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Auteur Sujet: La contemplation des lignes de Isabel Komorebi  (Lu 8071 fois)

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La contemplation des lignes de Isabel Komorebi
« le: jeu. 11 avril 2019 à 15:54 »
La contemplation des lignes de Isabel Komorebi

1.


— Te souviens-tu du jour où tu es mort ?
— Non.
— Pourquoi me mens-tu ?
— Je ne mens pas.
— Si. Je l’entends au ton de ta voix. Dis-moi. Dis-moi où tu étais.
— Vous ne pourriez pas comprendre.
— Essaye, s’il te plaît.
— Vous voulez savoir si je l’ai vu, n’est-ce pas ?
— Qui ça ?
— Dieu.
— Eh bien, oui, j’avoue que j’aimerais le savoir.
— Je suis désolé, mais vous allez être déçu. Car je n’ai vu ni dieux, ni anges, ni démons.
— Mais tu as bien vu quelqu’un ?
— Oui.
— Alors qui est-ce ? Qui dessines-tu sur toutes ces pages ? Qui est cette personne ?
— C’est difficile à expliquer.
— Dis-moi, s’il te plaît. Qui est-ce ?
— Celle qui m’a sauvé.
— Pardon ?
— Celle qui m’a demandé de vivre. Celle que je dois attendre. Celle que je vais aimer.

