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Auteur Sujet: L'Évasion de Benoit Toccacieli  (Lu 13978 fois)

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L'Évasion de Benoit Toccacieli
« le: jeu. 14 févr. 2019 à 17:38 »
L'Évasion de Benoit Toccacieli

Prologue et extraits fournis par l'auteur

Prologue


Jacques Lenoir est un homme qu'une majorité de gens qualifierait de « méchant ». Mais en bon méchant, il n'aime pas la majorité des gens, et ne prête pas la moindre attention à ce qu'on peut raconter sur lui.
 Si l'on trouvait une définition rationnelle du Bien et du Mal, Jacques Lenoir illustrerait parfaitement le second. Mais il n'aime pas les définitions : il trouve cela inutilement réducteur.
À vrai dire, il n'aime pas grand-chose. Il n'aime pas entendre le chant des oiseaux le matin au réveil. Il n'aime pas le lever du soleil non plus, ni l’odeur de la pluie ou le bruit des pas sur la neige. Il déteste tout autant les vidéos avec des chatons mignons que tout le monde diffuse sur la toile. Il ne supporte pas internet non plus.
Non, il n'aime vraiment rien. Et il y a une chose qu'il déteste par-dessus tout : les enfants. Il trouve que les enfants font du bruit, ils ne respectent aucune règle. Il estime que les enfants ont un physique disproportionné, ils sont laids. Il pense que les enfants causent plus de problèmes qu'ils n'apportent de solutions, ils ne servent à rien. Mais ce qu'il y a de pire avec les enfants, d'après lui, c'est qu'ils sont tous des adultes en devenir. Or, à ses yeux, les adultes ne valent guère mieux.
Alors il s'est fixé une mission : supprimer les enfants. Et avec eux, supprimer le bruit, la laideur, l'inutilité. Et surtout, supprimer les germes d'adultes.
La mission n'est pas aisée. La difficulté n'est pas d'en faire disparaître un. N'importe qui en est capable. La difficulté, c'est d'en faire disparaître plusieurs, sans se faire attraper, pour être en mesure de poursuivre la mission jusqu'au bout.
La mission est tellement difficile que même Jacques Lenoir a échoué. Il s'est fait repérer dès le quatrième enfant disparu.
Aujourd'hui, Jacques Lenoir est en lieu sûr : enfermé dans une des plus grandes prisons du monde, depuis plusieurs années. Cela lui a laissé le temps de réfléchir à une nouvelle stratégie. Surtout, cela lui a fait comprendre qu’aucune grande œuvre ne peut être accomplie en étant seul, et que les meilleures méthodes nécessitent de se faire aider. Heureusement, tant qu'il reste enfermé, cela n'a pas d'importance. Les enfants ne risquent rien.
Ce serait un drame s'il parvenait à s'échapper...



Sophie


— Alice !
Je n’en peux plus. Depuis ce matin, ça n’arrête pas. Je ne sais pas ce qui m’a pris de me lancer dans un grand nettoyage aujourd’hui. Oui, c'était devenu nécessaire. Surtout après l’humiliation du week-end dernier.
Les beaux-parents étaient venus dîner. Et la mère de Yann s’est permis de faire des réflexions sur la propreté de la maison. Sur la poussière accumulée au-dessus des étagères ; sur le manque d’ordre des placards de la cuisine ; sur une vieille tache sur le parquet ; sur l'odeur du frigo ; sur les traces de doigts qui couvrent les carreaux des fenêtres.
Le pire, c’est qu’elle a sorti toutes ces réflexions en me regardant droit dans les yeux. Avec un air désapprobateur. Méprisant, même.
Ce qui m'énerve, ce n'est pas qu'elle critique ma manière de tenir la maison. Elle peut penser ce qu'elle veut : chacun gère son foyer comme bon lui semble. On peut très bien ne pas être aussi maniaque qu'elle, sans que ça empêche de bien vivre. Chacun son mode de vie. Le mien n'est pas le sien, et je l'assume totalement.
Ce qui m'a le plus énervée, c’est quand elle a clairement insinué que j’étais une mauvaise mère pour Alice. Ce genre de critique, par contre, je ne tolère pas. Mais de quoi elle se mêle, celle-là !
Tout ça parce qu'Alice parle beaucoup. Qu’elle raconte à tout le monde ce qui lui passe par la tête. Qu'elle se montre un peu trop imaginative par moments. Et l’autre sale vieille qui me reproche de ne pas assez la cadrer ! Je me suis retenue de la foutre dehors, par respect pour Yann. Parce que c'est sa mère, et qu'il faut bien faire avec. Mais c’est la dernière fois que j’accepte de la recevoir chez nous. Que j'accepte qu'elle se permette de critiquer l’éducation de ma fille !
