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Auteur Sujet: Le compartiment de première classe de Patrice Dumas  (Lu 599 fois)

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Le compartiment de première classe de Patrice Dumas
« le: jeu. 15 févr. 2018 à 15:25 »
Le compartiment de première classe
nouvelle de Patrice Dumas

Une femme élégante est assise, seule, dans le compartiment d’une voiture de la Great Eastern Railway. Depuis le couloir, nous l’observons, sans qu’elle prête attention à nous. Elle doit être fort belle, mais on discerne mal son visage tourné vers la vitre embuée. Confortablement installée, elle a croisé ses jambes au galbe parfait, mis en valeur par de coûteux bas d’une finesse remarquable. Son tailleur parfaitement coupé, ses délicats escarpins, et son chapeau du dernier cri, agrémenté d’une légère voilette, montrent son appartenance à la haute société. Les banquettes moelleuses, recouvertes d’un velours au dessin “Art déco” dont on imagine le soyeux, les marqueteries de bois précieux couvrant les cloisons, et les appliques en cristal diffusant une douce lumière, confirment qu’il s’agit d’une personne de qualité voyageant en première classe.
Elle attend certainement quelqu’un, car elle montre quelques signes d’impatience, alors que son regard ne cesse d’aller de sa montre à la fenêtre. Des voyageurs cherchant leur place nous bousculent dans l’étroit passage, d’autres se penchent aux fenêtres pour saluer leur famille venue les accompagner. Dehors, il fait déjà nuit, mais on distingue l’animation régnant sur le quai humide de la gare, et l’on peut apercevoir, sur un panneau émaillé, le nom Kings cross, en grosses lettres blanches. Des employés s’affairent à porter des malles et des valises ; les derniers retardataires pressent le pas vers les marchepieds glissants.
Un appel résonne sous la verrière :
— Les passagers pour Édimbourg…, en voiture, s’il vous plaît. Le train va partir… Prenez garde à la fermeture des portières.
On entend les ultimes “Au revoir !”, interrompus par un long coup de sifflet, puis le bruit de jets de vapeur, fusant sur la voie dans un nuage éphémère. Lentement, les bâtiments en briques et les poteaux commencent à défiler derrière la vitre. La femme esquisse un geste de découragement. Le mouvement s’accélère, le quai et les globes qui l’éclairent disparaissent, bien vite relevés par les lueurs diffuses de la ville, elles-mêmes englouties par l’obscurité de la campagne, ponctuellement striée par des lumières lointaines.
Brusquement, la passagère se lève, scrutant la nuit, ses mains protégeant ses yeux des reflets, en espérant on ne sait quelle apparition, puis elle se rassied, visiblement dépitée. La lassitude est maintenant perceptible dans son regard, malgré la voilette lui gardant tout son mystère. Celui qu’elle espérait n’est pas venu ; son mari, son amant, un amoureux peut-être.
Le train roule maintenant à vive allure, et on perçoit les claquements réguliers des bogies sur les rails, quand le contrôleur se présente. La femme inventorie nerveusement le contenu de son sac à main pour trouver son billet, et elle demande, avec un léger accent slave :
— Quand pourrai-je téléphoner, s’il vous plaît ?
— Nous nous arrêterons à Peterborough dans environ une heure et demie, Madame…, de là vous pourrez téléphoner. Bon voyage.
Soudain, un homme passe devant nous. Sa forte carrure, exagérée par le pardessus à chevrons qu’il porte, nous cache maintenant tout le compartiment. Il a relevé son col et enfoncé son feutre gris sur la tête, certainement pour se protéger de la pluie. Il salue brièvement la femme, mais nous ne l’entendons pas lui répondre. Il ôte son chapeau, son épais manteau, et s’assied lourdement, en souriant à la passagère qui lui fait face. Hautaine, elle détourne la tête en feignant de l’ignorer, puis elle sort d’une pochette un fume-cigarette en ivoire.
L’homme, en lui tendant du feu, tente d’engager la conversation :
— Allez-vous jusqu’à Édimbourg, Madame ?
— Oui, Monsieur.
— Ah, Madame, quelle excellente nouvelle ! Mes affaires m’y appellent, et j’avoue que voyager en aussi charmante compagnie que la vôtre me comble.
La femme sourit au compliment, observe un instant son vis-à-vis, puis, après une courte hésitation, elle réplique étrangement :
— Aimez-vous les poèmes de Walter Scott ?
L’homme répond, tout aussi mystérieusement :
— L’Écosse est superbe sous la neige.
Soudain, leur comportement change du tout au tout, à croire que cet homme était celui que la femme attendait si fébrilement. Ils paraissent soulagés et heureux de se rencontrer, mais curieusement, bien qu’ils semblent maintenant se connaître depuis des années, ils jugent utile de se présenter.
— Winston Richmond.
— Anna Maretskaïa.
Ils se serrent la main, et parlent en baissant le ton, légèrement penchés l’un vers l’autre :
— J’ai cru que vous aviez manqué le train.
— J’ai bien failli ; heureusement j’ai pu sauter dans le dernier wagon. J’ai été suivi sur le chemin de la gare.
La femme sursaute.
— Vous avez été filé ?
— Sans aucun doute. Deux hommes, dans une Sunbeam noire. Ils m’attendaient à la sortie de l’hôtel. Je les ai tout de suite remarqués, mais je n’ai pas pu noter le numéro de leur voiture.
