30/11/23 - 14:21 pm


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Auteur Sujet: La chambre rose (aménagée dans la cave) de Magali Chacornac-Rault  (Lu 73792 fois)

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La chambre rose (aménagée dans la cave) de Magali Chacornac-Rault



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Prologue


Elle jouait sur le chemin devant la maison, elle ne devait pas être âgée de plus de six ans. Elle était heureuse et souriait à la vie. Elle se sentait grande et invincible. Elle avait appris à lire et à écrire, et cela lui avait paru facile et, maintenant, elle savait se mouvoir sur des patins à roulettes. Elle n’était pas encore très stable et n’arrivait pas à tourner, mais elle savait au fond d’elle que ce n’était qu’une question de temps et d’entraînement. Son petit frère la regardait avec des yeux ébahis et elle bombait encore plus le torse à chaque fois qu’elle passait devant lui. Il n’était encore qu’un bébé même s’il savait déjà bien parler.
Cela faisait presque une heure qu’elle effectuait des allers et retours devant le portail. Maman lui avait de-mandé de ne pas s’éloigner, pouvant ainsi la surveiller depuis les fenêtres du salon.
Quand elle finit sur les fesses, épuisée, son frère applaudit de joie. Elle le chassa en lui criant dessus, vexée. Elle se remit debout et recommença ses va-et-vient, cependant, sans le regard fraternel rempli de fierté, ce n’était plus pareil. Elle regretta sa mauvaise humeur, mais persista jusqu’à avoir mal aux pieds. Résignée, elle s’assit sur le trottoir, ce n’était pas aujourd’hui qu’elle arriverait à tourner à toute allure, elle avait progressé mais pas suffisamment à son goût.
Elle défaisait ses patins tristement lorsqu’un chiot se rua vers elle. Il lui sauta dessus et commença à lui lécher le visage. Elle riait en essayant de l’éloigner et le jeune chien remuait la queue sous ses caresses. Un homme de l’âge de son père apparut, il était grand et souriait :
— Te voilà enfin, Dolly ! Il faut vraiment que tu perdes cette habitude de t’échapper tout le temps ! Ta maman s’inquiète…
Il laissa le chiot jouer encore un peu avec elle, puis demanda :
— Il a l’air de t’apprécier, tu veux bien m’aider à le ramener jusqu’à ma voiture ? Sa maman l’y attend.
Elle hésita, sa mère lui avait bien précisé de rester devant la maison. Elle se retourna, se concentra un instant puis accepta. À cette heure-ci, sa maman était à la cuisine pour préparer le repas et ne pouvait la voir, elle ne saurait donc jamais que sa fille avait désobéi. Elle finit de mettre ses chaussures en précisant :
— Il faut que je me dépêche car Maman va bientôt venir me chercher.
L’homme la rassura d’un hochement de tête et d’un sourire. Elle se leva, le petit chien dans les bras, et le suivit. Il faisait de grandes enjambées, aussi, elle dut trottiner à ses côtés pour rester à sa hauteur. Ils arrivèrent enfin devant une petite fourgonnette bleue. L’homme ouvrit l’arrière puis lui demanda de monter déposer le chiot et de rassurer la mère qui dormait paisiblement. Elle s’exécuta, joyeuse de rendre le jeune animal à sa génitrice.
Lorsque la porte arrière se referma sur elle, elle ne comprit pas. Il faisait très sombre et, au lieu de poser le chien, elle le serra plus fort. La peur la submergea quand le moteur démarra et que la voiture se mit en route. Elle resta d’abord muette, puis frappa contre la paroi qui la séparait du conducteur en criant :
— Je suis toujours dans la voiture, avec le chien, ramenez-moi ! Arrêtez-vous ! Laissez-moi sortir !
Elle finit par arrêter de crier, soit l’homme ne l’en-tendait pas, soit il ne voulait pas la ramener chez elle. Des larmes coulèrent alors et des sanglots la se-couèrent. Elle se blottit sur le sol de l’utilitaire tout contre les chiens.
Le trajet dura si longtemps qu’elle finit par s’endormir, épuisée d’avoir trop pleuré.

Elle se réveilla dans une chambre, elle était petite et joliment décorée avec de la dentelle et un lit à balda¬quin comme pour une princesse. Le chiot dormait à ses côtés et la chienne sur le tapis au pied du lit.
Le monsieur de la veille apparut peu de temps après avec un plateau rempli de friandises pour le petit déjeuner. Même si elle était un peu inquiète, elle se régala. La présence de cet homme la rassurait, on lui avait toujours dit que les adultes étaient là pour veiller sur les enfants. L’homme répondit gentiment à toutes ses questions sauf lorsqu’elle demanda quand elle rentrerait chez elle.
Les jours passaient et des rituels s’étaient mis en place. L’homme lui faisait l’école à la maison et elle finit par l’appeler Maître. C’était étrange de faire classe sans camarades et sans récréations, mais elle progressait vite. Ne pas avoir l’autorisation de sortir la chagrinait, elle ne pouvait pas s’entraîner aux patins à roulettes et elle avait peur de devoir reprendre son apprentissage à zéro.
Bien qu’elle pleurait souvent le soir, elle n’avait pas trop peur, elle pensait que cet éloignement était une punition pour ne pas avoir obéi à sa maman qui lui avait fait confiance comme à une grande fille. Elle l’avait trahie en quittant le devant de la maison avec le Maître.
Le temps lui paraissait long, comme la fois où Papa l’avait oubliée au coin. Il bricolait dans le garage et elle attrapait tous les outils en demandant à quoi ils servaient, papa répondait patiemment en lui recommandant de ne rien toucher, car cela pouvait être dangereux, mais elle continuait à tout tripoter, alors Papa l’avait isolée dans le couloir et avait repris son activité. Maman l’avait trouvée au coin en rentrant des courses, Papa avait oublié qu’il l’avait punie et il avait passé la soirée à se faire pardonner.
L’homme qui la gardait était gentil, doux et intelligent. Il lui apprenait une foule de choses tout le temps. Elle n’avait pas peur de lui. Il la faisait rire aux larmes avec des blagues. Elle le considérait comme un ami.
Pourtant, une nuit, il la rejoignit dans sa chambre, il poussa le chiot et prit la place dans le lit, il lui releva sa chemise et caressa son corps de petite fille, il l’atti¬ra contre lui. Il était nu. Il lui fit ensuite des choses qu’elle ne comprit pas, elle eut très mal et se sentit sale. Quand il quitta le lit, elle pleurait.
Elle sut alors avec certitude que ce n’était pas une punition, qu’elle ne reverrait jamais ses parents ni son petit frère qui lui manquait tant, qu’elle ne serait jamais astronaute et qu’elle ne ferait plus de patins à roulettes devant le portail de sa maison.
Après ça, elle ne fut plus jamais la même petite fille, elle était constamment triste et souvent en colère, en colère contre le Maître et contre elle-même. Elle avait participé à ce gâchis en faisant confiance à un inconnu.
L’homme venait régulièrement dans sa chambre, elle pleurait beaucoup mais n’osait pas se défendre. Peu à peu, elle apprit à lui laisser son corps pendant que son esprit vagabondait loin de cette chambre. Au cours des mois, le souvenir de ses rêves et de ses pa¬rents s’estompa, ils lui manquaient de moins en moins, elle se résigna à cette vie étrange, marquée aussi bien par la tendresse et la joie que par la peur.

