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Auteur Sujet: Dix ans avant de PM Lorenz  (Lu 6828 fois)

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Dix ans avant de PM Lorenz
« le: jeu. 20/05/2021 à 17:22 »
Dix ans avant de PM Lorenz



A ma femme, ma belle-fille, mes fils
mes amours, mes modèles, mes soutiens
A la Réunion, mon île 
De vous à moi

   Nous y voici. Encore. Cinq ans plus tard. Vous et moi. Encore. Pour une nouvelle danse. Avec la même envie, le même plaisir. Celui du partage. Non... Pas vraiment. Impossible. L’envie est plus prégnante, le plaisir plus important. De mon côté, tout du moins.
   Eruptions nous a permis de faire connaissance. Gentiment. Courtoisement. 10 ans avant... nous permettra de nous connaître. Un peu plus. Vous et moi. J’en suis convaincu.
   Chaque texte est un moment particulier, une redécouverte de la passion d’écrire. Chaque texte s’écrit, s'appréhende, se ressent différemment. Pour Eruptions, vous aviez été là, présents, à mes côtés, sans que je le sache. Pour 10 ans avant… vous avez été là, présents, à mes côtés, mais je le savais, je l’appréciais. Ce roman, nous l’avons écrit ensemble. Nous avons ri, nous nous sommes disputés aussi. Mais ensemble. Vous avez été là, présents, à mes côtés.
   Permettez-moi de prolonger ce plaisir.
   Permettez-moi de vous inviter à danser. Sur cette mélodie que nous avons conçue. Une nouvelle danse, tranquille. Vous et moi. Pour mieux faire connaissance.
   Et profitons de cette danse, faisons-la durer. Au maximum. Nous n’en n’aurons plus d’aussi paisible avant longtemps. Peut-être même jamais...

    
1. Malik

Province du Nord-Ouest, Afrique du Sud
14 mars 2006

Planète Blanche: Sortie J-44

   Il regarda ses chaussures. Des chaussures de travaux, qu’il avait utilisées pour le jardin, pour le bricolage, pour nourrir les poules. Des chaussures qu’il avait utilisées chez Monsieur, pour Monsieur, uniquement pour Monsieur.
   Il se pencha, approcha sa main de l’aglet, tira doucement sur le lacet. Le nœud se défit. Comme par magie.
Il avait oublié ce qu’il avait ressenti lorsque Monsieur le lui avait montré la première fois. D’abord à faire un nœud, ensuite les grosses boucles, enfin à le défaire. Son père lui avait appris à faire des nœuds, mais pas comme celui-là. Il avait oublié cet étonnement, cette joie, cette peur qui avaient parcouru son corps. Le temps de quelques secondes. Le temps que Monsieur lui explique qu’il n’y avait rien de magique. Il avait oublié cette sensation, pendant des années.
Elle revenait maintenant, ici.
   Il enleva une chaussure, puis l’autre, les posa l’une à côté de l’autre, en bas de l’habitacle passager.
   Il enleva une chaussette, puis l’autre. Des chaussettes épaisses. Les noires et blanches, qu’il enfilait toujours avec ses chaussures de travaux.
   Il observa ses orteils, les bougea un peu. Il ne les avait jamais observés. Alors même qu’il retirait ses chaussures cinq fois par jour. Lors des ablutions, avant la salat.
   Ses pieds étaient ridés. La peau n’avait pas résisté au temps, craquelait à la jointure des articulations des orteils. De longs poils blancs avaient poussé sur la première phalange de chaque doigt. Ses ongles tiraient sur la jaune, trois avaient même viré au marron.
   Il ouvrit la portière de la voiture.
Par terre, juste là, des herbes hautes.
… Mauvaise idée...
   Il pivota son buste de quelques degrés. Assez pour pouvoir se baisser, suffisamment pour remettre ses chaussures.
… Non...
