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Auteur Sujet: Il n'est jamais trop tard pour libérer les licornes de Mélodie Miller  (Lu 3216 fois)

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Il n'est jamais trop tard pour libérer les licornes de Mélodie Miller



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Il n’est jamais trop tard pour libérer les licornes


*
 
Amour et fantaisie vont de pair.
Marc Chagall

Je voudrais écrire comme je fais mes peintures, c’est-à-dire, comme la fantaisie me prend, comme la lune me dicte.
Paul Gauguin

Il est doux à tout âge de se laisser guider par la fantaisie.
Marcel Proust



1

Chère Manon, dans 20 ans
J’espère que tu vas bien et que tu es heureuse dans ta vie. J’ai 10 ans et je pense souvent à toi. As-tu toujours les cheveux longs et bouclés ? De quelle couleur est ta robe préférée ? La mienne est rose malabar. J’adore aussi les bonbons crocodile et les chamallows. Est-ce que tu dors encore avec Charlotte, la licorne ? Elle est trop gentille, elle comprend tout. Comment va ton chien ? Je suis sûre que tu as un chien parce que, moi, je ne pourrais pas vivre sans. Est-ce que tu habites en ville ou au bord de la mer ? Je rêve de pouvoir me baigner tous les jours, quand je serai grande. J’adore quand on part en vacances avec maman et Théo, faire du camping en Bretagne. Papa ne veut jamais venir, il dit qu’il n’aime pas camper. Et toi ? Où vas-tu en vacances ? Tu préfères le chaud ou le froid ? Le bleu ou le rose ? Est-ce que tu as appris à cuisiner ? Excuse-moi, c’est pas mon fort pour l’instant, mais je te promets de m’y mettre. Claire a dit qu’elle allait m’apprendre. Oh, je croise les doigts pour que tu sois toujours amie avec Claire ! Est-ce que tu es mariée ? Tu as des enfants ? Moi, je veux avoir un mari trop drôle, pas comme papa, mais autant que Pierre. Et aussi gentil et beau que lui. Je t’ai parlé de ses yeux couleur d’éléphant bleu et de son vélo tout rouillé qui nous emmène sur la lune ? Ah ! Peut-être que tu es mariée avec Pierre ? Je te le souhaite. Enfin, je nous le souhaite à toutes les deux. Ah ! Ah ! C’est trop drôle de parler avec toi ! J’aimerais qu’on ait des jumeaux. On les appellerait pareil, genre Jean et Jeanne ou Louis et Louise ou Gabriel et Gabrielle. Et on aurait un chien et puis deux lézards et deux poneys. Est-ce que tu as tout ça ? Des enfants et des animaux ? J’espère que tu as un travail qui te plait. Ça a l’air d’être trop difficile de trouver le bon. Maman n’est pas heureuse dans le sien. Elle travaille à la caisse, au Carrefour. Moi, j’aime bien jouer à la caissière avec Théo. Mais, en vrai, j’aimerais trop être exploratrice de l’espace ou marchande de bonbons dans un manège ou bien coiffeuse pour chien. Et toi, tu fais quoi ? C’est maman qui m’a proposé de t’écrire cette lettre. Elle dit qu’il faut toujours se rappeler d’être enfant. Ça a l’air d’être important pour elle.
Bon, je te laisse, Théo veut aller jouer dans le jardin. C’est notre journée des pirates. On part chercher le trésor enfoui.
Je t’embrasse.
Manon des étoiles (c’est comme ça que maman m’appelle).
P-S : si tu cherches le trésor, il est à côté de la balançoire. Mais c’est pas un vrai trésor, hein, juste une barrette dorée et des pièces en chocolat. Je te préviens pour que tu cherches pas pour rien.



2

PARIS, CHEZ MANON
4 AVRIL

Manon se frotte les yeux. Elle éteint le réveil et s’étire dans son lit. Il est 6 heures du matin, Paris s’éveille. Les klaxons des premiers livreurs troublent le silence de la nuit. Elle se lève en se massant les épaules, jette un bref coup d’œil par la fenêtre. Sous la lune dorée, la façade de l’Opéra Garnier brille de mille feux. Elle la regarde à peine. Le ciel est dégagé, ils pourront courir longtemps, c’est bien.
Elle enfile sa tenue de sport préparée la veille, pantalon et veste de running noirs, soigneusement pliés sur le dossier de sa chaise. Comme chaque matin, elle rejoint Julien, son coach, au jardin des Tuileries. Elle s’entraîne pour le marathon de Paris, en octobre. Elle n’a jamais manqué un seul entraînement. Elle se félicite mentalement. Elle se dit que son père sera fier d’elle. Il aime qu’elle soit sérieuse.     
De retour à la maison, sous la douche, elle planifie sa journée : finaliser le rapport financier, appeler l’expert-comptable, répondre aux mails et attraper le train de 20 heures pour la Normandie. Manon s’installe quinze jours chez sa grand-mère, pour les vacances. Elle pourra se reposer et continuer de travailler au calme, avec efficacité. Mamita lui préparera ses petits plats favoris. Et, le soir, elles jardineront ensemble. Tout est prévu et organisé depuis des semaines.
Tout… sauf ce texto de Susana, sa boss.
—   Manon, c’est une urgence !  Retrouve-moi à 13 heures, au Café de la Paix.

