravi de Loria.
Lorsqu’ils eurent terminé le service, le cuisinier et son jeune apprenti se dirigèrent vers la sortie, mais Borkán interpella Gundar :
— Tu as fait du bon travail, mon fils. Tu peux venir re-prendre ta place auprès de nous. Tu l’as méritée.
— C’est que… j’ai promis à Zorán de l’aider toute la soirée, hésita le jeune garçon, tiraillé entre l’envie de retrouver sa place et celle d’honorer sa promesse.
— Ne t’inquiète pas pour moi, le rassura Zorán. Tu as fait le plus difficile, et je crois bien que je pourrai survivre seul à ce qu’il me reste à faire.
Fier de sa prestation, Gundar alla donc vite s’asseoir près de sa mère sans se faire prier, et Borkán prononça la formule of-ficielle que chacun attendait pour commencer à manger :
— Que le Vent bénisse ce repas et tous ceux qui le partagent ! Et qu’il bénisse aussi ces cochons sauvages pour le don de leur vie.
Tous les convives reprirent en chœur la formule, à l’exception de Zorkaï, qui préféra glisser une de ses petites piques de provocation :
— Ce n’est pas au Vent, mais au grand seigneur Sen Haltor qu’il faut adresser vos prières.
— Le Vent est Sen Haltor, répliqua sèchement Algán, le doyen du clan, qui, lui non plus, n’aimait pas beaucoup le sor-cier.
— Blasphème ! s’écria ce dernier. Le tout-puissant Sen Haltor est bien plus que…
— Mangeons, mes amis ! s’exclama Borkán, pour couper court à cet échange. Dis-moi, Bardán : combien de yokis as-tu attrapés pendant mon absence ?
Le frère du sarghaï enchaîna bien vite sur ses exploits de chasseur pour clouer définitivement le bec du sorcier, et le repas se déroula ainsi dans le calme et la bonne humeur. Borkán ra-conta des anecdotes amusantes sur ses négociations commer-ciales à Aldaraï, et les invités lui rapportèrent les menus évé-nements qui avaient rythmé la vie du clan pendant son absence.
Le lendemain, la matinée était déjà bien entamée quand Gundar ouvrit les yeux. La douce chaleur du soleil pénétrait par l’ouverture de la yorka. Assise près de lui, Loria raccommodait une vieille robe de laine qu’elle appréciait tout particulièrement pour sa chaleur pendant la saison froide.
Le jeune garçon s’étira nonchalamment, se leva, embrassa sa mère et prit une galette de blé pour se rassasier. C’est alors que son père entra.
— Ah ! Gundar ! tu es levé. C’est parfait, dit-il. J’ai beaucoup de choses à te montrer, aujourd’hui. À ce moment de la journée, les yokis sont en pleine activité. C’est maintenant qu’il faut…
— Prendre ta leçon de culture générale, enchaîna rapidement Loria avec un sourire radieux.
Borkán resta bouche bée devant l’élégance avec laquelle son épouse venait de réduire à néant sa tentative d’entreprendre la formation de leur fils. S’avouant vaincu, il se contenta de sortir de la tente en éclatant de rire. En revanche, Gundar, lui, ne cacha pas sa déception.
— Maaï ! pourquoi tu veux pas me laisser aller chasser les yokis avec Paaï ? gémit-il.
— Tu sais, Gundar, répondit doucement Loria, quand j’étais enfant, j’ai eu la chance de suivre un enseignement normale-ment réservé aux familles puissantes. Mon père adoptif venait de reprendre le comptoir commercial de Tarkenn. Au fil du temps, il en a fait une affaire très rentable et un lieu d’échanges incontournable sur la grande route commerciale. Mais à l’époque, les affaires n’étaient pas florissantes, et il a dû faire d’énormes sacrifices pour me payer cette éducation. Aujourd’hui, il est de mon devoir de te transmettre ce que j’ai appris. Quant à toi, je sais bien que tu veux un jour succéder à ton père, mais pour le moment, je t’interdis de négliger mon enseignement.
Gundar ne parut pas vraiment convaincu, mais comme il aimait et respectait infiniment sa mère, il s’assit à ses côtés sans protester.
— Bien. Aujourd’hui, nous allons étudier la mesure du temps, entama Loria. Chez nous, les Holtaráns, nous comptons en lunes. Une année comporte environ treize lunes, et nous distin-guons une saison froide, une saison chaude et deux saisons intermédiaires. Quant à la journée, elle commence par le soleil levant et se termine par le couchant. Le moment où le soleil est au zénith s’appelle le soleil-roi. En milieu de matinée, nous avons le quart-soleil, et à mi-chemin entre le soleil-roi et le cou-chant, nous avons le trois-quarts-soleil.
Ne manifestant pas le moindre intérêt pour ces explications, Gundar garda le regard baissé en affichant une moue d’agacement particulièrement explicite. Mais c’était peine per-due, car sa mère l’ignora superbement.
— En revanche, poursuivit-elle, il y a bien longtemps, l’empire eldrìn a imposé à tous les peuples d’occident le calen-drier arkolène, que tout sarghaï se doit de connaître pour ses longs voyages dans des contrées lointaines, poursuivit-elle en appuyant bien sur ces derniers mots.
Son fils releva alors la tête, les yeux soudain brillants de cu-riosité et d’intérêt.
— Ce calendrier est basé sur la septaine, c’est-à-dire une série de sept jours, continua Loria avec un discret sourire de satis-faction. Il y a un jour pour chaque dieu. Et de la même façon, dans l’année, il y a sept saisons. La première est celle du dieu de la Terre, Sen Balkar, car elle correspond à la période où la terre commence à s’éveiller après les grands froids. Ensuite, vient la saison de l’Eau, du dieu Sen Baltor, quand l’eau coule à flots dans les rivières pour redonner la vie. Elle est donc tout natu-rellement suivie par la saison du grand seigneur de la Vie, Sen Kemeth. C’est le moment où la vie foisonne et prospère. Les fruits mûrissent partout et la terre donne le blé. Puis vient la saison de Sen Amrak, le dieu de la Lumière et du Temps, parce que c’est la période où la nature se pare de merveilleuses couleurs pour nous rappeler que le temps de l’abondance touche à sa fin. Après quoi arrivent les saisons les plus rudes. D’abord, celle de Sen Haltor, le puissant dieu du Vent, car le mauvais temps et les tempêtes reviennent. Ensuite, c’est au tour du sei-gneur de l’Ombre et de la Mort, Sen Maardak, d’étendre sa domination sur le monde. Pendant cette saison, les journées sont très courtes, tristes et sans lumière. Enfin, l’année se ter-mine par la saison du Feu, en l’honneur de son dieu, Sen Halkar. C’est le moment où le froid oblige les hommes à rester dans leur maison autour du foyer protecteur. Et ainsi, une nouvelle année peut recommencer. Chaque saison com-porte sept septaines, sauf celle de la Vie, qui en possède dix, car c’est la plus importante. Quant au premier jour de l’année, il n’appartient à aucune saison ni à aucune septaine, car il est dédié à tous les dieux. Il se nomme Sen Rel.
— Et comment s’appellent les autres jours ? demanda Gun-dar.
— Les jours de la septaine portent aussi les noms des dieux, dans le même ordre que les saisons : Balkar Rel, Baltor Rel, puis Kemeth Rel, et ainsi de suite. Par exemple, aujourd’hui, nous sommes le sixième Halkar Rel de la saison de l’Eau.
— Et… Kemeth Rel est plus long que les autres jours, lui aus-si ? s’enquit naïvement le jeune garçon.
— Oh ! non ! tous les jours ont la même durée, répondit sa mère en riant tendrement. Chaque jour est découpé en vingt-quatre parties égales que l’on appelle des heures. Le soleil-roi se nomme midi, et le milieu de la nuit est appelé minuit.
Gundar resta un instant concentré pour intégrer ces nou-velles connaissances, puis il revint sur un détail qui avait rete-nu son attention :
— Tu as parlé de l’empire eld… eldr…
— L’empire eldrìn, oui.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les Eldrìns sont un peuple noble et sage. Autrefois, des impératrices eldrìnes faisaient régner la paix et la justice dans tous les royaumes de l’ouest.
— Pourquoi il n’y en a plus, maintenant ?
— C’était il y a vraiment très longtemps, et on ne m’a pas enseigné l’histoire ancienne de l’empire et des royaumes d’occident. Je ne saurais donc répondre à ta question. Bien. À présent, tu peux aller t’amuser. Tu as bien travaillé.
Gundar ne se fit pas prier et sortit aussitôt de la yorka. Il dé-ambula un peu comme une âme en peine dans le campement avant d’aller s’asseoir, l’air boudeur, sur une grosse pierre non loin de son ami Zorán, qui le salua avec cet air jovial dont il semblait ne jamais se départir.
— Tiens ! Voilà mon jeune apprenti. Qu’est-ce qui t’amène ce matin ?
N’ayant pour toute réponse qu’un long silence, le cuisinier vint s’asseoir près de son jeune ami.
— En voilà une triste mine ! dit-il. Tu sais que nous parta-geons déjà de grands secrets tous les deux. Tu peux donc tout me dire.
— Ma mère ne m’aime pas, grommela Gundar d’une voix tremblotante, une larme lui perlant au coin de l’œil.
— Ne dis pas une chose pareille ! le réprimanda Zorán en haussant fortement la voix.
Décontenancé par cette réaction aussi vive qu’inattendue, Gundar leva un visage surpris et inquiet vers le cuisinier.
— Ta mère est la femme la plus courageuse et la plus dévouée que je connaisse, poursuivit ce dernier d’une voix plus douce. Je suis certain qu’elle t’aime plus que tout au monde et qu’elle fe-rait n’importe quoi pour ton bonheur.
— Alors, pourquoi elle veut m’empêcher de devenir sarghaï ? Ce matin, je devais apprendre à chasser les yokis avec Paaï, et elle m’a obligé à rester avec elle !
— Ah ! c’est donc ça ! répondit le cuisinier. Tu sais, Gundar, être chef de clan est très difficile et n’a pas que des avantages. Pour ma part, je ne voudrais l’être pour rien au monde. Mais je ne crois pas que ta mère veuille t’en empêcher. Elle a simple-ment peur pour toi et elle veut t’assurer le meilleur avenir pos-sible. Tu dois écouter ses leçons avec attention, car elle peut t’apprendre beaucoup de choses importantes que personne ici ne connaît, pas même ton père.
Gundar cessa de pleurnicher et un faible sourire apparut au coin de ses lèvres.
— Et si tu penses que la chasse aux yokis est un art que doit absolument maîtriser tout sarghaï digne de ce nom, continua Zorán, je te déconseille fortement d’en faire l’apprentissage avec ton père. Avec tout le respect que je lui dois, il est certai-nement le plus piètre chasseur de yokis de tout l’Arazamir.
Sur ces mots, Gundar adressa au cuisinier un regard morne et rempli de déception, accompagné d’une moue de dégoût et de découragement.
— Le meilleur chasseur de yokis… c’est moi ! s’empressa d’ajouter Zorán en bombant fièrement le torse et en arborant un large sourire qui lui barrait le visage d’une oreille à l’autre.
— C’est vrai ? demanda Gundar sur un ton vif et plein d’espoir.
— Bien sûr ! assura le cuisinier. D’ailleurs, je t’invite à venir le vérifier par toi-même en m’accompagnant ce soir, après le trois-quarts-soleil.
Totalement réconforté, le jeune garçon partit gambader dans tout le campement, tout excité à l’idée d’aller chasser ces fameux yokis.
Peu après le trois-quarts-soleil, Gundar alla donc retrouver Zorán. Celui-ci lui confia un sac de toile fermé par une corde-lette et l’emmena dans les collines. En chemin, il commença à dévoiler ses secrets de chasseur :
— Tu as raison de t’intéresser aux yokis. Ces petites mar-mottes sont très précieuses pour nous. Leur viande est déli-cieuse, et surtout, leur magnifique fourrure se vend très cher, de l’empire Urzaka jusqu’au Dollrünn-Skarg en passant par le royaume d’Arkol. Comme tout sarghaï se doit de le faire, ton père les chasse avec ses faucons. C’est une chasse noble et diffi-cile, mais personnellement, je ne la trouve vraiment pas effi-cace. Le rapace n’en attrape pas beaucoup, et ses serres abî-ment souvent la fourrure. Et surtout, ton père les chasse le ma-tin. C’est le moment où ils sont les plus actifs mais aussi les plus vigilants. Son pauvre faucon se fait vite repérer par les guetteurs, et il revient souvent bredouille. Moi, je préfère poser des pièges en fin de journée. Les yokis sont dans leurs terriers en attendant la nuit pour s’activer de nouveau. Il me suffit de placer des collets aux bons endroits, et je n’ai plus qu’à revenir le lendemain avant le quart-soleil pour ramasser ceux qui se sont fait prendre.
Joignant le geste à la parole, Zorán s’arrêta et ouvrit le sac que portait Gundar pour en sortir les collets en question.
— Bien ! Maintenant, passons à la pratique ! Suis-moi ! re-prit le chasseur en grimpant vers le sommet de la colline.
Après avoir posé les pièges aux endroits stratégiques dési-gnés par Zorán sur la colline et celles environnantes, Gundar rentra assez tard et fourbu. Il alla directement se coucher et s’endormit comme une masse. Cette nuit-là, ses rêves furent peuplés de yokis courant en tous sens ou plongeant dans leur terrier pour échapper à un immense oiseau de proie s’abattant sur eux.
Le lendemain matin, le jeune garçon fut réveillé en sursaut par des cris. Il bondit instantanément hors de la yorka et vit un homme qui approchait en courant et en hurlant.
— On nous a volé des chevaux ! On nous a volé des chevaux !
Borkán, qui était occupé à entretenir son arc, se leva et tenta de calmer l’individu :
— Par les colères du Vent, Alékán, cesse de crier ainsi ! Ra-conte-moi plutôt ce qui s’est passé.
— Ce matin, quand je suis allé m’occuper des chevaux, j’ai vu tout de suite qu’il en manquait au moins une dizaine. J’ai d’abord pensé qu’ils s’étaient éloignés du troupeau. Je les ai donc cherchés dans les collines. Et j’ai fini par retrouver leurs traces… avec des empreintes de chevaux montés par des cava-liers ! Ils étaient quatre. Ils sont partis vers l’est avec quatorze de nos bêtes.
— Bon sang ! pesta Borkán. En revenant d’Aldaraï, nous n’avons rencontré que le clan de Namrishkaï. Ce sont forcé-ment eux qui ont fait le coup !
Il réfléchit un court instant avant d’ordonner à Alékán de rassembler le clan pour la guerre, puis il entra dans sa tente pour prendre ses armes. Il en ressortit quelques instants plus tard et se dirigea d’un pas rapide vers la kamla, suivi de son épouse. Inquiet, Gundar leur emboîta le pas.
Lorsque tout le monde fut rassemblé, le sarghaï prit la pa-role :
— Mes frères ! Cette nuit, les hommes du clan de Namrishkaï nous ont volé quatorze chevaux. C’est un acte indigne de fils du Vent ! Mais nous allons récupérer notre bien ! Leur campement est à deux jours de cheval. Nous partons aujourd’hui même. Je veux la moitié des hommes avec moi ! cria-t-il en brandissant son arc.
Instantanément, tous les guerriers dans la force de l’âge s’avancèrent vers lui comme un seul homme, mais Bardán in-tervint :
— Pardonne-moi, sarghaï, mais ne faudrait-il pas d’abord réunir le conseil des anciens ?
Voyant son sarghaï embarrassé par cet argument, auquel il n’avait rien à opposer, Algán s’exprima sans attendre sur la question :
— En tant que doyen du clan, je déclare que l’urgence de la si-tuation justifie la décision de notre bien-aimé sarghaï, et je l’approuve. Si quelqu’un s’y oppose, qu’il le fasse savoir sur-le-champ.
Le vieil homme n’ayant pour toute réponse qu’un silence unanime, Borkán se tourna vers Zorkaï et lui demanda de pro-céder au rituel de la guerre. Ces situations étaient toujours jouissives pour le sorcier, qui se délectait de voir ce sarghaï qui ne l’aimait pas contraint de s’en remettre à ses pouvoirs. Mais il n’en profitait jamais pour l’humilier et remplissait toujours son devoir avec une grande conviction et une sincérité non feintes. Il ne laissa donc rien paraître de sa joie intérieure et commença aussitôt la cérémonie.