   Il devait le faire, ne serait jamais aussi prêt à le faire, n’en n'aurait sans doute plus l’occasion. Quand reviendrait-il dans cette nature, aussi loin de cette vie que Monsieur lui avait offert ? À son âge ? Jamais. S’il ne le faisait pas maintenant, il ne le ferait jamais.
   Il se tourna, posa un pied par terre, puis l’autre. Au milieu des hautes herbes. Il ferma les yeux, se concentra sur son ressenti, sur ses sensations.
   La terre était chaude, malgré les hautes herbes. Il essaya d’enfouir ses orteils dans le sol, n’y arriva pas. Trop dure. Normale qu’elle soit encore à l’état sauvage, que les hommes comme Monsieur ne voulaient pas l'acheter pour y planter du maïs. Pas assez meuble.
   Cette terre lui rappelait celle d’Umlazi. Lorsqu’il était jeune. A ceci près qu’à Umlazi, on ne marchait pas seulement sur de la terre. On marchait aussi sur des morceaux de tôles, des éclats de verre, des clous déterrés, des animaux morts... Monsieur l’avait sorti de là, l’avait sauvé de cette misère, de cette pauvreté. Monsieur l’avait sauvé de la mort.
   La chaleur remonta, dans les mollets, dans les cuisses. La chaleur remonta, s’étendit à tout son corps, se dirigea vers son cœur. Il la ressentait. Fortement. Cette connexion avec la terre, avec ses ancêtres. C’était pour cela qu’il avait enlevé ses chaussures. Pour recréer ce lien oublié, cette passerelle avec ses ancêtres.
   Il caressa sa barbe. Instinctivement. Comme il le faisait toujours lorsqu’il pensait aux ancêtres.
… Seraient-ils fiers de moi... ?
   Non. Impossible. Il les avait reniés. Au moment où il s’était converti. Il avait renié leur héritage, pour celui du prophète.
… Salla Allahu ‘alayhi wa salam...
   Il s’était converti en même temps que Monsieur. Parce que Monsieur le lui avait demandé. Parce que Monsieur lui avait parlé de la Vérité. Il avait accepté. Parce que Monsieur l’avait sorti d’Umlazi, lui avait donné une vie à vivre. Il avait accepté. Parce que Monsieur avait été seul à trouver la Vérité auprès du prophète.
… Salla Allahu ‘alayhi wa salam...
   Madame n’avait pas voulu se convertir, avait refusé que leur fils se convertisse. Monsieur avait été seul, avec sa Vérité. Il n’avait pas eu le cœur à refuser, à laisser Monsieur seul. Même si c’était renier son passé, son père, ses ancêtres.
   Monsieur avait changé de nom. Djamal, à la place d’Oscar. Monsieur lui avait expliqué la signification du prénom. Djamal, la beauté du corps et de l’esprit. Monsieur lui avait dit que ce n’était pas pour se vanter, que ce prénom lui servirait de but à atteindre. Au moins pour la beauté de l’esprit. Monsieur lui avait aussi choisi un nouveau nom. Malik. Un prénom qui collait à sa personnalité. Doué.
… Malik, fils de N’Sowi...
   La chaleur atteignit le cœur. Un cœur qui pompait le sang de ses ancêtres.
   Il l’avait oublié, l’avait trop longtemps oublié...
   Il leva les yeux, regarda autour de lui. Un paysage sauvage. Le bush. Il venait de là, venait réellement de là. Des terres vierges, de cette nature abondante, dangereuse. Loin de la misère urbaine d’Umlazi. Encore plus loin de la richesse urbaine de Monsieur. Ce ne pouvait être un hasard, ses ancêtres l’avaient rappelé, l’avaient ramené ici, à cette nature. Ses ancêtres l’avaient rappelé, l’avaient ramené à sa vraie place.
– Malik...
   La voix le tira de ses pensées. Brutalement. Ses yeux cherchèrent la source, le corps qui allait avec la voix. Mawete marchait vers lui. Un grand Bantou, comme lui, qu’il avait appris à connaître. Depuis trois semaines. Depuis qu’ils avaient quitté Durban. Depuis que le groupe avait été rassemblé.
