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Fractures familiales de Jean-Luc Rogge

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Apogon:
Fractures familiales de Jean-Luc Rogge



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Imbroglio familial

1.   Laurent

Jeudi deux novembre 2017

Après avoir bien râlé, Laurence vient enfin de dénicher une place sur le parking contigu au bâtiment. Tout en coupant le moteur de la voiture, elle pousse un profond soupir et me lance un regard désolé. Je lui prends la main et la serre longuement. Que pourrais-je lui dire ?
Silencieux, nous sortons du véhicule et, engoncés dans nos vestes, nous nous dirigeons, transis par cette bruine froide et pénétrante qui nous accompagne depuis le matin, vers l’entrée principale de l’hôpital, vestige décrépit de la fin des années cinquante.
Tels des zombies, nous passons, presque sans la remarquer, devant la réceptionniste, une dame d’âge mûr au regard éteint et à l’air triste, perdue dans l’uniforme moche et difforme qu’elle est tenue de porter durant toute sa prestation.
Instinctivement, sans même nous concerter, nous ignorons l’ascenseur sur notre gauche et nous empruntons l’immense escalier de marbre situé au fond du hall.
Lorsque nous parvenons au premier étage, une pancarte nous indique la voie à suivre : couloir de droite. À peine quelques mètres à parcourir, et nous y sommes. Sur la gauche, une porte à double battant près de laquelle un téléphone est accroché au mur. Un écriteau est apposé près de l’appareil. Nous nous approchons et déchiffrons l’inscription : « Lors d’une première visite, veuillez signaler votre présence. »
Interloqués, nous hésitons un instant, puis Laurence, d’un geste maladroit, décroche le combiné. À peine l’a-t-elle saisi que la porte s’ouvre brusquement.
Le sourire aux lèvres, une dame âgée, aux cheveux gris bouclés, vêtue d’un tablier blanc, nous accueille.
— Monsieur Masure a été transporté ici par ambulance vers treize heures, lui dis-je, d’une voix blanche.
Elle acquiesce d’un léger hochement de tête.
— C’est tout au fond, à droite, nous dit-elle. Entrez, je vous en prie. Vous verrez, la chambre est agréable et lumineuse.
Le couloir, dans lequel elle nous entraîne, est assez large, mais long, tout au plus, d’une trentaine de mètres. Tout en la suivant, j’observe brièvement les lieux.
À l’entrée, directement sur la droite, est situé un local sans doute réservé au personnel. Derrière la vitre, assise bien droite devant l’écran d’un ordinateur, une jeune infirmière aux cheveux courts semble rêvasser. À notre passage, elle relève pourtant la tête et nous adresse un signe discret de la main. Surpris, je lui réponds d’un sourire forcé.
Nous passons ensuite devant les portes donnant accès aux premières chambres. Deux d’entre elles sont ouvertes. Dans la première, j’entrevois furtivement les jambes d’un malade alité et, dans la deuxième, je croise le regard éteint d’une personne occupée de s’alimenter. Un malaise obscur m’envahit !
Puis, au milieu du couloir, à nouveau sur la droite, une baie vitrée ouvre sur un local inattendu en cet endroit : j’y repère notamment une table de salle à manger, six chaises ainsi qu’un divan et deux fauteuils confortables. Bizarrement, un canari, enfermé dans une cage, y pépie allègrement. Je crois même aussi y remarquer un coin cuisine avec percolateur et frigo.
Tout s’entrechoque dans ma tête. Pour l’instant, mon cerveau se contente d’enregistrer, sans les analyser, les informations qui lui parviennent. De la sorte, j’estime à une dizaine, tout au plus, le nombre total de chambres du service. Nous atteignons enfin celle dans laquelle repose notre père. Et tandis que la dame en ouvre la porte et s’efface pour nous laisser y pénétrer, Laurence éclate en sanglots. Un trop-plein évident d’émotions la submerge.
— Un instant, je vous prie, dit-elle. Il faut que je me reprenne.
Habituée, à n’en point douter, à ce genre de réaction, la femme s’éclipse un instant et ressurgit aussitôt munie d’une boîte de kleenex qu’elle fourre d’office dans les mains de Laurence.
— Prenez tout votre temps, nous assure-t-elle. Je suis volontaire accompagnatrice ici et, si vous souhaitez quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’appeler. L’infirmière vous rejoindra dans quelques minutes pour les formalités.
Je la remercie et, alors qu’elle s’éloigne et que Laurence tente, tant bien que mal, de reprendre ses esprits, j’observe ce couloir de clinique, si ordinaire, si conventionnel, et pourtant tellement singulier.
Et curieusement, alors que je lève les yeux et observe le plafond, il me semble que des centaines de spectres y déambulent paisiblement tout en m’épiant.
Et à cet instant précis, je frémis car, qu’on le veuille ou non, nous avons pénétré dans le couloir de la mort… celui dont on ne ressort habituellement que les pieds devant.
Et c’est sûr, dans quelques jours ou quelques heures, à soixante-cinq ans à peine, notre père va mourir ici même dans cette unité de soins palliatifs.
Chienne de vie ! 

