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Auteur Sujet: Gras dur de Fabien Roy  (Lu 1717 fois)

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Gras dur de Fabien Roy
« le: jeu. 12/08/2021 à 17:11 »
Gras dur de Fabien Roy


Richard Beaulieu est un détenu du DEATH ROW de la  Florida State Prison. Il cherche comment occuper les deux dernières semaines de sa vie. Il demande un stylo et du papier et commence à la décrire.
À dix-neuf ans, marié à Madeleine Charbonneau, heureux comme un roi, le cœur rempli d’amour pour cette femme, tous les espoirs sont permis.
Pourtant, il est un meurtrier et l’injection létale l`attend…
Que s'est-il passé ?



Jeudi 10 février 2000

Je viens juste d’être interviewé par des jeunes cinéastes ineptes. Je devrais dire que j’ai quasiment été interviewé par des jeunes cinéastes ineptes. J’avais hâte de raconter mon histoire, même si tout le monde la connaît pas mal déjà. Gang d’idiots. Cette génération MTV semble croire qu`enfreindre les règlements n’amène aucune répercussion. Espèces d’innocents. J’étais plus prêt que jamais à raconter comment je me suis trouvé dans un tel pétrin. Ce n’était pas les premiers à me solliciter en entrevue. Je crois en avoir reçu plus d’une centaine au fil des années. Le timing me semblait propice à un vidage de cœur. Ils ont tout ruiné.   Ils ont commencé à filmer avant que je sois assis. Oh ! Ils avaient lu les documents relatifs aux nombreuses procédures en ce qui concerne les entrevues dans les couloirs du Death Row de la Florida State Penitentiary. Mais non, ils voulaient filmer le garde en train de me menotter à une table. 
Quand mes deux documentaristes ont fait leur demande, j’étais à trois mois de mon injection mortelle. L’un d’eux, Justin, était québécois. Pourquoi pas ? J’ai dit oui et l’engrenage de la bureaucratie pénitentiaire s’est mis en marche. Elle est bien graissée. Cette entrevue m`a fait oublier mon sort. Cette entrevue m`a donné une raison d’être, comme si tout d`un coup, je pouvais m`expliquer, et de ce fait, être pardonné. Quand tu sais le jour et même l’heure de ta mort, n`importe quelle excuse pour ne pas y penser est valide.
J’ai répété dans ma tête et à haute voix plus tard ce que j’allais leur dire. J’avais honte d’écouter l’écho de mes mots rebondir sur les parois de ma cellule. Tant d’années me séparaient des événements maudits qui m`avaient poussé à commettre de tels gestes ignobles. À croire que j’étais instable sans m`en rendre contre.
Ces jeunes, Justin et Mathew, qui avaient décroché l’entrevue qui avait été refusée à tous les journalistes américains, canadiens et australiens auparavant, se sentaient intouchables assis devant leur caméra bien figée sur un trépied massif. Ils étaient des puristes. Ils devaient filmer leur documentaire avec une pellicule de film 35mm. C’était un point requis pour l’obtention de leur thèse. Ils ont subi toutes les vérifications judiciaires, les interrogatoires, la présentation des papiers et la fouille corporelle pour atteindre la chambre d’entrevue. Et qu`est-ce que les blancs becs font ? Ils commencent à filmer avant même que je sois assis. Même moi, j’ai compris en entrant dans la pièce que le moteur de la caméra fonctionnait. Ils ont relâché des excuses qui ne tenaient pas sur deux pattes, et sans hésitation, ils ont compris ce que j’avais compris le premier jour où j’ai franchi ces murs ; les règlements sont rigides. L’entrevue était terminée avant même qu`elle commence. Je n’ai pas pu leur dire un mot. Mon garde, Mathias, m`a vite détourné et m`a ramené aussitôt dans ma cellule.
C’était censé être mon dernier hourra. Je me suis retrouvé, enfermé dans ma cellule, privé d’un moment de liberté que j’avais grandement rêvé de vivre. J’étais frustré. Frustré de ne pouvoir raconter ce que j’avais si précisément préparé durant les derniers mois. Je l`ai en moi et il faut que ça sorte. Fuck ! J’ai 15 jours à vivre et une vie à raconter. Je prends mon stylo en main pour raconter ce que je voulais leur dire, ce que je voulais vous dire. Pas comme excuse pour tout le malheur que j’ai semé, mais pour le bonheur improbable qui m`est tombé dessus avant qu`on me mette la main au collet.