– … On t’attend...
   Il hocha la tête. Silencieusement.
   Son regard se fixa, à un endroit dans le dos de Mawete. À une centaine de mètres de là, un ancien entrepôt à grain. Il examina le monde devant cet entrepôt. Un peu moins de cent personnes. Quasiment tout le groupe. Des Bantous, des terres agricoles de l’est de Monsieur. Des Coloureds, des terres agricoles de l’ouest de Madame. Tous là, massés devant cet entrepôt.
   Dans un seul but.
   Tous avaient répondu à l’appel. Dès qu’il avait été lancé. Normal. Tous avaient été recueillis par Monsieur, ou par Madame. Tous avaient été tirés de la misère, sauvés de la pauvreté. Tous avaient réussi à fuir la mort. Grâce à Monsieur, ou à Madame.
   Son groupe à lui avait quitté Durban, il y avait trois semaines, avait fait route vers le nord-ouest. Vers la province de l’État libre, jusqu’à Reitz. La piste s’était évanouie dans les alentours de Reitz. L’autre groupe avait eu le temps de les rejoindre. La piste avait été retrouvée deux jours plus tard, un peu plus au nord. Près de Heilbron. Grâce au fils de Monsieur. Grâce à la sorcellerie du fils de Monsieur. La piste les avait menés ici, au nord du village de Sprinbokpan, dans la province du Nord-ouest.
   Il avança, dans les hautes herbes, vers l'entrepôt, pieds nus. Depuis quand n'avait-il pas autant marché pieds nus? Son père se serait moqué de lui, s'il avait été là, l'aurait traité de Blanc.
   Il prit une minute pour faire les cent mètres, pour rejoindre le groupe. Une minute où son cœur cogna, fort, où chaque battement lui rappela que la fin était proche, imminente. La fin de cette vie qu’il avait eue, jusqu’à présent. Un choix se présenterait à lui ensuite. Continuer sa vie, la vie que Monsieur lui avait offerte, la voie qu’ils avaient empruntée tous les deux, suivre les préceptes du Prophète...
… Salla Allahu ‘alayhi wa salam...
   … Ou retourner à sa vie originelle, celle de son père, celle de ses ancêtres.
   Il arriva à la masse mélangée de Bantous et de Coloureds. Les hommes s’écartèrent, le laissèrent passer. Jusqu’au point de convergence de tous les regards.
   Trois personnes se trouvaient à genoux, les mains dans le dos. Les trois personnes qu’ils avaient suivies jusqu’ici, qu’ils avaient débusquées dans cet entrepôt abandonné.
   Il examina ces trois personnes. Des Bantous. Comme lui. Comme les deux tiers de leur groupe. Ces trois Bantous-là avaient encore les joues rondes, des boutons sur le visage, pas encore de rides.
… Des enfants...
   Quel âge ? Treize ? Quatorze ? Quinze ans peut-être ? Des enfants. Pas les personnes qu’il s’était attendues à trouver.
   Les murmures du groupe s’arrêtèrent. D’un coup, brusquement. Il n’avait pas à se retourner, savait ce qui provoquait ce silence.
… Des enfants...
   Le fils de Monsieur apparut, dans son champ de vision, se posta devant les trois enfants. Il portait un costume noir à fines rayures blanches, avait les cheveux plaqués sur le côté. Parfaitement plaqués. Le fils de Monsieur arborait une mine sévère, une mine rarement arborée. Une mine que Madame avait arborée plus souvent que Monsieur.
   Le fils de Monsieur se pencha légèrement, sur l’enfant le plus près de lui.
– Regardez-moi, je vous prie...
   Les trois prisonniers relevèrent la tête, obéirent à la voix posée du fils de Monsieur.
– Voilà qui est mieux, n’est-il pas ? J’aime savoir à qui j’ai affaire. Et vous, messieurs, savez-vous qui je suis ?
   L’enfant le plus proche déglutit, difficilement, hocha la tête, timidement.