2.   Maxime

Mercredi vingt-sept décembre 2017

Quand les flics ont défoncé la porte d’entrée d’un coup de masse et ont déboulé, aussitôt, dans notre logis, en vociférant comme des demeurés, j’ai cru rêver.
Le soleil venait de poindre à l’horizon et, malgré la saison, une journée délicieuse s’annonçait : froide, certes, mais lumineuse. Occupé à déguster une première tasse de café dans la cuisine, j’observais, comme presque chaque matin avant d’affronter les tracas quotidiens, les nombreux moineaux qui, tout en pépiant, se régalaient avec les graines déposées dans leur mangeoire. Évidemment, leur envol soudain aurait, peut-être, pu m’alerter mais, sans réelle raison de me sentir menacé, je n’y avais pas prêté garde.
En moins de deux, avant d’avoir pu esquisser le moindre geste, je me suis retrouvé plaqué au sol et menotté, les mains dans le dos, par trois malabars casqués.
— Mais c’est quoi ce bordel ? ai-je hurlé alors.
Pour toute réponse, et tandis que ses deux complices se mettaient à fouiller partout, l’un des lascars m’a agrippé les cheveux au-dessus de la nuque, m’a soulevé violemment la tête vers l’arrière et l’a projetée brutalement vers le sol. Instantanément, au contact du carrelage, mon arcade sourcilière droite a cédé et le sang s’est mis à gicler puis, très vite, à m’aveugler. Dès cet instant, la panique m’a envahi et des soubresauts m’ont secoué le corps.
« Maxime, ces mecs vont te buter, me suis-je dit. Ils ont cru repérer une cache de jihadistes et, les connards, ils se sont gourés de planque. Pas de bol, mec, c’est tombé sur toi ! »
J’en étais là, dans mes réflexions saugrenues, quand j’ai senti deux patoches me soulever du sol et me déposer, sans ménagement, sur une chaise.
— Ta meuf, elle est où, ta meuf ? m’a crié l’un des trois sauvages.
— Vous avez un mandat de perquisition ? ai-je cru bon de répondre.
Sans hésiter, il m’a balancé son poing dans la figure. Puis il a approché son visage du mien et m’a demandé :
— Cela vous suffit comme mandat ?
D’un seul coup, et bien qu’il m’eût vouvoyé, le peu de confiance qui me restait dans les forces de l’ordre de notre bon pays, s’est évaporé. J’ai levé les yeux vers lui et, malgré la multitude d’étoiles scintillantes qui m’empêchaient de le distinguer clairement, j’ai compris, à son regard sombre, qu’il n’était pas ici pour plaisanter.
— Elle s’est barrée, il y a huit jours, lui ai-je dit.
À ce moment, l’un de ses acolytes s’est approché de nous et lui a murmuré un truc inaudible à l’oreille. Sur le coup, il a semblé contrarié, puis il s’est ressaisi, il m’a saisi le menton et il m’a susurré, au plus près :
— Tout ceci, ce n’était rien qu’une petite visite de courtoisie, tu comprends. Rien d’autre qu’une petite visite de courtoisie. Imagine-toi si cela avait été une perquisition ! Et maintenant, écoute-moi bien. Si ta compagne, un jour ou l’autre, elle refait surface, t’as tout intérêt à nous prévenir. D’accord ?
— Mais je ne vous connais même pas, ai-je répondu, alors que j’étais pris d’un haut-le-cœur imputable à son haleine fétide.
— Ne te fous pas de ma gueule. Tu en connais beaucoup des commissariats dans le quartier ? a-t-il demandé, en me secouant légèrement.
J’ai hoché la tête négativement.
— Bien, m’a-t-il dit. Tu vois que tu comprends facilement quand tu veux. Eh bien, si ta donzelle réapparaît, tu te précipites chez nous et tu demandes l’inspecteur principal Renard.
— Renard, comme un… ai-je répondu.
Il a haussé les épaules et il m’a regardé lourdement, d’un air désespéré, le genre d’air que l’on prend quand, devant soi, traîne un infâme crétin. Puis, il s’est redressé et ils ont quitté la maison, tous les trois, comme si de rien n’était.
Après leur départ, j’ai patienté un peu pour tenter de reprendre mes esprits, puis, péniblement, je me suis relevé et je suis monté, tant bien que mal, dans ma chambre, au premier étage. Latifa ne s’y trouvait plus, bien sûr ! Alors, je suis redescendu et je me suis dirigé vers la salle de bains afin d’y prendre une douche. Toute la maison était, bien sûr, sens dessus dessous.
« Heureusement que maman ne voit pas cela », me suis-je dit.
Ensuite, le reste de la matinée me fut nécessaire pour me persuader qu’il ne s’agissait pas d’un cauchemar et que la femme de ma vie avait, bel et bien, disparu.