— Alice, viens ici tout de suite !
Bon, elle n’a peut-être pas complètement tort. Alice est aussi bavarde que bordélique. Elle passe plus de temps à raconter des histoires à dormir debout qu'à faire ses devoirs ou à ranger sa chambre. Et alors ? Qu’est-ce que ça peut lui faire, à cette sale harpie ?
Oui, pendant cette journée de rangement, j’ai eu l’impression que l’essentiel du bazar avait été mis par Alice. Mais c’est presque du bon bazar. Je ne dis pas ça parce que c’est ma fille. Je dis que voir des livres partout, ce n’est quand même pas si dramatique. Ça veut dire qu’elle lit. Qu’elle s’intéresse, qu’elle se cultive. Pas que je suis une mauvaise mère, qui manque d’autorité !
Et puis mince, Alice est une enfant du vingt-et-unième siècle, après tout ! On ne vit plus au Moyen-Âge ! Ce n’est pas parce que l’autre vioque a tâté du martinet dans sa jeunesse qu’il faut que je me comporte comme un tyran avec sa petite-fille, quand même ! Tout ça pour trois mots de travers et quelques bouquins mal rangés ?
Certes, trouver des livres d'enfants en vrac dans toutes les pièces, ça finit par devenir usant. Pourtant, notre maison ne manque pas de place. Pour un petit pavillon de proche banlieue, on vit presque dans le luxe. Un grand espace de vie au rez-de chaussée, avec cuisine, salle à manger et séjour. Deux chambres, un bureau et une salle de bains à l'étage. Un petit grenier en haut, une petite cave en bas. Comme sur les pages d’un catalogue. La propreté en moins.
— Alice Vallet, tu vas ramener tes fesses, oui ou mince ? Je ne le répéterai pas une troisième fois !
— C’est déjà la troisième fois que tu m’appelles !
Je n’avais même pas remarqué qu’elle était déjà arrivée. J’étais tellement occupée à rassembler son bazar. Tellement occupée dans mes pensées que je n’avais pas vu ma petite Alice dans l’encadrement de la porte.
— Tu aurais pu me dire que tu étais là, Alice. Ça m’aurait évité de crier.
— Pardon maman. Mais tu avais l’air occupée, je voulais pas te déranger.
À ma décharge, comment peut-on faire preuve d’autorité devant un petit être aussi mignon ?
Avec ses cheveux qu'elle essaie de coiffer en tresse, mais qui finissent par avoir l'air ébouriffés dès le milieu de chaque matinée. Elle a la même tignasse que son père, à l'époque où il en avait encore suffisamment pour lui donner un air d'aventurier. Ah, Yann et sa jeunesse fougueuse ! Quelque part, ça me fait du bien de retrouver ça chez notre fille. Ça me rappelle ces moments du début de notre couple. L’amour fou, insouciant. Mes doigts qui se perdaient dans ses cheveux quand on refaisait le monde après un câlin, au lit ou sous un ciel étoilé.
Avec son look fait de vêtements dépareillés portés sur ses éternelles chaussettes montantes rayées, qu'elle insiste pour assortir quand même malgré mes remarques sur le bon goût. Des fois, je me demande si elle ne trouve pas son inspiration en voyant la façon dont je m'habille les week-ends, quand je me contente d'attraper les premiers vêtements qui viennent. Elle ressemble à ce que j'étais quand j’avais vingt ans, que je me fichais de tout, surtout du regard que les autres portaient sur moi.
Avec ses grands yeux bleus tout timides, et sa façon de regarder les gens en baissant légèrement la tête. Les mêmes yeux que sa mère, mais un regard bien à elle. Comme si le sien avait gardé les étincelles que l'âge a éteint dans le mien. Un regard irrésistible. Le mélange parfait entre Yann et moi, au moment où nos regards se sont croisés pour la première fois.
Du haut de ses neuf ans et demi, elle a déjà compris comment manipuler les adultes. La vieille a peut-être raison, en fin de compte. Je manque certainement d’autorité.
— Alice, qu’est-ce que je t’ai déjà dit au sujet de tes livres ?
— De ne pas les laisser traîner partout.
— Et là, qu’est-ce que c’est ?
— Des livres. Par contre, s’il te plaît, tu peux les laisser ouverts si tu les ranges ?
— Et tu peux m’expliquer ce que font tous ces livres dans les toilettes, Alice ? Dans les toilettes !
— Bah j'avais plus de place dans ma chambre.