Manon se fige sur place. Elle déteste l’imprévu. Susana vient d’accoucher. Pourquoi l’invite-t-elle dans un lieu si chic ? Surtout en ce moment ? Avec la pandémie, les résultats de Stella sont catastrophiques. Une partie de l’équipe vient d’être licenciée.
Manon se laisse tomber sur son beau canapé en lin beige. Impossible de se voiler la face. C’est elle qui prépare les bilans mensuels. « Mon tour est venu », réalise-t-elle avec angoisse.
Créée par Jorge et Stella Perez, à Ibiza, dans les années 80, l’agence d’événementiel Franco-Espagnole a longtemps détrôné toutes les autres. Lancements de marques de luxe, organisation de réceptions privées, inaugurations d’hôtels d’exception, Stella conseillait tous les VIP. Mais le virus est passé par là, les clients ont coupé leurs budgets et l’agence, ses effectifs !
À 28 ans, après de brillantes études dans la meilleure école de commerce, l’avenir de Manon est tout tracé. Elle a effectué son premier stage chez Stella. Puis, rapidement, Susana lui a délégué des responsabilités stratégiques et financières.
—   Tu es la seule à manier les tableaux croisés Excel aussi vite ! Tu rassures les clients. Ils savent qu’avec toi, le budget sera respecté.
—   Merci Susana, on croit souvent que l’événementiel est un métier de créatif. Loin de là ! C’est surtout un gros travail d’organisation, de planification et de logistique.
—   Et pour ça, tu es la meilleure, ma chérie !

Manon a l’habitude. Pendant des années, après le départ de sa mère, elle a géré la maison, pour épauler son père.
« Que va-t-il se passer si Susana m’annonce aujourd’hui mon licenciement ? Et mon prêt étudiant que je n’ai pas fini de rembourser ? Et papa, sans emploi, la tête plongée dans ses collections de timbres ? »
Manon est pétrifiée. Cet appartement, en plein cœur de Paris, c’est tout ce qu’elle possède, et encore il ne lui appartient pas. Elle balaie du regard le salon aux larges fenêtres, la table basse en bois wengé chinée l’année dernière lorsque Susana l’a promue directrice financière, la collection de tableaux d’art contemporain acquise avec son premier bonus.
« Comment vais-je payer le loyer ? »
La table du petit déjeuner, dressée hier soir avant de se coucher, est prête, nappe repassée, céréales complètes, lait d’amande, jus de fruit et thé vert sencha bio.
« Je me contenterai d’un expresso, ça m’a coupé l’appétit ! »
Encore sous le choc, Manon va se brosser les dents en retournant le sablier recommandé par son dentiste. Trois minutes réglementaires matin, midi et soir.
Claire, sa meilleure amie, se moque souvent d’elle.
—   Sérieux, Manon ? Qui d’autre que toi utilise un sablier pour se brosser les dents ?
—   Tout le monde devrait ! C’est important la discipline.
—   On croirait entendre Mike Horn. Sauf que lui, il est drôle ! Manon, où est partie ta folie ?
—   Tu m’ennuies, ma Clarinette. J’ai grandi, c’est tout !

Pendant que le sable s’écoule, ses pensées défilent. Jusqu’à ce dernier dîner tous ensemble : papa, maman, Théo et elle. Manon se souvient à peine de sa vie d’avant. Avant que sa mère ne foute tout en l’air ! Elle refuse d’y songer, repose le sablier et se dirige vers le dressing. Ses vêtements y sont impeccablement rangés par fonction : tailleurs de travail, affaires de sport, le tout dans des tons beige, brun et noir.
Elle pose un masque sans rinçage sur ses cheveux bouclés, dix minutes, tous les quinze jours. La seule solution pour les garder en bonne santé. Puis elle les relève en chignon serré, les yeux perdus dans le vide.
« J’espérais tellement ce moment au calme avec Mamita. Que vais-je devenir ? »
En refermant la porte derrière elle, Manon contemple son nid douillet, les cadres disposés selon leur taille, les plantes vertes nourries d’un engrais biologique une fois par semaine, la moquette d’un blanc immaculé, les bocaux bien ordonnées dans la cuisine fonctionnelle. Sur le tableau noir dans l’entrée, le jour de son emménagement, elle a écrit en lettres blanches « Ici tout n’est qu’ordre, calme et sérénité ».
La tête encore dans ses pensées, Manon s’engouffre dans l’ascenseur et se retrouve, nez à nez, avec Martha, la gardienne.
—   Vous êtes drôlement jolie, ce matin, mam’zelle Manon. Quelle élégance, ce long manteau !

Manon s’observe dans le miroir et répond, les lèvres pincées. 
—   C’est gentil, Martha. En vrai, j’ai l’air d’un fantôme. Regardez comme je suis pâle.

Martha hausse les épaules et secoue la tête.
—   C’est forcément pâle les fantômes ! Vous êtes trop dure avec vous. J’aurais rêvé d’avoir ces longs cheveux soyeux. Et des yeux verts aussi magnifiques. Vous êtes fine, toujours bien habillée, comme cette actrice américaine. Allez, souriez, illuminez-moi ce doux visage.

« Ma gardienne, je l’adore ! Mais je vais lui racheter des lunettes ! » se dit Manon, en poussant la porte de son immeuble.


3

PARIS, CAFÉ DE LA PAIX
4 AVRIL

Manon est venue à pied depuis chez elle. Elle a ruminé tout le long du trajet, en stressant par avance. Elle sait que Susana n’a pas le choix, elle ne lui en voudra même pas. C’est la vie, c’est comme ça. Elle entend son père lui rabâcher « Si tu crois que tout est facile, ma fille. Quand j’avais ton âge, je travaillais aux champs, arrête de te plaindre ».
Avec appréhension, elle pousse la porte du Café de la Paix et passe le lourd rideau de velours rouge. Elle pénètre instantanément dans un univers feutré et luxueux, couleurs chatoyantes, fauteuils profonds et lustres de cristal. « Pourquoi Susana m’a-t-elle invitée ici ? »
—   Holà ! Manon, s’exclame Susana, depuis le fond de la salle.

Franco-espagnole, Susana dirige la filiale France de Stella depuis plus de vingt ans. C’est une grande brune aux cheveux courts, très expansive, souriante et volubile, vêtue de blanc, été comme hiver. « Rappelle-toi, Chiquita, j’ai commencé à Saint-Tropez avec les soirées blanches d’Eddy Barclay, il m’a appris la nuit ! Ah ! C’était une autre époque ! ».
Juchée sur des talons vertigineux, Susana s’est levée pour accueillir Manon. Pandémie ou pas, masque ou pas, elle l’enlace et dépose un baiser vigoureux sur ses joues.
—   Cómo estás querida , ce matin ?

