29/09/21 - 00:09 am


Sites amis

Auteur Sujet: La pluie tombait et la débâcle s'est amorcée de Richard Cloutier  (Lu 5330 fois)

0 Membres et 2 Invités sur ce sujet

En ligne Apogon

  • Administrateur
  • Membre Or
  • *****
  • Messages: 178
  • Sexe: Homme
Chronique noire de Maisonneuve

La pluie tombait et la débâcle s'est amorcée de Richard Cloutier



Richard Cloutier s’est d’abord fait connaître comme auteur de nouvelles, puis à titre de chroniqueur de boxe, et finalement, de journaliste financier. Un critique a dit de l’un de ses recueils : « Lorsque Richard Cloutier écrit des nouvelles, il les écrit le plus souvent comme d’autres écrivent des poèmes. Avec une liberté de ton et d’images où le sujet se précise ou s’efface avec la même facilité. » C’est un style qu’il a conservé dans cette série de romans.

Avec La pluie tombait et la débâcle s’est amorcée, Richard Cloutier pose le premier jalon de la Chronique noire de Maisonneuve, une série de romans noirs d’ambiance dans lesquels il continue de faire évoluer des personnages troubles au sein d’un univers littéraire où le sang et l’alcool ne sont jamais bien loin. Une galerie complète de personnages y évolue et s’entrecroisent au cœur d’une ville tout à la fois prisée pour ses folles nuits qui n’ont rien de banal, colorée par une scène pugiliste florissante, et invariablement marquée par les intrigues nouées dans les arcanes de son industrie financière de premier plan.

La Chronique noire de Maisonneuve se déroule à l’époque actuelle. Outre certains personnages, dont les membres de l’Unité des homicides, les romans qui composent la série présentent certaines caractéristiques récurrentes, dont un regard tragique et pessimiste, voire ironique, sur la société. De même, la série évolue dans la ville de Maisonneuve, représentation d’une Montréal reconstruite à la suite d’une uchronie. Ainsi, Maisonneuve, au lieu d’être annexée par Montréal en 1918, a plutôt annexé Montréal. Maisonneuve offre donc au lecteur un ancrage référentiel fort, un peu à l’image de la musique qui rythme l’action d’un film.



Richard Cloutier

Né à Montréal, Richard Cloutier s’est d’abord fait connaître par ses nouvelles publiées au Canada et en Europe (Micronos, Le portique du soleil, Horrifique, Octa, Le rayon du polar) et à titre d’éditeur du périodique littéraire Cité Calonne. Il a écrit plusieurs biographies, incluant Jack Layton, un homme de cœur et de convictions. Tour à tour publicitaire, gestionnaire d’une salle de spectacles, puis journaliste, il a notamment signé des articles pour La Presse, Les Affaires et BoxingScene.com. Longtemps chroniqueur de boxe, il a été pendant plus d’une décennie électeur à l’intronisation au sein de l’International Boxing Hall of Fame de Canastota, dans l’État de New York. Il est aujourd’hui journaliste financier.

 

