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Grain de sable dans la méharée de Jean Larbanois
« le: jeu. 13 sept. 2018 à 11:27 »
Grain de sable dans la méharée de Jean Larbanois

Passages 14 15 et 16 transmis par l'auteur

14.
 
Je travaille dans un Centre Public d’Action Sociale depuis vingt-cinq ans. L’ action sociale  ainsi énoncée se veut une porte ouverte vers des initiatives nouvelles et créatives. C’est dans cet esprit que le président et deux de ses collègues ont été touchés par une illumination un soir, après une réunion qui s’était prolongée sur un coin de comptoir. En quelques verres, l’idée avait évolué en projet. Ce fut le point de départ d’une aventure hors du commun.
Comme d’autres, ils auraient pu gamberger sur du recyclage de déchets, projeter le lancement d’un magasin de vêtements seconde main, créer une troupe de théâtre-action dans une cité d’habitations sociales ou un jardin communautaire bio… Le désert, nouveau et original, les excita d’emblée.
« Faire marcher nos minimexés dans le désert ! Projet de rupture, dépassement des limites individuelles, nouveau départ dans la vie, expérience hors du commun, unique, et… après le retour, remobilisation immédiate vers l’emploi dans la continuité d’un dynamisme retrouvé… » Les détails affluaient. Penser fait partie de la vie des élus. Penser à plusieurs peut générer des dégâts.
Je venais de vivre une période de transition où je m’étais affilié sur des sites de rencontres. Pas question de me morfondre dans une solitude imposée ! Le concept « Montre-moi comment tu écris, je te dirais qui tu es » me garantit une relative protection face à celles qui exigeaient ma photo. Au téléphone, les paroles, voire les silences de certaines candidates étaient tellement truffés de fautes d’orthographe que je fuyais sous n’importe quel prétexte. Non que je me considérasse comme supérieur mais j’appréciais l’accès prioritaire à une sensibilité, une culture, un caractère avant les échanges sous la couette. Les données chiffrées étaient généralement troquées Les 1m70, 60 kg s’avéraient à l’analyse plutôt 1m50 et 85 kg. Je ne jouis pas non plus d’une plastique de playboy de plage. Mes armes sont ailleurs... Une communication patiente et attentive recueillit son petit succès. Foncer sur le plan cul du samedi soir avec empressement ne me convenait pas. Il y a des communicateurs précoces un peu comme les éjaculateurs du même type. Ce n’est jamais bon. Je retrouvai le plaisir d’échanger avec des inconnues sur la toile mais en parallèle, dans la vraie vie, mes attitudes évoluaient. Je risquais des plaisanteries gauloises avec mes collègues, je faisais rire la caissière du Carrefour et la jolie dame derrière moi dans la file… Tout en moi parlait autrement sans que je m’en rendisse compte. Ma réserve habituelle fondait et les rencontres spontanées, comme au bon vieux temps, redevinrent mon quotidien.
J’étais libre depuis un jour quand tu es entrée dans ma vie par la barrière entrouverte.
 
15.
 
