26/06/22 - 04:27 am


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Auteur Sujet: Le clan du corbeau blanc-T1- La malédiction du wendigo de Elfydil  (Lu 1014 fois)

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Le clan du corbeau blanc-T1- La malédiction du wendigo de Elfydil



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Prologue



« La vieille femme marchait dans la neige, au milieu d’une tempête. Elle semblait perdue et avançait péniblement. Des bourrasques l’obligeaient à s’arrêter régulièrement. Après une ascension qui lui parut durer des heures, elle commençait à perdre espoir. C’est alors qu’elle aperçut au loin une légère lueur bleutée. En se rapprochant d’elle, les contours de la flamme se firent de plus en plus nets. Au même instant, le vent faiblit. Stoppés dans leur course, les flocons semblaient flotter, tomber au ralenti. Le feu follet, lui, voletait. À l’approche de Wakanda, il fuit puis revint vers elle comme pour lui montrer le chemin menant au sommet… »
La petite Nokomis était suspendue aux lèvres du conteur, qui, aidé de figurines en os, racontait la légende de Wakanda, fondatrice du clan du corbeau blanc, mais aussi ancêtre de la fillette. Cette histoire, qui s’était déroulée des décennies auparavant, était toujours narrée aux enfants du village.
Comme souvent, tout le clan était réuni dans la grande hutte pour écouter l’ancien. Nokomis connaissait cette légende par cœur, mais ne s’en lassait pas. Elle s’imaginait son aïeule braver la tempête dans le but de libérer l’esprit de son totem Gaagi, tué lors d’une querelle de clan qui eut lieu bien avant la fondation du leur.
La petite avait hâte de pouvoir partir en quête son propre totem, lors du rite de passage à l’âge adulte. Durant cette épreuve, les jeunes du village partaient seuls à la recherche d’une gemme, qui leur permettait de trouver et de créer un lien avec l’animal que les Anciens avaient choisi pour eux. Celui-ci les protégerait et les guiderait tout au long de leur vie. C’était donc un moment très attendu et important dans l’existence d’une personne.
Le vieillard continuait de conter son histoire, quand tout à coup, un éclair illumina la grande hutte, faisant sursauter l’assistance. À l’extérieur, l’orage grondait. Aucune tempête n’avait été aussi violente depuis de nombreuses années. Même les plus anciens ne se souvenaient pas d’un tel déchaînement des éléments. Heureusement, la majorité des villageois avaient pu se mettre à l’abri. Seuls manquaient à l’appel Chesmu, le père de Nokomis, et Cheveyo, celui de son meilleur ami, Hanska. Tous deux étaient partis chasser. Sans doute surpris par l’arrivée brutale de la tempête, ils n’avaient pu rentrer à temps et avaient dû trouver un abri pour la nuit.
Nokomis regarda sa mère. Celle-ci lui sourit, comme pour la rassurer. Aquene se doutait que sa fille s’inquiétait pour son père. Ce n’était pas la première fois que celui-ci ne rentrait pas un soir de mauvais temps. Mais cette fois-ci, la tempête était différente. Elle était bien plus violente et menaçante que de coutume.
Aquene sentait que quelque chose de mauvais se préparait. En tant que chamane du village, elle savait que les esprits pouvaient être particulièrement puissants les nuits comme celle-ci. Son totem, le corbeau Tekoa, se blottit contre elle pour la rassurer.

***

Au fond de la forêt, abrités par une avancée dans la falaise, Chesmu et son ami Cheveyo tentaient tant bien que mal de se protéger de la pluie. L’orage résonnait entre les arbres, que les bourrasques faisaient dangereusement osciller. Ils n’avaient pas réussi à trouver de lieu plus sûr, surpris par l’arrivée brutale de la tempête.
Serrés les uns contre les autres, ils espéraient une accalmie, car leur abri était à peine assez grand pour les protéger eux et leurs totems, un loup et un raton laveur. Les gemmes des Anciens qui animaient ces derniers brillaient d’une douce lueur bleutée au cœur de la nuit.
Tout à coup apparut entre les arbres la lumière d’une autre gemme, d’une couleur légèrement plus verte. Celle-ci était suivie d’une ombre humaine. Apparemment, ils n’étaient pas les seuls à avoir été surpris par cette étrange tempête. Chesmu indiqua le point lumineux à son ami :
— Cette personne a peut-être besoin d’aide. Reste ici, je vais y aller.
Il commença à se lever. Cheveyo lui attrapa le bras pour l’arrêter.
— Tu es fou ! C’est trop dangereux ! Elle va certainement voir la lumière de nos totems et se diriger vers nous.
— Et si elle est blessée ? On ne peut pas la laisser déambuler seule au milieu de la forêt, encore moins par ce temps et en pleine nuit !
Cheveyo hésita.
— Ta bonté te perdra Chesmu… Je viens avec toi. Kohana, reste ici, tu nous indiqueras où se trouve l’abri.
Le raton laveur regarda son maître de ses yeux bleus. Il ne paraissait pas d’accord avec lui, mais acquiesça finalement d’un petit couinement.
— Ne t’inquiète pas pour moi. Avec Chesmu et Lonato, je ne crains rien. Nous n’en aurons pas pour très longtemps.
L’homme gratta son totem entre les oreilles, puis il se leva et partit à la suite de son ami et de son loup au cœur de la tempête.
Partie I