1


Il fait noir à l’extérieur du bar de l’hôtel Queen’s qui se dresse sur la rue Peel à l’intersection de la rue Saint-Jacques et seuls quelques lampadaires recouverts de glace permettent de deviner le trottoir gelé et les structures des alentours, elles aussi complètement recouvertes de givre.
Réjean Meilleur, installé au chaud à l’intérieur du confortable établissement, se tient tout près de la fenêtre bordée de frimas à quelques pas de la porte d’entrée principale, le regard tourné vers la rue et le cellulaire à l’oreille. Le bruit continu des granules de glace frappant la vitre rappelle constamment les conditions exécrables qui touchent non seulement l’île de Montréal et ses environs, mais aussi toute la Vallée du Saint-Laurent depuis maintenant plus de vingt-quatre heures.
En ce début d’année, la pluie verglaçante tombe de manière continue. Dès l’instant où l’eau touche un objet, elle se fige en glace. Déjà, le réseau électrique est sous pression parce qu’en banlieue des pylônes s’écroulent sous le poids de la glace, entraînant des coupures de service par dizaines. Plusieurs milliers d’abonnés sont privés de courant, tant sur la Rive-Sud que sur la Rive-Nord du fleuve Saint-Laurent.
Réjean Meilleur, à qui le regard froid et perçant confère un air sévère, reste immobile quelques instants pour accuser le coup lorsque son interlocuteur met fin à l’appel. Le Bureau de la sécurité financière, l’organisme de contrôle et de régulation du système financier québécois, a statué.
Au matin, dès l’ouverture du tribunal administratif, il déposera une requête pour obtenir une ordonnance de blocage sur tous ses comptes de banque et une interdiction de transactions.
C’en sera alors fini de lui et de Pinacle, son cabinet de services financiers. Stoïque, il glisse son téléphone portable dans la poche intérieure de son veston gris.
Son informateur a pu consulter la documentation qui sera déposée au tribunal. La poursuite criminelle repose sur des mouvements de fonds qualifiés de « suspects » par le Bureau de la sécurité financière. La nouvelle année sera effectivement exécrable et la météo ne sera pas la seule responsable, estime Réjean Meilleur.
Gestionnaire de portefeuille, celui-ci est autorisé à gérer l'achat et la vente d'actions, d'obligations et de produits dérivés, et bien que tout le monde sache qu’il s’appelle Réjean Meilleur, ils sont peu nombreux à user de ce patronyme. On l’appelle surtout « Pinky » parce qu’il est LE spécialiste des penny stocks, ces titres de petites sociétés dont la valeur est inférieure à cinq dollars et qui se négocient hors Bourse, sur des plateformes d’échanges électroniques.
Le nom Pinky est tiré du fait qu’autrefois, les cotes de ce type de petites sociétés étaient publiées sur du papier rose distribué aux courtiers. Ces catalogues de titres s’appelaient littéralement des « Pink Sheets ».
Pinky Meilleur est grand et ses cheveux sont encore bruns, bien que quelques reflets blancs et gris soient perceptibles. Athlétique sans être musclé, il s’entraîne en gymnase deux à trois fois par semaine.
L’attention du gestionnaire de portefeuille est attirée vers l’extérieur du bar par l’apparition d’une lumière diffuse. Il y porte le regard. Réjean Meilleur, immobile, se tient toujours derrière la vitre.
À l’extérieur, sur sa gauche, il distingue bientôt les phares d’un véhicule qu’il voit lentement prendre forme dans le paysage urbain devenu méconnaissable sous la glace. Puis, il reconnaît la vieille Mercury Montclair Cruiser 1956 rouge sang de Joey Steltzer, ruisselante, qui arrive à basse vitesse. L’un de ses pneus heurte lourdement le trottoir lorsque le véhicule stoppe juste devant la porte du bar de l’hôtel Queen’s.
En temps normal, une telle situation s’avère improbable tellement ce secteur de la ville est effervescent, peu importe le jour de la semaine. Pour les clients de l’hôtel Queen’s ou de son bar, il est ainsi préférable de recourir aux services de l’un des valets de l’établissement, aux aguets sous la marquise noire de l’entrée principale, pour qu’il stationne le véhicule dans une zone autrement inaccessible.
Le prestigieux établissement hôtelier, reconnaissable à la majestueuse enseigne qui compose son nom en lettres rouges, installée sur son toit, et à sa façade de pierre moulée qui jouxte la monumentale gare Windsor, s’élève dans ce qui était la zone nord-ouest du quartier des affaires lorsque celui-ci prenait son origine dans le Vieux-Port et s’élançait depuis la rue Saint-Jacques. Soit là où la plupart des grandes institutions financières avaient alors établi leur siège social.
L’inauguration de l’iconique Place Ville-Marie, en 1962, a toutefois fait évoluer la géographie urbaine de la métropole et le quartier des affaires a rapidement prospéré jusqu’au centre-ville de Maisonneuve. Cette municipalité fondée en 1883 sur l’île de Montréal devint éventuellement le principal centre industriel, commercial et financier du Canada et le cinquième centre financier de l’Amérique du Nord.
Maisonneuve, qui au début du siècle abritait dans le secteur est de l’île la plupart des grandes familles francophones fortunées, consolida son statut économique enviable en annexant en 1918 sa rivale de l’Ouest, Montréal, où résidait une puissante élite anglophone composée de magnats d’industries, de banquiers, et de propriétaires d’usines, de chemins de fer et de moyens de transport maritime. Grands centres manufacturiers et industriels, Maisonneuve et Montréal connurent une expansion fulgurante entre 1905 et 1919. Cette croissance économique entraîna la construction de nombreuses infrastructures destinées à la population.
La fin de la Première Guerre mondiale plongea toutefois les deux sœurs ennemies dans des difficultés financières sérieuses, forçant l’annexion de Montréal à Maisonneuve, bien que cette dernière peinât alors tout autant à financer la réalisation de ses ambitieux aménagements urbains, y compris un immense jardin botanique et de majestueux édifices publics.
Au final, l’annexion liant le Maisonneuve francophone et le Montréal anglophone fut l’assise qui vit naître l’épicentre financier cosmopolite actuel, qui repose sur plus de 3 000 organisations financières et emploie plus de 100 000 travailleurs qualifiés, dont le quart sont des experts en finance.