*

Sa véritable famille, son enlèvement, la peur, la douleur, la trahison, tout cela, son cerveau l’avait oublié depuis bien longtemps. Il n’en restait plus aucun souvenir. Elle ne pouvait pas plus se remémorer le moment où la complicité brisée s’était reconstruite, ou tout du moins, à quel moment un véritable respect naquit pour cet homme qui l’instruisait et la rassurait lorsqu’elle en ressentait le besoin. Elle avait aussi oublié en quelle occasion elle finit par l’appeler Papa au lieu de Maître…



Chapitre 1


Anaëlle venait d’accoucher d’une magnifique petite fille. C’était son deuxième enfant, deux ans auparavant, elle avait déjà mis au monde un vigoureux petit garçon qui faisait sa joie et celle de son compagnon. Alors que son bébé dormait, Dorian annonçait la naissance à ses parents par téléphone. Heureux que tout se soit parfaitement déroulé, ils prévoyaient de venir dès le lendemain pour faire connaissance avec leur petite-fille et, surtout, pour que la fratrie soit réunie car ils s’occupaient de garder le grand frère.
Lorsque son conjoint raccrocha, elle se saisit de son téléphone pour prévenir sa mère. Après lui avoir an-noncé la nouvelle, le sourire de la jeune femme disparut. Pendant qu’elle donnait la vie, son grand-père rendait son dernier souffle.
Il était mort sans signe avant-coureur. Sa santé n’était, certes, plus vraiment bonne depuis son malaise cardiaque, datant de plus de vingt ans, mais rien ne laissait penser qu’il puisse s’éteindre ainsi du jour au lendemain. Elle l’avait toujours connu avec des difficultés pour se déplacer et une incapacité à prononcer plus que quelques mots, cependant, ses yeux demeuraient très expressifs et elle y lisait souvent des sentiments qui la mettaient mal à l’aise.
Elle ne savait rien de lui et de sa vie, il n’en avait pas témoigné et il n’y avait aucune photo chez lui. Elle ne connaissait pas le visage de sa grand-mère, décédée alors que sa mère n’était encore qu’un bébé. Elle ne s’était jamais posé de questions sur ses ancêtres jusqu’à la naissance de son fils, elle aurait aimé lui raconter des anecdotes, comme le faisaient les parents de Dorian, ou simplement savoir de qui il pouvait bien tenir ses yeux bleus si clairs alors que son père était châtain aux yeux marron et elle, rousse aux yeux d’ambre.
Dorian la serra dans ses bras pour la réconforter. Il savait que sa femme pouvait tout endurer, son enfance n’avait pas été facile. Elle avait perdu son père très jeune et sa mère l’avait mise en pension dès le collège dans un établissement ressemblant plus à un orphelinat qu’à un véritable internat. Elle s’y était endurcie et ne faisait pas facilement confiance aux autres. Il était tombé sous son charme dès qu’il l’avait vue, mais il lui fallut du temps pour gagner son respect. Le jour où elle avait accepté de sortir avec lui, il s’était promis de la rendre heureuse et de la protéger. Peu à peu, elle avait baissé ses défenses et il avait découvert ses blessures et ses peurs. Fonder une vraie famille était son plus grand désir et être une mauvaise mère, sa plus grande crainte. Il l’accompagnait de son mieux dans cet exercice délicat qui était de devenir parents et ils s’en sortaient plutôt bien à son avis. Leur fils était un enfant épanoui, plein de vie, éveillé et heureux.
Bien que soucieuse, Anaëlle retrouvait le sourire à chaque fois que ses yeux se posaient sur sa fille et elle était contente que son mari passe cette première nuit avec elle pour l’épauler.
Malgré un sommeil agité, entrecoupé par les pleurs du nourrisson et une montée de lait douloureuse, elle était rayonnante et impatiente de retrouver Nathan, son petit garçon. Comme convenu, ses beaux-parents arrivèrent vers 16 heures, ils ne restèrent que le temps de s’extasier devant la belle Léa et s’éclipsèrent pour laisser la petite famille seule. Nathan découvrit sa sœur avec curiosité mais sans plus, puis il quitta la chambre d’hôpital une heure plus tard, accompagné de son papa.
Une fois seule, Anaëlle se perdit dans la contemplation de son bébé. Comme pour son frère à la naissance, sa peau était trop rose et fripée, son crâne en pain de sucre lui donnait une étrange physionomie, pourtant, c’était la plus jolie petite fille du monde. Elle se sentait aussi soulagée, Léa n’avait pas hérité de ses cheveux couleur de feu. Elle éviterait ainsi les moqueries de ses camarades et le sobriquet de « sorcière » qui avait accompagné toute son adolescence.
Elle choisit dans son téléphone une photo de ses enfants faisant connaissance et l’envoya à sa mère. Elles n’étaient pas proches, d’ailleurs, elle l’appelait Sylvie et non Maman.
Sylvie n’avait jamais été là pour les moments importants de la vie de sa fille, elle n’avait pas su la protéger ni lui montrer qu’elle l’aimait. Elle n’était pas une meilleure grand-mère. Elle n’était pas venue à la maternité pour la naissance de Nathan, ne pouvant soi-disant pas laisser son père seul. Le vieil homme avait toujours été l’excuse pour ne jamais quitter la maison, elle ne sortait même pas pour faire ses courses qu’elle se fai¬sait livrer. Elle n’avait jamais accompagné Anaëlle à l’école ni où que ce soit.
Sylvie n’avait rien connu d’autre que les quatre murs de sa maison d’enfance et, même si Anaëlle espérait que la mort de son grand-père change les choses, elle n’y croyait pas un seul instant. C’est elle qui devrait faire la route pour présenter Léa à sa grand-mère, avec toutes les contraintes que cela engendrait. Une fois le MMS envoyé, elle posa son téléphone sur la tablette, elle n’attendait aucun message en retour, sa mère n’était pas du genre expansive ni à prendre la peine de faire des compliments. Elle soupira puis es¬saya de dormir un peu avant la prochaine tétée.

