26/06/22 - 07:56 am


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Auteur Sujet: Élina de Lola Swann  (Lu 1317 fois)

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Élina de Lola Swann
« le: jeu. 17/03/2022 à 17:38 »
Élina de Lola Swann



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PROLOGUE


La pluie tombe en lourdes gouttes glacées qui se brisent en mille éclats au contact du trottoir, des fenêtres et des manteaux. Ploc, ploc, ploc, le chant familier, presque guilleret, caractéristique des jours où l’on se dit, à demi agacé, à demi amusé, que décidément on fait tout à l’envers. Que la veille encore, on s’était encombré d’un parapluie à tort, les petits nuages blancs étant restés fermement fixés à la parure bleue du ciel. Qu’aujourd’hui cependant, malgré les prévisions, on a préféré ne pas prendre le fameux parapluie, comme convaincu que ce seul choix suffirait à empêcher le ciel bleu de virer au gris.
Sous l’abribus, une jeune fille attend, frigorifiée. Elle porte un manteau rose tendre à gros boutons. À son cou, une longue écharpe couleur crème a été enroulée, si bien qu’elle peut difficilement tourner la tête d’un côté comme de l’autre. Obligée de se mouvoir en entier pour éviter que l’air froid ne s’engouffre par quelque infime espace laissé libre entre sa gorge et la laine qui la protège.
Chaussée de bottines noires vernies, elle tient contre son cœur un sac à main de la même teinte. Comme pour se réchauffer. Elle semble impatiente de s’en aller. Mais ce n’est pas la route qu’elle guette, mais plutôt le ciel, la fin de la pluie.
À l’instant où le bus arrive, au moment même où il s’arrête juste devant l’abri, elle se met subitement à courir dans la direction opposée. Dévalant le trottoir, sautant par-dessus les flaques d’eau, pour se diriger vers un immeuble de pierre qu’elle contourne par la droite, le long d’un petit parc bordé de platanes. À l’interphone, elle sonne trois coups au nom Roche puis, d’une voix haletante et chantante, elle s’écrie : « C’est moi, mamie ! »
Aussitôt la porte s’ouvre. La jeune fille s’engouffre dans l’immeuble, monte ruisselante les deux étages, et stoppe enfin sa course devant la porte grande ouverte de l’appartement de Rebecca Roche, qui l’attend, un sourire ensoleillé aux lèvres.
La grand-mère et sa petite-fille s’embrassent, joues chaudes contre joues froides, puis cette dernière se déchausse et se déleste de son manteau et de son écharpe glacés d’humidité. Après quoi, elle s’imprègne enfin de la douce chaleur régnant chez sa mamie et, en quelques minutes, la peau opaline de son visage se pare d’une nuance vermeille à l’endroit le plus charnu, ses joues.
La jeune fille a ce côté tendre de l’enfant éternelle, vivant dans ses songes, insouciante du monde réel. L’on devine sous l’épiderme translucide, derrière les yeux brillants et le sourire timide, une sensibilité à fleur de peau. Dans les gestes délicats et le timbre de la voix, c’est l’amour qui se révèle ; un désir d’harmonie qu’elle prend soin de propager au travers d’infimes détails lui paraissant essentiels : la nappe en coton blanc, aux contours en forme de vagues, parsemée de petites fleurs brodées de couleur rose et jaune, dont elle pare la grande table du salon ; les tasses et les sous-tasses décorées de motifs floraux bleu pastel, qu’elle dispose à chaque place, en prenant soin d’y ajouter sur le côté droit, une cuillère à café, ronde et argentée ; et sa petite touche personnelle, une serviette en papier soigneusement pliée en éventail à l’intérieur de chacune des tasses. Satisfaite, elle s’installe sur l’une des chaises – sa place habituelle à côté de sa mamie – et contemple l’air rêveur la table joliment dressée, comme un présage de la merveilleuse après-midi à venir…
Par la porte-fenêtre menant au balcon, au loin, elle observe les arbres nus et se plaît à penser qu’eux aussi font les choses à l’envers, se débarrassant de leur feuillage l’hiver quand ils auraient tant besoin d’un manteau, et se recouvrant d’une parure de verdure au printemps tandis que le soleil suffirait alors à les réchauffer. Mais les arbres n’ont pas froid, songe-t-elle à voix haute. Février n’est pas le mois qu’elle préfère. Après les fêtes de Noël, l’hiver n’a selon elle plus de raison d’être. Or c’est précisément à partir de la nouvelle année que la saison froide s’étire en longueur. Elle rêve à mai, à la fête du muguet, à la venue des fleurs et du soleil. Peut-être est-ce la raison de la table toute fleurie.
Le printemps avant l’heure. Une célébration, quelque chose comme une fête. Un appel à la joie, à la paix.
Vers quinze heures, trois coups sonnent chez Rebecca. Arrive alors Mathis, son plus jeune enfant. Sa nièce va l’embrasser puis s’en retourne à sa place, paisible et heureuse. À nouveau, trois coups : Ding ! Ding ! Ding ! Le cœur de la jeune fille fait un léger sursaut dans sa poitrine. Plus par surprise que par frayeur. Les voilà !
Sans rien montrer de son émoi, elle se lève pour les accueillir. À l’entrée de chez Rebecca, ils se pressent, retirant leur manteau et leurs chaussures, le visage glacé. La jeune fille vient pour les embrasser, ses joues chaudes contre leurs joues fraîches : Gladys, sa mère — la fille aînée de Rebecca —, Raymond son père, et ses deux plus jeunes sœurs. La petite dernière a même droit à quelques mots, prononcés d’une voix timorée, légère comme de la soie : « Ça va, mon bébé ? »
Hormis cette seule phrase, aucun son ne sort de la bouche de la jeune fille, comme si elle avait peur de parler. Comme si elle avait peur, par quelque parole maladroite, de gâcher l’atmosphère paisible qu’elle s’évertue à créer. Il faut que tout soit parfait, que tout le monde se sente bien. Que tout le monde soit heureux. Cependant son sourire est là, constant. Croissant de lune doré sous ses yeux pailletés d’étoiles, comme pour signifier que son silence ne se veut pas offensant, mais au contraire bienveillant.
Une fois la famille au complet installée autour de la grande table du salon, elle s’éclipse dans la cuisine et va préparer le thé, un breuvage réconfortant qu’elle s’empresse de servir dans chacune des tasses, tandis que sa mère coupe le gâteau préparé par Rebecca en parts délibérément inégales : la grand-mère tout comme ses plus jeunes petites-filles, ainsi que Gladys elle-même, tiennent à avoir une part des plus fines, tandis que Mathis et Raymond ne refusent pas une part de bonne taille. Quant à la jeune fille, l’aînée, c’était toujours elle qui récolte la plus grosse part ; gourmande depuis l’âge le plus tendre, l’étiquette lui est restée collée à la peau. En dépit de sa gourmandise, il y a dans son désir de choisir une belle part de gâteau, celui de ne pas décevoir sa mère, ni sa grand-mère, son désir de leur faire plaisir. Comme si son appétit était une preuve non seulement de son bonheur. Mais aussi et surtout de son amour pour elles.

