26/11/22 - 22:50 pm


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Auteur Sujet: Chroniques d’une maman en détresse de Adèle Février  (Lu 937 fois)

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Chroniques d’une maman en détresse de Adèle Février



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À papy Henri, Aux amours de ma vie
 

24 mois


24 mois. 24 mois que ma vie a basculé. 24 mois que j’ai perdu tous mes repères, ma vie chouette et sympa avec mes enfants, ma famille, mes amis, mes collègues.
Ma vie aurait pu basculer suite à un accident de voiture, un AVC, un cancer ou la perte d’un proche. Non, ma vie a basculé à cause d’un virus que l’on nomme COVID 19 ou coronavirus. Ce virus de la mort, qui nous fait peur.
Quotidiennement, on voit des cercueils passer à la télé, des gens qui n’ont pas le droit à des obsèques et des adieux en famille, des hôpitaux qui implosent, des patients que l’on doit choisir à l’accueil des urgences, suivant leur état de santé, leur âge… on ne peut plus soigner tout le monde alors on fait des choix mais comment choisir qui a le droit de vivre ou pas, quelle vie a plus de valeur qu’une autre ?
C’est une hécatombe, « nous sommes en guerre » nous dit à plusieurs reprises, notre Président alors nous le croyons tous et nous avons peur, peur pour nous, pour nos enfants, pour nos parents, pour nos grands-parents. Nous n’avons plus le droit de nous embrasser, de nous faire des câlins, de nous serrer la main. Nous devenons sans nous en rendre compte des étrangers les uns envers les autres. Être proche de ses proches n’est plus permis, nous devons les protéger et cela passe par l’absence de contact physique.
 
Avez vous vu déjà vu une étude sur des bébés élevés en pouponnière et qui ne recevaient pas suffisamment d’attention, de regards, de proximité, de toucher, de câlins ? Ces bébés se laissaient dépérir, ne voulaient plus s’alimenter et certains finissaient par mourir. Est-ce cela qui nous attend ?
J’avoue que pour moi, c’est un peu ce qui s’est passé, j’ai eu parfois l’impression de me laisser glisser vers des ténèbres, vers la folie, tellement je me sentais à certains moments, délaissée et pourtant j’ai la chance d’avoir des enfants et un mari ainsi que des proches avec qui nous avons malgré tout, gardé le contact.
Mais les contacts physiques se font rares, certains n’osent plus s’approcher, on ne fait plus la bise qu’à de très rares personnes, on ne sait pas si on a le droit, si cela va embêter la personne en face alors, on ne s’approche plus. Ces contacts me manquent. Parfois, tout me pèse et j’aimerais me laisser partir moi aussi car ce n’est plus la vie que j’ai tant aimée.
À plusieurs reprises, je me suis dit que ma vie avait bien moins de valeur que celle d’un autre. Moi, je suis en bonne santé, je n’ai pas de comorbidité et malgré les risques infimes que je puisse avoir une forme grave du COVID, on me fait porter tout le poids de la culpabilité. Car, en contractant le virus, je rendrai forcément malade mes proches les plus fragiles et même des gens que je ne connais pas que je pourrais croiser dans la rue.
Nous sommes une semaine avant le 1er confinement, en vacances dans un endroit que l’on adore mais déjà, on se rend compte que tout est différent, le paradis s’éloigne. Les vacanciers sont beaucoup plus distants et à la télé, ça passe en boucle, des gens meurent par centaines.
Je me rappelle d’ailleurs, sur une aire d’autoroute, le regard jeté aux pauvres chinois qui passaient par là et qui étaient tenus responsables de cette horreur, moi aussi, je les regardais du coin de l’œil, je l’avoue. En tous cas, eux, avaient déjà leurs masques.
Le 1er cas de COVID en France a été décelé fin janvier 2020 (on apprendra ensuite que c’était finalement en décembre 2019 mais cela ne change pas grand-chose, à part que les frontières auraient peut-être dû être fermées dès les prémices de cette pandémie, bref, je plains surtout ce pauvre premier cas car il serait « vraisemblablement » à l’origine de tout ça).
Donc, une semaine avant le début de la fin, avec ma mère, nous recevons simultanément des mails disant qu’à l’EHPAD où réside mon grand-père, les visites sont annulées, les portes vont être fermées jusqu’à nouvel ordre… Et là, l’horreur commence vraiment à faire surface en moi. Ça y est, on y est, ça arrive chez nous et on va vivre la même chose que ce qu’on voit à la télé, dans les autres pays…
Ils m’ont volé 24 mois de vie. Mais surtout 24 mois de vie à passer avec mes enfants. Ces moments, je ne les rattraperai jamais. Ils ont grandi et notre vie a changé. Fini l’insouciance, la spontanéité, la liberté, le sport.
24 mois perdus avec mes proches. Là aussi, je ne les rattraperai jamais et j’ai même perdu des amis. Non, parce qu’ils sont décédés mais parce que nous n’avons plus la même vision de la vie. Les injonctions paradoxales successives du gouvernement et des scientifiques ont entamé notre amitié et même pour certains l’ont condamnée.
Pour la famille, c’est un peu le même schéma, des liens se sont défaits et même si nous restons soudés, plus rien ne sera jamais comme avant. Les rapports seront différents dans le sens où j’éviterai de dire ce que je pense sur certains sujets, pour ne pas compliquer les choses et permettre de garder les liens qui me tiennent à cœur.
Voici le processus qui m’a fait descendre aux enfers et basculer dans une vie qui ne ressemble plus à celle que j’avais si minutieusement construite jusque-là.
 