2.
La fille


Je descends du train en faisant bien attention aux marches glissantes. Il a plu une bonne partie du trajet, et je n’ai aucune envie de me casser la figure. Je suis la dernière à sortir. J’ai laissé le wagon se vider avant de me lever de mon siège. J’ai pris mon petit sac de voyage sous le bras, passé mon coupe-vent pour me protéger de la fraîcheur extérieure, et je me suis jetée dehors.
Je n’avais pas prévu de m’arrêter ici. Je pensais aller plus loin, me laisser porter par le train plus longtemps, mais peu importe, c’est mon choix, c’est ainsi. Je me retrouve sur le quai de la gare et je lève le nez. Il fait froid, humide, brumeux, et je vais vite me retrouver gelée si je ne bouge pas. Il doit à peine faire dix degrés, et je ne porte qu’un jean, des ballerines et un petit pull léger. Je maudis la météo, car à cette période de l’année, il devrait pourtant faire beau et chaud. Le train siffle, bouge, et reprend sa route, me laissant dans un endroit que je ne connais pas. Je le regarde s’éloigner, le cœur serré, essayant de me convaincre que je n’ai pas fait une erreur en m’arrêtant ici, dans un lieu inconnu dont je ne sais rien.
Il n’y a pas grand monde sur le quai, à part quelques familles venant accueillir l’un des leurs, ainsi qu’un couple d’amoureux qui s’enlace et qui s’embrasse. La gare semble minuscule, j’en conclus donc que je suis dans une petite ville, et j’espère tout de même que je vais y trouver un loueur de voitures. Je n’en pouvais plus du train, de ses contours exigus, de son balancement régulier. J’aime voir le paysage défiler devant mes yeux, j’aime voir les montagnes succéder aux prairies, les lacs succéder aux canyons, les déserts succéder aux forêts. Mais cette fois, j’ai eu besoin de prendre l’air, de me lever, de marcher, de courir, de crier, de hurler.
Je me dirige vers l’accueil. Une dame me désigne le commerce que je cherche et me donne l’adresse en me dessinant rapidement un plan de la ville.
— Quel type de véhicule recherchez-vous, mademoiselle ? C’est petit ici. Vous risquez de ne pas avoir de choix, m’explique-t-elle d’un ton navré.
— Ça n’a aucune importance, lui dis-je.
Et c’est la vérité, car je me moque bien de louer une citadine ou un 4X4, tant que je peux rouler en toute liberté, ça me convient. Ça fait maintenant des années que j’engloutis les kilomètres, me laissant porter, me laissant guider.
Guider par quoi ? Par les lignes ? Dans quel but ? Pourquoi je m’inflige tout ça ?
Une première goutte tombe sur mon nez et me sort de mes songes. Une deuxième. Une troisième. Il commence alors à pleuvoir, d’une petite pluie bruineuse qui ruisselle et s’insinue dans tous les pores de ma peau pour me frigorifier. Je tords le nez, j’ai froid, j’ai faim.
Je décide de reporter mon projet de location de voiture le temps de me restaurer, et surtout de me réchauffer. Je rentre dans un café au sol recouvert d’un beau damier noir et blanc, d’un large comptoir et de grosses banquettes rouges. J’adore ce genre d’endroit, accueillant, familier, je m’y sens bien. Je me choisis une banquette au fond, à l’abri des regards, et j’ai à peine le temps de m’asseoir et de me saisir du menu qu’une serveuse me sert une tasse de café fumante. L’odeur de la caféine emplit alors mes narines, et je sens une odeur agréable de cannelle et de fruits rouges me monter à la tête.
— Que désirez-vous manger, madame ? me demande la serveuse. On a une excellente tarte au citron, tout est fait maison ici. Et le chef fait les meilleurs pancakes de la région, ajoute-t-elle d’une voix enjouée.
Je lève le nez et je l’observe. Elle est jeune, très jeune. C’est une petite rousse toute fine, au visage bardé de taches de rousseur et aux yeux verts pétillants, la taille impeccablement cintrée par son tablier blanc, et les cheveux grossièrement attachés avec un ruban violet. Je regarde son étiquette et je plisse les yeux, ma serveuse s’appelle « Lucy ».
— Alors, si le chef est si doué que ça, allons-y pour les pancakes. Et des œufs brouillés, s’il vous plaît.
La jeune serveuse me fait des grands yeux étonnés.
— Waouh ! Vous venez de Californie ? me demande-t-elle, apparemment surprise.
Je sursaute et je me cale au fond de ma banquette.
— Euh… oui. Comment le savez-vous ?
— Vous avez l’accent.
— Ah.
Depuis le temps que j’ai quitté mon État natal, j’aurais pu croire que je l’avais perdu mon accent. Apparemment, non.
— Et qu’est-ce qui vous amène par ici ? continue-t-elle.
Sa question est parfaitement innocente, dénuée de tout jugement et de toute curiosité. Elle cherche juste à être polie et pourtant je reste plantée face à elle sans rien dire. Car, en vérité, je ne sais pas quoi lui répondre.
Je ne sais absolument pas ce que je fais ici.
— Oh ! Pardon, reprend la jeune serveuse au bout d’un moment, gênée. Veuillez m’excuser, ça ne me regarde pas.
