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La citadelle dans la montagne de Isabelle Morot-Sir
« le: jeu. 14 sept. 2017 à 16:14 »
La citadelle dans la montagne de Isabelle Morot-Sir

Chapitre 1

Une brise, à peine un souffle, s’élevait au-dessus des plaines immenses écrasées de soleil, frôlant les longues tiges flexibles des hautes herbes jaunies par l’ardeur de l’été. Le vent ondoyait en une vague frémissante sur cette mer végétale, courbant sous sa main les tendres graminées. Papillons et coccinelles accompagnaient sa danse lente et légère, les ailes miroitantes dans la poussière ocrée délicatement soulevée.
Une rafale intrépide s’enroula plus avant, se heurtant à la dureté inexorable d’une muraille millénaire. La pierre grise, couverte d’un fin tapis de lichen bleuté, ne s’aperçut même pas du frôlement tenu : elle avait connu bien pire au cours des siècles écoulés ! Elle soutenait sans avoir jamais failli, la plus grande Citadelle que ce monde semblait avoir connue. Adossée à une montagne, énigme minérale et solitaire, dressée abruptement au milieu de ces plaines sans fin, la Citadelle se tenait là, forteresse inexpugnable bâtie sous la protection des derniers dragons.
Son sommet se perdant dans les nuages l’auréolant, la montagne était là, dominant l’océan mouvant d’herbes brûlées de soleil. Nul, même pas le vent ne pouvait se targuer de l’avoir  ébranlée.
Troublant à peine le ciel de leurs vols étonnamment élégants, les dragons s’élançaient depuis l’Antre surplombant toute la Citadelle de sa gueule béante. Là-haut, entre ciel et terre ils étaient chez eux. Le monde des hommes n’était pas le leur, ils en étaient les protecteurs redoutables et redoutés, rien de plus. Leurs dragonniers séparés du reste de l’humanité par ce choix, partageaient cet exil volontaire, austères et effrayants gardiens de la Paix des hommes.
Depuis presque vingt ans la Paix régnait sur ces terres, permettant au peuple de prospérer sous l’œil toujours vigilant de leurs terrifiants protecteurs. Durant la dernière guerre ils avaient payé un lourd tribu à la mort, étalant par centaines les cadavres emmêlés des dragons et de leurs dragonniers, partageant ensemble leur ultime souffle. Toutefois leurs rangs s’étaient à présent restructurés : ils étaient à nouveau des milliers à parcourir l’azur, recouvrant de leurs ombres les plaines immobiles.
Beaucoup de jeunes, hardis et téméraires, trop hardis et trop téméraires rongeaient leur frein, voulant prouver à leurs instructeurs et à eux-mêmes toute leur vaillance et leur audace.
C’était encore le cas ce matin-là, en cette fin d’un été radieux et paisible. Trop paisible. Dans son bureau le Capitaine Tar’dva, maître et chef incontesté de tous les guerriers du Royaume, faisait face à un jeune dragonnier, qui les joues enflammées d’une colère tout juste contenue, lui tenait tête avec un aplomb et un courage qui aurait pu sembler admirable en une tout autre situation. À cet instant cela semblait suicidaire.
Pourtant le Capitaine dont la patience n’était pas la qualité première, se retenait avec de louables et visibles efforts. Les traits tendus, il crispa sa mâchoire sur une irritation qui allait crescendo faisant blêmir la cicatrice lui barrant le visage d’un trait indélébile, souvenir lointain d’une hache pirate. Il fixait son jeune interlocuteur de son regard obscur, s’efforçant de conserver son calme afin de ne pas lui assener les gifles qui lui démangeaient les mains. Il soupira intérieurement, songeant que lorsqu’il avait pris jadis le commandement des dragonniers, jamais il n’eut songé à se retrouver dans une telle situation. Le côté risible lui apparut soudain, faisant naître un court et fugitif sourire sur ses lèvres minces.
