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Auteur Sujet: La douceur du piment rouge de Laurie Heyme  (Lu 230 fois)

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La douceur du piment rouge de Laurie Heyme
« le: jeu. 24/11/2022 à 17:29 »
La douceur du piment rouge de Laurie Heyme



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Prologue

Lorène
Quelque part dans le sud de l’Italie

« Je me rappellerai toute ma vie de ce coup de fil ce matin-là. C’était un jour de juillet, chaud, ensoleillé, prometteur.
Je me revois déposer ma brindille à l’école, l’année scolaire allait toucher à sa fin d’ici quelques jours. Je venais de rentrer d’un séjour de trois mois en Norvège pour ma dernière exposition et Ellyn se faisait une joie que je l’emmène.
J’entends encore le babillage de tous ces enfants franchir le portail et s’élancer dans la cour, heureux de retrouver leurs camarades. Je me souviens du va-et-vient de ces parents, venus déposer leur progéniture avant d’aller au travail. Je perçois toujours les sons, les odeurs, la chaleur du soleil sur ma peau, le chant des oiseaux et la légèreté des vêtements que je portais en cette matinée d’été.
C’est fou comme un souvenir n’est parfois pas qu’une simple image. Il peut se composer de tant d’autres choses, de tant de sensations. Des éléments qui séparément, feront leur réapparition plus tard tout au long de votre vie, et qui lorsque vous les apercevrez, vous ramèneront toujours à cet instant-là, celui où tout a basculé.
Je me remémore la sonnerie du téléphone, coincé au fond du sac à main, et ce soupçon d’étonnement en voyant ton prénom s’afficher. Nous avions pour habitude de nous écrire des lettres régulièrement, puis à l’ère moderne, des mails et beaucoup de SMS. En revanche, nous nous appelions uniquement en cas d’évènements importants. Je devais venir quelques semaines plus tard pour les vacances. Tu souhaitais sans doute évoquer le programme des réjouissances.
J’ai décroché sans m’inquiéter, sans penser une seconde à ce que tu allais m’annoncer. C’est ce genre de moment, celui qui précède l’apocalypse dans une vie. L’instant d’avant, tu es heureuse, uniquement préoccupée par des broutilles, disputant ta fille sur le chemin de l’école parce qu’elle ne marche pas assez vite. L’instant d’après, tu t’effondres, parce que la vie est une vraie salope parfois et que c’est ton amie qu’elle a choisie pour exercer son rôle le plus sadique. Entre ces deux moments, quelques millièmes de secondes, un flottement, une bulle de tranquillité sur le point d’exploser.
On ne mesure pas la chance qu’on a. On ne mesure pas que tout peut basculer soudainement et qu’on ne maîtrise rien. On croit qu’on maîtrise, ça nous rassure, même si on se leurre profondément.
Lorsqu’il nous arrive des drames, on en prend conscience quelques jours et puis vite, notre vie se remet au galop et nos vieilles habitudes reprennent le dessus, comme pour mieux guérir, enfouir, oublier.
Et maintenant que tu viens de partir, je revis cette scène dans ma tête comme si c’était hier. Pourtant, quatre années se sont écoulées.