Deux jours plus tard, elle sortit de la maternité, impatiente de retrouver sa maison et ses habitudes, de re-joindre son mari et son fils. Elle rêvait de voir sa fa¬mille unie après avoir été bousculée par l’arrivée d’un petit être. Elle voulait aider chacun à trouver sa place, à se sentir bien et voir naître l’alchimie entre ses enfants.
Aussitôt rentrée, Anaëlle organisa le voyage pour assister aux funérailles de son grand-père, mais Sylvie lui annonça nonchalamment que tout était déjà réglé, la mise en terre avait eu lieu le matin même. La jeune ma-man était consternée, sa mère ne ferait donc jamais rien comme tout le monde. Elle se fichait des autres et de leurs sentiments. Elle n’en faisait qu’à sa tête, persuadée de prendre les bonnes décisions.
Anaëlle se consacra à sa famille, leur faisant la pro-messe de toujours être à leur écoute. Les premiers jours furent doux. Elle s’occupait des petits et Dorian gérait le quotidien, mais lorsqu’il dût retourner travailler, les journées devinrent longues et épuisantes pour la jeune maman et les nuits trop courtes et trop hachées pour être reposantes. L’escapade sur la presqu’île de Noirmoutier pour présenter Léa à sa grand-mère, et se recueillir sur la tombe du vieil homme qui avait partagé sa vie, fut reportée plusieurs fois.
La mort de son grand-père et les funérailles ratées avaient replongé Anaëlle dans son enfance. La blessure du décès brutal de son père s’était à nouveau ouverte, aussi douloureuse qu’à l’époque. Il était le seul à la comprendre, une complicité les unissait et elle aurait aimé qu’il connaisse ses petits-enfants, qu’il les fasse rire comme il la faisait rire aux éclats. Il s’absentait souvent pour son travail et, à chaque fois, les retrouvailles étaient magiques. Pour lui, non plus, elle n’avait pas assisté à l’enterrement. D’après sa mère, elle était trop jeune, elle venait de fêter ses 10 ans et nul ne s’était inquiété de ce qu’elle souhaitait. À son décès, le père d’Anaëlle n’avait plus aucune famille, seule Sylvie devait être présente, probablement une des rares fois où elle avait quitté les murs protecteurs de sa de¬meure. À l’époque, Anaëlle n’avait personne à qui se confier, aucune amie, aucun parent, elle se sentait abandonnée et vide.
Durant plusieurs années, elle avait eu la sensation d’avancer dans un brouillard opaque. Elle réalisait les gestes du quotidien comme un automate, les jours défi-laient, tous semblables, le temps glissait et elle n’en gardait rien. Aucun souvenir de ces années ne s’était imprimé dans sa mémoire. Trop vite, le visage de son père devint flou, l’absence de photos ne faisait qu’accélérer le processus inévitable de l’oubli. Toutefois, elle parlait de lui à Nathan, elle lui racontait certaines anecdotes. Elle se rendait bien compte qu’elle rabâchait, elle en avait si peu à partager. Son père ne lui avait jamais autant manqué depuis bien longtemps. Les hormones, la fatigue, la mort et la vie entremêlées, tout cela mélangé devait en être la cause. Elle essayait de tenir bon, pourtant, elle avait l’impression d’être à nouveau une petite fille perdue et fragile. Elle avait la sensation de devoir refaire sa carapace, de devoir re¬construire les murailles qui la protégeaient depuis tout ce temps et elle ne savait pas si elle en aurait encore la force.
Heureusement, les vacances de printemps arrivèrent enfin et Dorian, instituteur, put la soulager. Prendre du repos lui fit beaucoup de bien et ils décidèrent de partir quelques jours chez Sylvie. Anaëlle ne considérait pas cette maison familiale comme chez elle, elle y avait, au bout du compte, peu vécu. Le seul lieu qu’elle appelait « chez elle » était et serait toujours celui où sa petite fa-mille était réunie, heureuse et en sécurité, peu importait la ville ou le bâtiment et son histoire. Adolescente puis étudiante, elle passait de dortoir en dortoir, tous semblables quel que soit l’établissement qui l’accueillait. Son premier foyer fut les bras de Dorian.
Lorsqu’ils accédèrent à la presqu’île de Noirmoutier par le passage historique du Gois, ils longèrent la côte Est et s’arrêtèrent devant une maison basse et typique du quartier des Sableaux. Le blanc de la façade était devenu gris et les volets bleus délavés par le temps lui donnaient un air triste en comparaison de ses voisines aux peintures fraîches et pimpantes pour attirer les touristes. Une haute haie protégeait le jardin à l’arrière de la maisonnette et cachait son abandon aux passants curieux. Anaëlle ouvrit le petit portillon de bois bleu, branlant, remonta la courte allée et sonna à la porte. Sylvie vint ouvrir et les accueillit sans grand enthousiasme. Elle embrassa sa fille et son petit-fils, serra de façon protocolaire la main de Dorian et pinça la joue de la nouvelle venue sans plus d’effusion. Anaëlle, qui connaissait bien sa mère, ne s’en offusqua pas.
Après avoir investi les lieux, Nathan demanda à aller voir la mer, aussi, toute la famille sortit se promener. Sylvie prétexta le souper à préparer et ne les accompagna pas. Finalement, cela arrangeait bien les jeunes parents qui, en moins d’une heure, avaient déjà épuisé les différents sujets de conversation. Le temps ensoleillé et doux rendait le moment particulièrement agréable, les couleurs et les senteurs, mélange de forêt de pins maritimes et d’océan, formaient un contraste saisissant de beauté, unique, presque magique. Les touristes, encore peu nombreux, ne défiguraient pas le littoral et les petites allées n’étaient pas encombrées de voitures. Cependant, l’île n’avait pas le charme de l’hiver où seuls quelques résidents se partageaient le territoire et où les plages désertes étaient balayées par les vents.
Le repas fut succulent, composé d’un beau rôti de bœuf et de bonnottes, ces pommes de terre au goût salé, cultivées sur l’île. Ils couchèrent les enfants tôt et Anaëlle put enfin discuter avec sa mère :
— Pourquoi ne pas avoir attendu un peu pour les obsèques de Grand-père ? J’aurais aimé y assister.
Sylvie haussa les épaules et observa :
— Tu avais autre chose de bien plus intéressant à gérer et puis j’allais pas faire attendre les pompes funèbres pour une personne… C’était très bien comme ça !
— De toute façon, quand tu as décidé quelque chose…
Anaëlle laissa sa phrase en suspens, ce n’était pas la peine de s’énerver, ça ne changerait rien.
Un silence pesant s’installa, Dorian prit la main de sa compagne dans la sienne pour lui montrer son soutien. Le regard perdu à la fenêtre, la jeune maman remarqua :
— L’herbe est tondue et tu as retourné un carré de terre, c’est bien que tu te mettes à jardiner un peu, ce terrain en friche était si désolant.
— Hum… je ne sais pas encore si je vais pour¬suivre, c’est fatiguant à mon âge…
— Tu n’as que 46 ans, pas 75 ! s’exclama Anaëlle stupéfaite.
Puis elle renchérit :
— J’espère que tu vas enfin vivre un peu, sortir de cette maison, te promener sur la plage, rencontrer des gens, te faire des amies… Je sais que Grand-père n’était pas facile à vivre, mais maintenant tu es libre !
Dubitative, Sylvie maugréa :
— Je ne sais pas trop, j’aime bien ma tranquillité, les gens m’énervent. Je préfère rester ici et lire au calme.
— Tu pourras au moins aller te promener sur la plage en soirée, ou en hiver, il n’y a personne et c’est à moins de dix minutes de la maison, insista Anaëlle.
Pour toute réponse, sa mère bâilla à s’en décrocher la mâchoire et chacun regagna sa chambre.
Toute la famille passa les jours suivants à profiter de l’air du large sans parvenir à convaincre Sylvie de les accompagner. Ils occupèrent leurs journées à se balader sur la plage, au milieu des salins ou dans les pinèdes, et évitèrent au maximum le centre-ville où s’entassaient les touristes et les boutiques qui leur étaient dédiées. Ils ramassèrent coques, palourdes et bigorneaux en telle quantité que Sylvie cuisina leur récolte. Ils allèrent observer le ballet des bateaux lors du retour de pêche et rentrèrent les bras chargés de bons poissons frais que Dorian avait choisis avec soin et prit la peine d’en marchander le prix.
Anaëlle aurait aimé faire une petite halte au cimetière, chercher la tombe de son père et celle de son grand-père, mais les vacances étaient si joyeuses qu’elle ne voulut pas les assombrir avec le spectre de la mort. Elle ne s’était jamais recueillie sur le tombeau de son père et elle savait d’expérience qu’elle n’avait pas besoin de se poster devant une sépulture de marbre pour lui rendre hommage.
Durant ce séjour, elle réapprit à aimer cette île, mais à la façon des touristes, en ne faisant qu’y passer. Pour les résidents, cette île était baignée de solitude. L’hiver, seules quelques personnes éparses occupaient les petites maisons, elles vivaient isolées au bout du monde, et l’été, elles étaient noyées dans le flot de touristes, anonymes parmi d’autres anonymes.
Elle n’avait jamais eu d’ami sur l’île, aucun enfant de son âge n’habitait les alentours. Pour rejoindre l’école, un bus dessinait un trajet complexe afin de récupérer les gamins disséminés dans les différents quartiers de Noirmoutier. Elle avait bien noué quelques amitiés d’été, ces amitiés qui rapprochaient deux personnes qui avaient en commun la solitude et le déracinement. Il était toujours plus facile de vivre ces moments à deux, cela les rendait normaux et évitait la peur qu’engendre la perte de repères. Ces amitiés précaires, sans passion commune, ne duraient jamais plus d’un mois, laissant à peine une trace dans la mémoire, telle une empreinte sur le sable qui s’efface avec les vagues.