Cela ne fit qu’augmenter l’exaspération du jeune dragonnier qui, les mâchoires semblablement serrées sur une rage ne demandant qu’à jaillir, s’exclama :
—   Cela vous fait rire ? Vâlvătaie et moi sommes prêts, pourquoi refusez-vous de le voir ?
Plongeant son regard sombre dans celui étrangement rouge, mouvant et embrasé d’éclats noirs et mordorés, Tar’dva lâcha abruptement :
—   Vous n’êtes prêts ni l’un ni l’autre. Nous reparlerons de tout cela d’ici trois ou quatre ans, lorsque vous aurez pris tous deux en maturité.
—   Je suis le meilleur archer du Royaume, que vous faut-il de plus ?
—   Le poste d’éclaireur requiert bien plus que de savoir correctement toucher une cible avec une flèche. Tu n’as pas encore ces compétences.
—   Vous ne nous avez jamais fait confiance ! Ni à moi ni à Vâlvătaie ! Parce que nous sommes trop différents ?
—   Ça suffit ! Tu sais que ma décision n’a rien à voir avec ce que vous êtes ton dragon et toi. Tu n’as pas encore la carrure pour assumer une carrière d’éclaireur, rien de plus.
—   C’est totalement injuste ! Vous m’avez toujours traitée différemment père, parce que je suis la première dragonnière ?
S’efforçant au calme, Tar’dva la considéra avec agacement : elle était si semblable à ce qu’il était au même âge, bien qu’une rage presque désespérée qu’il n’avait jamais éprouvée, semblât l’habiter toute entière.
—   Tu n’es pas la seule dragonnière, Nor’, la première c’est ta mère dois-je te le rappeler ?
—   Ma mère est beaucoup de choses, la Gardienne du Crystal, l’Héroïne qui sauva notre monde, la dragonnière du dernier dragon de Feu, mais elle n’est pas une combattante. J’en suis une.
—   Tu as encore beaucoup à apprendre, et la modestie sur tes faibles talents vient en tête !
Avant que la jeune fille puisse répliquer, Tar’dva poursuivit d’un ton glacé qui n’appelait plus aucune contestation :
—   Un mot de plus et je te mets aux arrêts. Tu n’as pas les compétences pour être éclaireur Maître Archer Nor’, point final.
Le visage livide, ses yeux tout à coup enflammés d’un rouge sanglant, elle s’écria en s’efforçant de maîtriser les sanglots qui l’étouffaient :
—   Père !
—   Capitaine Tar’dva Maître Archer ! Rompez à présent.
Quelques instants elle soutint le regard froidement obscur de son père avant de finalement se résoudre à le saluer d’un poing fermé sur la poitrine, s’efforçant à ne pas trembler. Puis tournant les talons avec cette étrange souplesse qui n’était pas sans rappeler celle de Tar’dva, elle poussa la porte, sortant du bureau avec autant d’aplomb que sa colère le lui permettait.
Contactant mentalement son dragon, elle se rasséréna en ressentant sa chaude présence dans son esprit. Quoi qu’il se passe elle ne serait jamais seule : Vâlvătaie était là.
Sans même prendre garde à ceux qu’elle croisait ou bousculait dans l’immense corridor, parcourut par des dizaines de dragons et leurs dragonniers de tous âges, elle se précipita vers l’immense plateforme d’envol qui s’étendait devant l’Antre, surplombant la Citadelle. Elle courut retrouver son dragon, non sans avoir récupéré au passage son arc et son carquois. À l’instant où elle déboulait sur le vaste parvis, Vâlvătaie grogna, étirant son cou démesuré vers elle. Passant les bras autour de son mufle elle appuya un instant sa tête contre lui, ressentant la délicatesse soyeuse de ses écailles, la tiédeur de son souffle qui l’enveloppa toute entière.