Ma vie ne s’est pas encore remise au galop, je n’y arrive pas. Mon cheval est couché sur le flanc et refuse de se relever. Il paraît que justement, ce n’est pas bon signe un cheval allongé, c’est même inquiétant. Ces jours-ci, je dors debout la plupart du temps comme eux, je suis un zombie. C’est pour ça que j’ai prétexté cette nouvelle mission à l’autre bout du monde, parce que je ne suis pas capable de m’occuper d’Ellyn. J’ai déniché cette porte dérobée et j’ai menti, ce n’est pas la première fois de toute façon. Il faut que je trouve d’urgence un moyen de me remettre en selle, et c’est pour ça que je suis là. »
Lorène soupire et referme le carnet sur cette première page. Elle n’a pas réussi à sortir quoi que ce soit depuis son départ de Paris, il y a trois semaines. Les premiers mots sont difficiles. Comme une sauce trop épicée, ils écorchent sa gorge, ils lui picotent le nez. Comme un piment italien avalé tout rond.
Elle sait qu’elle doit se laisser du temps mais ce besoin pressant d’évacuer subsiste. Elle a surtout peur d’oublier les émotions brutes qui l’habitent et qui, retranscrites sur le papier, n’en seront que plus réelles. Elle a gardé ça enfoui bien trop longtemps, le traînant comme un gros fardeau et il faut s’en délester petit à petit. Le chagrin est trop lourd à porter.
Lorène lui a promis d’écrire son histoire. Des jours qu’elle est sur la route, qu’elle a fui tout ça. Mais ça la rattrape toujours, alors elle n’a pas le choix. Aujourd’hui, elle s’est arrêtée dans cette petite boutique de bord de mer qu’elle avait repérée. Le genre de caverne d’Ali Baba qu’elle affectionne avec des papiers de couleurs de partout, des gommettes, des stickers, des pinceaux, des feutres et des cahiers de notes.
Lorsqu’elle a poussé la porte, une clochette a accompagné son arrivée. Elle a cherché, arpenté, farfouillé et finit par trouver l’objet de sa convoitise. Elle a alors demandé, dans un italien approximatif, un renseignement à la vendeuse plongée dans ses cartons de livraison.
—   Ciao, scusami*, dit Lorène en souriant.
—   Oui bonjour ! Je peux vous aider ? répond la jeune femme avec un ton jovial.
—   Ah ! Vous parlez français, mon accent est donc si mauvais ?!
—   Non, ne vous inquiétez pas ! Mais le village est petit, mon petit doigt me dit que vous n’êtes pas d’ici !
—   Oui votre petit doigt a raison ! Auriez-vous d’autres quantités pour ce carnet ? Il m’en faudrait plusieurs identiques et je n’en vois plus qu’un en rayon.
—   Je vais vérifier en réserve, j’arrive tout de suite.
La jeune femme est revenue quelques instants plus tard, avec cinq exemplaires dans les bras. Lorène les a tous achetés, ainsi que plusieurs stylos-feutres noir, se disant que ça devrait être suffisant.
C’est avec un sac en kraft remplis de carnets dorés ornés d’un immense piment rouge, porte-bonheur chez les Italiens, qu’elle est repartie.
Elle est prête. Il faut juste rassembler les idées, les dates, les évènements, pour raconter.
Raconter l’horreur, la tristesse, le désespoir.
Raconter le courage, l’espoir, la joie. Raconter Giulia.


