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Auteur Sujet: Le Royaume d'Arysmeïl de Vanessa DL  (Lu 3476 fois)

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Le Royaume d'Arysmeïl de Vanessa DL
« le: jeu. 16/02/2023 à 16:59 »
Le Royaume d'Arysmeïl de Vanessa DL : T1- Révélation



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Prologue

Il y a longtemps en Arysmeïl…

— Tu vas te taire miséreuse ! vociféra Kamjiyn en assénant un coup de pied à sa prisonnière.
Au royaume d’Arysmeïl, le temps n’avait pas d’importance, les arysmeïliens vivaient des centaines d’années et parfois même des millénaires pour les plus chanceux. Par conséquent, si le temps n’avait pas de droits sur la vie alors il n’en avait pas non plus sur la vengeance de Kamjiyn. Elle était la reine déchue, celle qui fut bannie de la citadelle tandis qu’elle dominait Arysmeïl en semant la terreur au sein du royaume.
Un sourire horrifique fendit son visage en se remémorant son règne.
Il y a un peu plus de 300 ans, Kamjiyn vivait en harmonie au sein de la forteresse accompagnée de son époux, le roi Jasmyr. Elle le chérissait et lui vouait un amour aveugle. Il lui avait tout offert : la joie, le bonheur et surtout le pouvoir. Elle adorait gouverner à ses côtés, et prenait un malin plaisir à condamner les criminels qui se présentaient devant elle, quand son mari ne pouvait présider l’audience.
Évidemment, le roi avait eu vent de ses agissements. Malgré cela, il ne voulait pas la contrarier, alors qu’elle portait son unique héritier. Il devait la préserver et la protéger aussi longtemps qu’il le fallait. La grossesse l’avait énormément perturbée, Kamjiyn n’était plus que l’ombre d’elle-même. La douce épouse qu’il avait tant aimée s’était évanouie pour laisser place à une femme sur la défensive et constamment agressive. Tant et si bien que le peuple l’avait surnommé : « Kamjiyn l’impitoyable ».
De nature impulsive, c’était une femme gracieuse, opulente et de taille moyenne. Ses formes étaient parfaitement ordonnées et ses yeux d’un bleu azur lui conféraient un air de déesse. Ses longs cheveux blonds solaires atteignaient ses épaules et lorsqu’elle était contrariée, de légers reflets roux parsemaient sa crinière éblouissante. Son teint laiteux et doux harmonisait l’ensemble de son visage et de son corps.
Sous son charme, le souverain Jasmyr cédait à tous ses caprices. Même les plus grotesques, comme lorsqu’elle l’avait supplié de lui offrir un faucon, emblème de la royauté, pour animal de compagnie — qu’elle tua pendant l’une de ses nombreuses sautes d’humeur. Quand elle tomba enceinte, son attitude devint de plus en plus difficile à gérer pour Jasmyr qui, pourtant, jouissait d’une réputation de monarque cruel et intransigeant.
Plus les semaines passaient, et plus Kamjiyn devenait méconnaissable, la grossesse demeurait pour elle une épreuve effroyable, presque insupportable. Elle ne se reconnaissait plus : sa peau d’ordinaire lumineuse avait laissé place à un teint blafard qui faisait ressortir ses iris bleutés, lui dessinant un regard qui terrifiait ses proches.
Le roi, croyant sa femme possédée, décida de commettre l’impensable. Lui prétextant un repas en amoureux aux abords du lac Empharys, le souverain coordonna son assassinat avec les membres du Conseil des Anciens. Conscients que fomenter un tel acte était passible de la peine de mort, tous soutenaient le roi dans cette décision. L’ordre du Ga’ril proposa au roi l’appui de ses meilleurs mercenaires. Il était hors de question de mêler un quelconque soldat à cette affaire, le monarque avait été très clair.