   Tout le monde connaissait le fils de Monsieur. Dans tout le pays. Tout le monde avait entendu les histoires que l’on racontait sur lui. On rapportait qu’il jouait dans la sorcellerie, dans la magie noire. On assurait qu’il avait vendu son âme au diable.
– Bien... Alors, il m’est plausible que vous ayez également entendu parler de cela, n’est-il pas ?
   Le fils de Monsieur écarta légèrement sa veste, sur le côté gauche, laissa apparaître une partie d’une crosse blanche. La crosse blanche de son arme. Celle qu’on disait envoûtée par l’esprit des démons.
   L’enfant le plus proche ferma les yeux, fortement, refusa de regarder la crosse. Encore un hochement de tête. Timide, toujours.
– Vous m’en voyez ravi, jeune homme. Vous comprendrez, dans ce cas, ma démarche, n’est-il pas ? Vous comprendrez également que je dois avoir le nom de celui qui vous a demandé de faire ça ?
   L’enfant ouvrit les yeux. Directement sur la crosse. Sa mâchoire se crispa, sa tête trembla. La peur gagna tout son corps, tout son être.
   Le fils de Monsieur le remarqua, rapidement, ramena le pan de sa veste, cacha la crosse blanche, caressa la tête de l’enfant.
– Si vous me donnez ce nom, je ne l’utiliserai pas. Je vous en donne ma parole...
   L’enfant ouvrit la bouche. Une bouche tremblante, toujours. De la salive déborda par le milieu de la lippe. La lèvre bougea, s’apprêta. Plusieurs fois. Pendant de longues secondes. Le son finit par sortir. Enfin. Un son saccadé, robotique. Mais un son audible, compréhensible.
– Ra... fion... Obe... dete...
   Le fils de Monsieur sourit, posa sa main sur l’épaule de l’enfant.
– Soyez-en remercié. Et comme je vous l’avais promis...
   Le fils de Monsieur tapota de sa main l’endroit de sa veste qui cachait la crosse.
– … elle restera où elle est.
   Le fils de Monsieur se releva, sourit à nouveau à l’enfant.
– … Mais, à ma grande désobligeance, jeune homme, je n’ai qu’une seule parole. Et j’honore toujours cette parole.
   Le fils de Monsieur se retourna, montra son dos aux enfants à genoux.
Le fils de Monsieur le regarda, lui, lui fit un signe de tête, vers les enfants. Un message silencieux, un signe clair.
   Sa main descendit à sa ceinture, immédiatement, à peine le signe de tête du fils de Monsieur aperçu. Il saisit le pistolet, le pointa vers le premier enfant.
… Que des enfants...
   L’enfant secoua la tête. Le visage affichait une grimace. Une grimace de peur. Des larmes coulaient, ne formaient qu’un seul filet arrivé à la bouche, mélangées à la bave.
… A-t-il pleuré avant de tirer... ?
   Il se souvenait de ce jour. Parfaitement. À l’aéroport de Durban. Monsieur et Madame étaient venus rendre visite à leur fils. Monsieur avait apporté un cadeau à son fils, un nouveau livre, pour sa collection. Un nouveau livre dédicacé par l’auteur. L’avion venait d’atterrir, ils venaient de passer les formalités. Il y avait eu un coup de feu. Madame était tombée. Un autre coup de feu. Monsieur avait titubé, sur deux ou trois mètres, déséquilibré par le tir, s’était écroulé lui aussi. Il avait couru vers Monsieur. Aussi vite qu’il avait pu. Du sang s’étendait déjà. Monsieur n’était déjà plus, se trouvait déjà sur le chemin du Djenet, avec le prophète.
… Salla Allahu ‘alayhi wa salam...
   Monsieur était mort devant lui. Et il n’avait rien pu faire.
   Depuis, il attendait ce jour, ce moment. Celui où il aurait le tueur en face de son pistolet. Même si ce n’était qu’un enfant.
… Malik, fils de N’Sowi...
