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Auteur Sujet: L'Autre Elle de Marjolaine Sloart  (Lu 1768 fois)

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L'Autre Elle de Marjolaine Sloart
« le: jeu. 04/08/2022 à 17:42 »
L'Autre Elle de Marjolaine Sloart



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Chapitre 1

Il y a certains amours dans la vie qui bouleversent la tête, les sens, l’esprit et le cœur ; il y en a parmi tous un seul qui ne trouble pas, qui pénètre, et celui-là ne meurt qu’avec l’être dans lequel il a pris racine.
Alfred de Musset

La journée s’annonçait belle, Clara s’était levée, comme d’habitude, aux aurores. Le café fumant trônait sur la gazinière. Le pain frais sur la table, tout semblait prêt pour que ses trois hommes puissent prendre le petit-déjeuner. Son mari n’allait pas tarder. Avant de quitter la maison, elle irait réveiller ses deux garçons, Mattéo et Gianni. Elle devait se dépêcher, les clients de l’épicerie avaient leur habitude et elle aimait quand tout était rangé avant leur venue. Elle ordonnait la nourriture et toutes les viennoiseries dans les rayons ainsi que les produits laitiers, les légumes seraient livrés à une heure plus avancée. Tout ce qui attendait derrière la devanture de son magasin nécessitait d’être mis en place pour 7 h.
Son premier fidèle client s’appelait Alberto, c’était l’employé communal de Borgosu, un village de 1500 habitants se situant à l’intérieur des terres, en Sicile, c’était un vieux garçon, gentil et serviable. Tous les matins, il passait en coup de vent acheter une baguette, ensuite arrivait Mme Di Lila, mariée, sans enfant, elle raffolait des croissants fourrés aux amandes, tout comme son mari. Puis entrait Mlle Sofia, la secrétaire du notaire au coin de la rue, elle n’était pas fiancée, toujours en quête de son âme sœur, elle commandait trois pains au chocolat, trois croissants et une madeleine. Les clients détenaient leurs habitudes et elle, les siennes. Elle s’y était accoutumée depuis plus de vingt ans qu’elle tenait son épicerie. Elle incarnait une personne discrète, de bonne écoute, les paroles étaient entendues, mais ne ressortaient pas de son magasin. Clara était appréciée pour cette qualité inestimable.
Tous les jours se déroulait le même rituel, tout nécessitait la perfection afin de ne pas endurer les remontrances de son époux. Il faut reconnaître qu’il n’était pas commode. Claudio demeurait rustre et autoritaire avec elle. Elle le subissait depuis de nombreuses années. Lorsqu’elle l’avait rencontré il y a une vingtaine d’années, il semblait charmant et prévenant, pourtant à peine lui avait-il mis la bague au doigt que les problèmes débutèrent.
Cela se passait dans les années soixante-dix, ils habitaient dans la campagne à une demi-heure de Catane, à cette époque-là, les femmes étaient soumises et les hommes commandaient, cela paraissait normal. Au fil du temps, le caractère bien trempé de son mari l’avait muselée. Elle finit par en avoir peur et elle le craignit. Devant les gens, il semblait gentil, mais une fois le dos tourné, il devenait despote.
Il ne lui restait plus de famille, ses parents, à leur mort, lui avaient légué la seule épicerie du bourg qu’elle reprit sans se poser de questions. Cela représentait son refuge et elle y passait la plupart de son temps. Souvent, Clara fuyait la maison prétextant quelques affaires à régler, des comptes à faire, des étagères à organiser. Son mari la laissait s’y rendre, pour autant qu’il n’en subisse aucune conséquence. Il n’avait jamais brandi la main sur elle, mais ses paroles aiguisées lui léguaient de béantes blessures, devenues des cicatrices. Petit à petit, son travail de dévalorisation avait fait son chemin et elle se sentait de plus en plus comme une moins que rien.
Deux garçons naquirent de cette union, Mattéo, dix-neuf ans et Gianni, seize. Élevés par leur grand-mère paternelle tandis que Clara s’occupait de son commerce. Ceci expliquait pourquoi ils ne la considéraient pas plus que cela, surtout Mattéo son aîné. Avec Gianni, elle semblait plus proche, peut-être parce qu’il lui ressemblait. À la maison, Mattéo avait à peu près la même attitude que son père. En y regardant de plus près, elle était la bonne à tout faire et elle acceptait la situation sans broncher bien que cela ne la rendait pas heureuse.