Manon recule d’un pas.
—   Hum, joker, que se passe-t-il ? Pourquoi m’as-tu invitée ici ? Et pourquoi cette urgence ?

Susana l’attrape par la main et lui fait signe de s’assoir face à elle. La table est décorée d’un bouquet de roses, les couverts en argent sont disposés le long des assiettes en porcelaine. Susana a commandé ses apéritifs préférés, des gougères au fromage.
—   Parce que tu le mérites, Manon. Sans toi, l’agence ne se serait jamais autant développée et structurée. Je voulais te dire à quel point j’ai été heureuse de travailler avec toi.

« Voilà, c’est bien ce que je pensais, c’est fini ! Comment vais-je l’annoncer à papa et mamita, tous deux si fiers de ma réussite ? »

—   Tiens, ma chérie, regarde la carte, ajoute Susana, et choisis ce qui te fait plaisir. J’ai envie que nous passions un super déjeuner !

Manon soupire et lève les yeux au ciel.
—   Je n’ai pas du tout le cœur à ça ! Susana, si tu as quelque chose à m’annoncer, vas-y ! Je sais que les chiffres sont terribles. J’ai compris que tu voulais te séparer de moi, j’aimerais autant qu’on en parle maintenant, plutôt que de continuer à me tordre les boyaux.

Susana repose le menu et fixe Manon, l’air surpris.
—   C’est ce que tu penses ?
—   Bien sûr, sinon pourquoi m’inviterais-tu dans un tel endroit alors que j’étais censée partir en congés et télétravailler en Normandie. C’est moi qui prépare les rapports financiers, je sais très bien ce qu’il en est.
—   Tu veux vraiment qu’on discute avant de déjeuner ? insiste Susana.

Manon ne répond pas tout de suite, saisit ses couverts et les arrange parfaitement symétriquement autour de son assiette.
—   Oui, je préfère, finit-elle par acquiescer.

Susana l’observe du coin de l’œil en souriant :
—   C’est bon ? Tu as terminé de tout réorganiser ? Et arrête de nettoyer ce verre avec ta serviette ! Ma chérie, tu fais ça tout le temps. On est au Café de la Paix, tu vois ? C’est propre ici !

Manon bougonne, le visage fermé. 
—   Voilà, maintenant tu te moques !
—   Non, ne change pas, je t’aime comme ça. Bon, tu t’en doutes, j’ai quelque chose à t’annoncer, mais je ne sais pas comment tu vas le prendre.

Manon inspire, fait le vide dans sa tête. « Ne penser à rien. Ni à l’appartement ni à mon emprunt… à rien ! »
—   Dis toujours, je suis prête et je comprendrai !

Susana saisit sa besace, une énorme chose en toile orange délavée, qu’elle trimballe depuis des temps préhistoriques. Elle en sort son ordinateur portable, un rouge à lèvres, une boite de tampons, deux tétines, un gros trousseau de clés, des cachets de Doliprane et trois masques usagés avant d’attraper enfin une grande enveloppe.
—   Ah voilà ! Tiens, c’est pour toi.
—   Susana, je sais ce que je vais trouver dans cette enveloppe et j’ai eu le temps d’y penser, dit Manon, en répétant le discours préparé sur le chemin.

Susana se frotte le menton, d’un air grave.
—   Ah ?
—   Je voulais te remercier de ta confiance. Tu as cru en moi, tu m’as donné du travail et des responsabilités. Tu as toujours agi comme une mère. Et quoi qu’il y ait dans cette enveloppe, je me doute que tu ne le fais pas de gaieté de cœur, continue-t-elle, les yeux embués.

Susana secoue la tête.
—   Mais qu’est-ce que tu t’imagines ? Regarde, chiquita !

Manon a les mains moites, ouvre l’enveloppe et en sort…

Un billet d’avion Paris-Ibiza, pour dans trois jours ! Ainsi qu’une adresse notée au stylo plume baveux, à l’encre mauve, de l’écriture toute en boucles de Susana. Finca Stella, Calle Isodoro 8, San Rafael, Ibiza.

Manon reste bouche bée.
—   Alors là ? Je ne comprends rien !

Susana verse de l’eau dans leurs verres. Elle la regarde avec tendresse.
—   Manon, je te revois à tes débuts à l’agence : une petite stagiaire réservée, mais déterminée et efficace. Un curieux mélange de Blanche Neige aux longs cheveux bruns, souriante, organisée et de Mike Horn ! Enjouée et disciplinée !  Rapide et concentrée !
—   Oh ! Claire dit aussi que je lui ressemble.

Susana la taquine, en tapotant sa main sur la table.
—   Ton côté suisse, peut-être ? Bref, tu t’es vite intégrée dans l’équipe. Tu as compris le fonctionnement de Stella. Tu as réussi à décrypter nos chiffres et, en l’espace de quelques mois, à améliorer nos performances. C’est vrai, tu as raison, je ne vais rien te cacher, la situation actuelle de l’agence est épouvantable. Nous sommes au bord de la faillite. Jorge a fixé un dernier ultimatum ce matin. Nous avons trois semaines pour redresser la barre ou…

Manon lève les sourcils.
—   Ou quoi ?
—   Ou l’agence fermera définitivement. Il dit qu’il est vieux et qu’il n’a plus l’âge de s’ennuyer avec tout ça. S’il n’y avait pas Arturo, il aurait déjà mis la clé sous la porte.
—   Arturo, ce gros macho colérique ?

