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Auteur Sujet: Les couleurs de la nuit de Sylviane Blin  (Lu 1683 fois)

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Les couleurs de la nuit de Sylviane Blin
« le: jeu. 25/03/2021 à 16:37 »
Les couleurs de la nuit de Sylviane Blin



Mise en garde

Ceci est une œuvre de fiction. Les personnages, les dates et certains lieux de ce roman sont purement imaginaires. Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne serait qu’une pure coïncidence.
L’auteur ne pourrait être tenu pour responsable quant à une mauvaise utilisation de ce récit.

La légende du fil rouge


Selon une vieille légende extrême-orientale, il est dit que nous sommes tous unis par le fil rouge d’un grand amour dans notre vie.
Peu importe qu’il se détende, qu’il se tende ou qu’il fasse plusieurs fois le tour de la Terre, les chemins de ces deux personnes attachées par ce fil rouge finiront toujours par se croiser, même si cela doit avoir lieu juste avant leur mort. Ce fil rouge est dirigé par le Destin, c’est pour cela que, quoi qu’il arrive, il ne pourra jamais se rompre.
Ces personnes peuvent très bien vivre chacune aux antipodes de la planète, ce fil s’allongera suffisamment pour leur permettre de se rencontrer.

Voici ce que raconte cette légende :

Un beau soir, un jeune voyageur nommé Wei Gu, de passage dans la ville de Songchen, descendit dans une auberge pour la nuit. Devant l’entrée et sous le clair de lune, il y rencontra un vieillard.
Ce vieil homme était appuyé contre un sac en toile et consultait un livre étrange. Intrigué, Wei Gu l’interrogea, lui demandant ce qu’il y cherchait. Le vieillard lui répondit que ce livre contenait toutes les unions matrimoniales du monde. Il ajouta que le sac de toile contre lequel il était appuyé contenait des fils de soie rouge qui, une fois attachés aux pieds de deux personnes, les vouaient à être ensemble et ce, quelle que fût la distance sociale ou géographique qui les séparait actuellement. Wei Gu lui demanda alors qui serait sa femme. Le vieillard lui répondit qu’il s’agissait de la petite fille de la marchande de légumes. Pensant qu’il se moquait de lui, Wei Gu monta se coucher.

Le lendemain, curieux, Wei Gu alla tout de même jeter un coup d’œil à l’étal de la vieille marchande de légumes. Il fut vexé de voir que la jeune fille était assez laide ; il la poussa alors qu’elle passait à côté de lui avant de s’éclipser, énervé et honteux.

Bien des années plus tard, il épousa une jolie jeune femme et, comme le veut la tradition, il ne découvrit son visage que le soir du mariage. Elle avait une mouche entre les deux sourcils. Intrigué, Wei Gu lui demanda pourquoi. Elle lui répondit que lorsqu’elle était petite, un voyou l’avait fait tomber sur le front et qu’elle en avait gardé une cicatrice. Wei Gu comprit que c’était lui le voyou dont elle parlait et que le vieil homme avait eu raison : l’union de Wei Gu et sa femme était prédestinée. 