3.   Laurent

Lundi 1er janvier 2018

Soixante et un jours déjà !
— Bonne année, papa.
Il lève les yeux et me foudroie du regard. Je me liquéfie sur place. L’espace d’un instant, je redeviens le fils débile qu’il aurait préféré ne jamais concevoir. Son mépris à mon égard est incommensurable. Une chape de plomb s’abat sur mes épaules. Pourquoi mon père m’a-t-il toujours détesté ?
— Arrête de me débiter des âneries, tu veux, me dit-il, passablement énervé. Tu m’as vu ? Si tu veux être un rien serviable, aide-moi plutôt à mourir, espèce de…
Il arrête brusquement de m’agresser et redevient passif, absent.
Je ne réagis pas. Nulle raison de s’inquiéter. Les médecins nous ont prévenus, Laurence et moi : notre père souffre d’une forme de catatonie consécutive à sa tumeur cérébrale.
Catatonie, à l’époque, le terme m’avait plu !
— C’est un chat qui se promène près de la fenêtre ? me demande-t-il soudain, le sourire aux lèvres.
J’ai envie de hurler.
— Oui, lui dis-je, secoué.
Et commence, entre nous, une conversation délirante qui, tôt ou tard, dérapera malheureusement lorsqu’il assènera, d’un ton péremptoire, que sa chère épouse, ma mère, doit encore être occupée, à l’heure qu’il est, de se trémousser dans les bras d’un gigolo plutôt que de se trouver au chevet de son pauvre mari malade. Pauvre maman, décédée, il y a plus de dix ans déjà, à ses côtés, lors d’un carambolage sur l’autoroute alors qu’elle devait fêter son cinquante-cinquième anniversaire pas plus tard que le lendemain.
— Bonjour Philippe, vous désirez un potage avant le dîner ?
Delphine, une jeune infirmière, un peu potelée mais au regard éclatant, vient de pénétrer dans la chambre et crée une diversion bienvenue. Comme toujours, la fille respire la bonne humeur. « Comment cela est-il possible dans un tel environnement ? » me dis-je, souvent.
Au son de sa voix, le visage de papa s’illumine. Le revoilà prêt, pour quelques minutes, à revivre. Aussitôt, il replonge avec elle dans son jeu favori, celui de la séduction. Il récupère une partie de sa jeunesse. Il oublie ce foutu crabe qui lui dévore le cerveau. Cette fille, en cet instant, il l’adore, j’en suis sûr. Cela crève les yeux. Ah ! sacré papa.
L’unité de soins palliatifs dans laquelle il se trouve dispose de sept chambres et de huit lits. Tout y est centré sur le confort des malades, déclarés incurables. Ici, plus question de soigner : accompagnement optimal, soulagement immédiat, bien-être sont les maîtres-mots du service. La durée moyenne de séjour dans une chambre est d’une petite semaine : dernières nuitées en hôtel de luxe avant le grand saut !
