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Auteur Sujet: Conditionnel de P.M Lorenz  (Lu 2310 fois)

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Conditionnel de P.M Lorenz
« le: jeu. 01/09/2022 à 17:55 »
Conditionnel de P.M Lorenz



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Le Jeune 1.1
   
   Il tourna sa casquette, sur sa gauche, pour se protéger du soleil. Un soleil insoutenable, comme tous les jours à cette heure, lorsqu’il rentrait chez lui, après le boulot. Les éclats d'argent sur la mer lui interdisaient de regarder à gauche, sous peine d'être ébloui, d'être aveuglé. Entre lui et l’océan, le boulevard Lancastel, une deux fois trois voies longeant le littoral dionysien. Heureusement, pour atténuer ces éclats d’argent.
… Il me faut des lunettes solaires...
   Il se faisait cette remarque tous les jours, au même endroit. Une remarque qu’il oublierait dans quelques minutes, lorsqu’il tournerait à droite dans la rue de la Mer. La rue que les habitants de son quartier appelaient la rue de la Merde. Une fois dans cette rue, il se sentirait surveillé, épié, chassé. Des sensations trop présentes, trop persistantes pour penser à des lunettes solaires.
   Un bruit d’accélérateur retentit sur sa gauche, à moins de deux mètres de lui, sur la route. Une fumée l’entoura juste après, entra par ses narines. L’odeur était dégueulasse, un mélange d’essence et de suie. Il bloqua sa respiration, instinctivement. Le temps de faire deux pas, de sortir de ce nuage, de retrouver un air moins pollué.
   Il s’y était fait, à force, s’était habitué à ces odeurs de pot d’échappement. Normal, trois ans qu’il empruntait cet itinéraire, tous les jours. Le boulevard Lancastel était un axe principal de Saint-Denis, était presque toujours encombré, infectait chaque jour un peu plus l'air. Mais cette odeur de pot d’échappement valait mille fois mieux que celles de zamal  et de pisse qui empestaient Lapoudrière.
   ― Tu as été payé ?
   Il tourna la tête, sur sa gauche, légèrement. Malgré les éclats d’argent.
Mily était là, à ses côtés, apparue dont on ne sait où. Comme elle le faisait toujours, depuis un an. Aujourd’hui, elle portait un chemisier blanc, un jean noir. Des vêtements qu’il voyait souvent sur elle.
… Peut-être même tous les jours…
   Mily fixait l’enveloppe. Celle qu’il tenait dans ses mains. Une enveloppe bondée, remplie de billets de cinquante euros. Vingt-cinq billets de cinquante euros. Pas besoin de compter pour le savoir. Il ne manquait jamais un billet dans les enveloppes que lui donnaient Léon.
   Il sourit. Obligé. On souriait toujours à Mily.
   ― Avec deux jours d’avance.
   ― Ça te fait combien, maintenant ?
   Un rapide calcul mental. Les chiffres qu’il avait dans le tableau de son vieil ordi additionnés à ces mille cinq cents euros.
   ― Si je ne dépense rien de cette enveloppe, quarante-deux mille trois cents.
   ― Ben voilà, les quarante mille sont dépassés...
   Il s’arrêta, un moment. À cause de la réflexion de Mily. Une réflexion insouciante, spontanée, comme Mily en faisait toujours. Son regard se porta sur le ciel, au loin, sur l’horizon urbain. Un ciel bleu, parsemé de quelques nuages blancs, ou presque.
… Elle a raison...
   Il avait atteint les quarante mille euros d’économie, son projet initial. Le but secret qu’il s’était fixé après son embauche à la station, il y avait trois ans. Il venait alors de fêter ses quinze ans, avait emménagé à Lapoudrière depuis quelques semaines seulement. Maman ne travaillait pas encore, l'argent manquait, et le peu que gagnait Maman repartait pour Pépé, immédiatement. Il était venu à la station par hasard, pour une baguette, ou un paquet de cigarette pour Maman. Léon était à la caisse, l’avait regardé de haut en bas, lui avait expliqué qu’il venait de reprendre la gérance, qu’il cherchait de nouvelles têtes pour y travailler. Léon lui avait proposé mille cinq cents euros net par mois. Au black. Mille cinq cents euros qu’il n’aurait pas à déclarer, pas imposables, qui ne supprimeraient pas les futures allocations de Maman. Il avait dit oui à Léon. Tout de suite. Mille cinq cents euros à quinze ans, c’était un bon départ dans la vie. Il s’était tout de suite fixé les quarante mille euros d’économie. Le prix d’un petit studio. Pour lui, pour Maman. Un studio en dehors de Lapoudrière, de ce quartier horrible. Et puis, petit à petit, Maman avait disparu de cet objectif, de sa vision. A peine six mois plus tard. Mily l’y avait remplacée.
… Le projet initial…
   Le projet n’avait plus de sens aujourd’hui. Un rêve de plus englouti à Lapoudrière, par Lapoudrière. Un de plus.
   ― Je l’avais oublié.
   Mily se remit en marche. Sans se préoccuper de sa réponse.
   ― Ne t’arrête pas comme ça, tu vas être en retard.
   Il regarda sa montre. Une montre digitale verte, au contour en plastique, la moins chère du Mercado. Quatorze heures dix-huit. Mily avait raison. Toujours. Il devait être à l’hôpital à seize heures, devait se remettre en route, suivre Mily. Mais il resta planté là, à la regarder s’éloigner doucement, à admirer sa beauté, à contempler sa présence.
   ― Qu’est-ce qui t’est arrivé, Mily ?
   Les mots avaient été jetés dans un souffle. Un souffle de désespoir. Mily continua à avancer, sans faire attention à lui. Encore. Elle ne répondrait pas à cette question, n’y répondait jamais.