CHAPITRE 1

 
Cette grille, combien de fois l’ai-je observée ? Comme si je pouvais, de par ma simple volonté, retourner en arrière et dynamiter le temps qui s’est écoulé. Comme si je pouvais réécrire l’histoire de mon enfance. Ces images floues me reviennent sans cesse en mémoire : ma mère, silhouette frêle, sanglée dans un manteau de laine foncé. Elle me tient par la main jusqu’à ce qu’une femme autoritaire vienne ouvrir, s’en empare et referme ce monstre de fer. J’entends encore les sanglots de maman, je revois ses doigts accrochés aux barreaux. Le bruit de ses pas s’éloignant résonne toujours dans ma tête. Elle est partie sans se retourner, me laissant seule avec cette femme que je ne connaissais pas. J’ai d’abord pleuré, hurlé et me suis peu à peu calmée, me persuadant que mon passage ici ne serait que provisoire. J’avais tort. Le temps s’est égrené, je l’ai mesuré avec haine et ressentiment. Lorsque j’ai compris que jamais plus elle ne reviendrait me chercher, j’ai appris ce qu’était le mal de vivre. Dès lors, ce sentiment d’être de trop sur cette terre ne m’a plus quittée. Jamais je n’aurais dû exister. C’est un peu comme si l’on coupait les ailes d’un jeune oiseau qui commence à goûter à l’ivresse de ses premiers vols. Depuis ce jour, le silence est devenu mon refuge, la solitude ma meilleure amie et l’isolement le plus solide de mes remparts. Les médecins, psychiatres, instituteurs et même la directrice ont tenté bien des fois de me faire parler, en vain. Que pouvaient-ils comprendre à mon mal-être ? Une petite fille qui est privée d’amour à l’âge de cinq ans est une chose qui leur échappe totalement. Je suis un peu comme cet oiseau blessé, qui est le seul à se rappeler qu’il a su voler. Bien sûr, j’aurais pu me confier à d’autres enfants, mais chacun d’entre eux avait sa propre histoire et son fardeau à porter. Pourtant, cela ne les empêchait pas de se rassembler, de jouer, de discuter ensemble. Me joindre à eux était pour moi quelque chose d’insurmontable. J’avais tellement peur de déranger, d’être de trop, d’un nouveau rejet tout simplement. Je crois bien que ce sentiment subsistera en moi jusqu’à la fin de mes jours.
Rester silencieuse, dans l’ombre, tenter du mieux que je le peux d’être transparente, inexistante, un fantôme en quelque sorte… C’est l’unique façon pour moi de ne plus me sentir exclue, abandonnée. Ainsi, mes blessures pourront peut-être un jour se cicatriser, mais j’en doute réellement. L’ombre est mon abri, le seul endroit dans lequel je suis bien. Il y aura bien un moment dans ma vie où quelqu’un essaiera de m’en faire sortir, me fera vivre à nouveau cette situation de rejet. Cela m’effraie, mais c’est inévitable. La perversité, l’incompréhension et la bêtise sont partout. Chose que je m’interdis de faire, car nul ne sait les blessures profondes d’une personne. Malgré le malheur que nous avons toutes et tous en commun, j’ignore pour quelle raison, mais j’ai toujours eu l’impression d’être différente, celle dont la présence est indésirable. Il m’est arrivé une fois de m’approcher d’un petit groupe de filles, elles se sont alors tues et m’ont toutes dévisagée. J’ai senti le doute frissonner en moi et je n’ai pas été capable de faire un pas de plus. J’ai tourné les talons et suis allée m’enfermer dans la bibliothèque. Un mal pour un bien, sans doute. J’ai compris ce jour-là que la seule façon de m’évader, et d’être « autre chose » que moi, se trouvait dans les livres. J’ai mangé beaucoup de mots, de pensées et vécu tellement d’histoires bien plus belles que la mienne. Je pouvais voyager et fuir la solitude. C’était déjà un début. Il ne me restait plus qu’à découvrir un moyen pour abandonner le silence. Comment faire lorsque l’on refuse de parler à quiconque ? Se parler à soi-même ? Cette idée semblait friser la folie. Jusqu’au jour où j’ai pris entre les mains le livre de Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, je venais d’avoir douze ans, âge prématuré pour ce genre de littérature. Mais cette histoire — celle d’un homme qui tente d’échapper à la torture mentale, au néant de la solitude et du silence en apprenant à jouer aux échecs — a été pour moi une sorte d’élément déclencheur. Le silence détruit, le silence rend fou et désorganise les pensées. Je devais, moi aussi, trouver un moyen pour me confier, exprimer toutes mes douleurs et me libérer de mes souffrances. La seule idée qui m’est venue à l’esprit était de mettre des mots sur mes maux. C’est à partir de ce moment que, chaque soir, j’ai commencé à noircir des pages et des pages. Chaque phrase n’était que chagrin, désespoir et rancœur. Chaque larme ruisselant sur mes joues devenait mot s’inscrivant sur les lignes de mes carnets, parce qu’ils m’assignaient à revivre le