Dans l’ombre, le projet prend forme. Les spécialistes déterrent des subsides inutilisés dans les fonds de tiroir d’un ministère. On les promet. Les présidents palpitent.
La première question et non la moindre est de désigner le ou les accompagnateurs. Sur place, des guides et des chameaux traceront le chemin. Mais pour le reste… Je devine que Pierre aura cité mon nom, Michel Meunier.
A l’heure de l’apéro le lendemain, Pierre m’appelle dans son bureau. Son œil pétille de plaisir, il semble en forme. Par expérience, je me méfie de ses élans de tendresse. Je pressens qu’il a mieux à offrir après le verre de vin blanc. Il a une « idée à la con », avance-t-il, prudent, avec des points de suspension supposés éveiller ma curiosité et ma bienveillance. Je vois approcher le train mais pas moyen de fuir. Il va me proposer sa riche idée. Je me dois de corriger : il va me l’imposer avec l’air de me la proposer à la manière d’un vendeur de voitures d’occasion qui refile une poubelle sous le couvert d’un bolide. J’attends de voir. Son air de joyeuse gravité complice m’inquiète. Il me reverse une lampée de Chardonnay. Le malaise me plombe.
« Aller marcher dans le désert avec des minimexés, qu’est-ce que t’en dis ? C’est un projet. Cela fait un moment qu’on y pense. Ce n’est pas encore tout à fait sûr mais avant je voulais t’en parler. Enfin, enfin si tu veux bien ».
Il a, depuis quelques années, pris l’habitude de me désigner pour lancer ses « plans foireux » aussi dénommés projets novateurs. Pierre est un créatif. Pour l’heure, je me passerais bien de sa reconnaissance. Je m’octroie trois dixièmes de secondes pour imaginer parmi mes vingt-cinq collègues, celui pour qui aller crever dans le désert serait une révélation, un bonheur, la réponse à un rêve. Si je pouvais lui balancer un nom, une alternative. Deux dixièmes ont suffi pour liquider l’hypothèse. Pas l’ombre d’un baroudeur parmi ces experts en dossiers et en surcharge de travail.
Une telle « idée à la con » comme, en toute honnêteté intellectuelle, il l’avait annoncée, je ne l’avais pas vu venir. J’écluse un coup dans le vain espoir de temporiser. Y a-t-il d’autres possibilités d’échappatoire ? Un truc fort et incontournable : un cancer, une séropositivité, une prothèse à la jambe droite. Et pourquoi pas, au-dessus de quinze degrés, j’étouffe, j’agonise ? Ou, responsable d’un élevage d’hippopotames, je ne peux m’absenter plus d’un jour ?
Je me sens comme accroché à une branche au-dessus du précipice et me réfugie sans y croire dans les « ce n’est pas encore certain » et « ce n’est pas tout de suite ». Bien des projets ne tiennent pas la distance. L’annulation reste possible. Pierre, conciliant, comprend ma surprise et qu’il me faille réfléchir. Trois minutes. Non, je plaisante, il n’est pas comme ça. Il me laisse quelques jours pour lui confirmer mon approbation, c’est entendu. Comment aurais-je pu dire non, briser son jouet ? Il affichait la joie d’un enfant qui entre pour la première fois à Eurodisney. On ne déçoit pas un enfant. A fortiori, quand il est président.
Il fut un temps où je voyageais souvent en stop pour limiter les frais. Je ne vais pas renoncer à un périple dans lequel j’aurais pu épuiser mon pécule de vacances. Ici, pas question de dépenser le moindre euro et de surcroît, je serais rémunéré. La carotte qu’il me tend évoque aussi une prime d’éloignement et une récupération d’heures supplémentaires. J’imagine la dolce vita après le retour… Il faudrait que je sois idiot pour refuser. Je saute au cou du président et je l’embrasse pour ce cadeau inestimable. Bon, je m’emballe, le soleil du désert me tape déjà sur la caboche. Il y a encore un travail à définir.
Mon accord de principe admis dans les sous-entendus, les précisions s’ensuivent goutte à goutte. C’est en Mauritanie (sous le Maroc, c’est ça ?). On y parle français (c’est déjà ça, je ne subirai une formation accélérée d’arabe chez Berlitz). On marche à proximité d’une caravane de chameaux et en cas de nécessité (que pourrait-il arriver ? ce n’est en fait qu’une promenade dans le sable…) on peut les monter, c’est prévu. C’est une méharée (le gros mot est lancé, j’irai voir au dictionnaire quels pièges se cachent derrière) … Il est question du transport avec des avions de l’armée (il ne doit pas y avoir de première classe, peut-être même pas de deuxième ?). On doit encore se concerter avec le Ministre. Les chameaux (ce ne sont pas des dromadaires dans ce coin-là ?) portent les sacs (j’imagine vingt kilos sur le dos sous quarante degrés). Les repas sont préparés par les guides (Couscous royal ? Tagine de poulet aux abricots ? Je salive). Pierre compte sur moi pour encadrer et motiver le groupe, je suis un vrai pro pour ça. Les violons grincent. Je ne serai pas tout seul, il y aura un second encadrant, trois CPAS étant concernés. Il s’agira de sélectionner le groupe et de le préparer (les deux doigts dans le nez de ce côté-là).
Son « j’ai une idée à la con » de ce début d’apéro paraît plutôt bien avancée. L’idée a déjà quelques mois de gestation et ne permet plus l’IVG. Il est content, le président. Je n’ai fermé aucune porte. Le projet avance. J’ai droit à une nouvelle rasade de Chardonnay, celle qui ratifie le contrat. Les trois jours de réflexion que je m’octroie sont de pure forme.
Comment vais-je pouvoir t’apprendre la nouvelle ?
 