Susana s’esclaffe. Les autres clients se retournent. Elle s’en fiche et continue, sans les regarder, droit dans les yeux de Manon.
—   Oui, celui-là, qui est aussi son fils unique, rappelle-toi… Bref, Jorge exige une stratégie de relance, la dernière chance de Stella. Il aurait voulu que je me rende à Ibiza, au siège, pour travailler avec les équipes. Mais tu sais très bien qu’avec Luc et les jumeaux de trois semaines, c’est impossible.

« Oui, je m’en doute. » Susana est mariée depuis des années à Luc. Il peint, il dessine, il écrivaille, il exerce sa créativité, dit-il. Au final, c’est elle qui fait bouillir la marmite. Et, depuis l’arrivée des enfants, après des années de FIV ratées, Susana est à fond tout le temps. Luc est adorable, super sexy, mais c’est un grand enfant. À 43 ans, Susana est l’homme, la femme, la maman, la super organisatrice, la directrice générale de Stella… d’où peut-être l’imposante besace orange !

—   Manon, cariña guapa , tu es la seule à pouvoir redresser l’agence à mes côtés. Je suis désolée de t’en informer au dernier moment, je sais que tu avais prévu tes vacances auprès de ta grand-mère. Je lui enverrai des fleurs pour m’excuser de t’enlever. Ma chérie, j’espère que tu accepteras cette proposition. Bien sûr, tu seras rémunérée en conséquence et tous tes frais seront pris en charge. Tu auras besoin de quelques jours pour comprendre la situation et mettre en place la nouvelle orientation. Je t’aiderai à distance. J’ai prévu que tu t’installes à Ibiza au plus vite. D’où ce départ, dans trois jours. Et, au vu des finances de Stella, Jorge te logera à la Finca Stella plutôt qu’à l’hôtel pour éviter les dépenses.
—   La Finca Stella ?  Tu veux dire la villa où vit son fils ?

Susana acquiesce, l’air gêné.
—   Oui et…

Manon s’impatiente.
—   Et quoi ? Il y a encore une surprise ?
—   Hum… Arturo ne vit pas seul. Jorge a mis la finca en colocation. Je crois qu’il y a aussi une ou deux autres personnes.

Manon bondit sur sa chaise.
—   Tu plaisantes ?
—   Non, mais ça va aller.
—   Moi, Arturo et deux inconnus dans la villa de Jorge ? Et tout le travail qui m’attend ? 

Susana hoche la tête.
—   Sí, Manon !
—   Je vais devoir habiter avec Arturo, le gars le plus imbu de sa personne ?
—   Oui, ma chérie, et travailler avec lui ! C’est aussi le responsable marketing de la filiale espagnole et, malgré son caractère de cochon, il a quand même réussi à garder quelques clients.
—   Mais il est lourd et prétentieux ! En plus, il me déteste ! Il prend toutes les femmes pour des connes ! Bonjour le cadeau !

Susana lui adresse un sourire rassurant.
—   Ma chérie, l’ordre émane de Jorge. Il nous fait confiance. Je compte sur toi pour travailler en bonne intelligence avec Arturo. Je sais que tu y parviendras et tu sauras le faire évoluer.
—   Tu sais ou tu espères ?

Susana lui répond dans un murmure.
—   Los dos, cariña.

Manon repose sa cuillère qu’elle triturait nerveusement depuis le début.
—   Susana, j’ai besoin de prendre l’air ! Je vais sortir deux minutes !
—   Bien sûr, cariña, va !

Manon file sur le trottoir, envoie un texto à Claire.

Manon
Tu ne devineras jamais, Clarinette ! Ce matin, je pensais que Susana allait me virer et, en fait, elle m’envoie à Ibiza pour remettre l’agence sur pied. Je vais devoir habiter chez l’abominable Arturo parce que l’agence n’a plus les moyens de payer un hôtel.

Claire répond de suite. Elle est en télétravail depuis des mois et n’en peut plus. Toute distraction est la bienvenue.

Claire
Mais c’est ouf, Manon ! Comment j’aimerais trop être à ta place ! T’imagines Ibiza à cette période ? Quel pied ! Tu vas t’éclater !
Manon
Tu rigoles ou quoi ? Je dois pondre la stratégie de la boîte et trouver l’idée brillante qui va permettre de sauver les emplois. Tu t’imagines la pression que j’ai sur les épaules ?
Claire
T’inquiète ! Je sais que tu vas y arriver ! T’as toujours été la meilleure ! Tu pars quand ?
Manon
Dans trois jours !
Claire
Viens dîner ce soir, si tu veux. On en parlera. Surtout, accepte l’offre de Susana.
Manon
De toute façon, j’ai pas le choix !
Claire
19 h à la maison, je te prépare ta tarte au chocolat préférée !

Manon respire un grand coup. Et rejoint Susana à l’intérieur. Celle-ci la dévisage avec attention, inquiète de sa réponse.
—   Alors, ma chérie, tu te sens mieux ? C’est bon ?

Manon tapote sur la table. Elle hésite encore, même si, dans le fond, elle sait déjà que sa décision est prise. C’est une mission importante pour l’entreprise et sa boss lui fait confiance. Mamita comprendra. Elle ira la voir au retour. Elle répond, agacée. 
—   Franchement, Susana, je me demande si j’aurais pas préféré que tu me renvoies ! Mais je vais le faire, je vais aller à Ibiza et je vais essayer de remettre Stella sur pied, compte sur moi !
—   Hay, maravilloso, cariña   !

Sur ce, Susana se lève avec fracas et improvise une petite danse de la joie autour de Manon, consternée.

« Dans quelle galère me suis-je embarquée ? »


4

PARIS, CHEZ CLAIRE
4 AVRIL, 19 H

Ce soir, il pleut des cordes. Heureusement, Claire a tout prévu pour remonter le moral de sa meilleure amie ! Lorsque celle-ci sort du métro à Bastille, elle l’y attend déjà, abritée sous un grand parapluie jaune et rose à motifs licornes. 

—   Tadam ! Devine qui est là ? dit-elle en surgissant sous ses yeux, les doigts levés en V.