passé. Pourtant, je n’avais plus pleuré depuis mon arrivée dans cet établissement. L’écriture était devenue un véritable exutoire à ma peine. Elle était parvenue à exorciser toutes les noirceurs de mon âme. C’est au travers de la lecture, de l’écriture et de l’observation des personnes que je me suis construite. La bibliothèque regorgeait d’ouvrages parlant de la psychomorphologie. Grâce à cela, j’ai pu acquérir ce don. J’ai commencé à contempler les autres et, au travers de leur comportement et de l’expression de leurs visages, j’ai beaucoup appris sur eux, leur façon de penser et leurs valeurs. Elle me sera très utile dans la vie pour me protéger des esprits mal intentionnés. C’est une sorte de clairvoyance qui me permettra de connaître les gens et notamment de percer à jour les fielleux en dépit de leur dissimulation. Cependant, si j’ai réussi à développer cette aptitude, cela n’a pas soigné pour autant le mal qui me ronge. Car, lorsque tout est écrit, que l’histoire est racontée et qu’il ne reste plus rien à ajouter, les démons refont surface et la nuit noire de l’âme reprend sa course. La tristesse et tout son cortège d’ombres vous assaillent de nouveau, pour faire naître de nouvelles idées beaucoup plus morbides. À trois reprises, j’ai cédé à la tentation du néant en faisant couler mon sang. Paraît-il que cet établissement est le plus réputé de la région ? Peut-être bien. Nous ne sommes que vingt pensionnaires. L’enseignement que nous recevons est rigoureux. L’institution dispose d’un immense parc et d’un centre équestre. Au fil des années, je suis devenue une cavalière aguerrie et j’ai obtenu mon galop 9, le plus haut niveau. L’équitation m’a toujours procuré un sentiment de liberté. Lorsque je m’élançais avec mon équidé dans un triple galop, il n’y avait plus que mon corps et mes jambes enserrant ses flancs. Je fendais l’air, mes cheveux au vent, avec cette sensation de puissance absolue de pouvoir m’échapper de moi-même et de laisser mon âme torturée derrière moi. Ma courte vie est couchée sur ces quelques cahiers, quant à mon avenir… En ai-je un ? J’aimerais retrouver ma mère, cet espoir ne m’a jamais quittée, mais je pense qu’elle s’y opposera. Ai-je un père quelque part sur cette terre, une famille ? Je n’ai gardé aucun souvenir des jours d’avant… Je revois uniquement les instants qui ont précédé ce moment tragique. Je tiens fièrement la main de maman, je sautille à ses côtés, je suis heureuse d’être avec elle. Dans ma tête de petite fille, c’est une promenade comme je les aime. Je suis loin de me douter de ce qui m’attend. Jusqu’à ce qu’elle reparte, sans moi, emportant avec elle ma confiance et me laissant en monnaie d’échange la défiance. Alors, pourquoi continuer ? Aujourd’hui, c’est la dernière fois que je contemple cette grille, je dois quitter ce pensionnat. Je viens d’avoir vingt ans, mais j’ai l’impression d’être beaucoup plus âgée. Je ne sais même pas où aller, ni que faire de ma vie. J’ai bien vu une annonce dans le journal, la semaine dernière. Un film doit être tourné dans la région et le réalisateur est à la recherche de plusieurs figurants. J’ai hésité un long moment et puis j’ai rédigé une lettre de motivation. Mais au moment de la glisser dans l’enveloppe, je me suis ravisée. Je l’ai déchirée. L’éventualité que tous les autres candidats soient retenus sauf moi s’est insinuée en moi. À peine sortie de ce pensionnat et déjà une estocade qui me laisserait à terre, meurtrie, blessée dans mon cœur et dans mon âme, sans personne à mes côtés pour m’aider à me relever. La crainte de l’échec m’a immédiatement intimé l’ordre de renoncer. J’ai tellement peur que ce schéma destructeur se répète éternellement. Je dois me préserver de ce genre de situations, les éviter, rester sur la défensive. L’abnégation me séduit bien plus que l’âpreté de l’anathème. Fonder une famille ? Il faudrait d’abord que je sois capable d’aimer et surtout d’accepter l’amour d’autrui. Totalement hors de question, cette illusion n’est plus pour moi, je refuse de me laisser prendre dans ce piège. Cette herse, Dieu sait que je la hais du plus profond de mon cœur, parce qu’elle m’a séparée de l’être que j’aimais le plus au monde. Et pourtant, elle était jusqu’à aujourd’hui une sorte de rempart protecteur contre les mauvais coups du destin. Je sais d’ores et déjà que lorsque je la franchirai de nouveau, mon chemin sera parsemé d’embûches, sur lesquelles je vais m’effondrer à chaque fois. Tant de questions foisonnent en ce moment dans mon esprit que j’ai juste envie d’en finir, d’ouvrir cette fenêtre et de me jeter dans le vide, afin de ne plus penser, plus jamais… Après tout, qui sur cette terre se souviendra de moi ? À qui manquerai-je ? Qui me regrettera ? Personne, c’est évident…