CHAPITRE 1

La forêt était illuminée du soleil matinal de la fin d’hiver. La neige finissait de fondre et les bourgeons de fleurs commençaient lentement à s’ouvrir. Les oiseaux chantaient, heureux de retrouver des températures clémentes. Des années avaient passé depuis la tempête durant laquelle son père avait disparu.
À maintenant dix-sept ans, Nokomis attendait de pied ferme le jour où il serait temps pour elle de partir à la recherche de son totem. Pour patienter, elle avait décidé d’accompagner son amie Ayana, l’apprentie de Papina, la guérisseuse du village. Cette dernière lui avait demandé de refaire la réserve d’herbes médicinales, dont le stock avait fortement diminué pendant l’hiver.
Âgée de trois ans de plus que Nokomis, Ayana venait d’un autre clan. Elle était arrivée quelques années auparavant dans le but de devenir guérisseuse.
Son totem était une renarde du nom de Ciqala. Un masque ornemental constitué d’écorce blanche couvrait sa face. Il était finement gravé de feuilles, qui entouraient ses yeux et descendaient vers son museau. Une douce lumière bleutée émanait de ces gravures. Cette couleur brillait aussi faiblement à travers les branches qui englobaient sa cage thoracique.
Ciqala était un totem très sociable et affectueux, il correspondait parfaitement à sa maîtresse, qui se souciait constamment du bien-être des gens, d’où son choix de devenir guérisseuse.
Ayana était une jeune femme élancée, au visage fin et aux yeux légèrement en amande. Ses longs cheveux noirs, coiffés en tresse, étaient décorés de perles en os et de plumes. Plusieurs colliers en cuir entouraient son cou. Elle portait divers tatouages, dont une ligne ocre coupant ses lèvres et deux triangles sur les pommettes. Mais les plus importants étaient ceux de ses avant-bras, un loup et un corbeau, qui symbolisaient ses deux clans. On pouvait aussi en apercevoir un troisième au niveau de son cœur : une tête de renard, représentant son totem.
Soudain, elle releva la tête. Trop affairée à récolter ses herbes, elle n’avait pas remarqué qu’elle avait perdu son amie de vue.
— Ciqala, tu n’aurais pas vu Nokomis ?
Son renard lui indiqua que non. Elle regarda de nouveau autour d’elle et l’appela.   
— Ce n’est pas possible, où est-elle encore partie ?
Elle marcha entre les arbres à la recherche de son amie, quand elle entendit Ciqala japper au pied de l’un d’eux.
— Évidemment, encore en train de monter aux arbres, se dit-elle en souriant.
En arrivant au pied de l’arbre en question, elle regarda attentivement entre les feuilles et finit par l’apercevoir.
— Noko ! Qu’est-ce que tu fais là-haut ?
Nokomis se situait à environ trois mètres du sol, assise sur une branche. Elle avait une allure bien plus athlétique qu’Ayana. Sa peau était également légèrement plus mate que celle de son amie. Ses yeux aussi étaient en amande. Une partie de ses cheveux noirs étaient rasés sur le côté gauche. Elle arborait différents tatouages ocre. Le premier, sur son épaule droite, représentait deux cercles imbriqués l’un dans l’autre. Le second était une fine ligne lui traversant le visage, juste sous les yeux. N’ayant pas encore effectué le rituel de passage à l’âge adulte, elle ne pouvait pas porter de tatouage représentant son clan ou son totem.
En entendant son amie l’appeler, Nokomis se retourna et perdit l’équilibre, basculant dans le vide. Elle parvint à se rattraper de justesse sur une branche en contrebas, qui, après quelques secondes, céda sous son poids. La jeune femme tomba lourdement au sol. Ayana accourut immédiatement à ses côtés, suivie de Ciqala.
— Ça va, rien de cassé ?
Allongée sur le dos, Nokomis se redressa en grimaçant. La renarde lui sauta dessus en jappant, heureuse de la voir se relever.
— Oui, ça va, ne t’inquiète pas. J’ai connu pire chute.
Elle regarda son avant-bras droit, complètement éraflé, ainsi que son arc brisé. Elle souleva le morceau de bois et sa corde, dépitée.
— Je vais encore devoir m’en fabriquer un…
— Un jour, tu vas vraiment finir par te tuer, lui dit Ayana.
Elle attrapa le bras de son amie pour l’inspecter.
— C’est juste une égratignure, protesta Nokomis.
Du sang commençait lentement à couler. La plaie était bien nette. Ayana lui lança un regard entendu. Elle ouvrit la sacoche qu’elle portait à la taille, en sortit quelques feuilles, un petit récipient en bois et une pierre. Elle écrasa les herbes médicinales dans le bol tout en ajoutant quelques gouttes d’eau de sa gourde.
Ciqala approcha son museau pour sentir la bouillie et recula en éternuant, surprise par l’odeur âcre qui s’en dégageait.
Quand l’apprentie guérisseuse obtint une pâte verdâtre, elle étala la mixture sur la plaie, puis elle détacha la protection en cuir que Nokomis portait à l’autre bras et l’utilisa pour maintenir une feuille sur l’onguent. Son amie la laissa faire, un léger sourire aux lèvres. Ayana avait toujours été très consciencieuse dans son travail.
— Et voilà, c’est fini ! Au fait qu’est-ce que tu faisais là-haut ? la questionna son amie en rangeant ses affaires.
Nokomis vérifia si elle n’était pas gênée dans ses mouvements.
— Rien de particulier, je regardais la vallée. C’est une des plus belles vues. Je t’aiderai à monter un jour, si tu veux.
Ayana lui sourit, elle aimait le côté insouciant de son amie.
— Quand tu reviendras avec ton totem, tu me montreras ça, répondit-elle. Pour le moment, il nous reste pas mal de travail avant de pouvoir rentrer.