Pour l’occasion, Claire a enfilé sur son imperméable, un t-shirt I Love Ibiza, souvenir XXL d’un week-end torride avec l’un de ses date Tinder, basketteur. Ses cheveux roux ondulent dans son cou et retombent en boucles le long de son visage poupin.

Claire a le sourire expansif et généreux. Même de loin, il se devine. Et son rire de gorge enveloppant entraîne tout sur son passage. Personne ne résiste à son enthousiasme pétillant, Manon, la première ! Claire, c’est un petit bonbon d’à peine 1,55 mètre, une perle d’amie, une douceur ronde et sensuelle qui collectionne les histoires d’amour.

Si l’on devait attribuer la palme du cœur d’artichaut, c’est elle qui gagnerait haut la main. Claire aime aussi vite qu’elle désaime. Sa passion n’a d’égale que sa lassitude. Il n’est pas venu le prince charmant qui saura l’enlever. Elle s’en fiche. Claire a l’amour joyeux et léger !

Elle attrape Manon par la main, la fait virevolter autour d’elle en chantant dans la rue « Trop cool, ma copine part bosser à Ibiza » et l’embrasse sous son parapluie.

—   Arrête, Clarinette, on a l’air de quoi ?

Claire rit sous le grand parapluie.
—   De deux filles heureuses !

Manon bougonne et fait la moue.
—   Parle pour toi ! Parce que moi, la perspective de travailler trois semaines avec un dingo et vivre en groupe m’enchante moyen !
—   Chuuuut ! Tout se passera bien. On va à la maison, t’es d’accord ? Les autres sont sortis. On sera toutes les deux.

Claire vit dans une coloc bruyante, sur une péniche, à Bastille. Elle aurait rêvé que Manon s’installe avec elle, mais son amie préfère sa tranquillité. En plus, les colocs sont tous artistes, musiciens, comédiens et c’est toujours la foire ! Claire adore, elle dit que ça fait pétiller la vie !

Claire est illustratrice de livres jeunesse. Manon et elle se sont rencontrées à l’école primaire, lors d’un exposé à préparer sur le Japon. Pour l’occasion, Claire avait appris dix mots japonais, pour démarrer l’exposé dans la langue du pays, sous l’œil médusé de l’institutrice et des autres élèves. Elle avait tout de suite fait rire Manon. D’autant plus quand elle lui avait donné leur signification ! Que des gros mots ! À huit ans, ça impressionne !

À l’époque, la mère de Manon et son frère, Théo, vivaient encore à la maison et c’était un joyeux capharnaüm. Claire, ça lui avait vite plu ! Chez elle, c’était plutôt strict. Elle a toujours adoré la maman de Manon, même après…

Claire la presse, sautant, guillerette, dans les flaques avec ses bottes en caoutchouc jaunes.
—   Bon, Manon, qu’est-ce que tu fiches ? Tu marches à deux à l’heure. T’inquiète, c’est juste un peu de pluie, tes jolies chaussures ne vont pas se salir pour si peu ! Et, bientôt, tu seras sous le soleil ! La chance !
—   Hummm, on verra, râle Manon.

Elles traversent la place de la Bastille, continuent sur le boulevard Bourdon et pénètrent par une grille en fer sécurisée, sur le port de l’Arsenal, qui accueille toute l’année plus de 200 bateaux. Viva Bella, la péniche sur laquelle vit Claire, fait plus de 25 mètres de long. C’est la plus imposante du bassin, à l’extrémité gauche, côté Bastille.

C’est vrai, le cadre est agréable. « Rends-toi compte, habiter sur l’eau, dans un lieu entouré de jardins, c’est comme avoir l’impression d’être en vacances toute l’année », a dit Claire lorsqu’elle a emménagé, il y a deux ans.

Peut-être, mais quel souk à l’intérieur du bateau ! Pourtant, la péniche est spacieuse et dispose de quatre chambres individuelles, bien agencées. Mais chacun y vit à la cool, laissant traîner ses affaires n’importe où. Sur le grand canapé, les coussins bleus alternent avec des plaids usés, en laine jaune effilochée et du linge qui attend probablement d’être rangé. Partout, des mugs, des cendriers pleins. Ici, une guitare, là un livre ouvert et corné.

Sans y prêter attention, Claire s’empare des affaires de Manon, les jette sur le bar, lui propose un verre d’eau du robinet, se sèche les cheveux avec le torchon de la cuisine, saisit un paquet entamé de chips et s’installe sur le sol, dans l’un des poufs ronds en tissu bariolé.

—   Alors, raconte en détail ! commence-t-elle tout en proposant quelques apéritifs. Je veux tout savoir.

Manon lui relate le déjeuner avec Susana, l’enjeu et le timing de la mission, les objectifs fixés par Jorge et son futur cadre de vie.

—   T’as des photos de la villa ? demande Claire. Elle est folle, paraît-il. Le proprio y organisait des fêtes sublimes, non ?

Manon hoche la tête.
—   Oui, je crois. Je ne connais pas. J’ai toujours séjourné en ville pour assister aux réunions commerciales, au bureau. Susana dit qu’elle a été redécorée pendant le premier confinement, lorsqu’Arturo y a emménagé.

Claire la dévisage, curieuse. 
—   Et le Arturo ? Un bon coup ?
—   T’es folle ou quoi ? Ce type est détestable.
—   Oui, mais…

Manon se lève et attrape son verre.
—   Mais, il n’y a pas de, mais. J’y vais pour bosser, trouver l’idée de génie pour redresser la boite et je rentre. Encore va-t-il falloir la trouver, l’idée ! En ce moment, je suis à sec niveau inspiration. À force de télétravailler, je tourne en rond dans ma tête et mon inspiration aussi.
—   C’est normal ! Tu te mets trop la pression.
—   C’est parce que j’en ai !
—   Oui, mais t’es pas toujours obligée d’être parfaite. Tu peux laisser aller parfois… te donner du temps libre, rêvasser…

Manon lève les yeux au ciel.
—   Mais j’ai pas le temps de rêvasser !
—   T’en as pas ou tu le prends pas ?
—   Clarinette, on ne va pas repartir sur ce sujet, là maintenant, alors que j’ai juste besoin de réconfort !