Sa chambre. Le seul endroit où je n’ai pas encore commencé à ranger. La dernière fois que je m’y étais risquée, ça s’était mal terminé.
L’été dernier, Alice était partie en colo pendant une semaine. J’avais voulu en profiter pour tout nettoyer dans sa chambre. Pour qu’elle la retrouve toute propre en revenant. Pour lui faire plaisir. La tâche n’était pas mince : il y avait des livres partout. Sur les étagères. Sur son bureau. Dans son lit. Par terre. Au milieu de son linge propre. Dans son panier de linge sale. Partout !
J’avais voulu faire les choses correctement. J’avais demandé à Yann de racheter une étagère. Comme il n’avait pas le temps de s’en occuper, je m’étais débrouillée pour la fixer moi-même. Juste au-dessus du lit d’Alice. Et j’avais tout rangé dessus. J’avais classé les bouquins par collection. Les J’aime Lire avec les J’aime Lire. Les Chair de Poule avec les Chair de Poule. Les Belles Histoires avec les Belles Histoires. Dans chaque collection, j’avais ordonné les bouquins par numéro. Ou par date de parution. Ou par ordre alphabétique, quand il n’y avait ni numéro ni date.
Et quand Alice était revenue de colo, elle avait piqué une crise. En rentrant dans sa chambre, elle avait poussé un long cri. Puis elle s'était enfermée. Sans faire un bruit. Pendant cinq jours.
Au début, Yann me disait de ne pas m’inquiéter. Qu’elle finirait par se calmer. Que ça allait lui passer. Qu’elle allait finir par sortir toute seule et s’excuser. Mais elle est restée enfermée. Pendant cinq jours.
Je l’entendais se lever la nuit. Pour boire, manger, aller aux toilettes. Avant que j’aie le temps de sortir du lit pour la coincer, elle s’était renfermée. Et elle a fait le coup toutes les nuits. Pendant cinq jours.
J’avais demandé à Yann de défoncer la porte. Il avait refusé d’user de violence. Ce n’était pas l’exemple qu’il voulait donner à sa fille. Il voulait qu’elle réalise par elle-même que ce qu’elle faisait était mal, mais que ce n’était que son problème à elle. Alors nous l’avions laissée faire. Pendant cinq jours.
Au bout de ces cinq jours, comme l’avait dit Yann, ça a fini par lui passer. On était à table, pour le dîner. Yann regardait la télé. Moi, j’avais à peine l’envie de manger. J'enrageais, intérieurement. J’avais quand même mis l’assiette d’Alice sur la table. Au cas où. Au cas où elle daigne sortir de sa crise et nous honorer de sa présence.
Et elle est arrivée. Comme une fleur. Elle s’est assise à sa place. Elle a commencé à manger. Puis elle m’a regardé, avec un grand sourire. Et au moment où j’allais ouvrir la bouche pour la réprimander, elle m’a remerciée. Elle m’a dit « Merci, maman, d’avoir rangé mes livres. Comme ça, ça m’a obligé à tous les relire, et y a plein de personnages que j’avais oubliés et que j’ai pu revoir. ». J’en suis restée bouche bée. Qu’est-ce qu’on peut répondre à ça ?
— Alice, il va falloir qu’on trouve une solution. Tu ne peux pas laisser traîner tes livres dans toute la maison. Surtout là, dans les toilettes. Alors soit tu les ranges quelque part dans ta chambre, soit on va être obligé d’en donner.
— D’accord maman. Je vais les mettre dans ma chambre.

Yann


Sophie m’avait demandé de prendre Alice avec moi, pour aller faire les courses. La gamine était en train de bouquiner, et ça se voyait qu’elle ne voulait pas sortir. En plus, comme on fête son dixième anniversaire ce week-end, elle doit penser que je vais acheter ses cadeaux. Mais telle que je la connais, je sais qu'elle préfèrerait que tout reste une surprise, et elle doit craindre qu’en venant aux courses avec moi, ça lui gâche tout.
J'ai essayé de ruser : je lui ai fait croire que tous ses cadeaux avaient déjà été achetés et emballés depuis longtemps, et qu’elle ne pourrait rien deviner en m'accompagnant. De toute façon, avec Alice, si on essaie d’aborder les choses de manière trop frontale, ça ne passe pas, ça la bloque complètement. C’est presque comme avec les adultes, au boulot ou ailleurs : il faut négocier si on veut arriver à ses fins. Comme ça, elle a accepté de me suivre.
Sauf que maintenant, il va falloir que je trouve un moyen de les acheter discrètement, ses cadeaux, alors qu’elle reste collée à moi.