Tandis que le sorcier prononçait ses premières incantations magiques en tendant les bras vers le ciel, Gundar se fraya un chemin dans l’assemblée pour être aux premières loges, car il ne voulait pas rater une miette du rituel. Il en avait souvent entendu parler quand les anciens racontaient leurs exploits guerriers d’antan, mais il n’avait jamais eu l’occasion d’y assis-ter, car la vie du clan était paisible depuis bien des années.
Quand les tambours commencèrent à battre en cadence comme un cœur géant, le jeune garçon sentit sa poitrine se mettre à vibrer au rythme de leur son grave. C’était comme si la peau de bison des steppes de ces instruments lui transmettait toute la force de ces splendides animaux lorsqu’ils chargent en troupeau. Soudain, Zorkaï haussa la voix, se mit à gesticuler davantage et jeta une poignée d’une mystérieuse poudre dans le feu, faisant jaillir une gerbe d’étincelles multicolores. Les hommes qui allaient partir au combat commencèrent alors à revêtir leurs peintures de guerre. Au fur et à mesure qu’ils tra-çaient les motifs sacrés rouges, blancs et noirs sur leur corps, leur regard devenait plus déterminé et plus sauvage. Les sym-boles magiques qui ornaient leur visage, leur torse et leurs bras semblaient leur insuffler une puissance surnaturelle. Gundar était tellement impressionné de voir ainsi se métamorphoser en redoutables guerriers ces hommes d’ordinaire si pacifiques, qu’il faillit ne pas reconnaître son ami Zorán lorsqu’il croisa son regard résolu et impitoyable.
C’est alors que le rythme des tambours s’accéléra, et le sor-cier, dont les yeux étaient exorbités, entama une danse étrange. Les hommes se mirent à frapper leur bouclier en cadence avec les tambours au point d’en faire trembler le sol. Après quelques minutes, le rythme devint encore plus frénétique, et Zorkaï hur-la de nouvelles formules magiques pendant un moment avant de s’immobiliser brusquement. Au même instant, les tambours et les boucliers se turent. Dans un silence absolu et inquiétant, le sorcier embrassa l’assemblée d’un regard dément, puis il poussa un cri féroce que tous les hommes reprirent en chœur en brandissant leur rashmî avant de se mettre en selle pour partir au galop dans un concert de cris de guerre.
Gundar resta planté là encore un moment, sans réaction, comme hypnotisé. Quand la poussière soulevée par le départ des cavaliers fut dissipée, il ne réalisa même pas que tous les autres étaient retournés à leurs tâches quotidiennes. Il se remémorait chaque détail et revoyait chacun de ces visages si familiers de-venus soudain si menaçants. Comment de simples paroles, danses et peintures pouvaient-elles ainsi transformer tous ces hommes ? Cela l’intriguait d’autant plus qu’il était persuadé qu’il n’y avait rien de magique là-dessous. D’ailleurs, sans même savoir pourquoi, il ne croyait pas du tout à la magie. Malgré l’attitude peu amène du sorcier, il décida donc d’aller le voir pour éclaircir cette question. En se retournant, il sursauta en voyant que Zorkaï l’observait. Il hésita d’abord un instant, puis s’avança d’un pas décidé et l’air déterminé, comme un fu-tur sarghaï. Mais une fois arrivé devant cet homme étrange, il fut impressionné par son regard ardent et perdit toute conte-nance. Comme le sorcier se contentait de le dévisager en cares-sant doucement sa longue barbe noire hirsute et effilochée, Gundar sentit un malaise l’envahir, mélange de timidité, de gêne et de honte. Il était pourtant hors de question de perdre la face et de repartir sans avoir pu sortir une parole ! Il se lança donc pour mettre un terme à cette intolérable situation :
— Dis, Zorkaï : à quoi ça sert les danses bizarres que tu fai-sais tout à l’heure ?
— Ce sont des danses magiques pour invoquer la puissance des dieux et la transmettre aux hommes, répondit le sorcier.
— La magie, ça n’existe pas ! rétorqua fermement Gundar.
— Voilà une position bien arrêtée pour un si jeune garçon, répliqua Zorkaï. Qu’est-ce qui te permet d’affirmer cela ?
— Euh… je… je sais pas. Mais je suis sûr que c’est pas avec de la magie que tu as changé les hommes en guerriers !
— Tu es malin, reprit le sorcier avec un petit sourire amusé. Ce que tu dis est vrai… en partie. Ça dépend de ce que l’on en-tend par magie. Il y a trois sortes de magie. D’abord, il y a celle que je viens d’employer. Il suffit de faire croire aux hommes qu’ils sont investis d’une puissance magique quelconque pour réveiller toute la force qui est en eux. C’est pareil avec les po-tions que je prépare pour guérir les maladies. Elles contiennent des ingrédients magiques qui décuplent l’effet des vraies subs-tances médicinales, simplement en persuadant le malade qu’une force divine vient le guérir. Ensuite, il y a la magie de spectacle. Ce sont juste des tours pratiqués par des magiciens de foire et destinés à distraire et duper les gens simples. Et en-fin, il y a la vraie magie. Crois-moi, elle existe bel et bien. C’est une voie puissante et dangereuse que peu d’hommes sont ca-pables de comprendre et de suivre. Je m’y suis essayé. Je dois reconnaître que je n’étais pas très doué pour jeter des sorts. Mon ancien maître m’a cependant appris à percevoir et à sen-tir des choses cachées au commun des mortels.
Gundar était particulièrement fier de lui pour avoir vu juste au sujet du rituel. En revanche, le discours de Zorkaï à propos de la vraie magie le dérangeait. Tout ce que lui enseignait sa mère était logique et rationnel. Il était donc parfaitement im-pensable que de puissantes et mystérieuses forces puissent être à l’œuvre autour de lui sans qu’il puisse les comprendre ni même les percevoir. Il aurait bien aimé creuser cette question pour s’entendre dire qu’il avait raison et être rassuré, mais ce sorcier maigre et au visage anguleux le mettait décidément trop mal à l’aise. Aussi, préféra-t-il retourner auprès de sa mère en se disant que Zorkaï devait sûrement se tromper ou lui mentir pour l’impressionner ou l’effrayer.
Après cinq longues journées, qui parurent une éternité à Lo-ria et à son fils, les guerriers rentrèrent au campement avec tous les chevaux qui avaient été volés. Huit hommes étaient blessés, dont un assez sévèrement. Borkán, qui avait une en-taille peu profonde au niveau de l’épaule gauche, fit immédia-tement rassembler tout le clan et prit la parole. Il fit d’abord l’éloge du sorcier pour ses incantations, puis il félicita ses hommes pour leur courage et leur détermination.
Dès qu’il eut terminé, Loria se précipita vers lui et se jeta dans ses bras. Alors qu’ils s’embrassaient tendrement, Zorkaï, qui se dirigeait vers les guerriers blessés, s’arrêta net juste à côté d’eux, l’air troublé. On eût dit que quelque chose le tracas-sait et qu’il cherchait la cause de ce malaise. Il se mit à fixer Loria d’un air étrange et après un bref instant, il sembla éprouver une grande surprise mêlée d’inquiétude. Puis son vi-sage se crispa et ses yeux s’écarquillèrent lentement, comme si une terreur sourde l’envahissait progressivement.
— Qu’as-tu donc ? Pourquoi regardes-tu mon épouse ainsi ? lui demanda le sarghaï sur un ton acerbe.
Comme le sorcier restait perdu dans ses pensées et ne ré-pondait pas, Borkán haussa la voix.
— Parle, voyons !
— Eh bien, sarghaï, je… comment dire… en passant près de ta compagne, j’ai ressenti une présence. Une force puissante… et bienveillante, je pense. Mais j’ai aussi perçu une autre force, très sombre, et qui s’oppose à la première.
— Quoi ! Tu veux dire que Loria est possédée par un esprit ?
— Non ! pas du tout ! Ces forces ne sont pas en elle. Je pres-sens juste que quelque chose en ton épouse a un rapport avec une lutte dont dépend le sort de notre monde. Je n’arrive pas à voir de quoi il s’agit, mais cela me glace le sang.
— C’est bien la première fois que je t’inspire un tel sentiment, ironisa Loria. Tu as plutôt tendance à me mépriser, habituelle-ment, Zorkaï.
— C’est exact, confirma le sorcier, et cette perception que je viens d’avoir ne change rien à mon point de vue. Je pense tou-jours que ta place n’est pas parmi nous et…
— Ça suffit ! gronda Borkán. N’abuse pas de ma patience et de mon hospitalité ! Ta place, à toi, ne serait-elle pas auprès de mes valeureux guerriers pour les soigner ?
— Certes, sarghaï, mais n’as-tu pas besoin de soins, toi aussi ? avança le sorcier d’une voix melliflue en retrouvant son atti-tude provocatrice habituelle.
— Je pense pouvoir m’en occuper très bien moi-même, lui ré-torqua Loria. La place de l’épouse du sarghaï n’est-elle pas à ses côtés pour le servir ? ajouta-t-elle sur un ton d’une suave acidité.
Après une dernière grimace méprisante, Zorkaï partit re-joindre les blessés pour leur appliquer des onguents, dont l’odeur pestilentielle attestait de la puissance magique. Loria le regarda s’éloigner un court instant avec un sentiment de colère et d’inquiétude. Puis elle prit fermement son époux par la main et l’emmena d’un pas énergique dans leur yorka pour lui panser l’épaule et lui prodiguer quelque soin plus personnel que Borkán n’eût sans doute pas apprécié recevoir de Zorkaï. Elle n’eut ce-pendant pas le loisir de procéder comme elle l’entendait sur ce dernier point, car Gundar, très intrigué par les propos du sor-cier, leur emboîta le pas pour avoir des explications.
— Paaï, Maaï, pourquoi Zorkaï a dit ça ? demanda-t-il.
— Parce qu’il est méchant et qu’il ne m’aime pas. Il cherche toujours à me faire du mal, répondit Loria.
Le ton de sa mère était si sec et si cinglant que Gundar resta coi, les yeux écarquillés et la lèvre pendante.
— Bah ! ne t’en fais pas pour ça, fiston, le réconforta Borkán. Zorkaï vient d’un clan du nord. Ce n’est pas un vrai fils du Vent. Il est jaloux et ne pense qu’à critiquer nos coutumes et notre façon de vivre.
— Pourquoi tu le chasses pas, alors ?
— Parce que nous avons besoin d’un sorcier pour nous soi-gner et nous préparer à la guerre, et que, sur cette question, il fait très bien ce que j’attends de lui. Maintenant, ne pense plus à tout cela et va t’amuser.
Gundar obtempéra sans un mot et sortit de la tente, ni ras-suré ni convaincu. Il ne pouvait s’empêcher de repenser aux explications de Zorkaï à propos de son don de percevoir des choses que personne d’autre ne pouvait sentir.

Chapitre II

L’apprenti chef de clan
Alors que la vie du clan avait repris son cours paisible, Borkán décida que le moment était venu de commencer pour de bon l’éducation de sarghaï de Gundar. Le vol des chevaux et la querelle avec Zorkaï lui avaient fourni de solides arguments pour convaincre son épouse de la nécessité pour leur fils de de-venir un homme fort et courageux sachant se faire respecter en toutes circonstances. Bien que toujours opposée à cette idée, Loria dut admettre que Borkán avait raison. Elle donna donc son accord, mais resta intransigeante sur le fait que Gundar devait continuer à suivre ses leçons quotidiennes. Le sarghaï se soumit sans réserve à cette condition, trop heureux d’avoir en-fin obtenu une victoire sur sa tendre épouse.
C’est ainsi que pendant les septaines qui suivirent, Gundar passa l’essentiel de ses journées avec son père. Ce dernier avait choisi de commencer par l’apprentissage de la maîtrise des che-vaux. Comme tout Holtarán digne de ce nom, Gundar savait déjà très bien monter, mais il lui restait encore beaucoup à ap-prendre sur l’élevage et le dressage de ces animaux pour la chasse ou la guerre. Tous les jours, il se rendait donc avec son père dans les collines pour apprendre comment rassembler les chevaux, les déplacer ou encore repérer une bête malade ou blessée pour la soigner. Parfois, ils partaient même quelques jours à la recherche de chevaux sauvages. Le jeune garçon de-vait aussi apprendre à en capturer, car il lui faudrait un jour passer cette épreuve pour prouver sa valeur et prétendre à la succession de son père. Borkán lui enseigna d’abord la manière d’approcher le troupeau sans se faire remarquer, puis il lui ex-pliqua comment sélectionner les individus intéressants et lui montra les techniques pour les séparer des autres et les captu-rer.
Gundar était plus heureux que jamais de partager ainsi le sa-voir et l’expérience de son père. Il était d’autant plus comblé que, lorsqu’il rentrait en fin de journée, il avait même la per-mission d’aller retrouver son ami Zorán, après les leçons de sa mère, bien entendu, pour parfaire sa maîtrise de la chasse aux yokis. Un soir, alors qu’il rentrait après avoir posé ses pièges, un de ses collets lui glissa des mains juste avant d’entrer dans sa yorka. En s’arrêtant pour le ramasser, il entendit ses pa-rents en pleine discussion.
— Tu en es vraiment certaine ?
— Mon chéri, ça fait quand même un peu plus de deux sep-taines et cela ne m’arrive jamais. Et puis… je le sens !
— Par tous les dieux ! Que le Vent soit béni ! C’est magni-fique ! Comme je t’aime, ma douce Loria !
— Oui, c’est magnifique, mais…
— Quoi ? Qu’y a-t-il ?
— Eh bien… j’ai peur.
— Voyons ! c’est la chose la plus merveilleuse qui nous soit arrivée depuis Gundar. De quoi as-tu peur ? Je suis là pour veil-ler sur toi.
— Je sais, mais… si cela avait un rapport avec ce qu’a dit Zorkaï quand tu es revenu avec les chevaux volés ?
— Ahhh ! Pourquoi faut-il que l’ombre de cet oiseau de mal-heur vienne encore planer sur notre vie ? Écoute-moi bien, ma chérie. Je ne vais pas laisser ce sorcier gâcher notre existence. S’il te fait si peur, tu n’as qu’un mot à dire, et je le chasse sur-le-champ.
— Ne dis pas de bêtises. Tu sais très bien que le clan a besoin de lui. Et puis n’en parlons plus. C’est moi qui ai repensé à ça, mais c’est idiot. Mon héros est là pour me protéger !
La discussion étant terminée, Gundar entra dans la tente en s’efforçant de paraître totalement naturel. Habituellement, il aurait questionné ses parents, au risque de se faire punir pour son indiscrétion, mais cette allusion aux propos du sorcier l’angoissait, et il ne savait pas comment en parler. Il préféra donc aller se coucher sans rien dire, même s’il savait qu’il au-rait beaucoup de peine à trouver le sommeil. Que pouvait-il bien y avoir de si merveilleux depuis deux septaines ? Quel rapport cela pouvait-il bien avoir avec Zorkaï ? Et pourquoi cela inquié-tait-il tant sa mère ?
Le lendemain, après une nuit pénible et un sommeil agité, Gundar prit soin de se comporter de manière habituelle pour ne pas éveiller les soupçons. Cela lui fut d’autant plus difficile qu’à son angoisse, venait maintenant s’ajouter une grande tristesse. Comme ses parents ne lui parlaient pas de ce mystérieux évé-nement, il se sentait trahi. Ce fut donc un vrai soulagement, pour lui, de retrouver Zorán en fin de journée. Il fondit en larmes en lui expliquant tout ce qui s’était passé et en rappor-tant les propos de sa mère. Aussi, quelle ne fut pas sa surprise en voyant son ami s’esclaffer.
— Ah ! Ah ! Ah ! Tu peux sécher tes larmes mon jeune ami. Voyons… comment dire… je crois bien que, dans quelques lunes, tu auras un petit frère ou une petite sœur !
Un incroyable mélange d’émotions contradictoires s’empara aussitôt du jeune garçon. Une fois la surprise passée, une im-mense joie l’envahit. Il se voyait déjà jouant avec son frère ou lui apprenant la chasse et la guerre. Mais très vite, sa tristesse le submergea de nouveau, ce que Zorán ne manqua pas de re-marquer.