Claire lui tapote la main.
—   Désolée, ma choute, je dis n’importe quoi. Allez, viens, je t’ai préparé la quiche à la courgette que tu aimes. Et la tarte au chocolat croustillant, comme ta mère faisait pour les anniversaires.

Manon se redresse brusquement sur le pouf. Claire a touché un point sensible. Et il n’est pas question de se laisser embarquer sur ce sujet. Elles en ont déjà parlé mille fois.
—   Stop !
—   Attends Nounette, j’ai quand même le droit de dire que la tarte de ta mère était incroyable ! Peut-être que c’est grâce à elle qu’on est devenues copines et que je passais mon temps chez toi !

Manon secoue la tête.
—   Oui, mais…
—   Oui, mais rien ! Ton père était d’un ennui mortel. Ta mère flétrissait avec lui.
—   Clarinette, arrête, je connais ton discours.

Claire se rapproche d’elle et lui tend le plat, les assiettes et des couverts. Elle sait que cela n’avance à rien de continuer la discussion. Manon est si rigide, parfois. Elle ne souhaite pas la brusquer plus avant son départ.   
—   OK, ma puce. Tiens, sers-toi. Je peux mettre un peu de musique ?

Manon répond, boudeuse.
—   Un peu plus tard, si tu veux. Ça t’ennuie si on reste au calme pour l’instant ?
—   Mais non. Allez, mange et viens me faire un gros câlin.

Sur ce, Manon dévore le dîner préparé par Claire. Trop perturbée par l’annonce de Susana, elle a à peine touché à ses plats à midi. Elle lui raconte.
—   Franchement, c’était bizarre cette discussion. J’étais persuadée qu’elle me tendait ma lettre de licenciement et, à l’intérieur, je découvre ce billet d’avion.

Claire bat des mains.
—   Canon !

Manon continue d’une toute petite voix, inquiète.
—   Clarinette, j’ai peur de ne pas y arriver. Et si ça se passe mal ? Et si je ne trouve pas de solution ? Et si la boite s’écroule à cause de moi ?

Claire se lève et tourne autour d’elle en riant. La péniche résonne de son enthousiasme. Elle encourage Manon.   
—   Oh ! Oh ! La boite s’écroule déjà ! Elle t’a pas attendu pour chuter ! Donc, toi tu mets juste ta cape de wonderwoman et tu y vas sans crainte ! Et surtout, surtout, tu laisses libre cours à tes idées. « Liberté licorne », tu te souviens ?

« Liberté licorne »… Oh, ça remonte à des siècles ! C’est une expression qu’elles utilisaient avant, quand elles étaient petites. Ça voulait dire « Lâche-toi, fais tout ce qui te passe par la tête, chante, danse, colorie, cours, saute, mets-toi au piano, ris, pleure… ».

« Liberté licorne », c’était un signal, lorsque l’une d’entre elles devenait trop sérieuse. Comme un mot de passe, un talisman magique, la clé d’une serrure rouillée de conte de fées.

« Liberté licorne », ça voulait dire « Tu peux tout faire ». Manon était très forte à ce jeu. Elle pouvait inventer une histoire en un claquement de doigts, se déguiser en n’importe quoi sans réfléchir, mimer la plus difficile des cartes au Time’s Up !

Sa maman aussi était très forte… Mais cela fait bien longtemps que Manon n’a pas libéré de licorne ! Depuis le jour où sa mère est partie avec Théo… Le dimanche d’après, elle a repeint sa chambre en beige, remisé ses jouets dans un coffre à la cave, relevé ses cheveux en chignon et jeté ses robes à fleurs. Alors les licornes ! Elle n’y croit plus ! Elle ne sait même plus où elles sont ! Et, en vrai, de toute façon, les licornes, ça n’existe pas !

Pendant qu’elle était perdue dans ses pensées, Claire n’a pas arrêté de parler. 
—   Manon, tu m’écoutes ? Je suis sérieuse maintenant. Pour y arriver, tu vas devoir cesser de tout contrôler et utiliser tes deux cerveaux. Le droit et le gauche ! Tu te rappelles, je t’ai déjà expliqué. Pour l’instant, tu es à fond sur le gauche, la raison, la logique, les chiffres. Et tu t’en sors bien. Mais là, tu vas devoir libérer le cerveau droit, la créativité, l’intuition, l’imagination. Tu vas devoir ouvrir tes chakras, ma copine…

Manon s’est renfrognée. Si Claire se figure que c’est une partie de plaisir, cette mission ! Elle l’interrompt. 
—   OK ! Ça, c’est ton truc. Moi, tout ce que je vois, c’est que je vais me retrouver enfermée avec ce gros macho d’Arturo et deux autres colocataires, en Espagne, avec des gens qui passent leur temps à faire la fiesta alors que j’avais prévu de travailler au calme chez mamita.

Claire hausse le ton et la secoue, comme elle seule peut le faire, depuis qu’elles sont petites, comme elle a continué toutes ces années après.                                 
—   Eh ! Oh ! Manon ! Tu crois pas que t’exagères ? Tu réalises combien de personnes rêveraient de s’envoler pour Ibiza ? Alors maintenant, tu rentres chez toi et tu prépares ta valise, tu sais les petites pochettes pour les culottes, les grandes pour les Tee-shirts ! Tu rajoutes quelques touches de couleurs dans tes vêtements et tu pars sans flipper !

Manon ouvre la bouche pour parler. Mais, avant même d’avoir pu dire un mot…
—   Je sais, t’as pas de couleur ! la coupe son amie.
—   C’était gratuit, ça !