Chapitre 2


La petite Léa grandissant, les nuits et les journées furent plus faciles à gérer pour Anaëlle qui recommença à avoir une vie sociale. Elle était heureuse de ne pas avoir repris le travail immédiatement, de s’être octroyée ce congé parental. Elle ne reprendrait son activité qu’en septembre. Nathan entrerait alors à l’école maternelle et Léa à la crèche.
Elle avait invité Lise, sa meilleure amie depuis le lycée, à passer l’après-midi chez elle. Elles étaient unies par une complicité d’enfants solitaires, délaissées par leurs parents et souffre-douleur de leurs camarades. Elles avaient vécu le même enfer au collège, s’étaient rencontrées en seconde et s’étaient unies pour le meilleur comme pour le pire durant ces années au lycée. Elles se connaissaient sur le bout des doigts, elles étaient sœurs, pas des sœurs de sang mais de cœur et de galères, ce qui leur semblait un lien bien plus fort.
Au lycée, Lise arborait un style gothique très poussé, parfois effrayant, c’était sa manière de se protéger. Avec la maturité, son style s’était assagi, il persistait cependant cette petite touche sombre qui lui allait si bien. Sa chair portait également cette couleur noire par la multiplication de tatouages au graphisme morbide. À 17 ans, elles étaient toutes les deux entrées pour la première fois chez un tatoueur et en étaient sorties avec une œuvre d’art sur la peau. Anaëlle avait opté pour un papillon positionné sur l’épaule et Lise, pour sa première tête de mort.
Elles avaient brillamment réussi leur Bac et étaient parties ensemble à la fac. Elles n’avaient pas pris la même spécialité et, pour atténuer cette séparation, elles occupaient des chambres voisines dans la Cité Universitaire et s’y retrouvaient avec plaisir tous les soirs.
Anaëlle fit la connaissance de Dorian sur les bancs de la fac et, après l’avoir rencontré, Lise l’incita à lui donner sa chance. La timide rouquine avait bien trop peur de s’ouvrir, elle était effrayée à l’idée d’être rejetée ou déçue par ce garçon qui faisait battre son cœur.
Lise n’avait pas une seule fois pensé à elle et à ce qui changerait inévitablement si son amie se mettait en couple, le bonheur d’Anaëlle était la seule chose qui lui importait.
Dorian avait toujours accepté Lise avec plaisir car, grâce à sa présence réconfortante, Anaëlle se livrait plus facilement. Cependant, peu à peu, ils eurent besoin d’intimité pour construire leur relation et leur couple. Lise se mit en retrait d’elle-même. Dorian lui en fut re-connaissant et Anaëlle se doutait à quel point cela avait dû être difficile.
Lorsque les deux tourtereaux emménagèrent en-semble, ils l’invitèrent autant que possible et elle fut naturellement désignée comme la marraine civile de leur fils, puis de leur fille.
Cela faisait presque un mois qu’Anaëlle n’avait pas vu Lise et, depuis la naissance de Léa, elle n’était passée qu’en coup de vent pour ne pas déranger, aussi, elle l’attendait avec impatience. Elle avait acheté ses friandises préférées et préparé un café bien corsé.
Lorsque Lise sonna, c’est Nathan qui se précipita pour ouvrir, elle le prit dans ses bras et le fit décoller pour faire l’avion. Le garçon riait de plaisir. Anaëlle apparut enfin sur le pas de la porte de sa petite maison située dans la banlieue de Nantes, sa fille dans les bras. Il faisait beau, aussi, elles restèrent un peu dans le jardin où Nathan pouvait se dépenser en jouant avec Lise qui lui accordait toute son attention, ce qu’Anaëlle n’avait plus beaucoup l’occasion de faire depuis l’arri¬vée de la petite. Léa devint rapidement grognon, il était l’heure de la sieste. Anaëlle la coucha et dut batailler avec son fils qui ne voulait pas quitter Lise. Elle lui promit qu’elle serait encore là à son réveil, ce qui convainquit le petit garçon d’obéir. Heureuses d’être enfin seules, les deux jeunes femmes s’installèrent au salon pour discuter joyeusement.
Anaëlle partagea ses nouvelles interrogations sur ses origines, le fait qu’elle ne savait rien de ses ancêtres, que ce soit du côté de son père ou de sa mère, et de sa tristesse de ne pouvoir transmettre ces informations à ses enfants. Lise était bien placée pour comprendre la jeune maman, elle qui était orpheline, née sous X. Re¬chercher ses parents l’avait toujours titillée, mais elle avait trop peur qu’ils la rejettent une seconde fois pour passer le pas.
Ces retrouvailles étaient agréables, le temps fila à discuter de tout et de rien. Les enfants les rejoignirent trop vite et, lorsque Lise s’en alla, elle promit de repas¬ser avant la fin de la semaine.

*

Lise revint comme prévu. Elle arriva excitée et pressée. Elle ne prit pas le temps de jouer avec son filleul, fila jusqu’au salon et sortit de son sac deux boîtes :
— Qu’est que c’est ? interrogea Anaëlle, voyant les yeux de son amie pétiller.
— La réponse à toutes nos questions… Un test génétique pour retrouver des membres de notre famille !
— Tu crois vraiment que ça va nous aider ? Je me demande bien quel membre de ma famille je pourrais retrouver…
— Tu l’as dit toi-même la dernière fois, tu ne connais rien de tes origines, tu pourrais retrouver une grand-tante, un cousin éloigné ou même un demi-frère ! Qui sait ? Ton père était souvent absent !
Anaëlle fit une moue dubitative, mais Lise continuait sur sa lancée :
— Je n’ai jamais osé passer le cap seule, mais avec toi… Ensemble, on est invulnérables et je me dis que si mes parents sont dans cette base de données, c’est qu’ils espèrent peut-être me retrouver.
Anaëlle avait longtemps essayé de persuader son amie de faire des recherches sur ses géniteurs sans y parvenir, et la voir prête à tenter quelque chose la rem-plissait de joie. Elle attrapa une boîte et demanda :
— Alors, qu’est-ce qu’on attend ? Comment ça fonctionne ?
— On devrait coucher les enfants d’abord, tu ne vas rien arriver à faire correctement avec le bébé dans les bras.
Une demi-heure plus tard, elles étaient enfin tranquilles. Installées au salon, elles lisaient attentivement le mode d’emploi.
Elles se frottèrent l’intérieur de la joue avec l’espèce de coton-tige fourni, comme indiqué, puis remirent le capuchon protecteur dessus et glissèrent enfin le tout dans l’enveloppe retour préaffranchie. Cela ne leur prit que quelques minutes. Après avoir indiqué leur adresse pour obtenir les résultats, Lise récupéra les enveloppes, elle se chargerait de les poster.
Elles passèrent le reste de l’après-midi à rire en imaginant les choses les plus folles sur leurs familles. Aucune ne se faisait réellement d’illusion sur l’obtention de résultats, mais l’expérience était amusante.
Dorian rentra du travail et les trouva dans le jardin à jouer avec les enfants. Anaëlle lui raconta leur folle après-midi et ils gardèrent Lise pour souper. La soirée fut douce, presque comme avant l’arrivée de Nathan et Léa qui avait chamboulé leur vie.