Habituellement, se déplacer dans ce secteur de la ville, à l’ombre de l’hôtel Queen’s, signifie croiser des hommes en veston-cravate, pour la plupart bien coupés, et des femmes en tailleur, tantôt allant à leurs bureaux ou en venant, tantôt en pause et parti quérir un latte à l’érable dans l’un des nombreux cafés des environs.
Mais, en ce mardi de janvier, en raison de toute la pluie verglaçante tombée depuis 24 heures, la situation est bien différente.
Pinky Meilleur et tous ceux qui avaient prévu se réunir dans ce bar à cocktails pour le premier des 5 à 7 de la série que présentera le High Roller Club au cours de l’année, paraissent justes idiots, ou dans le meilleur des cas, téméraires, d’avoir persisté à maintenir la rencontre prévue depuis quelques semaines.
Impliqué dans son organisation, Pinky Meilleur a d’ailleurs songé à annuler l’événement en raison des caprices de la météo. Il fut maintenu après que plusieurs personnes lui eurent confirmé leur présence dans le quartier des affaires. Ceux-ci ont choisi de se rendre à leurs bureaux respectifs après le long congé des fêtes pour mettre de l’ordre dans leurs papiers, prendre des dossiers et signer des documents, même s’ils se vantent tous d’être technologiquement à la pointe et d’avoir adopté une pratique d’affaires sans papier.
Quelle que soit leur raison, ils sont vraisemblablement d’avis qu’un verre en société sera le bienvenu avant de reprendre le chemin de la maison. D’autant plus que les autorités municipales menacent de fermer l’accès au quartier des affaires pour des raisons de sécurité si le verglas persiste comme le prévoit Environnement Canada.
Plusieurs officiers municipaux présents dans le bar de l’hôtel Queen’s évoquent la nappe de glace qui recouvre progressivement la ville et va en s’épaississant. Pour cette raison, les autorités craignent, par exemple, de voir des pans de glace se détacher des bâtiments et blesser des passants.
Quoi qu’il en soit, la soirée a tout pour attirer des acteurs du secteur financier en quête de divertissement. De fait, pour tout conseiller le moindrement ambitieux évoluant dans quelque sphère que ce soit de cette industrie, une soirée organisée sous l’égide du High Roller Club est certainement l’endroit où l’on veut se trouver et être vu. Un mot glissé ce soir-là dans la bonne oreille peut effectivement « faire » une carrière.
Le High Roller Club est un groupe composé initialement d’étudiants en finance issus de l’Université Sir George Williams, devenus diplômés et se côtoyant au gré de leurs vies professionnelles respectives. Le nom du club illustre le fait que ses membres d’origine se définissaient comme de jeunes professionnels aisés en devenir, ou à tout le moins comme des individus « promis à de hauts revenus et en voie de devenir vraiment très riches ».
Raymond D. York, un ancien trader de Bear Stearns passé chez Lehman Brothers, deux banques d’affaires de Wall Street, et aujourd’hui propriétaire de la First Canadian Bank et de sa filiale de gestion de patrimoine, la York Investment Securities, est l’ultime fondateur désigné du High Roller Club, selon la petite histoire.
« Ma formation universitaire répondait à mes besoins d’un point de vue intellectuel, mais je désirais également développer des qualités sociales et j’ai décidé de m’impliquer dans des associations étudiantes et des fraternités », répète inlassablement Raymond D. York lorsqu’il raconte la genèse du High Roller Club.
« Ce dont je me suis éventuellement rendu compte, c’est que les étudiants de la plupart des facultés, par exemple ceux en commerce et en droit, avaient leur propre association interuniversitaire, mais ce n’était pas le cas des étudiants en finance. Avec quelques collègues, nous en avons donc créé une pour nous lier davantage et pouvoir rencontrer des étudiants en finance d’autres universités, que nous serions susceptibles de recroiser plus tard au cours de nos carrières respectives », dit-il alors.
Le High Roller Club, qui réunissait au départ une trentaine de personnes, a fait tache d’huile. Il compte maintenant plusieurs centaines de membres. La diversité de leur provenance a coloré cette tache au fil de sa croissance, comme le fait le soleil lorsqu’il colore les reflets de l’huile au gré de l’angle de vue.
Aujourd’hui, plus de trente ans après sa fondation, le High Roller Club se compose principalement de banquiers d’affaires, de représentants de courtiers d’assurance, de fiscalistes, d’ingénieurs financiers, de gestionnaires de fonds de pension, d’investisseurs institutionnels, d’arbitragistes et de conseillers en services financiers.
Mais les soirées « ouvertes au public » organisées sous son patronage attirent également des invités parmi lesquels se retrouvent des entrepreneurs comme Moe Woodland, le propriétaire de la White & Woodland Brewing Co, des officiers municipaux, pour la plupart œuvrant auprès de services tels que le développement économique et l’urbanisme, ainsi que des athlètes professionnels, principalement des boxeurs, puisque la boxe est plus populaire que tous les autres sports à Maisonneuve.
De fait, bien que la métropole figure au calendrier de tournois internationaux de nombreux sports professionnels, entre autres le cyclisme, le tennis et la Formule 1, et que des équipes évoluant dans différentes ligues professionnelles soient installées à Maisonneuve, dont une équipe de baseball, de soccer, de football, et même deux équipes de hockey, soit le Shamrock et les Wandereers, c’est la boxe qui attire le plus les regards des amateurs.
Le High Roller Club bénéficie également, disons-le, d’une aura de « clandestinité toute relative », du fait que son « fondateur », Raymond D. York, soit aujourd’hui couramment considéré dans l’esprit populaire comme un ponte présumé de la pègre locale.
Ainsi, par-delà son statut de propriétaire de la First Canadian Bank qui fait de lui une personnalité puissante dont l’influence rayonne bien au-delà des frontières du pays, ses accointances avec différents truands réputés nourrissent pour leur part ce côté moins reluisant de sa notoriété.