C’est une chose de savoir ce que l`on veut raconter, mais c’est une autre paire de manches de trouver les mots pour le faire. 
J’ai une bonne plume, une Paper Mate. Je les ai toujours aimées parce qu’elles crachent de l’encre au lieu de la laisser couler goutte par goutte. J’ai fixé le papier à cartable avec ses lignes bleues et sa double marge rouge comme si j’attendais qu’elles me disent quelque chose. C’est une ligne de départ que j’hésite à traverser. J’ai peur de mes mots, de mes phrases, de la honte qu`elles vont me faire subir. Eh ! Ça se peut-tu ? Un gars qui est sur Death Row avec la chienne de ce qu`il a à raconter. Ça aurait été plus simple de parler à une lentille de caméra !   
La plume est déjà pleine de sueur puis je viens juste de commencer. Je n’ai aucune idée de quoi écrire. Les journaux ont déjà tout dit ce qu’il y avait à dire. Je veux. Je ressens une urgence de mettre à jour ce qui s`est dit à mon sujet au fil des années.   
La seule chose qui me vient en tête c’est ma tante Yolande. Chaque fois que j’allais la voir à Montréal, j’engraissais de cinq livres. Ses tourtières ! Ses tartes aux pommes ! Puis son pâté au saumon ! Et dire que j’ai passé mon voyage de noces chez elle. C’était la meilleure façon de passer deux semaines ailleurs qu’à Hull, à relaxer, puis à ne rien faire tout en sauvant de l’argent. On n’était pas cheap ; on était jeune. Trop jeune d`après les dires de nos amis et de nos proches.
Madeleine Charbonneau. Elle l’avait-tu le nom à faire vibrer le tympan des oreilles ! Nous autres, on l’appelait Mado. Mado Beaulieu après notre mariage. Je m’en fous ce qu’Allo Police a pu dire, je l’ai toujours traité comme une déesse, comme si c’était la seule femme au monde. J’étais jeune, dix-neuf ans. Je pense que je voulais la marier pour que personne d’autre ne puisse l’avoir. On m`a expliqué durant quelques sessions psychologiques que je voulais dupliquer la complicité d’amour que je voyais chez mes parents. J’étais old fashion, romantique pour celles qui voulaient me croire et j’avais choisi Mado, parce que dans le fond de ma moelle, je ressentais le besoin de ne jamais vivre sans elle. What’s wrong with that?

Ma tante Yolande demeurait sur la rue Hutchison. Cinquante quelque chose Hutchison. On s’est marié à Hull. Une petite cérémonie avec une vingtaine d’amis comptant nos parents. On a eu en masse de speech qu`on était trop jeune pour ce genre d’engagement, mais on avait l’âge adulte pour prendre les décisions que les autres voulaient nous empêcher de prendre.
Paul Henderson était mon best man. Ostie qu’on a ri une chotte quand je lui ai dit qu’elle avait dit oui. On s’est acheté une bouteille de tequila, puis on est allé se caser l’autre côté de la clôture d’une piscine municipale. On a trinqué à la santé de tout le monde que l’on pouvait s’imaginer : Gaétan qui ne savait pas boire, mais qui savait vomir comme un homme ; Josée avec qui Paul était sorti et ne voulait même pas en parler, même à moi ; aux cheveux roux de Laurent ; à la cervelle de Denis ; à la bonne humeur de Louis et aux seins de Carole. On avait tellement de monde à toaster qu’on s’est saoulé en dedans d’une heure. Pour dégriser, on s’est baigné puis on a continué mon enterrement de jeune homme au Bon Vivant.