Mais papa est un cas. Papa a toujours été un cas. Le corps décharné de cet homme usé, rongé par la maladie et qui, dans ses rares instants de lucidité, ne désire pourtant plus qu’une chose, mourir dignement, le plus rapidement possible, se révolte et résiste.
Et le gros hic, pour lui, est que sa volonté de mort assistée, position qu’il a pourtant tant prônée, toute sa vie, pour les malades incurables qui le souhaitent, ne peut être suivie. On croit toujours que l’on a le temps. Il l’a cru aussi et sa démarche n’a donc jamais été officiellement enregistrée et, à présent, le médecin, responsable de l’unité, estime qu’il n’a plus toutes les capacités intellectuelles requises pour décider lui-même en toute conscience de son futur.
En toute conscience de son futur ! Les bras m’en tombent…
Voilà donc pourquoi, doté de cet organisme puissant qui ne veut pas lâcher prise et qui, depuis qu’il est ici et que toute thérapie a été abandonnée, a même repris des forces, mon propre père, par la volonté d’une seule personne, se voit condamné à attendre, patiemment, la délivrance finale et à endurer d’inutiles souffrances psychologiques.
— Laurent, je t’en prie, ouvre-moi cette tirette.
— Désolé, je ne peux pas, papa. Il n’y a que les infirmières qui peuvent le faire.
Il gémit.
Il gémit et je frémis !
Il vient, pour la millième fois, de m’appeler au secours et je viens, pour la millième fois, de lui refuser mon aide.
J’ai honte ! Est-il humain de maintenir un être, sous prétexte que ses facultés cognitives sont altérées, enserré à longueur de journée, dans un drap-housse de sécurité à manches ?
— Salut, papa. Bonne année.
Par bonheur, Laurence, toute guillerette, vient de pénétrer dans la chambre et nous interrompt.
Toute contrariété disparaît instantanément du visage de papa. Son regard s’illumine. Il sourit gentiment à sa petite fille de quarante-deux ans, ma jumelle, sa préférée. Après nous avoir embrassés et pris de ses nouvelles, elle s’assied à son chevet, lui prend la main, et se met à subir patiemment, durant de longues minutes, ses jérémiades habituelles.
Puis, elle m’invite à passer chez elle le soir. Elle fera un gourmet. Je ne dois pas m’inquiéter : à part Manuel, son mari, et Axel, son ado de seize ans, mon filleul, il n’y aura personne. Je me dis que cela me changera les idées. J’accepte donc de bon cœur sa proposition et j’en profite pour me lever. Je fais la bise à mon père et je lui promets de revenir le lendemain matin vers onze heures… comme chaque matin maintenant depuis soixante et un jours.
Ensuite, très vite, je m’éclipse.
De l’air, vite de l’air !

