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Auteur Sujet: Le journal de Lorelei de Isabelle Morot-Sir  (Lu 455 fois)

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Le journal de Lorelei de Isabelle Morot-Sir
« le: jeu. 7 déc. 2017 à 15:33 »
Le journal de Lorelei de Isabelle Morot-Sir

J’ai voulu entamer ce journal telle une rétrospective des événements qui ont fait ce que je suis à présent. Pourtant dès la première phrase je me sens inquiète et vulnérable, ainsi que je l’étais certainement lorsqu’enfant, je me rendais seule à ces cours de piano que j’exécrais. Non seulement l’instrument par lui-même me rebutait, il me semblait vouloir de sa masse m’étouffer tout entière, mais de surcroît mon professeur, vieille femelle asséchée par la vie, me terrorisait bel et bien.
Hélas pour moi, dernière et ultime enfant d’une fratrie de trois, seule fille qui plus est, il me fallait assumer à moi seule toutes les compétences obligatoirement requises par la gente féminine : finesse et sensibilité, alliées à une instruction et une éducation sans faille.
Comme mes frères, un brillant avenir à HEC ou Polytechnique me guettait. Et le piano me direz-vous, eh bien une certaine culture musicale était comme l’affirmait ma mère « la moindre des choses » !
J’étais donc, petite Parisienne enfermée dans une vie trop, trop confortable, trop restreinte trop facile, trop morne, vouée à  tourner en rond et sautiller  vainement tel un moineau prisonnier de sa cage.
J’allais à l’école, à mes sacro-saints cours de piano, je faisais mes devoirs et je rêvais le soir au creux de ma couette, à des horizons sans fin.
Les vacances nous les passions mes frères et moi dans le Sud, chez mes grands-parents maternels, plus précisément  dans un petit village en pierres dorées de soleil dans les environs d’Orange, où ils possédaient un mas aux volets verts et aux tuiles roses.
Mes parents, tous les deux cadres supérieurs pour d’importantes, voire tentaculaires sociétés  cotées en bourse, n’avaient guère de temps à nous consacrer, il faut le dire. Lorsqu’ils parvenaient à extirper quelques semaines de congé, ils filaient tous deux vers quelques points lointainement paradisiaques que nous ne pouvions guère qu’imaginer. Ils avaient besoin de décompresser se justifiaient-ils, en nous déposant sur la terrasse en terre cuite de Papet et Mamet, avant de s’envoler vers ces plages où le sable est doux et le soleil toujours présent.
Je ne pouvais que rêver en évoquant ces noms un peu magiques que je suçotais tels de doux et amers bonbons… Bora bora, Marie Galante, Les Maldives ou encore les Seychelles… Bien que je ne sois ni triste ni envieuse car les vacances chez Papet et Mamet étaient toujours un festival enchanté d’une vie doucement bohême, faite de pique-nique nocturne ou d’escapades aux longs de sentes perdues ; mon attrait insatiable pour des horizons vierges et sans limite ne pouvait que palpiter à l’évocation de ces destinations insensées.
Et puis un jour, il m’arriva quelque chose… quelque chose d’infiniment mieux que la plus douce des plages de sable chaud et de cocotiers, bercées par une brise océanique. En une seconde tout changea. Cela sonna non pas comme une révélation mais comme une évidence, qui réorienta toute ma vie.
J’effectuais mes premières journées au collège, mes frères étant déjà élèves dans de prestigieux lycées, je devais m’y rendre seule, par bus et métro, chose innée pour une petite Parisienne telle que moi. Mais que se passa-t-il donc ce matin-là ? Ai-je rêvé un peu trop à des horizons inaccessibles ? Avais-je le nez et l’esprit scotchés à quelques romans palpitants ? Je ne sais pas, j’ai tout oublié sauf que soudain relevant la tête je me rendis compte avec cette frayeur glacée qui fait battre si sourdement le cœur, que j’avais loupé ma station et qu’ignorant où j’allais, l’Aventure m’avait sauté dessus et saisie entre ses pattes, telle une mygale bondissant sur une mouche…
Blanche et tremblante d’appréhension je sortis au prochain arrêt. Poussée par je ne sais quelle idée étrange et peu dans ma nature timide et craintive, je grimpais quatre à quatre les escaliers menant à l’air libre, tremblante non plus de peur mais de curiosité. J’en fus récompensée. Une feuille morte, jaune et rousse me frôla tendrement le visage tandis qu’un vent, à peine un souffle, m’incitait à respirer le parfum mélancolique et doux de l’automne.
J’avançais lentement, effleurant d’un pas incertain les allées où déambulaient quelques mamies à chienchiens, maman à poussettes et touristes à appareils photo. J’avais cette impression étrange et fabuleuse d’avoir traversé la porte d’un continuum espace-temps et d’avoir ainsi été projetée à des années lumière de mon monde réel. Au lieu d’être assise sur une chaise ni ergonomique ni confortable, tout en tentant de m’intéresser à la Conquête des Gaules vu par César, j’étais là, repoussant du pied des tourbillons de feuilles enjouées, et admirant les ultimes éclats de la saison sur le Champs de Mars.