Je me rappelle quand j’étais jeune, neuf — dix ans, j’avais entendu du bruit comme une parade. Il y avait des autos en fil qui klaxonnaient. Tu ne pouvais pas les ignorer. Deux, trois chars puis un pick-up qui traînait une remorque de fermier pour transporter du foin. En plein milieu de la remorque, il y avait un tronc d’arbre avec un homme attaché comme Jeanne d’Arc à son flambeau. Il est passé directement devant notre maison sur la rue Louis-Hébert. Le gars avait l’air misérable couvert de fumier. En plus, un de ses amis qui l’accompagnait sur la charrue continuait à y en jeter par pelletées. Ce jour-là, je savais que le jour où je devrais enterrer mon adolescence, je le ferais en compagnie de mon meilleur ami. Paul a appelé cela « la dernière des dernières G.T.O. » On s’est tenu saoul pendant trois jours et demi. Quand on s’est réveillé, on était près d’un lac dans le bois à dormir sur les épines de pin.
Le mariage s’est bien passé. Un peu trop émouvant à mon goût. Carina, la sœur de Mado feignait des larmes comme si c’était la fin d’une époque prospère. J’ai tout le temps pensé que si ce n’était pas des larmes à Carina, mon mariage aurait poursuivi un cheminement différent. Entécas. Ça ne vaut pas la peine de regretter. L’image et la sensation me reviennent comme si ça fait partie de mon sang. Une journée heureuse qui vient me hanter comme si je n’avais rien de mieux à dire.
Quelques jours après le début de notre voyage de noces, ma tante Yolande nous avait fait des crêpes avec des fraises fraîches et du sirop d’érable. Il fallait marcher, faire quelque chose. On était trop plein pour faire l’amour une autre fois. Ma tante nous a dit que le cimetière Notre-Dame sur le Mont-Royal était le plus gros cimetière en Amérique du Nord. Mado était inspirée et moi de même.
Le matin avait été nuageux, mais dans l’après-midi le ciel s’était dégagé un peu. Le temps était parfait pour une marche dans un cimetière. Et quel cimetière ! Il était divisé en quartier pareil comme la ville qui entoure la montagne. Les acres de pierres tombales grecques étaient les plus soignées. La plupart étaient accompagnées de photos de famille dans des bocaux à café mis à l’envers et des fleurs fraîches et sèches. C’était plaisant de marcher parmi elles. Dans le quartier riche tout à fait en haut du Mont-Royal, de fabuleux bronzes d’anges et d’emblèmes familiaux nous inspiraient à faire de l’argent et de vivre comme du monde.
C’est là que Mado m’a dit ce qu’elle voulait : une maison en campagne dans les environs de Hull près de sa mère. Moi, j’écoutais et je pensais en buvant de bonnes gorgées de vin rouge acheté spontanément juste avant notre randonnée. En telle hâte qu’on n’avait même pas pensé au tire-bouchon ! Il a fallu la boire avec le bouchon dans la bouteille. Je me sentais pas mal inspiré au-dessus de la montagne avec la femme de mes rêves qui portait mon nom depuis moins d’une semaine. Je disais oui à toutes ses demandes ; la maison, une petite Renault 5, un foyer, un aquarium, puis une chambre d’invité pour sa mère. Je n’avais aucune idée comment je m’arrangerais, mais j’étais sûr d’une chose, je ne serais pas un fermier et je trouverais une façon de faire de l’argent avec un morceau de terre. C’est incroyable le courage que l’on puise du fond d’une bouteille.
***
Ouin. Je me suis arrêté pour quelques heures. J’ai quasiment honte de mentionner que j’avais mal à la main à force d’écrire et c’est difficile de se garder la tête dans une mémoire sans se laisser emporter par la foire des souvenirs. Celui du Mont-Royal m’est tout le temps resté dans la tête. J’aurais dû réaliser que c’était un signe de mauvais augure. Ce n’était pas une coïncidence si j’étais là ce jour-là.
Quand on a fini la bouteille de vin, on est descendu par un chemin différent. On a abouti sur une plaine ; une autre partie du cimetière, un endroit monotone. Il a fallu passer au travers un trou dans une clôture pour s’y rendre. Il y avait un tracteur au loin dans cette surface clôturée. Une grue avec une pelle. J’ai dit à Mado :
— Sont en train de creuser un trou.
On était curieux. En marchant au travers des petites croix en bois et des plaques envahies par de l’herbe, on a réalisé que c’était le quartier des pauvres, les oubliés, les morts de rue, le monde sans le sou. On était surpris de voir que beaucoup de ces morts avaient vécu de longues vies. En quels états, on ne pouvait pas le savoir, mais c’était évident que c’était du monde fort. Il y avait une bonne femme qui avait vécu de 1880 à 1970. À dix-neuf ans, c’est loin quatre-vingt-dix ans.
