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Auteur Sujet: La nuit des perdus de Nolwenn Renard  (Lu 1956 fois)

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La nuit des perdus de Nolwenn Renard
« le: jeu. 27/08/2020 à 15:14 »
La nuit des perdus de Nolwenn Renard


2008

— Tire.
— …
— Tire !
— …
— C’est lui ou nous.
— …
— Regarde-le. Lis dans ses yeux. Qu’est-ce que tu y vois ?
— …
— QU’EST-CE QUE TU Y VOIS ?
— Rien.
— Crois-tu pouvoir y trouver quelque chose demain ? Une lueur ? Un regret ?
— Non. Il n’avait déjà rien de tout ça hier.
— Alors, tire.
— …
— Tire, je te dis !
— …
— Crois-tu qu’à ta place il hésiterait ?
— …
— Tu sais que je devais le faire. Pour elle. Pour nous. Tu le sais. Au fond de ton âme… Tu sais qu’on n’a plus le choix maintenant.
— …
— Tire.
— …
— Souviens-toi de ses gestes, de ses mots. Souviens-toi de sa colère, de nos pleurs. Rappelle-toi comme elle n’avait pas peur.
— …
— Cherche dans ce qu’il reste de son visage éveillé le moindre détail d’un père.
— …
— Je n’ai rien trouvé de plus en notre mère. Il n’y a plus que nous désormais. Il n’y a plus que nous. Tire.
— …
— C’est le début de nos vies. Là. Maintenant. Finis-le comme j’ai fini maman. Tire.
— …
— Si tu ne le fais pas, je le ferai. Mais tu seras alors incapable d’affronter dehors. Je sais qu’ils nous ont enfermés. Mais ils auraient dû se méfier. C’est ta chance. La seule que je te laisserai. Soit tu avances, soit je te ferai reculer… Maintenant, tire.

***

2018

Un. Deux. Trois. Qua… Mince. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Sept. Huit.
— … J’éteins la lumière.
— Tu te fous de moi ! Ça fait dix minutes que je t’attends !
— C’est bon, je te dis ! On y va. Je lance, agacée.
— Hé ! Arrête avec ces chiffres, tu veux ? Quand on n’est pas chez nous, tu te tiens. C’est clair ?
— Tu es sérieux, Oscar ? Je t’assure que si tu continues de me surveiller comme une gamine, tu vas les signer seul tes contrats !
— Chut !
Oscar me colle soudainement contre le mur avec tout l’amour dont il fait preuve dans ces moments d’angoisse exagérée. Quand Oscar entend un bruit, Oscar nous croit finis. Et c’est toujours moi qui vérifie. Je jette donc un regard discret à travers l’œillet de la porte. Je fais signe à mon frère de ne pas bouger. Le visage d’une vieille femme traverse la petite ouverture. Elle traîne un sac poubelle qui laisse de grosses traces dégoulinantes derrière elle. Elle prend les escaliers en titubant. Mais elle descend. L’air se fait plus lourd lorsque le cœur s’accélère. Et il ne fait jamais bon douter de ses arrières. Je devine l’expression paralysée d’Oscar à travers les trous de son masque blanc. Il est temps de dégager.
— On peut y aller.
Je donne le feu vert. Il me suit. Oscar pense toujours que c’est lui qui dirige. Mais il voit rarement que c’est souvent moi qui décide. J’attrape mon sac et dépose délicatement notre signature à côté du corps. Je lui laisse les yeux ouverts. J’ai la sensation de lui montrer ce qu’il mérite. En vrai, je le nargue. Il n’aura vu de nous que de petits visages pâles, le cœur pourtant bien dur et les intentions trop déterminées. J’imprime une dernière fois ses traits d’assassin et j’oublie qu’au fond nous avons les mêmes. J’hésite à corriger notre mot. Meurtrier, tu parles. Néanmoins, légalement, rien n’a jamais prouvé le pire. Oscar pense que rien n’est pire que la mort. Moi je crois que si. Je sais aussi que je préfèrerais mourir plutôt que de vivre traumatisée. Et puis moi je sais ce qu’il lui a fait. Après des semaines de traque, j’ai appris ses doutes, j’ai deviné ses peurs les plus impalpables, ses désirs les plus noirs. J’ai découvert ses vices les plus tordus et cet air répugnant qu’il laisse encore derrière. Elle est morte traumatisée. J’en suis persuadée.
— Hé ! Lison !
— Ce n’est pas juste un meurtrier. Je bougonne.
— C’est bien assez pour nous, et trop tard pour lui ! Dépêche-toi, maintenant !
Sans toucher la feuille de mes doigts, je barre grossièrement « assassin » et note d’une écriture d’enfant volontairement tremblante « violeur ». Mon frère me tire par le bras, prend une photo de la scène, balaye la pièce de ses yeux habitués et ferme la porte après nous. Nous descendons discrètement les escaliers sans en allumer les lumières, capuches sur les têtes et mains dans les poches. Nous sortons par un parking sous-terrain repéré quelques jours plus tôt et traversons la rue sans encombre. Derrière une affiche publicitaire démesurée, Oscar change son pull et je lâche mes cheveux. Nous redevenons nous. Ou plutôt nous enfilons nos vrais masques. Car lorsque nos élans meurtriers s’endorment, nos personnalités se cognent. Il n’y a que dans la vengeance et la haine qu’Oscar et moi nous nous aimons. Et je sais que de retour à la maison, nous n’attendrons qu’une chose, notre prochaine mission.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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