 Presque sans le vouloir j’ai ramassé quelques feuilles, en faisant un bouquet craquant de rouge, jaune et roux. Je me suis penchée afin d’admirer la rondeur dodue et luisante d’un marron hors de sa bogue. Mes doigts l’ont pris. Il était doux. Je l’ai mis dans la poche de ma veste. J’avais à cet instant tout oublié du monde, moi toujours si sérieusement timide.
Lorsque tout à coup un bruit, une voix, m’ont fait sursauter crevant ma bulle de bonheur irréel en me faisant revenir dans ce monde. Si j’avais su…
Je me suis retournée, déjà effrayée, pour me trouver nez à nez avec la créature la plus stupéfiante que l’on puisse imaginer, lorsqu’on est une jeune Parisienne de onze ans. Un cheval. Oui un de ces animaux aux jambes interminables et aux mouvements angoissants. Pour l’heure celui-ci avait ses énormes trous de nez à quelques centimètres de ma veste et me reniflait avec une sorte de curiosité. Ses yeux, immenses, me regardaient avec douceur tandis que ses oreilles brunes se tournaient d’avant en arrière.
Etrangement je n’eus aucune peur. Je n’avais jamais vu de cheval ni d’animal aussi grand et pourtant je ne fus pas effrayée par cette apparition. J’aurai dû. Il n’en fut rien.
Le cheval a approché un peu plus son bout de nez gris et velouté, frôlant mon visage de ses longues vibrisses et respirant mon odeur. Cela chatouillait. C’était si singulier. Puis j’ai entendu des pas et le cheval a tourné la tête, rompant le charme. Une silhouette en bleu sombre et hautes bottes noire s’est approchée, me dérobant les pâles rayons de ce soleil automnal. Sans y prêter attention mes doigts ont lâché mon bouquet de feuilles, elles se sont envolées dans un tourbillon. Cette fois mon cœur battait à tout rompre.
L’homme me parlait. Je n’entendais rien. Il s’est penché vers moi et tout à coup ses yeux gris ont croisé les miens.
- Bonjour. Gendarmerie Nationale. Qu’est-ce que tu fais là toute seule ?
Je n’éprouvais nulle crainte, cependant j’étais affolée. Mon sang ne semblait plus vouloir circuler dans mon corps pour s’être retiré on ne sait où. Un grand froid était tombé sur ma poitrine et me serrait si fort la gorge que je ne pus répondre.
Il s’est penché un peu plus, tentant sans doute de se mettre à ma hauteur. Il m’a souri et je crois que ce fut pire encore.
-N’aie pas peur. Comment t’appelles-tu ?
Mes doigts ont machinalement glissé dans ma poche et serré le marron, tiède et rassurant. J’ai tenté de déglutir tout en ayant l’horrible conscience d’être à la fois en train de cumuler ridicule et idiotie.
-Lorelei.
Par chance il n’a semblé rien remarquer, et seul mon prénom, peu usuel c’est certain, a paru l’interpeller. Il est vrai que tout le monde n’a pas la chance ou l’étrangeté de porter le nom d’une nymphe maléfique qui, assise sur un rocher du Rhin chante, afin de distraire les marins et les faire chavirer… Ou bien est-ce mes yeux qui l’ont étonné ? Mon regard bizarrement lilas et naïf ? Les deux ?
-Et bien Lorelei que fais-tu ici ?
D’une voix stupidement tremblante j’ai murmuré :
-J’ai raté ma station…
Il a hoché la tête avec une tranquillité somme toute très sereine, tout en faisant :
-Tu t’es juste égarée alors ?
-C’est ça… Ai-je balbutié
-OK. Où devais-tu te rendre ?
- Au collège Notre Dame…
-Très bien, je vais te raccompagner jusqu’à ton école.
Il s’est redressé afin de dire quelques mots dans son talkie-walkie tandis que son cheval suçotait paisiblement son mors. Puis il a posé une main qui a englobé toute mon épaule tout en disant :
-Allez, viens ce n’est pas très loin.
Alors que le vent, joueur, m’apportait une bouffée de son odeur qui plana un instant, une fraction de temps… une odeur si étrange, composée d’un amalgame de grand air, de cheval et  de fumier, mais aussi de poussière et de savon, de cuir fraichement graissé et,  sous-jacent, l’arôme un peu musqué d’un mâle en bonne santé. C’était si éloigné de tous mes repères olfactifs, que j’en restais pétrifiée. Sans plus de volonté, petite poupée blonde et insignifiante,  je l’ai suivi, allongeant mon pas afin de le régler sur ses longues foulées. A ses côtés, le grand cheval roux marchait placidement, dodelinant doucement de sa grosse tête.
Sur les trottoirs, les pas du cheval battaient une sorte de mesure, reprise par les claquements secs des bottes de son cavalier-Gendarme, et cela sonnait comme une musique singulière…
Ce jour-là ma vie a basculé. Irrémédiablement.


"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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