On s’est avancé auprès de la grue qui ressemblait à une grosse version d’un jouet Tonka. Mado disait que ce n’était pas notre place, mais elle était aussi curieuse que moi. Il y avait trois hommes présents ; un était assis dans la grue en train de fumer pour passer le temps et les deux autres qui parlaient. Les jaseurs portaient des imperméables de la tête aux pieds avec des grosses bottes en caoutchouc. On aurait dit qu’ils étaient près pour une tempête à bord du Titanic. Le soleil a trouvé des trous dans le ciel pour tomber directement sur eux autres. Ce n’était pas angélique, mais il y avait quelque chose qui nous attirait vers le trou. On s’est approché. J’ai été surpris que les travailleurs n’aient pas de l’air dérangés par notre présence. Ils étaient en train de déterrer un homme parce que sa famille voulait l’enterrer respectueusement. A proper burial. Il y avait par terre un cercueil rudimentaire en presswood fraîchement construit pour l’événement. J’aurais pensé qu’il y aurait eu quelqu’un de sa famille présent pour assister au déterrement.
J’ai jeté un coup d’œil sur la petite plaque qui avait été mise de côté. Je voulais voir le nom de la personne qu’ils déterraient. Isidore Beaulieu 1902-1968. Mon nom de famille ! J’ai demandé à mon père, puis à une couple de mes oncles, mais on ne le connaissait pas. C’était bizarre. Un Beaulieu.
Je trouvais ça excitant qu’ils étaient là pour déterrer un homme. J’aurais pensé qu’ils nous auraient dit de s’en aller. Quand le gars sur la grue a fini son break, il s’est mis à creuser, puis il a frappé du bois ! Il avait frappé le dessus du cercueil. Isidore avait été enterré en soixante-huit et il était né en dix-neuf cent deux. Il avait vécu une bonne vie. Je ne sais pas si elle était bonne, mais elle était longue, plus longue que la mienne entécas.
La main de la grue a versé une pelletée de terre et de bois. Un des bonshommes en jaune a levé la main et le chauffeur s’est allumé une autre cigarette. Mado s’est approchée du trou, à six pouces du bord, avec les deux travailleurs. Le dessus du cercueil avait été détruit. On pouvait discerner le torse du corps qui n’avait pas de tête. Un des hommes est sauté dans le trou avec une pelle, l’autre s’est mis à chercher pour le crâne dans le tas de terre. Le crâne était en deux morceaux. Il n’avait pas été écrasé par la grue, mais coupé pour une autopsie. Il fut déposé dans le cercueil. Le crâne était brun comme la terre et portait quelques brins de cheveux comme une poupée avec laquelle on a joué avec trop souvent dans l’eau.
Le gars dans le trou a dit que le gars dans la grue avait manqué le tout par trois pieds. Un tiers du cercueil, avec les jambes d’Isidore, était encore sous six pieds de terre. Le torse était visible. Isidore Beaulieu avait été enterré avec une cravate bleu foncé couverte de pois blanc. C’est une possibilité !
Le gars dans le trou a pris un pic que l’on se sert pour ramollir la terre. Il l’a levé au-dessus de sa tête, puis avec la force que l’on donne à une masse pour frapper un clou dans un chemin de fer, il a frappé le torse d’Isidore. Mado s’est couvert les yeux. Moi, j’ai vu le pic bondir comme s’il venait de frapper un pneu. Le gars était frustré d’avoir une résistance aussi forte d’un cadavre. Il a repris son élan et avec rage a percé le torse juste en bas du sternum. Ensuite, il a tiré vers lui. Il a tiré tellement fort que les culottes sont restées sous terre. Le restant est sorti. Ses genoux ont lâché comme un poulet trop cuit où la chair ne tient plus sur les os. Mado frissonna en me regardant.
— Une affaire de même n’a pas de bon sens, me souffla-t-elle à l’oreille.