— Bonjour !
Alice vient de se retourner pour saluer quelqu’un, je n’ai même pas eu le temps de voir de qui il s’agissait.
— À qui tu dis bonjour comme ça, ma chérie ?
— À la dame là-bas. C’est la dame qui nourrit tous les animaux du quartier. Tu sais, comme dans Nos amis les Bêtes.
— Mais tu la connais d’où ?
— Bah du livre.
— Quel livre ?
— Bah Nos amis les Bêtes. Tu écoutes rien à ce que je dis.
— Mais elle, elle te connaît ?
— Je sais pas.
C’est bizarre. Chaque fois qu’on sort avec Alice, j’ai l’impression qu’elle connaît plein de gens. Alors qu’en dehors de l’école, de la librairie du quartier et de ses cours de théâtre, elle ne voit quasiment jamais personne. Généralement, elle préfère rester à la maison pour bouquiner, plutôt que de nous accompagner en ville. Et pourtant, on dirait souvent qu'elle connaît plus de monde que sa mère et moi.
— Tu sais, Alice, quand on ne connaît pas les gens, il ne faut pas leur parler comme ça. Ça peut être dangereux, on ne sait pas sur qui on peut tomber.
— Oui, je sais, mais Papa, elle, c'est une gentille, ça risque rien. Et puis c’est pas dangereux de dire bonjour !
C’est pas dangereux de dire bonjour… Je m’apprêtais à lui répondre que c’était malpoli de parler aux gens dans la rue. Malpoli de dire bonjour. Comment on peut bien expliquer un truc comme ça à une gamine de son âge ?

D'ailleurs, maintenant que j'y réfléchis, je me rends compte qu’il y a des gens que je croise presque tous les jours, au travail, en ville, dans le voisinage, et à qui je ne dis jamais bonjour. C’est à peine si je les regarde. Remarque, eux non plus ne me regardent pas. Des fois, on s’échange un petit sourire. Un sourire gêné. Mais se dire bonjour, ou se parler ? Non, jamais.
Je ne sais même pas si ça se fait vraiment. Tous les gens que j’ai rencontrés et avec qui j'ai été amené à discuter, j’avais toujours un point commun avec eux, que je savais à l’avance. Le travail, les études, le sport, un ami commun. En fait, c’est comme si je n’avais jamais rencontré de personnes que je ne connaissais pas, ou que je n’avais jamais adressé la parole à quelqu’un sans un prétexte clair. Et Alice, là, du haut de ses dix ans, elle dit bonjour à des inconnus, dans un supermarché, avec un grand sourire, comme si c’était la chose la plus normale du monde. Je n’arrive même pas à savoir ce que je dois en penser.
Quand je pense que chez mes clients, une grande partie des problèmes vient du fait que les gens ne se parlent plus. On a inventé internet, le téléphone, les portables, et au final les gens communiquent encore moins qu'avant. En tous cas, ils ne s'écoutent plus, ils ne cherchent plus à se comprendre. Quand on s'adresse à quelqu'un, ce n'est jamais pour échanger, c'est uniquement pour exprimer son propre point de vue. Chacun reste campé sur ses positions, personne ne veut prendre en compte ce que veulent, pensent ou disent les autres. Je ne devrais pas m'en plaindre : pour un consultant comme moi, ça donne du travail. Mais quand même, c'est fou de voir à quel point on en est venus à se refermer à toute communication, à quel point on a cessé de s'intéresser aux autres, pour ne plus penser qu'à ses propres intérêts personnels.
— Eh, papa, regarde, c’est le monsieur qui élève des grenouilles pour qu’elles deviennent des princes charmants quand on les embrasse, celui de la Fabrique des Princes.
Elle me montrait un vieil homme en train de lire avec la plus grande attention les ingrédients d'un paquet de pâtes, comme s'il s'agissait d'un monument de la littérature.
— Mais non ma chérie, c’est juste un monsieur qui fait ses courses.
À vrai dire, en y regardant à deux fois, l’homme en question a quand même un air un peu louche. Des cheveux aussi rares que gras, un regard vitreux, une moustache qui aurait pu stocker assez de restes de son repas de la veille pour en faire un quatre heures, un cou tellement gonflé qu’il paraissait inexistant, comme si la tête se prolongeait directement dans les épaules, un gros manteau tâché et usé avec les poches déformées par tout le bazar qu’il avait dû y fourrer, un pantalon de survêtement troué, des chaussures beiges qui avaient dû être blanches au siècle dernier. Pour ma part, je lui aurais plutôt trouvé une allure de clochard ou de vieil alcoolique que d’éleveur de princes charmants, mais chacun son point de vue.