*Excusez-moi.


Avant


Chapitre 1

Lorène, 1997
« Le cœur humain ne peut contenir qu’une certaine quantité de désespoir. Quand l’éponge est imbibée, la mer peut passer dessus sans y faire entrer une larme de plus. » (Victor Hugo).

J’enfile une robe noire pour la première fois, l’occasion ne s’est jamais présentée auparavant. Sa matière soyeuse lui confère un bruit particulier quand je l’enfile par la tête et qu’elle se pose délicatement sur mes épaules. J’ai pris la première qui passait dans ce magasin du centre-ville. Le visage attristé de la gérante m’a tellement gênée lorsque je suis entrée, que je n’ai pas traîné. Elle avait dû voir l’article paru dans le journal local avant-hier. J’ai acheté le modèle qu’elle m’a proposé, sans même chercher à l’essayer. J’ai payé et je suis partie sans demander mon reste.
Toutes les personnes que je croise ces derniers jours affichent ce masque, celui de la compassion, teintée d’un soupçon de pitié. Des murmures accompagnent mes rares sorties avec pour seule question : que vais-je devenir ? Je me retourne face au miroir sur pied disposé près de la fenêtre de ma chambre et tente de mettre des mots sur le masque que je porte, mais je ne trouve aucun adjectif qui puisse le qualifier. Je ne vois qu’un manque cruel d’expression, des sentiments anesthésiés.
Je décide d’attacher mes longs cheveux en un chignon négligé, après les avoir longuement brossés. Mon visage n’en sera que plus dégagé, visible aux yeux de tous. Ainsi, ils pourront mieux me scruter et tenter d’analyser chaque petit mouvement de cil, chaque clignement d’œil, chaque tressaillement de bouche. J’enfile des ballerines pour accompagner cette robe austère que je ne remettrai sans doute jamais. Je souffle un grand coup, il est l’heure d’y aller. J’ai le cœur qui bat plus vite que jamais. Il va falloir se donner une contenance, quelle qu’elle soit.
À pas feutrés, je sors de ma chambre et me glisse en haut des escaliers. Mes chaussures s’enfoncent sans un bruit dans la moquette beige. C’est là que je retrouve à nouveau ces murmures qui me sont devenus si familiers ces dernières heures. Ce sont ceux des grandes sœurs de ma mère, visiblement inquiètes de mon sort. Je les devine installées dans le salon de la maison familiale et décide de m’asseoir sur la dernière marche pour mieux les écouter.
—   Je suis désolée Suzie, je ne peux pas la prendre avec moi, je vis trop loin d’ici et la déraciner serait une mauvaise idée. Il va falloir qu’elle s’appuie sur les quelques repères qu’il lui reste pour survivre après ça.
—   Je sais, Madeline, je sais… Il paraît logique que la tâche me revienne… Foutue vie de merde. Il n’y a même pas de testament, on va devoir improviser…
—   Ils avaient encore toute la vie devant eux… Personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer…
—   Je sais, c’est terrible… Je vais m’occuper d’elle, c’est mon devoir de le faire.
Ces bruissements, toujours les mêmes, sans cesse. Ce flot continu de questions. Cet énorme point d’interrogation qui flotte au-dessus de ma tête. Que peut devenir une jeune fille de 16 ans dont les parents viennent de mourir tragiquement dans un accident de la route ?