Elle trouvait que ça faisait pitié de déterrer un homme comme ça. C’est la façon qu’ils ont manipulé le corps qui a dérangé Mado. Les deux hommes en imperméable se sont retrouvés dans le trou. Un a pris le dos du cadavre et l’autre, les deux jointures de genoux. Ils l’ont soulevé comme un sac de blé que l’on jette à l’arrière d’un pick-up. Mado a senti quelque chose, puis elle s’est éloignée pour respirer de l’air frais. Ils sont sortis du trou, puis ils ont mis le morceau de corps dans le nouveau cercueil. La grue a rempli le trou avec les pieds de monsieur Beaulieu encore bien encastrés dans le sol.

Vendredi 11 février 2000
Je pense souvent... Je me demande souvent... Quand est-ce que cela a commencé à aller mal ? Je retourne à l’envers tout le passé. Je rumine tous les petits incidents qui me hantent chaque fois que je pense à mon sort. Je cherche le jour, le moment, l’instant où tout a commencé à foutre le camp.
Novembre 82.
J’étais assis sur le bol de toilette sans journal, sans cigarette et sans café. J’étais sobre et sain.
Mado et moi, on a travaillé fort pour la maison de nos rêves. J’ai travaillé comme un journalier à traire des vaches pour un vieux bonhomme qui ne voulait pas s’adapter au vingtième siècle. Le soir, j’aidais mon père avec ses commandes. Il vendait des souliers le jour et des Electrolux de porte en porte le soir. Quand j’étais petit gars, il me traînait avec lui pour des votes de sympathie. On en a vendu des aspirateurs ensemble pendant de beaux soirs d’été où il m’amenait pour de la crème glacée.
Pendant que je travaillais, Mado travaillait aussi. Elle tricotait des gilets qu’elle vendait à un bon profit et servait de la bière dans un night-club sur la rue Principale qui n’existe plus. On vivait chez ses parents pour sauver de l’argent.
Tout ce que je voulais faire c’était de peindre. Je voulais être un peintre-artiste.
On s’était ramassé dix mille tomates en dedans de deux ans. On a mis huit milles en down payment contre une hypothèque de trente-deux mille. Une hypothèque de quinze ans à tarif fixe pour une propriété de dix acres sur le bord d’un petit chemin de campagne à Masham.
Notre première idée, c’était d’avoir une pisciculture de truites. Il n’y avait pas de ruisseau sur notre terre même si c’était sur le flanc d’une colline. La deuxième idée nous a amenés à la troisième. Un mini-putt semblait être la réponse à toutes nos difficultés jusqu’à ce que je fasse le plan. Le coût du tapis et de la colle était trop cher, sans compter tout le bois. Des tapis à la pluie ça ne dure jamais longtemps.
Un driving range ! Voilà une bonne idée ! Il suffisait d’acheter des balles, des chaudières pour les mettre dedans puis des bâtons. Ensuite, on pouvait ériger une douzaine de séparations dans la pelouse afin de donner suffisamment de place aux golfeurs et le tour était joué. En moins de trois saisons, j’avais des plates-formes, des lumières puis du pop-corn. La maison qui avait été transportée du bord de la rivière des Outaouais après une inondation jusqu’à Masham sur le bord d’une montagne, je l’ai refait du plancher au toit, foyer, toilette et armoires. Si c’était cassé, je le remplaçais, si ça fonctionnait, on le nettoyait. Quand tu ouvrais la porte d’entrée, tu tombais en face de l’escalier en pin qui montait vers le haut. À ta gauche, un salon avec feu vivant dans le foyer et à droite, la cuisine et salle à manger en une. C’était une petite maison. Quel bonheur j’y ai vécu !
J’étais assis sur le bol de toilette, tout nu. Je pense que je m’apprêtais à prendre une douche pour me réveiller. C’est pour ça que je n’avais rien à lire. Il y avait une araignée qui marchait sur le bord du mur et du plancher en face de moi. J’avais fini la salle de bain en tuiles blanches. Tout était blanc ; la tuile, le bain, le lavabo, les serviettes et même le rideau de douche. Le siège de toilette était fait en bois (c’est moins froid l’hiver). La fenêtre était un vitrail et venait d’une église incendiée. Elle remplissait la pièce de mille couleurs.