   Monsieur devait déjà avoir passé la première des huit portes menant au Djenet, avait sans doute entamé sa première période de 42 ans d’attente. Peut-être l’attendrait-il ? Pour profiter de ce moment à deux. Ce moment où ils trouveraient les 72 vierges, ce moment où ils pourraient boire du vin exquis.
   Peut-être l’attendrait-il ?... Il ne l’espérait pas. Parce que lui n’irait pas au Djenet.
   Son index pressa trois fois la gâchette. 

2. Kane

Comté de Big Horn, Wyoming, États-Unis
15 mars 2006

Planète Blanche: Sortie J-43

   Il regardait par la vitre. Les plaines, encore, toujours, à perte de vue. Des plaines de hautes herbes. Plus sèches qu’un instant plus tôt, juste après Otto. Les herbes dansaient, se mouvaient, à l’unisson, au gré du vent. Le ciel était chargé. Un peu. La pluie risquait de tomber, d’un moment à l’autre. Le contraire l’aurait étonné. Il pleuvait souvent dans le Wyoming. Trop à son goût.
… C’est pour ça que je l’ai quitté...
   Il délaissa un moment le paysage monotone, regarda sa montre. Presque deux heures qu’ils roulaient. Ils seraient bientôt arrivés. Le conducteur du taxi avait décidé de suivre Greybull Highway, puis de bifurquer à droite sur la State Highway 30, de traverser Burlington.
… J’aurais continué tout droit... Direction Greybull...
   Mais avec l’itinéraire du taximan, il avait eu plaisir à revoir le terrain de baseball de Burlington, le terrain de foot juste derrière. Que de souvenirs dans ces gradins. Des gradins faits de planches de bois posées à même une ossature métallique... Son père et son oncle qui l’encourageaient lors des matchs, son premier baiser, avec Carie, sous la tribune, et le père de Carie juste au-dessus...
   Il aurait dit qu’une vie entière s’était passée depuis ces moments. Alors qu’il n’y avait qu’une vingtaine d’années. Une vingtaine d'années, et tant de changements. Les quatre ans à l’Université à Laramie, Khaterine, le LSAT, les trois ans à Upenn, l’année de LLM, le Bar exam de Pennsylvanie, la société Harper... Une vingtaine d’années où il était parti de rien, où il était arrivé à tout.
   On commençait à le connaître, à le reconnaître. Son nom n’était plus inconnu.
   Kane Mils, l’avocat qui ne perdait pas.
… L’avocat qui ne perdra jamais...
   Harper lui parlait déjà d’être associé. Après seulement quatre ans de pratique. Harper lui disait que dans deux ans, s’il continuait à défendre aussi bien ses dossiers, à ramener des clients pour la société, alors oui, il serait associé. À 32 ans.
… Le plus jeune de toute l’histoire de la boîte...
   Mais tout de suite, là, maintenant, il n’était pas encore celui qui donnait les directives, juste celui qui les exécutait. Un sous-fifre, encore. Il était encore celui qui devait faire six heures d’avion, depuis Philadelphie, faire une escale d’une heure à Denver, et prendre un avion à hélice pour Cody dans le Wyoming. Un avion à hélice, c’était une barque sur une mer déchaînée. Aucune stabilité. L’avion tanguait au gré du vent, plus encore que ces hautes herbes dehors. Tout ça pour rencontrer un éventuel témoin d’un viol. Hank Vesberg.
   Il révisa l’affaire. Encore une fois. Pour être certain de ne rien oublier, de ne rien laisser au hasard.
   Hank Vesberg, un homme de quarante-six ans, venu à Philadelphie pour un entretien d’embauche. Comme journaliste dans un petit journal minable. Le viol a été commis, ou prétendument commis, dans une chambre d’hôtel, au quatrième étage, dans le quartier de Kensington. Une femme, Terry Bespard, a accusé un homme, Jeff Wilburn, de viol. Les caméras de surveillance montraient que l’homme avait rejoint la femme, dans la chambre. Le reste, c’était parole contre parole. La femme parlait de viol, l’homme de relation consentante. Jeff Wilburn était venu au cabinet, leur avait expliqué la situation. Robert Harper avait accepté de le défendre, mais avait refilé le dossier à un jeune avocat.