*

Environ quatre semaines plus tard, alors qu’Anaëlle revenait du marché avec les petits, elle trouva dans la boîte aux lettres une enveloppe au nom du laboratoire d’analyse ADN. Elle la déposa sur le buffet dans l’entrée et rangea les courses. Elle s’occupa ensuite des enfants et prépara le repas. Les vacances d’été seraient bientôt là et elle était impatiente d’avoir Dorian à la maison pour l’aider. Ils n’avaient pas encore décidé s’ils partiraient ou non, la priorité était d’abord de se reposer.
Après le repas, la jeune maman fit la sieste avec ses enfants dans le grand lit parental. Elle était épuisée, la nuit précédente avait été agitée, Léa commençait déjà à faire ses dents. Elle oublia l’enveloppe. La journée passa. Dorian rentra tard, il préparait la kermesse de l’école qui aurait lieu le vendredi. Les dernières semaines étaient toujours les pires. Son mari travaillait sans compter ses heures.
Son regard ne retomba sur l’enveloppe que quelques jours plus tard alors qu’elle venait de coucher les enfants et qu’elle faisait du rangement. Elle l’ouvrit sans aucune attente. Elle trouva trois feuillets, le premier contenait le bla-bla type de l’entreprise qui la remerciait pour sa confiance tandis que le second lui dévoilait ses origines ethniques. Elle ne fut pas étonnée d’apprendre qu’elle avait des origines irlandaises, avec sa tignasse rousse et ses multiples taches de rousseur, n’importe qui aurait pu le deviner. Elle apprit qu’elle avait aussi une petite part de scandinave dans ses origines et qu’elle appartenait aux ethnies « breton, irlandais, écossais et gallois » et « ouest et nord européen ». Elle était décidément une femme banale, sans aucune surprise, même ses gènes ne renfermaient aucun secret. Elle soupira, elle n’était pas plus avancée.
Elle allait reposer les feuillets lorsqu’une information en gras sur la dernière page attira son attention. Son cœur se mit à battre la chamade. Elle avait mal vu, il n’y avait pas d’autre explication. Elle s’assit sur le canapé et attrapa la feuille, les mains tremblantes. Elle lut consciencieusement les renseignements rapportés. On lui annonçait fièrement que son ADN avait une forte correspondance avec celui d’une autre personne de la banque de données regroupant les profils génétiques de milliers de clients à travers le monde. Puis on lui assénait que cette correspondance si forte permettait d’assurer que l’homme en question était son père biologique.
Complètement sonnée, elle alluma son ordinateur portable. Les doigts tremblants, elle tapa l’adresse du laboratoire, créa un compte et saisit le code qui lui était fourni. Elle regarda un long moment la touche « voir le profil compatible », elle n’osait pas cliquer dessus. Son père était décédé depuis trop longtemps pour avoir fait cette démarche avant sa mort, alors, qui était l’homme qui se cachait sous ce profil ? Le frère jumeau de son père ? Son vrai père et non celui qui l’avait élevée, elle serait une enfant illégitime ? Ou simplement une erreur du logiciel ? Elle se raccrochait à cette dernière solution, la seule qui lui paraissait crédible. Elle prit une grande inspiration et cliqua. Un nom, une adresse électronique et un numéro de téléphone apparurent. Il n’y avait pas de photo et le nom était totalement inconnu à la jeune femme. Elle fit une capture d’écran et se déconnecta précipitamment du site. Elle se lova dans le canapé pour réfléchir, elle avait froid et sentait la nausée monter en elle. Que signifiait toute cette histoire ?
Elle se ressaisit, attrapa son téléphone et appela Lise. Peut-être y avait-il eu une erreur ? Leurs résultats avaient été inversés, du moins la dernière page, car elle imaginait mal son amie ayant des origines irlandaises.
Le téléphone sonnait mais personne ne décrochait.
— Allez, Lise, réponds s’il te plaît ! Merde, la messagerie !
Elle retenta trois fois et enfin elle entendit le « Allô » libérateur :
— C’est moi ! Tu es passée prendre ton courrier ces derniers jours ?
— Non, pourquoi ? Tu as l’air en panique, qu’est-ce qui se passe Anaëlle ?
— J’ai reçu le bilan du test ADN et… j’ai besoin que tu viennes tout de suite avec tes résultats. Grouille !
Lise resta une seconde sidérée, son amie avait raccroché. Elle avait senti la panique d’Anaëlle, aussi, même si la nuit était sur le point de tomber, elle attrapa son Perfecto et son casque, descendit quatre à quatre l’escalier sur trois étages, s’arrêta à la boîte aux lettres, en retira le courrier en vérifiant que la lettre attendue y était, puis se dirigea vers le sous-sol pour récupérer sa moto. Son quartier était plutôt malfamé, pourtant, elle s’y sentait à sa place et personne n’avait jamais osé se frotter à elle. Elle enfourcha son bolide et sortit en trombe.
Elle mit à peine une demi-heure pour rejoindre la banlieue et le petit pavillon. La moto rugissante prévint Anaëlle de l’arrivée de son amie. La jeune maman l’attendait impatiemment et se précipita à sa rencontre pour être certaine qu’elle ne sonnerait pas, les enfants dormaient.
Lise gara sa moto dans l’allée. D’habitude, elle venait en transports en commun, c’était plus discret et plus rapide à cause des bouchons mais, à cette heure, elle n’avait pas eu le choix.
Anaëlle la fit entrer, lui proposa quelque chose à boire puis l’invita à ouvrir son enveloppe. Lise était à la fois impatiente et très anxieuse, de plus, elle voulait savoir pourquoi son amie était si agitée, mais cette dernière refusait de parler tant qu’elle n’aurait pas pris connaissance de ses résultats.
Après une grande inspiration, la jeune femme se lança. Lorsque Anaëlle ne vit que deux feuillets, elle mit une main sur le bras de son amie, elle savait que son souhait ne se réaliserait pas. Les origines de Lise se divisaient en trois régions : Balkans, grec-italien et ouest et nord européen, ce qui correspondait à son physique. Lise avait de magnifiques cheveux noir brillant et raides, les yeux brun foncé et une peau mate alors qu’elle ne s’exposait jamais au soleil, un vrai contraste avec la peau laiteuse d’Anaëlle. Après un soupir dont elle ne put savoir si c’était de la frustration ou du soulagement, Lise se détendit un peu et demanda :
— Voilà, c’est fait, aucune révélation retentissante, comme attendu ! Alors, tu vas me dire ce qui t’arrive, maintenant ?
Incapable de verbaliser les résultats, Anaëlle lui tendit les trois feuillets qu’elle avait reçus.
Lise lut les premiers rapidement, elle sourit aux origines évidentes de la jeune femme, puis découvrit la dernière page, celle à laquelle elle n’avait pas eu droit. Plus elle lisait et plus ses yeux s’écarquillaient. Elle re-prit toutes les informations deux fois pour être certaine d’avoir bien compris avant de reposer les feuilles et de lâcher un :
— Merde alors, c’est quoi cette histoire ?
Incapable de rester plus longtemps en place, Anaëlle se leva et arpenta la pièce en égrainant toutes les hypothèses qu’elle avait pu imaginer.
Lise la prit dans ses bras et annonça :
— Je ne pense pas qu’il y ait une erreur entre nos résultats, nos échantillons n’étaient pas dans la même enveloppe… Et puis, ils traitent des millions de tests, ils ont l’habitude…
Après une pause, elle demanda :
— Et Dorian, il en pense quoi ?
— Il n’est pas encore au courant, il est au repas de fin d’année qui a suivi la kermesse, il ne devrait pas tarder à rentrer. J’ai reçu la lettre dans la semaine, mais je l’avais complètement oubliée, je suis retombée dessus ce soir…
— On verra ce qu’en dit Dorian… Je crois que le mieux serait de contacter cet homme et de voir ce qu’il a à dire. Ça risque de faire mal, mais maintenant que la boîte de Pandore est ouverte, le doute sera pire…
Dorian rentra peu de temps après. Il fut surpris de découvrir Lise assise sur le canapé. Il chercha sa com-pagne du regard :
— Elle s’occupe de Léa qui s’est réveillée. On a un problème, la nuit risque d’être longue !
Alarmé, le jeune papa rejoignit Anaëlle dans leur chambre où le berceau avait été installé. Voir la femme qu’il aimait en pleine forme le rassura, sa fille semblait peu à peu retrouver son calme et le sommeil. Sans bruit, il se dirigea vers la chambre de son fils, il dormait paisiblement. De retour au salon, il interrogea Lise :
— Tu sais que tu m’as fichu la trouille ! Alors, c’est quoi ce problème ?
— Désolée, tiens, lis, ce sont les résultats du test ADN d’Anaëlle.

