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Auteur Sujet: Comment naissent les étoiles de Lola Swann  (Lu 2688 fois)

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Comment naissent les étoiles de Lola Swann
« le: jeu. 18/08/2022 à 17:52 »
Comment naissent les étoiles de Lola Swann



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Petite étoile

Petite étoile est née
Une nuit de janvier
Le visage poupin
Les joues roses à croquer

Dans ses traits l’on perçoit
Une expression d’antan
Les beaux yeux, le minois
D’une étoile née avant

Cette étoile la berce
Juste avant de dormir
Lui raconte des histoires
Fait éclore son rire

Petite étoile grandit
Sous un ciel ténébreux
Son étoile adorée
Bientôt bannie des dieux

Petite étoile l’efface
Pour ne pas avoir mal
Peu à peu elle oublie
Celle qui l’a tant chérie

Peu à peu elle oublie
Sa douce voix, son sourire
Se remémore seulement
Qu’un jour elle est partie

Petite étoile ne sait
Ou ne veut plus savoir
Qu’un cœur pour elle jamais
N’avait battu si fort

*** 

Hurler sans bruit

La première fois que Lila a écrit, ce n’était pas pour être lue. Elle devait écrire des lignes de lettres en attaché sur son cahier, toujours la même, et qui changeait chaque jour, pour apprendre à bien les former. Puis elle a écrit son prénom, un L, un I, à nouveau un L puis un A. Rien de plus facile. Ses leçons ensuite. Puis des poèmes pour ses parents. C’est peut-être à ce moment-là que tout a commencé…

L’occasion n’était qu’un prétexte. Lorsque Lila avait quelque chose à dire, elle ne le disait pas ; elle l’écrivait. La chose la plus essentielle qu’elle avait à dire ne se disait pas dans sa famille. On ne lui avait jamais dit à elle, personne ne l’avait jamais dit à personne, pas même sa maman à son papa, ou son papa à sa maman. Mais Lila, du haut de ses dix ans, ne savait même pas que c’était tout ce qu’elle avait à dire, au fond. Et peut-être tout ce qu’elle aurait eu besoin d’entendre, aussi. Alors, en vain, elle tournait autour du pot.
D’une coquette façon, symbolique et ingénue, elle écrivait que même si elle raffolait des fraises, c’était sa maman qu’elle préférait. Dans ses poèmes pour elle, Lila lui prêtait des qualités qu’elle ne possédait pas, ou qui se faisaient bien rares. Sa maman était évidemment la plus belle et sentait le parfum des fleurs. Sa maman ressemblait à une fée et était d’une gentillesse à couper le souffle. Sa maman était la plus douce créature qui soit, tel un ange qui aurait atterri par mégarde sur la Terre. Comme tous les enfants, Lila l’idéalisait, surtout le jour de la fête des mères. Quand venait celui de la fête des pères, c’est son papa qui devenait un héros : le plus fabuleux de tous les papas du monde.
On aurait pu croire qu’elle mentait si l’on avait été témoin de la réalité de son enfance, mais dans le fond de son cœur, la jeune Lila ne mentait pas. Tout ce qu’elle décrivait à propos de ses parents, elle l’avait entraperçu au moins une fois, elle en avait vu des bribes lors d’un jour enchanteur, elle en avait glané un soir magique une miette dorée. Et puis, à partir de cette seule miette, elle avait fabriqué du pain chaud. Un pain cuivré, à la fois tendre et croustillant, dont la mie moelleuse fondait sous le palais. Tous les jours, elle en confectionnait ; tous les jours, des mots d’amour sortaient du four. Inlassablement.