Dans ce village rural où il fallait travailler dur pour s’en sortir, les états d’âme n’avaient que peu de place. Seul le travail comptait, rapporter de l’argent chez soi pour montrer aux autres que l’on savait faire mieux qu’eux. Cette mentalité était bien ancrée et Clara poursuivait sa vie sans trop de réflexions, tout cela lui semblait normal. Dans son ignorance, elle supposait que c’était partout ainsi.
Ses journées étaient interminables, entre l’épicerie qui l’accaparait du matin au soir, les repas, le ménage et les lessives, elle n’avait jamais une seconde pour elle. Elle travaillait d’arrache-pied et le dimanche après-midi elle soufflait, seul moment pendant lequel son mari et ses garçons s’absentaient pour aller au village d’à côté voir des matchs de football pendant la saison chaude ou traîner au bar de Borgosu en hiver. Elle profitait durant ces quelques heures de répit pour rencontrer quelques amies et manger une glace ou boire un café.
Les rares sorties de Borgosu se résumaient à quelques concerts donnés à gauche à droite dans la région. Son époux était membre de la fanfare locale et une à deux fois par année, ils partaient en excursion afin qu’il se produise avec son groupe musical. Ses enfants suivaient les traces de leur père au même degré que bien des jeunes des villages aux alentours. Mattéo jouait du trombone tandis que Gianni sonnait de la trompette comme son papa et était de surcroît très doué.
Mis à part ces quelques sorties éphémères, ils ne quittaient jamais leur région, les vacances, c’était pour les autres, ainsi, l’épicerie restait ouverte presque toute l’année sauf les jours fériés, ce qui revenait à dire que Clara ne fermait celle-ci qu’une dizaine de jours par an. Les veilles de fête, elle engageait toujours une aide, pour satisfaire rapidement tous les clients, il fallait être efficace. En principe, elle placardait un encart sur sa vitrine et elle n’avait jamais de problème à trouver une personne dévouée pour l’épauler. Le travail était répétitif, son employée passait la majeure partie de ses journées à servir les antipastis, deux cents grammes de jambon cuit par ci, trois cents grammes de jambon de parme par-là, de la salade russe, des poivrons farcis, etc., c’était une occupation qui laissait peu de temps à la conversation. Il fallait contenter tout le monde et il n’était pas rare qu’une queue s’installe sur le trottoir. Pendant ce temps, les discussions allaient bon train. Ces moments festifs, les gens les appréciaient.
Afin de ne froisser personne, elle donnait la possibilité à chacun de venir œuvrer avec elle, mais en définitive elle engageait toujours la même personne, une femme d’une cinquantaine d’années, elle l’avait formée et depuis elle maîtrisait la machine à trancheuse, ce qui était important durant ces périodes de forte affluence. Malheureusement, Simona ne pourrait être là cette année. Tombée d’un escabeau alors qu’elle tentait de décrocher un rideau, elle s’était cassé le bras.
Bien entendu, Clara connaissait tous les habitants et quand une tête nouvelle se présentait, elle aimait savoir d’où elle arrivait. C’était le mois de mars et elle venait de coller une affiche pour engager un extra en prévision des fêtes de Pâques.
Il ne s’était pas passé une demi-journée lorsqu’elle entendit le grelot de la porte tandis qu’elle était installée derrière son comptoir. Elle leva le nez du catalogue qu’elle consultait et elle se trouva en face d’une personne étrangère. La femme qu’elle dévisageait devait avoir une trentaine d’années. Habillée d’un pantalon ocre avec des pattes d’éléphant, elle portait un chemisier jaune sur lequel des motifs de fleurs blanches étaient peints, ses cheveux coiffés en chignon, un foulard les égayait. Sur son long cou pendait un collier avec des perles en bois. Un agréable parfum l’entourait. Clara la trouva sublime.
— Bonjour, je peux vous aider ?
— J’ai vu votre pancarte, vous cherchez une vendeuse ?
— Oui c’est bien cela.
Elle lui tendit la main.
— Je m’appelle Antonietta Mazzari, mais c’est Nietta pour les intimes, j’ai 31 ans, je suis la nièce du professeur Angelo. J’arrive de Milan. Je suis là pour quelques mois afin de m’occuper de mon vieil oncle, vous n’êtes certainement pas sans savoir que depuis son AVC, il a besoin de soutien.
— Oui, j’en ai eu ouï-dire par sa voisine.
D’emblée, Nietta lui plut, elle l’estima totalement décalée par rapport aux gens d’ici. Son modernisme étant frappant, Nietta l’époustoufla !