À ce moment précis, elle ne le sait pas encore ; elle est en train de vivre son tout dernier instant de bonheur et d’espérance parmi sa famille...
Dans moins d’une heure, une terrible dispute va éclater. La jeune fille à l’instant si douce et sereine se transformera brusquement en furie. Pour la toute première fois, elle emploiera des mots grossiers. Des mots pour dire le mal subi dans son enfance. Le mal d’avoir été privée de son vrai papa. De pareilles disputes avaient déjà éclaté auparavant mais jamais encore, elles n’avaient pris tant d’ampleur. Jamais encore elles n’avaient causé tant de douleur dans son cœur.
Lorsque sa mère entamera la litanie intenable, les mots infâmes jetés sur le vrai papa. La jeune fille ne pourra, cette fois-là, plus le supporter. Explosion de larmes. Son chagrin n’aura de cesse de couler sous l’indifférence de sa famille. Pétrifiée de douleur, noyée dans l’océan de sa peine, elle laissera flotter son regard loin des yeux indifférents…
La porte-fenêtre du balcon lui apparaîtra soudain comme la seule solution à son désespoir.
La seule consolation à son mal.
En pensées, elle se préparera alors à sa délivrance toute proche, priant pour qu’un saut du deuxième étage suffise à la tuer…
 