Perdue dans ses affres, le regard dans le vague, elle n’avait pas bougé depuis plus d’une heure. Le front appuyé contre la vitre embuée par son souffle, elle tenait entre ses mains ses nombreux journaux intimes. Dehors, le vent automnal se déchaînait et les feuilles de sycomores virevoltaient, tourbillonnaient et venaient se poser sur la grande allée pour y former un splendide tapis mordoré. Ce magnifique spectacle échappait totalement à l’attention d’Emily Madès.
Sur le lit, sa valise était prête, mais pas encore bouclée. Quelques coups frappés à la porte l’arrachèrent à ses sombres souvenirs. Elle s’ouvrit sur la silhouette d’une femme au visage austère, casquée par une mise en plis de fer.
— Emily, il est l’heure de partir, je vous invite à me suivre dans mon bureau afin que nous nous entretenions avant votre départ, fit madame Storm d’un ton autoritaire.
Emily hocha la tête, glissa ses écrits dans sa valise avant de la refermer et de l’empoigner. Elle balaya sa chambre une dernière fois du regard et emboîta le pas à la directrice. Dans le long couloir, quelques portes s’ouvrirent sur son passage. Des visages de jeunes filles au regard triste l’observèrent. Emily ne leur accorda aucune attention et suivit la directrice d’un pas lourd et traînant. Madame Storm s’arrêta devant son bureau, se retourna et adressa à la jeune femme un sourire crispé.
— Entrez, Emily, et installez-vous. J’ai beaucoup de choses à vous dire.
La jeune femme scruta la pièce, déposa sa valise et s’assit sur une chaise tandis que madame Storm s’emparait de son dossier.
— Bien, avant toute chose, j’aimerais que vous continuiez à consulter le médecin régulièrement. Il est important que vous ne cessiez pas votre traitement. Vous souffrez depuis l’enfance de troubles dépressifs majeurs et s’il vous prenait l’envie de l’arrêter, je…
Madame Storm se tut un instant afin de s’éclaircir la voix, devenue chevrotante. Malgré tout, elle s’était attachée à la jeune femme et son vécu l’avait profondément bouleversée. Emily, la tête baissée, observa les cicatrices au niveau de ses poignets. La jeune femme sursauta lorsque madame Storm parla de nouveau.
— Je suis terriblement inquiète, reprit-elle tout en gardant les yeux rivés sur le dossier. Le fait d’interrompre votre médication pourrait être dangereux. Vous devez vous préserver de vous-même.
Emily planta un regard un brin insolent dans celui de madame Storm.
— Pouvez-vous me le promettre ? insista la directrice en déposant une main maternelle sur celle de la jeune femme.
Emily l’ôta immédiatement, refusant tout geste d’affection et de compassion. Elle ne souhaitait plus être l’objet d’une quelconque attention et ne voulait surtout pas se sentir protégée. Depuis ce terrible jour, l’amour, quel qu’il soit, devait être banni de son existence. La haine du monde entier était devenue son fer de lance, la seule arme dont elle disposait pour se défendre.
— Pour l’amour de Dieu, Emily ! Avant que vous quittiez l’établissement, vais-je avoir le bonheur d’entendre votre voix ? implora madame Storm.
Emily hocha la tête en signe de négation.
— Bien, je vois que je n’ai aucune chance de ce côté-là… Mais si vous m’accordez votre attention et que vous suivez mes conseils, j’aurai au moins réussi quelque chose, ajouta-t-elle en soupirant.
Elle ouvrit le dossier et en sortit une enveloppe jaunie par les années. Emily l’observa d’un air inquisiteur.
— Votre… Votre mère avait pris toutes les dispositions nécessaires avant de vous amener ici. Elle m’a fait promettre de ne vous en parler que le jour de votre départ. J’ai respecté ses volontés. Ce jour est arrivé et il est temps que je vous révèle certaines choses, qui, je vous préviens, vont être assez pénibles à entendre.