4.   Maxime

Jeudi quatre janvier 2018

Dans la vie, aucun doute là-dessus, quand les emmerdes surgissent, elles surgissent. Et en série, évidemment ! La loi du même nom, sans doute.
Décidément, depuis le départ de Rémi, tout s’enchaîne. Et pas de la meilleure façon, malheureusement. À croire qu’il nous a jeté un mauvais sort, ce crétin. De la part d’un bon catho pratiquant, ce serait tout de même étonnant.
Je n’ai jamais vraiment compris comment maman a pu s’enticher de ce type et ensuite, surtout, le supporter pendant plus de quinze ans.
Huit jours déjà que les flics ont déboulé dans la baraque et toujours pas de nouvelle de Latifa. Depuis, j’ai bien dû tenter de la contacter dix mille fois sur son mobile. Et, dix mille fois, je suis tombé sur son foutu répondeur. Merde, je n’y comprends rien. Quand je me suis levé ce fameux matin, je la croyais pourtant profondément endormie. Eh bien, non ! Pouf ! un quart d’heure plus tard tout au plus, elle s’était envolée. Volatilisée, la belle, après l’irruption des cinglés. Merde, pourquoi s’est-elle barrée ? Qu’est-ce qu’ils lui voulaient, ces débiles ?
Ah ! c’est sûr, je brosse le bahut toute la semaine. Pas le cœur à fréquenter, comme si de rien n’était, mes potes et leurs vannes pourries.
Dehors, le ciel, d’un bleu limpide, en ce début d’après-midi, égaie la nature endormie. La température doit approcher les quinze degrés. Dur d’imaginer que l’on se trouve près de Lille, quelques jours seulement après la nouvelle année. Si papy était encore là, il me sortirait, c’est sûr, qu’il n’y a plus de saisons, qu’à son époque, aux alentours de l’Épiphanie, il gelait toujours à pierre fendre.
Dans le jardinet, dix mètres sur cinq, entouré de hauts sapins qui isolent celui-ci de ceux, similaires — maisons ouvrières obligent — des voisins, quelques oiseaux, suspendus au filet vert contenant leur pitance, se disputent les dernières graines. Je me dis qu’il faudra que je pense à en racheter.
Pff, cette baraque tombe en ruines. Maman est venue s’y installer avec papy et mamie en 97 quand ils ont quitté le nord de la France pour la Belgique. Est-ce pour ne pas être dépaysés qu’ils ont choisi de s’installer dans cette rue de Mouscron, parallèle à la frontière ? Il paraît qu’à l’époque, déjà, la maison n’était plus toute fraîche. J’y suis né quelques mois plus tard. Maman m’a souvent parlé de son accouchement : à l’ancienne, à domicile, sur la table de la salle à manger, avec une sage-femme. Tout cela à l’aube du vingt et unième siècle. Je rêve !
Je consulte les comptes Facebook, Instagram et Twitter de Latifa : rien n’y a été modifié, ni ajouté depuis une semaine. Elle se terre. Pour quelle raison ?
Un bref coup de sonnette me fait sursauter. Je passe dans le couloir et je m’approche à pas feutrés de la porte d’entrée qui a été réparée de toute urgence avant-hier par le père de l’un de mes potes, un bon bricoleur, pour près de deux cents euros. À cette occasion, la carte bancaire de maman m’a été, une nouvelle fois, bien utile. Je crains toutefois, si elle ne peut reprendre assez vite le boulot, que ses réserves s’amenuisent rapidement et que ses comptes passent dans le rouge. Mais je n’avais pas le choix car, dans le quartier, quiconque souhaite passer une nuit tranquille s’enferme chez lui à double tour.
Avant d’ouvrir, je jette prudemment un coup d’œil par le judas : le facteur !
— Bonjour. Je me suis permis de sonner car votre boîte aux lettres déborde et il m’est quasi impossible d’encore y déposer du courrier, me dit-il, d’un ton neutre mais en souriant.
Joliment surpris par une telle sollicitude, je le remercie sincèrement et justifie vaguement mon oubli par l’absence prolongée de ma mère de la maison.
— Vous savez, les boîtes pleines attirent les voleurs, me dit-il encore, compréhensif, avant de me saluer et de tourner les talons.
Je vide la boîte : quelques factures, deux catalogues publicitaires et un nombre incalculable de prospectus ont suffi à attirer l’attention sur moi. Hormis les lettres, que je dépose sur le buffet, je jette immédiatement le reste à la poubelle. Quel gâchis !
Ensuite, je m’affale dans le fauteuil, allume machinalement la télé et me mets à zapper systématiquement. Puis, alors qu’une douce torpeur commence à m’envahir devant ces images qui défilent, mon GSM se met à vibrer et la photo de Latifa s’affiche sur l’écran avec la mention : vous avez un nouveau message !
Mon cœur s’emballe !