Quoi qu’il en soit, la First Canadian Bank, en plus d’offrir toute une gamme de services aux particuliers comme le font les institutions financières conventionnelles, est une banque d’affaires. C’est-à-dire qu’elle conseille les entreprises sur plusieurs plans, par exemple en matière de fusion-acquisition.
Mais l’enseigne bancaire conseille également les gouvernements de différents pays d’Amérique latine, d’Europe, d’Asie et d’Afrique, plus précisément les membres de leur administration publique. Aussi bien dire que Raymond D. York, qui a ainsi l’occasion d’orienter des choix ministériels, notamment en matière d’octroi de contrats par l’entremise « d’études de faisabilité », appartient à une caste de privilégiés.
Dans cette veine, si le High Roller Club a l’apparence d’une banale association réunissant des professionnels de l’industrie financière, c’est qu’il occulte la partie immergée de l’iceberg, un « petit » boy’s club informel réunissant des gens de pouvoir issus de cercles décisionnels disséminés à travers la planète. Un « cénacle » composé d’affairistes triés sur le volet du fait de leur influence économique et politique, dont les ramifications sont pratiquement inaccessibles, même aux personnes évoluant dans l’entourage du High Roller Club « formel ». 
Les rumeurs relatives à ce boy’s club constitué autour de Raymond D. York étant légion, nombreux sont ceux qui imaginent en avoir cerné la mécanique et aimeraient l’intégrer, attirés par le halo de pouvoir qui parait s’en dégager, bien qu’ils n’en saisissent pas l’essence et qu’ils en ignorent les règles et les exigences.
L’une de ces rumeurs parmi les plus persistantes évoque de fastueuses réceptions privées organisées afin que les membres y cultivent leur relation avec d’autres individus évoluant comme eux dans des cercles de pouvoir.
Ces événements se dérouleraient dans des hôtels, à travers le monde, en marge de grandes conférences économiques internationales.
À Maisonneuve, ces soirées dont il est difficile d’évaluer l’ampleur se tiendraient dans un vaste appartement aménagé dans les hauteurs du Drummond Court Building. Mieux connu sous l’appellation de « tour Drummond », cet immeuble construit en 1924 appartient à Raymond D. York.
On parle de ces présumées soirées confidentielles comme de réunions coquines ou libertines. En réalité, ces soirées auxquelles même Réjean Meilleur n’a jamais participé et qui n’ont rien à voir avec les cocktails prisés par les travailleurs lambda de l’industrie financière, réunissent des prostituées ou à tout le moins, des jeunes filles et des jeunes hommes que l’on pourrait aisément considérer comme victimes d’un réseau de traite d’êtres humains.
On y proposerait effectivement aux invités de marque une grande variété de divertissements, y compris de la drogue, mais également la compagnie de ces femmes et de ces hommes, souvent très jeunes et « recrutés » pour l’occasion, la plupart du temps, sur la base de mensonges et de promesses.
Des jeunes pour la plupart sans repères, qui aboutissent parfois là en raison de leur vulnérabilité ou de leur pauvreté, et qui, dans certains cas, ne sont même pas en mesure de se rendre compte qu’ils sont victimes d’exploitation sexuelle.
Réjean Meilleur cesse de regarder la Mercury et tourne la tête vers l’intérieur du bar de l’hôtel Queen’s. Il aperçoit immédiatement Rémi Huntsberry. Installé à l’une des tables, le regard rivé sur son téléphone portable, il consulte comme à son habitude des courriels ou son fil Twitter plutôt que de converser avec les personnes assises autour de lui.
Rémi Huntsberry est grand, presque autant que Réjean Meilleur, et souffre d’un surpoids qui lui donne un peu la stature d’un petit grizzli. Il a pris l’habitude, voilà des années, de se raser les cheveux en raison d’une calvitie naissante. Il porte des lunettes rondes distinctives sur son large visage encadré par une barbe brune hirsute, longue de plusieurs centimètres. Aujourd’hui, il a endossé un veston bleu dont la teinte exacte est rendue incertaine par l’éclairage ambiant.
Rémi Huntsberry et Réjean Meilleur ont fondé Pinacle, cabinet de services financiers, il y a neuf ans, juste après avoir obtenu leurs diplômes respectifs de l’Université Sir George Williams.
Pinacle offre un service de planification financière et de gestion de portefeuille discrétionnaire. Sa clientèle se compose d’investisseurs institutionnels, par exemple des caisses de retraite chargées de gérer les fonds de pension de travailleurs ; des firmes de courtage qui sous-traitent à Pinacle la gérance d’une part de leur actif ; et de clients privés. C’est-à-dire des individus ou des familles nécessairement fortunés, puisque la taille minimale requise pour ouvrir un compte chez Pinacle s’élève au moins à 500 000 $.
Depuis la fondation de Pinacle, ses affaires roulent à grande vitesse, surtout grâce à Pinky Meilleur et à ses penny stocks. Meilleur est le président, le chef des placements et la tête d’affiche auprès des clients, alors que Rémi Huntsberry a hérité du titre de vice-président et de chef de la conformité. C’est lui qui gère les opérations quotidiennes pendant que Réjean Meilleur serre des mains et fait entrer l’argent. Un partage établi dès le départ et qui, compte tenu de son succès, convient encore totalement à chacun d’eux.
Puisque Rémi Huntsberry est chargé de la conformité de la firme auprès des autorités réglementaires, il sera à ce titre le premier informé, demain, des démarches entreprises par le Bureau de la sécurité financière.
Réjean Meilleur se félicite d’avoir prévu le coup depuis longtemps et il est prêt à faire face à la situation. Plus exactement, il a prévu de s’enfuir d’abord aux États-Unis, et, depuis la Floride, de rejoindre un pays d’Amérique latine pour y disparaître à proximité d’une plage ensoleillée.
Il vise en premier lieu le Belize. Mais le Panama et le Brésil, des pays où il est aussi allé effectuer des repérages et cacher des milliers de dollars en devises locales dans des coffrets bancaires ouverts sous une fausse identité figurent dans ses plans, si le besoin l’y contraint.