Cet abandon ne dura cependant qu’une fraction de seconde, aussitôt elle se reprit, terrifiée de montrer la moindre faiblesse. Pourtant la colère et la frustration concurrençaient la peine et l’humiliation en un maelström qui lui dévastait le cœur et l’âme. Pourquoi son père doutait-il tant d’elle ? Pourquoi ne pouvait-il pas lui faire confiance, pour une fois ? Était-ce trop demander ?
Soudain un grand dragon aux écailles aussi brillantes que l’azur, atterrit dans un tournoiement de poussière tandis que son dragonnier à la haute silhouette solidement découplée, sautait souplement sur le roc gris.
En l’apercevant le cœur de Nor’ battit un peu plus vite tandis qu’elle se retenait de pousser un soupir de soulagement. Attrapant l’une des crêtes rouge sombre de Vâlvătaie, elle se hissa d’un seul mouvement sur son encolure serpentine. Ils s’avancèrent au-devant du grand dragonnier. Lorsqu’ils parvinrent à sa hauteur, elle jeta abruptement, sans même le regarder :
—   Retrouve-moi là où tu sais.
Puis le mince et longiligne dragon rouge s’élança du haut du parvis, se laissant tomber comme une pierre avant de se rétablir d’un habile et bref coup d’ailes. Le dragonnier les considéra une longue minute, le visage fermé, les suivant de son regard du même bleu que le ciel de ce jour d’été. Sa dragonne le poussa du bout du museau tout en lui décochant un coup d’œil amusé et complice. Elle comprenait tout de ses réticences, tout de ses tourments, n’ignorant rien des sentiments qui lui rongeaient l’âme et le cœur.
—   Qu’attendons-nous ? fit-elle dans cet échange télépathique secret que seuls dragonnier et dragon pouvaient entretenir.
Il frémit, souhaitant tout à la fois résister et s’élancer après la jeune dragonnière. Sans plus réfléchir, il enfourcha le cou solide de sa dragonne. Elle se jeta aussitôt à la poursuite du fin dragon rouge. Profitant de chaudes ascendances, ils survolèrent rapidement les longues plaines aux herbes jaunies par le soleil de l’été, avant de parvenir à un paysage de plateaux ocrés s’étirant jusqu’à de lointaines montagnes.
Ils passèrent, ombre gigantesque et terrifiante, planant sans bruit au-dessus de massifs caillouteux. Puis, virant sur une aile, la dragonne couleur d’azur frôla la surface étale d’un lac aux eaux minérales avant d’atterrir dans un nuage de sable sur une courte plage. Vâlvătaie l’avait devancée, comme toujours. Elle grogna pour la forme, il lui répondit avec goguenardise tandis que se laissant glisser au sol, le dragonnier cherchait Nor’ du regard. Sans plus se préoccuper des affaires de leurs humains, les dragons décollèrent avec un parfait synchronisme, partant joyeusement chasser.
Resté seul, le dragonnier repéra enfin un bref mouvement dans l’eau, tandis qu’il remarquait en même temps les vêtements laissés épars sur le sable blanc. Il s’exhorta à respirer, à reprendre le contrôle de lui-même bien qu’il sache que c’était d’ores et déjà peine perdu. Tandis que le sang lui battait les tempes, il s’imaginait rappeler sa dragonne et s’envoler avec elle, rentrer à la Citadelle, oublier l’emprise de Nor’, la laisser simplement là. Seule.