PREMIÈRE PARTIE
(Vingt-trois années auparavant)


Billy

Un soir d’hiver comme tant d’autres. À première vue.
Pas un flocon de neige. Juste le froid. Vif et pénétrant. Comme chaque soir de la semaine, Billy rentre à pied du travail. Il en a pour dix minutes, quinze tout au plus. Par une journée printanière, ce serait un chemin agréable ; les minutes défileraient sans qu’il s’en aperçoive. Mais, en ce soir de février, chaque minute qui passe le fait grelotter un peu plus. Est-ce vraiment le froid ?...
Ou bien une appréhension, un mauvais pressentiment ?
Autour de lui, la nuit déjà. La ville semble peinte à l’encre noire, une encre qui déteint sur lui, son manteau, son visage, ses mains… Son cœur. Celui-ci tambourine dans sa poitrine, Billy en sent précisément chacun des battements.
Vite, il accélère le pas, atteint enfin l’immeuble, grimpe deux à deux les marches puis, tout essoufflé, tourne la clé dans la serrure...
Aucun bruit. Pas un souffle. Hormis le sien. Gladys et les enfants ne sont pas encore là. Cela arrive parfois qu’il rentre avant elles. Pourtant, ce soir, leur absence lui paraît étonnante.
Anormale.
Dans la pénombre, le jeune homme jette un œil à la pendule : elle indique précisément dix-sept heures. Puis, le seul son que l’on peut percevoir dans l’appartement dépeuplé parvient subitement à ses oreilles : le tic-tac de l’horloge. Tels des pas métalliques, un chronomètre malfaisant, le compte à rebours d’une bombe.
Quelque chose cloche. C’est trop calme, trop noir.
Malgré l’inquiétude, la prémonition, Billy lentement se déchausse. Après quoi il retire sa veste puis la dépose au ralenti sur la patère accrochée à la porte d’entrée. Comme si de prendre son temps, d’effectuer les gestes habituels avec calme, allait pouvoir changer le cours des choses ; modifier le dénouement, stopper le chronomètre, le vide, l’angoisse.
Enfin, il appuie sur l’interrupteur.
Et la lumière fut.
Le spectacle qui s’offre à lui est incompréhensible : il n’y a plus rien ! Dans le salon, à part le vieux canapé, tout a disparu ! Le jeune homme sent le sol se dérober sous ses pieds, son cœur s’emballer. Le souffle vient à lui manquer, sa gorge comme remplie de sable lui empêche toute manifestation de surprise. Tout cri. Où sont donc passés les meubles ? (Et Gladys ? Et les enfants ?) Se seraient-ils fait cambrioler ?...
Billy se met à courir dans l’appartement, allumant chacune des pièces et découvrant avec stupeur et effroi, l’une après l’autre, qu’elles sont toutes vides. Qui irait voler le micro-onde et leur télévision bas de gamme ? Qui ça intéresserait un lit d’enfant et un berceau ? Les poupées d’Élina et les peluches d’Alyzé ? Bon Dieu, qui ?!
Tremblant et haletant, il s’allume une cigarette. Oui, il avait promis d’arrêter. Pour Gladys, pour les enfants. Oui pour elle. Pour qu’elle l’aime. Qu’elle l’aime comme lui l’aimait. Mais Gladys l’aimait-elle ? L’avait-elle jamais aimé ? L’aimait-elle encore ?
Ces derniers jours reviennent brusquement en sa mémoire : des disputes, des éclats de voix et de verre, des paroles qu’on déverse comme du venin dont on serait contraint de se débarrasser sur le champ. Des paroles qu’on ne peut plus effacer. Qui restent dans les ténèbres de l’esprit.
Et des coups. Oui des coups ! Qu’a-t-il fait ?! Billy si calme et doux, si attentionné et sensible, tout à coup transformé en tornade. Les mots insupportables. Injustifiés. Insoutenables. Comme des flèches lancées en plein cœur. Du sang qui coule sous les mots. Et il rétorque avec les mains. Et elle lui crache au visage…
Puis Élina se met à pleurer, comme chaque nuit dans son sommeil. Comme si elle pouvait voir en rêve la guerre de la pièce d’à côté. Ou plutôt comme si le cauchemar de la pièce d’à côté venait de s’immiscer dans ses rêves. La petite fille pleure depuis une demi-heure déjà mais ses parents viennent seulement de l’entendre. La petite fille qu’il faut aller chercher dans son lit, rassurer. Mais qui peut réconforter l’enfant en larmes quand le cœur des parents est mortifié par la haine ? La petite fille est laissée là, dans le salon. Sur les lieux de l’altercation.
C’est comme ça que maman et papa s’aiment.
Élina entend des mots qu’elle ne comprend pas. Elle pleure des larmes qu’ils ne voient pas.
Gladys avait promis. Elle avait juré : « Je partirai. Tu ne me reverras plus jamais. Ni moi ni les enfants ! Mes enfants ! » Élina avait compris : elle appartenait à maman.
Et maman partirait avec elle.
Sans papa.
La petite fille avait voulu le prévenir, lui qui n’en croyait pas un mot. Elle l’avait observé à la dérobée. Puis, les yeux dans les yeux, du regard, elle l’avait supplié : Papa, t’en va pas… Mais Billy n’avait rien vu, rien entendu. Rien compris. Gladys et lui s’aimaient. Il allait changer. Ne plus fumer, trouver un meilleur travail, ne plus jouer à ses jeux d’argent. Gladys était sa reine. Élina et Alyzé, ses petits anges. Ses amours. Sa vie…
Le ciel lui était tombé sur la tête un soir de février. Le ciel noir d’une nuit sans lune. Gladys partie. Les enfants aussi.
Sa vie écrabouillée.