Claire lève la main, pour continuer.
—   Ah oui, et trois derniers trucs parce que je peux me permettre de te les dire, comme on ne se reverra pas tout de suite.
—   Pas sûre d’avoir envie de t’écouter encore !
—   Alors, un, je t’aime ! À vie !
—   Moi aussi, Clarinette !
—   Deux, ton père est un emmerdeur fini, toujours de mauvaise humeur, toujours à râler, pas fun du tout ! Tu lui passes beaucoup trop de choses, je te l’ai déjà dit.

Manon se renfrogne, et ne trouve rien d’autre à ajouter, un peu bredouille que :
—   Oui, mais !
—   Y’a pas de, mais ! Trois, tu pars à Ibiza, Nounette, trois semaines au soleil dans une villa avec piscine. Est-ce que tu réalises bien la chance que tu as ? s’exclame Claire, tout en tourbillonnant autour de son amie.

En s’endormant, Manon a repensé à leur conversation…

Elle était anxieuse, mais excitée aussi quand même.

Trois semaines à Ibiza…
 

5

FONTAINEBLEAU
5 AVRIL

Ils sont assis tous les deux, sous le pommier, dans le jardin de la maison de Fontainebleau, celle de l’enfance de Manon. Le printemps est installé et, avec lui, les premiers bourgeons. Les jonquilles se sont rendormies, les feuilles des framboisiers sont de retour, les roses se préparent à éclore. Mais ni Manon ni son père n’y prêtent attention.

C’est sa mère qui avait la main verte, c’est elle qui s’émerveillait, au sortir de l’hiver, de la force de la nature. À l’époque, Manon la suivait partout. Maman lui avait acheté un arrosoir et un petit sécateur. Et elles passaient leurs week-ends dehors à tailler, bêcher, semer et arroser. Théo trottait derrière, en riant, tapant du pied dans son ballon, dérangeant leurs plantations. Elles le houspillaient, le poussant de la main.

« Que reste-t-il de tout ça ? » se demande Manon, pensive, observant son père du coin de l’œil. Le jardin est en friche, à l’abandon. Et lui ? Maussade, de mauvaise humeur ! Aussi gris que le ciel aujourd’hui.

Manon est arrivée par le train de 11 h 57. Il l’attendait à la gare d’Avon dans sa vieille Peugeot qu’il refuse de remplacer. « Du moment qu’elle fonctionne encore, pourquoi veux-tu que j’en change ? Qu’est-ce que tu crois ? Heureusement que j’ai la tête sur les épaules, moi ! C’est pas comme… Enfin, bon, tu vois ce que je veux dire ! ». Elle avait acquiescé, juste pour le faire taire.

Ils ont fini de déjeuner. Un plat à emporter qu’il a acheté au supermarché avant de la récupérer. Manon vient de lui annoncer son départ à Ibiza. Il a reposé sa tasse de café, la beige tout ébréchée. Elle remarque que sa main tremble un peu. Ça ne date pas d’aujourd’hui, mais il refuse d’admettre qu’il boit trop. Elle lit la surprise dans ses yeux. Il tape sur la table. Il n’a jamais su parler calmement.   
 
—   … Trois semaines à Ibiza ? C’est du grand n’importe quoi ! Et ton travail, Manon, tu y as songé ?
—   Papa, je viens de t’expliquer que j’y vais pour le travail !

Il lève les yeux au ciel, agacé comme lorsqu’elle était enfant et qu’elle lui racontait où les pirates avaient caché le trésor dans le jardin.
—   Manon, enfin, personne ne va travailler trois semaines à Ibiza !
—   Si, papa, quand la boite a son siège à Ibiza, c’est normal d’y aller.

Il avale une gorgée de café, reprend un verre de vin et réfléchit.
—   Déjà, ça, c’est louche. Il doit y avoir une combine là-dessous. Pourquoi t’as pas choisi une société plus sérieuse ? Manon, avec tes compétences, tu aurais pu faire fortune dans la banque, avoir une carrière, une vraie, en tant qu’avocate. Ou, je ne sais pas, moi, travailler dans l’économie. Quelque chose de sérieux ! Au lieu de ça, tu as choisi une boite avec un nom de poule de luxe. Stella ! Non, mais qui travaille chez Stella ?

Elle a un soupir silencieux et renverse sa tête en arrière.
—   Ta fille, papa, ta fille ! Et, au fait, merci pour tes encouragements ! Ça fait toujours plaisir.
—   Le plaisir, le plaisir, vous n’avez que ce mot à la bouche !
—   Papa, merci, je suis seule en face de toi. Alors, tu arrêtes avec le vous pluriel.

Il s’est levé, il balaie de la main une mouche sur la table. Il la regarde avec colère.
—   Non, mais, c’est vrai quoi ! À la télé, c’est « Faites-vous plaisir, offrez-vous… », dans les journaux, pareil, « La dernière folie pour se faire plaisir ». Et ta mère, évidemment, le plaisir avant tout ! Le plaisir, ça n’existe pas ! Ce qui compte, c’est le travail bien fait. Et c’est tout !
—   Oui, oui.
—   Tu m’entends, Manon ? insiste-t-il.

Elle plonge le nez dans le gâteau encore congelé. Il n’a même pas pris le temps de le sortir du frigo avant son arrivée. Claire a raison, il est pénible. Elle s’y est habituée, à force. Elle ne le craint plus. Elle le supporte. Elle fait avec. Elle attrape son assiette et commence à débarrasser la table. 
—   Oui, je t’entends. Je connais ta rengaine par cœur ! Mais tu crois que je fais quoi au bureau, papa ? Je travaille ! Et tu sais quoi ? Ma boss est fière de moi et elle me complimente et elle pense que je suis la seule à pouvoir sauver la boite.