5.   Latifa

Mercredi trois janvier 2018

Cette ordure, je savais qu’elle ne me lâcherait pas si facilement !
Serait-ce mon sixième sens qui, une nouvelle fois, m’a permis de m’en sortir ou cette obligation, depuis toujours, d’être aux aguets, de devoir me méfier de tous et de tout ? Quoi qu’il en soit, dès que j’ai entendu ce léger crissement de pneus, presque imperceptible, sur le gravier de l’allée du garage, suivi aussitôt par un bruit de portières se refermant discrètement, j’ai pressenti que quelque chose clochait. On ne se gare pas de cette manière pour rendre une visite de courtoisie aux amis !
Après un rapide coup d’œil à la fenêtre, j’ai compris que mon instinct ne m’avait pas trompée et qu’il n’y avait pas une seconde à perdre puisque, chacun le sait, une voiture munie de gyrophares qui stationne devant votre domicile, présage rarement le meilleur.
En moins de deux, sans même prendre le temps d’enfiler une culotte, j’ai mis mon training, saisi mon GSM et mon portefeuille, et je me suis éclipsée, en empruntant la toiture plate de la chambre arrière, puis l’échelle de secours qui aboutit dans le jardin.
On n’est jamais trop prudent ! Surtout si l’on traîne d’énormes boulets. Cette issue, je l’avais repérée et je me l’étais assurée, il y a quatre mois déjà. Le soir même, en fait, où, Maxime et moi, nous avons couché ensemble pour la première fois.
Ah ! Maxime…
Une semaine déjà.
Bon, si je ne veux pas me retrouver avec une peau complètement gercée, il faut que je me décide à sortir de cette baignoire.
— Mathilde, tu me passes une serviette, ma belle ?
Là, je me marre car elle va râler. Ah ! ma demande va la faire bondir, la Mathilde, j’en suis sûre. Ouais, le cœur sur la main mais soupe au lait comme pas deux, cette nana.
Vu la situation pour le moins biscornue dans laquelle je suis fourrée, l’heure n’est pourtant pas vraiment aux réjouissances, j’en conviens, mais je ressens un tel besoin de décompresser, de me détendre en ce moment…
Oups ! la voilà qui surgit.
— Tu te fous de ma gueule Latifa ? Tu ne peux pas me lâcher deux minutes ? Tu ne pouvais pas prévoir que tu ressortirais obligatoirement mouillée de cette foutue baignoire et qu’il te faudrait ensuite quelque chose pour t’essuyer ? Non mais, et en plus de la serviette, tu ne veux pas, aussi, que je t’essuie le dos et, pendant que j’y suis, que je te fasse un petit massage en prime ?
— Je t’aime, ma Mathilde. Jamais, je n’oublierai tout ce que tu as pu faire pour moi, tu sais, lui dis-je, d’un ton câlin.
— Ouais, ouais. Et puis cache-toi, t’es trop belle avec ta peau ambrée et tes petits nichons en poire. Tu me donnes vraiment envie, tu sais. Ah ! vraiment, quelle idée de craquer pour ce jeunot. Tu n’en avais pas assez bavé avec les mecs ?
— Lui, c’est une autre histoire. C’est encore un gamin, tu sais. Il est tellement sensible, tellement idéaliste, tellement innocent. Et puis il a déjà assez de soucis pour le moment avec sa mère, non ?
— Ouais, bien sûr, mais si tu veux mon avis, et même si tu ne le veux pas, je te le donne quand même, t’es pas claire dans cette histoire. Que tu lui laisses imaginer qu’il est tombé, comme par magie, sur une sainte-nitouche, ce n’est pas fameux, tu sais.
— Oh ! arrête, Mathilde. Tu crois que c’est facile d’avouer, de but en blanc, à quelqu’un que tu aimes, qu’il se trompe du tout au tout sur toi. Qu’en réalité, t’es pas une réfugiée en situation irrégulière, que t’es jamais montée sur un bateau, que t’es pas arrivée ici clandestinement, mais de ton plein gré, aux bras d’un mec qui t’avait monté la tête, qui te baisait divinement trois fois par jour, qui t’avait promis monts et merveilles mais qui, finalement, t’a balancée, comme une chienne, sur le trottoir. Tu crois que c’est facile d’avouer que ta vie n’a rien d’un long fleuve tranquille. Qu’un salaud est à tes trousses. Qu’elle ne te lâchera pas si facilement, cette charogne.
— Évidemment, ma belle, je sais que ce n’est pas facile. T’en as vécu de fameuses galères, tu aspires à te poser. Mais mets-toi à la place de ce pauvre gamin qui voit débarquer les flics chez lui et qui n’y comprend que dalle. Faut qu’il sache, tout de même. Et ce branleur de Renard, tu y as songé ? Faut s’en occuper avant qu’il ne ressurgisse.
— Oui, c’est sûr, tu as raison, Mathilde. Je sais parfaitement que cette situation ne peut plus durer. Je sais qu’il faut que je crève l’abcès, très vite, même au risque que tout s’infecte, irrémédiablement. Demain, je le contacte. Promis, juré !
— Allez, sors de ce bain, ma puce. L’eau doit être glacée maintenant.
— J’y ai droit à ce massage ?