Élina

Maman et moi on est parties avec le bébé. On a laissé papa tout seul à la maison ! Il a dû faire une grosse bêtise… Maman le déteste. Elle ne veut plus entendre parler de lui.
Quand il téléphone chez mamie et papy, elle hurle qu’elle ne veut pas lui parler. Mais elle prend quand même le téléphone et crie : « Élina est malade, elle ne peut pas te parler ! »
Je ne sais plus sa voix…
Mamie, papy et tonton ne disent rien, ils sont d’accord avec maman : papa est méchant.
Maintenant, il n’y en a plus que pour Alyzé, ce gros bébé qui pleure sans arrêt. Il réclame tout le temps maman. Et maman est là.
Moi je veux papa. Et il n’est plus là…

***

« Élina, mets tes chaussures, on va chez papy et mamie ! » lance Gladys à sa fille. Tout heureuse, la petite fille se précipite dans le couloir pour enfiler ses sandalettes.
Dans l’ascenseur qui les accompagne au deuxième étage, Élina apeurée se serre contre les jambes de sa mère, laquelle tient dans ses bras un bébé, Alyzé, la petite sœur de la fillette. Une fois hors de cette prison volante, Élina resplendissante de joie, se jette dans les bras de sa grand-mère.
— Ma poupée jolie ! Ma poupée, ma poupée ! chante à tue-tête Rebecca apercevant sa petite-fille.
— Mamie !
Rebecca a cinquante ans à peine. Le temps semble avoir glissé sur sa peau sans en laisser aucune trace. Ses cheveux coupés courts, teints en blond-roux encadrent un visage rond aux yeux pétillant de malice. Son regard est empli de tendresse bien qu’on puisse y déceler quelque chose comme un chagrin profond de la couleur de ses yeux vairons. À la vue de sa petite-fille, un large sourire fait immédiatement taire cette tristesse enfouie. La jeune grand-mère prend Élina dans ses bras et l’embrasse sur la joue. Un gros bisou plein de rouge à lèvres. Un gros bisou qui sent si bon…
« Tu es si jolie ma poupée ! » s’exclame la belle dame. Élina sourit, comme assouvie de bonheur. Son grand-père répond tendrement à son sourire.
Noah, plus âgé que sa femme, a les cheveux gris-blanc et un visage poupon, comme enfantin. Un sourire constant, presque timide, égaye son regard aux yeux doux. Sage et calme dans son grand fauteuil, il parle peu et ne s’énerve jamais.
Mon papy, c’est le plus fort.
L’homme prend sa petite-fille dans les bras et pose un délicat baiser sur sa bouille d’ange...
C’est bientôt la fin de l’été, le soleil n’a eu de cesse de briller ces dernières semaines. Il fait une chaleur étouffante dans l’appartement des grands-parents, d’autant plus qu’un gâteau a été confectionné et finit de dorer dans le grand four…
« Miam, miam, ça sent bon le chocolat ! » s’exclame Élina qui se caresse le ventre en formant de tout petits ronds.
Son oncle Mathis, le frère de Gladys de quinze ans son cadet, explose de rire. « Et pourquoi on a fait un gâteau au chocolat, dis-moi ? » demande-t-il en adressant un sourire à sa nièce. La fillette lève les yeux songeuse, semblant interroger le grand lustre scintillant accroché au-dessus d’elle. Quand une lueur soudaine éclaire à nouveau son regard et refait apparaître instantanément son sourire :
« C’est aujourd’hui ? C’est mon anniversaire ?! »
Sa grand-mère hoche la tête et la petite fille crie sa joie, les yeux brillant d’excitation. Son jour à elle ! Elle a quatre ans à présent.
Je suis une grande fille maintenant !
Gladys lui remet les cheveux en ordre et repasse d’une main sa petite robe rouge à pois. C’est le moment de sourire pour les traditionnelles photos. Élina ne comprend pas bien pourquoi il est si important de sourire à cet appareil à la lumière aveuglante. Mais sa mère a l’air de prendre très à cœur ce rituel. Aussi, pour la satisfaire, l’enfant, pensant au délicieux gâteau qui l’attend, dévoile vite ses petites dents.
— C’est bien Élina. Non attends, encore une ! ordonne la jeune femme.
— D’accord. Une photo pour… papa ? questionne timidement l’enfant.
Trop tard !