Madame Storm s’interrompit, ôta ses petites lunettes rondes et se mit à mordiller nerveusement l’une des branches. Elle inspira profondément et reprit la parole.
— Votre mère souffrait d’un mal incurable et c’est la raison pour laquelle elle a souhaité nous confier votre éducation. Je pense que, de ce côté-là, elle a pris une sage décision, car j’ai… j’ai appris son décès quelques mois après. Lorsque vous êtes arrivée dans cet établissement, il ne lui restait que très peu de temps à vivre.
Un rideau de larmes aveugla la jeune femme, le cœur étreint par un mal neuf. Jusqu’à ce jour, jamais elle n’avait su que sa mère était malade et aujourd’hui décédée. Elle se leva brusquement et arracha l’enveloppe des mains de madame Storm.
— Elle… Elle était malade, mais qu’avait-elle ? demanda la jeune femme d’une voix étranglée par les sanglots. Et pourquoi ne m’avoir rien dit ? s’insurgea-t-elle.
— Enfin ! J’entends le son de votre voix ! Je commençais à croire que vous en aviez totalement perdu l’usage.
— Peu m’importe ce que vous pensez, répondez-moi ! J’ai besoin de savoir et de comprendre, après toutes ces années, vous me devez bien ça ! De quelle maladie souffrait ma mère ?
— Jeune femme, je ne vous dois rien ! Je ne suis pas la cause de tout ce qui est arrivé à votre mère. En revanche, vous me devez un minimum de respect et même si vous avez du chagrin, votre arrogance dépasse les limites de l’acceptable.
Emily baissa la tête. Elle se rendit compte qu’elle était allée trop loin.
— Veuillez m’excuser, madame Storm, fit-elle d’une voix à peine plus élevée qu’un murmure.
La directrice observa quelques instants Emily avec compassion.
— Vous savez, Emily, ici, à Graven, les rumeurs se répandent vite. C’est un petit bourg et votre maman avait une existence assez dissolue. Ce qui lui a valu de contracter cette… cette maladie sexuellement transmissible. Je ne suis pas là pour la juger, elle gagnait sa vie comme elle le pouvait, continua madame Storm avec une mine défaite.
— De quoi souffrait ma mère ? insista Emily, les yeux emplis de larmes.
— Elle ne voulait pas l’admettre, mais votre mère était atteinte de syphilis. Malgré la gravité de cette maladie, elle a toujours refusé de se soigner et a fini par perdre la vie.
— Non, ce n’est pas possible ! Ma mère n’était pas celle que vous décrivez, contesta Emily, la voix complètement étranglée par le chagrin et la colère.
— Que vous le vouliez ou non, c’est la vérité, Emily. Il faudra vous y faire et personne ne peut réécrire la vie de votre défunte maman, c’est ainsi. Vous savez, tous les enfants qui ont grandi dans cet établissement ont un passé similaire au vôtre. Eux également ont eu leur lot d’infortune. La différence avec vous, c’est qu’ils n’ont pas eu la chance d’avoir un parent aussi soucieux de leur avenir que l’a été votre mère. Dans votre malheur, elle a tout de même fait tout ce qui était en son pouvoir pour vous assurer une vie meilleure. Si vous avez pu suivre des cours d’équitation, passer votre permis de conduire et obtenir vos diplômes, c’est grâce à l’argent que votre mère a versé à l’établissement.
Emily était dans un état de nervosité absolue et ne pouvait plus retenir ses pleurs. D’un geste brusque et fébrile, elle s’empara de l’enveloppe et la dépouilla.
— Emily, s’il vous plaît, reprenez-vous et donnez-moi ce courrier. Vos yeux sont brouillés par vos larmes et vous ne pourrez rien lire.
Madame Storm se leva et alla chercher un verre d’eau. Elle ouvrit ensuite le tiroir de son bureau et attrapa une boîte de tranquillisants. Elle tendit le verre à la jeune femme tout en lui ordonnant de prendre un comprimé.
— Vous ne pensez pas que j’en ai assez pris durant quinze ans ? Je ne suis pas folle, simplement un être humain meurtri par la douleur !