À ses amies aussi, Lila écrivait.
Des lettres par dizaines, pour les vacances, pour leur anniversaire, Noël, la nouvelle année, Pâques, la fin de l’école, la rentrée… Encore une fois, chaque occasion était un prétexte à choisir son plus beau papier à lettres et à faire éclore des mots dessus à l’aide de son magnifique stylo à plume. Lila s’appliquait jusque dans l’écriture de l’adresse et le collage du timbre ; rien n’était laissé au hasard, pas même la petite fleur rose dessinée sous sa signature ou le croquignolet cœur violet dans le coin droit en bas – symboles, couleurs et emplacements changeant selon l’inspiration de l’instant. Lorsqu’elle avait de beaux autocollants – fleurs, étoiles, oiseaux, papillons… –, la petite fille n’hésitait pas à en agrémenter généreusement ses lettres. Quand tout était fin prêt et envoyé, Lila n’avait plus qu’à attendre. L’enfant se réjouissait, rien que d’imaginer son amie en train de recevoir sa lettre, de l’ouvrir avec délectation et puis de la lire, enfin. Et, dans une impatience mêlée d’ivresse, Lila attendait la réponse.
C’étaient des échanges qui duraient de longs et heureux mois, parfois même des années, puis qui, un jour, s’essoufflaient. Les amies d’antan avaient quitté l’école de Lila, voire la ville où elle résidait, depuis longtemps désormais et elles s’étaient enfin acclimatées : la correspondance n’avait plus lieu d’être à un moment donné. Quand leurs nouvelles amies, supposément, leur devenaient aussi précieuses que Lila pour elles l’avait été. Et Lila était oubliée. Mais Lila ne pleurait pas parce que cela se faisait si doucement, si délicatement, qu’on ne s’en rendait presque pas compte. La nouvelle lettre mettait juste un peu plus de temps que la précédente à arriver, elle était peut-être légèrement moins longue ou moins enjouée, quelque chose transparaissait dans les mots choisis, dans les formules convenues ; l’amie et elle étaient devenues des étrangères. Alors naturellement, le lien se défaisait, mais cela ne faisait pas mal. C’était juste une toute petite piqûre dans le cœur, à peine perceptible. Lila conservait malgré tout l’ensemble des lettres reçues par l’amie évanescente, et en relisait de temps à autre quelques-unes avec nostalgie.
Puis Lila avait collectionné les amies d’antan et les amies de vacances, et leurs lettres. Au fil du temps, les amies changeaient mais les lettres demeuraient. Lila, elle, ne changeait pas ; si aucun lien avec quiconque jamais n’avait été coupé, elle aurait probablement continué d’entretenir chacune des correspondances. Car chaque amie était unique et chacune occupait une place en son cœur.

Un jour – l’enfance était déjà presque finie –, l’ordinateur est arrivé dans le monde, puis à la maison. L’on y allait pour écrire des mails et c’était rigolo. Lila pouvait écrire à sa meilleure amie qui habitait à quelques rues à peine de chez elle et qu’elle avait déjà vue tout le jour au lycée, pour lui dire tout et n’importe quoi, et recevoir en très peu de temps, le soir même assurément, une réponse. Les mails pouvaient être imprimés et l’on gardait la trace de ce message qui n’avait plus rien d’une lettre écrite au stylo à plume avec des petits cœurs partout, mais ressemblait à n’importe quel polycopié de cours, du moins de loin : lettres carrées à l’encre noire sur fond blanc. C’était grisant, un peu comme de jouer à se parler dans un talkie-walkie. Inutile et futile mais quel enchantement que de pouvoir communiquer ainsi. La magie est retombée peu à peu, puis tout à fait, lorsque l’adolescente a découvert le pot-aux-roses : les mails étaient si pratiques qu’on n’utilisait plus que ça. Les lettres venaient de rendre l’âme.
Pour autant, Lila ne s’est pas complètement fait avoir. Les mots écrits n’ont jamais entièrement disparu pour elle. Malgré la suprématie des mails, et bientôt des textos, les lettres ont refleuri sous forme de petites cartes mignonnettes dénichées dans les papeteries. Les occasions se faisaient plus rares cependant ; écrire pour écrire – vraiment – n’était plus dans l’air du temps. Mais sa passion s’est transmise d’une étonnante manière au gré des années à celles et ceux qu’elle gâtait de ses mots… Et Lila, elle aussi, s’est mise à recevoir d’adorables cartes pour son anniversaire et pour Noël, des cartes d’amis, d’amoureux, de petits enfants qu’elle gardait…