Après avoir discuté toute la soirée, retourné les différentes possibilités dans tous les sens, sur les conseils de son compagnon, Anaëlle avait finalement opté pour se rendre chez sa mère avant d’entreprendre quoi que ce soit d’autre. Elle devait lui laisser une chance de s’expliquer.
Lise avait passé la nuit sur le canapé convertible, elle était bien trop fatiguée pour rentrer lorsque les trois amis avaient décidé d’aller se coucher. Elle fut ré¬veillée de bon matin par Nathan, heureux de l’avoir pour lui tout seul. La jeune femme prit du temps à émerger, mais la bonne humeur et l’impatience du petit garçon eurent raison de son envie de flâner au lit.
En ce samedi matin, Anaëlle et Dorian apparurent déjà habillés. Dorian prépara le petit déjeuner tandis que sa compagne s’occupait des enfants. Une fois le repas du matin avalé, la jeune maman annonça à son amie :
— J’ai décidé d’aller voir ma mère au plus vite, Dorian et moi partons d’ici une demi-heure, je te confie Léa et Nathan.
— C’est quoi cette embrouille ? Tu sais que j’adore tes enfants, mais je ne saurai pas m’en occuper, je n’ai jamais changé une couche de ma vie ! Jouer avec eux oui, mais pour le reste…
— J’ai pleinement confiance en toi, Lise, tu vas t’en sortir, tu es la meilleure !
— Pourquoi tu ne les amènes pas chez les parents de Dorian ?
— Ce serait trop long, on veut être rentrés ce soir et puis ils nous poseraient des tonnes de questions aux-quelles je n’ai pas envie de répondre. Je dois savoir ce qui se cache derrière ma naissance ! S’il te plaît, Lise, tu sais qu’on ne te les confierait pas si on n’avait pas confiance en toi. Jamais on ne les laisserait à la garde de quelqu’un qu’on ne juge pas apte. Je sais que tu tiens à eux presque autant que nous.
— C’est bon, filez avant que je change d’avis, mais pas une remarque si tout n’est pas parfait quand vous rentrerez, je ferai de mon mieux.
— Merci Lise ! s’exclama Anaëlle en embrassant son amie.

Le trajet se fit en silence, chacun perdu dans ses pensées, anxieux à l’approche des secrets qui allaient être révélés. Dorian se sentait prêt à soutenir sa com-pagne quoi qu’il arrive et Anaëlle était décidée à obtenir des réponses, même si cela devait remettre une partie de sa vie en question. Elle se sentait suffisamment forte. La vie ne l’avait jamais épargnée, elle l’oubliait trop souvent depuis l’arrivée de Dorian dans son existence, pourtant, le destin prenait un malin plaisir à le lui rappeler régulièrement. Grâce à ces assauts continus, Anaëlle ne baissait pas sa garde, au contraire, avec le temps, elle se sentait de plus en plus forte, elle se battait maintenant non plus pour elle mais pour le bien de sa famille et elle avait l’impression qu’avec eux à ses côtés, elle était invincible.
Elle tourna son regard vers Dorian, il était concentré sur sa conduite. Des petits tressautements au niveau de ses maxillaires lui apprenaient qu’il était tendu, anxieux, presque en colère. Il était toujours très affecté lorsqu’elle souffrait. Elle ne pouvait jamais le lui ca¬cher, il le ressentait au plus profond de lui. L’amour les liait. Dorian était quelqu’un de fort, il n’avait pas été abîmé par la vie. Le savoir à ses côtés la rassurait. En¬semble, ils pouvaient affronter toutes les tempêtes qui se dressaient sur leur chemin.
Dorian avait très vite compris que sa compagne était habituée à faire face seule, qu’elle n’avait pas besoin d’un sauveur, seulement d’un soutien indéfectible. Il avait souvent envie de la protéger pour lui éviter des souffrances, pourtant, il savait qu’il encaissait bien moins facilement qu’elle. Il n’avait pas sa carapace et sa faculté à tirer de la force de ce qui fait mal. Ils se soutenaient et se réconfortaient mutuellement, en¬semble, ils formaient une bonne équipe et personne ne pouvait les mettre à terre. Son physique était aussi un atout, avec sa taille flirtant les 1 mètre 90 et sa carrure de sportif, personne n’osait se frotter à lui. Ses cheveux châtains et ses yeux marron accentuaient ses traits anguleux et masculins et pouvaient lui donner un aspect dur lorsqu’il était en colère, cependant, dès qu’il sou¬riait, son visage s’éclairait, empli de bienveillance et de douceur.
Le trajet prit presque deux heures, à cause des bouchons lors de la traversée de l’agglomération nantaise, et, bien que Dorian connaisse la route par cœur, elle ne fut jamais aussi éprouvante, il se sentait vidé alors que le plus dur restait à vivre. Il se gara devant la petite maison et, avant de descendre, il prit la main d’Anaëlle, se pencha vers elle, l’embrassa puis lui murmura :
— Je serai près de toi tout le temps, si tu as besoin d’aide, il suffit que tu me le demandes.
La jeune femme pressa sa main en signe d’assentiment, elle prit une profonde inspiration et sortit de la voiture. Dorian la suivit, anxieux.
Anaëlle sonna, personne ne vint ouvrir, elle recommença, mais à nouveau seul le silence l’accueillit. Elle glissa sa main à l’arrière du portillon pour tirer le verrou et pénétra sur l’allée. Elle frappa à la porte en s’annonçant :
— C’est moi, ouvre !
Anaëlle perçut enfin du bruit, elle pressa la poignée mais, comme attendu, la porte était verrouillée. Sylvie n’aimait pas être dérangée à l’improviste. Sa mère finit par arriver. Elle entendit la clef tourner dans la serrure et la porte s’entrouvrit.
La jeune femme entra, décidée, suivie de son compagnon, plus discret.
— Qu’est-ce que vous faites là de si bon matin ? de-manda Sylvie en resserrant les pans de sa robe de chambre autour d’elle, puis, irritée, elle continua :
— Pourquoi tu n’as pas appelé avant de venir ? Tu sais que je n’aime pas les visites surprises.
— Je n’en ai pas pour longtemps, j’ai quelques questions à te poser et dès que j’ai les réponses, nous rentrons, les enfants nous attendent !
Sylvie bougonna :
— Et tu ne pouvais pas me les poser par téléphone, ces questions urgentes ?
— Non ! Assieds-toi ! répondit froidement Anaëlle.
Sa mère obéit de mauvaise grâce tandis que Dorian se faisait le plus transparent possible, il ne voulait pas interférer dans cette conversation entre mère et fille, pourtant, il ne pouvait laisser celle qu’il aimait affronter cela seule.
— Allons droit au but, annonça Anaëlle, qui est mon père ?
— Tu sais très bien qui est ton père, c’est quoi cette question idiote ?
— Pas le père qui m’a élevée mais mon père biologique, qui est-ce ?
— Tu es complètement folle, ma pauvre fille, ton père, c’est ton père !
— Ok, alors comment expliques-tu ça ?
Anaëlle sortit une copie des résultats ADN et obligea sa mère à lire.
— Je ne comprends rien à ce charabia !
— Ce charabia, comme tu dis, m’annonce que mon père biologique est vivant et qu’il se nomme Régis Legrand et non Pascal Queruel !
— Je ne connais pas de Régis Machin ! C’est n’importe quoi !
Sa mère semblait dire la vérité, pourtant, Anaëlle la sentait anxieuse. La jeune femme prit quelques secondes pour se calmer et demanda :
— Comment as-tu rencontré Papa ?
— À une fête sur la plage, il était en vacances, on a flirté et neuf mois plus tard, tu es née.
— Et il est resté ?
— Disons qu’il a pris ses responsabilités…
— Et Grand-père, il a réagi comment ?
Sylvie éluda la question d’un geste de la main, Anaëlle voyait bien que sa mère ne voulait pas parler de cette période ni de son mari.
Avant même qu’elle ne pose une autre question, un air renfrogné sur le visage, Sylvie asséna :
— Ton père est le seul homme que j’ai aimé et je n’ai aucun compte à te rendre ! Maintenant, sors de ma maison, je n’apprécie ni tes sous-entendus ni tes doutes. Et pourquoi diable es-tu allée faire ce test ?
Anaëlle se leva calmement, se dirigea vers la sortie mais, avant de franchir la porte, elle se retourna et annonça :
— J’espère que tu ne m’as pas menti parce que je compte bien poursuivre mes recherches. J’espère, moi aussi, qu’il y a une erreur…
Elle sortit enfin et Dorian, jusque-là assis dans un coin sombre de la pièce, passa la porte à sa suite.
Il était onze heures. Dorian sentait sa compagne fulminer à ses côtés, il devait l’aider à se calmer et à réfléchir sereinement à toute cette histoire. Au lieu de prendre le chemin du retour, il continua à longer la côte vers le nord, il arrêta la voiture sur le port et invita Anaëlle à manger dans leur restaurant favori. Cela fai¬sait des mois qu’ils ne s’étaient pas retrouvés en tête-à-tête quelques heures. Ils méritaient bien cette petite parenthèse.
Anaëlle retrouva le sourire, ils discutèrent de l’entrevue qu’elle venait d’avoir avec Sylvie et du fait que sa mère ne parlait jamais de sa rencontre avec son père, ni de l’installation de ce dernier dans cette maison qui était celle de son grand-père. En fait, en trois questions, elle en avait appris plus qu’en 28 ans d’existence. Plus jeune, elle pensait que sa mère ne parlait jamais de son mari car cela ravivait le chagrin de l’avoir perdu si vite, mais elle n’en était plus si persuadée. Ce matin, elle l’avait trouvée froide, sans aucune émotion si ce n’est une gêne étrange et une crainte qu’elle ne lui connais¬sait pas.
Finalement, juste avant le dessert, Anaëlle annonça qu’elle allait prendre contact avec le fameux Régis Legrand. Elle devait savoir, elle ne pouvait pas vivre avec ce doute et dire que sa conversation avec Sylvie l’avait rassurée serait un mensonge. Si elle ne pouvait rien obtenir de sa mère, elle chercherait les informations ailleurs.
À quinze heures, ils étaient de retour chez eux, ils trouvèrent Lise et les enfants profondément endormis sur le canapé-lit, sereins et heureux. La cuisine était sens dessus dessous, et l’assiette de Lise, à peine touchée. Visiblement, gérer deux enfants sans aucun en¬traînement relevait du combat et la cuisine en était le champ de bataille. Souriante, Anaëlle remettait de l’ordre en imaginant le calvaire de son amie.