   Une file de voitures passa à côté de lui, à toute vitesse. Leur souffle le poussa en avant, l’obligea à se remettre en route.
   Il suivit Mily sur quelques dizaines de mètres, la rattrapa après avoir traversé la rue, devant la borne. Celle de la « rue des Aglets ».
   Mily s'était arrêtée, devant cette borne. Le boulevard Lancastel continuait tout droit, menait au second accès de Lapoudrière, à la rue de la Merde, la rue qu’il empruntait habituellement pour rentrer chez lui. Plus loin, au fil du boulevard Lancastel, d’autres quartiers de Saint-Denis, le Chaudron, Sainte-Clotilde, le Moufia. Des quartiers qu’il enviait, qui valaient mille fois Lapoudrière.
   Il s’arrêta à moins d’un mètre de Mily, observa la borne « rue des Aglets ». Longtemps. Une borne en pierre, d’un orange délavé, surmontée d’une plaque bleue. Il manquait la lettre « g » au mot Aglets. Ses yeux se levèrent vers cette rue. Une longue ligne droite au milieu des maisons de ville dégueulasses.
   Mily ne s'était pas arrêtée là par hasard. Elle lui passait un message, lui montrait le chemin à suivre.
   Son regard resta bloqué sur la rue. Une rue qu’il connaissait bien, presque par cœur. Combien de fois l’avait-il déjà empruntée ? Mille fois ? Peut-être, oui. Mais cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas posé les pieds.
…Un an… Plus ou moins…
   Il tourna la tête vers Mily, brièvement, revint à la rue ensuite, souffla.
   Sa main gauche monta, se posa sur sa nuque, à la base de son cou. Ses doigts passèrent sur sa cicatrice. Un petit renflement de chair, de peau fripée. Un geste qu’il avait pris l’habitude de réaliser, depuis son enfance, depuis que Maman lui répétait qu’il valait mieux avoir des remords que des regrets. Son index passa sur les contours de sa cicatrice, remonta ensuite, de trois centimètres.
… A trois centimètres près...
   Sa vie tenait dans ces trois centimètres. Maman le lui avait dit. Un accident, lorsqu’il était petit, trop petit pour qu’il s’en rappelle. Trois centimètres plus haut, il aurait été mort, sur le coup.
   Depuis que Maman le lui avait dit, il avait pris ce geste, ce tic. Il le faisait toujours avant de prendre des décisions importantes, pour se donner l’élan nécessaire, pour se donner du courage, pour avoir plus de remords que de regrets.
   Oui, aujourd’hui, il emprunterait cette rue, aurait enfin des réponses. Aujourd’hui marquerait la fin du silence, de l’indifférence. Oui, Aujourd’hui...
… Allez…
   Il quitta le boulevard Lancastel, obliqua vers la rue des Aglets. Le bruit des pas de Mily arriva de derrière lui. Elle le suivait.
   ― Tu vas voir ton grand-père ?
   Il se retourna. Brusquement. Mily souriait. Un sourire espiègle, un sourire de celle qui savait qu'elle avait dit une connerie. Ce sourire l'obligea à lui pardonner. Ce sourire l’obligeait toujours à lui pardonner.
… Qu’il crève…
   Il pivota à nouveau. Sans rien répondre. Mily connaissait la situation, parfaitement, le taquinait souvent avec ça.
   La maison de Pépé était là, sur sa droite, de l’autre côté de la rue. La peinture verte du portail s'écaillait, de plus en plus, la courette continuait de se remplir de déchets. Malgré son accident. La maison ressemblait à son occupant, vieille, ridée, sur le point de s’écrouler. Elle était dégueulasse, sentait l’huile de friture rance, puait les cadavres de rongeurs en décomposition. Une maison qui empestait la mort.
   Maman avait grandi ici, dans cette maison, avait fini par la fuir. Lui y était venu quelques fois. Jamais il n’y retournerait.
   Il passa la maison du vieux con, s’en éloigna. Ses yeux se posèrent sur d’autres maisons de la rue. Toutes horribles. Certaines plus que d’autres. Mais aussi horribles qu’elles furent, la rue baignait dans une atmosphère particulière. Une atmosphère de presque liberté, de quasi-quiétude. Une atmosphère figée dans le temps. L’un des rares endroits de Lapoudrière où vous pouviez ressentir cette impression. Rien à voir avec le centre du quartier, sur sa gauche, derrière ces immeubles immondes, rien à voir avec là où il habitait. Là-bas, au milieu de ces immeubles, le stress vous effrayait, l’anxiété vous empêchait de respirer. Il connaissait la raison de cette atmosphère particulière ici, dans cette rue, l’avait suffisamment parcourue pour comprendre. La rue des Aglets était la limite ouest de Lapoudrière. Après cette rue, la liberté. Totale, complète. La liberté de côtoyer des gens normaux, la liberté de réussir sa vie sans s’attirer critiques ou jalousies, la liberté d’être heureux sans devoir s’excuser de l’être.
   ―Tu vas chez moi ?
   Il se retourna, encore, s’arrêta, obligé. À cause de l'expression figée sur le visage de Mily. Une expression d'effroi. Ou presque.
   ― Je dois savoir Mily.
   Mily étira légèrement son cou, jeta un regard vers l’extrémité de la rue, dans son dos à lui. Elle regardait sa maison, il en était sûr.
   ― Il va te jeter.
   Il le savait. Pertinemment. On l'avait jeté tant et tant de fois. Mais il ne pouvait plus s’arrêter. Plus maintenant que le courage d’y aller lui était venu, plus maintenant que sa main avait touché sa cicatrice. Il ne pouvait plus supporter de ne pas savoir ce qui était arrivé.
   ― Je dois savoir…
   ― Que cela t’apportera-t-il ? On ne peut pas changer le passé.