Puis un jour, Lila a voulu écrire. Pour personne en particulier. Juste écrire. Afin de mettre en forme ses pensées, comme elle avait mis en forme petite fille la courbure des lettres calligraphiques sur son cahier d’écolière. C’était un exercice prenant, difficile, essentiel. Cela semblait partir de rien, comme quelque chose né sans racine ; cela semblait n’aller nulle part, tel un brin d’herbe qui pousserait indéfiniment jusqu’à heurter le ciel. La chose n’avait pas vraiment de sens non plus, c’était sibyllin, ondoyant, nébuleux, parce qu’il fallait pour qu’elle appréciât le rendu de ses dires, se relire, se relire, et peaufiner ses mots, en structurer le fil, un par un, virgule après virgule, point après point. Et puis, à un moment donné, quelquefois mais pas toujours, le message prenait forme, il était devenu ce qui se rapprochait le plus de ses pensées. Un peu comme, pour un musicien, le fait de transformer le solfège en des notes de musique. Audibles. Lila était le piano qui métamorphosait le magma de ses pensées en des mots. Intelligibles. Des mots soyeux tels des arpèges ondulant pianissimo, et des mots graves, percutants, tels des accords fusant fortissimo. Néanmoins, la musique a cela de plus que les mots qu’elle ne délimite pas de contours. Or, les mots renferment intrinsèquement la pensée, puisqu’ils la composent. C’est tout le problème avec l’écriture, toute la difficulté, toute la subtilité.
Bien qu’elle aimât la mélodie des mots, Lila était pleinement consciente des limites du langage. Celui-ci, dès lors qu’il était acquis, semblait retirer quelque chose à l’humain. Peut-être bien que sans la parole, les hommes auraient été télépathes, songeait-elle de loin en loin. Il existait sûrement à l’origine un langage infiniment plus riche que celui offert par les mots. Peut-être bien que les bébés pleurent parce qu’ils s’expriment en pensées, en vain, à des adultes qui ne les écoutent pas. Puisque personne ne les entend ni ne peut les comprendre ces pensées-là, non faites de mots. Peut-être bien que c’est la raison pour laquelle on ne peut se remémorer un événement vécu dans la prime enfance ; le système de pensées que nous possédions alors allant bientôt être annihilé par l’apprentissage du langage, effaçant les souvenirs d’avant la parole. C’était le principal souci de Lila lorsqu’elle écrivait, elle devait se limiter aux mots. Or les mots ne suffisaient pas. Il manquait quelque chose. Mais quoi ?
Comment raconter la pluie lorsque celle-ci est si fine et le temps si clément qu’elle est comme une caresse sur la peau ? Comment raconter l’orage, grondant si fort que l’on a peur et qui pourtant nous apaise, comme s’il exprimait toute la colère tue en nous ? Certes, en l’expliquant ainsi, la chose peut être appréhendée. Mais les mots pluie ou orage renferment intrinsèquement des conceptions – gris, froid, tristesse… – qui pouvaient aller à l’encontre de ce qu’était parfois la pluie ou l’orage pour Lila. Les mots orientent de façon immanente vers une idée, un sentiment. Aussi Lila devait-elle tout décortiquer, retirer le sens premier ou au contraire le mettre en exergue afin de transcrire fidèlement ses pensées. Non, vraiment, si elle avait appris le solfège enfant, elle était certaine que le piano l’aurait rendue mille fois plus libre de s’exprimer que ne le faisaient les mots. Mais Lila n’avait que les mots. Les mots écrits. Alors Lila écrivait. Encore et encore.
Dans ses écrits, le cœur de Lila était complètement à nu, bien qu’elle ne parlât pas tout à fait d’elle-même, ni tout à fait de quelqu’un d’autre. Sa plume était une âme qui s’adressait au monde. Une âme qui avait un vécu, et, certes, ce vécu pouvait transparaître en filigrane çà et là. Mais ses mots allaient au-delà de ce qui a pu être vécu ou imaginé, ils fouillaient le champ des possibles, ils sublimaient un ciel gris, faisaient d’un orage un arc-en-ciel, transformaient un cauchemar en rêve, une peur en cauchemar, un rêve en réalité, un drame en poème, un poème en déclaration d’amour. Seule persistait l’essence. L’essence de son cœur. Les mots de Lila étaient l’huile essentielle de son âme.
Il n’y avait qu’une ombre au tableau, et pas des moindres : ses mots n’étaient pas lus. De cette absence d’écho, Lila souffrait. C’était comme ce brin d’herbe sans but, poussant indéfiniment jusqu’à heurter le ciel, mais le ciel ne réagit pas, et le brin d’herbe continue de pousser. Pour rien. Car personne n’est touché par le brin d’herbe, ni gêné, ni captivé ; alors c’est comme si le brin d’herbe n’existait pas. Lila n’existait pas. Ses mots n’allaient nulle part et ne touchaient personne. Et tant qu’ils resteraient cloîtrés dans son carnet ou la page jamais visitée d’un site internet, ils ne vivraient pas leur vie de mots. Or les mots sont faits pour être lus, être entendus, criés peut-être, mais tout sauf mourir dans un cercueil de papier sans jamais être venus au monde. Lila l’avait toujours su au fond, elle n’écrivait pas vraiment pour personne ; dès le départ elle avait écrit pour quelqu’un et ce quelqu’un, c’était le monde. Dès le tout début, elle avait voulu dire, et non écrire, mais ne sachant dire, elle avait écrit. Et lorsque l’on dit quelque chose, l’on attend naturellement que quelqu’un nous écoute. Ces choses-là ne changent pas, que le mot soit d’encre ou de son.