— Eh bien, qu’y a-t-il ? N’es-tu donc pas heureux ?
— Si… mais pourquoi Paaï et Maaï ne m’ont rien dit ? gémit Gundar.
— Rassure-toi, Gundar. Tes parents t’aiment très fort. C’est pour ça qu’ils ne t’ont encore rien dit. Ils veulent trouver le moment le plus opportun et la meilleure façon de te l’annoncer.
Gundar parut d’abord satisfait de cette explication, mais sa mine se rembrunit de nouveau.
— Il me semble bien que quelque chose te tracasse encore, re-prit le cuisinier.
Le jeune garçon ouvrit la bouche, mais il resta muet de peur de paraître ridicule.
— Voyons ! Tu sais que tu peux tout me dire, renchérit Zorán. Ne suis-je pas ton meilleur ami ? Tu ne dois avoir honte d’aucune de tes peurs ou de tes angoisses.
Gundar regarda un instant son ami d’un air hésitant, puis il se confia :
— Tu te souviens de ce que Zorkaï a dit à Maaï quand vous êtes revenus de la guerre ?
— Oui, bien sûr. Et alors ?
— Maaï pense que ça pourrait avoir un rapport avec… avec ce qu’elle a… je veux dire… avec le bébé.
— Il ne faut pas croire tout ce que dit ce fou de sorcier, ré-pondit le cuisinier.
— Pourtant tu y crois, toi…, rétorqua timidement Gundar.
— Tiens donc ! Et qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Je t’ai vu, juste avant de partir à la guerre. Tu n’étais plus pareil.
— Oui, c’est vrai. Mais les paroles de Zorkaï ne font que ré-veiller le guerrier qui est en chacun de nous, et le rituel nous permet de le faire tous ensemble, à l’unisson. Cela n’a rien à voir avec ses prétendus dons de voyance.
Pour tenter d’apaiser son angoisse, Gundar se força à croire que Zorán avait raison, mais au fond de lui, il restait persuadé, sans savoir pourquoi, que sa crainte était fondée.
Quelques septaines plus tard, le malaise du jeune garçon fit place à une immense joie lorsque Loria et Borkán lui annoncè-rent, enfin, l’heureux événement attendu pour la fin de l’année, comme l’avait dit Zorán. Sans pouvoir se l’expliquer, Gundar eut alors l’impression soudaine d’être plus grand, plus fort et investi de nouvelles responsabilités. C’est donc avec une moti-vation décuplée qu’il continua à apprendre les leçons de sa mère et à suivre l’enseignement de son père.
Comme il progressait très vite, Borkán décréta qu’il devait passer à l’apprentissage des techniques de combat et de la guerre, et surtout, qu’il devait capturer son premier cheval sau-vage avant la nouvelle lune suivante. Ceci ne lui laissant qu’un peu plus de deux septaines, il s’attendait à ce que son fils pro-testât énergiquement, comme il savait si bien le faire quand une situation ne lui convenait pas. Mais au lieu de cela, à son plus grand étonnement, Gundar arbora un sourire radieux, visiblement très fier de la confiance que son père lui témoignait. Après un bref instant de réflexion, le jeune garçon déclara qu’il lui ramènerait une nouvelle monture avant le premier Hal-tor Rel de la saison de la Lumière, date de la nouvelle lune se-lon le calendrier arkolène. Fort amusée par la mine embarras-sée de son époux, qui n’osait avouer à leur fils qu’il n’entendait rien à ce système de mesure du temps, Loria félicita Gundar pour la rapidité et l’exactitude de son calcul avant d’adresser un petit commentaire moqueur à Borkán :
— Rappelle-moi de te convier à la prochaine leçon de culture générale de ton fils, mon chéri.
Borkán se raidit et prit un air outragé, mais il ne parvint à garder son sérieux qu’un bref instant, et ils éclatèrent tous trois de rire. Puis Gundar courut partager sa joie avec son ami Zorán. Connaissant par expérience les multiples dangers de cette épreuve, ce dernier lui prodigua moult conseils et tenta de tempérer son excitation en le mettant en garde contre tout ex-cès de confiance qui le conduirait immanquablement à l’échec ou même à l’accident. Cela ne découragea pas pour autant le fils du sarghaï, qui, dès le lendemain matin, partit seul dans les collines où se trouvait le troupeau de chevaux sauvages. Il avait bien compris les avertissements du cuisinier et il avait l’intention d’appliquer à la lettre tout ce que son père lui avait appris. Il commença donc par se dissimuler dans les hautes herbes, au sommet d’une colline, pour observer à loisir les ani-maux en contrebas sans se faire remarquer. Il avait soigneu-sement sélectionné l’endroit en tenant compte du vent, selon les règles de l’art, pour ne pas être trahi par son odeur.
Il resta ainsi une bonne partie de la journée à étudier atten-tivement les caractéristiques et le comportement de chaque in-dividu, même s’il avait déjà jeté son dévolu sur un superbe éta-lon noir qui était, de toute évidence, le mâle dominant du groupe. Il savait combien l’entreprise était risquée et que le spé-cimen en question était sans aucun doute le plus difficile à cap-turer, mais il avait remarqué à plusieurs reprises que son père admirait cet animal. Il s’était donc mis en tête de le lui offrir.
Après une bonne septaine d’observations assidues, Gundar estima que le moment était venu de passer à l’action. Avec Zorán et quelques autres hommes, ils encerclèrent d’abord le troupeau. Puis, selon les directives du fils du sarghaï, les hommes isolèrent une jeune jument. Comme le jeune garçon l’avait prévu, l’étalon noir s’écarta à son tour du groupe pour lui porter secours. Gundar se lança alors à sa poursuite, ma-nœuvrant sa monture à la perfection. Mais au moment où il allait lancer son lasso, l’étalon noir comprit le piège et fit brus-quement volte-face pour foncer vers lui avec des hennissements de rage. Arrivé à sa hauteur, il se cabra et se laissa retomber violemment sur l’encolure de sa jument en la mordant furieu-sement. Le fils du sarghaï dut battre en retraite et calmer sa monture effrayée pendant que les hommes éloignaient l’étalon. Zorán rejoignit le jeune garçon et lui expliqua qu’il valait mieux renoncer, mais Gundar ne l’entendait pas de cette oreille, bien au contraire. Vexé par cette agression, il était encore plus dé-terminé à dompter cet animal. Il ordonna donc de recommen-cer la manœuvre.
Après quelques nouvelles tentatives tout aussi infructueuses et de plus en plus risquées, Zorán essaya de nouveau de raison-ner son jeune ami :
— Gundar, il faut vraiment renoncer. Choisis donc une autre bête.
— Je ne peux pas abandonner ! cria le jeune garçon d’une voix étranglée par la colère et la déception.
— Il ne s’agit pas d’abandon mais de raison. J’ai déjà parti-cipé à de nombreuses captures et je peux t’assurer que je n’ai jamais vu un animal aussi agressif.
— Oui, mais moi, je dois devenir un grand sarghaï et je dois réussir ! protesta Gundar, au bord des larmes.
— Je comprends ce que tu ressens, reprit doucement le cuisi-nier. Il n’y a aucune honte à reconnaître ses erreurs et à agir en conséquence, bien au contraire. Sache que la plus grande honte pour un sarghaï est de risquer la vie de ses hommes inutilement ou, pire, pour satisfaire son propre orgueil. Retiens bien cela mon ami.
À ces mots, le jeune garçon éclata en sanglots. Zorán lui re-leva doucement le museau et le réconforta comme il savait si bien le faire.
— Sèche donc tes larmes. Elles t’empêchent de voir quelque chose de très intéressant, dit-il doucement.
Gundar lança un regard interrogateur à son ami. Tendant le doigt vers l’étalon noir, qui écumait de rage et d’épuisement, le cuisinier poursuivit :
— Sa folie ne rend pas ce cheval invincible pour autant. Je ne crois pas qu’il soit encore capable de défendre la belle jument que je vois là-bas, derrière lui. Je sais bien que ce n’est pas le présent que tu voulais pour ton père, mais de toute façon, crois-moi, cet étalon serait plutôt un cadeau empoisonné. Je ne con-nais aucun fils du Vent capable de dresser pareil animal.
Gundar acquiesça d’un faible sourire en renâclant et en se passant une main sur la joue pour effacer une dernière grosse larme. Soulagés, les hommes entreprirent aussitôt d’isoler la jument désignée par Zorán. Maniant son lasso avec une maî-trise digne des plus grands chefs de clan, le fils du sarghaï par-vint à l’attraper au premier essai, sous le regard impuissant de l’étalon noir, qui fulminait à distance, épuisé. Fier comme un coq, le jeune garçon s’arrêta pour observer son ennemi vaincu. Il sentit alors son cœur se serrer, comme s’il ressentait le dé-sespoir de l’étalon. Il resta ainsi un moment, la gorge nouée, puis il talonna sa monture, et ils repartirent tous au galop avec la belle jument sauvage.
De retour au campement, tout le clan vint à leur rencontre. Borkán s’approcha de la jument pour l’inspecter et tester ses réactions. Sachant que ce n’était pas le cheval que son père convoitait, Gundar faisait grise mine, se demandant quels dé-fauts il allait lui trouver. Au bout de quelques instants, le sarghaï vint se poster devant lui et s’adressa au clan :
— Voyez, mes amis, quel magnifique animal mon fils vient de nous ramener ! Cette jument est superbe et sera très facile à dresser.
Puis il se tourna vers Gundar.
— Mon fils, tu viens de réussir une épreuve capitale ! Au nom de tous, je te félicite ! dit-il haut et fort, pour être entendu de tous.
Aussitôt, tout le clan acclama chaleureusement l’apprenti sarghaï. Contre toute attente, Gundar gardait le visage fermé. Surpris, Borkán lui passa un bras autour de l’épaule et l’emmena un peu à l’écart.
— Pourquoi fais-tu cette tête ? lui demanda-t-il doucement. Tu devrais être heureux. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Tu dis à tout le monde que j’ai réussi l’épreuve et tu leur fais croire que tu es content, mais moi, je sais que tu es déçu.
— Pourquoi dis-tu cela ? Quelle raison pourrais-je bien avoir d’être déçu ?
— Quand on était ensemble dans les collines et que tu m’apprenais, j’ai bien vu que le cheval que tu voulais, c’était l’étalon noir.
— Écoute-moi bien, Gundar, dit le sarghaï en le prenant par les épaules et en le regardant droit dans les yeux. Le plus beau cheval pour un père, c’est celui que lui ramène son fils. De plus, cette jument est vraiment magnifique. Rien ne pouvait me plaire davantage. Tu me crois, n’est-ce pas ?
Le jeune garçon acquiesça d’un hochement de tête et partit en courant, le cœur regonflé, mais Borkán le rappela aussitôt :
— Gundar ! Attends ! Viens avec moi dans la yorka.
Le jeune garçon revint sur ses pas et suivit son père, se de-mandant ce qu’il lui voulait. Une fois dans la tente, Borkán le fit asseoir à côté de Loria.
— Nous allons bientôt lever le camp, annonça-t-il. Nous par-tons d’ici une dizaine de jours pour Tarkenn.
— Tarkenn ? Pourquoi donc ? s’étonna Loria, qui n’était vi-siblement pas au courant de la décision de son époux.
— Je veux que tu sois confortablement installée avant l’arrivée des premiers froids pour que tu puisses accoucher dans les meilleures conditions. Je vais donc te conduire chez ton père, comme nous l’avons fait pour la naissance de Gundar. Et puis cela fait déjà près de deux ans que nous ne l’avons pas vu.
— Youpi ! On va chez Grand-père Darek ! s’écria Gundar, les yeux pétillants de joie et d’excitation.
Certes, le jeune garçon était très heureux à l’idée de retrouver son grand-père. Mais surtout, le nom de Tarkenn réveillait en lui un souvenir particulier. Le souvenir d’un adorable visage, fin, délicat, illuminé par de beaux grands yeux bruns et encadré par une longue chevelure bouclée d’un beau châtain chaud et ambré. Et la perspective de revoir prochainement ce joli minois le remplit aussitôt d’un indicible bonheur.

Chapitre III

Le comptoir de Darek
Cela faisait une dizaine de jours que le clan avait quitté la grande colline de Rézà. Après avoir traversé et longé le fleuve Afkir, ils étaient maintenant arrivés dans les toutes dernières collines de l’Arazamir occidental et s’apprêtaient à couper droit vers le nord-ouest en direction de Tarkenn, à travers la grande plaine verdoyante du fleuve Zamir, frontière naturelle entre les Territoires holtaráns et le royaume d’Arkol. La prairie s’étendait à perte de vue devant eux. Rien ne semblait pouvoir perturber la sérénité de cet océan de verdure ondulant douce-ment sous les caresses du vent. Dans le lointain, des bisons des steppes paissaient en toute quiétude.
Chevauchant paisiblement toute la journée, Gundar pouvait s’abandonner totalement à ses pensées. Tous ses souvenirs du comptoir lui revenaient les uns après les autres : les histoires de son grand-père, les odeurs, les bruits et l’agitation dans les cui-sines de sa tante Crélia, les jeux, les espiègleries et les parties de cache-cache avec ses camarades dans les entrepôts du comptoir, sans oublier, bien sûr, tous les précieux moments avec Arnella. Chaque souvenir de la fille de l’intendant le remplissait de bon-heur. Il ne pouvait ni même ne cherchait à en expliquer la rai-son, mais ce qui était sûr, c’est que ces souvenirs-là avaient quelque chose de magique qui faisait battre son cœur plus fort. Et cette magie-là, il n’en doutait pas un seul instant !
Soudain, le jeune garçon fut tiré de sa douce rêverie par une sensation étrange, comme un souffle sur sa nuque. Il se re-tourna mais ne remarqua rien de particulier. Il continua donc son chemin. Comme cette désagréable impression d’être obser-vé persistait, il décida d’en avoir le cœur net et stoppa sa mon-ture pour scruter attentivement les environs. Au sommet d’une colline, il aperçut alors un cavalier entièrement vêtu de bleu et portant un heaume doré, perché sur un grand destrier tout blanc. Comme cet étrange individu semblait l’observer avec attention, Gundar resta là un certain temps pour voir ce qu’il allait faire. Mais le mystérieux cavalier demeurait parfaitement immobile, si bien qu’au bout d’un moment, le jeune garçon s’impatienta et décida de se remettre en marche. En se retour-nant, il remarqua qu’il s’était laissé distancer par le clan et qu’il se retrouvait isolé. Il prit peur et talonna vivement sa jument, qui partit au triple galop. Il remonta ainsi la caravane à toute vitesse pour rejoindre son père.
— Paaï ! Paaï ! Il y a un cavalier qui nous suit ! s’écria-t-il, hors d’haleine.
Borkán et Loria s’écartèrent de la caravane et arrêtèrent leur monture à côté de leur fils.
— Qu’est-ce que tu racontes ? lui demanda Borkán, surpris.
— Là-bas, sur la colline, il y a un cavalier qui nous observe ! expliqua Gundar, à la fois excité et inquiet, en tendant vive-ment le bras.
Le sarghaï scruta attentivement les collines dans la direction pointée par son fils, mais il ne vit rien.
— Voyons ! Gundar, il n’y a personne. Es-tu sûr de ce que tu as vu ?
Le jeune garçon parcourut d’un regard soutenu les collines voisines de celle où ce fichu cavalier se tenait quelques instants auparavant, mais il dut se rendre à l’évidence : l’étrange in-connu avait disparu.
— Pourtant il était là ! insista-t-il.
— Nous te croyons, Gundar, lui dit doucement sa mère.
— Bien sûr, renchérit Borkán. Dis-moi plutôt s’il était armé et s’il portait une armure.
— Je ne sais pas. Il était loin. Je n’ai pas réussi à voir. Il était tout en bleu et il avait un casque en or qui brillait très fort au soleil.
— Quand j’étais enfant, au comptoir, expliqua Loria, j’ai souvent vu des soldats et des officiers de la garnison de Tar-kenn, et même parfois, des chevaliers de passage. Pourtant, je n’ai jamais vu un heaume en or ni une armure bleue. Voilà qui est vraiment curieux.