Je me souviens…
Une grosse araignée à deux pieds des miens. Ce n’est pas que j’avais peur, c’est que mon premier instinct était de la frapper, de l’éloigner, mais j’ai pris plaisir à suivre sa forme ramper jusque dans le coin du mur et du bain. Ma mère m’a toujours dit que c’était de la mauvaise chance de tuer une araignée dans la maison ; ça voulait dire une perte d’argent.
L’araignée ne bougeait plus. Elle avait huit pattes semi-poilues, puis un derrière gros comme une narine. Je l’ai fixée, puis je me suis dit que ça aurait fait du bien de m’allumer une cigarette. J’étais trop paresseux pour me lever puis je ne voulais pas laisser l’araignée de ma vue. Elle m’inquiétait, et avec raison, quand tout à coup, le coin qu’elle occupait fût envahi par une horde de bébés-araignées. Plus d’une centaine s’éparpillait de tous les côtés. Je fus confronté à un dilemme. Ça pouvait être aussi pire que de casser cent miroirs. Je les ai regardés s`agiter sur le plancher, leur premier goût de vie. Les petites poussières bougeaient trop vite et il y en avait toujours d’autres qui sortaient de l’abdomen arachnoïdien.
Je n’ai aucune idée où je suis allé chercher ce mot-là. Tout ça pour dire qu’un matin en novembre 82, j’ai tué une centaine d’araignées en plus de celle qui pondait.
Ce jour-là, j’ai fermé toutes les valves d’eau qui fournissaient le kiosque du driving range. La saison était finie. C’était le temps de relaxer. Tout ce que je voulais faire pendant trois mois, jusqu’en mars, c’était de peindre.
Quand on me demandait quand j’étais petit gars, qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? Je leur répondais sans hésitation et avec la fierté de quelqu`un qui veut être un médecin :
— Je veux être un peintre-artiste !
Au début, mes oncles, mes tantes, ma mère et mon père trouvaient ça cute. Quand c’est venu le temps du cégep, j’ai fait les sciences pures pour plaire à mon père et je me suis rendu à l’Université de Montréal. Pour un an, j’ai étudié les grands peintres, puis les techniques utilisées par les petits peintres.
Je m’ennuyais de l’Outaouais et Mado n’aimait pas être si loin de sa mère. Le bill de téléphone était toujours au-dessus de cent dollars par mois, en plus du bus Voyageur aller-retour à chaque trois semaines. Les études ne m’allaient pas. Quand on est allé passer Noël chez ses parents, elle n’est pas revenue avec moi. J’ai fini mon deuxième semestre par principe.
                                                                          ***
Ma belle-mère ! Si je voulais commencer une chicane avec Mado, j’avais juste à mentionner au moment propice : « Je n’ai pas marié ta mère. » Si je voulais passer la soirée à boire à la taverne, puis dormir dans la chambre des invités...
La chambre des invités ! C’est incroyable les souvenirs que l’encre inspire sur des lignes vierges. 
Le jour des araignées, je voulais tout faire d’un coup. Ce soir-là, je voulais me mettre les pieds sur le sofa devant un feu avec Mado pour trinquer de bonnes bières froides en fêtant la fin de notre troisième saison ; la plus payante jusqu’à date.
La première année, nos parents étaient les seuls à nous encourager. La deuxième année, nos amis nous ont donné un bon coup de main et la troisième année la maison était payée et la business le serait dans quatre ans au lieu de sept.
La seule chose qui me restait à faire pour tomber en vacances, c’était de déraciner le tronc de l’arbre qui nous avait tenus au chaud pendant deux hivers. Au lieu d’acheter des cordées de bois, j’avais décidé d’abattre le massif chêne sec qui était sur notre terrain. Dans son temps, il a dû être un arbre très fier.
J’avais été surpris quand les branches avaient suffi la première année. L’hiver suivant, l’arbre lui-même avait fait l’affaire. Pour notre troisième hiver, je voulais brûler la souche et les racines du chêne fournisseur. La tâche me semblait facile : creuser alentour du tronc qui mesurait environ quatre pieds de diamètre, exposer les racines, passer des chaînes et tirer avec le tracteur.
J’ai toujours aimé pelleter. Il y a quelque chose de gracieux dans l’acte de soulever une pelletée de terre et de la lancer dans un tas. J’étais très inspiré et j’ai découvert plusieurs racines qui serviraient bien d’encrage pour mes chaînes. J’ai attaché le tout à l’arrière du vieux tracteur Ford au diesel puissant comme le tonnerre.