6.   Latifa

Vendredi cinq janvier 2018

— Alors tu te sers de moi depuis le début. Notre aventure, ce n’était rien que du pipeau. J’y croyais pourtant, tu sais, à notre histoire. Je t’aimais comme un fou, moi. Ah ! on peut dire que tu m’as bien entubé. Et merde, dire que depuis quatre mois, je me tape une pute.
Il tremble légèrement. Il a du mal à contenir la rage qui le submerge. Il doit me détester. Il me déteste. Comment pourrais-je lui en vouloir ?
Nous sommes installés, face à face, à une petite table circulaire, près du bar, loin des baies vitrées, dans le coin le plus retiré de la brasserie dans laquelle je lui avais fixé rendez-vous à treize heures. La salle est bondée mais personne ne nous prête attention.
Il a beaucoup de mal à contenir ses larmes. Il est naturellement beau, mais sa détresse le rend magnifique. Je voudrais m’approcher, le toucher, lui exprimer l’amour sincère que j’éprouve pour lui, mais je n’ose bouger. Comment pourrait-il encore supporter le moindre contact physique avec moi après les mensonges que je viens de lui confesser ?
— Maxime, mon amour, je te répète que jamais, je n’ai voulu me servir de toi, lui dis-je, désolée. Souviens-toi du soir où tu m’as rencontrée. J’étais assise, prostrée sur un banc, dans la salle d’attente de la gare. Toi, t’avais passé la journée à Tourcoing et tu venais de rentrer avec le dernier train. Je ne t’ai pas adressé la parole. C’est toi qui, je ne sais toujours pas pour quelle raison, t’es approché de moi et m’as demandé si j’avais besoin de quelque chose. Quand je t’ai entendu, je me suis méfiée et j’ai d’ailleurs failli, avec les dernières forces qui me restaient, t’envoyer sur les roses. Mais quand j’ai levé les yeux vers toi, j’ai vu, tout de suite, que t’étais différent de tous les salauds que j’avais pu côtoyer jusqu’alors.
— T’étais crevée d’avoir trop baisé, en fait, réplique-t-il durement.
— Ne sois pas blessant. C’est toi, finalement, qui as imaginé cette histoire de réfugiée. Et comme je ne réagissais pas trop à tes questions cette nuit-là, tu t’es chargé de fournir toi-même les réponses. T’as tout suggéré, même la traversée jusqu’en Italie et la noyade de mes parents. Je n’ai eu qu’à t’approuver en inventant, au fur et à mesure, quelques détails pour rendre le truc tout à fait crédible. Tu sais Maxime, à ce moment-là, j’ai trouvé ta version de cette séquence de ma vie tellement plus dure, mais tellement plus belle aussi, que celle que j’avais eue à affronter réellement, que je me suis laissé emporter par ton délire.
— Ouais, j’ai été con, mais je m’étais quand même dit que tu t’exprimais rudement bien pour une demandeuse d’asile originaire d’un minuscule village du Haut Atlas.