— Bien. Finalement, ce cavalier n’a pas l’allure d’un guerrier ni d’un soldat, il est seul, et maintenant il s’est même évaporé, résuma Borkán. Il ne faut donc pas s’inquiéter. Continuons notre route et soyons simplement vigilants. Je vais placer trois hommes bien armés à l’arrière de la caravane. Quant à vous deux, je veux que vous restiez toujours près de moi jusqu’à notre arrivée.
Le voyage se poursuivit sereinement, et ils ne revirent plus le mystérieux cavalier. À la fin de chaque journée, Gundar avait droit à sa leçon de combat avec son père ou avec Bardán. Le jeune garçon adorait cela. Il était très doué et progressait rapi-dement, si bien que toutes les techniques d’immobilisation au sol n’avaient maintenant plus aucun secret pour lui.
Lorsqu’ils arrivèrent face à Tarkenn, située sur la rive oppo-sée du fleuve Zamir, Borkán fit stopper la caravane et donna ses instructions à son frère :
— Quand nous aurons traversé le pont, tu vas filer au nord pour aller vendre nos marchandises à Galarenn. Moi, je vais prendre la route vers le sud pour conduire Loria et Gundar au comptoir de Darek.
— Pourquoi ne pas faire notre négoce au comptoir, puisque nous y sommes ? objecta Bardán.
— Avec tout le respect que je dois au père de ma tendre épouse, répondit le sarghaï, je dois dire que Maître Darek est un véritable prédateur en affaires. Il nous achètera nos biens à bas prix pour se faire une marge plus que confortable. Et pour ma part, je préfère encaisser cette marge à sa place en allant trai-ter nos affaires nous-mêmes à Galarenn. Je resterai quelques jours au comptoir et je négocierai juste quelques babioles pour ne pas offenser mon hôte, puis je vous rattraperai sur la route. Nous ferons aussi quelques achats à Rogaï avant de revenir.
— Tu crois que tu pourras faire tout cela et être de retour pour mon accouchement ? s’enquit Loria, un peu inquiète.
— Ne t’en fais pas, la rassura Borkán. Je serai là bien à temps. Allons ! en route !
Sur ordre du sarghaï, le clan traversa le grand pont qui en-jambait le fleuve. De l’autre côté, une troupe de soldats arko-lènes montaient la garde et surveillaient attentivement toutes les allées et venues. Un jeune soldat zélé vint à leur rencontre et leur ordonna de s’arrêter. Il les questionna sur les raisons de leur venue au royaume d’Arkol et commença à inspecter minu-tieusement leurs marchandises. Percevant l’agacement de Borkán, un lieutenant plus expérimenté intervint. L’officier avait tout de suite compris que le sarghaï et son clan étaient de paisibles Holtaráns du sud venus commercer honnêtement. Aussi, ordonna-t-il au jeune soldat de se taire et de les laisser passer, ce dont Borkán le remercia fort poliment.
Laissant son frère partir vers le nord avec le clan, le sarghaï emprunta la grande route commerciale vers le sud avec son épouse et son fils. De ce côté du fleuve, ils quittaient pour de bon l’Arazamir, et le paysage était très différent. Les grandes collines herbeuses avaient fait place à des mamelons de ro-cailles qui s’élevaient modestement, çà et là, dans la grande plaine. De grandes étendues d’une herbe assez courte, un peu sèche et entremêlée de diverses plantes aromatiques, séparaient de vastes zones d’un maquis aux buissons bien verts et coriaces. De rares arbres, essentiellement des chênes et des cyprès, se dressaient isolément comme des sentinelles veillant sur les nombreux marchands qui longeaient cette fameuse route commerciale reliant Galarenn, au nord, à Tor Ragdenn, au sud.
En arrivant au comptoir, en fin d’après-midi, ils longèrent d’abord les quatre grands entrepôts en bois alignés sur leur gauche. Puis ils laissèrent l’auberge d’Oldrek sur leur droite avant d’arriver au niveau d’un grand bâtiment que Darek avait pompeusement baptisé « Hôtel des affaires », car c’est là qu’il menait toutes ses négociations avec les marchands. Enfin, un peu plus loin, à environ deux cents pas en retrait de la route, se dressait le domaine de Darek, dont le long mur parallèle à la route était percé en son centre d’un large porche donnant sur une vaste cour intérieure. L’aile sud abritait la forge et les écu-ries, au-dessus desquelles se trouvaient des chambres que Darek louait à des marchands de passage pour une nuit ou deux lors-que l’auberge d’Oldrek était au complet, ce qui arrivait très sou-vent en raison de la grande fréquentation des lieux. Quant à l’aile nord, elle était occupée par le grand cellier et les cuisines, le premier étage abritant les chambres des domestiques et du forgeron. Enfin, côté ouest, le grand corps de logis était réservé à Darek et à sa famille ainsi qu’à celle de l’intendant. On y trouvait plusieurs salons ainsi qu’une vaste salle de réception pour les invités de marque et pour les fêtes.
Dès que Borkán entra dans la cour avec son épouse et son fils, le bruit des sabots de leurs montures sur les pavés alerta immédiatement un domestique qui s’empressa de prévenir de leur arrivée. Ils s’arrêtèrent près du grand puits au milieu de la cour et mirent pied à terre. Albar, le forgeron, se précipita aus-sitôt pour les saluer et mener leurs chevaux à l’abreuvoir. Gun-dar sentait son cœur battre la chamade. L’angoisse lui nouait la gorge. Peut-être l’intendant ne travaillait-il plus au comptoir. Peut-être ne reverrait-il plus jamais la belle Arnella. Ou pis en-core, peut-être l’avait-elle oublié. Et si elle arrivait, là, mainte-nant, qu’allait-il lui dire ?
À ce moment, Darek sortit en trombe du bâtiment. Le gros marchand rougeaud à la chevelure clairsemée et à la fine mous-tache resta immobile un court instant sur le double perron avant d’en dévaler l’escalier de droite beaucoup plus lestement que son embonpoint aurait pu le laisser supposer. Il courut vers sa fille adoptive et la serra très fort dans ses bras.
— Ma douce Loria ! Tu es de retour ! Comme je suis heureux de te revoir !
— Moi aussi, père ! répondit-elle d’une petite voix étranglée et les yeux mouillés par l’émotion.
Le marchand garda ainsi sa fille tout contre lui pendant un moment, puis il se tourna vers Borkán, l’air un peu embarrassé.
— Oh ! Pardon ! dit-il. Je ne vous ai point encore salué, Sei-gneur Borkán. Soyez le bienvenu dans ma demeure. Comment vous portez-vous ?
— Que le Vent vous bénisse, Maître Darek, répondit le sarghaï en s’inclinant légèrement pour saluer son hôte. Je suis heureux, moi aussi, de vous revoir et de vous retrouver ainsi en pleine forme.
— Je vais vous faire préparer immédiatement vos apparte-ments ainsi que des rafraîchissements. Après cette longue route, vous devez être éreintés et… Oh ! Mais qui vois-je là ? N’est-ce pas mon petit Gundar ?
Venant d’apercevoir son petit-fils derrière le sarghaï, Darek s’avança vers lui et le prit dans ses bras.
— D’ailleurs, ne devrais-je pas plutôt dire mon grand Gun-dar ? ajouta-t-il. Comme tu as grandi ! C’est vrai que cela fait déjà deux ans que je ne t’ai pas vu.
— Je suis content de te retrouver, Grand-père ! s’exclama le jeune garçon.
Si le visage de Gundar montrait bien sa joie, en revanche, sa voix tremblante trahissait son inquiétude grandissante devant l’absence d’Arnella. Son grand-père le connaissait trop bien pour ne pas s’en apercevoir, aussi décida-t-il de mettre fin sans délai aux tourments de son petit-fils.
— Pélia, allez vite faire préparer les deux appartements à cô-té du mien et faites chauffer un bain, puis servez-nous des ra-fraîchissements dans le grand salon, ordonna-t-il à la jeune servante qui se tenait derrière lui. Demandez aussi à Korenn, notre cher intendant, de nous y rejoindre avec son épouse et sa fille. Cette dernière sera sans aucun doute ravie de retrouver son camarade de jeu préféré.
En prononçant cette dernière phrase, Darek adressa un clin d’œil complice à son petit-fils, dont l’angoisse se mua instanta-nément en une intense excitation mêlée de joie et de bonheur.
— Bien ! Allez vous délasser dans un bon bain, puis rejoi-gnez-moi au grand salon, poursuivit Darek en se tournant vers sa fille. Quant à moi, je vais prévenir tout de suite ta sœur Cré-lia.
Sur ces mots, il s’éloigna d’un pas pressé, emporté lui aussi par la joie des retrouvailles.
Même s’il n’était pas spécialement enchanté par l’idée du bain, Gundar était prêt à tous les sacrifices pour retrouver au plus vite sa belle Arnella. Il se précipita donc en courant dans l’escalier du perron, comme pour accélérer le temps. En re-vanche, c’est d’un pas traînant que son père le suivit.
— Un bain…, marmonna-t-il dans ses dents. Quelle drôle d’idée pour se rafraîchir ! N’ont-ils donc pas de rivière par ici ?
— Allons ! mon beau sarghaï, ce n’est pas si terrible, lui dit moqueusement sa tendre épouse en lui tapotant affectueuse-ment la joue. Ne tiens-tu pas à te faire tout beau et te parfumer pour ta douce Loria ?
— Ai-je donc besoin d’une bassine et d’un savon pour te plaire ? répliqua le sarghaï sur un ton faussement outragé.
S’avouant exceptionnellement vaincue sur son propre ter-rain, Loria éclata de rire, et ils partirent tous deux en se tenant la main comme de jeunes amoureux.
Après leur bain, Loria demanda à Borkán et à Gundar d’enfiler une tunique et un pantalon de lin, jugeant cette tenue plus appropriée pour la société arkolène. Pendant qu’ils s’exécutaient tous deux avec force grognements de protestation, la jolie femme revêtit sa nouvelle robe écarlate, puis elle brossa avec le plus grand soin sa longue chevelure soyeuse avant d’emmener son fils et son époux dans le grand salon. La pièce était richement décorée de tapisseries et de boiseries précieuses ainsi que de vases et de statuettes venus des quatre coins du monde. Bien calé dans son fauteuil, Darek, qui portait un beau pourpoint de velours vert sombre, les invita à s’asseoir sur la luxueuse banquette face à lui. La jeune servante Pélia servit alors les boissons : un verre de lait pour Gundar, un petit vin doux de Tamriya pour Loria et une liqueur de prune de la mai-son pour les hommes.
— Je lève mon verre à votre visite ! Soyez ici chez vous aussi longtemps qu’il vous plaira, déclara Darek.
— Que le Vent vous bénisse pour votre généreuse hospitalité, répondit Borkán.
— Alors, dites-moi : qu’est-ce qui vous amène ?
— Voilà déjà deux ans que nous ne nous sommes pas vus, dit Loria. N’est-ce pas une raison suffisante ?
— Oh ! bien sûr que si ma chérie. Mais je sais aussi que votre vie vous conduit bien loin dans tout l’Arazamir et même au-delà. Cela ne vous laisse guère de temps pour venir me rendre visite.
— Justement, dit le sarghaï. Cette vie nous laisse la liberté de nous déplacer où bon nous semble et quand nous le souhaitons. Mais je reconnais que vous avez raison. Nous avons une chose importante à vous dire.
Borkán se tourna vers son épouse pour l’inviter à annoncer elle-même la nouvelle, mais Loria se contenta de lui renvoyer un regard hésitant tandis que ses joues s’empourpraient déli-cieusement.
— Eh bien, dites-moi ! Est-ce une chose si terrible ? question-na Darek.
— Oh ! non ! C’est même une très bonne nouvelle, répondit sa fille. Pour tout te dire… je suis enceinte.
— Par le tout-puissant seigneur Sen Kemeth ! Que tous les dieux soient loués ! Quelle merveilleuse nouvelle que voilà ! s’écria Darek, la mine encore plus radieuse que s’il venait de négocier l’affaire du siècle. Hors de question que vous repartiez avant la naissance du petit ! Nous allons te préparer un petit nid douillet, comme nous l’avons fait pour Gundar, et tu accou-cheras ici. Tu seras bien plus en sûreté. Oh ! ne vous en offus-quez point, je vous prie, Seigneur Borkán.
— Loin de moi cette idée, dit le sarghaï. Bien au contraire. D’ailleurs, pour tout vous avouer, c’est aussi pour cela que nous sommes venus ici. Cependant, pour ma part, je vais repartir dans quelques jours. J’ai des affaires à traiter dans le nord. Mais soyez sans crainte, je serai de retour bien à temps pour la naissance.
— À propos, pour quand est prévu l’heureux événement ? s’enquit Darek.
— Pour la fin de la saison du Feu, répondit Loria.
— Parfait ! reprit son père, nous avons donc tout le temps pour…
À ce moment, on frappa à la porte. Darek n’eut pas le temps de répondre, que la porte s’ouvrait déjà et que Crélia entrait dans le grand salon. C’était une jolie jeune femme, dont les rondeurs harmonieuses n’étaient sans doute pas sans rapport avec le fait qu’elle dirigeait les cuisines du domaine. Elle res-semblait beaucoup à sa sœur Loria, mais elle n’avait pas ces superbes nuances cuivrées dans sa longue chevelure brune.
Les deux femmes s’étreignirent affectueusement, puis Crélia salua le sarghaï avant de se tourner vers son neveu.
— Mon Gundar ! Comme tu es grand, maintenant ! Oh ! mais dis-moi… qu’est-ce donc que ce visage tristounet ? N’es-tu pas content de me revoir ?
— Oh ! si, tante Crélia ! se récria le jeune garçon. C’est que…
— Ah ! je vois… C’est une autre personne que tu attendais, n’est-ce pas ? le taquina Crélia.
Gundar s’empourpra en contemplant le sol.
— Tu as très bon goût, tu sais, continua sa tante. En gran-dissant, elle est de plus en plus jolie. Et d’ailleurs, tu vas très vite pouvoir le vérifier par toi-même. Elle arrive dans quelques instants.
Le visage de Gundar devint aussitôt rayonnant, et à l’idée de revoir Arnella d’un instant à l’autre, son cœur se mit à battre à tout rompre. Il n’en pouvait plus d’attendre ainsi. Heureuse-ment, il fut rapidement soulagé, car Korenn et sa famille arri-vèrent à leur tour dans le grand salon.
Korenn était un homme grand et mince. Il se tenait droit et raide, et sa joie des retrouvailles ne se devinait qu’au discret sourire qui animait timidement son visage sévère. À l’inverse, l’expression d’Issalia était très douce, tout empreinte de bien-veillance et de bonheur, et son allure était fière et distinguée. L’épouse de l’intendant adressa un grand sourire affectueux à Gundar et à ses parents, puis elle fit entrer Arnella. La belle braqua aussitôt ses beaux grands yeux bruns sur son jeune ami. Encore plus belle que dans les souvenirs du fils du sarghaï, la jeune fille portait une jolie robe de satin bleu, et un ruban as-sorti maintenait ses longs cheveux bouclés en arrière, à l’exception de deux délicieux accroche-cœurs qui lui caressaient les joues. Elle se forçait à prendre un air distant et détaché, mais le teint rosé de ses pommettes trahissait son émotion.
Après une brève hésitation, les deux enfants s’avancèrent timidement l’un vers l’autre avant de s’immobiliser au bout de quelques pas. Ils restèrent ainsi un court instant, puis la fille de l’intendant courut vers le jeune garçon, le prit par la main et l’emmena sur une banquette de velours rouge dans un coin du salon, laissant leurs parents à leurs retrouvailles.
— Je suis contente que tu sois revenu ! s’exclama Arnella avec un large sourire de bonheur.
— Moi aussi, tu sais !
— Tu vas rester longtemps ?
— Je ne sais pas. Maaï attend un bébé et elle a dit qu’il sera là à la fin de la saison du Feu.
— La prochaine ?
— Euh… oui. Enfin, je crois, hésita Gundar.
— Et tu vas rester jusque-là ?
— Oui, je pense.
— C’est formidable ! On va pouvoir jouer comme avant et on aura même le temps d’inventer des nouveaux jeux.