— C’est fâcheux. Nous l’aurions identifiée en faisant jouer nos relations à l’ambassade.
— À moins que ce ne soit l’ambassade qui ait décidé de nous éliminer.
La femme fronce les sourcils, et elle s’enquiert :
— Êtes-vous certain de les avoir semés ?
— Oui. J’ai multiplié les détours pour m’en assurer. Soyez tranquille, nous n’avons rien à craindre…, du moins pour le moment.
— Il nous faut absolument découvrir qui sont ces hommes, et qui les a envoyés.
L’express continuait sa route à toute vapeur, son panache de fumée fendant la nuit de volutes blanchâtres. Les gares qu’il traverse dans un bruit métallique d’aiguillages
ne sont que halos de lumière et esquisses de vieux édifices noircis, de hangars mal éclairés à peine visibles à travers la fenêtre.
— Monsieur Richmond…
— Appelez-moi Winston…, nous partageons le même idéal.
— En ce cas…, appelez-moi Anna, ajoute la femme, alors qu’une lueur traverse son regard ; et l’on comprend pourquoi : Winston Richmond est très bel homme, et son visage, aux traits bien dessinés, exprime la volonté…, non, pas la volonté maladroite des rustres, mais cette volonté, teintée de prévenance et de dérision, qui fait chavirer les coeurs.
Anna Maretskaïa se lève nerveusement.
— Pourrions-nous aller dîner, avant d’arriver à Peterborough ? J’étouffe dans ce compartiment.
— Excellente idée ! Les émotions de cet après-midi m’ont donné faim.
Nous les suivons, à travers les couloirs encombrés de voyageurs, vers le wagon-restaurant. Ils s’installent à une table mais, pendant que Winston Richmond lit la carte avec attention, Anna Maretskaïa s’inquiète.
— L’homme, derrière vous, avec le complet gris et les lunettes…
— Eh bien, c’est certainement un homme très ordinaire, avec un complet gris très ordinaire et des lunettes très ordinaires !
— Peut-être…, mais il me semble bizarre.
Winston Richmond se retourne en interpellant le maître d’hôtel, pour ne pas attirer l’attention du singulier convive, objet des inquiétudes de sa compagne. En un instant, il jauge l’individu, et il admet alors :
— Vous avez raison, Anna, il est bizarre, c’est le moins que l’on puisse dire.
— Ah ! Vous voyez bien !
— Je dirais même que c’est un criminel.
— Quoi ! Vous l’avez reconnu ?
— Non, j’entends par là qu’il est criminel de boire du vin rouge avec des filets de sole Dugléré. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous choisirons un Corton-Charlemagne.
Revenue de sa frayeur, Anna Maretskaïa, légèrement méprisante, le tance vertement.
— Comment pouvez-vous donner tant d’importance à une futilité alors que nos vies sont en jeu ?
— Je vous l’ai dit : dans ce train, nous ne risquons rien, et ce que vous appelez une futilité n’en est pas une. Le hasard de notre mission, a fait que je dîne ce soir avec la femme la plus belle et la plus charmante qu’il puisse exister. Il est dans vos yeux une flamme qui consume mon coeur, Anna. Je voudrais que ce moment dure toujours, et qu’il soit parfait jusque dans les moindres détails, car il restera à jamais gravé dans ma mémoire.
Doucement, il pose la main sur celle de la femme qui fait mine de vouloir la retirer, mais elle renonce, conquise. Elle lui sourit, elle nous offre ce sourire qui rend les hommes fous d’elle, et elle le sait. Sa bouche parfaite, sa chevelure un peu floue ajoutent à son charme ravageur. Elle n’est plus une femme fatale, non ; elle est là, devant nous, douce et aimable fiancée. Ainsi, elle pourrait être nôtre. Hélas, un voile triste passe sur son beau visage, et l’assombrit.
— Winston, vous savez bien que notre amour est impossible. Nous ne pouvons pas abandonner notre mission, Lord Bradfield et l’organisation K ne nous le pardonneraient pas.
— Au diable Lord Bradfield et l’organisation K ! Je vous aime, Anna. Au premier regard, je vous ai aimée, et je sais que je vous aimerai toujours. Je serais prêt à trahir, même, si cela était nécessaire pour vous garder.
— Trahir ? Vous n’y pensez pas ! Jamais je ne me résoudrais à un amour entaché d’une quelconque forfaiture.
— Alors, accomplissons notre devoir, puis partons ensemble loin, très loin.
— Oh, chéri, vous êtes fou…
— Oui, fou de vous Anna, je suis amoureux fou de vous.
À cet instant, la main de Winston Richmond se crispe sur celle d’Anna Maretskaïa, et leur visage exprime la détermination née de la force de leurs sentiments.
Ils restent ainsi un long moment, avant qu’une voix autoritaire résonne :
— Coupez ! On la garde… Bon, maintenant, écoutez-moi tous. Pour la prochaine prise, je voudrais davantage de monde sur le quai de la gare… Les gars, secouez moins le praticable : ils sont dans un train, pas dans un wagonnet de grand huit. Mary… Bravo ma chérie, tu as été parfaite. La maquilleuse pour Mary…, tout de suite. Peter, c’est très bien. Tu essayes de la jouer un peu plus mystérieux cette fois-ci. Allez, vite, tout le monde en place ! On reprend… Silence !… Moteur… et… action !
FIN
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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