— Regarde ce document ! Tu comprends ce que ça implique ?
— Où tu as déniché ça ?
— Chez l’autre, évidemment !
— Je croyais que tu ne devais plus y aller… de toute façon, il est mort ! Ça n’a plus aucune importance que ce soit son père ou non…
— Remuer le passé ne peut que nous apporter des problèmes ! Si quelqu’un découvrait… Si une enquête était ouverte…
— Avant qu’ils fassent le lien avec nous… Tu m’as toujours dit que personne ne savait que tu étais… avec lui.
— On ne peut pas prendre de risque, il faut que tu fouilles la vie de cette petite garce et essaie de retrouver ce Régis avant elle ! C’est compris ? Je te fournirai tout ce dont tu as besoin, mais elle ne doit jamais lui parler ! Ne me déçois pas cette fois !



Chapitre 3


Le soir même, une fois les enfants couchés et Lise rentrée chez elle, Anaëlle se connecta à la page dédiée à son cas génétique. Elle récupéra l’adresse mail de son, soi-disant, géniteur et rédigea un courrier à la fois très poli et cordial, mais assez impersonnel. Elle ne savait pas du tout à quoi s’attendre, ni quelles sortes de révélations cet homme pourrait bien lui faire. Elle finit même par se dire que c’était une arnaque et qu’elle fonçait droit dans le panneau comme une gourde. Ce¬pendant, utiliser l’adresse mail au nom de Dorian la rassura. Elle ne mentionna pas le degré de parenté dans sa lettre et ne la signa pas. Dorian relut et approuva sa prudence. Lui aussi se posait de nombreuses questions.
Ils se couchèrent, mais le sommeil fut long à les emporter. Ils discutèrent jusque tard dans la nuit et furent réveillés très tôt par Léa.
La réponse du fameux Régis ne se fit pas attendre et cette rapidité inquiéta encore plus Anaëlle, même si elle comprenait que l’on puisse être impatient de dé¬couvrir un parent lointain retrouvé par le hasard d’un test génétique. L’homme lui proposait une rencontre. Cela convenait à la jeune femme qui ne voulait pas se dévoiler par écran interposé. Elle espérait voir les réactions et les émotions de l’homme lorsqu’il la découvrirait. Elle trouvait cela plus parlant qu’un grand dis¬cours. Les émotions, le langage corporel ne trichent pas contrairement aux mots qui mentent. Le rendez-vous fut donc pris pour début juillet, afin que Dorian soit en vacances, et le choix du lieu des retrouvailles fut arrêté sur Rouen, devant la cathédrale.
Anaëlle organisa le voyage auquel Lise voulut prendre part, elle réserva deux chambres d’hôtes et prévint ses beaux-parents qu’ils auraient les enfants à garder deux ou trois jours car le jeune couple partait s’aérer un peu, ils avaient besoin de se retrouver. Les parents de Dorian étaient ravis de prendre soin de leurs petits-enfants même si cela les fatiguait beaucoup lorsqu’ils devaient s’en occuper seuls jour et nuit.
Anaëlle comptait les heures qui la séparaient du départ. Elle voulait savoir, elle devait obtenir des réponses. Le doute, les questions, mettaient ses nerfs à rude épreuve. L’attente la minait, elle sentait sa force faiblir et craqua lorsqu’en revenant du marché avec les enfants, elle eut une sensation étrange en pénétrant chez elle. Une odeur, non familière, flottait dans l’air. Elle se crispa, serra sa fille dans ses bras et attrapa la main de son petit garçon. Tous ses muscles étaient ten¬dus, elle était prête à fuir à toutes jambes si nécessaire. Elle intima le silence à Nathan et avança doucement dans le salon. Tout semblait être à sa place. Elle passa à la cuisine puis dans les chambres, il n’y avait rien ni personne. Son fils se serrait contre ses jambes, il ressentait son angoisse et sa peur. Léa se mit à pleurer. Anaëlle les câlina un long moment.
Une fois les petits apaisés, elle refit le tour de la maison, toujours avec les enfants, elle ouvrit toutes les portes, les placards et alla jusqu’à regarder sous les lits. Une fois la tension retombée, elle rigola, expliqua à Nathan qu’elle avait entendu un bruit étrange et qu’elle voulait être certaine qu’ils étaient en sécurité, c’était son rôle de maman de protéger ses enfants. Elle le lais¬sa dans sa chambre avec ses jouets, le petit garçon était visiblement déjà passé à autre chose. Elle essayait de se persuader qu’elle était paranoïaque, mais elle n’y parvenait pas.
Après le repas, alors que les enfants faisaient la sieste, elle inspecta toutes les fenêtres et la porte d’entrée, il n’y avait pas de traces d’effraction visibles. Elle alla dans sa chambre et ouvrit un coffret de bois en forme de cœur que lui avait offert Dorian, ses quelques bijoux en or ou argent étaient là, il y en avait peu et elle ne les portait pas souvent. Elle avait l’impression que quelque chose lui échappait, elle était persuadée que quelqu’un avait pénétré chez elle mais comment et surtout pourquoi ? Puisque rien de valeur ne manquait. La télévision était toujours à sa place ainsi que l’ordinateur portable pourtant facile à emporter.
Lorsque son regard se posa sur l’outil informatique, tout son corps se tendit. Elle s’en était servi le matin même et avait laissé la souris ambidextre à gauche puisqu’elle était gauchère… Dorian la replaçait à droite lorsqu’il utilisait l’ordinateur, mais il était en train de faire cours à ses élèves de CM1, alors qui avait bien pu déplacer la souris ? Devait-elle appeler la police et demander un relevé d’empreintes ? Personne ne la croirait, tout le monde la prendrait pour une folle, les agents ne perdraient pas de temps avec son histoire, pourtant, elle savait qu’elle avait raison. Elle ne toucha à rien, elle attendrait le retour de Dorian pour agir. Tout à coup, elle ne se sentait plus en sûreté dans sa maison et craignait pour la sécurité de ses enfants. Elle alla les regarder dormir, calmes et sereins, et cela l’apaisa.
Après sa journée de travail, dès qu’il passa la porte, Dorian se rendit compte que sa compagne était tendue et anxieuse. Anaëlle ne lui laissa pas le temps de souf¬fler. Elle déposa la petite sur son tapis d’éveil et invita son fils à aller jouer dans sa chambre, ils finiront leur tour géante en Kapla plus tard. Elle raconta alors son angoissante journée à voix basse, elle ne voulait pas que Nathan puisse entendre et être effrayé. Dorian comprit tout de suite que la police n’était pas une option, personne ne croirait que quelqu’un s’était intro¬duit chez eux, il se dirigea donc vers l’ordinateur et secoua la souris. L’écran s’alluma sur des draisiennes, cadeau qu’ils avaient décidé d’offrir à leur fils. Anaëlle approuva, c’était bien ce qu’elle faisait avant de partir faire les courses.