Mais tandis que ses pensées s’égaraient, la jeune fille s’avança vers lui, nue, désarmante. Son corps gracile ruisselait d’une eau fraîche, scintillant en milliers de gouttelettes. Elle marcha vers lui d’un pas ne semblant qu’à peine effleurer le sable, alors que ses yeux s’éclairaient de lueurs mauves. Il ne pouvait plus ni respirer ni réfléchir. Menacé de se laisser submerger par son sang de dragon, il ne fit aucun geste. Toutefois il ne pouvait détacher son regard d’elle. Son cœur par moitié celui d’un dragon battait à tout rompre. Lentement elle tendit la main, une main fine et si petite qu’on aurait dit celle d’une enfant, vers sa lourde veste en cuir noir, détachant un à un les boutons rutilants avant de la laisser tomber au sol. Glissant ses doigts mouillés sous sa chemise d’uniforme, elle effleura son ventre plat, remontant lentement ses mains sur son torse qu’elle sentait trembler imperceptiblement. Avec un bonheur qui la fit presque défaillir elle respira son odeur, chaude, rassurante, retrouvant la familiarité apaisante de ce corps qu’elle connaissait peut-être encore mieux que le sien.
Alors avec la violence d’un barrage qui se rompt, il se laissa emporter par la vague de ses instincts dragonniques. Refermant brutalement ses bras sur elle, il l’attira un peu plus contre lui, tandis qu’il lui prenait les lèvres en un baiser sauvage qui était presque une morsure. Elle gémit, mais habitée par la même folie, elle le lui rendit presque aussi rudement.
Le soleil déclinait à l’horizon, inondant les plaines d’un chatoiement orangé, lorsqu’ils reprirent enfin pied dans la réalité. Il la contempla quelques secondes, lascivement étendue contre lui, son corps menu épousant le sien avec une troublante perfection. Les sens apaisés, mais ses pensées aux abois, il se redressa, la faisant protester. Elle posa sur lui un regard d’un mauve étonnamment limpide, saisissant de clarté. Cherchant doucement sa bouche de la sienne, elle se coula un peu plus contre lui afin de prolonger le moment quelques secondes encore.
Mais il la repoussa, peut-être plus froidement que voulu, et se leva. Il attrapa son pantalon en cuir, le passa, cherchant du regard où le reste de son uniforme avait bien pu se perdre.
Une chape glacée lui tombant sur le cœur, Nor’ le considéra une seconde tandis que les derniers rayons du soleil soulignaient sa musculature, sa haute taille et la blondeur de ses cheveux courts à la coupe réglementairement. Finalement elle se releva, s’approchant de lui, le regard soudain empli de brumes :
—   Qu’est-ce que tu as ?
Il serra les lèvres, sans répondre, préférant apporter toute sa concentration à mettre ses bottes.
—   Sky !
Contre son gré il releva la tête, croisant le cœur serré, son regard aux couleurs mouvantes qu’il avait trop bien appris à décoder avec le temps. Sans même qu’il le veuille il plongea son regard dans le sien, lisant dans son âme sa peine et sa colère. Furieuse, elle détourna la tête, se refermant sur elle-même, comme toujours.
—   C’est plutôt à toi de me dire ce qu’il y a, répliqua-t-il sourdement.
—   Rien qui ne soit ton affaire, rétorqua-t-elle avant de se tourner afin de récupérer ses propres vêtements d’uniforme. Elle enfila furieusement sa chemise, lorsque lui saisissant le bras, il la fit brusquement pivoter afin qu’elle lui fit face.
—   Bien évidemment, rien de ce qui te concerne ne me regarde n’est-ce pas ?
Elle haussa les épaules, serrant les mâchoires en un geste qui la faisait tant ressembler à son père, mais ne répondit rien d’autre qu’un coup d’œil cinglant. Sans même y prendre garde il referma un peu plus fort sa main sur son bras tout en lâchant :
—   Quand comprendras-tu que je veux plus ? Plus que seulement faire l’amour avec toi… Quand comprendras-tu que cela ne suffit pas ? Parle-moi, dis-moi ce qui te tourmente à ce point…
Cependant avec une vivacité stupéfiante elle lui prit le poignet, le retournant dans une prise qui le força à la lâcher. Sans même avoir besoin d’y réfléchir il lui saisit son autre main, la lui bloquant en une torsade douloureuse qui la fit grimacer.
—   Ne joue pas à ça Nor’, s’il te plaît.