… Moi...
   Il avait revu l’enregistrement vidéo. Pas de son. Impossible de savoir s’il y avait eu des appels à l’aide, des cris ou des pleurs quelconque. Mais sur l'enregistrement, on voyait un homme passer devant la chambre, regarder la porte une poignée de secondes. Le seul autre client de tout l’étage. Hank Vesberg.
   Il avait mené son enquête sur Jeff Wilburn. Marié depuis quinze ans, pas de casier judiciaire, pas de problème de voisinage, pas de conflit au travail. Une vie tranquille. Mais une vie privée misérable. Wilburn était inscrit sur quatre sites de rencontre, couchait régulièrement avec des femmes, puis ne le revoyait jamais. Wilburn, un profil de pervers et une tête de détraqué. Il l’avait vu lorsqu’il lui avait parlé.
… Il l’a violée... J’en suis sûr...
   Le taxi entra dans Basin. Enfin. La ville était déserte. Ou presque. Rien de plus normal. Basin c’était une ligne droite, la Greybull Highway, avec quelques maisons le long des petites rues parallèles. 1500 habitants, à peu de choses près.
   Ils arrivaient de ce côté, de l’ouest, des petites rues parallèles. Ils quittèrent la State Highway 30, tournèrent à gauche sur la 8e nord.
   La petite rue était misérable, encore plus que dans son souvenir. Les maisons étaient vieilles, ne ressemblaient plus qu’à des ruines, qu’à des vestiges. Des petites maisons, toutes identiques, séparées les unes des autres par à peine 7 pieds. Pas de clôture, pas même une haie.
… Bienvenue chez les ploucs...
   Le taxi remonta la rue.
… Ils ont construit des courts de tennis...
   Qui jouait au tennis ici ? Aucun argent n'avait été mieux gaspillé.
   Le taxi prit à droite, puis à gauche. La 7e nord. Le taxi s’arrêta, devant une des maisons identiques aux autres, devant le 317. Vesberg habitait ici.
   Il sortit de la voiture, prit son bagage à main dans le coffre, retourna au niveau de la portière avant, se pencha légèrement.
– Merci.
   Le conducteur leva la main, de quelques pouces seulement. Juste avant de repartir.
   Pas besoin de payer. Tout était déjà réglé, par la société, par un stagiaire qui avait pensé faire ses preuves en signant chez Harper, qui se retrouvait à payer des taxis pour les vrais avocats, à faire des photocopies pour ceux qui travaillaient réellement.
   Il s’avança dans l’allée de béton. L’allée le mena à la porte de la maison. Une porte transparente fermée. Une porte transparente sale, qui n’avait pas dû être nettoyée depuis longtemps. Qui n’avait peut-être jamais été nettoyée.
   Il frappa. Une fois. Deux fois.
   Vesberg apparut derrière la porte vitrée. Un homme avec du ventre, une barbe pas entretenue, des poches sous les yeux. Il portait un jean noir et une chemise jaune à longue manche. Dans sa main droite, une bière, dans la gauche, une cigarette.
… Tellement cliché...
   Toujours à reproduire les schémas sans avenir, toujours à se plaindre de ne jamais arriver à rien. C’est pour ça qu’il avait quitté Big Horn, le Wyoming. L’État avait trop peu à offrir, les habitants trop peu à gagner. Il avait quitté le Wyoming pour ne pas être comme Vesberg, pour ne pas être un loser.
– Bonjour, Kane Mils, de la société d’avocats Harper de Philadelphie... Vous êtes monsieur Hank Vesberg ?
   Vesberg le fixa un moment, avant de détourner son regard sur ses pieds.
– Oui... C’est pour quoi ?
– Monsieur Vesberg, je défends un client dans une affaire de viol et de ce que nous savons, vous êtes le seul témoin direct de la scène.