Élina vient de prononcer le mot interdit. Les flashs stoppent instantanément, les sourires s’éteignent. La petite fille coupe d’instinct sa respiration. Un grand silence. Les regards des grands-parents et du jeune oncle se tournent vers la mère de l’enfant, attendant craintivement sa réaction. Un éclair de fureur passe dans les yeux de Gladys, mais son visage reste indemne. Jusqu’à ce que… « Mangeons le gâteau ! » dit-elle soudain d’une voix glaciale et réprobatrice.
Mais Élina n’a plus faim à présent. Pourtant, elle le sait : il faut manger du gâteau, sinon maman ne sera pas contente. Puis, c’est si bon. Le chocolat, ce petit goût sucré et apaisant qui l’enveloppe de douceur… La bouche barbouillée de chocolat, l’enfant se remémore alors un souvenir lui paraissant si lointain déjà. Comme un rêve qui aurait vraiment existé...
Elle est sur les genoux de son papa. Ils sont assis à la table de la cuisine, un petit cahier ouvert devant eux. Son papa dessine un cygne : « Un long cou blanc, un joli bec orangé... » dit-il. Comme il dessine bien ! Élina veut faire le même dessin, alors son papa place le crayon dans la main de sa petite fille et il lui prend la main, la guidant ainsi pour dessiner à son tour un cygne, un peu moins fascinant certes, mais tellement ressemblant ! Et son papa, tout fier qu’il est, sourit tendrement à son enfant adorée. Son papa avec ses grands yeux marron comme les siens, ses yeux qui l’aiment à l’infini…
Où est-il passé ? Pourquoi il ne faut pas en parler ?
Sa part de gâteau terminée, le souvenir envolé, Élina va retrouver Mathis, son tonton. Le jeune garçon a la même peau claire et les mêmes cheveux brun foncé que sa sœur Gladys. Des yeux marron rieurs animent son visage lorsqu’il joue aux côtés de sa nièce. Assise sur les genoux de Mathis, l’enfant commence à s’occuper de sa poupée chérie, Kaya…
De son nom d’origine, Élie, telle qu’Élina l’avait baptisée en premier lieu, le prénom de la petite poupée s’est vite transformé en Kaya. Offerte à son premier anniversaire, la petite poupée ne quitte que très rarement ses bras. La fillette y est particulièrement attachée. D’autant plus depuis que son papa s’est comme volatilisé…
Alors qu’elle était originellement une très jolie poupée, Kaya inspire aujourd’hui à toute personne étrangère et de la famille, le dégoût plutôt que l’attrait. Seule Élina semble pouvoir percevoir le charme insondable de sa poupée. À ses yeux, Kaya est d’une beauté inégalable quoi qu’en dise quiconque.
« La plus belle du monde entier. »
Le visage de la poupée, doux et d’un blanc crémeux comme de la porcelaine à l’état initial, tire à présent sur le jaune et présente de fines marques en relief. Là où il y a eu un jour ses yeux bleus mélancoliques bordés de longs cils noirs, il ne reste plus que ses paupières fragiles, vides et chancelantes. Son petit nez et sa timide bouche, un peu moins saillants qu’aux premiers jours, posés sur son visage aux pommettes rebondies, lui confèrent une mine à la fois sage et boudeuse. Deux oreilles rondes et délicates ornent les côtés de sa tête, d’où part sa chevelure brun clair, jadis soyeuse et douce, désormais épaisse et drue, figée telle une longue couronne au sommet de sa tête.
Selon les circonstances, Élina l’habille d’une robe ou d’un pyjama aux teintes pastel, recouvrant ainsi le corps souple de la poupée dont l’étoffe blanche rayée de lignes bleu ciel a été maintes fois recousue (Kaya a récemment perdu sa tête et l’une de ses jambes). Tous les matins avant d’aller à l’école, elle lui donne à la dinette son petit déjeuner. Tous les soirs, elle la prend dans ses bras pour s’endormir en suçant son pouce. Kaya est sa petite poupée précieuse, son enfant.
Et, comme tout enfant, Kaya a un papa.
Alors même qu’elle ne sait pas encore parler, Alyzé, la petite sœur d’Élina, s’est aussitôt vu attribuer le rôle du père de sa poupée…