   Il le savait. Ça aussi. Depuis l’âge de onze ans. Depuis qu’il avait lu le livre d’Agnès Latin, l’année de son prix Nobel de médecine, l’année où Agnès Latin était devenue son modèle.
   Son regard se perdit dans celui de Mily. Un instant. Le temps de l’apprécier, de s’imprégner de sa douceur, le temps de le graver dans sa mémoire.
… C’est peut-être la dernière fois…
   ― Je dois savoir, Mily… Après-demain, ça fera un an. Un an passé à poser des questions, à chercher des réponses. Un an à me faire ignorer, à me faire insulter.
   Mily cassa le regard, les épaules tombantes, les lèvres pincées. Elle avança vers chez elle. Résignée, le pas lourd. Il la suivit. En silence.
   Cent mètres. Environ. Peut-être un peu plus, peut-être un peu moins. Mily s’arrêta la première, pivota sur sa droite. Il fit le même mouvement.
   La maison de Mily était en face. Une de ces maisons qui paraissaient moins horribles que les autres. Peinture refaite sur la façade, sur le portail, courette pleine de pots de fleurs entretenues, mais carcasse de voiture rouillée dans un coin du jardin.
   ― Tu es sûr de toi ?
   Beaucoup moins qu’il y avait cent mètres. Encore moins qu’il y avait un kilomètre. Mais il le ferait. Pour lui. Et pour Mily.
   Il hocha la tête, doucement.
   ― Si tu le fais, je ne viendrai plus te voir.
   Il souffla.
   ― Si je ne le fais pas, à quoi cela servirait-il que tu viennes ?
   Mily ne répondit rien, semblait accepter la fatalité de la situation. Il se tourna vers elle. Si elle ne venait plus, s'ils ne se voyaient plus, il devait le lui dire. Maintenant.
   ― Mily… Je…
   Mily leva la main. Pour l’interrompre. Un geste bref, sec. Elle s'y attendait, savait qu'il voulait le lui avouer.
   ― Il est trop tard, Joshua.
   Il s'enfonça dans ses prunelles. Elle avait raison. Toujours. Il aurait dû le lui dire trois ans auparavant. Juste après leur quatrième ou cinquième rencontre. Il aurait pu le lui dire aussi après, à leur dixième ou à leur vingtième. Les occasions n'avaient pas manqué. Il y en avait eu, tellement.
… Toutes gaspillées...
   ― Mily…
   ― Tu aurais dû me le dire avant... Bien avant.
   Un grincement agressa ses oreilles, l'obligea à en rechercher la source. Un simple regard suffit. Une porte s’ouvrait, de l’autre côté de la rue. Celle de la maison de Mily. Un homme sortit. La cinquantaine, torse nu, ventripotent, vieux short de foot jaune et gris sur les fesses.
   Monsieur Cousin, le père de Mily.
   Monsieur Cousin s’immobilisa sur le pas de son entrée, dès qu’il le vit. Son visage changea dans la seconde. Son front se froissa, ses yeux se rapprochèrent, sa bouche rapetissa. La même expression que monsieur Cousin affichait toujours quand il le voyait, depuis un an. Monsieur Cousin ne l’avait jamais aimé. Ça se comprenait. Pour Monsieur Cousin, il n'était qu'un jeune qui tournait autour de sa fille, qu'un jeune du centre de Lapoudrière. Monsieur Cousin ne l’avait jamais aimé, l’aimait encore moins depuis un an.
   Il resta figé, lui aussi, tétanisé. Monsieur Cousin avait cette carrure imposante qu’on distinguait de loin, avait cet air sévère hérité d’une éducation traditionnelle. Cette éducation traditionnelle se moquait de l'empathie, interdisait de se mettre à la place de l’autre. À ce moment précis, rien ne comptait plus que son sentiment à lui.
   Monsieur Cousin se retourna, disparut dans sa maison. Précipitamment.
   Il sentit l’oxygène remplir à nouveau ses poumons, alimenter à nouveau son cœur.
   ― Je le fais pour toi Mily.
   Les aboiements de chiens l'entourèrent, les musiques dans les barres d’immeubles derrière lui l'encerclèrent. Et rien d’autre. Il tourna sa tête à gauche. Là où Mily se trouvait. Là où Mily se trouvait encore trois secondes plus tôt.
   Il n’y avait plus personne.
… Elle est partie…
   Pour de bon, peut-être. Il ne la verrait plus. Cette Mily qui l'accompagnait tous les jours à la sortie du travail, cette Mily avec qui il discutait comme si de rien n’était. Cette Mily qui n’existait que dans sa tête.
… Allez…
   Une profonde respiration. Deux. Trois.
   Il traversa la rue, s’arrêta au portail de Monsieur Cousin. Il attendit, quelques secondes, immobile, pétrifié. Les réponses se trouvaient juste derrière ce portail, juste à l’intérieur de cette maison, juste à quelques mètres de lui.
… Allez…
   Une profonde respiration. Encore. Pour engranger le courage nécessaire, pour se donner l’élan dont il avait besoin. Ici, pas de sonnette, pas de clochette. Il fallait crier, à la manière des anciens, et espérer qu'on l'entende de l'intérieur. Il ouvrit la bouche, s’apprêta à solliciter Monsieur Cousin. Il ouvrit la bouche, les mots se coincèrent dans sa gorge.
   Monsieur Cousin sortit au même moment, les yeux tombants, les joues mouillées. Un visage marqué par la tristesse, des mains crispées de colère. Des mains crispées sur le canon d’un fusil. Un canon de fusil levé, droit, fier. Un canon de fusil braqué sur lui.
   Monsieur Cousin fit deux pas, entre les pots de fleurs, à côté de la carcasse de voiture.
   ― Casse-toi !
   Sa respiration se bloqua, ses muscles se paralysèrent.
   ― C’est de ta faute, putain !!!
   Les mots sortaient, tremblants, enveloppés de tristesse. Une tristesse infinie. Une tristesse qui ne trahissait qu’une certitude absolue.
― C’est de ta faute!!! 