Sauf que le verglas a entraîné la fermeture des aéroports et de tout le trafic aérien, ce qui complique la mise en œuvre de son plan. Cela l’obligera en effet à quitter le pays par voie terrestre plutôt que par avion.
Pinky Meilleur pourrait donc opter pour se rendre rapidement en voiture – dès ce soir – aux États-Unis, soit à Burlington, dans le Vermont, ou à Plattsburgh, située quant à elle dans l’État de New York, où se trouvent des aéroports internationaux. Les deux villes, en temps normal, se trouvent à moins de deux heures de route de Maisonneuve. La première étape de sa fuite consiste toutefois à passer chez son ex-petite amie, Karine de Neuville.
Par mesure de prudence – dans l’éventualité par exemple où les autorités seraient amenées à perquisitionner son appartement – il a caché chez elle voilà plusieurs mois, à son insu, des « éléments sensibles » incluant un faux passeport qu’il doit nécessairement récupérer avant de fuir.
Dans le contexte où il est pressé par les événements, à défaut de passer la nuit-là avec cette jeune femme qu’il se réjouit de revoir, peut-être pourrait-il tout de même y demeurer un peu plus longtemps que nécessaire, se dit-il.
Soit « une bonne heure de plus » avant de rouler ensuite jusqu’à la frontière américaine pour la traverser.
Karine de Neuville, pour sa part, ne sera pas tellement enchantée de le voir arriver – c’est le moins qu’il puisse anticiper. Mais cela ne devrait pas créer un si grand défi, estime-t-il, puisqu’il arrive toujours à la contraindre sans devoir fournir de si grands efforts.
Il faut dire que Réjean Meilleur s’est assuré de « sa résignation » tôt dans leur relation. Au point où, depuis leur rupture, il continue de nourrir l’ascendant sur elle qu’il a développé au fil des mois.
Karine de Neuville est une fiscaliste travaillant comme conseillère en sécurité financière à la St. Lawrence Trust Company, une société fondée en 1899. Après avoir analysé la situation financière de ses clients, son travail consiste généralement à leur proposer des produits d'assurance et des stratégies de rentes en vue de leur retraite.
La rencontre « officielle » de Karine de Neuville et de Pinky Meilleur s’est déroulée plus de dix-huit mois plus tôt dans une salle de sport située au sous-sol de la tour de la Bourse, soit la tour numéro III du complexe Moretti.
Ce complexe est composé de trois tours identiques regroupées en triangle dont la hauteur varie de 47 à 51 étages. La principale tour, celle qui héberge justement la Bourse, était la plus haute tour en béton armé au monde et le plus haut bâtiment au Canada lors de sa construction en 1963. Elle est aujourd’hui le troisième plus haut gratte-ciel de Maisonneuve.
Construites dans le quartier des affaires sous les auspices de l’architecte italien Luigi Moretti qui en est le concepteur, ces tours distinctives dont l’une est un hôtel, arborent des murs-rideaux faits d’aluminium de couleur bronze. Cela met particulièrement en valeur les colonnes blanches faites de béton qui ornent chacun de leurs quatre coins.
Le complexe immobilier borde au nord le square Victoria, un parc urbain de forme rectangulaire enrichi de sculptures, de fontaines et de jets d’eau en été, réputé pour sa bouche de métro de style Art Nouveau créée sur le modèle des bouches du métro parisien.
Karine de Neuville et Réjean Meilleur, avant d’échanger des sourires puis d’engager finalement la conversation après plusieurs rencontres « fortuites » au gymnase, s’étaient déjà aperçus dans différentes conférences à saveur financière et fiscale. Il faut dire que Pinky Meilleur fréquente les conférences et les formations à titre de spectateur – mais aussi très souvent comme panéliste ou conférencier – comme si sa vie en dépendait. Dans les faits, la croissance de Pinacle en bénéficie pour une bonne part.
Karine de Neuville a les cheveux bruns, elle est mince, et Réjean Meilleur la considère comme une belle femme, bien que sa beauté n’ait rien d’extravagant. Surtout, bien qu’elle affiche une attitude a priori volontaire, il a tout de suite relevé son sentiment d’insécurité qui se traduit par un manque de confiance en soi et d’estime personnelle. C’est en grande partie ce trait de caractère qui l’a intéressé. Lorsque la relation fut relativement bien établie, Pinky Meilleur avait pris de l’ascendant sur elle.
Par exemple, à mesure que les semaines passaient, leurs échanges intimes ont pris une tournure malsaine. Testant graduellement les limites de l’élégante Karine de Neuville comme on cherche à ajuster la chaleur de l’eau coulant du robinet, le jovial et toujours social Pinky Meilleur, reconnu pour sa prestance et sa facilité à s’exprimer, l’a invariablement poussée dans ses retranchements.
Bientôt, il n’a plus hésité à jouer avec elle, avec son corps, à lui serrer tantôt un bras, tantôt le cou, à la maintenir dans une position déplaisante, à l’humilier de différentes manières, aussi bien physiquement, qu’émotivement. À la prendre finalement de force, à des moments ou dans des lieux la rendant mal à l’aise, mais de manière à ce qu’elle ne puisse refuser la situation, aussi bouleversante que puisse se révéler l’expérience.
Réjean Meilleur aperçoit finalement, du coin de l’œil, Joey Steltzer et Ann Saint-Marc quitter la Mercury rouge sang et, malgré les abrasifs et les fondants épandus par les employés du service des travaux publics depuis la veille et tout au long de la journée, les voit glisser prudemment en direction du bar de l’hôtel Queen’s, tant bien que mal, sur le trottoir recouvert de givre.
Rendu célèbre pour ses boiseries d’époque – l’établissement hôtelier de sept étages a été inauguré en 1893 – ce bar est prisé par la faune nocturne pour son atmosphère unique, mais aussi pour les cocktails que préparent ses mixologues.
En cours de route, le couple observe avec curiosité le paysage glacé qui s’offre à lui, principalement la façade de l’hôtel Queen’s, soit l’élégant revêtement original en pierre de taille de grès rouge qu’on a peine à reconnaître en raison de la couche de givre. Puis, ils entrent dans le bâtiment.
C’est un signal pour Réjean Meilleur. Avec eux sur les talons, il se dirige dès lors vers les tables, avançant alors que tout le monde lui fait de grands sourires et qu’il répond avec enthousiasme aux salutations.