— Oh ! Oui ! On va bien s’amuser ! s’enthousiasma le jeune garçon.
Main dans la main, les deux enfants continuèrent ainsi à se remémorer leurs meilleurs souvenirs et à imaginer leurs espiè-gleries à venir tout en échangeant de tendres regards.
Le souper se déroula dans la salle de réception privée de Darek au premier étage. Les tapisseries et les boiseries étaient de très bonne facture mais plus sobres que celles du grand sa-lon, et seuls quelques vases ornaient les meubles en bois pré-cieux. Le repas fut copieux et de qualité, mais Crélia regrettait de n’avoir pu préparer que des plats simples, faute de temps. Darek décida donc d’organiser un banquet dès le lendemain soir pour fêter dignement l’arrivée de sa fille ainsi que l’heureux événement attendu. Puis tous les convives rejoignirent leurs appartements pour se coucher. Après de nombreux et longs jours de route, Loria apprécia grandement le confort d’un bon lit douillet. Gundar se jeta également sur son lit sans rechigner. Il n’était pas habitué à dormir ainsi, mais ce soir-là, peu lui im-portait de savoir où il allait rêver d’Arnella. En revanche, Borkán n’hésita pas à manifester son désagrément.
— Un lit ! Quelle idée ! grommela-t-il. Pourquoi vous faut-il une chose pareille pour dormir ?
Il prit juste une couverture et quelques coussins et les disposa sur le sol, comme dans la yorka, pour se coucher à côté du lit.
— Tu ne vas quand même pas dormir là ? dit Loria. Viens avec moi.
— Ma douce, tu sais combien je t’aime, mais je t’en supplie, ne m’oblige pas à ça, gémit-il.
Dès le lendemain matin, Gundar alla retrouver Arnella ainsi que ses anciens camarades de jeu, qui avaient tous bien grandi, eux aussi, notamment Toblek, le fils d’Albar. C’était un grand échalas un peu dégingandé et au visage en lame de couteau. Il n’était pas très intelligent, et sa naïveté le conduisait souvent à exécuter toutes les bêtises que lui suggéraient ses camarades, recevant immanquablement les punitions à leur place. À l’inverse, Boltar était malin, inventif et rusé. Le fils cadet de l’aubergiste Oldrek était le meneur de la bande et il savait tou-jours distribuer les rôles à la perfection pour faire les quatre-cents coups. Ainsi, c’est à son petit frère Drek qu’il confiait toutes les opérations de chapardage, tout particulièrement lors-qu’il s’agissait d’approvisionner la troupe avec les délicieux gâ-teaux au miel que Crélia gardait sous haute protection dans ses cuisines. Vif, rapide et espiègle, le jeune garçon un peu rondouil-lard et aux boucles rousses était difficile à attraper. Et si d’aventure il se faisait prendre, il utilisait à merveille sa bonne bouille parsemée de taches de rousseur pour se faire pardonner. Quant à Vorenn, le cadet de Solovar, le responsable de l’Hôtel des affaires, il héritait toujours des missions à caractère diplo-matique. Ce jeune blondinet à la mine charmante et sympa-thique était expert dans l’art de la négociation et n’avait pas son pareil pour convaincre Fulvek de les laisser jouer dans les entrepôts, dont il était le patron.
L’autorité de Boltar n’était toutefois qu’une façade, car cette bande de joyeux et inséparables galopins était en fait sous la totale domination de la belle Arnella. Elle était leur princesse et ne laissait jamais passer la moindre occasion d’user et d’abuser de cette position. Elle adorait tout particulièrement les mettre à l’épreuve à tour de rôle afin que chacun de ses chevaliers ser-vants puisse lui prouver sa valeur et surtout sa soumission. En retour, le loyal sujet était gratifié d’un sourire enjôleur pour lui faire oublier tous les efforts accomplis et renforcer subtilement son asservissement. Gundar se délectait d’être la victime plus que consentante de ce jeu. En revanche, il fulminait intérieure-ment quand la belle jetait son dévolu sur l’un de ses camarades. Cette rage était un véritable délice pour Arnella, qui ne man-quait pas de lui lancer de petites œillades moqueuses pour ai-guillonner sa jalousie. Cependant, ce jour-là, la princesse épar-gna ses sujets. Toute heureuse de retrouver Gundar, elle préféra se lancer avec eux dans une formidable partie de cache-cache qui dura jusqu’en fin d’après-midi. Fourbus, les enfants décidè-rent alors de s’installer sur la margelle du grand puits dans la cour pour se reposer un peu en regardant passer tous les invi-tés du banquet, qui n’allaient pas tarder à arriver.
Le premier à entrer dans la cour fut Oldrek. Ayant excep-tionnellement peu de clients ce jour-là, il avait laissé sa femme et son fils aîné, Almar, tenir seuls l’auberge. Il fut rapidement suivi par deux très belles jeunes femmes au visage gracieux et rayonnant de bonheur et de sérénité. L’une d’elles avait de su-perbes cheveux aux grandes boucles brun sombre lui descen-dant jusqu’au milieu du dos, tandis que l’autre avait de longs cheveux de miel doré délicatement ondulés. Elles avaient paré leur chevelure de quelques fleurs blanches, et deux jolies nattes leur ceignaient le front. Chaussées de simples sandales, elles portaient toutes deux une longue robe de lin sans manches, d’un blanc immaculé, resserrée à la taille par une fine corde-lette dorée. En passant à côté des enfants, elles leur adressèrent un sourire radieux exprimant une bonté et une bienveillance infinies. Les garçons en restèrent cois, comme hypnotisés, si bien qu’Arnella dut se racler bruyamment la gorge pour les rappeler à l’ordre. La belle n’obtint cependant pas l’effet es-compté. Bien au contraire ! Ses camarades se jetèrent immédia-tement sur cette occasion inespérée de se venger des tourments qu’elle leur infligeait si souvent. Tout en se délectant de ses ré-actions, ils se mirent à échanger leurs points de vue sur la beauté des deux jeunes femmes.
— Comme elles sont belles ! s’exclama Boltar.
— Superbes, tu veux dire, renchérit Vorenn.
— C’est qui ? s’enquit Gundar.
— Horalia et Jalèna, les deux nouvelles prêtresses du temple de Sen Kemeth à Tarkenn, répondit Boltar.
— Celle qui a les cheveux bruns, c’est Jalèna, dit Drek.
— Nan ! C’est Horalia ! corrigea Boltar.
— T’es sûr ? répliqua Drek.
— Certain. Elle est trop belle ! T’as vu ses yeux dorés ? Ils sont vraiment incroyables. J’ai jamais vu des yeux aussi beaux.
Outragée par ce manque de déférence à son égard et par cette infidélité inacceptable, Arnella se raidit et haussa dédai-gneusement les épaules en tournant ostensiblement le dos à ses camarades. Elle resta ainsi un moment, ne prêtant aucune at-tention au passage de Solovar et de Fulvek. Elle finit cependant par sortir de sa bouderie lorsque des bruits de sabots retenti-rent. Un cavalier monté sur un grand étalon gris pommelé en-tra alors dans la cour. Il portait une longue tunique gris foncé, avec un aigle noir brodé sur la poitrine. Ses bottes étaient im-peccables, et son casque brillait comme un miroir. Arrivé au milieu de la cour, l’homme mit pied à terre et ôta son casque. Il était grand et assez robuste, et ne devait pas avoir plus d’une trentaine d’années. Ses grandes boucles brunes lui tombaient sur les épaules, et sa fine barbe était soigneusement taillée. Il s’avança vers les enfants et s’arrêta pour les saluer :
— Bonsoir, les enfants.
— Bonsoir, Capitaine, répondirent-ils en chœur, à l’exception de Gundar.
Le jeune garçon resta silencieux, car il ne connaissait pas cet homme et surtout, il était fort impressionné, autant par les gravures ornant le fourreau de sa longue épée que par son re-gard d’acier, empreint de fierté et de noblesse. Le capitaine le dévisagea un bref instant, puis il confia sa monture à Albar et se dirigea vers le perron. Intrigué, le fils du sarghaï demanda à ses compagnons qui était ce soldat.
— C’est le capitaine Brenn, expliqua Vorenn. C’est le chef de la garnison de Tarkenn.
— Il est là depuis un an, à peu près, précisa Boltar.
— Il est comment ? dit Gundar.
— Tu veux dire s’il est gentil ou pas ? Bah, tu sais, il ne vient pas souvent, et on le connaît pas trop.
— En tout cas, il a une grande épée. Il doit être fort, ajouta Toblek.
À ce moment, Arnella coupa net leur conversation :
— Eh ! Regardez qui voilà !
— C’est Oncle Zol ! s’écria Drek en bondissant de la margelle pour foncer vers l’homme qui venait de franchir le porche.
Ses camarades le suivirent aussitôt, mais le fils du sarghaï, lui, resta en arrière, observant d’abord le vieil homme qui s’avançait dans la cour d’un pas alerte. Sous sa longue robe grise à capuche, il semblait être d’un âge très respectable. Ses doigts étaient aussi noueux que le long bâton de bois qu’il tenait dans la main droite. Ses longs cheveux blancs, un peu hirsutes, lui faisaient une couronne autour de son crâne dégarni, et sa barbe blanche en bataille lui tombait sur la poitrine.
S’apercevant que son cher Gundar était resté près du puits, Arnella vint le chercher.
— Oncle Zol, je te présente Gundar. Son père est un grand chef de clan holtarán, déclara-t-elle solennellement.
— Je suis honoré de faire ta connaissance, Gundar, fils de sarghaï, répondit le vieil homme d’une voix apaisante et pleine de gentillesse, tout en le fixant d’un regard pénétrant.
Ses yeux étaient d’un bleu clair intense, vif et lumineux comme un glacier. Leur éclat était si surprenant que le jeune garçon s’en trouva tout décontenancé. Percevant son malaise, le vieillard se présenta à son tour avec un grand sourire chaleu-reux pour le rassurer :
— Je me nomme Zoldar, mais tu peux m’appeler « Oncle Zol », comme tes camarades. Je suis conteur et je me suis ins-tallé depuis quelque temps à l’auberge d’Oldrek.
— C’est quoi un conteur ? demanda Gundar.
— Je gagne ma vie en racontant des histoires aux voyageurs dans les auberges et les tavernes.
— Des histoires vraies ?
— Certaines, oui, mais j’en invente aussi beaucoup.
— Comment tu connais autant d’histoires ? questionna To-blek.
— Bah ! comme tu peux le voir, mon garçon, je ne suis plus tout jeune. J’ai eu le temps d’en apprendre beaucoup et d’en imaginer le double.
— Tu vas nous en raconter une, ce soir ? s’enquit Drek, plein d’espoir.
— Certainement… si Maître Darek y consent, bien sûr.
À ce moment, Crélia et Issalia firent irruption sur le perron pour faire rentrer les enfants, car le jour commençait à décli-ner, et ils allaient bientôt passer à table. Lorsqu’il passa à côté des deux femmes, Crélia intercepta Gundar pour lui dire que sa mère l’attendait pour le bain avant le repas. Comme le jeune garçon se renfrogna, Arnella éclata de rire. En réponse, le fils du sarghaï lui jeta un œil noir qui fit place à un grand sourire moqueur quand Issalia s’adressa à sa fille :
— Je suis sûre que cela te fera le plus grand bien également, ma chère fille.
Pour le banquet, les invités se rendirent dans la grande salle prévue à cet effet au rez-de-chaussée. Darek l’avait voulue à l’image de sa réussite : décorée de façon simple, mais avec des objets de grande valeur de diverses provenances. Le précieux bois brun sombre du grand buffet, de la longue table ovale et des nombreuses chaises qui l’entouraient contrastait avec les dalles de marbre blanc du sol. De belles tentures de velours vermillon encadraient chacune des cinq grandes fenêtres du mur de façade, tandis que sur le mur opposé, une large toile représentait une carte du monde connu, où figuraient les plus grandes villes et surtout, les routes commerciales. Aux quatre coins de la pièce, de magnifiques scabellons en chêne portaient de précieux vases en porcelaine venus du lointain empire Ur-zaka. Adossée au mur du fond, une imposante cheminée de marbre abritait un foyer où de chaleureuses flammes crépi-taient doucement, et un grand lustre de bronze finement tra-vaillé dispensait un éclairage généreux, tout comme les candé-labres disposés sur les deux commodes et le grand buffet.
Quand Borkán et sa famille entrèrent dans la pièce, le capi-taine Brenn, qui s’y trouvait déjà, s’empressa de venir les saluer. Il passa rapidement devant le sarghaï avant de s’incliner res-pectueusement face à Loria en faisant claquer bruyamment ses talons.
— Je suis le capitaine Brenn, commandant de la Légion royale à Tarkenn. Pour vous servir, Madame, dit-il solennelle-ment en lui baisant la main.
En se redressant, il lui lança un regard pétillant qui surprit l’épouse du sarghaï, la laissant sans voix. Puis il s’avança vers Gundar.
— Et toi, mon jeune ami, comment te nommes-tu ? Nous ne nous sommes point présentés, tout à l’heure, dans la cour.
— Je m’appelle Gundar, répondit timidement le jeune garçon, toujours impressionné par l’officier.
— Voilà un joli nom bien de chez nous, commenta le capi-taine. Eh bien, même si je ne suis pas ici chez moi, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue au comptoir et à Tarkenn, déclara-t-il avant de s’éloigner.
Borkán le considéra un instant d’un regard foudroyant que son épouse ne manqua pas de remarquer.
— Mon tendre époux serait-il jaloux ? le taquina-t-elle.
— Moi ? Jaloux de ce gringalet en costume de marionnette ? grommela le sarghaï.
— Gringalet ? Moi, je le trouve plutôt bien bâti et très élégant, rétorqua Loria.
Borkán préféra ne pas répondre à l’affectueuse provocation de son épouse et alla s’asseoir à la place que lui désignait Pélia. Loria s’installa près de lui et fit signe à Gundar de venir se pla-cer à côté d’elle. Elle tenait absolument à être entre son fils et son époux, car elle savait que leur connaissance des usages de la société et des règles de la bienséance était très sommaire, et qu’ils auraient besoin de son assistance pour ne pas se couvrir de ridicule.
Une fois tout le monde à table, Darek prit la parole pour ou-vrir le banquet :
— Mes chers amis, nous sommes réunis ce soir pour fêter le retour de ma fille, de son époux et de mon petit-fils adoré. Et ce n’est pas tout ! Nous avons également une autre raison de nous réjouir ce soir. Mais je vous réserve la surprise pour tout à l’heure. Pour l’instant, mangeons, mes amis !
Cette fois, Crélia avait eu le temps d’exprimer tout son art, et les plats qu’elle avait confectionnés étaient un véritable régal, tant pour les yeux que pour le palais. Les convives se délectè-rent tout au long du repas, les saveurs tantôt douces, tantôt épicées se succédant ou s’entremêlant dans une parfaite har-monie. Les mets étaient si délicieux que la pauvre Loria eut toutes les peines du monde à forcer discrètement son époux et son fils à respecter les convenances au lieu de vider leur assiette avant que Pélia eût fini de servir toute l’assemblée. Par leur parfum, certains plats rappelèrent à Gundar ses grands mo-ments culinaires avec son ami Zorán. Mais ce qui ravissait le jeune garçon par-dessus tout, c’était d’avoir Arnella juste en face de lui. Au début de la soirée, il avait d’abord été contrarié de ne pas être à côté d’elle. Mais il avait très vite compris l’avantage de la situation. Il pouvait en effet l’admirer tout à loisir et échanger de tendres regards avec elle.
Alors que Crélia s’apprêtait à faire servir le dessert, Darek s’adressa de nouveau à ses invités :
— Je sais que vous êtes tous impatients de goûter l’excellent gâteau que nous a préparé ma chère fille, mais avant, il est temps que je vous fasse la surprise que je vous ai promise avant le repas.
— Tout à fait, Maître Darek ! s’exclama Oldrek.
— Mes chers amis, reprit le marchand, j’ai l’immense joie de vous annoncer que ma douce Loria attend un enfant !
Cette nouvelle remplit tout le monde de joie, et tous félicitè-rent chaleureusement Borkán et son épouse.
— Et pour quand cet heureux événement est-il prévu ? de-manda le vieux Zoldar.