Malgré elle, elle ne pouvait que se comparer aux autres, elle portait une longue jupe plissée, un chemisier blanc, ses cheveux relevés en chignon lui donnaient un air austère et ses sandales n’avaient rien de sexy. Ce n’était pas ainsi qu’elle pouvait se mettre en valeur, elle devait bien le reconnaître.
— J’ai déjà travaillé comme vendeuse dans un gros magasin au rayon alimentaire à Milan, je pourrais vous être d’une grande utilité si vous m’engagez.
— Vous tombez alors à pic, Simona, qui normalement me fournit un coup de main durant les fêtes, s’est cassé le bras, j’ai donc besoin d’une personne qui maîtrise la trancheuse, pourriez-vous faire un essai ?
— Oui, volontiers, quand voulez-vous que je commence ?
— Demain, si cela va pour vous ?
— Parfait, à quelle heure, dois-je être présente ?
— Dix heures, je vous expliquerai ce que j’attends de vous et nous ferons le point en fin de journée.
— Bien, à demain.
Nietta s’était montrée d’emblée efficace, elle avait tout de suite constaté qu’elle maîtrisait parfaitement ce travail, son expérience allait lui être utile. C’était une bénédiction que de l’avoir au magasin. Les clients l’appréciaient, elle apportait de la fraîcheur et de l’originalité ce qui ne déplaisait pas à certains, en particulier à la gent masculine.
Lorsque Clara rentra à la maison, son mari Claudio n’hésita pas à critiquer son choix. Sa chère mère étant passée dans la journée acheter des antipastis, elle n’avait pas manqué de s’épancher auprès de lui.
Quelle vipère celle-là, pensa-t-elle !
— C’est qui cette nouvelle vendeuse ?
— Elle s’appelle Nietta, c’est la nièce du professeur Angelo.
— Et elle sort d’où ?
— Elle arrive de Milan.
— Ah ! Ceci explique cela.
— Que veux-tu dire ?
— Ben sa manière de s’habiller et son côté aguicheur.
— Tant qu’elle effectue son travail et que les clients en sont contents, je ne vois pas le problème.
— Certes, tu ne penses jamais à rien. Comme d’habitude, aucun esprit d’analyse et l’on observe le résultat !
Ça y est, ça allait recommencer. Elle n’avait aucune envie de partir dans ce genre de discussion, elle y mit fin, en prétextant qu’elle devait se rendre à la buanderie étendre du linge.
Clara supportait de moins en moins cette manière de la dénigrer. Elle était certaine que sa belle-mère y était pour quelque chose. Elle ne pouvait s’empêcher de la critiquer.
C’était toujours pareil, chaque fois qu’elle prenait une initiative, elle avait droit à des réflexions blessantes, ce n’était pas qu’elle s’y habituait, mais elle faisait avec. Nietta paraissait pourtant ravissante et pimpante, tout l’opposé de cette femme amère. Néanmoins son fils buvait ses paroles et ne voulait en aucun cas la contrarier, tout ce que sa mère disait était des propos d’une « Madone » et pour avoir la paix, Clara adoptait le parti de se taire afin de ne pas envenimer les rapports tendus entre elle et son mari.
Alors, elle restait silencieuse la plupart du temps, elle subissait son existence. Étant sous le joug de son époux, son esprit d’analyse concernant bien des aspects de sa vie s’amenuisait de plus en plus. Il en était de même quand l’heure d’aller se coucher arrivait. Il utilisait son corps sans se préoccuper de ses envies, l’acte fort heureusement, ne durait pas. Il accomplissait sa petite affaire, se retournait et s’endormait en deux minutes la laissant à la limite des larmes. Elle se levait et elle faisait un détour par la salle de bains avant de se faire un lait chaud. Clara avait de la peine à comprendre que certaines filles parlaient de l’amour comme étant le Graal.
Dans son épicerie, elle vendait des périodiques. Aux heures creuses, elle les dévorait. À ce qu’elle lisait, elle vivait dans une époque où les femmes revendiquaient des droits, elles étaient en pleine libération sexuelle. Clara réalisait que, dans son village, ils résidaient encore à des années-lumière de ce qui se déroulait dans les grandes agglomérations. Tout ce qu’elle apprenait lui semblait tellement lointain de ce qu’elle expérimentait avec son mari qu’elle peinait à croire ce qui se disait dans les magazines, elle pensait que les journalistes inventaient des histoires pour les vendre…

Chapitre 2

Plusieurs mois s’écoulèrent depuis qu’elle avait engagé Nietta, son énergie, sa jeunesse et sa vision du monde l’avaient tout bonnement rendue indispensable. Afin de l’aider à s’intégrer, Clara la présenta à quelques amies du village. Toutes la trouvaient tellement exotique.