L'adulte 1.1

   Le feu. Toujours. Il l'avait réveillé. La sensation arpentait encore chaque recoin de son corps, brûlait sa chair, irritait ses narines.
   Son crâne lui faisait mal. Atrocement. L'esprit refusait d'obéir, ne se rappelait plus de rien. De rien, sauf du feu. De rien, sauf des cris.
   Ses yeux s'ouvrirent. Péniblement. Le flou. Tout autour. Il souleva la tête. Difficilement. De la bave avait coulé sur sa joue. Sa main l'essuya. Une bave dégueulasse, pâteuse, gluante. Sa main ne fit que s'en cochonner encore plus le visage.
… Saloperie...
   Ses yeux clignèrent, firent la mise au point. Un peu. Pas suffisamment pour distinguer où il se trouvait. Juste assez pour remarquer le carrelage. Sous son corps.
Il reconnaîtrait ces carreaux immondes n'importe où.
   Il était allongé par terre. Dans son studio.
   La netteté revint. Totalement. Oui, c'était bien son studio, à Choisy, près de Paris. Et oui, c'était bien de la bave sur le carrelage, partout sur sa joue.
   Un haut le cœur le traversa. Toute cette bave, cette odeur...
… Dégueul...
   Trop tard.
   Il vomit, là, le visage à quelques centimètres du sol. Des éclaboussures de dégueulis lui revinrent dans la gueule. Il avait vomi de la bile, l'estomac était vide, rien d’autre à dégueuler. L'acidité lui enflamma le gosier, l'odeur de pourri lui envahit les narines. Vomir était déjà désagréable, vomir du suc gastrique l'était plus encore.
   Il cracha. Dans son vomi. Pour faire disparaître ce goût acide et âcre de sa bouche. Le goût resta. Évidemment. Les choses les moins bonnes s'incrustaient toujours le plus.
   Il força sur ses mains, se mit assis. La tête lui tournait. Il se serait bien laissé retomber. S'il n'y avait pas eu ce vomi frais sur le sol.
   Ses yeux balayèrent son studio. Une bouteille de whisky était allongée par terre, un peu plus loin, près du clic-clac, la moitié de la boisson répandue sur le carrelage, dans une large flaque.
   Le goût de l'alcool lui revint en bouche, l'odeur au nez.
   Un haut le cœur. À nouveau. Le spasme le secoua. Il ouvrit la bouche. Encore. Rien ne sortit. Plus assez de bile à déverser.
… Ça explique mon état...
   Il avait dû passer la soirée à boire. Sans doute même. Son estomac n'était pas vide finalement, et ce n'était pas seulement de la bile qu'il avait vomi.
   Une petite poubelle en acier près de la bouteille de whisky attira son regard. Voilà pourquoi il avait bu. A cause de ce qui se trouvait dedans.
   Il se leva. Laborieusement. Encore des étourdissements. Un rot le surprit, l'acidité nauséabonde suivit. Une fois de plus.
   Il fit un pas. Sur sa droite, vers le couloir, vers la salle de bain. Un pas maladroit.
   Il faillit tomber, se rattrapa au mur. Avoir un petit studio avait du bon. Finalement. Rien n'était trop éloigné pour se rattraper. Surtout avec une gueule de bois.
   Un pas. Un autre. Les pas les plus difficiles de sa vie.
… Plus jamais...
   L'alcool aidait à oublier. Mais bon dieu que c'était dégueulasse. Dégueulasse à boire. Plus encore à vomir. L'alcool aidait à oublier. À oublier qu'on était un raté, à oublier ces chiffres qui ne collaient pas. Ces putains de chiffres. L'alcool aidait à oublier, oui. Momentanément. Puis on s'en rappelait, terriblement, douloureusement.
   La salle de bain. Enfin.
   Il s'accrocha au lavabo, enfouit à moitié sa tête sous le robinet, ouvrit l'eau. Elle coulait, sur son crâne, sur sa nuque, ruisselait sur ses yeux, sur ses joues. Il la sentit sur sa cicatrice, derrière sa tête, en haut du cou. L'eau coulait, à la manière d'un bain de jouvence. Il sentait cette fraîcheur raviver chaque neurone engourdi par l'alcool, faciliter chaque connexion endormie de son cerveau. Il tourna la tête, avala l'eau, rinça cette bouche fétide, nettoya ses yeux pleins de merde.
… Du mucus...
   Du mucus qui aidait à nettoyer les yeux pendant la nuit. Un mucus mélangé à des cellules mortes et une larme. L'homme appelait de la merde un phénomène naturel pour nettoyer les yeux. L'homme était con, guidé par l'ignorance. Depuis la nuit des temps. Et lui était le plus con. Sans doute.
   Il s'épongea le visage. La serviette sentait le mélange de transpiration et de moisi. Depuis combien de temps s'essuyait-il avec celle-là ? Trop, sans doute.
   Voilà qui était mieux. Beaucoup mieux. Son foie n'avait pas fini de traiter tout cet alcool ingurgité, prendrait encore plusieurs heures pour le faire. Mais au moins, là, tout de suite, il se sentait mieux.
   Son poignet se leva. Un réflexe, dicté par le temps. Le temps qui lui manquait, toujours. Il regarda sa montre. Sans bave, sans vomi. Une montre à cinq mille dollars, bracelet cuir, cadran à aiguille incrusté de diamants, mécanisme à quartz. Un vestige d'une autre époque.
   Les aiguilles indiquaient cinq heures dix-huit.
   Il était tôt. Le RER C de sept heures pouvait encore être pris. Après s'être douché, s'être préparé, avoir nettoyé ce vomi. Il serait à Paris, dans le Xe, à sept heures trente. Isa serait encore là.
… Pour dix minutes seulement…
   Elle serait là, physiquement. Mais elle ne lui adresserait pas la parole, ne le regarderait même pas.
… À quoi bon... ?
   Mauvaise idée. Encore, toujours. Comme à chaque fois qu'il pensait à Isa.
   Il revint au salon. La flaque de vomi l'assaillit. De nouveau.
   En face de lui, le coin cuisine. Un évier, une plaque électrique. Basique. Il attrapa la moitié de cigarette près de la plaque, la mit à sa bouche. Le goût du tabac froid s'incrusta sur son palais, chassa un peu plus celui du vomi. Un regard circulaire à la pièce. Les allumettes étaient sur le clic-clac, à l'autre bout du studio. Il vérifia les extincteurs sous l'évier, comme avant chaque cigarette. Les cinq étaient là.
   Il n'en revenait toujours pas d'avoir réussi à se mettre à fumer avec ces images tous les soirs, ces cauchemars de feu toutes les nuits.
… L'ironie de la vie...
   La porte du placard se referma.
   Il fit trois pas, s'assit sur le canapé, prit la boîte d'allumette, la secoua. Encore un réflexe. Un réflexe de fumeur, de stressé. La boite était pleine. Ou presque.
   Il regarda la petite poubelle en acier juste devant lui. Une pile de papier en débordait. Cent cinquante ou deux cents feuilles. Deux ans et demi de sa vie s'y trouvait. Deux ans et demi d'espoir perdu.
   Son bras se tendit. Au maximum. Son dos se courba. Jusqu'à lui couper le souffle. Il attrapa la bouteille de whisky par terre, retira la cigarette de sa bouche, la remplaça par le goulot de la bouteille.
   L'alcool coula dans son gosier. Aussi dégueulasse que la veille. Peut-être plus.
… CH3CH2OH...
   La composition chimique de l'éthanol, l'alcool qu'on buvait tous. Ça, il ne l'avait pas oublié, ne l'oublierait jamais.
   Il posa la bouteille, craqua une allumette, alluma la demi-cigarette. Il tira une longue bouffée. Une bouffée rassurante. Le docteur Laurent Maillot lui avait dit que ce qui calmait le plus dans la cigarette, c'était cette respiration profonde. Le doc le lui avait dit la première fois qu'il avait essayé d'arrêter. "Pour arrêter de fumer, il suffisait d'enlever la cigarette, de garder cette respiration".
… Qu'il vienne essayer lui... Un non fumeur qui explique comment arrêter...
   La minuscule flamme brûlait toujours le minuscule bois.
   Il expira, rejeta un nuage de fumée, lança l'allumette. Vers la poubelle.
Raté.
Il craqua une nouvelle, le feu s’éteignit, craqua encore une autre. Dans la poubelle. Il attendit. Rien. Une nouvelle allumette. Dans la poubelle. Toujours rien.
   La fumée de la cigarette envahit le studio. Peu à peu. Bouffée après bouffée. À mesure que la cigarette rapetissait. Il avala une nouvelle rasade d'alcool, grimaça. Encore plus dégueulasse.
   Il se leva, versa le reste de la bouteille dans la poubelle. Sur ces maudites feuilles. Il se rassit.
   Une nouvelle bouffée. Plus longue, plus profonde, plus rassurante.
… Maillot a peut-être raison...
   Il bloqua sa respiration, retira sa cigarette. Un rouge incandescent consumait le tabac, la nicotine, le goudron, le papier. Il relâcha la fumée, lança la cigarette. Dans la poubelle, lancé réussi.
   Le feu prit. Instantanément.
   L'extincteur l'appela. Immédiatement. Machinalement. Il se retint, attendrait le prochain appel. Juste avant que la peur ne se transforme en panique.
   Les flammes jaillirent. Le papier brûlait, faisait un parfait combustible. Avec ces flammes, plus de deux ans de sa vie, plus de deux ans d'espoir, partaient en fumée. Avait-il eu tort ? Tort de tout changer, du jour au lendemain, tort d'embarquer Isa avec lui ? Il avait été si haut avant, était si bas aujourd'hui.
   Et il devait tout recommencer. Encore. Tout recommencer, pour Mily. 