CHAPITRE 2

Le clan du corbeau blanc était un petit village situé en lisière de forêt. Il était constitué de plusieurs huttes éparpillées dans une clairière. L’absence de fortification indiquait un endroit tranquille où les clans vivaient en paix les uns avec les autres. Le village était en ébullition. Le jour du rite de passage à l’âge adulte arrivait enfin et la cérémonie allait bientôt commencer. Il fallait que tout soit prêt pour le départ des jeunes.
Nokomis était en âge de partir. Elle allait enfin pouvoir rechercher son totem et prouver qu’elle était capable de participer aux décisions du village.
Mais il y avait une autre raison à son impatience. D’après les Anciens, les totems permettaient aux hommes de communiquer avec les défunts de leur famille. Elle espérait trouver un moyen de le faire pour pouvoir comprendre ce qui était arrivé à son père.
Hanska, son meilleur ami, avait lui aussi perdu son père ce jour-là. Sa mère étant morte en couches, il était devenu orphelin. Aquene, la mère de Nokomis, avait décidé d’adopter le garçon. Lui aussi était sur le point de partir à la recherche de son totem.
Ils étaient inséparables depuis leur enfance, ce qui les menait souvent à chasser ensemble, comme leurs pères avant eux, mais également à faire les quatre cents coups quand ils étaient plus jeunes, au grand dam de leur mère. En grandissant, Hanska s’était quelque peu assagi et avait décidé de suivre les pas de son père en devenant guerrier. Il était imposant comme un ours et faisait au moins une tête de plus que la majorité des hommes du village. Il possédait quelques tatouages sur le torse et les bras, et portait une coupe iroquoise avec une petite tresse décorée de perles en os.
 Nokomis, quant à elle, avait préféré se spécialiser dans la chasse, bien que sa mère lui enseignât le chamanisme, en espérant qu’elle prenne un jour sa relève en tant que descendante directe de Wakanda.
En effet, lors de la création du clan, l’aïeule de la jeune femme n’avait pas désiré devenir cheffe ni diriger le village seule. Elle avait donc désigné un homme d’une autre famille pour ce rôle. Depuis, ces deux familles étaient liées, prenant ensemble certaines décisions du clan.
Mais tout cela n’intéressait pas Nokomis. Cependant, en tant que dernière descendante de Wakanda, elle devrait certainement s’y plier un jour. Sa mère n’avait pu devenir la chamane des corbeaux blancs qu’après avoir épousé Chesmu, lui-même descendant de la fondatrice de leur clan.
Avant le départ de leur hutte, la jeune femme et son frère avaient pris soin de rassembler leurs affaires et leurs armes. Un tomahawk et un poignard pour Hanska, et un arc avec deux poignards pour Nokomis. Le choix de ces armes était primordial, car ils ne pourraient pas en changer pendant la recherche de leurs totems.
En se rendant sur la place du village pour écouter les derniers conseils du chef et participer au rituel précédant leur départ, ils croisèrent Ayana, leur meilleure amie.
— Alors, prêts pour le grand départ ? leur lança-t-elle. Ciqala n’aura plus besoin de te surveiller pendant nos excursions ! Hein, Nokomis ?
— Quand je serai absente, tu regretteras que je ne t’accompagne pas pour t’indiquer le chemin à suivre pour rentrer au village, lui répliqua-t-elle en riant.
— Peut-être, mais ce n’est pas moi qui ai manqué de me tuer il y a quelques jours.
Hanska regarda ses amies, interloqué.
— De quoi vous parlez ? Vous partez à la cueillette sans moi maintenant ?
— J’ai seulement aidé Ayana à récolter des herbes médicinales, répondit innocemment Nokomis.
— Je dirais plutôt que tu es venue m’aider, puis tu as disparu pour admirer la vue de la vallée, avant de faire une chute monumentale, s’esclaffa Ayana.
— Alors, on sait plus descendre d’un arbre ? la taquina Hanska.
Sa sœur le regarda, un sourire en coin.
— C’est ça, moque-toi ! Le jour où tu remonteras dans un arbre, tu me feras signe.
— Allez, Noko, tu sais bien que tu es notre casse-cou préférée !
Il lui asséna une grande tape dans le dos, manquant de la faire tomber. Il oubliait souvent que maintenant, il avait beaucoup plus de force que sa sœur, chose qu’elle lui rappela en se massant l’épaule.
Les trois amis arrivèrent sur la place principale. Les villageois s’étaient réunis autour de l’estrade qui avait été montée pour l’occasion. C’est à ce moment que le fils du chef, Paytah, également prétendant d’Ayana, s’avança vers eux. Il avait le même âge qu’Ayana et était plutôt bien bâti, quoique plus petit que Hanska. Il possédait déjà son totem, un puma, comme son père, nommé Sicheï.