Puis il la libéra, espérant sans vraiment y croire, qu’elle s’ouvrirait à lui et lui confierait enfin autre chose que seulement son corps. Mais comme toujours elle se mura sur elle-même, lui tournant le dos afin d’achever d’enfiler sa chemise. Sans même le vouloir ni l’avoir prémédité, il murmura, les mots coulant d’eux-mêmes avec un naturel qui le surprit le premier :
—   Je t’aime Nor’, laisse-moi être avec toi. Laisse-moi t’aider. Laisse-moi t’aimer vraiment…
Il vit sa nuque se raidir, ses épaules se contracter preuve qu’elle avait entendu, néanmoins elle continua à s’habiller presque fébrilement. Doucement il posa une main sur l’une de ses épaules, l’attirant contre lui. Il se pencha vers elle, effleurant la peau fragile et tendre de sa nuque, respirant son arôme qui l’enivrait, le grisant plus qu’aucun alcool ne l’aurait fait. D’une voix basse, un peu rauque il fit :
—   Tu as entendu ce que je t’ai dit ?
Elle se dégagea brutalement, jetant sans même se retourner :
—   J’ai parfaitement entendu ! Mais les dragonniers n’ont pas d’histoire d’amour, leur seul amour c’est celui qu’ils ont envers leur squadron.
Furieux il lui fit faire volteface, cherchant à apercevoir quelle vérité ses yeux lui avoueraient. Mais elle détourna la tête, sachant depuis longtemps éviter que son regard la trahisse. Une colère sourde qu’il couvait depuis des mois menaça d’exploser. Il avait beau être le plus calme et le plus posé de tous les dragonniers, il n’en restait pas moins un. D’un ton presque métallique, il lança :
—   Et tes parents ? Que sont-ils ?
Elle ne répondit rien. Elle se dégagea simplement, enfilant sa lourde veste en cuir ornée du symbole de sa maîtrise : un arc à la flèche encochée.
Secouant la tête, presque désespéré par son mutisme, il s’exclama :
—   Pourquoi t’obstines-tu à vouloir n’être que la caricature de toi-même ou de celle que tu crois que tu devrais être ? Pourquoi ? Pour ton père ? Il n’exige pas que tu sois ainsi, personne ne te le demande !
Comme piquée, elle se tourna vers lui avec une vivacité qui n’avait rien d’humaine :
—   Laisse mon père en dehors de ça ! Il n’a rien à voir avec mes décisions !
—   Il a tout à voir justement ! Tu t’imagines que les autres, ton père surtout, attendent de toi une attitude particulière, qu’il te faut prouver à chaque instant que tu es digne d’être qui tu es. C’est faux Nor’ ! Je te connais, j’ai vu ton âme et tu n’es pas celle que tu t’obstines à vouloir paraître…
D’un geste furieux elle ramassa ses gants en cuir clouté, les passants à sa ceinture, avant de finalement lâcher entre ses dents serrées :
—   Tu ne comprends rien !
—   Ce que je comprends Nor’ ? C’est très simple, la prochaine fois que tu me siffleras comme un chien, je ne viendrai pas.
Elle accusa le coup, se donnant une contenance en prenant son casque qu’elle secoua du sable qui s’y était logé. Dans la pénombre il ne vit pas ses mains trembler…
—   Comme tu veux. Bien d’autres seront très satisfaits de prendre ta place, sois en certain !
Sans lui jeter le moindre regard, elle s’élança sur l’encolure serpentine de Vâlvătaie, alors qu’il passait en planant en rase-mottes au-dessus de la plage. Furieux après elle, après lui-même il la suivit du regard, petit point sombre disparaissant peu à peu dans le soleil couchant.
Finalement la nuit vint, il se tourna vers sa dragonne couchée paisiblement à ses côtés, caressant lentement ses écailles aussi douces que de la soie. Il hocha la tête : il était plus que temps de rentrer.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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