— Pour la fin de la saison du Feu, répondit Loria.
— Voilà qui est parfait, reprit-il. Vous pourrez ainsi passer les mauvaises saisons bien au chaud. Et je suis certain que votre père et votre sœur ne manqueront pas de vous dorloter dans un petit nid bien douillet.
— Vous avez mille fois raison, intervint Darek. À propos, mon ami Zoldar, n’auriez-vous pas une excellente histoire à nous raconter pour fêter cela ?
Le vieux conteur fit mine de réfléchir un instant en se cares-sant doucement la barbe, puis son regard fit lentement le tour de la pièce pour s’assurer que toute l’assemblée était suspendue à ses lèvres.
— J’ai justement une belle histoire sur la naissance et la re-naissance de l’empire, répondit-il. C’est un mélange de faits historiques et de prophéties. Mais je pense qu’il serait plus op-portun de vous la narrer sur un bon digestif, comme votre ex-cellente liqueur de prune, par exemple.
Tandis que Darek s’empressait de faire servir son fameux breuvage, Zoldar se leva, s’éclaircit la gorge et recula de quelques pas pour entamer son récit avec une attitude théâ-trale :
— Il y a bien longtemps, les dieux utilisèrent Dhar Kemeth, la Source de Vie du tout-puissant seigneur Sen Kemeth, pour se divertir. Ce faisant, ils engendrèrent d’horribles créatures qui terrifiaient les hommes. Pour qu’ils puissent se défendre contre ces monstres et pour empêcher ses frères de se servir à nou-veau de Dhar Kemeth, le grand seigneur de la Vie décida de re-mettre les pouvoirs des dieux aux hommes. En observant les peuples des hommes, il vit que seuls les Eldrìns faisaient preuve d’assez de sagesse et de raison pour disposer d’une telle puis-sance. Au lieu de conquérir de nombreuses terres, ils n’avaient fondé qu’une seule mais très belle cité : Ezeldrìn. Ils y vivaient en paix et avaient construit une vaste bibliothèque et une grande université pour y conserver et y enseigner toutes les connaissances de l’humanité. Sen Kemeth ordonna donc aux Eldrìns de lui consacrer leurs plus belles vierges et de construire un autel de cristal en son honneur. Pendant ce temps, il tailla six pierres dans le roc le plus dur et plaça en chacune d’elles les pouvoirs d’un des autres dieux.
Zoldar fit une pause pour avaler une gorgée de la délicieuse liqueur de prune de son hôte en prenant tout son temps pour attiser la curiosité des convives, puis il reprit :
— Le jour de son vingt-troisième anniversaire, la plus belle des vierges eldrìnes se présenta devant l’autel sacré, comme l’avait demandé le grand seigneur de la Vie. Celui-ci prit alors forme humaine sous les traits d’un jeune et beau chevalier et s’approcha de la jeune femme. Il lui demanda de tenir ses mains en coupe devant sa poitrine et, avec une grande délica-tesse, y déposa Dhar Kemeth, qui se mit aussitôt à luire d’une douce lumière rouge-orangé palpitante. Puis il sortit sa longue épée de son fourreau d’or, transperça la Source de Vie et d’un geste serein, enfonça sa lame jusqu’au cœur de la jeune femme, qui ferma lentement les yeux sans éprouver la moindre douleur.
Tandis qu’un murmure peiné et angoissé faisait le tour de la table, le vieux conteur but une nouvelle gorgée et prit un air grave pour faire monter la tension dans son auditoire pendant quelques secondes avant de poursuivre avec de grands gestes et le visage marqué par une expression dramatique :
— Une aveuglante lumière dorée jaillit alors de la Source de Vie et s’écoula le long de l’épée en un fantastique flot vivant, tel un serpent étincelant, pour envahir le sein de la belle et lui transmettre le Pouvoir de Vie ! Au contact de cette force vitale infinie, la jeune vierge rouvrit les yeux. Une grande béatitude et une profonde sérénité illuminaient son délicieux visage. Sen Kemeth lui sourit tendrement et retira doucement son épée.
Un long soupir de soulagement parcourut l’assemblée. Zol-dar en profita pour se rincer de nouveau la gorge avant de con-tinuer son histoire :
— Le tout-puissant seigneur de la Vie déposa délicatement son épée aux pieds de la jeune vierge, puis il lui passa autour du cou un collier tressé de fils d’or sur lequel il avait enfilé les six Pierres de Pouvoirs. Celles-ci se changèrent aussitôt en de su-blimes pierres précieuses brillant d’une douce lumière irisée. Le grand Sen Kemeth contempla un moment la très belle jeune femme, puis il lui ordonna de régner sur le Premier Monde, au nom de la paix, de la justice et de la liberté. En échange, il lui accorda un privilège exceptionnel : sa jeunesse et sa beauté se-raient préservées pendant tout son règne. C’est ainsi que na-quit l’empire eldrìn, et la première impératrice régna longtemps avec une extrême bonté sur tous les royaumes d’occident.
— C’était il y a si longtemps, commenta la jeune prêtresse Jalèna, l’air nostalgique.
— Nous ne sommes pas instruits comme nos prêtresses, dit Fulvek. Aujourd’hui, il n’y a plus d’empire. Comment cela se fait-il ? Que s’est-il passé ensuite ?
— C’est justement la suite de mon histoire, répondit Zoldar. Quand le tout-puissant Sen Kemeth estimait qu’une impératrice l’avait bien servi, il choisissait une autre vierge consacrée pour lui succéder sur le trône. La transmission du Pouvoir de Vie et du Collier se faisait sur l’Autel sacré, le jour des vingt-trois ans de la nouvelle impératrice. De nombreuses souveraines se suc-cédèrent ainsi sur le trône impérial pendant presque deux mil-lénaires. Hélas ! la jalousie des dieux et la soif de pouvoir des hommes mit fin à cette époque bénie. Les dieux incitèrent des mages corrompus à s’emparer du Collier de Pouvoirs. À leur tour, ces mages poussèrent leurs rois à se rebeller contre l’empire. Il s’ensuivit une guerre qui dura plus de cent-cinquante ans. Un jour, notre grand seigneur Sen Kemeth choisit une très belle vierge pour succéder à la douce et belle Ellora, qui régnait depuis trente ans. Elle s’appelait Sangara et venait tout juste d’avoir vingt-deux ans. Elle devait donc pa-tienter une année pour monter sur le trône. C’était la première fois que le grand seigneur de la Vie choisissait sa future impéra-trice aussi longtemps avant l’âge requis. Les sages du Grand Conseil eldrìn mirent à profit ce temps pour bien la préparer à diriger l’empire, car la situation était difficile, et la guerre fai-sait toujours rage, même si les mages corrompus commen-çaient à désespérer de parvenir un jour à leurs fins, tant l’impératrice Ellora défendait la liberté et la justice avec un cou-rage exemplaire. Malheureusement, peu de temps avant ses vingt-trois ans, le seigneur Sen Kemeth retira sa confiance à la belle Sangara et choisit une autre jeune vierge pour monter sur le trône. Sangara en fut profondément attristée et surtout, elle en conçut une haine terrible, non seulement à l’égard de notre grand seigneur de la Vie, mais aussi de l’empire tout entier. Pour se venger, elle rencontra en secret Kalandraj, le grand mage du royaume de Sémor. Elle lui proposa de lui remettre le Collier de l’impératrice en échange d’être couronnée reine d’Arkol une fois l’empire détruit. Inutile de vous dire, chers amis, que ce sorcier malfaisant s’empressa d’accepter cette al-léchante proposition. Il mit au point un plan de bataille avec les autres mages rebelles, et le moment venu, Sangara déroba le Collier de Pouvoirs et le lui remit. Kalandraj donna alors le si-gnal, et les ennemis de l’empire attaquèrent de concert.
Le vieux conteur fit encore une courte pause pour se faire servir un nouveau verre de liqueur et entretenir le suspense.
— Malgré la détermination et le courage de ses valeureux soldats, continua-t-il sur un ton grave, l’armée arkolène, bras armé de l’empire, se retrouva débordée. Tandis qu’au sud les troupes phargites de Naros, premier du nom, attaquaient la forteresse de Tor-Ragdenn, les armées dolraques du roi Thorg s’emparaient de toutes les places fortes du nord et même d’Ezeldrìn, la capitale impériale. L’empire était défait. Ellora dut s’enfuir et se cacher, et la jeune vierge qui devait lui succé-der perdit la vie dans la bataille. Les mages corrompus se dis-putèrent le Collier. Celui-ci fut brisé, les Pierres tombèrent cha-cune entre des mains différentes et personne ne parvint à ob-tenir la victoire. Les Arkolènes réussirent à négocier la paix avec les Phargites et les Dolraques, et ils retrouvèrent la totalité de leur territoire. Quant à Sangara, elle n’eut pas le royaume qu’elle espérait, et l’on n’entendit plus jamais parler d’elle. Au-jourd’hui, nous sommes en paix, mais cet équilibre est fragile, et les incidents aux frontières ne manquent pas. Si l’empire était restauré, tous les royaumes d’occident retrouveraient une paix solide et durable. Et c’est justement ce que nous annonce une prophétie très ancienne.
Un nouveau soupir de soulagement résonna dans la salle. Zoldar saisit l’occasion pour marquer une ultime pause, un peu plus longue, afin d’accroître l’impatience de son auditoire. Puis, après avoir vérifié d’un œil malicieux que l’attention de chacun était entièrement tournée vers lui, il reprit sa narration :
— La légende dit que cette prophétie a été dictée à un prêtre par le grand seigneur Sen Amrak lui-même. Je ne sais si cela est vrai, mais sachez, mes amis, qu’elle avait prédit les tra-giques événements que je viens de vous narrer. Mais ce n’est pas tout : elle nous apprend aussi qu’un jour un enfant viendra au monde avec la marque de notre grand seigneur Sen Kemeth. Il sera son champion pour terrasser à tout jamais les forces des dieux rebelles, et il réunira de nouveau tous les Pouvoirs entre les mains d’une nouvelle impératrice.
Le capitaine Brenn se tourna alors vers le vieux conteur, l’air amusé.
— Dis-moi, cher vieil homme, dit-il, n’est-ce pas la prophétie des Sept Pouvoirs dont tu nous parles là ?
— Quelle érudition, cher Capitaine ! répondit Zoldar. De nos jours, peu de gens connaissent cette prophétie. Je me demande même combien se souviennent encore de l’histoire de l’empire. Ce sont maintenant près de cinq siècles qui nous séparent de ces tristes événements… D’ailleurs, comment se fait-il que vous connaissiez ce texte si ancien ?
— Figurez-vous que je suis, moi aussi, passionné par notre histoire. Lorsque je servais dans la Légion royale à Osgarenn, j’avais le privilège de pouvoir me rendre régulièrement à la bi-bliothèque royale. On y trouve de nombreuses copies de précieux manuscrits de la Grande Bibliothèque d’Ezeldrìn. Et parmi ces copies, il y a précisément cette prophétie. J’adore ce texte, car il nous redonne de l’espoir, et avec cet espoir, nous rebâtirons la grandeur de notre glorieux passé.
— Nobles et belles paroles, reprit Zoldar. J’admire votre foi, Capitaine. Puissent les dieux vous entendre et insuffler cette ardeur dans le cœur de tous les hommes.
— Que notre grand seigneur Sen Kemeth soit béni pour ses bienfaits et qu’il nous révèle bientôt l’Élu, déclara solennelle-ment la jeune prêtresse Horalia en inclinant la tête et en joi-gnant les mains en signe de prière.
Toute l’assemblée l’imita aussitôt, puis Darek proposa à tous les convives de passer dans le grand salon, où le vieux Zoldar raconta encore quelques histoires captivantes pour divertir le brave marchand et ses hôtes.
Le lendemain matin, Gundar fut réveillé assez tôt par la douce voix de sa mère :
— Lève-toi tout de suite, si tu veux pouvoir passer un peu de temps avec ton père avant son départ.
Gundar bondit aussitôt de son lit et se précipita dans l’escalier tout en enfilant sommairement sa tunique. Il fit un rapide détour par les cuisines et s’empara d’une miche de pain encore toute chaude avant de débouler dans la cour. Darek, Korenn et Arnella étaient déjà là, à côté de Borkán, qui était occupé à charger des marchandises sur son cheval de bât.
— Ah ! tu tombes bien, fiston, lui dit le sarghaï. Aide-moi à charger ces sacs.
— Paaï, pourquoi tu pars déjà ? demanda le jeune garçon, la mine attristée.
— Tu sais bien que je dois retrouver notre clan dans le nord pour les affaires. Et si je veux être là quand ta mère mettra le bébé au monde, je ne dois pas prendre de retard.
— Voyons ! intervint Darek, soyez raisonnable, Seigneur Borkán. Vous savez très bien que votre frère saura faire de très bonnes affaires. Quant à ces marchandises, je peux vous en offrir un très bon prix.
— Sans vouloir vous offenser, Maître Darek, ce n’est pas à vous que je vais apprendre comment fonctionnent les affaires. J’ai des clients et des fournisseurs fidèles à traiter avec le plus grand soin à Galarenn. Et puis, vous savez bien que je ne peux pas rester ici à ne rien faire pendant plusieurs lunes.
— C’est bien vrai, ajouta Loria, qui venait de les rejoindre. Tu finirais par tourner en rond comme un ours en cage et tu de-viendrais vite insupportable.
Le sarghaï se retourna en souriant et embrassa tendrement son épouse. Puis il prit Gundar dans ses bras et le serra très fort contre lui.
— Veille sur ta mère pendant mon absence, mon garçon. Je sais que je peux compter sur toi, et que rien ne peut lui arriver avec toi à ses côtés.
Le jeune garçon acquiesça d’un signe de tête. Borkán le repo-sa au sol et enfourcha sa monture. Il salua Darek et talonna sa jument, qui se mit en route d’un pas tranquille, suivie par le cheval de bât. Gundar ne quitta pas son père des yeux jusqu’à ce qu’il fût sorti de la grande cour, puis il se retourna, la tête basse. Voyant son air mélancolique, Arnella s’avança et lui passa un bras autour des épaules.
— Tu es triste de voir ton père partir, n’est-ce pas ? lui dit-elle d’une voix extrêmement douce.
C’était la première fois que la jeune fille lui parlait ainsi et qu’elle le touchait aussi affectueusement. Gundar en fut tout ébranlé. Il ne savait que dire ni que faire, tiraillé entre son désir intense de se serrer contre elle et sa fierté de futur sarghaï, qui lui interdisait toute manifestation de faiblesse, surtout devant une fille. Après un instant d’hésitation, il se ressaisit.
— Ne t’inquiète pas, tout va bien. J’ai l’habitude, tu sais. Mon père part souvent.
En réalité, le sarghaï ne l’avait jamais quitté pour une aussi longue durée ni pour une destination si lointaine. Gundar en avait la gorge serrée, mais il était satisfait d’avoir su maîtriser ses émotions pour n’en rien laisser paraître. En même temps, il était frustré de perdre ainsi une superbe occasion de se faire consoler par la belle Arnella. Décidément, sa mère avait encore une fois raison : devenir sarghaï était vraiment très éprouvant !
— J’aime mieux ça, reprit la fille de l’intendant, sur un ton plus habituel, feignant de croire le fils du sarghaï pour ne pas le vexer. Au fait, qu’est-ce que c’est que cette histoire de lunes, dont ton père a parlé tout à l’heure ?
— C’est notre calendrier. Chez vous, on compte en septaines et en saisons. Nous, nous comptons en lunes.
— Mais c’est impossible ! s’exclama la jeune fille, sidérée. La Lune, il n’y en a qu’une ! On ne peut pas en compter plusieurs.
Gundar éclata de rire. Trop heureux de pouvoir lui montrer son savoir, il l’emmena avec lui pour lui expliquer la mesure du temps chez les Holtaráns.