Paytah et Nokomis ne s’appréciaient pas particulièrement, bien qu’ils sachent depuis l’enfance qu’ils finiraient par devoir diriger le clan ensemble. La jeune femme le trouvait bien trop arrogant pour son futur rôle de chef et, contrairement aux autres villageois, elle s’opposait régulièrement à lui, ce qui le mettait systématiquement en rogne.
— Eh, Ayana ! Ça te dirait que je vienne avec toi lors de tes sorties en forêt quand tes amis seront absents ? Tu auras certainement besoin d’une escorte ou d’un coup de main.
— Oh ! Salut, Paytah ! Je ne sais pas, Papina voulait me montrer de nouvelles plantes. Elle m’accompagnera sans doute pendant un moment. Mais merci de proposer ton aide.
— N’hésite pas à me demander si besoin ! Il y a toujours des animaux un peu téméraires qui pourraient vous déranger pendant votre récolte.
Il s’éloigna en jetant un regard froid à Nokomis, puis rejoignit ses amis pour écouter le discours de son père.
— Il est toujours aussi agréable avec toi à ce que je vois, Noko, dit Hanska en le regardant partir.
Elle lui indiqua qu’elle avait l’habitude et qu’il n’avait pas à s’en faire. Son frère se tourna alors vers Ayana.
— J’ai le pressentiment que tu vas l’avoir pas mal sur le dos pendant notre absence…
— Ça fait quelque temps qu’il vient me parler dès que je passe dans son champ de vision, répondit la jeune guérisseuse, exaspérée. Il est gentil, mais un peu trop envahissant. Venez, on va se rapprocher de l’estrade.
Le chef du village, Akecheta, arriva avec son totem, Chaska, un puma dont le masque ornemental en os reprenait un crâne de félin finement gravé. Plus ces gravures étaient profondes, plus la lueur bleutée qui en sortait était intense. Deux longues canines dépassaient de chaque côté du masque. Le fauve avait également un squelette externe qui lui donnait un air féroce. Akecheta commença à parler d’une voix forte :
— Mes enfants, aujourd’hui est un grand jour ! Celui de votre départ ! Celui du début de votre voyage vers l’âge adulte ! Je sais que vous attendiez ce jour avec impatience et que votre formation aux rituels a été longue et difficile. Cette quête vous permettra d’entrer en communion avec vos ancêtres, mais elle sera aussi extrêmement éprouvante et dangereuse. Il est possible que certains d’entre vous ne rentrent pas vivants. Peut-être même que certains se retrouveront sans totem. Dans n’importe quelle situation, le village vous soutiendra, vous ou votre famille ! Pour réussir, vous devrez ne faire qu’un avec la nature et écouter les esprits qui vous entourent pour trouver votre voie et surtout, votre totem ! J’espère que vous êtes prêts pour les deux prochaines lunes. Jeunes gens, veuillez monter à mes côtés !
Nokomis, Hanska et les six autres candidats montèrent sur l’estrade. Chacun posa ses armes et équipements à ses pieds et attendit.
Aquene arriva, son corbeau Tekoa sur l’épaule. C’était une femme mince. Elle portait une large cape de plumes blanches et de multiples ornements. Elle monta à son tour sur l’estrade, un petit plateau en bois entre les mains sur lequel étaient disposés huit bracelets rouges, un par candidat. Ceux-ci avaient été tressés par une personne qui tenait aux jeunes partant en quête pour les protéger et les aider dans leur voyage. La coutume voulait que l’identité de cette personne reste inconnue du candidat, sans doute par superstition.
Aquene posa le plateau au sol et commença à le recouvrir de fumée grâce à un bol rempli d’herbes enflammées. Le tout dégageait une forte odeur. En faisant cela, elle entama une incantation accompagnée par un percussionniste. Elle se dirigea ensuite vers les candidats pour effectuer une nouvelle incantation, les enveloppant de la fumée grise et odorante.
Quand elle eut fini son rituel, elle demanda aux jeunes gens de s’approcher un à un pour leur remettre leur bracelet et les entourer une dernière fois de fumée. Les candidats s’alignèrent de nouveau et le chef reprit la parole :
— Au nom de nos ancêtres, je vous souhaite bonne chance ! Ancêtres qui, ne l’oubliez pas, seront toujours à vos côtés lors de vos moments de doute !
Les villageois ovationnèrent les candidats. Nokomis se tourna vers Hanska qui lui passa un bras par-dessus les épaules et l’attira à lui en riant, puis elle parcourut du regard les visages heureux de la foule et croisa celui d’Ayana, qui lui sourit en les applaudissant tous les deux.