— Tu n’as pas éteint l’ordinateur avant de partir ? demanda Dorian.
— Non, je comptais poursuivre mes recherches en rentrant…
— Du coup, l’intrus a pu avoir accès à tout, la plu¬part de nos codes sont enregistrés dans le navigateur. Il faudra les changer !
Après un instant de réflexion, le jeune papa interrogea Anaëlle :
— Tu te souviens de la totalité de tes actions depuis que tu l’as allumé ?
— Oui, je n’ai fait que ça, des recherches pour com-parer les prix et les avis sur les différents modèles…
— Donc, si dans l’historique il y a autre chose, c’est lui ?
La jeune femme acquiesça.
— Tu es certaine que tu ne t’es pas connectée au site de recherche génétique ? Parce qu’à part ça, il n’y a rien…
— Non, je n’y suis pas retournée, il n’y avait aucune raison, on communique par mail maintenant et je n’ai aucune nouvelle depuis que nous avons confirmé le rendez-vous.
Anaëlle regardait son compagnon essayer de faire parler l’ordinateur, il ouvrit la boîte mail et l’informa :
— Tu as vérifié les mails à 10h48 ce matin.
La jeune femme se figea, ce n’était pas possible, à cette heure-là, elle était en route pour le marché.
— Non, ce n’est pas moi… affirma-t-elle d’une voix apeurée, j’avais déjà quitté la maison avec les enfants.
Inquiet, Dorian vérifia qu’il n’y avait pas d’erreur dans l’horaire puis analysa la situation :
— Récapitulons, il n’y a pas de doute, quelqu’un a pénétré chez nous sans aucun signe d’effraction et il n’a touché qu’à l’ordinateur. Il cherchait des informa¬tions sur tes analyses ADN et a consulté nos mails. La première question est : comment est-il entré ?
— J’avais fermé la porte à clef, j’en suis certaine, et je suis aussi sûre de l’avoir déverrouillée pour rentrer, j’ai aussi fait le tour des fenêtres, elles étaient toutes fermées.
— Le plus plausible serait que la personne en question avait les clefs, assène Dorian.
— Les seuls à avoir un trousseau sont tes parents, même Lise n’en a pas !
— On n’en avait pas donné un à Sylvie ? Comme elle habite plus près que mes parents, on s’était dit que si un jour il y avait un souci, ce serait plus pratique.
— Oui, tu as raison, ma mère en a un ! Ça ne peut pas être elle, elle n’a jamais quitté sa presqu’île et peut-être même jamais sa maison…
— Pourtant, c’est la seule que ces résultats pour¬raient intéresser…
— Je les lui ai donnés, elle a toutes les informations.
— Peut-être qu’elle pensait que tu lui cachais des choses ou alors elle a voulu savoir si tu continuais tes recherches…
— Tu sais bien qu’elle n’a jamais touché un ordinateur de sa vie, elle n’a même pas de téléphone portable, c’est impossible que ce soit elle.
— C’est vrai, mais elle a pu payer quelqu’un pour faire les recherches. Elle donne ton adresse, le type sur-veille la maison, il entre avec les clefs qu’elle lui a fournies dès qu’il te voit partir, puis fouille notre ordinateur. Il sait maintenant quand et où a lieu notre rendez-vous avec Régis !
— Je ne sais pas si c’est ma mère qui est derrière tout ça, mais une chose est sûre, quelqu’un est effectivement au courant de ce rendez-vous… Tu penses qu’on doit l’annuler ou le déplacer ?
— Je ne sais pas, on pourrait faire d’une pierre deux coups, si notre visiteur vient. De toute façon, au pire, on va avoir droit à une scène de famille qui pourrait t’en apprendre beaucoup.
— Ok, on ne change rien pour Rouen, par contre, ce week-end, tu poses un autre verrou sur la porte… je serai plus rassurée.
— Moi aussi ! annonça Dorian en se levant pour serrer sa compagne contre lui aussi fort que possible sans lui faire mal.

Les jours qui suivirent l’intrusion, la jeune femme, inquiète, passa une partie de ses journées en balade avec les enfants, le temps était doux et ensoleillé, les fleurs embaumaient et Nathan était ravi de gambader dans les parcs de la ville et de se faire des copains dans les aires de jeux.
Les vacances d’été arrivèrent enfin, Anaëlle prépara les valises pour leur départ, elle était impatiente. Ils devaient passer deux journées chez ses beaux-parents, le temps que les enfants se familiarisent à ce nouvel environnement, puis Dorian et elle prendraient la route vers Rouen et ses environs pour deux ou trois jours avant de rentrer. Lise devait les rejoindre directement à la chambre d’hôtes. Anaëlle qui, lors de la réservation, avait hésité entre deux maisons d’hôtes et qui avait finalement opté pour la moins onéreuse, même si elle était légèrement moins bien située, avait décidé d’annuler, après l’intrusion, pour réserver finalement la seconde. Elle était plus chère, mais c’était au moins le prix de sa tranquillité et peut-être même celui de sa sécurité. Elle avait ressassé cette affaire dans tous les sens et, bien que l’intervention de sa mère fût plausible, elle n’arrivait pas à y croire.
Maintenant que la machine était lancée, elle voulait tout savoir et comprendre la part obscure qui paraissait entourer sa naissance. Elle espérait ainsi lever le danger qui semblait peser sur elle et par extension sur sa famille.

— Il nous a demandé de les surveiller, tu te sou-viens ? Non, tu étais si jeune à cette époque. J’étais si heureuse qu’enfin il se tourne vers moi, vers nous ! Nous ne devons pas faillir, nous n’avons pas le droit de trahir sa mémoire. Sa mort ne change rien, notre mis-sion reste toujours la même. Il me manque tant !
— Je n’ai pas trouvé grand-chose chez la fille et je n’ai aucun moyen de débusquer ce type avant l’heure du rendez-vous. J’ai cherché sur Internet, il y a des centaines de Régis Legrand… Du coup, on fait quoi ?
— Tu iras au rendez-vous et lorsque tu l’auras repéré avec certitude, tu l’élimineras…
— Comment ?
— Je vais me procurer une arme d’ici là.
— Tu es complètement folle ! Et si je me fais prendre !
— Ne t’inquiète pas, mon chéri, tu es si fort… Tu es mon fils et surtout, tu es son fils… Il te protégera, rien ne pourra t’arriver.

"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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