Durant les deux septaines qui suivirent, Gundar et ses cama-rades passèrent toutes leurs journées à l’extérieur pour profiter des derniers beaux jours avant l’arrivée du froid et du mauvais temps. Tantôt les valeureux chevaliers s’affrontaient courageu-sement au bord de la grande route pour les beaux yeux de leur belle princesse, tantôt ils partaient explorer les petites collines de rocaille à l’ouest et au sud du domaine. Un jour où ils s’étaient aventurés un peu plus loin qu’à l’accoutumée, ils s’arrêtèrent en haut d’une colline qui surplombait la ville de Tarkenn, flanquée du fort de la Légion royale. Tandis que ses camarades observaient le va-et-vient des chariots de mar-chands sur la route, Vorenn remarqua une petite maison en pierres sèches perchée au sommet de la colline voisine. Boltar décida d’aller y jeter un coup d’œil. Ne sachant pas qui pouvait l’occuper, les enfants s’approchèrent prudemment en se dissi-mulant dans le maquis. Ils s’arrêtèrent à une cinquantaine de pas de la maison pour voir s’il y avait quelqu’un, car l’espace qu’il leur restait à parcourir était à découvert. N’entendant au-cun bruit et ne discernant aucun mouvement aux alentours, Gundar s’avança vers la vieille bâtisse. En présence d’Arnella, il était hors de question de laisser l’un de ses camarades braver le danger avant lui ! Il s’approcha d’une des fenêtres et jeta un œil à l’intérieur. Ne voyant personne, il fit signe au reste de la bande de le rejoindre et poussa doucement la porte d’entrée, qui n’était pas verrouillée. Le grincement des gonds rouillés au-raient pu réveiller une armée. Le fils du sarghaï en eu la chair de poule, mais cette situation excitante était l’occasion rêvée de prouver sa valeur. Il entra donc dans l’unique pièce qui consti-tuait le rez-de-chaussée. Tout était propre et bien rangé. Une dizaine de beaux livres, assez volumineux pour la plupart, étaient posés sur la table.
— Je me demande à qui peut bien appartenir cette maison, dit Vorenn.
— C’est peut-être un berger, suggéra Toblek.
— Tu as déjà vu un berger lire des livres comme ça ? lui lança Boltar sur un ton méprisant.
Gundar s’approcha de la table, ouvrit un gros livre rouge et commença à le feuilleter doucement. C’était un beau manuscrit calligraphié avec soin et illustré de dessins de dragons.
— Tu sais lire ? demanda Arnella, admirative.
— Bien sûr ! répondit le jeune garçon, fier comme un coq. Maaï me donne souvent des leçons d’écriture et de lecture. Elle dit que c’est très important.
— C’est formidable ! répondit-elle. Tu peux me dire ce que ra-conte ce livre, alors ?
— Euh… non. Je ne reconnais aucun mot. Je ne connais même pas ces lettres. Il doit être dans une autre langue.
— C’est vraiment bizarre, dit Boltar. Il y a donc un étranger qui vit ici ? On devrait peut-être aller voir en haut…
Drek se précipita vers l’escalier, mais Gundar le devança et fut le premier sur les marches.
— C’est peut-être dangereux. On ne sait pas ce qu’il y a là-haut. Laisse-moi passer devant, déclara-t-il en bombant osten-siblement le torse.
Le jeune garçon monta d’un pas feutré, comme pour appro-cher un troupeau de chevaux sauvages, un doigt sur la bouche pour signifier à ses compagnons de ne pas faire de bruit. Arrivé en haut, il s’avança jusqu’à la porte de ce qui devait être une chambre. À l’instant où il allait mettre la main sur la poignée, la porte s’ouvrit brutalement. Gundar recula d’un bond en poussant un cri de peur et de surprise.
— Oncle Zol ! Qu’est-ce que tu fais là ? s’écria-t-il.
— C’est plutôt à moi de te poser… que dis-je… de vous poser cette question, rétorqua le vieil homme en jetant un regard me-naçant sur le petit groupe au pied de l’escalier.
— On se promenait, on a vu la maison et on est entrés pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur et à qui elle était, répondit in-génument Arnella.
— Ah ! oui ! Bien sûr ! Il est tout à fait normal, quand on se balade, de rentrer comme ça, chez les gens, sans frapper à la porte ! répliqua Zoldar en haussant fortement la voix tout en dévalant les marches quatre à quatre.
La pauvre Arnella se recroquevilla sur elle-même et recula d’un pas. N’écoutant que son cœur, Gundar vola à son secours et s’interposa.
— Elle n’y est pour rien, Oncle Zol ! s’exclama-t-il. C’est moi qui suis entré le premier. On croyait que la maison était aban-donnée.
— Noble attitude de ta part, mon jeune ami, que de prendre la défense de cette belle enfant. Mais cela ne la sauvera pas ! Et les autres non plus ! Je vais tous vous punir ! gronda le vieux conteur, les poings sur les hanches et le regard féroce.
Les enfants étaient pétrifiés. Zoldar les fixa longuement dans les yeux l’un après l’autre, puis il éclata d’un rire jovial et amical.
— Ah ! Ah ! je vous ai bien eus, bande de chenapans ! s’esclaffa-t-il. Allons ! N’ayez crainte, je ne suis pas fâché. Je voulais juste vous faire un peu peur et vous montrer votre im-prudence, car vous auriez pu tomber réellement sur quelqu’un de mal intentionné.
Après avoir échangé un dernier regard interrogateur et hési-tant, les enfants éclatèrent de rire à leur tour.
— De toute façon, continua le vieil homme, je ne peux pas vraiment vous blâmer, puisque j’ai fait la même chose que vous il n’y a pas si longtemps. Et comme cette maison était aban-donnée, je me suis dit qu’elle serait toujours plus spacieuse et surtout moins onéreuse qu’une chambre chez Oldrek. Je m’y suis donc installé après quelques menues réparations et un bon nettoyage. Et puis, si jamais le propriétaire revient, je retourne-rai à l’auberge, et il récupérera une maison bien entretenue.
— Dis, Oncle Zol : ils sont à toi, ces livres ? s’enquit Boltar, revenant à leur préoccupation initiale.
— Tout à fait, répondit le vieux conteur.
— Qu’est-ce que tu fais avec ? continua le fils de l’aubergiste.
— Eh bien, vois-tu, pour pouvoir raconter de nombreuses histoires, il faut d’abord les apprendre.
— Mais comment tu fais ? Il y a des livres qui ne sont pas dans notre langue.
— Comment le sais-tu ? Sais-tu lire ? questionna à son tour le vieil homme.
— Moi, non, mais Gundar, oui. Il a regardé le gros livre rouge et il a dit qu’il était écrit dans une langue étrangère.
— Ainsi donc, tu sais lire ? reprit Zoldar en se tournant vers le fils du sarghaï.
— Juste un peu, répondit celui-ci. C’est Maaï qui me donne des leçons.
— C’est très bien ça ! Tu as beaucoup de chance d’avoir une mère qui t’enseigne son précieux savoir.
— Au fait, Oncle Zol, intervint de nouveau Boltar, pourquoi il y a des dragons dans le gros livre rouge ?
— Décidément, j’ai l’impression que ce livre t’intrigue beau-coup, dit le vieil homme. Pour tout te dire, ce livre est écrit en ancien eldrìn et parle des oshibens, les maîtres-dragons de l’empire Urzaka.
— Les maîtres-dragons…, répéta Toblek, les yeux écarquillés et la lèvre pendante.
— Les dragons, ça existe pour de vrai ? demanda Drek.
— Il y a encore quelques dragons qui vivent là-bas, mais ici, il n’y en a plus depuis très longtemps. Les hommes les ont chas-sés.
— C’est où, Urzaka ? s’enquit Gundar.
— C’est un pays très loin d’ici, à l’est. Bon. Les enfants, j’ai encore beaucoup de choses à faire. Je n’ai pas le temps de vous donner davantage d’explications aujourd’hui, mais revenez me voir un autre jour. Je me ferai un plaisir de vous raconter toute l’histoire des maîtres-dragons.
Les enfants se dirigèrent alors vers la porte, mais au mo-ment de sortir, Gundar s’arrêta et se retourna pour une der-nière question :
— Oncle Zol, l’histoire que tu nous as racontée l’autre jour, avec l’impératrice, elle est vraie ?
— Oui. L’histoire de l’empire t’intéresse-t-elle ?
— Je me demandais ce qui était arrivé à la femme qui devait devenir impératrice.
— Tu parles de Sangara ? Comme je l’ai dit dans l’histoire, les Pierres de Pouvoirs ont été dispersées, et les mages rebelles n’ont pas réussi à conquérir tous les royaumes. Sangara n’a donc rien obtenu en échange de sa trahison. Elle s’est proba-blement enfuie, et personne n’a plus jamais entendu parler d’elle. Mais dis-moi, comment se fait-il que tu te préoccupes ainsi de son sort et que tu ne te demandes pas ce qu’il est adve-nu de l’impératrice Ellora ?
— C’est que… je… je trouve que c’est très triste et que c’est pas juste pour Sangara. Voilà. Pourquoi Sen Kemeth l’a rejetée ?
— C’est curieux que tu me dises cela, lui répondit doucement Zoldar. Figure-toi que je ressens cela, moi aussi. Nous devons bien être les seuls, car chaque fois que je raconte cette histoire, personne ne se soucie d’elle, et quand quelqu’un s’en inquiète, c’est plutôt pour savoir comment on l’a punie.
Le regard du vieux conteur devint soudain mélancolique. Il resta ainsi quelques instants, comme perdu dans de tristes pen-sées, puis il se ressaisit.
— Ne te méprends quand même pas sur ce que je viens de te dire, mon jeune ami. Ce qui lui est arrivé est bien triste, en effet, mais cela n’excuse pas ses actes. Ce qu’elle a fait était très mal, et voilà maintenant près de cinq-cents ans que les royaumes d’occident sont désunis par sa faute. Bien. Maintenant, il est temps de rentrer chez toi. Quant à moi, il faut que je révise mes histoires pour ce soir et que je prépare ma mise en scène. Ol-drek a beaucoup de clients aujourd’hui, et je dois être à la hau-teur de mon public. Je reprendrai volontiers cette conversation avec toi une autre fois. C’est promis.
— Juste une question, encore, Oncle Zol, dit Gundar. Com-ment fais-tu pour lire le livre sur les dragons s’il est en… eld… eldrìn, c’est ça ?
— En ancien eldrìn, en effet. Eh bien, parce que je connais cette langue, tout simplement.
— Où tu l’as apprise ? demanda Arnella, qui attendait le fils du sarghaï.
— C’est un peu long à expliquer, et je n’ai pas le temps au-jourd’hui. Je vous raconterai tout ça plus tard, mais pour l’instant, soyez gentils, rentrez vite, répliqua Zoldar.
Le vieil homme referma la porte derrière Gundar, et les en-fants s’en retournèrent gaiement au domaine en gambadant comme s’ils chevauchaient de puissants dragons.

Chapitre IV

Un nouvel associé
Tandis que dehors le ciel plombé déversait une pluie froide et pénétrante depuis plus de trois jours, les enfants étaient instal-lés bien au chaud dans la salle de banquets du domaine, réamé-nagée de manière à ce qu’ils puissent suivre les cours dispensés par le vieux Zoldar. Quand son petit-fils lui avait dit que le vieux conteur possédait des beaux livres et qu’il connaissait des langues étrangères, Darek avait aussitôt proposé au vieil homme de venir enseigner son savoir à tous les enfants du comptoir. Pour lui, l’éducation et la connaissance étaient des trésors inestimables auxquels tous les enfants devaient avoir droit. Partageant le même point de vue, Zoldar avait accepté sans la moindre hésitation, d’autant que le confortable revenu que Darek lui proposait en échange de ses services venait à point nommé. Avec la saison froide et le mauvais temps, la fré-quentation du comptoir, et donc de l’auberge d’Oldrek, avait sensiblement diminué, et cela se faisait cruellement sentir dans la bourse du pauvre vieux conteur.
Le fils du sarghaï et ses camarades se retrouvaient donc quatre jours par septaine pour profiter de l’enseignement de leur Oncle Zol. La lecture était la leçon préférée de Gundar. Comme il savait déjà un peu lire, Zoldar l’avait chargé d’assister les autres. Le jeune garçon était particulièrement fier de montrer ainsi son savoir, mais ce qu’il adorait par-dessus tout, c’était prendre la main d’Arnella pour l’aider à suivre les lignes et les mots. La sensation de sa douce petite menotte dans la sienne le mettait en émoi, et il sentait son cœur chavirer chaque fois qu’elle le gratifiait d’un de ses regards de velours agrémenté d’un petit sourire au charme irrésistible. Malheureu-sement pour lui, ce jour-là, le vieux conteur avait choisi de leur faire travailler le calcul, et ça, Gundar n’aimait pas du tout ! Cependant, il savait qu’un bon sarghaï se devait de maîtriser les chiffres pour mener rondement ses affaires. Il prêta donc une grande attention aux explications de Zoldar et travailla de manière très appliquée pour obtenir de bons résultats. Ses ca-marades l’imitèrent et ils réussirent tous brillamment leurs exercices. Même Toblek triompha des redoutables additions avec lesquelles le vieux conteur l’avait défié. Très satisfait de ses élèves, le vieil homme décida de les récompenser.
— Comme vous avez très bien travaillé, annonça-t-il, je vais vous raconter l’histoire des maîtres-dragons de l’empire Ur-zaka, comme je vous l’ai promis le jour où vous êtes venus visi-ter mon humble demeure.
— Oh ! oui ! Merci, Oncle Zol ! s’écrièrent en chœur les en-fants en se redressant sur leur chaise, les yeux brillants d’excitation.
Le vieux conteur les fit asseoir en demi-cercle devant lui, puis il s’éclaircit la gorge et entama sa narration :
— Il y a bien longtemps, de nombreux dragons vivaient dans tous les royaumes de l’ouest. Ces puissantes et magnifiques créatures dominaient les cieux et cohabitaient pacifiquement avec les hommes. Même s’il était vivement déconseillé de les approcher, certains hommes téméraires, fascinés par leur force et leur beauté, décidèrent de les dompter. Nombre d’entre eux le payèrent de leur vie, mais quelques-uns, plus sages et plus res-pectueux que les autres, parvinrent à les amadouer. Les pre-miers maîtres-dragons étaient nés. Ils pouvaient traverser le monde en chevauchant leur puissante monture. Un maître-dragon ne pouvait avoir qu’un seul dragon, et chaque dragon n’avait qu’un seul maître. Et les deux étaient unis pour la vie.
— Ça ressemble à quoi, un dragon ? demanda Toblek.
— Leur corps tout entier est couvert d’écailles. Leurs quatre pattes sont munies de terribles griffes tranchantes, et leur longue queue se termine par une pointe acérée qui peut trans-percer le roc.
Le vieux conteur joignait si admirablement le geste à la pa-role, que les enfants sursautèrent d’effroi lorsqu’il imita les serres du dragon en dressant ses mains et en recourbant ses doigts noueux vers eux. Ravi de son effet, Zoldar continua sa terrifiante description :
— Quant à leur tête, mes amis, elle est aussi superbe qu’effrayante ! Une formidable tête de reptile, avec de grands yeux rouges flamboyants et une immense gueule garnie de dents prodigieuses, aiguisées comme des couteaux. Certains dragons ont aussi deux grandes cornes recourbées au sommet du crâne. Et puis surtout…
Zoldar marqua une pause stratégique en jetant un long re-gard circulaire à son jeune auditoire pour faire monter la ten-sion.
— Raconte-nous ! Oncle Zol ! s’impatienta Drek.
— Les dragons crachent du feu ! souffla le vieil homme en se penchant vers les enfants, qui poussèrent un cri de frayeur en bondissant sur leur chaise.
— Du feu ? s’écria Arnella.
— Oui, belle enfant. Du feu !
— Comment font-ils ? s’étonna Boltar.
— Ce sont des créatures magiques, dit Zoldar.
Gundar haussa un sourcil et fit une petite grimace, mais il ne dit rien.
— Et c’est grand comment, un dragon ? questionna de nou-veau Toblek.
— Il y en a de différentes tailles. Mais sachez que le plus petit d’entre eux est déjà assez grand et assez fort pour ne faire qu’une bouchée d’un chevalier en armure !
Les enfants poussèrent un nouveau cri d’épouvante et de dé-goût.
— Mais ils ne le font que si on les dérange, les rassura le vieil homme. Les dragons ne sont pas méchants. Ce sont simple-ment des prédateurs puissants qui défendent jalousement leur territoire.
— Pourquoi on les a tués, alors ? s’enquit Gundar.