***

Lorsqu’ils descendirent de l’estrade, Aquene s’approcha de sa fille et la prit dans ses bras.
— Ton père aurait été fier de te voir là aujourd’hui, dit-elle. Lorsque tu seras seule, fais attention à toi, ma fille.
Elle enleva le collier qu’elle portait autour du cou et le lui donna. Ce dernier était constitué d’une cordelette en cuir, d’une petite pierre plate bleue gravée d’un loup et d’une plume de corbeau. Aquene l’avait fabriqué après la disparition de Chesmu.
— Avec ce collier, nous serons toujours avec toi.
— Je ne vous décevrai pas ! Et ne t’inquiète pas, maman, je serai prudente.
Aquene sourit à sa fille et lui caressa la joue, pleine de fierté. Elle se tourna ensuite vers son fils adoptif.
— Hanska, je suis fière que tu aies rejoint notre famille. Fais aussi attention à toi, même si je sais que tu es bien plus prudent que ta sœur. Je n’ai rien ayant appartenu à tes parents, donc je me suis permise de fabriquer cela pour toi.
Elle sortit un objet de la sacoche accrochée à sa ceinture et le lui tendit. C’était un collier avec une pierre sur laquelle étaient gravés un raton laveur et un écureuil, les totems des parents du jeune homme.
— Merci, Aquene ! s’exclama Hanska, reconnaissant. Je ne m’y attendais pas ! C’est vraiment un beau cadeau !
— Tu es mon fils, désormais, il est donc normal de te faire un présent pour un jour si important dans ta vie !
Heureux, Hanska prit sa mère adoptive dans ses bras pour la remercier. Ayana s’approcha et demanda à Aquene :
— Cela ne va pas te faire un vide de les voir partir tous les deux en même temps ?
— Un peu, mais ça ira… Il faut bien les laisser voler de leurs propres ailes ! dit-elle, émue.
— Si tu as besoin d’un coup de main, demande-moi, je serai heureuse de t’aider.
— Merci, c’est très gentil de ta part, Ayana, répondit la chamane en souriant.
Ayana lui rendit son sourire et se retourna vers ses amis.
— Bonne chance à tous les deux ! Je vais me sentir seule sans vous. Dépêchez-vous de revenir, et pas de bêtises pendant votre quête ! dit-elle en insistant sur Nokomis.
Elle pivota vers Hanska.
— Bonne chance. Je ne m’inquiète pas trop, mais ne va pas te mesurer à un animal plus gros que toi.
Elle le prit dans ses bras pour lui dire au revoir, puis se tourna vers Nokomis.
— Et toi, fais attention, ne va pas prendre de risques pour rien…
— Je ne vois pas de quoi tu parles, répondit son amie avec un air innocent.
Remarquant le regard insistant d’Ayana elle ajouta :
— Ne t’inquiète pas, je ferai attention.
Ayana sourit, s’approcha d’elle et, en l’attirant dans ses bras, lui murmura :
— Je suis sérieuse Noko, reviens en un seul morceau…