Le début de ma descente aux enfers


Jeudi 12 mars 2020 : allocution de notre président. Nous le pressentions puisque d’autres pays avaient franchi le pas comme l’Italie. Un confinement est décrété dès le lundi. Toutes les crèches, écoles, collèges, lycées, universités vont être fermés. Les rassemblements sont interdits, nous n’avons plus droit de voir nos proches, de sortir de chez nous à part pour des courses de première nécessité.
Je m’effondre devant la télé. Je n’y croyais pas jusqu’à présent mais là, notre Président nous dit que nous sommes en guerre. Allons-nous tous mourir ? Peut-être est-ce là nos derniers moments heureux en famille. Je me sens culpabilisée, nous avons eu le droit d’aller voter mais les personnes qui ont osé sortir dans un parc ou aller au restaurant pour la dernière fois sont montrées du doigt et jugées irresponsables.
Je vais coucher mes enfants et là mon deuxième pleure. Je ne peux le consoler, je pleure aussi. « Maman, pourquoi on nous empêche d’aller à l’école ? Qu’avons-nous fait de mal ? » « Rien mon chéri, c’est ce vilain virus, il faut nous en protéger mais ne t’inquiète pas, cela ne va pas durer longtemps. Tout rentrera rapidement dans l’ordre ».
Enfin c’est que j’essaie de me dire à moi aussi pour me convaincre. Il est inconsolable, ne comprend pas ce qui lui arrive, je suis dans le même état.
 
Qu’avons-nous fait pour en arriver là ? Dans le nord, ils meurent par centaines, les soignants pleurent eux aussi. Ils ne peuvent plus soigner les patients, n’ont pas assez de matériels ni de moyens humains…
Pour prendre une telle mesure, c’est que l’heure est grave. Le danger est certain sinon, pourquoi le gouvernement aurait pris cette décision ? À ce moment-là, je n’ai aucun doute là-dessus même si je suis abasourdie par ce que je viens d’entendre. Nous sommes en danger de mort et des familles dans le nord ou l’est perdent des proches tous les jours, je ne veux pas que ça nous arrive. Donc, nous allons respecter les règles à la lettre.
Il faut l’avouer, ce premier confinement a été une parenthèse enchantée, au départ. Enfin, du temps pour nous, pour nos enfants, sans courir partout. Les deux premières semaines, la France s’est arrêtée nette de vivre. Mon mari était en congé garde d’enfants et moi, travaillant dans un établissement de soins mais dans les bureaux, je tournais avec mes deux autres collègues pour tenir une permanence le matin tous les 3 jours. Un vrai bonheur. Nous avions le temps de jouer avec nos enfants, de regarder des films. En plus, il faisait beau, c’était magique.
Puis il a fallu commencer à faire les devoirs à la maison, un peu moins magique d’un coup mais nous avons la chance d’avoir des enfants qui suivent bien donc, on ne se faisait pas trop de bile s’ils ne faisaient pas tout. C’était plutôt ludique et rigolo de faire des devoirs ainsi avec eux. Et surtout on avait le temps !
 
Mes angoisses ont commencé lorsque je me suis rendu compte que ma fille, au collège devait avoir un ordinateur constamment sous la main pour travailler. Impossible de faire autrement. Je me suis vue pleurer avec elle car son professeur de français lui donnait des textes à lire totalement incompréhensibles.
On était à bout, elle aurait eu besoin de son professeur pour lui expliquer mais au départ, rien n’avait été prévu, pas de visioconférence avec les profs, pas de possibilité d’avoir des explications en direct… en même temps, ils n’ont eu que trois jours pour s’y préparer, je ne les blâme pas.
Et puis pour les devoirs des garçons, il fallait aussi imprimer beaucoup de choses mais nos cartouches d’encre s’amenuisaient. Il a fallu donc se creuser la tête pour en trouver, faire une attestation pour aller chercher les cartouches en centre-ville…
J’ai alors pensé à tous ces gens qui n’avaient pas d’ordinateur chez eux, pas d’imprimante, pas d’argent pour racheter des cartouches…
Qui avaient plusieurs enfants d’âge différents, un vrai casse-tête pour pouvoir être disponible pour les devoirs de chacun d’eux.
Car les enfants sont extraordinaires… Autant ils peuvent rester devant la télé plusieurs heures sans bouger, autant devant leurs devoirs, on peut compter sur cinq minutes maximum d’attention si nous ne sommes pas à côté pour
 