— À cause de la folie d’un homme, répondit d’un air triste le vieux conteur. Un jour, avant même la fondation de l’empire eldrìn, certains dieux devinrent jaloux de tous les êtres vivants que notre tout-puissant seigneur Sen Kemeth avait enfantés. Ils décidèrent donc d’engendrer leurs propres créatures. Mal-heureusement, ils ne parvinrent à produire que des monstres qui se répandirent partout à travers le Premier Monde, semant la terreur dans tous les royaumes. Pour se défendre, les hommes entreprirent de massacrer ces horribles créatures. C’est alors qu’un roi fou décréta qu’il fallait également exter-miner les dragons, prétendant qu’ils étaient, eux aussi, des êtres malfaisants créés par les dieux rebelles. Il ordonna à quelques maîtres-dragons de l’aider dans son ignoble entre-prise et ensemble, ils réussirent à tuer tous les dragons, sauf quelques-uns, qui s’enfuirent vers l’empire Urzaka. Accablés de remords, les maîtres-dragons qui avaient aidé le roi fou décidè-rent de les rejoindre. Bien plus sage que les rois d’occident, l’empereur d’Urzaka les accueillit avec bienveillance et les invita à enseigner leur art. Voilà pourquoi, aujourd’hui, il ne reste plus que quelques dragons et leurs maîtres dans ce lointain empire.
— Comme c’est triste, dit Arnella en reniflant, une petite larme lui perlant au coin de l’œil.
— Comment tu as appris cette histoire, Oncle Zol ? C’est marqué dans ton gros livre rouge ? demanda Boltar.
— Oui, en effet. Tout est écrit dans ce livre.
— Mais comment tu connais cette langue ? reprit Gundar.
— En fait, pour tout vous dire, je suis né à Ezeldrìn, déclara le vieux conteur. Et par chance, c’est dans cette ville que se trouvent la plus grande université et la plus grande bibliothèque du monde. On les appelle d’ailleurs la Grande Université et la Grande Bibliothèque. Comme j’avais de bonnes dispositions pour apprendre et que je voulais tout savoir sur tout, j’ai suivi les cours de l’université. Et grâce à la bibliothèque, j’avais à portée de main une quantité inimaginable de livres. J’y ai ap-pris énormément de choses.
— Tu es un Eldrìn ? dit Arnella, la lèvre pendante.
— Oui, en effet, répondit Zoldar avec un sourire amusé. Est-ce donc si extraordinaire que cela ?
— Non… C’est juste que… je ne pensais pas…
— Tu pourrais nous emmener à Ezeldrìn, un jour ? intervint Gundar.
— Pourquoi pas. Mais il faut le mériter. Si vous travaillez bien et que vous suivez mes leçons avec assiduité, je…
À ce moment, la porte s’ouvrit doucement. Darek entra dans la pièce et s’avança.
— Mon cher Zoldar, votre ami Bolgarán vient d’arriver. Il nous attend au grand salon. Suivez-moi, je vous prie. Vous re-prendrez votre leçon une autre fois.
Zoldar libéra ses élèves, puis les deux hommes sortirent de la pièce. Intrigué par le nom à consonance holtaráne que venait de prononcer son grand-père, Gundar leur emboîta le pas en compagnie d’Arnella. Quand ils arrivèrent dans le grand salon, Zoldar et son ami Bolgarán se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, manifestement très heureux de se retrouver. L’homme était assez grand et avait effectivement les yeux sombres et les longs cheveux noirs et lisses des Holtaráns. Il portait une fine moustache soigneusement taillée, comme celle de Borkán. En revanche, il était vêtu à la mode arkolène. Ses vêtements sem-blaient d’ailleurs de grande qualité. Sa tunique, son pantalon et ses bottes étaient assorties avec goût, et le grand manteau qu’il venait de confier à Pélia était confectionné dans un très beau cuir de bison des steppes. Au moment où les trois hommes s’installèrent dans les confortables fauteuils du salon, Darek remarqua la présence des deux enfants.
— Qu’est-ce que vous faites là ? leur lança-t-il sur un ton de reproches qu’il n’avait pas l’habitude d’employer. Il ne me semble pas vous avoir autorisés à vous mêler des conversations des grandes personnes !
Gundar et Arnella se regardèrent puis baissèrent la tête, l’air penauds, sans trop savoir que répondre.
— Bon. Allez vous asseoir sur une banquette et soyez sages et silencieux. Je ne veux rien entendre.
Les enfants ne se firent pas prier et obtempérèrent immédia-tement sans émettre le moindre son.
— Revenons à nos affaires, reprit Darek. Mon cher Bolgarán, je suis très honoré de rencontrer enfin l’homme d’affaires dont mon ami Zoldar a tant vanté les talents de négociateur hors pair.
— Tout l’honneur est pour moi, Maître Darek, répondit le marchand. Votre réputation n’est plus à faire et dépasse large-ment les frontières du royaume d’Arkol. Mais dites-moi un peu, avant de parler affaires : ce jeune garçon avec ses longs che-veux noirs, ne serait-il pas d’origine holtaráne, par hasard ?
— C’est mon petit-fils, Gundar, répondit Darek. Son père est le sarghaï d’un clan de Holtaráns du sud.
— Je connais presque tous les sarghaïs du sud. Comment s’appelle-t-il ?
— Borkán.
— Voilà qui est extraordinaire ! s’exclama Bolgarán. Je le connais très bien. Nous avons mené pas mal de négociations ensemble. Ah ! Ce sacré Borkán ! Mais alors, il est chez vous en ce moment ? Pourrais-je le voir après notre entretien ?
— Hélas ! mon cher ami, puisque vous le connaissez bien, vous savez qu’il ne tient pas en place. Il est reparti depuis un moment pour le nord et devrait être de retour prochainement pour l’accouchement de son épouse.
— En voilà une excellente nouvelle ! Ainsi, cette merveilleuse Loria est enceinte… Il faut absolument que je lui présente mes hommages, cher Maître Darek.
— Vous aurez très bientôt tout le loisir de la saluer, car je n’ai pas l’intention de vous laisser partir aussi vite. Je comptais vous proposer mon hospitalité au moins pendant quelques jours pour mettre au point tous les détails de notre nouveau partenariat.
— Partenariat ? Que voulez-vous dire ? s’enquit Bolgarán, les yeux soudain brillants de curiosité.
— Comme vous l’avez si bien dit, je suis connu un peu par-tout pour mes qualités de négociateur. Mais le temps passe. Je ne suis plus tout jeune et…
— Ah ! Ne me faites pas croire que vous ne savez plus d’où vient le vent lorsqu’il porte l’odeur d’une affaire juteuse.
— Non, non. Je pense bien être toujours le meilleur sur ce terrain. Mais, comme vous le savez aussi bien que moi, pour obtenir le meilleur prix, il faut limiter les intermédiaires. Et aujourd’hui, je ne suis plus capable de faire de longs déplace-ments pour négocier moi-même les contrats. Quant à ma répu-tation, elle n’est pas toujours un avantage. Les clients se mé-fient parfois et préfèrent traiter avec d’autres, qu’ils pourront plus aisément amadouer.
— Et qu’attendez-vous de moi exactement ? Que je cours aux quatre coins du monde pour conclure des contrats en votre nom ?
— Précisément. Bien entendu, vous toucherez un pourcen-tage substantiel.
— Dans ce cas, je ne serais qu’un intermédiaire. Ne disiez-vous pas à l’instant qu’il faut en limiter le nombre ? Et puis, pourquoi est-ce que je ne négocierais pas ces affaires pour mon propre compte ?
— Parce que vous serez mon associé. Non seulement vous toucherez une commission sur les affaires que vous aurez négo-ciées pour moi, mais en plus, je vous reverserai une part de l’ensemble de mes bénéfices.
Le comptoir de Darek étant sans conteste le plus rentable de tout le royaume, Bolgarán en resta coi un instant, mais l’homme d’affaires avisé qu’il était reprit bien vite ses esprits.
— Je vois. Mais vous, qu’avez-vous à gagner dans tout cela ? demanda-t-il en se caressant doucement la moustache et en plissant les yeux d’un air suspicieux.
— Comme vous le voyez, expliqua Darek en montrant les dé-corations du salon d’un grand geste circulaire de la main, mes affaires sont florissantes. Mais les affaires les plus juteuses sont justement celles que je vais négocier à l’autre bout du monde pour obtenir de grandes quantités de marchandises rares ou exotiques au meilleur prix. Si je perds ces marchés, le comptoir ne vaudra même plus le tiers de ce qu’il représente aujourd’hui. Et tôt ou tard, ces contrats fileront entre les pattes de concurrents rusés de votre trempe. Je préfère donc les con-fier moi-même au meilleur d’entre eux et en faire mon allié. Ainsi, nous serons gagnants tous les deux.
— Ne croyez pas m’influencer par la flatterie, Maître Darek, répliqua Bolgarán. De toute façon, il ne vous est point néces-saire de m’amadouer. Ce serait pure folie de ma part que de refuser une telle offre.
— Rassurez-vous mon cher Bolgarán, je ne cherche pas à vous influencer et encore moins à vous flatter, rétorqua Darek. Pour être franc avec vous, je connaissais aussi un peu votre réputation avant que mon ami Zoldar ne me parle de vous.
— Sacré vieux renard ! J’aurais dû m’en douter ! s’exclama Bolgarán. Eh bien, Maître Darek, marché conclu ! poursuivit-il en empoignant chaleureusement la main du gros marchand rougeaud.

Chapitre V

Lurán
Un beau temps froid et sec avait chassé la pluie et le vent de-puis quelques septaines, comme c’était pratiquement toujours le cas à la saison du Feu dans la région. Chaque jour, Gundar et ses camarades se livraient de belles batailles de boules de neige. Il faut dire que les bourrasques de la saison de l’Ombre leur avaient fourni d’inépuisables munitions. Après quoi, ils ren-traient et allaient retrouver leur ami Zoldar pour se réchauffer en écoutant une de ses innombrables histoires de dragons, de sorcières ou de héros volant au secours de jolies princesses. Les enfants en profitaient très souvent, car le vieux conteur logeait sur place. Darek lui avait réservé un appartement confortable jusqu’au retour des beaux jours pour lui éviter d’affronter la pluie, la neige et le froid sur la route. Le soir, le vieux conteur partageait même le repas avec Darek et sa famille. Korenn, son épouse et Arnella étaient très souvent des leurs également, pour le plus grand plaisir de Gundar, qui se plaçait toujours en bout de table face à la belle jeune fille. La vie au comptoir s’écoulait ainsi paisiblement dans le plus grand bonheur. Malgré tout, une inquiétude sourde commençait à tarauder Loria : Borkán n’était toujours pas de retour alors qu’il avait promis d’être là bien à temps pour l’accouchement, qui était maintenant immi-nent.
Le jour de Sen Rel, alors que tout le royaume fêtait la nou-velle année quinze-mille-deux-cent-soixante-quatre de la Créa-tion, Loria mit au monde un superbe garçon. Sa sœur et la ser-vante Pélia l’avaient assistée pour l’accouchement, qui s’était très bien déroulé. Dès que Crélia sortit de la chambre pour an-noncer la naissance de Lurán, Darek se précipita auprès de sa fille. Le bébé, que Pélia avait déjà lavé et emmailloté, était con-fortablement blotti contre la poitrine de sa mère. Quand son père lui prit la main, Loria fondit en larmes. Des larmes de joie auxquelles se mêlaient celles du chagrin causé par l’absence de son époux.
— Oh ! Père ! sanglota-t-elle. Pourquoi Borkán n’est-il pas là pour admirer son fils ? Que lui est-il donc arrivé ?
— Voyons ! ne te fais pas tant de soucis, lui dit doucement Darek. Tu sais que pour faire de bonnes affaires, il faut souvent plus de temps que prévu.
— Arrête, Père, répliqua-t-elle. Depuis plusieurs jours, tu es-saies par tous les moyens de me rassurer, et je t’en suis recon-naissante. Mais tu connais Borkán aussi bien que moi. Tu sais très bien qu’il n’aurait jamais fait passer aucune affaire avant sa famille. Il a donc forcément dû lui arriver quelque chose.
— Oui, c’est vrai. Mais ce n’est pas forcément grave. Tiens ! Pas plus tard qu’hier, j’ai reçu une lettre d’un fournisseur de Galarenn. Il me dit que mes marchandises auront du retard, car il y a beaucoup de neige cette année.
— Tu as sans doute raison, acquiesça timidement Loria en séchant ses larmes.
À ce moment, Crélia entra avec Gundar, qui piaffait d’impatience de découvrir son petit frère.
— Mon fils, je te présente ton frère Lurán, lui dit Loria.
Gundar hésita. Il mourait d’envie de s’approcher du bébé pour le voir, et en même temps, il se sentait comme paralysé de peur de faire quelque chose de mal ou de ne pas savoir com-ment se comporter avec son petit frère.
— Allons ! viens, n’aie pas peur. Viens voir comme il est ma-gnifique, dit Loria.
Le jeune garçon s’approcha timidement et écarta maladroi-tement la couverture pour voir le nourrisson. Il l’observa ainsi un moment, l’air à la fois étonné et émerveillé.
— Pourquoi il a les yeux bleus ? finit-il par demander, visi-blement très intrigué.
— Les yeux de tous les bébés sont ainsi, lui expliqua sa mère. Mais ils deviendront bientôt noirs comme les tiens et ceux de ton père.
Surpris par cette explication pour le moins insolite, Gundar resta un instant perplexe, puis il inspecta son petit frère sous tous les angles à la recherche d’une quelconque partie du corps pouvant présenter une autre particularité aussi étrange. Après un bon moment et une observation soignée, il ne trouva rien à l’exception d’une petite tache au niveau de sa cheville droite.
— Tu as vu, Maaï ? fit-il remarquer en montrant la tache en question. On dirait une fleur.
Loria examina attentivement la cheville de son fils.
— De nombreuses personnes ont des taches de naissance, tu sais. Ce n’est pas grave. D’ailleurs, celle-ci est très jolie. Elle ressemble à une rose.
— Bien. Viens avec moi, Gundar, intervint Darek en prenant son petit-fils par la main et en l’entraînant hors de la chambre. Il est temps de laisser ta mère se reposer à présent.
En sortant, il croisa Zoldar qui venait à son tour rendre vi-site à Loria. Le vieux conteur commença par féliciter la jolie femme, puis il s’approcha du bébé pour l’admirer. Quand il aperçut sa tache de naissance, son visage se figea dans une expression de stupéfaction contemplative. Franche et directe comme à son habitude, Crélia questionna le vieil homme sans détour :
— Que vous arrive-t-il, mon brave Zoldar ? Y a-t-il quelque chose d’anormal ?
En l’absence de réponse de la part du vieux conteur, elle in-sista en haussant un peu la voix.
— Eh bien, Zoldar ! répondez-nous ! Que se passe-t-il ?
Le vieil homme sursauta et jeta un lent regard circulaire à ses amis avant de se ressaisir.
— Ne… ne vous inquiétez pas, balbutia-t-il. C’est juste que… cette tache en forme de rose… je… elle me rappelait un souvenir personnel qui m’a troublé, voilà tout. N’en parlons plus. Tout va bien. Permettez-moi de vous dire, ma chère Loria, que vous avez là un magnifique enfant.
— Merci pour votre compliment, mon cher Zoldar, répondit Loria.
La voix faible et un peu tremblante de la jolie femme ainsi que le ton assez morne de sa réponse interpellèrent le vieux conteur.
— Vous me semblez bien fatiguée, dit-il d’un air inquiet. Au-riez-vous un ennui de santé ? Si vous le voulez bien, permettez-moi d’aller vous chercher quelques plantes pour…
— Rassurez-vous, je vais bien, coupa Loria. C’est juste que…
Une larme silencieuse lui perla alors au coin de l’œil.
— Maaï est inquiète pour Paaï, expliqua Gundar. Il devrait déjà être de retour depuis un moment.
— Hum… je vois, dit Zoldar. Je comprends votre inquiétude. Cela dit, la neige est particulièrement abondante, cette année. Les chemins sont peu praticables, et revenir de Galarenn avec tous les chevaux de bât d’un clan prend beaucoup de temps.
— Si vous le dites…, soupira la jolie femme.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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