***

Entourée de mes tantes, je grimpe dans la voiture, mon oncle est au volant. Chacune m’entoure, m’enlace, m’enserre, espérant m’apporter un réconfort certain, réconfort dont je n’ai pas besoin. Le sentiment que mon existence commence vraiment maintenant s’impose à moi sur le chemin qui nous mène à l’église. Je vois défiler ces maisons que je connais depuis toute petite, ces chemins de campagne pour me rendre au collège, ce pont, ces drapeaux, ce ruisseau. Je me revois gambader seule en rentrant de l’école primaire, haute comme trois pommes.
Je n’étais pas prévue dans les projets de mes parents. Leur vie de bohème les amenait à être très souvent absents de la maison. Ils m’ont eue par surprise, sans véritable envie de devenir parents. Ils ont fait avec, se disant sans doute que ça ferait bien aux yeux de la société. Malgré mon arrivée, ils n’ont rien changé à leur façon de vivre. Ça a été à moi de m’adapter, de grandir un peu plus vite que prévu, d’être autonome. J’étais un bébé discret, qu’on posait dans un coin sans que je ne bronche. On ne m’entendait jamais, comme si j’avais déjà senti le message passé quand j’étais encore dans le ventre maternel. Je savais qu’il ne fallait pas trop en demander. Je ne sais pas pourquoi ma mère n’a pas avorté à l’époque. Je l’entendais souvent se plaindre quand elle était bloquée à la maison par ma faute. J’étais toujours trop peu, pas assez, la cause, la conséquence, la raison, le frein. J’étais là.
Le tracteur que nous suivons ralentit notre itinéraire. Ça me laisse encore un peu de temps pour me plonger dans mes pensées, même si je ne suis pas sûre que ressasser leur absence dans ma vie d’avant soit le moment idéal, surtout sur la route qui mène à leur « au revoir ». Mon oncle peste, fulmine, tente deux ou trois embardées pour le doubler, mais rien n’y fait. Il ne manquerait plus que nous soyons en retard pour les enterrer.
Je pose ma tête sur l’épaule de tante Suzie. Son parfum, qu’elle porte depuis bientôt trente ans, embaume mes narines. Quand j’étais petite, chaque fois que je lui faisais des câlins, j’aimais garder cette odeur imprégnée sur mon doudou et mes vêtements. Elle attrape ma main, la serre de toutes ses forces et me dit que ça va aller, que je suis forte et que je vais y arriver. Arriver à quoi ? À faire semblant d’être triste devant les gens ? À fabriquer des larmes pour manifester un brin de chagrin ? C’est tante Suzie qui aurait dû être ma mère, je me suis souvent faite cette réflexion. Elle qui n’a jamais eu la possibilité d’avoir des enfants, m’aurait choyée plus que jamais.
Mon père et ma mère, eux, ont fait le strict minimum. Bien m’éduquer, que je sois polie, que j’aie le sens de l’effort mais en terme d’amour, d’échanges et de complicité, ne rien demander. Et surtout, ne pas les empêcher de vivre leur vie. En somme, une relation dénuée de sentiments, mais un contrat aux conditions clairement définies.
On se fait à tout dans la vie, alors je m’y suis faite. J’ai construit une carapace autour de moi, dépouillée de sensibilité, d’affection, de compassion, un véritable cœur de pierre. Tout au long de ma vie scolaire, je me suis isolée des autres. Ne rien éprouver, ne pas m’attacher. Rester dans cette solitude qui était ma plus fidèle alliée. À peine une relation d’amitié commençait-elle que j’entrevoyais déjà mille raisons pour qu’elle se termine.
Ça me convenait très bien et mes camarades de classe ne cherchaient pas à creuser plus loin. Je me sentais à ma place dans les bibliothèques, au milieu des livres ou encore lors des cours d’arts plastiques. Je passais des heures à dessiner, peindre et découvrir tous ces artistes torturés et incompris. Je me sentais comme eux, mais je n’en avais que faire. Je ne cherchais pas à être comprise, j’étais bien seule. Je pouvais m’occuper de moi sans l’aide de personne, je le faisais déjà depuis longtemps.
Mon oncle finit par dépasser le tracteur et file à vive allure jusqu’au parvis de l’église. Il nous dépose juste devant en nous indiquant qu’il va chercher une place plus loin pour se garer. Il va falloir sortir de la voiture et affronter tous ces regards braqués sur moi, tels des projecteurs. C’est le moment de se grimer avec un air éploré.
—   Ça va aller ma chérie ? me demande tante Suzie, en rangeant une mèche de cheveux derrière mon oreille.
—   Ça va aller, Tatie, t’inquiète pas. J’ai hâte que cette journée soit terminée… Et toi, ça va aller ? m’enquis-je.
—   Comme toi, hâte que ce mauvais moment soit derrière nous…
Seule tante Madeline pleure déjà à chaudes larmes, se mouchant avec fracas. Je ne réussirai pas à pleurer, c’est sûr. Depuis l’annonce de leurs décès, pas une larme n’a coulé.


Chapitre 2


Giulia, 1998
« Je n’ai pas d’endroit préféré. J’ai des personnes préférées, et lorsque je suis avec elles, tout devient mon endroit préféré. » (Auteur inconnu).