Billy

« Papa ! »
La voix de sa petite fille. Douce, enchanteresse.
Billy s’approche, tend l’oreille, retient son souffle…
Dans un nuage rose, soudain, Élina apparaît. Petites dents du bonheur. Menottes potelées et bras de poupée grand ouverts. Les beaux yeux marron écarquillés. La petite fille émerveillée : papa est là.
Le cœur de Billy bat la chamade. Ses pupilles se dilatent sous l’effet d’un miracle impossible à croire. Le jeune homme se précipite, tend les bras vers son enfant, lui répond de sa voix bouleversée par l’émotion : « Élina ? »
Et la voix de l’enfant tout à coup s’envole. Et, aussi soudainement qu’elle est apparue, la petite fille s’efface...
Petite fille vaporeuse. Transformée en poussières d’étoiles. Souvenir d’un bonheur qui déjà se perd dans l’infini d’un ciel sombre. Dont bientôt il ne restera rien. Plus que des larmes, étoiles liquéfiées. Suspendues sur les joues du papa. Coincées dans les yeux de l’enfant.
Élina. Petite fille envolée. Petit fantôme rosâtre. Mirage d’un bonheur éteint. Avalée par le néant.
Désappointé, Billy repart vaquer à ses occupations. Au passage, il reprend deux de ces petits cachetons bienfaisants. Le corps rempli de pilules de toutes les formes et de toutes les couleurs. Le cœur à demi-anesthésié. Un cocktail détonnant. Dans l’esprit de Billy, flirtent le fantasme et la réalité.
Ce soir, peut-être bien qu’Élina reviendra…