Elle avait une dizaine d’années de moins que Clara, pourtant quand elle l’entendait parler de sa vie à Milan, elle donnait l’impression d’avoir mille ans.
Un dimanche, alors que toutes ses copines se réunissaient pour manger une glace, Eleonora, la femme du boucher la questionna.
— Nietta, comment cela se fait-il que tu ne sois pas encore mariée ? Si tu penses que je suis indiscrète, tu n’es pas obligée de me répondre.
— Eh bien, j’ai eu un fiancé, Marco, mais je n’étais pas convaincue. Je l’ai rencontré sur les bancs de l’école et nous sommes restés ensemble pendant dix ans et puis je me suis lassée. Il était adorable, mais j’avais envie d’autre chose. Personne n’a compris mon choix, mais sincèrement, j’attendais autre chose de la vie.
Nietta, une fois lancée, semblait difficile à arrêter.
— Voyez-vous, je l’aimais comme un frère, il n’y avait plus de grand frisson quand j’étais avec lui, plus de papillons dans le ventre, tout était devenu d’une platitude… Je m’en suis rendu compte lorsque j’ai rencontré Luca.
Lorsqu’elle énonça son nom, tout son être s’illumina.
— Raconte, où l’as-tu connu ?
— Au travail. Il était responsable des achats. Au début, je n’y ai pas prêté attention, mais lui m’a tout de suite remarquée. Chaque fois qu’il passait dans mon rayon, il me faisait un compliment. À certains moments, sur ma façon de m’habiller, d’autres fois, sur ma coiffure, mon maquillage, etc. Il avait toujours une parole gentille. De temps en temps, il m’apportait un cadeau, une rose, un chocolat. Il tissait sa toile comme une araignée et mes collègues ont bien tenté de m’avertir, pourtant je n’ai rien vu venir.
— Et alors, que s’est-il passé ?
Sandra s’impatienta tandis qu’elle pourléchait sa glace.
— Je me suis laissé séduire. Il m’a invitée à boire un café et j’ai fini par accepter et là il m’a servi son baratin. Un expert en la matière. J’ai bu ses paroles. Je le trouvais tellement différent de Marco. C’est sûr, il savait y faire. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé qu’il utilisait sa technique bien rodée auprès de toutes les femmes qui l’intéressait.
Leur curiosité était à son comble.
— Et…
— Et, il est advenu ce qui devait arriver. J’ai quitté Marco pour Luca. Notre relation a duré cinq mois. J’étais sur un petit nuage, de l’aube au crépuscule. Luca m’a appris à aimer, il m’a enseigné « l’Amour », il m’a fait découvrir toutes les zones érogènes de mon corps. Avec lui, le sexe ressemblait à un feu d’artifice et je ne m’en privais pas. Et puis, il y a eu une autre femme, une nouvelle employée qui travaillait au rayon des chaussures… Et comme nous n’étions pas sur le même étage, je n’ai rien vu ni su. C’est seulement quand il a souhaité rompre que je suis redescendue sur terre.
Son doux visage s’assombrit, des larmes au coin de ses yeux leur firent réaliser qu’elle avait toujours cette histoire sur le cœur. Cela ne dura que l’espace d’un instant éphémère et elle sourit en se tamponnant les paupières.
— Je ne regrette rien, juste un peu Luca, mais je vous rassure, on guérit vite lorsqu’on est trahie, ceci chassant cela. Sur le moment, j’étais anéantie tant la douleur était vive, le fait de travailler au même endroit et l’idée de le croiser au bras de l’autre greluche m’insupportaient.
Elle soupira.
— Je n’avais pas d’alternative. Rester digne et prendre sur moi étaient tout ce que j’avais à faire. Je me disais que tôt ou tard, la fille en question expérimenterait un chaos identique et bien que cela ne me réjouissait guère, je ressentais un peu de réconfort en imaginant cela et puis, j’avais des amies très convaincantes pour m’aider à démolir pièce après pièce ce que représentait Luca à mes yeux. Soit j’alimentais mon chagrin soit je le fuyais et j’ai décidé que pour ma propre survie, le mieux était de l’occulter. Je me suis mise en quête d’un nouveau loisir, une collègue cherchait une partenaire pour un garçon de son cours de Salsa, elle m’a proposé d’essayer et heureusement, j’y ai pris tout de suite goût.