J’ai proposé à Lorène de déjeuner chez nous ce midi. Mamma* a insisté pour qu’elle vienne goûter les vraies pâtes italiennes, pas ces semblants de spaghettis qu’on nous sert au self du lycée. Les vraies de vraies, avec la sauce maison et une cuisson inimitable. Les pâtes chez les Italiens, c’est sacré.
Je l’attends vers le lavoir en bas du chemin de terre menant à la maison, sa tante va venir la déposer. Elle habite à 2 kilomètres, en plein centre du village, entre le photographe et le fleuriste. Lorène y a déposé ses valises à la mort de ses parents. Quand elle est arrivée au lycée, elle ne connaissait personne. Les autres élèves savaient tous plus ou moins qu’elle était orpheline. Certains ont tenté des rapprochements, d’autres s’en sont moqués et quelques idiots ont trouvé le moyen de faire des blagues morbides. Lorène était hermétique à tout, rien ne passait, rien ne transparaissait, rien ne filtrait. Aucune parole ne semblait l’atteindre.
Elle a atterri dans ma classe au début de la seconde. Depuis, contre toute attente, nous sommes inséparables. Ce n’était pas gagné de prime abord. Je tentais d’être sympa avec elle, mais à chaque fois, elle me fermait la porte au nez. Un véritable ermite. J’avais d’autres copines, alors j’ai un peu laissé tomber. Et puis, il y a eu le devoir de sciences avec cette prof qui me terrifiait et m’avait dans le collimateur. Elle a désigné les binômes de travail et nous a mises ensemble.
Au départ, je l’ai vue d’un mauvais œil. Elle me détestait au point de me coller la nouvelle dont personne ne voulait ! Lorène et moi nous sommes données rendez-vous à la bibliothèque un samedi matin pour travailler sur le projet à rendre. De fil en aiguille, l’atmosphère, tendue les premières minutes, s’est vite allégée. Il nous a pris un fou rire incontrôlable quand elle s’est mise à imiter notre professeur et depuis, nous ne nous sommes plus quittées.
C’est ma meilleure amie, ma confidente, je lui dis tout. Elle est capable de prendre les notes du cours tout en écoutant mes péripéties amoureuses, elle est toujours là pour m’aider dans mes lacunes scolaires. Ses classeurs de cours sont remplis de petits mots doux que je lui écris à la dérobée, des « L+G pour toujours ». À chaque fois qu’elle les trouve, elle se moque de moi et de mon côté fleur bleue. Puis ses yeux s’assombrissent et elle me rappelle que malheureusement, rien n’est éternel. Elle paraît froide et insensible, mais je sais que sous la glace se cache un grand cœur. Je gratte tout doucement, jour après jour. Je réussirai à trouver le trésor qui s’y cache.
Je sais que le drame qu’elle a vécu est terrible. Même si je râle tout le temps après eux, j’ai la chance d’avoir mes parents avec moi. La famille chez nous, c’est primordial. J’ai trois grands frères, Stefano, Claudio et Gianni. Ils sont tous bien plus grands que moi et déjà partis de la maison, je suis la petite dernière. Ça ne les empêche pas de revenir au bercail très souvent, comme des bateaux qui s’amarrent au port. Je me sens souvent gênée de lui exposer ce tableau familial qu’elle ne connaîtra plus jamais. Je me souviens d’une de nos conversations au tout début de notre rencontre, en évoquant notre avenir professionnel.
—   Tu sais ce que tu as envie de faire par la suite, toi ? demandé-je. Moi, je sais pas, mes parents me stressent avec ça ! J’ai l’impression de jamais être à la hauteur…
—   Moi, dès que j’ai mon bac, je me barre d’ici !
—   Oh ! Je suis désolée… pardon… je voulais pas… putain ! C’que je peux être conne parfois ! Tu viens de les perdre, et moi j’en remets une couche !
—   Mais non arrête, t’inquiète pas, va ! Avec ou sans eux, je me serai tirée d’ici de toute façon !
—   Je peux te poser une question, Lorène ?
—   Je t’écoute…
—   C’est bizarre mais… on dirait que leur absence te fait rien. Moi, sans mes parents, je suis perdue !
—   Ce serait trop long à raconter, j’ai pas envie de rentrer dans les détails … mais disons que ma vie change pas beaucoup en fait. J’ai toujours dû me débrouiller, ils avaient jamais assez de temps pour moi… Mais bon, allez on s’en fout, parlons d’autre chose !
Après cette discussion, nous n’avions plus jamais évoqué le sujet. Elle restait fixée sur son envie de monter à Paris. Elle disait toujours qu’il n’y avait rien pour elle dans ce trou perdu de la Savoie. À part la sœur de sa mère, plus aucune attache ne la retenait ici.
Moi, j’étais tourmentée par ce futur qui approchait à grands pas. J’angoissais pour mes résultats scolaires médiocres, j’angoissais pour le choix de mon orientation, j’angoissais parce qu’il fallait réussir et que je doutais d’en avoir les capacités.