Et puis, on ne peut pas avoir un point de vue sur tout. S'il fallait se forger une opinion sur tous les gens qu'on croise, sur toutes les choses qu'on entend, sur tous les événements auxquels on assiste, on ne s'en sortirait pas ! Il vaut mieux concentrer son attention sur l'essentiel, sur ce qui compte vraiment, plutôt que de s'attarder sur tout, n'importe quoi et n'importe qui.
— Mais si, regarde ! Il a la même moustache et le même manteau !
— Comment tu sais que ton monsieur des grenouilles il a un manteau comme ça ? Tu ne l’as jamais vu. Et il ne porte peut-être pas toujours le même manteau.
— Bah je le sais, c’est tout. Et là je te jure que c’est lui. Je suis sûre que toutes les pâtes qu’il a acheté, c’est pour nourrir les grenouilles. Parce que ces grenouilles-là, il faut qu’elles mangent plein de pâtes avant de pouvoir se transformer.
À l'absurde, autant répondre par l'absurde.
— Et tu veux aller lui dire bonjour, à lui aussi ? Comme ça tu lui demanderas de te prêter une grenouille prince et tu pourras te marier avec.
— Non, pas la peine. Et puis, de toute façon, là, c’est l’hiver, elles sont pas encore assez mûres.
Bon, malgré la réponse décousue, je suis quand même rassuré de voir qu'elle ne va pas trop facilement parler à n'importe qui. Mais en même temps, je ne serais pas mécontent qu’elle trouve quelqu’un de moins louche à qui aller dire bonjour pendant quelques instants, pour que ça m’offre une occasion d’aller jeter un petit coup d’œil discret au rayon livres.
Cela dit, je suis toujours aussi impressionné par son imagination. C’est comme si elle associait chaque personne qu’elle voit à un personnage de bouquin. On dirait souvent qu’elle cherche à prolonger les histoires qu’elle lit dans la vraie vie, à transformer les héros de ses livres en personnes de la vie de tous les jours, pour qu’ils puissent continuer leur histoire.
Si seulement je pouvais aussi choisir l'histoire de mes clients. Faire en sorte qu'ils règlent eux-mêmes leurs problèmes, juste en se parlant et en se faisant confiance. Bon, d'accord, si c'était le cas, je n'aurais plus de boulot, mais quand même, ça serait le rêve !
— Papa, Papa, la dame, là-bas, tu crois qu’elle sort d’où ?
Alice me montrait une vieille dame, aux cheveux blancs décoiffés, vêtue d’une robe noire informe, et qui marchait nonchalamment devant le rayon frais avec un sac plastique bleu à la main. La seule chose que je savais de façon certaine à propos d'elle, c’est que je ne la connaissais pas.
— Elle sort du rayon poissonnerie, on dirait.
— Ah ouais ! Si ça se trouve, c’est une sirène qui est devenue humaine, et qui vient surveiller si ses anciens amis se sont pas fait attraper par des pêcheurs.
— Si ça se trouve, oui.
— Mais ça va, elle a l’air contente, je pense que ses amis vont bien.
Alice, pour fonctionner, elle a besoin de s'assurer que tous les gens qu'elle voit appartiennent à une histoire, de pouvoir les associer à un livre. Si elle ne parvient pas à faire cette association, ça la bloque.
Les jours où elle se sent un peu fatiguée, elle refuse encore plus fermement de nous accompagner en ville que quand elle va bien. Parfois, je me demande si ce n’est pas par peur que son imagination, à cause de la fatigue, n’arrive pas à produire ces associations. Si elle ne commencerait pas à paniquer en se disant qu’elle ne reconnaît personne.
D’ailleurs, si elle voyait mon chef, qu'est-ce qu'elle en penserait ? D'où il sort, qu'est-ce qu'il veut faire ? Remarque, il a toujours l'air tellement coincé qu'il ne doit pas y avoir grand-chose à imaginer sur sa vie privée. Je ne sais même pas s'il en a une, à vrai dire, en dehors du boulot.
— Papa, on peut s’arrêter au rayon livres ? Pour mon anniversaire !
— Alice, je t’ai dit qu’on avait déjà acheté tous tes cadeaux !
— Oui, mais bon, s’il y a des livres intéressants ici, je veux bien des cadeaux en plus ! Promis, je ne regarderai pas !
— On peut regarder vite fait, mais ça ne veut pas dire que je te prendrai quelque chose, hein !