CHAPITRE 3

La première étape de la recherche d’un totem consistait à se rendre à la Source des Anciens. Cette dernière était alimentée par une cascade à plusieurs jours de marche du village, à faible altitude dans la montagne. Dans ses eaux, on y trouvait les gemmes des Anciens, des pierres venant directement de la Montagne Sacrée. Celles-ci permettaient au candidat de créer un lien avec son totem, mais aussi avec ses aïeuls.
Nokomis et Hanska avaient décidé de parcourir cette partie du chemin ensemble. Depuis deux jours, ils marchaient dans une forêt de résineux menant à la montagne.
Par moments, ils pouvaient apercevoir son sommet recouvert de neige éternelle. Cette pointe blanche contrastait avec la couleur sombre des conifères qui les entouraient. La légende racontait que c’était sur ce sommet que la chamane Wakanda n’avait fait qu’un avec son totem en se transformant en un magnifique corbeau blanc, il y avait de cela des décennies.
Quelques jours plus tard, le frère et la sœur entendirent un bruit d’eau entre les arbres. Lorsqu’ils arrivèrent enfin, ils furent impressionnés par la hauteur de la cascade, qui s’écrasait sur une roche sombre et polie par le temps avec un vacarme assourdissant. L’eau ruisselait ensuite vers la source. Celle-ci était plutôt profonde, mais sa transparence permettait de voir les poissons y nager tranquillement. Une petite plage de galets noirs donnait accès à l’étendue d’eau.
 — Waouh ! C’est magnifique ! s’émerveilla Hanska.
Les pierres des Anciens, blanches aux reflets bleutés, se trouvaient dans la partie la plus profonde de la source. Nokomis s’avança près du rivage et y déposa ses affaires pour enlever ses bottes.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je ne vais pas plonger toute habillée ! Et si nous voulons récupérer ces gemmes, il va bien falloir nous mouiller.
— Elle doit être gelée…
— C’est possible, répondit-elle en laissant tomber sa deuxième botte au sol.
Hanska s’approcha du bord et jeta un regard malicieux à sa sœur.
— Le premier qui remonte avec sa pierre a gagné ! s’écria-t-il après avoir retiré sa tunique.
Il s’élança vers l’eau.
— Eh, non ! Tu triches !
Nokomis eut tout juste le temps d’enlever son haut avant de courir à sa suite.
En effet, l’eau était gelée, mais la jeune femme était déterminée à rattraper son frère. Et à gagner ce défi. Après quelques mètres, elle plongea. Les profondeurs de la source étaient remplies de gemmes blanches irisées plus ou moins grosses. Les quelques poissons présents fuyaient à leur approche.
Hanska avait déjà presque atteint le fond. Nokomis piqua droit vers l’une des pierres, qu’elle rejoignit en quelques brasses seulement. Quand elle la toucha, celle-ci se mit subitement à chauffer dans sa paume. Une forte énergie remonta le long de son bras. Surprise, elle manqua de la lâcher. Puis, resserrant sa prise, elle entreprit de prendre une impulsion au sol pour regagner à la surface.
Elle fut arrêtée net dans son geste par une voix qui résonna dans les profondeurs. Une voix qui semblait l’appeler. Lointaine.
Intriguée, la jeune femme tourna son regard dans sa direction. Une forme sombre se dessina alors au loin. La masse s’approchait lentement, puis elle prit un aspect de plus en plus menaçant, devenant une ombre fantomatique.
Soudain, elle accéléra. Il ne lui faudrait que quelques mètres pour l’atteindre !
Prise de panique, et commençant à manquer d’air, Nokomis voulut nager vers la surface. Mais elle ne fut pas assez rapide. L’ombre l’attrapa par le pied et la tira brutalement à elle. Les filaments noirs qui formaient cette inquiétante créature l’enveloppèrent en un clin d’œil. Nokomis se débattit, sans succès. Une brume visqueuse recouvrit alors son cou, son visage…