***

Les yeux dans le vague, les pieds dessinant de grands cercles sur le sol caillouteux, je n’entends même pas le moteur d’une voiture qui approche.
—   Oh ! Tu rêves, Giulia ?! me demande Lorène en m’attrapant par les épaules. À ce soir Tatie ! Merci de m’avoir déposée !
—   Bah mince alors ! Je t’ai même pas vue arriver, tu m’as fait peur !!!
—   Tu pensais à qui encore ? Au beau Léo ? demande-t-elle en riant.
—   Oh ! Ça va, je t’ai dit qu’il se passait rien ! De toute façon t’as vu ma tronche, plus calculette que moi, tu meurs !
—   Non ! mais t’arrête de te dévaloriser tout le temps ! T’es très belle, il n’a d’yeux que pour toi !
Nous remontons le chemin qui mène à la maison, tout en refaisant déjà le monde. De grands arbres bordent la route tout du long, et un petit ruisseau à l’écoulement discret, accompagne le chant des oiseaux et les cloches des vaches au loin. Ce petit village de 1500 habitants est le berceau de mon enfance. Chaque matin, je prends le car pour me rendre au lycée d’Argonay, situé à une quinzaine de kilomètres. Le soir venu, je suis contente de retrouver le calme des environs.
        Nos cœurs sont légers, nos estomacs affamés. Avec Lorène, nous savons déjà que nous allons passer un bon moment ensemble. Nous avons prévu de travailler nos cours cet après-midi. Elle veut s’arrêter au bac et pourtant elle devrait continuer, elle en a les compétences, bien plus que moi. C’est une tête en lettres et en philo, mais le monde de l’art l’appelle. Je la trouve bien téméraire de partir seule à Paris, elle va me manquer. Même si elle revient de temps en temps, je ne sais pas ce que je vais faire ici sans elle.
         Nous pénétrons dans la cuisine, les effluves de tomates fraîches, tout droit sorties du jardin, émanent doucement de la grande marmite en fonte. Ma mère et mon père sont en grande discussion, mélangeant les langues italienne et française dans une douce mélodie. En bruit de fond, le vieux transistor de ma mère crache des bribes de chansons. Quant à mon chien à moitié aveugle, il se met à aboyer dès notre arrivée, comme si une armada de cambrioleurs étaient entrés dans la maison.
—   Muzio, au panier ! Pronto Lorène, come stai* ? demande Mamma tout en remuant la sauce tomate à l’aide d’une spatule en bois.
—   Mamma, je t’ai déjà dit de lui parler en français !
—   Oh ! Arrête de râler un peu, elle comprend très bien ce que je lui dis, n’est-ce pas Lorène ?!
—   Sto bene Paola, grazie mille* ! répond Lorène en me faisant un clin d’œil et en me narguant ! Bonjour monsieur Parisi, vous allez-bien ?
—   Je t’ai déjà dit de m’appeler Alfonso ! rétorque gentiment mon père.
—   Papa, laisse-la tranquille ! intervené-je. Allez, à table !
Et c’est comme ça que j’ai l’impression de donner à mon amie un bout de famille, autour de ce repas aux couleurs vives et aux saveurs épicées. Sur fond de musique italienne, dans cette cuisine au carrelage ancien, nous partageons des moments légers, insouciants et hors du temps, loin de tout ce que la vie nous réserve par la suite.


*Maman
*Bonjour Lorène, comment vas-tu ?
*Je vais bien Paola, merci beaucoup !

"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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