C’est incroyable comment un arbre peut pousser aussi loin dans la terre que vers le ciel. J’ai mis le tracteur en marche, mais le tronc ne voulait pas lâcher sa poignée de terre comme si c’était un jouet que j’essayais d’enlever à un enfant. J’ai fini par trancher les racines avec ma hache. Même après avoir coupé les artères principales, j’étais incapable de l’arracher. Les roues arrière du tracteur viraient sur l’herbe et jetaient de la terre en jet convulsif. C’en est devenu une obsession. J’ai fait forcer le tracteur à y faire cracher de l’huile. Je ne comprenais pas comment ça pouvait encore tenir.
J’ai eu une idée ; mettre le tracteur en marche, puis couper en même temps le restant des racines jusqu`à ce qu`elles cèdent. J’ai embrayé le tracteur en première. Une roche que j’avais déterrée s’est retrouvée sur l’accélérateur, une couple de planches de bois pour empêcher les roues de virer dans le beurre et je me suis mis à l’ouvrage. J’ai furieusement frappé toutes les racines qui semblaient être la force du tronc indéracinable quand ma hache est restée prise. Je voyais le bout de la lame fendre l’écorce d’une racine enterrée depuis plus d’une centaine d’années. Le bois était vert ! L’arbre avait encore de l’humidité dans ses veines. Ma hache ne voulait pas bouger. J’étais épuisé. Le tracteur forçait toujours sans récompense, les chaînes étirées comme des cordes de guitare prêtent à être pincées par une main gigantesque. Je me rappelle avoir goûté du sang dans ma salive. Le manche de la hache, suspendu comme une virgule à la mauvaise place, n’attendait que moi.
Quand quelque chose n’allait pas comme il le voulait, mon père sacrait. Il me semble que ça lui donnait toujours un peu plus de force. Inspiré par des visions de l’épée dans la roche enchantée de Merlin, j’ai crié :
— Ostie de putainerie d’enfants de chienne de racines vertes ! En mettant tout mon poids sur le manche de la hache et snap ! Tout a lâché.
La souche est sortie du trou et le tracteur est parti sans chauffeur. Je suis tombé à genoux dans le trou du moment que le tronc s’est dépris. Par le temps que je me suis remis debout, le tracteur avait déjà parcouru une bonne distance. Je me suis mis à sa poursuite.
J’avais fait mettre une cage sur le tracteur pour que je puisse ramasser des balles de golf pendant les soirées occupées. J’ai rejoint le tracteur, ouvert la porte de la cage, et en m’apprêtant à sauter dedans, mes pieds ont glissé dans la bouette. J’ai essayé de me tenir avec mes mains, mais je suis tombé en pleine face par terre. Je me suis reviré de bord pour me trouver face à face avec le tronc. Ses racines rotagneuses m’ont accroché le bras gauche. Au lieu de juste l’écraser et de passer par-dessus, le tronc m’a entraîné avec le tas. Je n’y pouvais rien. Je traînais derrière dans la piste de terre tassée par le poids du tronc.
Le tracteur est finalement monté sur une butte où la roche s’est décrochée de l’accélérateur et le moteur s’est étouffé.
Quand j’ai réussi à déprendre mon bras, mon poignet a enflé de proportions grotesques. Mado, évidemment, était allée visiter sa mère. Je me suis conduit de peine et de misère à l’hôpital. Après onze points de suture, on m’a dit qu’il me faudrait un plâtre, mais que je devais attendre que l’enflure diminue.
Pendant l’heure du souper, on s’est raconté nos journées respectives. Je lui ai parlé de mes araignées et du tronc infernal. Mado ne portait pas trop d’attention à ma blessure. Dans les dernières années, à tout faire moi-même pour sauver des sous, je m’étais blessé à plusieurs reprises. On pourrait dire que c’était devenu monnaie courante.
C’est incroyable, mais je me rappelle du pain de viande qu’elle avait servi ce soir-là. Pendant qu’elle me parlait de souper de Noël, de jour de l’an, qui l`on recevrait, où on irait, quels cadeaux on achèterait à sa sœur, ma mère, mon père et ses parents, tout ce que je voulais, c’était de me saouler, faire l’amour, dormir tard et commencer une nouvelle toile en après-midi.