Le vieux 1.1

   Le soleil était doux, calme. Un soleil de matin d'hiver. Un soleil qui vous donnait du courage, qui vous procurait un élan nécessaire pour changer le monde. Le soleil éclairait un ciel bleu. Un bleu apaisant, abaissant toutes vos barrières. Du blanc tachetait ce bleu, somnolait, ici et là dans ce ciel. Des nuages. Certains denses, opaques, d'autres fins, égrainés. Tous reposants.
   Des nuages totalement blancs. Tous. Sauf un. Là-bas, celui de droite, sans forme distincte. Un nuage blanc marquée d'une ombre noire. Une petite ombre. Un avion, immobile. L'ombre n'avançait pas sur ce fond blanc, l'avion ne se déplaçait pas dans ce ciel bleu.
   La caresse arriva ensuite. Une caresse infinie, une douceur posée sur son visage. Délicatement. Une douceur obligeant à déposer les armes, à cesser de lutter. La douceur d'une brise figée, d'un souffle immobile.
   Il la ressentait. Cette sensation qu'il ne connaissait pas encore, qu'il pensait ne jamais connaître. Il la ressentait. Enfin. La liberté. Une liberté où rien ne pouvait vous arriver, où rien ne pouvait vous atteindre. La liberté où vous étiez seul à décider. Sans aucune contrainte, sans personne pour vous aiguiller, pour vous diriger.
   Les musiques s'élevèrent soudain, haut dans le ciel. Du R'n'B, du rap, du zouk. Il apprenait à les connaître. Elles prônaient la vie, plus que tout, donnaient l'impression d'exister, d'avoir une destinée. Elles poussaient à danser, à extérioriser, interdisaient la réflexion, bannissaient l'introspection. Elles enivraient l'esprit, travestissaient la réalité.
   Des voix se mélangeaient aux musiques. Non, pas des voix, des cris. Des femmes engueulaient des enfants. Des hommes engueulaient des femmes. Des cris enveloppés de frustration, où l'on déversait son incapacité à diriger sa vie sur les autres, sur les plus faibles que soi.
   Une fumée, à gauche. Une colonne noire essayait d'atteindre le bleu du ciel, de le souiller. Une fumée funeste, éparse. Rien de naturel, on ne trouvait pas ce genre de fumée dans la nature. L'odeur l'accompagna, rapidement. Une odeur de pneus brûlés, de plastiques incinérés. Une odeur de feu, pas loin. Un feu de poubelle, sans doute. Ou un incendie de bâtiment. Tout aussi probable. Surtout ici.
   Un immeuble lui faisait face, obstruait sa vision. En partie. Un immeuble massif, inerte. Un immeuble pitoyable. Les peintures s'effritaient, par plaques. Les murs se fissuraient. Les fissures se transformaient en entailles.
   Lapoudrière, toujours la même, ne changerait jamais. Il était là, dans son quartier. À nouveau. Là où tout avait commencé, après tout ce qu'il avait fait. Il était au bon endroit, au bon moment. Pour être heureux.
   Son cœur se souleva. Tout à coup. Pour la première fois. Un cœur fragile, faible. Un cœur pas encore endurci, qui n'en avait pas eu le temps. Les nuages bougèrent, le vent souffla, la fumée monta.
   Des visages apparurent. À la fenêtre de l'immeuble, en face de lui. Des visages sans contour compréhensible.
   Les traits s'affinèrent rapidement, devinrent plus singuliers.
   Il reconnut un des deux visages. Le seul qu'il connaisse vraiment. Le seul qu'il connaisse par cœur.
   Maman.
   Un visage encore juvénile, comme il ne le lui avait jamais connu. Des traits encore souples, arrondis. Un visage qui repoussait la vieillesse, un visage qui n'avait pas peur du temps à venir. Maman était là. Encore, toujours. À la fenêtre, bouche grande ouverte. Son visage était crispé, déformé. Elle poussait un cri, un cri strident. Ce cri lui faisait du bien, le remplissait de bien être.
   Le bon endroit, le bon moment.
   À côté d'elle, un homme. Le regard hébété, niais, vide. Vide de tout. De pensées, d'intelligence, de sentiments. Un homme qu'il n'avait jamais vu, qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait pas envie de connaître. Un homme au visage moins jeune, au visage plus tracassé, au visage plus marqué par la vie. Non, au visage plus marqué par sa vie.
   Le visage de Maman rapetissait, celui de l'homme s'évanouissait. Il s'éloignait, volait. Avec une liberté plus grande encore. Une liberté absolue. Cette liberté où vous étiez maître de vous, maître de votre destin. Celle où vous saviez que plus rien ne pouvait vous arriver, ne pouvait vous toucher. Quoi qu'il advienne.
   Sa vue se brouilla. Subitement. Il ne distingua plus rien, ne comprit plus les sons qui l'entouraient, les odeurs qui l'enveloppaient.
   Il ne resta que la voix. Une voix fébrile, usée. Elle venait de partout et de nulle part à la fois, parlait dans une langue étrangère, dans une langue qu'il comprenait malgré tout.
   « Tu sais ce que tu dois faire ». 