16.
 
L’annonce de ce voyage te laissa perplexe. Avais-tu mal entendu ? Tu achevais à peine de ranger tes fringues dans mes armoires. « Un assistant social, cela fait ce genre de chose ? » Non mais moi, je dispose d’un président peu commun, à l’imagination fertile.
Je découvre Aurélie Doutrepont, ma future partenaire pour l’encadrement ; désignée dans son CPAS. Grande, cheveux courts, allure sportive, elle s’exprime avec un léger accent « de bonne famille ». Elle a fait des études, c’est une évidence. Après quelques regards en coin, nous laissons la réserve au vestiaire. Le courant passe. A vérifier dans une situation de stress extrême… Elle doit se poser les mêmes questions que moi.
Première mission, constituer le groupe sans attendre. Les subsides doivent être dépensés dans un délai réglementaire. Par ailleurs, l’été affiche des chaleurs telles que plus aucune méharée ne pénètre la fournaise.
Une liste de trente personnes nous est transmise par les travailleurs sociaux qui ont assumé un premier écrémage sur base d’on ne sait quels critères. Il faut sélectionner « les bons » … Critère qui nage dans un flou merveilleux, sont-ce les costauds, les sportifs, les sympas, les courageux, ceux en bonne santé, non dépendants… ? Ceux qui ne vont pas « faire merder le projet » … ? Y a-t-il une tête de l’emploi ? Comment tester les candidats sur un entretien de trente minutes ? Deux journées complètes sont prévues. Ce sera au feeling. Nous ne disposons d’aucune référence comparative. Et de notre côté, avons-nous les compétences que nous allons exiger des autres ?
Trente privilégiés triés sur le volet ont reçu la convocation à l’entretien. Ils ont accepté l’idée que leur travailleur social, pas trop informé lui-même, leur a vendu et débarquent avec de multiples questions préalables. On ignore ce qu’ils comprennent mais ils assurent que le projet leur va comme un gant. Ils seront parfaits. Tous quittent le bureau avec des étoiles dans les yeux et l’espoir impatient d’être choisis. « Vous nous direz quoi ce soir ? ».
Aurélie et moi, décidons de rédiger chacun notre liste. On voit les « retenus communs ». Nos choix convergent dans les grandes lignes.
Caroline, Jean-Luc, Lucien, Cédric, Dori, Promedi, Kevin, Fred, Dimitri, Rachid, Vishnou, Didier et Aïcha nous convainquent. Pour chacun, l’expérience cumule des sens évidents. Les réponses à la question « oui mais lesquels ? » nous laissent étonnés.
Après la délibération, nous téléphonons à chacun. On fait bref avec les refusés qui doivent encaisser la déception, une de plus dans leur vie de misère. Mercis enthousiastes et chaleureux pour les autres. Quand se voit-on ? Demain ?
Tous ignorent encore que pour l’un d’entre eux, la Mauritanie sera le dernier voyage.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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