Alors les mots de Lila, par milliers, se sont transformés en histoires, en livres. Et les livres de Lila, pour rencontrer le précieux écho, ont été proposés à des maisons d’édition. Des grandes, des petites, des moyennes, des réputées, des inconnues. Et les maisons d’édition, les unes après les autres, année après année ont, chacune, dit non. Non ou le grand silence qui voulait dire non. Non merci, nous ne prenons que tant de manuscrits par an, le vôtre n’a pas été retenu. Non désolés, notre agenda est déjà bouclé. Non bien cordialement, nous vous demandons d’aller voir ailleurs si nous y sommes. Non assurément, ce n’est pas notre ligne éditoriale. Non, bien franchement, ça ne va pas coller. Non blablabla pas possible, bonne nuit. Plus d’une fois, l’enveloppe contenant la lettre de Lila qui présentait succinctement ledit livre, placée entre deux pages soigneusement choisies du manuscrit, n’avait même pas été décachetée. C’était à se demander si le livre avait jamais été ouvert.
Peut-être se trahissait-elle lorsqu’elle envoyait au préalable, en même temps que son ouvrage, la grande enveloppe affranchie au poids du livre, comme la maison d’édition le demandait. Peut-être cela révélait-il qu’elle ne croyait pas suffisamment en son roman, qu’elle savait d’avance qu’il lui serait retourné. Sans doute que cela retirait à son ouvrage les trois quarts de sa valeur originelle aux yeux de l’éditeur. Si elle en avait eu l’audace, Lila aurait précisé : Je ne vous envoie pas d’enveloppe de retour, je sais que mon livre sera choisi. Et ses mots précieux auraient tout de même fini en fumée pour réchauffer un soir d’hiver ces assoiffés de pages noircies.
À force de refus, la jeune femme en était venue à se représenter les maisons d’édition comme des sortes de fabriques de jouets du père Noël, à cette différence près que les petits lutins n’étaient pas là pour offrir des cadeaux, mais pour se débarrasser des inopportuns, en l’occurrence les manuscrits proposés. À l’arrivée dans la fabrique, le livre était sorti de son enveloppe par un lutin qui le plaçait sur une étagère, à la queue leu leu derrière ceux arrivés avant lui. Selon le délai de réponse convenu par la maison, le manuscrit passait là de trois à dix-huit mois, avançant d’un iota chaque jour sur l’énorme étagère grouillant d’ouvrages maudits. Lorsque venait son heure, l’inconvenant était enfin réexpédié à son propriétaire, non sans quelques mots mielleux. C’est là que le lutin porteur de mauvaises nouvelles entrait en jeu, imprimant le message stéréotypé de refus au nom de l’auteur du livre, puis le pliant de façon experte en trois parties égales pour sa destination finale. Retour à l’envoyeur et bon vent. Entre-deux, aucun lutin n’avait lu le livre en question, celui-là pas plus qu’un autre, les ouvrages réellement publiés par ladite maison passant par d’autres portes aux serrures inviolables. Les livres ainsi stockés par milliers sur les étagères faisaient simplement office de décor : il est plaisant et rassurant d’entrer dans une maison d’édition emplie de livres.
Alors un jour, Lila, désenchantée mais pas encore tout à fait désespérée, a fait comme si elle était elle-même maison d’édition et elle s’est autoéditée. Puisque vous ne voulez pas de mes mots, bande d’écervelés, puis-je vous suggérer d’aller vous faire voir ? Et les livres de Lila ont été publiés et sont devenus accessibles au public.
On aurait pu croire que l’écho tant attendu allait pouvoir fleurir, enfin… Mais le public, noyé sous mille milliards d’informations par jour, dont des publicités pour livres dont « toute la presse parle », n’avait pas vraiment accès aux pseudo-publications d’inconnus. Pour peu que ledit public lise (des livres), ce qui ne se faisait déjà plus trop en ces temps-là. Non pas que les serrures fussent là inviolables, bien au contraire. Il n’y avait même pas de serrure, à proprement parler. Cela ressemblait plutôt à un cambriolage, un cambriolage reconstitué. Parce que, pour que le monde puisse savoir que ses livres étaient nés, Lila – pseudo-maison d’édition autoproclamée – devait le crier sur tous les toits. Et un petit article sur son site Internet, et un petit message de promotion sur tel ou tel réseau social. Et un extrait gratuit du livre à découvrir ici, et trois citations en avant-première à lire là. Elle avait tant à faire, qu’elle n’avait plus ni le temps, ni l’envie, ni le cœur à écrire…
Ce n’était tellement pas Lila. La petite fille qui détestait ouvrir la bouche, la jeune femme qui ne parlait qu’en murmurant et avait trouvé refuge dans les mots écrits. Sa bouteille à la mer sur un étalage. Elle ne se sentait plus écrivaine, si elle l’avait jamais été ; elle avait dû se travestir en crieuse, comme si elle vendait les dernières tomates fraîchement venues d’Espagne. Ses mots précieux, des denrées alimentaires. Le pire, le plus cruel, se situait là même : elle avait commencé à prostituer son âme, à parler haut et fort de ses écrits, à en dévoiler des fragments pour appâter et le public ne s’y était même pas attardé. Ce que Lila avait écrit pour le monde n’intéressait personne.
Après la disparation des lettres d’antan lorsqu’elle était enfant, les livres aussi commençaient à trépasser. C’est vrai que, pour sa défense, Lila n’était pas née à la meilleure époque. Seuls quelques ouvrages parvenaient encore à se faire une place, ceux-là même qui provenaient de la fabrique du père Noël dont l’entrée lui avait été ad nauseam refusée. Pour être entendu dans le monde d’alors, le meilleur moyen eût été, selon toute apparence, de proclamer la plus ahurissante des idioties ou de répéter à l’envi une phrase culte bateau en la détournant pour la faire correspondre à la mode du moment. C’était à mourir d’ennui. À la réflexion, Lila n’était plus sûre que ses mots eussent du sens. En avaient-ils jamais valu la peine ? était la grande question.
Alors ses livres sont restés noyés sous la masse croulante de l’inanité du monde. Et les mots de Lila, peu à peu, ont sombré dans le néant…