Comme ça, au moins, je n’aurai plus à chercher de moyen pour l'acheter discrètement. L'avantage, c'est que quand Alice promet, elle tient ses promesses : si elle l'a promis, je sais qu’elle ne regardera pas ce que je choisis. Elle saura juste que c’est un livre. Mais bon, qu’est-ce qu’on aurait pu lui offrir d’autre ? Elle serait forcément déçue si on lui offrait autre chose, j’en mettrais ma main à couper.
Malgré tout, je sais qu'il y aura un incident diplomatique à la maison, mais tant pis. Parce qu'avant qu'on parte, Sophie m’a pris à part pour m'interdire à tout prix d’acheter de nouveaux livres. Elle m’a dit qu’il fallait absolument que je trouve d’autres idées de cadeau, mais sans me donner la moindre piste, parce qu'elle trouve qu’il y a déjà trop de bouquins à la maison. Mais qu’est-ce que je suis censé lui offrir, à ma fille, quand tout ce qu’elle réclame, c’est un nouveau livre ? On a bien essayé les jouets habituels, aussi bien des trucs pour fille que pour garçon, mais à chaque fois, ça a donné lieu à une grimace, et elle n’a jamais daigné y toucher.
— C’est bon, j’ai pris un livre. Je l’ai déjà à la maison, mais je vais le relire un peu ici, comme ça je suis occupée et tu peux choisir mon cadeau pendant ce temps !
Tant pis pour l’incident diplomatique, je prendrai un livre. Entre le bonheur de ma femme et celui de ma fille, je choisis le second. Quoique ce n'est pas non plus évident pour autant : avec tous les bouquins qu’elle a déjà, je n’ai pas la moindre idée de quoi lui offrir qui la surprenne un minimum.
Les bouquins pour enfants, elle a déjà fait le tour. Toutes les histoires se ressemblent, de toute façon. Je sais qu’elle prend plaisir à les lire et les relire, mais ça lui ferait quand même du bien de changer un peu.
Et puis, à dix ans, juste avant de rentrer au collège, il est peut-être temps qu’elle commence à lire des livres pour grands, non ? L'hypermarché n'est pas l'endroit où je trouverai le choix le plus intéressant, mais il devrait bien y avoir quelque chose qui fasse l'affaire.
Je m’arrête rapidement au niveau des romans policiers. Je n’en connais aucun, mais je sais qu’elle aime bien quand il y a une intrigue dans ses histoires, alors j’en choisis un au hasard. Discrètement. Rapidement.
— Allez, Alice, il n’y a rien de bien ici, et ta mère va nous attendre. Tu feras avec les cadeaux qu’on a déjà achetés.
Dans le petit sourire espiègle qu’elle m’adresse en guise de réponse, je sens qu’elle a deviné que j’avais quand même pris un livre. Tant pis. Je reste à peu près certain qu’elle n’a pas pu voir ce que j’avais pris, et qu’elle ne pourra pas deviner. C’est l’essentiel : je garde un effet de surprise pour ce week-end.
Et surtout, elle me laissera tranquille, et je pourrai finir de préparer la présentation que je dois faire mardi prochain. En espérant que ce ne soit pas Sophie qui vienne m’embêter parce que j’ai quand même pris un livre. Comme si un simple bouquin pouvait réellement causer un problème !

Aucune prison n’est complètement sûre. Il suffit de jeter un coup d’œil à l’Histoire ou à la littérature pour s’en convaincre.
Histoire et histoires.
Là où sévissent les pires criminels imaginables, les plus fourbes, les plus sournois, les plus rusés, les plus perfides, les plus… méchants. Là où l’on apprend que ces vils individus finissent toujours par trouver un moyen de s’évader et d’aller faire du mal à quelqu’un, quelque part.
Jacques Lenoir a bien conscience de ça. Il sait qu’il existe des sorties à son cachot. De nombreuses sorties. Oh, bien sûr, elles sont toutes bien sécurisées, bien gardées, bien fermées. Pour rendre possible une évasion, il faudrait compter sur un improbable concours de circonstances, sur une complexe succession d’événements impliquant de multiples contributeurs.
Et il se trouve qu’aujourd’hui, une première condition vient d’être remplie…


Alice


— Ah, Pompon, te voilà !
Papa et Maman me comprennent de moins en moins, on dirait. Je crois qu'ils sont fatigués. Maman est dans tous ses états depuis que mamie est partie. Mamie ne l'aime pas, ça se voit. Maman se sent obligée de l'aimer, pour Papa. Chaque fois que mamie dit ou fait quelque chose de méchant, Maman regarde toujours Papa, comme si elle voulait qu'il l'aide à répondre, qu'il réponde à sa place. Mais Papa ne voit pas.