Élina

« Distribution des doudous ! » s’exclame une jeune femme au visage parsemé de taches de rousseur.
L’institutrice fouille dans une large caisse adossée au mur de la grande salle de l’école. Une caisse remplie de peluches : oursons bleus, petits lions dorés, poupées de chiffon… Un à un, elle en sort au hasard les petits protégés des enfants, reconnaissant presque instantanément leur appartenance.
« Jérémy ! Albane ! Mona ! Clément !... »
Les doudous fusent de toutes parts, la maîtresse les lançant l’un après l’autre, de façon machinale, en direction du lit de leur propriétaire.
« Élina !... »
La petite fille lève la main. Trop tard ! Il aurait mieux valu qu’elle l’utilise pour se protéger ; Kaya n’est pas légère comme les autres doudous… La poupée voltige dans les airs et arrive droit sur l’enfant, son visage rigide lui cognant l’épaule. La fillette, comme pour vaincre son propre mal, prend Kaya dans ses bras et la serre très fort contre son cœur.
Non, ne t’inquiète pas si la maîtresse ne t’aime pas. Moi je t’aime.
Puis elles s’emmitouflent toutes deux dans les draps bleu foncé. Ses camarades, assagis par la lumière qui vient de s’éteindre, plongent à leur tour dans leur petit lit, tous les mêmes, placés côte à côte dans la grande salle.
Élina aime beaucoup ce moment-là. Simplement dans ses rêves avec Kaya dans ses bras. Et pas toute seule comme dans sa chambre noire à la maison. Là, tous les enfants dorment avec elle tout autour. Là, elle ne peut pas faire de cauchemar. C’est la nuit, mais le jour…
Dans son rêve, comme la plupart des songes que son esprit s’autorise au sein de l’école, un homme sans visage la prend dans ses bras… La petite fille frémit à ce contact imaginaire et se recroqueville un peu plus sous les draps.
Ses cheveux dorés sont éparpillés autour de son visage qui paraît soudain apaisé dans le sommeil. Ses grands yeux marron au regard profond, voilés de cils soyeux et donnant l’impression de s’étonner de tout, sont simplement clos. Dissimulés sous les douces paupières. Son sourire, qui parfois l’anime, faisant apparaître ses petites joues rondes et resplendir son visage mélancolique, est à peine perceptible. Seul son souffle délicat, par moments saccadé, trahit le trouble de son cœur. En apparence, Élina est tout à fait sereine. C’est juste une enfant que l’on pense timide. Derrière ce calme trompeur pourtant, son petit cœur, tout doucement, sans déranger quiconque, est en train d’imploser…
À la maison toutefois, l’implosion de son cœur se voit davantage. Pour qui a des yeux. Élina ne prononce plus un mot sauf pour s’adresser à sa poupée Kaya. Elle a peur pour un rien, sursaute à la voix de sa mère, à la sonnerie du téléphone, est bouleversée à la moindre erreur, au moindre faux pas…
Hier soir, la petite fille a fait tomber son bol de soupe. Cela ne lui était encore jamais arrivé. La soupe s’est renversée. Mais le bol, comme par miracle, ne s’est pas cassé. Pourtant maman s’est fâchée tout rouge. Maman n’aime pas le bruit, les imprévus. Maman n’aime pas les petites filles maladroites.  Élina s’est mise à pleurer. Pas trop fort pour ne pas déranger. Mais assez fort quand même pour que ça s’entende. Mais maman ne l’a pas consolée. Maman ne demande pas pardon pour ses cris, pour la peine qu’elle cause. Maman ne sait sûrement pas comment on fait…
Heureusement, Élina, elle, le sait. Dans sa chambre, elle va chercher Kaya, sa petite poupée, son enfant. Doucement elle la berce. Et, peu à peu, ses larmes s’éteignent. Telles les étoiles qui s’effacent lorsque le jour commence à poindre…

Billy

Sept mois aujourd’hui depuis que Gladys est partie avec les enfants. Sept mois que Billy est devenu un zombie. Au bar il sert les clients sans même voir leur visage ni ce qu’il leur donne à boire. Au début, ses collègues posaient des questions, les clients s’intéressaient :
— Qu’est-ce qu’il t’arrive, Billy ? T’en fais une tête…
— Elle m’a quittée, elle a pris les enfants, disait-il d’un ton las comme anesthésié.
Comme si ce qu’il décrivait n’était pas en train de lui arriver à lui, mais à l’un de ses lointains amis dont il n’avait plus aucune nouvelle depuis des lustres, un ami envers qui il n’éprouvait plus qu’un vague intérêt. Il parlait de lui comme d’un étranger. Il répétait ces paroles en boucle, toujours les mêmes, du même ton détaché, sourdement désespéré.
À ces mots, son attitude, ses collègues et amis savaient rarement quoi répondre. Ils lui adressaient un sourire embarrassé, censé être réconfortant. Ou bien ils lui tapotaient l’épaule en prononçant dans leur barbe : « Ça va s’arranger mon vieux, t’en fais pas ! »
On sentait qu’eux-mêmes n’y croyaient pas vraiment. Que pouvaient-ils dire d’autre ? Que pouvait-on faire quand la femme aimée vous quitte ? Quand elle embarque les enfants ? Ils ne savaient pas. Personne ne savait. Ce n’était encore jamais arrivé à quelqu’un qu’ils connaissaient.

"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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