Maman 1.1

   Les articles passaient, les uns après les autres, toujours les mêmes, ou presque. Des articles à bas prix, au niveau du sol dans les rayons.
   Les bips s’enchaînaient. Comme les "bonjour", les "merci", les "au revoir", les "bonne journée". De huit heures trente à dix-sept heures trente. Quarante heures par semaine. Quarante heures payées trente-cinq, payées au salaire minimum. L'extrême minimum.
… Je ne le ferai pas toute ma vie...
   Non. Jamais. Une vie à faire ce métier ne serait pas une vie. Trois mois seulement et elle en avait déjà marre. L’enthousiasme du début avait disparu, derrière la monotonie de la tâche, obstrué par sa pénibilité.
   Mais c'était un travail, avec un salaire. Un premier pas pour s'en sortir enfin, pour arrêter de s'apitoyer sur son sort. S’en sortir… Son vœu le plus cher, depuis qu'elle s'était rendue compte de sa vie pauvre, misérable.
   Elle se le rappelait parfaitement, de ce jour où elle avait ouvert les yeux. Elle se le rappelait très bien. Un samedi, le jour de ses treize ans. Elle avait été invitée par Caroline, chez Caroline, dans sa grande maison. Une maison de riche. Avec une grande chambre et une salle de jeu attenante, un grand jardin et une piscine éblouissante. Elle avait adoré cet anniversaire, ce temps passé avec ses amies, à parler garçons, sexe, à essayer des vêtements, à se maquiller. Elles avaient fini par manger son gâteau d'anniversaire, dans la chambre, en dansant sur Saga Africa du beau Yannick Noah, en chantant Désenchantée de la mystérieuse Mylène Farmer. Son plus bel anniversaire. Assurément.
   L'anniversaire avait pris fin trop vite à son goût. Vers seize heures trente.
   Les parents de Caroline l'avaient raccompagnée chez elle, rue des Aglets, Lapoudrière. Dans leur grosse voiture. C'est là qu'elle avait pris sa misère en pleine face, au moment précis où elle était descendue de la voiture.
   Elle avait posé les yeux sur sa maison. Une vieille maison de ville, collée à d'autres vieilles maisons de ville. Chacune d'entre elles était une honte. Ensemble, bien pire. Toutes avaient un jardin minuscule aux herbes brûlées par le soleil. Dans son jardin à elle, pas beaucoup d'herbes desséchées. Papa n'en laissait pas l'espace, utilisait les deux tiers de la surface pour y faire dormir son bordel. Des ferrailles trouvées dans les dépôts d'ordures sauvages, principalement, ou retrouvées en bord de mer, parfois. « Ça peut toujours servir », qu'il disait à Maman à chaque nouvelle trouvaille. Ça ne servait jamais. Évidemment.
   Elle avait laissé les parents de Caroline faire demi-tour, s'éloigner. Loin. La voiture faisait tâche dans la rue. Trop belle, trop neuve, pas assez bruyante. Elle avait laissé la voiture tourner à droite sur le boulevard Lancastel. Après seulement, elle était rentrée chez elle, avait poussé le petit portail, avait eu de la vieille peinture caillée plein les mains. Tout lui avait alors paru fade. Sans couleur, sans chaleur. Non, plus que ça. Tout lui avait paru sale. Immonde, presque. Comme les photos d'Afrique que son professeur d'Histoire-Géo passait en longueur de cours.
   C'est ce jour-là qu'elle avait pris la décision. Celle de refuser cette vie. La vie de ses parents, des habitants de la rue, de tous les habitants de Lapoudrière. C'est ce jour-là qu'elle avait pris la décision de refuser cette vie, par tous les moyens.
   Elle n'avait jamais été bonne à l'école. Toujours dans les derniers de la classe au primaire, encore moins haut au collège. Elle aurait pu être parmi les meilleures. Elle comprenait les leçons, mais n'avait pas envie d'apprendre, préférait la télé, la radio, les magazines. Et Papa ne l'aidait pas pour l’école. Trop occupé à farfouiller les dépôts sauvages. Maman non plus ne se souciait pas de ça. Trop de ménage, de repas, de télé-novelas. Trop enracinée dans ce mode de vie volé à Mémé.
   Ce ne serait pas grâce à l'école qu'elle s'en sortirait. Impossible. Elle l'avait compris tout de suite.
   Cet après-midi-là, chez Caroline, entre robes et maquillages, elle s'était trouvée belle. Très belle. Bien plus belle que ses amies, bien plus belle que n'importe qui au collège. Même cette grande pimbêche de troisième, Alivia. La solution lui avait alors paru évidente. Voilà ce qu'elle avait envie de faire, ce qu'elle ferait. Mannequin, ou top modèle, ou miss. Voilà comment elle s'en sortirait, comment elle aurait une belle vie. Encore mieux que celle de Caroline.
   Elle l'avait dit à Maman. Le soir même. Maman avait ri. Dans sa gueule. « D'abord l'école » avait-elle répondu après sa crise de rire. Maman n'avait rien compris à ce qu'elle voulait. Pas plus que Papa. Maman s'était chargée de le lui répéter. Mais Papa, ce n'était pas Maman. Il s'était énervé, l'avait traitée de conne, d'idiote.
   Elle se rappelait de la douleur de ce moment. Encore maintenant. Huit ans après. Ses parents croyaient que la vie se délimitait de la rue Aglet à la rue Michel Roulet, étaient persuadés que la vie s'arrêtait à Lapoudrière. Ils ne voyaient pas plus loin que l'instant présent. Un présent qui n'existait déjà plus lorsqu'ils l’appréhendaient.
   Elle avait été la seule à y croire. La seule. Elle s'était mise à copier le style des filles qu'elle trouvait belles. Celles qu'on voyait à la télé, celles qu'on trouvait au lycée juste à côté.
   Sa garde-robe se renouvela. Petit à petit. Vêtement après vêtement. Au fil des bourses scolaires versées pour elle. Adieu les robes à fleurs, les culottes rose bonbon. Bonjour les décolletés, les mini-jupes, les strings.
   Les têtes s'étaient vite retournées sur elle, à mesure que sa poitrine avait gonflé, à mesure qu'elle la mettait en évidence. Celles des filles jalouses, celles des garçons affamés. Celles des hommes aussi. Elle plaisait, beaucoup, avait atteint son but... Trop.
   Les garçons l'abordaient. De plus en plus. Des garçons en scooter, des garçons avec leur zamal entre les lèvres, qui n'avaient rien de mieux à faire que de traîner devant le collège toute la journée. Ceux-là, elle ne leur répondait même pas. Il ne fallait pas leur répondre, tout le monde le savait.
   Quatrième, troisième. Au revoir collège, bonjour lycée.
   Elle avait choisi un bac pro. La branche des métiers de la mode. Raté, pas une assez bonne moyenne pour y avoir une place. Elle s'était rabattue sur un CAP coiffure. Raté, plus de place non plus. Elle s'était retrouvée dans un CAP espace vert. Un CAP qu'elle n'avait même pas demandé. Elle s'était retrouvée dans une classe de tarés, sans autre ambition que d'en finir avec l'école, pour pouvoir toucher les allocations.
   Mais elle avait continué, continué à croire en ses rêves. À y croire toute seule. À mal y croire. Jusqu'à finir ici. Sur ce siège qui faisait mal au cul.
   ― Bonjour.
   La voix la ramena aux bips, aux articles scannés. Une voix entre aigus et suave, peu commune. Elle attrapa la barre qui séparait les articles des clients, la fit glisser dans les rails à côté du tapis.
   ― Bonjour.
   Un bonjour réflexe. Le même qu'elle lançait deux cents fois par jour.
   Sa tête se leva. Sur le client. Sur l'homme. Un homme souriant, le regard plongé dans les yeux.
   Un regard qu'elle connaissait, dont elle avait déjà vécu l'issue, plus d'une fois. Un regard dont elle ne se défit pas. 