 
2


– Je n’irai pas vivre là, c’est déprimant. Tu pourrais le louer, lance Ann Saint-Marc à Joey Steltzer, qui nourrit de nouveau une conversation amorcée plusieurs semaines auparavant au sujet d’un appartement locatif dont il est le propriétaire et qui est inoccupé.
Joey Steltzer l’a initialement acheté dans l’intention d’en utiliser le revenu de location pour en financer l’hypothèque. Il a prévu à court terme y héberger une amie aux prises avec une panne d’électricité, et doit aller la chercher plus tard dans la soirée pour l’y mener, ce qui déplaît à sa conjointe.
Ann Saint-Marc, une brune de 34 ans dont la commissure des lèvres est marquée de plis discrets, possède un sourire qui les fait volontiers oublier. Réjean Meilleur, qui apprécie son visage, mais principalement son regard, est d’avis qu’en raison de son port de tête, de son élégance toute personnelle et de l’arrogance, justement, de ce regard, elle se donne des airs de garces un peu blasées et de femmes fatales – mais qui aurait perdu un peu de son lustre.
Au final, bien qu’elle soit beaucoup trop sûre d’elle et indépendante au goût de Meilleur, il lui a toujours trouvé un petit « quelque chose ». Ils s’entendent même assez bien et ont déjà eu une brève liaison il y a plusieurs années, amorcée alors qu’ils s’étaient retrouvés au lit ensemble en marge d’un congrès de planificateurs financiers tenu dans la ville de Québec.
Joey Steltzer, son conjoint du moment, a bien dix ans de plus qu’elle. S’ils forment un couple relativement bien assorti, leur historique amoureux respectif ne laissait guère présager un tel développement entre eux. « Le temps fait son œuvre », lance Steltzer, le regard amusé, lorsqu’on l’interroge sur le sujet.
Réputée pour son esprit libéral et le fait qu’elle soit généralement en bons termes avec les hommes entreprenants, Ann Saint-Marc n’est effectivement pas exactement la partenaire à laquelle on songe en premier lorsqu’on évoque une relation sérieuse, et pourtant. Joey Steltzer, pour sa part, a entretenu quelques relations minimalement documentées.
Il a d’abord fréquenté une grande femme blonde beaucoup plus jeune que lui qui travaillait comme gérante d’un établissement de la chaîne de restauration rapide Burger King en activité sur la rue Sainte-Catherine.
Steltzer l’avait installée dans son fameux logement locatif situé dans le quartier Rosemont et passait la voir de deux à trois fois par semaine. Il l’invitait régulièrement au restaurant et l’amenait en week-end à l’extérieur, par exemple à Toronto, Ottawa, New York, Philadelphie, Boston et Buffalo. Surtout, il a payé ses études. La « très » jeune femme faisait alors à temps partiel des études de baccalauréat en administration des affaires.
Une fois son diplôme en main, elle partit toutefois s’installer à Vancouver avec un collègue d’université, sans prévenir Joey Steltzer très longtemps à l’avance. Ils ne se sont plus jamais revus.
Steltzer, parce qu’il est constamment en demande d’affection, en quête d’amour et de reconnaissance, et que, pour cette raison, il fait obstinément des compromis, songe encore tout de même à elle.
Il la revoit alors dans son uniforme de chez Burger King. Un uniforme, avec ses pantalons noirs un peu lâches retenus par une ceinture basse sur la taille dans lesquels elle glissait son polo aux couleurs bigarrées, noir, rouge et jaune, qui ne faisait aucun effort pour mettre en valeur son joli corps ferme qu’il a tant aimé étreindre.
Comme ils sont allés ensemble une fois à Vancouver, il lui arrive aussi de l’imaginer assise sur les marches de ciment du Harbour Green Park, juste au bout de la Place du Canada, tout au bord de la rive. Il la voit alors regarder les hydravions amerrir ou quitter les quais, glisser sur l’eau pour décrire un cercle et s’envoler, avec North Vancouver de l’autre côté de la baie en guise d’horizon.
Joey Steltzer, bien que mortifié par cet abandon qui exacerba des sentiments de vide affectif et d’anxiété prenant leurs racines dans d’autres abandons plus lointains, a ensuite entretenu pendant plusieurs années une liaison avec une barista qui gère un café situé sur la rue Stanley.
La jeune femme est gentille, quoique d’une nature fort discrète. Elle est brune avec un toupet coupé droit, et est, elle aussi, beaucoup plus jeune que lui. Elle a notamment de très jolies mains, avec des doigts courts et délicats, et il l’appelait sa « jeune entrepreneure », bien que le commerce ne lui appartienne pas.
Ils ont officiellement cessé de se fréquenter sans raison vraiment apparente, même si, dans les faits, ils se voient encore à l’occasion, mais très rarement et de manière impromptue.
En réalité, c’est l’avidité affective insatiable de Joey Steltzer qui a fait peser un poids très lourd sur leur relation, l’engageant dans une situation difficile et la rendant presque toxique. Mais il ne s’en vante pas.
Finalement, Ann Saint-Marc et lui se sont liés plus sérieusement voilà quelques mois, après avoir multiplié les rencontres et s’être régulièrement assurés de participer aux mêmes événements, surtout ceux tenus à l’extérieur de la ville.
Tous deux fiscalistes, ils travaillent dans le secteur financier. Steltzer comme expert-conseil et directeur régional au sein de la Banque Jacques-Cartier, et elle, comme experte et vice-présidente pour la Bank of British North America.
Arrivé près du groupe, Réjean Meilleur se glisse sur la chaise libre située à la droite de Rémi Huntsberry et observe l’assistance. Depuis l’endroit où il est assis, il reconnaît l’habituelle assemblée des costumes gris-chemises blanches, costumes bleus-chemises blanches et costumes noirs-chemises blanches, le tout rehaussé de cravates de multiples couleurs et parsemé, par-ci, par-là, de tailleurs également de diverses teintes.
En temps normal, le bar de l’hôtel Queen’s est bondé alors qu’on ne compte aujourd’hui qu’une cinquantaine de personnes, dont quelques membres en bonne et due forme du High Roller Club, laissant de nombreuses tables encore libres.
Outre les représentants habituels de la communauté financière, des athlètes et des officiers municipaux prennent place dans l’enceinte. Réjean Meilleur, par exemple, est installé près d’un homme rondouillard dont les ailes du nez montrent de la couperose. Vêtu d’un costume trois-pièces de couleur bleu ardoise et de l’éternelle chemise blanche, ce banquier d’affaires est connu pour être fort en gueule.