leur rappeler ce qu’ils ont à faire. Comment donc faisaient ces personnes qui n’avaient pas tous les moyens que nous avions ?
Nous avons par ailleurs eu tout le loisir de jouer dans le jardin, la balançoire n’a jamais autant servi que pendant cette période, c’était tellement chouette ! Mais les enfants qui n’avaient pas de jardin, comment faisaient-ils ? Comment faisaient les parents pour gérer leurs débordements d’énergie ?
Car, moi, même avec un jardin, j’avoue que parfois, j’au- rais aimé être ailleurs que constamment avec mes enfants, à gérer leurs moments de folie et d’énervement où vous ne comprenez pas ce qui arrive à cet enfant qui était un ange il y a à peine cinq minutes !!!
Puis j’imaginais les enfants handicapés, avec des troubles du comportement par exemple qui, normalement sont pris en charge par des équipes pluridisciplinaires et formées, dans des centres spécialisés, comment pouvaient-ils rester enfermés ? Comment faisaient leurs parents pour calmer leurs crises, leurs angoisses, leurs colères ??
Je pensais aussi aux enfants qui mangeaient en temps normal à la cantine et pour qui c’était le seul repas conséquent de la journée. Avaient-ils assez à manger aujourd’hui ?? Des enfants dont les parents ne portaient pas autant d’attention que je porte aux miens et qui grâce à l’école avaient un espace pour souffler un peu. Comment vivaient ces enfants ?
 
Étaient-ils maltraités ? Je m’imaginais, des enfants frappés, mal nourris, insultés…
J’ai alors commencé à y penser régulièrement au cours de la journée puis cela m’a empêché de dormir. Ça tournait en boucle dans ma tête.
Car même si j’avais tout ce qu’il me fallait à la maison pour gérer au mieux ce confinement (grande maison, chambre pour chaque enfant, grand espace de vie, jardin…), j’avoue avoir craqué plus d’une fois et hurlé sur les miens car j’étais à bout, j’avais besoin d’espace, de me retrouver uniquement avec mon mari pour ne serait-ce que discuter entre adultes ou récupérer notre espace de vie. Donc comment faisaient les autres parents pour gérer ça ? C’était atroce pour moi, d’imaginer toutes ces situations où des enfants pouvaient être en danger.
Tout comme pour les femmes victimes de violence. Je les imaginais chez elles, livrées en pâture à leur bourreau sans porte de sortie.
Cela devenait invivable pour moi, je pleurais beaucoup, ne supportais plus, d’imaginer que des gens pouvaient souffrir ainsi.
Puis, je pensais à toutes les personnes vivant seules ou à plusieurs dans de tout petits appartements. Comment faisaient-elles pour supporter cet enfermement entre 4 murs puisque moi, malgré tout ce que j’avais, je commençais à sérieusement le vivre mal ?
Je pensais à mon grand-père enfermé dans sa chambre de la maison de retraite et ça me rendait malade ainsi qu’à ma mère, seule chez elle, habitant trop loin pour venir juste nous faire un petit coucou au fond du jardin.
Dans ma tête je n’arrêtais pas de me dire que ce confinement allait déclencher des dommages collatéraux irréversibles pour notre société, amener beaucoup de souffrance, des TOC (troubles obsessionnels du comportement) chez les enfants… Je commençais à sérieusement me poser des questions existentielles et cela me rendait très malheureuse. Et pourtant, j’avais tout pour être heureuse, qu’est-ce qui n’allait pas chez moi ??
Notre vie était néanmoins rythmée par des moments sympas, les apéros en visioconférence, les jeux avec les enfants, « Koh-lanta », rendez-vous incontournable du vendredi qui est resté aujourd’hui, notre soirée familiale par excellence. On peut dire que cette émission de télévision a été notre antidépresseur de ce premier confinement, ça et le ménage, ma maison n’a jamais été aussi propre !!!!!
Ce qui est sûr, c’est que je n’étais plus la même mais je ne me doutais pas que plus rien ne serait jamais comme avant, j’avais encore beaucoup d’espoir.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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