Clara l’interrogea.
— De quoi s’agit-il ?
— La salsa, signifie littéralement « Sauce » en espagnol, elle recoupe plus l’idée d’une danse apportant de la saveur, de la joie et de la force à la vie. Honnêtement, cela m’a libéré l’esprit. Mon partenaire était un excellent cavalier et j’ai appris les pas de salsa grâce à lui. Cela a été un bon début afin de m’éloigner des sentiments que j’éprouvais pour Luca. J’ai commencé par me rendre une fois par semaine au studio et puis deux et pour finir j’y allais même le week-end.
Nietta prit Clara par la main et lui montra quelques mouvements de danse en la faisant virevolter dans la pièce. Toutes les femmes présentes se mirent à rire de bon cœur.
— Mes chères amies, il se fait tard, il est presque 18 h, je dois partir. Nous continuerons cette discussion, n’est-ce pas Nietta ?
— Mais bien entendu.
Clara embrassa ses amies et se dépêcha de rentrer.
Borgosu était une petite bourgade, y demeurait un peu plus de deux mille personnes. Dans sa rue principale, le quidam trouvait tous les commerces nécessaires pour y subsister. Une boulangerie tenue par Pépé, un commerce d’électricité, une bijouterie, une boucherie, un poissonnier : lui, venait exclusivement les fins de semaine pour vendre sa pêche, un cordonnier, une papeterie, un magasin de journaux qui faisait office de librairie, une banque, une pharmacie, une droguerie, un fleuriste, une mercerie avec quelques habits à la mode du coin (donc pas d’actualité), une boutique de vêtements pour hommes, une quincaillerie, un glacier, un bar, un restaurant et au bout de l’allée, l’épicerie de Clara. Il y avait de quoi satisfaire tout le monde. Dans les rues adjacentes, on trouvait un mécanicien, la Poste, un carreleur, un lavoir. Les habitants disposaient quasiment de tout sous la main et ils n’avaient pas besoin de se rendre en ville. On pouvait aussi dénicher un médecin qui comme le curé était au courant de bien des choses inavouables.
Résider dans une si petite communauté comportait des avantages, les gens se sentaient moins isolés, d’une certaine manière, chacun se montrait concerné par le malheur des autres. Tout le monde connaissait tout le monde et le dimanche la population se retrouvait la plupart du temps à l’église. Il restait plutôt difficile de vivre caché ou d’avoir des secrets, car tout se répandait et les nouvelles, bonnes comme mauvaises, étaient révélées à la vitesse du vent.
Clara habitait à la sortie du village, elle mettait une dizaine de minutes pour rentrer chez elle depuis son épicerie. Elle avait l’habitude de marcher et de faire le trajet plusieurs fois par semaine. À midi, la plupart du temps, elle se rendait chez sa belle-mère qui concoctait le déjeuner pour toute sa famille. Cela l’arrangeait bien, car elle était libérée d’une corvée supplémentaire et cela faisait l’affaire de son mari qui trouvait que sa maman préparait mieux à manger qu’elle. Sa belle-mère habitait proche du magasin, c’était également pour cela qu’elle passait tous les jours chercher des vivres. Clara était obligée de lui faire la conversation à chaque fois, bien que cela ne l’enchantait guère. Claudio, quant à lui, disposait de sa menuiserie en dessous de leur maison. Il prenait, par conséquent, sa Fiat 500 et chargeait Mattéo qui travaillait avec lui, pour se rendre chez sa mère. Gianni arrivait un peu plus tard par le bus scolaire, sa grand-mère lui gardait toujours son repas au chaud.
Clara remontait tranquillement la rue et elle ne manquait pas de saluer les personnes qu’elle rencontrait. Elle devait faire attention où elle posait ses pieds, car lorsqu’il pleuvait, c’était souvent de manière diluvienne. Le trottoir en pâtissait et quelques trous de-ci de-là rendaient celui-ci dangereux. Elle s’irrita, il faudra qu’elle en parle au maire pour voir s’il ne pouvait pas au moins boucher ces cavités. Elle se demandait pourquoi la Municipalité ne faisait rien, qu’attendait-elle, qu’une personne se torde la cheville ? Elle en était là de ses réflexions tandis qu’elle arrivait enfin chez elle.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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