Et je la vois s’éloigner, clopinant avec grâce sur ses petites bottines, demandant à d’autres clients s’ils ont besoin de quelque chose. Puis, mon attention se reporte sur le set de table qui désigne le Colorado et ses plus grandes villes. J’y vois aussi des dessins de plaines, de chevaux, de bétails et de montagnes. Je reste ainsi pensive sur ma banquette pendant de longues minutes, le temps que Lucy me rapporte ma commande. Elle se fend d’un large sourire en déposant mon assiette garnie à ras bord, et je me maudis d’avoir été si impolie avec elle.
— Pardon, lui dis-je. Pouvez-vous me dire où est l’office du tourisme ici ? J’aurais besoin d’un plan de la région.
— Oh ! C’est juste à côté de l’hôtel de ville, me répond-elle de toutes ses dents blanches. C’est le grand bâtiment sur la place de la ville, là-bas, en partant sur votre droite. Vous ne pourrez pas le rater.
Je la remercie vivement et je dévore mon plat. Je commence à mieux réfléchir, réchauffée et le ventre plein, même si mes pieds sont toujours gelés. Il faudra que je songe à m’acheter prochainement de vraies chaussures, si je ne veux pas finir grippée.
Je laisse mes doigts courir puis taper nerveusement sur la table et j’observe tout ce que je vois autour de moi. Les clients vont et viennent, sourient, se saluent, s’embrassent. Je suppose que beaucoup sont des habitués et qu’ils doivent peut-être même tous se connaître. Je me demande alors bien ce que je fais ici, dans le café de cette petite ville, à des milliers de kilomètres de chez moi.
Mais je n’ai plus de chez moi.
Mon cœur rate alors un battement, et je sens soudain une vague de panique m’envahir. Je ferme les yeux. J’inspire. J’expire. Et je recommence plusieurs fois, jusqu’à ce que je me calme. Puis je secoue la tête, et je me lève. Je récupère mon sac, mon coupe-vent, je règle mon repas, salue poliment ma jeune serveuse à qui j’ai laissé un gros pourboire et je me retrouve dans la rue. Il fait toujours aussi froid, mais la pluie a cessé, se transformant en un faible crachin. Le sol est trempé, saturé de grosses flaques d’eau, et les voitures font bien attention à ne pas rouler trop vite, pour ne pas éclabousser les passants. Je suis surprise pas tant d’attention de leur part, car dans les grandes villes, les conducteurs ne se priveraient pas d’arroser toute la chaussée.
Je regarde le sol et ses lignes blanches qui strient la route. J’inspire à fond, et je prends à droite.
Je récupère tous les prospectus possibles à l’office du tourisme, mais comme je n’y trouve aucun plan détaillé de l’État, j’en achète un dans une petite supérette, et j’en profite pour prendre quelques affaires supplémentaires pour mon voyage, car j’ignore quand je ferai mon prochain arrêt.
Et, les bras surchargés, je me dirige enfin vers le loueur de voitures. Je ne vois sur le parking que quelques voitures, et j’espère vraiment que je vais pouvoir louer l’une d’entre elles, sinon, je n’aurais plus qu’à retourner à la gare et continuer ma route autrement.
Je pousse la porte et une sonnette stridente retentit. Il n’y a personne, mais j’entends un bruissement et une forte toux venir de l’arrière-boutique.
— J’arrive ! crie une voix rauque.
Je regarde à droite, puis à gauche. Tous les murs sont blancs, c’est propre, mais triste, et pas vraiment accueillant.
Je n’attends pas longtemps et un monsieur assez âgé apparaît derrière le comptoir. Il est chauve, aborde une épaisse barbe grise, une chemise à carreaux et de grosses lunettes.
— Je peux faire quelque chose pour vous, ma p’tite dame ? me demande-t-il en toussant.
— J’aimerais vous louer une voiture s’il vous plaît, lui dis-je en m’avançant.
Le monsieur âgé sort alors une pile de papiers et commence à griffonner dessus.
— Pour combien de temps ?
— Un mois environ, je lui réponds.
— Vous êtes ici pour le travail ou en congés ?
Je secoue vigoureusement la tête, gênée.
— Ni l’un ni l’autre.
Le vieux monsieur tord le nez.
— Et vous pensez la ramener ici, ou dans une autre agence ?
— Une autre agence.
Il continue de griffonner ses papiers, puis m’explique qu’il n’a que trois véhicules de disponibles. Je réponds que ça n’a pas d’importance, et que le petit pick-up fera parfaitement l’affaire, que je n’ai pas besoin de plus.
Je le regarde relever mon numéro de permis de conduire et celui de ma carte bancaire. Puis, je ferme les yeux et mon esprit s’évade. Je me mords les lèvres et les larmes me montent aux yeux. Alors, je repense soudain aux lignes blanches, et je me demande si cette fois, elles vont enfin se décider à m’amener enfin quelque part.
Quelque part où je me sentirai enfin en paix.
Quelque part où je serai enfin heureuse.
— Ça ne va pas, ma p’tite dame ? me demande le vieux monsieur de sa voix rauque.
Je dois avoir l’air bien pâle et bien accablée, car il semble s’inquiéter sincèrement pour moi. Je hoche la tête et me redresse de toute ma hauteur. Puis, je me force à sourire, alors que pourtant, à cet instant-là, j’ai juste envie de m’écrouler et de pleurer toutes les larmes de mon pauvre corps.
— Si, pardon. Veuillez m’excuser.
— Il n’y a pas grand-chose à voir dans la région, ma p’tite dame, continue-t-il d’une voix douce. Vous comptez faire quoi par ici ?
Je refoule mon chagrin et je lui réponds en inspirant lourdement :
— Rouler.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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