   Vesberg décala la lèvre inférieure, la mordilla doucement. Une longue seconde. Il souffla ensuite, ouvrit la porte vitrée.
– Par ici.
   Il entra, suivit Vesberg sur quelques pas, traversa le salon jusqu’au canapé. Un salon sombre, peu éclairé par la lumière du jour. La télé était allumée, agressait les yeux. Un match de foot passait. Les Cowboys du Wyoming affrontaient les UCLA Bruins. Une rediffusion du Las Vegas Bowl de 2004.
… Ils vont gagner 24 à 21...
   Il avait entendu le résultat, il ne savait plus vraiment comment. Peut-être par ses parents. Sans doute même. Les nouvelles du Wyoming n'arrivaient que rarement à Philadelphie. Et quand elles arrivaient, tout le monde s’en foutait.
... Normal... le Wyoming...
   Vesberg s’assit dans le canapé, lui fit un signe de la main pour l’inviter à l’imiter.
   Il s’assit à son tour, dans le fauteuil de gauche.
– Vous en voulez ?
   Vesberg lui montra la bière.
   Il fit un signe de tête. Pour signifier à son hôte qu’il n’en voulait pas. Il n’était pas là pour copiner ni bavarder. Plus vite terminé, plus vite il rentrerait chez lui.
… Pas avant demain...
   Il ouvrit son bagage à main, en retira une pochette noire en cuir, la posa sur ses genoux, l’ouvrit. Il saisit ensuite son magnétophone enregistreur dans la poche intérieure de sa veste de costume, le montra à Veserg.
– Je peux.... ?
   Vesberg hocha la tête. Imperceptiblement.
   Il alluma le magnétophone, le posa sur la petite table basse, devant Vesberg.
– On sait que vous étiez à Philadelphie pour un entretien d’embauche le 11 février. Vous êtes resté ensuite à l’hôtel Diamond pour y passer la nuit. Chambre 46. Le 12, à 13 heures 42, les caméras de surveillance de l’étage vous montrent dans le couloir vous arrêtant quelques secondes devant la porte de la chambre 41. Ma question sera simple, monsieur Vesberg. Pourquoi vous êtes-vous arrêté ?
   Il n’était pas aussi direct d’habitude, prenait le temps de mettre son interlocuteur à l’aise. Pour permettre à celui-ci de se confier plus facilement. Toujours deux ou trois questions sur la vie personnelle, deux autres sur le boulot, deux remarques pour énoncer des généralités banales... Une astuce qu’il avait apprise chez Harper. Mais aujourd’hui, il n’avait pas envie.
   Vesberg se redressa un peu.
– Qu’est-ce que je risque ?
– Rien. Comme je vous l’ai dit, vous êtes le seul témoin direct de la scène. Dites seulement la vérité.
   Vesberg se redressa encore. De la cendre de sa cigarette tomba sur le sol à ses pieds.
– J’ai entendu des cris de femme... Comme si quelqu’un se débattait. J’ai aussi entendu des objets qui tombaient.
– D’après vous, il y a eu une lutte à l’intérieur ?
– Je pense... Oui.
– Êtes-vous certain que ce que vous avez entendu de l’autre côté de cette porte n’aurait pas pu être des gémissements et des sons faisant penser à un accouplement plutôt physique ?
   Il essayait de semer le doute dans l’esprit de Vesberg. Mais il le savait, l’avait vu sur la vidéo surveillance. La tête de Vesberg sur celle-ci n’était pas une tête amusée ou excitée par quelqu’un qui entendait d’autres faire l’amour. C’était une tête de surprise... Non... Plus que ça... Une tête apeurée.
– Certain.
– Vous n’avez pas appelé la police...
   Vesberg détourna son regard, tira sur sa cigarette, pour la première fois qu’ils s’étaient assis.
– J’veux pas d’problème moi. J’suis juste un p’tit gars du Wyoming. Philadelphie, c’est une grande ville, avec de grandes emmerdes. J’voulais pas m’attirer des ennuis.