Papa, il a l'air ailleurs. Avant, il était toujours content quand on allait se promener ensemble. On rigolait bien, on jouait, on se courait après. Maintenant, il n'a plus l'air de vouloir. Mais c'est pire que Maman, parce que lui, il ne se rend même pas compte que ça ne va plus.
— Pompon, toi, t'es génial, tu vas toujours bien !
Pompon, c'est mon chat. Il est un peu gros, mais c'est surtout parce qu'il a beaucoup de poils. Des longs poils tous gris très très doux, en tous cas quand il a fait sa toilette, sinon il a plein de saletés qui restent accrochées et forcément ça ne donne pas envie de le caresser.
Et Pompon, il va vraiment toujours bien. Même si des fois, on dirait qu'il est en train de dormir ou qu'il fait la tête. En fait, il fait juste semblant pour pas qu'on l'embête. C'est parce qu'il a besoin de se concentrer. Il est beaucoup plus intelligent que ce que Papa et Maman pourraient croire.
Mes parents, ils ne connaissent pas Pompon. Ce chat, c’est mon secret à moi, et il le sait, parce qu’il ne vient gratter à ma fenêtre que quand il voit que je suis toute seule dans ma chambre et que personne ne le remarquera. Papa et Maman disent souvent que les chats ne sont que des bons à rien. Mais pour Pompon, c'est pas vrai, moi je le sais. Ça se voit. Et puis, il me l'a dit lui-même. Lui, c'est pas un bon à rien, il est vraiment trop fort.
— Qui est-ce que tu as vu, aujourd'hui, Pompon ?
Pompon, il veut contrôler le monde. Il me dit de ne pas le répéter, parce que les humains ne le comprendraient pas, et que s'ils le savaient, ils se moqueraient de lui et feraient tout pour l'en empêcher. Mais moi, je le crois. Il me l'a dit lui-même, dès le premier jour où je l'ai rencontré dans le jardin pendant que je jouais à construire une cabane.
Pompon, il est tellement intelligent qu'il a compris qu'on ne pouvait pas contrôler le monde si facilement. Le monde, c'est grand, et il y a beaucoup de gens qui vivent dedans. Alors on ne peut pas décider de tout changer comme ça, d'un claquement de doigts. Surtout quand on est un chat, et qu'on n'a pas de pouce pour pouvoir claquer des doigts.
Son plan, à Pompon, c'est de rendre tous les gens gentils. Parce que les gens gentils, ils ne font pas de mal aux animaux. Ni aux autres gens. Et parce qu'avec des gentils, il y a toujours quelqu'un avec qui jouer, et quelqu'un qui donne à manger. Oui, parce que Pompon a beau être très intelligent, il a gardé des goûts simples, quand même.
Alors moi, j'ai décidé que j'allais l'aider.

Notre plan, à Pompon et moi, c'est d'y aller petit à petit. C'est d'utiliser les gens gentils pour rendre les méchants moins méchants. En commençant d'abord par les moins méchants, parce que c'est plus facile. Ensuite, comme ça fera plus de gentils pour nous aider, on pourra commencer à transformer les gens les plus méchants, et à les rendre gentils aussi.
J'ai eu l'idée grâce à Papa. Son métier, c’est d’aider les entreprises à être meilleures, c'est comme ça qu'il me l'a expliqué un jour, même si j'ai toujours pas vraiment compris ce que ça voulait dire. Et un jour, il m'a raconté comment il faisait son travail pour changer les gens dans les entreprises, et il m'a décrit qu'il faisait comme ça. D'abord les moins méchants, puis les très méchants. Et après, ceux qui sont ni méchants ni gentils finissent par suivre aussi.
Alors moi, je me suis dit que le monde, c'était comme les entreprises de Papa. Sauf que le monde, ça sert à quelque chose. Le monde, ça sert à rendre les gens heureux, alors que les entreprises, ça ne fait que les rendre tristes. Ça, c'est pas Papa qui me l'a dit. C'est moi qui l'ai deviné. Parce que quand il rentre du travail, il a toujours l'air triste.
Avant, il redevenait heureux quelques minutes après être rentré à la maison. Mais plus il travaille, plus il reste triste longtemps. Déjà qu'il passe de moins en moins de temps à la maison, moi je trouve que c'est dommage que ce peu de temps, il le passe à être triste.
C'est pour Papa que j'ai décidé d'aider Pompon à changer le monde. J'ai déjà essayé de l'expliquer à Papa, mais il n'a pas l'air de comprendre. Il comprendra quand on aura réussi, Pompon et moi. Quand on aura réussi, tout deviendra beaucoup plus heureux pour tout le monde, surtout pour Papa, Maman, Pompon et moi.