Puis, Réjean Meilleur cherche du regard les deux boxeurs professionnels qui se trouvent dans la salle et avec qui il a parlé plus tôt, soit François Bernier et Walter S. Klein. La boxe est un sport majeur dont la popularité des athlètes ne se dément pas. Ceci explique pourquoi l’on retrouve toujours un beau contingent de boxeurs et boxeuses parmi les invités qui se côtoient dans l’entourage du High Roller Club. Les deux pugilistes sont encore là, mais installés à des tables différentes.
Il voit d’abord Raphaëlle Paris, une jeune femme brune âgée dans la mi-trentaine, qui est la responsable des communications de la firme de promotion locale Uppercut, puis à côté d’elle, François Bernier, surnommé « le Jaguar », l’une des principales têtes d’affiche du promoteur.
Ce dernier a récemment conquis une ceinture nord-américaine et au vu de son talent, ce n’est vraisemblablement qu’une première marche vers d’autres succès sur la scène internationale. Le jeune homme dont la couleur de peau est incroyablement sombre, a débuté sa carrière professionnelle à l’âge de 24 ans, après avoir raflé chez les amateurs une médaille de bronze, puis d’argent, lors de tournois internationaux.
Raphaëlle Paris et François Bernier se sont d’abord rejoints au Club athlétique YUL, une immense salle de sports aménagée dans un ancien cinéma de la rue Cathcart, à quelques pas de la majestueuse Place Ville-Marie.
Ce gratte-ciel emblématique est devenu l’un des symboles architecturaux de Maisonneuve et, à juste titre depuis sa construction, il a été immortalisé sur d’innombrables cartes postales destinées aux touristes qui visitent la métropole en temps normal. Puis, le Jaguar a participé à une entrevue radiophonique dans le studio de l’une des stations à vocation sportive de la métropole, à quelques blocs de là. Raphaëlle Paris l’y a accompagné.
Réjean Meilleur, qui aperçoit ensuite Walter S. Klein et l’entrepreneur brassicole Moe Woodland installés ensemble à une table en train de fumer le cigare, tourne finalement le regard vers un groupe d’officiers municipaux assis à sa gauche. « La situation est critique », entend-il l’un d’eux affirmer.
L’ingénieur raconte à la tablée que la plus grande partie de la région métropolitaine est alimentée par neuf lignes à haute tension de 735 000 volts chacune, qui acheminent l’électricité depuis les barrages du nord du Québec et que plus tôt ce jour-là, deux de ces lignes ont eu un court-circuit, forçant une redirection du transit vers les lignes toujours en opération.
« Tout le réseau menace de tomber car les lignes restantes sont en surcharge. Des opérations de délestage d’approvisionnement sont faites successivement dans différents secteurs pour éviter une panne majeure sur toute la région », dit-il.
Déjà, sans tenir compte de ces opérations de délestage visant à maintenir l’intégrité du réseau, plus de 200 000 clients sont privés d’électricité, évalue-t-il. Il est d’avis que si la pluie verglaçante perdure 24 heures de plus, le nombre de clients qui auront perdu le courant avoisinera alors « au moins » le million.
Un autre officier municipal laisse entendre que le poids du dépôt de glace compacte qui s’accumule sur les toits et les corniches au fil des heures multiplie les risques de chutes de glace dans les rues, de même que l’effondrement de toits.
– Plusieurs quadrilatères seront fermés dans le quartier des affaires au cours des prochaines heures. Si la situation se poursuit à cette vitesse, nous devrons aussi fermer la plupart des ponts reliant Montréal à la Rive-Sud en raison des dangers liés à leur structure en hauteur : Honoré-Mercier, Samuel-de-Champlain, Jacques-Cartier et Victoria, cite-t-il.  Ce n’est pas le cas pour les ponts menant vers la Rive-Nord, dont les travées, du fait notamment qu’elles sont plus courtes, ne sont pas maintenues par des structures en hauteur.
Réjean Meilleur, tout en feignant de ne pas trop y porter attention, ne manque rien de la conversation. Il se trouve en effet complètement à la merci de la température. Ainsi, bien qu’en temps normal il aurait apprécié sa douceur puisqu’elle est tout juste inférieure à 0 degré Celsius, cette éventualité que l’on ferme les ponts liant Maisonneuve à sa Rive-Sud, alors qu’il doit impérativement quitter le pays, est la pire qu’il aurait pu imaginer.
Le cas échéant, il sera obligé de quitter l’Île de Montréal par sa Rive-Nord, un détour qui ajoutera une bonne heure au trajet menant à la frontière américaine alors que le parcours s’annonce déjà ardu en raison de la pluie verglaçante.
Le regard de Meilleur est attiré par la serveuse qui s’approche de lui. Ses cheveux blonds, relativement courts, sont d’un teint très clair. Elle est vêtue de l’habituelle blouse blanche et d’un long tablier noir qui étreint sa jupe rouge, dont seuls quelques reflets sont perceptibles pour qui se donne la peine de bien regarder. Elle lui sourit lorsqu’il renouvelle sa commande. Une fois celle-ci notée, elle repart vers le bar d’un pas sensiblement plus rapide.
Il la regarde ensuite échanger quelques mots avec la mixologue de service ce soir-là, Léa, dont Pinky Meilleur apprécie le sourire bien personnel et les bras couverts de tatouages, dont une représentation du chat Hercule. Dans la foulée, Léa attrape, puis manipule une bouteille de whisky et en vide des rasades dans des pots servant de verre, avant de passer à la commande suivante.
Rapidement, la serveuse revient avec un autre verre du même cocktail composé de rhum, d’Amermelade – qui est un apéritif à base de gentiane, une fleur souvent utilisée dans l’industrie des cosmétiques mais dont la racine, une fois distillée, est employée dans la fabrication d’alcool –, de lime et d’ananas. Réjean Meilleur déguste une gorgée du cocktail, puis se tourne vers Rémi Huntsberry qui consulte encore son téléphone portable.
– Je dois te parler, Rem. Allons dans le coin là-bas, dit-il en faisant un signe de tête vers une table de billard située à l’autre extrémité de la salle.
Les deux associés se redressent aussitôt en repoussant leur chaise et s’y rendent. Ils avancent à travers la salle d’un pas égal, en évitant les petits groupes de deux-trois personnes dispersées à l’écart du rassemblement principal. Bien que le but évident de ceux-ci consiste à éviter les oreilles indiscrètes, aussi bien Huntsberry que Meilleur, qui aiment autant l’un que l’autre tendre l’oreille aux rumeurs et aux ragots, sont en mesure, au fil de leur progression, d’attraper au passage quelques bribes de conversation.
D’autres individus, parmi lesquels certains presque chauves et d’autres à peu près de leur âge, sont installés autour de tables rondes devant des verres remplis de cocktail également préparés par Léa.
Les propriétaires de Pinacle trouvent des chaises vides sans difficulté. Après qu’ils se soient installés, Pinky Meilleur prend une gorgée de son cocktail, qu’il a apporté, puis lance un regard vers son associé.