Il la suit dans la cuisine, ouverte sur le salon encombré.
—   Attends, ma fille, je sais que tu es travailleuse, je ne dis pas le contraire. Mais, enfin, partir à Ibiza ! C’est comme…
—   C’est comme quoi ? demande-t-elle, faussement innocente.
—   Tu sais très bien ce que je veux dire ! lâche-t-il.
 
Ses yeux tempêtent ! Le gris des Flandres en hiver, la fureur de l’Écosse dans la bourrasque. Son père a le regard de ses origines. Manon se retourne et lui tient tête, du haut de son 1,70 mètre. Elle a posé ses mains sur ses hanches. En vieillissant, il s’est rabougri, presque ratatiné. « Ratatiné », c’est un mot que Théo adorait !

Son père ne lui fait plus peur. Elle le défie.
—   Non, vas-y, dit Manon en balayant la pièce d’un coup d’œil. 

Son père ne travaille plus depuis des années. De quoi vit-il ? Un petit héritage, quelques économies, il ne dépense rien de toute façon. Il collectionne les timbres et, une fois de temps en temps, il fait un bon coup en revendant celui qui a pris de la valeur. Voilà son travail !

La maison dans laquelle il vit est celle où Manon a grandi, près de la forêt. Rien n’y a changé depuis son déménagement à Paris. Tout est resté figé, mais en plus sale et poussiéreux.

« La vérité, c’est que papa est bordélique ! »

Les journaux s’entassent au pied de la cheminée, les toiles d’araignée s’effilochent le long des plinthes et les assiettes s’empilent dans l’évier, à côté des cadavres de bouteilles.

« Il a beau jeu de me faire la morale ! »

Même le cadre sur le rebord de son bureau n’a pas changé. La photo est toujours là. Celle où ils étaient quatre, avant et qu’il a rageusement coupé en deux, au départ de sa mère. Ne restent plus que lui et Manon, sur ce cliché jauni.

« Les licornes ? Où sont passées les licornes chez lui ? »

—   Alors, je t’écoute, papa, vas-y, qu’est-ce que tu allais dire ? Partir à Ibiza, c’est comme quoi ?
—   …

Elle laisse planer un court silence.
—   … Tu veux que je le dise à ta place ? Comme partir avec un trapéziste de cirque, c’est ça ?
—   Tu sais très bien ce que je voulais dire, on ne quitte pas sa famille sur un coup de tête ! s’emporte-t-il avec rage.

À l’époque, en plus des collections de timbres, son père s’était lancé dans la lépidoptérologie, mot barbare qui signifie attraper de jolis papillons dans la forêt, les faire sécher sous des feuilles de papier puis les embrocher sous verre ! Les cadres de papillons sont toujours là, il en a même rajouté.

Ses parents avaient de violentes disputes à ce sujet. Sa mère ne supportait pas de vivre au milieu d’animaux morts. Elle l’interrogeait sur ses journées, elle qui trimait huit heures par jour à la caisse du Carrefour de Villiers-en-Bière. En rentrant, elle enchaînait sur le ménage, son père laissait déjà tout trainer. Et lui ne se levait jamais pour l’aider, concentré sur ses cadavres.

« Comment peut-on vivre comme ça ? »

—   Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! déclare Manon, en ramassant ses affaires.
—   Comment ? interroge-t-il.

Elle attrape son sac à main, vérifie qu’elle n’a rien oublié, lui lance un baiser de loin.
—   Rien, je me comprends ! Bon, je vais te laisser, je dois rentrer préparer mes maillots de bain, ma crème solaire et ma bouée licorne rose ! Ne bouge pas, je prendrai le bus jusqu’à la gare.

Dans le train qui la raccompagne à Paris, elle ferme les yeux et reprend son souffle. C’est à chaque fois la même rancœur, la même aigreur. Elle se fatigue de le voir, mais c’est son père, c’est comme ça !
Elle colle la tête contre la fenêtre, regarde les arbres défiler. À Bois-le-Roi, un couple monte et s’installe en face d’elle. Ils n’arrêtent pas de s’embrasser, c’est gênant. Elle attrape son portable, bien rangé dans la poche intérieure de son sac. Elle consulte ses messages. Elle ouvre le dernier. C’est un WhatsApp de sa mère.

Maman
Manon, merci pour le mot que tu as envoyé à Théo. Je suis sûre que ça va bien se passer. Donne des nouvelles. N’oublie jamais que je t’aime. Ta maman pour toujours.

Manon se retourne vers la vitre. Elle a la gorge serrée. Elle ferme les yeux. Dans le roulis du train qui s’éloigne, seuls les arbres devinent son chagrin,

« Si tu m’avais vraiment aimée… »
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

Hors ligne marie08

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Il n'est jamais trop tard pour libérer les licornes - Mélodie Miller
« Réponse #1 le: mar. 09/08/2022 à 09:44 »
Avec ce roman, je découvre la plume de Mélodie Miller. Une plume fluide, tendre et franche. L’histoire se situe entre la romance et le feel-good, avec une palette de personnages haut en couleurs. Et tous sont attachants, chacun à sa manière.
Nous faisons connaissance avec Manon, une jeune femme de 28 ans, célibataire, dont la meilleure amie se nomme Claire. Elle traîne derrière elle un passé familial douloureux qu’elle nous dévoilera au fil des pages.
Obligée de partir à Ibiza pour son travail, elle va devoir cohabiter avec trois personnes, Arturo, le fils du patron, Mattéo, un latin lover dans toute sa splendeur, et Jeanne, une graphiste. Trois êtres totalement différent les uns des autres, dont nous apprendrons peu à peu leurs secrets.
L’auteure nous fait également voyager entre la superbe villa et les différents lieux d’Ibiza. C’est un véritable dépaysement.
En un mot, si vous voulez oublier votre quotidien et prendre un bol d’air et de soleil, libérez la licorne qui est en vous et partez avec elle pour Ibiza.
C’est vraiment un roman que je recommande.
Merci Mélodie Miller pour m’avoir fait passer un merveilleux moment.


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