Puis ce fut le noir complet.
L’instant suivant, Nokomis réalisa qu’elle pouvait respirer. Les ténèbres l’entouraient. Bien qu’elle flottât, toujours retenue par ces étranges liens fantomatiques, elle n’était plus sous l’eau. Sondant les alentours, elle aperçut au loin deux points lumineux. Ils étaient d’une couleur verdâtre, semblable à celles des feux follets.
Ceux-ci se rapprochèrent lentement d’elle, révélant un crâne de cerf éclairé par une source de lumière invisible. Les flammes vertes animaient ses orbites creuses. Sa mâchoire de loup entrouverte laissait apparaître ses dents menaçantes. Au premier abord, il semblait flotter dans le vide, mais, en regardant plus attentivement, on pouvait deviner le corps humanoïde et osseux qui le soutenait ; les mêmes filaments qui retenaient Nokomis et l’habillaient.
L’ombre lui tourna autour, tel un prédateur jaugeant sa proie, l’observant sous tous les angles. Nokomis n’osait pas bouger. Elle était comme paralysée. Que lui voulait cette créature ? Celle-ci approcha lentement une main griffue dans sa direction. Effrayée, la jeune femme eut un mouvement de recul. Ce geste énerva la bête, qui, avec un grondement sourd, l’attrapa par le menton pour la forcer à lui faire face. Elle la fixa un long moment de son regard vide. Nokomis sentit un frisson de terreur lui remonter le dos.
Soudain, une lumière éblouissante émergea de la gemme qu’elle tenait toujours dans la main. Des rais lumineux percèrent entre les doigts de la jeune femme et commencèrent à faire fondre ses liens. La créature recula instantanément en cachant ses orbites sans vie. La lumière devint alors de plus en plus forte…

***

Quand Nokomis rouvrit les yeux, Hanska était penché au-dessus d’elle. Un haut-le-cœur la força à se tourner sur le côté, la faisant recracher une bonne quantité d’eau.
— Tu m’as fait peur ! Ça va ?
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
La jeune femme sonda les alentours, encore choquée par ce qu’elle venait de vivre.
— C’est à toi de me le dire ! lui répondit son frère. Tu ne remontais pas, j’ai dû retourner te chercher.
— J’ai fait une sorte de rêve… effrayant… Quand j’ai attrapé ma gemme, j’ai entendu une voix… Une ombre est apparue avant de m’envelopper. Il y avait aussi cette créature à tête de cerf…
L’évocation de la bête fantomatique lui déclencha un frisson. Hanska la regarda, soucieux, attendant plus d’explications. Elle lui raconta alors en détail sa rencontre effrayante.
— Un wendigo ? Mais ces créatures ne sont que des légendes ! Tu as dû faire un malaise sous l’eau… Ces gemmes développent une grosse quantité d’énergie, dit Hanska, plus pour se rassurer lui-même que sa sœur.
— Peut-être, oui…
Les wendigos n’étaient effectivement que des histoires. Du moins, c’est ce que Nokomis pensait jusqu’à aujourd’hui, car elle était certaine que ce monstre était bien réel. Qu’il était une de ces créatures, autrefois humaines, qui venait se repaître de l’âme des vivants.
D’après la légende, n’importe qui pouvait en devenir un après un choc émotionnel trop fort, tel que la mort d’un proche ou d’un totem. Nokomis espérait se tromper quant à l’identité de l’être qu’elle avait rencontré.
Elle regarda un moment la source.
Soudain, elle se sentit observée. En tournant la tête vers la rive opposée, elle vit un corbeau blanc qui la fixait de son étrange regard bleu. Il resta ainsi quelques secondes, puis s’envola.