L’idée de mon bonheur en novembre 82 était acquise. Je m’étais construit un studio aérien. L’idée m’était venue quand j’avais feuilleté un livre à propos d’un Norvégien qui peignait ses toiles à l’extérieur. J’avais érigé, dans ma cour, trois murs en forme de U, en deux par quatre couverts de planchettes de cèdre. Le tout mesurait dix pieds de haut avec une fausse toiture de trois pieds pour empêcher la neige et non la lumière de tomber sur mes peintures. Le coin ouvert de mon studio faisait face au sud.
Je me pensais donc smart dans ce temps-là. Les idées me venaient comme des commandes de fast food. Il y en avait des bonnes et il y en avait des mauvaises. Le driving range, c’était la meilleure. La business et notre maison se trouvaient sur le même lot. Notre maison avait une belle histoire. Ravagée par le restant d’un ouragan en 1938 sur le bord de la rivière d’Ottawa, elle avait été transportée en lieu sûr, là où l’on demeurait. Quand on a acheté la place, la maison n’avait pas été habitée depuis la mort d’une bonne femme en cinquante-deux.
Mon studio aérien était une autre merveilleuse idée qui n’était pas profitable, mais qui me donnait un grand plaisir et ceci achalait Mado.
— Qu’est-ce que les voisins vont dire ? 
— Quels voisins ?
— Le monde qui passe en face, puis ceux qui frappent des balles.
— Ben voyons donc Mado, il n’y a personne qui rit de nous autres.
— Tu n’as même pas vendu une peinture des feux que t’as faite l’hiver dernier, puis là tu veux passer trois mois à peindre des nuages.
— Tout est payé jusqu’au mois de mai. J’ai travaillé fort cet été. T’as travaillé fort cet été. Là, moi, je veux relaxer.
On s’obstinait toujours à propos de la même chose. C’est drôle comment des chicanes reviennent nous hanter comme des reprises d’émissions que l’on a déjà vues. Le même dialogue et les mêmes frustrations. Mado n’aimait pas le temps que je passais devant mes toiles. Je croyais vraiment avoir une vision unique inspirée des peintres que j’admirais. Je n’aimais pas peindre des choses immobiles. J’ai peint Mado une fois et je l’ai donné à sa mère comme cadeau de fête. Ce que j’aimais, c’était de peindre les différents stades d’une fraction de vie. Comme les différentes peintures de la cathédrale de Rouen à différentes heures.
***
       Je m’arrête de temps en temps pour reposer ma main. Je me trouve fif à mentionner que j’ai mal à main à force d’écrire. Je relis ce que je viens juste d’écrire et je réalise que je ne pense plus à mon sort, mais plutôt à mon passé. Les mots qui sortent du bout de mes doigts tombent tous seuls d’un coin du fond de ma tête qui semble éviter à tout prix la raison de mon incarcération.
Un puits de souvenirs qui rend mon sort tolérable.
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Le soir de mon poignet cassé, on s’est couché sous la doudou avec la lueur de la télévision qui envahissait le noir de la chambre. Une fraicheur humide fermentait sur les carreaux de fenêtre et le vent venait frapper avec des poignées de neige. Le moment semble encore aussi propice que dans le passé. Je me suis approché d’elle pour passer ma bonne main sur le contour de son corps. Je prenais un grand plaisir à la toucher. Ses jambes dures comme de la roche, le creux de ses hanches, le petit bedon féminin qu’elle disait gras, des seins sensibles et un tout petit cou pour tenir sa tête.
Sa tête ! Je me suis souvent demandé ce qu’y pouvait y germer.
On me sert mon souper juste au moment où j’allais rougir face à mes mots.
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Je n’apprécie plus la nourriture. Ce n’est pas parce que leur nourriture est mauvaise. C’est plutôt... À quoi peut me servir d’être en bonne santé quand les jours sont à rebours ?
J’ai honte de mes actions et je mérite ce qui m’arrive. Je n’ai pas d’excuses à ne faire à personne. J’ai été banni de ma race par mes actions et les innombrables articles journalistiques que l’on a publiés en mon déshonneur. Maman. Papa. Vous n’êtes pas à blâmer.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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