La colère l’a quitté. Son visage est redevenu serein. Il me fixe, l’air triste, de ses yeux pers, si particuliers, si envoûtants. Je sens l’hésitation le gagner. La partie n’est peut-être pas définitivement perdue. Je me glisse dans la brèche.
— Maxime, lui dis-je, je t’ai menti, d’accord, mais sache que je ne regrette rien car ce mensonge m’a permis de te connaître et de découvrir l’amour, le vrai. Si je t’avais raconté mon histoire, il y a quatre mois, ne me dis pas que tu serais resté une seconde de plus à mes côtés. Tu m’aurais lâchée et oubliée aussitôt.
Il baisse la tête.
— T’as sûrement raison, me répond-il, indécis.
— Maxime, je reprends aussitôt, avant que la faille ne se referme, il n’y a pas de hasard dans la vie. Il n’y a pas plus de quatre mois, à vingt-deux ans, j’ai rencontré, comme par magie, après avoir déjà bien galéré dans ma putain d’existence, un jeune mec de dix-neuf piges, bien sous tous rapports. Et là, lors de cette rencontre particulière, il s’est passé un truc rare : malgré tous les déboires que j’avais pu connaître précédemment avec les hommes, je flashe immédiatement sur lui. Et miracle, lui aussi, il flashe sur moi. Un vrai signe du destin, je te dis, car depuis, lui et moi, nous vivons tous deux sur un petit nuage. Alors, je t’assure qu’aujourd’hui, de mon côté, je ne suis pas prête à le lâcher. S’il veut bien oublier mes dérapages et m’accorder à nouveau sa confiance, sois certain que, jamais, il ne le regrettera.
— Je ne sais sincèrement plus où j’en suis, Latifa, me répond-il. Tu te rends compte aussi bien que moi que tout ce micmac n’est pas facile à avaler. Je t’adore, tu t’en doutes, mais il me faudra, à coup sûr, un certain temps pour digérer.
Puis, après un moment d’hésitation, il ajoute :
— Mais tu as raison, mon amour, nous sommes destinés l’un à l’autre, j’en suis persuadé, moi aussi, et, quoi qu’il ait pu se passer, nos chemins ne se sépareront jamais.
Tout en prononçant ces dernières paroles, il m’a saisi la main et il se met à la caresser tendrement.
Le romantisme de ce mec me sidère !
Et là, à ce moment précis, moi, habituellement si forte, je sens que je vais craquer.
— Bon, il faut que j’y aille, me sort-il alors. J’ai promis à maman de passer la voir.
— Comment va-t-elle ? lui dis-je, penaude.
— Ne t’inquiète pas, elle en viendra à bout de son crabe, répond-il.
Puis il se lève, s’approche de moi, abaisse son visage à hauteur du mien et, malgré le monde qui nous entoure, m’embrasse langoureusement sur la bouche.
Ensuite, il fait mine de s’éloigner mais, après quelques pas, il s’arrête brusquement, tourne les talons, revient vers moi et il me demande :
— Et finalement, qu’est-ce que les flics ont à voir avec toute cette affaire si t’es pas recherchée ?

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