***

La nuit était tombée. Hanska et Nokomis avaient trouvé un endroit calme où dormir, assez éloigné de la cascade pour ne plus l’entendre. Ils avaient attrapé quelques poissons pour accompagner les rations sèches qu’ils avaient emportées pour le début du voyage. Nokomis repensa à ce qu’elle avait vécu sous l’eau.
— Tu ne penses pas que cette vision annoncerait un mauvais présage ? demanda-t-elle subitement à Hanska.
— Pourquoi tu dis ça ? lui répondit son frère en mordant dans une galette recouverte de chair de poisson.
— Je ne sais pas. Plus j’y repense, plus je me dis que ce n’est pas normal… Un démon ne peut pas se trouver dans un endroit sacré.
— C’est vrai… Mais qu’est-ce qui te dit que cette créature était réellement là ? Il faudra en parler avec le conseil ou notre mère en rentrant. Peut-être qu’ils auront une explication.
Il reprit une bouchée de son repas et ajouta :
— Ça peut aussi tout simplement être une hallucination. L’eau était glaciale et ces gemmes nous ont envoyé une sacrée décharge d’énergie.
— On nous avait prévenus que ce serait le cas, c’est vrai. Mais pas à ce point, dit pensivement Nokomis. Et à aucun moment quelqu’un n’a évoqué ce genre de situation.
— Si c’est déjà arrivé, le conseil ne l’a peut-être pas su.
Nokomis regarda sa brochette de poisson. Elle n’y avait pas encore touché. Toute cette histoire lui avait coupé l’appétit.
— Tu ne manges pas ?
— Hein ? Euh, non. Tiens, prends-la si tu veux.
Elle tendit sa brochette à son frère qui l’attaqua sans attendre, puis elle sortit sa gemme pour l’observer d’un peu plus près. C’était une pierre blanche parfaitement polie, légèrement plus petite que la paume de la jeune femme. Des veines bleutées et irisées parcouraient sa surface. Une faible pulsation l’animait de façon régulière.
— Et pourquoi personne ne nous a dit que les gemmes seraient comme vivantes ?
Hanska s’arrêta de manger et regarda Nokomis, interloqué.
— Comment ça, vivantes ?
— Eh bien, qu’elles seraient chaudes et qu’il y aurait comme un petit battement à l’intérieur.
Surpris, le jeune homme sortit lui aussi sa pierre et l’observa attentivement.
— Elle fait ça, la tienne ?
— Oui, pas la tienne ?
— Non. Mis à part le fait qu’elle soit légèrement plus bleutée, elle ne fait rien de particulier, regarde.
Il lui donna sa pierre et effectivement, il n’y avait aucun battement. La gemme d’Hanska ne ressemblait qu’à un simple galet blanc. Elle lui tendit la sienne pour qu’il l’examine. Lorsque la pierre toucha la paume de son frère, il poussa un juron en la lâchant immédiatement.
— Mais c’est brûlant ! Comment fais-tu pour la tenir ?
Au sol, la gemme se mit à briller par pulsations, faisant ressortir ses veinures d’une belle lueur bleue. Quand Nokomis la récupéra, elle redevint terne, bien qu’elle restât tiède dans sa main.
— Je ne sais pas ce que les Anciens veulent de toi, mais je pense qu’il va falloir te préparer à leurs épreuves…
— Tu crois vraiment que les Anciens s’intéressent à moi ?
Hanska lui répondit d’un simple haussement d’épaules, ne sachant quoi dire de plus de cette étrange situation.
Les sourcils froncés, Nokomis regarda à nouveau sa gemme en espérant que son frère se trompait. Elle voulut lui parler du corbeau blanc qu’elle avait vu à la source, mais se ravisa, n’étant pas certaine que cette vision ait été réelle.
Ils discutèrent encore un moment du sujet avant de décider de dormir. À l’aube, ils se sépareraient pour partir à la recherche de leur totem respectif.

"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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