– Je dois te dire que demain, Rem, le Bureau de la sécurité financière va entamer des procédures légales contre nous. Les inspecteurs vont de nouveau demander à étudier tous nos livres. Cette fois, on ne parle pas d’une inspection, mais d’une enquête. Surtout, ils vont bloquer tous nos comptes de banque. Les clients vont crier et ça va être un véritable casse-tête.
Malgré l’émotion évidente qui l’étreint, Rémi Huntsberry accueille la nouvelle sans ciller et conserve son flegme habituel.
– J’ignore ce qu’ils nous reprochent, mais il faut collaborer, poursuit Réjean Meilleur, qui ment avec assurance. Lorsqu’ils demanderont l’accès à nos dossiers et à notre comptabilité, soit transparent, ajoute-t-il, puisqu’il est établi d’office que Rémi Huntsberry, à titre de responsable de la conformité, sera l’interlocuteur désigné de Pinacle auprès des autorités réglementaires.
– Il faut toutefois s’assurer que nos clients ne subiront pas de préjudices en raison de ces démarches. C’est notre priorité, précise-t-il en sirotant son cocktail.
– C’est du harcèlement, lance doucement Rémi Huntsberry.
Sans imaginer que son associé ait pu franchir la ligne, il évoque l’inspection effectuée quelques mois plus tôt par le Bureau de la sécurité financière dans le cadre de son processus d’inspection régulier. Un processus qui l’amène à cibler aléatoirement un certain nombre de firmes chaque année, à l’intérieur de cycles de cinq ans. Cette inspection était la deuxième en deux ans, le hasard ayant fait en sorte que Pinacle ait été sélectionnée à la fin d’un cycle et au début du suivant. 
– Je vais rentrer chez moi, maintenant, lance Pinky Meilleur. Nous aurons une longue journée demain, Rem.
– Je comprends, alors sois prudent.
Réjean Meilleur se lève et marche jusqu’à l’endroit où les tables ont été regroupées. Sa démarche ne dénote aucune précipitation. Chemin faisant, il serre des mains, salue des gens, fait des signes et raconte même des blagues. Rémi Huntsberry, toujours nonchalamment installé sur une chaise adossée au mur du fond, la main étirée jusque sur le bord de la table de billard, le voit faire sans s’en étonner.
Pinky Meilleur est un « animal social » qui connaît toutes les bonnes adresses. Il est toujours partant pour paraître en société et refuse rarement les invitations, qu’elles soient professionnelles ou personnelles, ce qui le rend très populaire dans la communauté financière.
On peut ainsi le croiser dans un déjeuner-conférence, dans un dîner de formation, dans un cocktail dînatoire, ou encore, attablé dans un restaurant du quartier des affaires en train de dévorer une côte de bœuf, un verre de vin rouge à la main.
Puis, le regard de Huntsberry dérive doucement jusqu’à ce qu’il aperçoive Joey Steltzer en train d’enlacer Ann Saint-Marc avec beaucoup de tendresse. Il la serre dans ses bras tandis qu’elle effleure sa bouche de ses lèvres. Il la voit lui sourire en retour et ressent à ce moment une solitude très grande.
Ann Saint-Marc a une marque tout près de l’œil droit, comme une très vieille cicatrice, et bien que Rémi Huntsberry ne lui en ait jamais demandé l’origine, d’une certaine façon, cette cicatrice le fascine. La marque incrustée dans la peau est discrète et semble figée comme une larme en haut de sa joue, et il s’assure toujours de la voir clairement lorsqu’il se trouve en présence de la fiscaliste.
Huntsberry voit finalement Réjean Meilleur marcher vers la sortie du bar de l’hôtel Queen’s, sans autre manteau que son veston de couleur gris Birdseye, mais avec un long parapluie en main, puis franchir la porte et s’élancer sous l’incessante bruine d’eau verglaçante qui tombe sur la région.
Il l’imagine rentrer directement chez lui, dans son appartement situé au septième étage des Cours Mont-Royal. Cet ancien hôtel construit en 1922 fut à l’époque des années folles un pied-à-terre marquant de la ville de Maisonneuve pour les touristes américains, et rien de moins que le plus grand hôtel de tout l’Empire britannique avec ses quelque 1100 chambres. Témoin de cette glorieuse époque, le somptueux plafond richement coloré du hall est encore aujourd’hui orné d’un immense lustre provenant directement du casino de Monte-Carlo.
Sauf que Pinky Meilleur ne se dirige pas vers la prestigieuse adresse située sur la rue Peel. Il va plutôt à quelques pas de là, sur la rue Stanley, plus précisément au Stanley Court, l’édifice où réside Karine de Neuville. La jeune femme y loue un appartement au quatrième et dernier étage de ce bâtiment situé en plein centre-ville.
Quoi qu’il en soit, une fois son associé sorti de son champ de vision, Rémi Huntsberry balaye discrètement la salle des yeux et dès qu’il est convaincu d’être à peu près isolé, il tire son portable d’une poche intérieure de son veston, cherche le numéro de Stephen Adams, puis active la composition automatique.
Stephen Adams est le chef des placements de la York Investment Securities, une division de la First Canadian Bank, cette institution financière propriété de Raymond D. York, également connu comme le fondateur désigné du High Roller Club. Quelques sonneries se font entendre avant qu’Adams réponde.
– Rémi, dit-il. Qu’est-ce qu’il y a ?
Stephen Adams, qui se trouve alors chez Moishes – un steak house réputé sur le boulevard Saint-Laurent – a vraisemblablement vu le nom de Rémi Huntsberry s’afficher sur l’écran de son appareil, puis a choisi de prendre l’appel. Cela réjouit le vice-président de Pinacle considérant qu’Adams, souvent, ne se donne pas la peine de retourner les appels.
– Stephen, nous devons nous parler. Ça concerne notre accord financier.
– Pas au téléphone, répond Adams, surnommé « le Rocky » depuis déjà longtemps en référence au personnage de Rocky Balboa, l’étalon italien incarné par Sylvester Stallone. Il faut dire que le chef des placements a livré des dizaines de combats de boxe chez les amateurs et quelques-uns chez les professionnels. Il s’entraîne d’ailleurs encore six jours par semaine. Toutefois, on l’interpelle rarement par ce surnom évocateur, car il le déteste.
– Je me trouve chez Moishes. Laisse-moi encore une heure et viens me chercher, dit-il.
Stephen Adams, considérant les conditions routières rendues difficiles à cause de la température, a effectivement préféré laisser au garage sa Lincoln Continental 1961 décapotable noire, quatre portes, et se déplace en taxi.
– C’est entendu, répond Huntsberry.
Cette réponse est le signal attendu par Stephen Adams pour mettre un terme à la conversation.


"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

No comments for this topic.