Pour la première étape de notre plan, à Pompon et à moi, il faut donc qu’on trouve tout plein de gens gentils. Et comme c'est de plus en plus difficile d'en trouver des vrais, dans le monde, alors on va les chercher dans les livres. Les livres, il y en a plein. En tous cas, c'est plein de gens qui peuvent devenir gentils. Il suffit de le vouloir.
Dans les livres, il y a toujours des gentils et des méchants. Les gentils, ils deviennent rarement vraiment méchants, même s'ils ne sont pas toujours parfaits. Je sais bien que c'est pas possible d'être complètement gentil ou complètement méchant, c'est Maman qui me l'a expliqué en me disant que les choses n'étaient jamais toutes blanches ou toutes noires.
Elle a raison : les nuages, par exemple, c'est tout blanc le jour, et la nuit ça devient tout noir. Et en plus, si on produit assez de vent, les nuages blancs se transforment en ciel bleu, et même la nuit noire, si on est assez patient, ça finit aussi par s'éclaircir.
Avec les méchants, c'est pareil qu’avec les nuages, tout peut arriver, et ils peuvent finir par devenir gentils aussi. Il suffit d’avoir de la patience, et quelque chose qui fasse le même effet que le vent pour les aider à se transformer. Avec ça, tout devient possible, même pour les plus méchants.
La preuve, c'est que les livres, ils racontent une histoire, avec une fin possible pour les méchants. Des fois, à la fin, les méchants, ils deviennent gentils. Mais des fois ce n’est pas le cas, et il suffit alors d'imaginer l'histoire autrement. Celui qui lit peut s'arranger pour que les méchants finissent par devenir gentils, en imaginant ce qu’il faut.
C'est ce que j'ai découvert.
Un jour, j'étais en train de lire un livre. Maman m'avait appelée pour aller faire les courses. Alors j'avais laissé mon livre ouvert sur le lit, en attendant qu'on rentre. Et en sortant dans la rue, j'ai croisé la gentille de mon livre. Je l'ai dit à Maman, que c'était elle, que j'en étais sûre. Mais elle ne m'a pas cru. Il n'y a que Pompon, qui comprend ces choses-là. Moi, j'étais sûre que c'était elle. Qu'elle avait pu s'échapper du livre que j'avais laissé ouvert. Et comme je n'avais pas encore lu la fin de l'histoire, elle était libre de vivre la fin comme elle voulait.
J'ai mis du temps à comprendre que ça ne se passait pas vraiment comme ça. En fait, quand on libère les personnages, ils ne sont pas complètement libres de faire ce qu'ils veulent : ils sont libres de faire ce que je veux. Parce que c'est moi qui les ai imaginés, et que je peux imaginer la fin de l'histoire comme je veux.
J'ai testé avec tous les personnages que j'ai libérés et que j'ai rencontrés en vrai. Et ça marche ! Même Pompon me l'a confirmé ! Parce que Pompon, quand il sort se promener, il peut aller voir tous les personnages de mes histoires, et vérifier qu'ils font bien ce que j'ai imaginé. Et à chaque fois qu'il me raconte ce qu'il a vu, ça correspond à ce que je voulais.
Quand on a compris ça, avec Pompon, on a compris qu'on pouvait vraiment changer le monde. Pour qu'après, Pompon puisse le contrôler avec ses amis chats.
Pour changer le monde, il suffit de libérer tous les gentils qu'on rencontre dans les livres. Et puis tous les méchants. Et si on y croit assez fort, si on continue à imaginer leur histoire une fois qu'ils sont libres, il faut faire en sorte qu'ils deviennent tous gentils. Ils n'y arrivent pas toujours tous seuls. Il faut les aider. Il faut imaginer très fort. Il faut les guider, s'assurer qu'ils font bien ce qu'il faut. Mais sans leur montrer. Parce que s'ils savent que quelqu'un imagine leur vie à leur place, alors ils commencent à se poser trop de questions, et ils peuvent devenir tristes.
À mon avis, c'est ça qui s'est passé avec Papa et Maman. Ils ont compris que quelqu'un voulait guider leurs vies à leur place. C'est pour ça qu'ils sont tristes. Celui qui les a imaginés n'a pas été assez discret. Ça partait d'une bonne intention, parce que Papa et Maman c'est quand même les meilleurs parents du monde avec moi. Mais à cause de ça, ils se posent trop de questions, ça se voit. Et ils ont oublié qu'ils étaient libres de faire leurs vies comme ils voulaient, et qu’ils pouvaient aussi être heureux.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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