Le jeune 1.2

   Ses jambes tremblaient, fébriles. Il s'assit, précipitamment, dans le fauteuil blanc à sa gauche.
   Ses forces le lâchaient, l'adrénaline coulait de moins en moins dans son sang.
   Il n'aimait pas s'asseoir dans ce fauteuil, n'aimait pas venir ici. Trop blanc, trop propre, trop aseptisé. La lumière tamisée vous faisait angoisser, l'odeur des produits ménagers vous donnait envie de vomir, l'air conditionné vous interdisait de respirer. Non, décidément, il n'aimait pas venir ici. Mais il y était obligé.
   Encore plus maintenant.
… C'est de ma faute...
   La phrase avait tourné dans sa tête tout au long du trajet. « C'est de ta faute ». Monsieur Cousin l'avait dit avec la voix cassée, les joues mouillées, une tristesse avouée. Monsieur Cousin s'était livré, avait montré ses sentiments. Une mise à nue émotive jamais dévoilée auparavant, interdite par une éducation archaïque. Mily le lui avait assez répété, Monsieur Cousin était un de ses pères qui ne montraient aucune affection, qui ne prononçaient aucun compliment à ceux qu'il aimait. Cette mise à nue émotive garantissait obligatoirement la véracité de ses mots, de ses paroles. « C'est de ta faute ».
… Pourquoi... ?
   ― Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?
   Il fixa Mily, en face de lui. La vraie Mily. Pas celle imaginée, rêvée. Mily regardait devant elle, droit devant. Ses yeux ne clignaient pas, ne bougeaient pas. Elle ne répondrait pas, ne répondait jamais. Depuis un an.
   Seuls les bruits lui offrirent une réponse. Les bips réguliers, le ronflement de la pompe aux montées et descentes infinies, le bourdonnement de l'aspirateur à salive. Des appareils agrippés à Mily par des électrodes sur la tête, sur la poitrine, par des seringues dans le bras, dans le ventre, par des tuyaux dans la bouche, dans le nez.
   La voilà, la vraie Mily. Faussement en vie, artificiellement vivante.
   Une vie que ces machines retenaient depuis bientôt un an, depuis cette nuit. Cette nuit maudite.

***

   Les lumières bleues clignotaient, troublaient le noir profond de la nuit. Encore. Il connaissait ces lumières. Tout le monde les connaissait ici. Le ciel de Lapoudrière en était troublé tous les soirs, toutes les nuits. Des scintillements d'ambulances, de véhicules d’urgence, de pompiers.
   Il remontait la rue de la Merde. Première fois aussi tardivement. D'habitude, il le faisait vers vingt-deux heures trente. Là, il devait être minuit et demi.
   La faute à Léon, son patron. Il l'avait appelé un peu avant vingt-deux heures, en panique, ne pouvait pas venir tout de suite, devait être remplacé.
   Il avait accepté, immédiatement. On ne refusait rien à son patron, à celui qui vous donnait mille cinq cents euros tous les mois. Marcher dans cette rue à minuit et demi une fois de temps à autre était une bien petite contrepartie en échange de mille cinq cents euros tous les mois.
   On parlait fort autour de lui. Un peu partout, au bas des immeubles. Les gars fumaient leur zamal, avalaient quelques gorgées de plus de whisky-coca. Leur ivresse serait bientôt au summum, redescendrait ensuite, jusqu'à disparaître vers trois heures trente, quatre heures du matin, leur signalerait le moment d'aller dormir.
   Il arriva à l’intersection de la rue de la Merde et de sa rue, tourna à droite. Devant son immeuble, trois gars et deux filles discutaient incompréhensiblement. Il entra dans son bâtiment parfumé à la pisse, monta à son étage aromatisé au zamal, pénétra dans son appartement.
   Les sanglots l'avertirent. Directement. Maman était assise à table, dans le noir. Elle aurait dû être dans son lit, en train de dormir, pour se réveiller dans quelques heures, à cinq heures. Mais elle était là, à presqu'une heure du matin, en pleurs.
… Pépé...
   Assurément. Seul Pépé pouvait la rendre aussi malheureuse. Seule la mort de Pépé.
… Enfin...
   Le soulagement, l'unique sentiment qu'il ressentit.
   Il fit un pas. Maman se leva, courut dans ses bras, s'y réfugia. Il la dépassait d'une bonne tête, depuis ses quinze ans. Première fois qu'elle cherchait ainsi du réconfort auprès de lui. Les larmes de Maman mouillèrent son tee-shirt à lui, son corps transmettait au sien les spasmes saccadés de la tristesse infinie.
   ― Maman...
   Il n'aimait pas Pépé, le détestait, ne comprenait pas l'amour que lui avait toujours porté Maman. Mais il détestait encore plus voir Maman dans cet état.
   Maman tenta de reprendre son souffle, comme elle le put, de maîtriser ses spasmes.
   ― Je suis désolée, Jo.
… Quoi... ?
   Il la repoussa, délicatement, à bout de bras.
   ― Calme-toi... Pourquoi tu es désolée ?
   Encore un spasme.
   ― Marie vient de m'appeler...
   Marie ? Sa collègue de travail ? La voisine des Cousin ?
   ― Émilie a eu un accident. Elle est à l’hôpital, dans le coma.
… Mily...
   Il ferma les yeux. Le silence le compressa, le noir le comprima.
   Il rouvrit les yeux, aux urgences du centre hospitalier universitaire de Bellepierre. Le jour était sur le point de se lever. Il se trouvait assis, sur un banc en pierre, juste devant l'entrée, sans aucune manière d'expliquer comment il était arrivé ici.
   Il leva ses mains, pour se frictionner le visage. Son mouvement s'arrêta, quelque chose était inscrit dans sa paume gauche.
   « 3e ».
… Un numéro de chambre ?... Non, d’étage...
   Il se leva, entra dans le bâtiment à sa droite, suivit les indications des pancartes, longea cinq couloirs, emprunta un ascenseur, arriva au troisième étage.
   La première porte à gauche était ouverte. Il frappa doucement, à peine, du bout des doigts.
   ― Entrez.
   Un « entrez » trop doux pour être celui de Monsieur Cousin.
   Il suivit la permission.
   Deux infirmières tapaient sur des ordinateurs portables dans un coin. Le reste de la pièce n'était qu'un long couloir formé par des rideaux bleus tirés. Un homme en blouse blanche attendait un peu plus loin, avec un sourire désolé.
   ― Vous venez voir mademoiselle Cousin ?
   Il hocha doucement la tête.
   L'homme en blouse blanche lui fit signe d'approcher de la main, écarta légèrement le rideau quand il arriva à sa hauteur.
   Mily était allongé sur un lit, dans ce minuscule box. Des fils allaient et venaient autour d'elle, des machines ronflaient derrière elle.
   Il s'approcha. Elle avait les yeux ouverts. Ouverts et immobiles. Sans battements de cils, sans mouvements des pupilles.
   ― Elle s'est réveillée, il y a deux heures environ...
   Il se tourna vers l'homme, lu son nom et sa fonction sur le badge de sa poitrine. « Docteur Mauve, neurochirurgien ».
   ― … Sortir du coma rapidement est une bonne nouvelle. Cela réduit le risque de séquelle grave. Il est encore trop tôt pour savoir si ceux-ci seront importants ou non. Plusieurs tests doivent être passés et analysés avant de juger.
   ― Qu'est-ce... Que lui est-il arrivé ?
   ― Vous êtes de la famille ?
   Il balança la tête.
   ― Son... Un ami.
   ― Seule la famille peut être mise au courant des causes de son arrivée ici. Je vous conseillerais de vous rapprocher de celle d’Émilie pour en savoir plus. Mais je peux vous dire que le meilleur moyen d'aider Émilie à partir de maintenant, à votre niveau, est de lui parler, beaucoup. Son cerveau doit être stimulé le plus possible…