Au fil des années, à cause de la pesanteur ou du temps qui passe peut-être, l’encre sur les livres de Lila, bien rangés dans son grenier, s’est mise à couler. Si l’on avait observé les pages, on aurait pu penser que les larmes de quelqu’un avaient effleuré le papier crème. Pourtant, personne jamais ne montait au grenier pour feuilleter ces manuscrits oubliés. Pas même Lila. Peut-être, tout compte fait, étaient-ce les mots qui pleuraient de ne pas être lus ?
De main en main, le grenier est passé, l’on y jetait ce dont on ne voulait plus, à défaut de tirer vraiment un trait dessus. Puis le mécanisme de la trappe a rendu l’âme lui aussi. Serrure condamnée. Et, au fil des siècles, l’encre sur les livres oubliés s’est tout bonnement effacée. Les mots de Lila, tels les papillons se brûlant à la lueur vacillante d’une bougie, envolés. À tout jamais.
En définitive, comme Lila l’avait pressenti originellement, elle n’avait écrit pour personne. Si elle avait un temps pensé écrire pour le monde, elle s’était trompée. Cela n’avait été qu’un mirage. Le monde d’alors, à l’instar de ceux qui l’avaient précédé et de ceux qui le suivraient, n’avait eu de cesse de pleurer. De pleurer de l’insignifiance dans laquelle il était en train de faire naufrage. Et pour mieux faire passer la pilule, on pleurait en riant. Les mots qui renfermaient de vraies larmes étaient malvenus : retour à l’envoyeur. Lila avait écrit pour rien, ces mots n’avaient atteint le cœur de personne.

Et si le ciel s’était réveillé quand le brin d’herbe géant l’avait effleuré, peut-être aurait-il été troublé par son courage, sa persévérance ou sa grâce, et peut-être serait-il monté plus haut pour laisser plus d’espace ? Peut-être le monde aurait-il été plus grand. Et peut-être qu’avec plus d’air et de liberté, l’humanité rassasiée de bonheur et éprise de curiosité naturelle se serait intéressée aux mots de Lila ?...
Mais peut-être que non, après tout : Lila n’écrivait que parce qu’elle suffoquait. Que le monde était pour elle une prison. Or, s’il n’en avait pas été une, elle n’aurait, sans doute, jamais écrit.

"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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