   Il secoua la tête. Contre son gré. Normal face à autant de conneries. Les croyances des petites villes : les grandes villes, c’est l’enfer.
… L’enfer peut être partout...
   Il était le mieux placé pour le savoir. Après ce qu’il avait fait...
   Il attrapa son magnétophone, l’éteignit, le rangea. Même chose pour son dossier.
– Je vous remercie, monsieur Vesberg, ce témoignage nous sera précieux... La partie adverse viendra sans doute ici, pour vous parler de cette affaire et pour vous demander de témoigner au tribunal.
– J’veux juste pas de problème.
   Il ferma sa petite valise noire, se redressa, regarda Vesberg. Droit dans les yeux, fixement.
– Il faut que je vous dise... au tribunal, le procureur pourra vous poursuivre pour dissimulation de preuves ou non-assistance à personne en danger.
   Vesberg devint blême. En une seconde. Un teint accentué par la faible luminosité du salon.
   Il se leva, laissa Vesberg dans la tourmente.
… Au moins, il hésitera à collaborer avec la partie adverse...
– Merci pour tout, monsieur Vesberg. Passez une bonne journée.
   Vesberg n’esquissa même pas un mouvement pour se lever, restait enfoui dans son canapé, dans sa tourmente.
– Pas la peine de me raccompagner, je retrouverai la sortie... Allez les Cowboys !
   Il quitta la maison, se retrouva à nouveau dans la 7e nord. Ses pensées le gardèrent dans cette affaire. Jeff Wilburn avait réellement violé Terry Bespard. Wilburn leur avait affirmé que c’était un jeu, que Bespard lui avait demandé de réaliser ce fantasme. Mais si c’était un vrai fantasme, il y aurait eu des gémissements, encore plus fort que pour un rapport sexuel classique.
… Il est coupable... Je dois trouver la faille pour le disculper...
   Cette faille se trouvait quelque part. Si elle n’était pas dans les faits, elle serait dans la procédure.
   Il se mit en marche. L’hôtel n’était pas très loin, juste à l’entrée de la ville. Peut-être à quinze minutes à pied. Pas besoin de taxi. Il emprunta une rue perpendiculaire à la 7e, peut-être la G Street, sans doute même. Il passa trois pâtés de maisons, arriva sur une voie plus large, une voie rapide...
… La 4e...
   … La partie de la Greybull Highway qui traversait Basin du nord au sud.
   Il la suivit à droite, passa encore deux pâtés de maisons. Les voitures passaient à côté de lui, les quelques commerces de la ville accueillaient des clients. Enfin un peu de monde, un peu de civilisation.
   L’hôtel était là. Le meilleur qu’il aurait pu trouver ici. The Big Horn Hôtel. Il avait insisté auprès de Harper pour avoir une nuit. Pour ne pas refaire 10 heures de trajet deux fois dans la même journée. Il avait insisté surtout pour pouvoir rendre visite à ses parents, à Manderson, demain matin.
   Il passa la porte, entra, débarqua dans l’accueil de l’hôtel.
   Son regard se leva, instinctivement, comme son regard se levait toujours pour lancer un “bonjour”.
Son regard se leva, se bloqua. Le “bonjour” se coinça dans sa gorge.
Il était pétrifié, scotché sur le paillasson. Son sourire s’était affaissé… Tout s’était affaissé…
Derrière le comptoir, une jeune femme. Blonde, yeux émeraude, le visage fin.
… Khaterine...
   Non, ce ne pouvait être elle. Khaterine devait avoir vieilli, comme lui. Elle ne pouvait plus avoir ce visage d’adolescente.
… Mais ce visage est là...
   La jeune femme sourit. Un sourire franc, de connivence.
– Kane... ?
   Il la regarda, immobile, scotché par ce visage du passé, ce visage qui le ramenait à ce qu’il avait abandonné, à ce qu’il avait gâché. Il la regarda, ne sut quoi dire, ne put rien dire.
– C’est moi… Bethany... Enfin Beth... La sœur de Khaty.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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