***

   Docteur Mauve lui avait parlé encore cinq bonnes minutes. Au moins. Il n'avait plus écouté, trop choqué, trop triste. Il avait regardé Mily, allongée, immobile, momifiée.
   Mily avait fini par quitter ce box de toile, avait été transférée dans la chambre 308, un étage plus haut.
   Il y était venu. Tous les jours, ou presque, pendant un an. Parfois en début d'après-midi, avant de commencer sa journée, parfois en fin de journée, après avoir quitté le boulot. Il était venu, s'était arrangé pour ne jamais croiser Monsieur Cousin. Parce que Monsieur Cousin ne l'aimait pas, comme tous les membres de la famille de Mily.
… Normal, s'il pense que c'est de ma faute...
   Pendant un an, les conseils du docteur Mauve étaient restés gravés dans sa mémoire. Son cerveau doit être stimulé le plus possible. Il avait parlé à Mily, lui avait fait entendre sa voix, avait stimulé ce cerveau. Tous les jours, il avait raconté des histoires banales, inintéressantes, sans savoir s'il parlait à un cerveau éveillé ou non. À chaque arrivée, il avait caressé l'espoir inavouable de retrouver Mily parfaitement réveillée. À chaque départ, il s’enfonçait toujours avec une déception sans limite.
   En une année, rien n'avait changé. Mily était toujours dans ce fauteuil, à regarder droit devant elle, entourée des mêmes bruits effrayants.
… Rien n'a changé, rien ne changera…
Qu'il soit là ou non. Espérer et croire ne changeait que la perception de la réalité, pas la réalité elle-même. Et la réalité était que Mily était encore dans le coma, sans possibilité de savoir si elle avait une chance de s'en sortir.
… A quoi bon venir dans ce cas... ?
   À rien.
   La voir dans cet état le faisait souffrir. Encore plus maintenant que Monsieur Cousin lui avait dit que tout était de sa faute.
   Il fixa Mily, ses yeux sans expression, son visage sans vie.
   Il se leva. La décision était prise. Définitivement.
… Excuse-moi...
   Il s'approcha d'elle, l'embrassa sur le front. Comme tous les jours, ou presque, depuis un an. Un baiser à la saveur différente des fois précédentes, à la saveur plus forte, plus prononcée qu'un au revoir. À la saveur d'un adieu.
… Je suis désolé...
   Il pourrait le lui dire, qu'elle l'entende ou non, de façon symbolique. Mais il y renonça. À cause du doute de ce qu'il se trouvait derrière ces yeux immobiles. Un esprit mort ? Un cerveau en ébullition, à la limite de la folie ? Si seul le corps ne répondait plus, comment réagirait l'esprit s'il lui disait qu'il ne viendrait plus jamais la voir ? Son esprit s’agiterait, se débattrait, crierait de ne pas la laisser seule avec elle-même. Une agitation sans mouvement, des cris sans bruit. Non, il ne ferait pas ça, ne pouvait le lui dire.
   Il ouvrit la porte de la chambre. Dehors, les voix d'infirmiers hantaient le couloir. On les entendait toujours, ne le voyait jamais. Ou presque.
   Il posa un pied dans le couloir. Une porte en face de lui s'ouvrit. Une porte à laquelle il n'avait jamais prêté attention. Une femme sortit, le téléphone collé à l’oreille, l’inquiétude scotchée au visage.
   ― … Reste où tu es, j’arrive dans dix minutes.
   La femme ferma la porte, mima un bonjour dans sa direction, fila dans le couloir, vers l’ascenseur.
   Il attendit, immobile, un pied dans le couloir, le reste du corps dans la chambre. Il hésitait à la quitter, avait encore quelque chose à lui dire, à lui avouer.
   Pas qu'il ne viendrait plus. Ce qu'il devait lui dire maintenant, il n'avait jamais réussi à le lui avouer avant. Même à la Mily de son esprit.
   Il se retourna dans l’encadrement de la porte. Mily le fixait. Au niveau du ventre. Difficile de le dire quand on ne vous regardait pas dans les yeux.
   ― Mily…
   Un éclair traversa son esprit. Une connexion synaptique à retardement. La plaque fixée sur la porte que la femme en tailleur venait de fermer.
   Il tourna la tête, regarda dans son dos. La plaque portait l’inscription « secrétaire du docteur Mauve ».
   ― … je…
   Cette porte donnait sur le bureau de la secrétaire du docteur qui s’occupait de Mily. Un docteur qui devait constituer un dossier médical pour chaque patient.
   Il revoyait la femme partir, tracassée, pressée. Il la revoyait ouvrir la porte, sortir de son bureau, la rabattre sur son bâti. Sans vérifier qu'elle était bien fermée.
   Il vérifia, du regard. La porte était légèrement entrouverte.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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