— Non, coupa madame Storm, ils sont nécessaires à la stabilité de votre santé. Ils vous protègent de vous-même. Au fil des années, vous avez développé une très grave dépression. Vous souffrez de bipolarité et, croyez-moi, si vous cessez votre traitement, c’est l’asile psychiatrique qui vous guette et peut-être même pire que cela… Par pitié, Emily, écoutez-moi et faites-moi confiance, je ne souhaite que votre bonheur et votre guérison. Il faut essayer de prendre sur vous et, aussi pénible soit le chemin qui se dresse devant vous, il va falloir y faire vos premiers pas. Une nouvelle vie s’offre à vous et vous devez gommer les pages du passé. Je sais que cela va être très difficile, mais vous allez y arriver, j’en suis persuadée.
Madame Storm déplia soigneusement la correspondance et en prit connaissance. Durant ce temps, Emily recouvra peu à peu son calme et avala son comprimé.
— Il s’agit d’un simple courrier du notaire précisant que, le jour de votre départ, vous devrez passer le voir afin qu’il vous informe des volontés testamentaires que votre mère a formulées avant son décès. Rien d’autre n’est indiqué et cela se comprend, car il est tenu au secret professionnel. Mais avant tout, vous devez rendre visite au docteur Louis Morand, nous avons fait transférer votre dossier médical chez lui. Il était le médecin de votre mère et c’est lui qui vous suivra dorénavant. Un taxi vous attend devant la grille et va vous y conduire.
Sur ces mots, madame Storm se leva, ouvrit la porte de son bureau et invita Emily à lui emboîter le pas. La jeune femme essuya ses joues d’un revers de manche, empoigna sa valise et suivit la directrice de l’établissement. Elle se sentait vidée. Madame Storm s’immobilisa quelques instants devant la porte d’entrée, la main posée sur la clenche.
— Le vent d’automne souffle fort, Emily. Fermez votre manteau, je vais vous accompagner.
Une violente bourrasque s’engouffra dans la longue chevelure brune et bouclée de la jeune femme. D’un pas hésitant, elle franchit le seuil et son regard se figea instinctivement sur la grande grille en fer forgé au bout de l’allée gravillonnée. Madame Storm l’observa.
— Soyez courageuse, Emily. Nos chemins se séparent ici et aujourd’hui. N’oubliez jamais que, durant toutes ces années et malgré la rudesse de mon caractère, je me suis profondément attachée à vous. Cela me ferait plaisir de vous revoir de temps en temps. Vous serez toujours la bienvenue, sachez-le. Allez, jeune femme, il faut partir à présent. Le chauffeur du taxi va s’impatienter.
Emily toisa longuement madame Storm, puis, sans un mot, se dirigea vers cette maudite grille. Elle avait peu de chemin à parcourir pour l’atteindre, mais elle eut l’impression que cette allée s’allongeait encore et encore, à chaque pas qu’elle faisait… comme dans un mauvais rêve. Lorsqu’elle arriva devant, elle lâcha sa valise et se mit à sangloter. Elle revoyait les doigts de sa mère s’accrocher désespérément à ces tubes d’acier rouillés. Une main réconfortante se posa sur l’une de ses épaules.
— S’il vous plaît, Emily, lâchez prise, je dois l’ouvrir.
Emily recula, ses larmes lui brouillaient la vue et son corps était secoué par les sanglots. Madame Storm inséra une grosse clé dans la serrure et la grille s’ouvrit dans un grincement lugubre. Elle se tourna vers Emily et lui tendit les bras, l’invitant à venir se serrer contre elle. La jeune femme les observa l’un après l’autre, saisit sa valise et sans un ultime regard, elle se dirigea vers le taxi.
— Au revoir, madame Storm, fit-elle d’une voix presque éteinte.
— Au revoir, Emily.
Madame Storm regarda le taxi s’éloigner avant de fondre en larmes.
— Ma pauvre enfant, que Dieu te protège à présent, fit-elle en se signant, avant de refermer la grille et regagner le grand bâtiment gris.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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