Kamjiyn adorait se promener aux abords du lac quand elle était enfant. C’était un endroit connu de tous pour être le repaire des âmes sœurs. En cette magnifique journée d’automne, le paysage qui s’offrait à elle lui remplit le cœur de joie. Des prairies et des montagnes encerclaient le lac Empharys. La teinte bleutée de l’eau rendait cet endroit sublime, les chênes et peupliers aux couleurs chatoyantes ornaient un côté du lagon. La chaîne montagneuse au second plan harmonisait ce décor de carte postale. La reine avait toujours rêvé de s’y promener au bras de son époux. Naïve et convaincue qu’il avait enfin compris ce qu’elle endurait, elle tomba de haut quand elle réalisa avec stupeur la tromperie dont elle était victime.
Alors qu’elle longeait la bordure du lac, deux hommes solidement armés vinrent à sa rencontre. Ils s’approchèrent si brusquement pour l’encercler qu’un frisson glissa le long de sa colonne vertébrale. Le cœur rompant à toute allure dans sa poitrine, la reine les détailla. Ils portaient des habits de soldat sans arborer les armoiries de la couronne, leurs épées dégainées et tranchantes tendues dans sa direction. Elle distingua également, une hache et un poignard, suspendus à leur ceinture. Devant leur attitude menaçante, les lèvres retroussées et la mine sévère, Kamjiyn comprit quel dessein ils lui réservaient.
Stupéfaite, elle ne cilla pas lorsque l’un des lansquenets pointa son épée sous sa gorge. Un instant, désarçonnée par cette agression, elle releva le menton et elle leur adressa un regard noir. 
— Comment osez-vous ? gronda la reine, la mâchoire serrée.
— Nous avons reçu la directive de vous escorter en dehors de la Citadelle, rétorqua l’un des mercenaires, le ton hargneux.
— Un ordre ? répéta-t-elle surprise en fronçant les sourcils.
Puis se reprenant, elle grogna en relevant la tête :
— J’ai rendez-vous avec mon époux, le roi Jasmyr.
— Fermez-la ! Et avancez, j’aimerais bien être rentré pour le dîner, commanda d’un ton acide l’un des hommes, le regard avide.
Le traître lui fit signe de se diriger vers la clairière qui se trouvait non loin du plan d’eau. Kamjiyn pivota sur elle-même comme si l’espace d’un instant, elle acceptait leur décret. Puis elle inspira pour forcer son courage à reprendre le dessus et se campa sur ses jambes, les poings serrés, se refusant désormais à leur obéir. L’un des hommes lui envoya alors un coup de poing dans le dos pour qu’elle avance. Elle trébucha, s’étala de tout son long sur un amas de feuilles mortes et un cri s’échappa de sa gorge.
— Relève-toi, grommela l’homme qui l’avait frappée, on n’a pas que ça à faire. Ton mari nous a proposé une sacrée somme d’argent pour te faire la peau. Tu penses bien qu’on ne va pas s’attarder à tes côtés.
 Kamjiyn se renfrogna. Lorsqu’elle se releva en toisant son agresseur, des reflets roux émergèrent de sa chevelure. La colère déformant ses traits, elle inspira pour se donner la force d’agir. Des années s’étaient écoulées depuis la dernière fois où elle avait utilisé son don. Elle ferma les paupières en avançant, et sonda son corps à la recherche de son pouvoir. Il était là, endormi, attendant patiemment le moment où sa maîtresse le solliciterait de nouveau. Tapis dans l’ombre, les ténèbres grondaient de contentement. Enfin, le moment était venu. Soudain, son pouvoir se déversa dans sa chair, frémissant, vociférant, exaltant. Kamjiyn l’appela par la pensée, et sur ses lèvres pulpeuses se fendit un rictus lorsqu’elle sentit son pouvoir répondre à son appel. Il ne l’avait pas abandonné, jamais il ne le ferait. Et ce fait la rassura, plus qu’elle ne voulait l’avouer. La trahison de son mari l’ébranlait et elle lui ferait payer.
« Oh oui, je te ferais payer cet affront Jasmyr », pensa-t-elle, avant de reporter son attention sur ses agresseurs. 
Quand elle avait épousé le roi, Kamjiyn avait invoqué un sortilège puissant capable d’annihiler sa magie. Les sorciers de son niveau n’avaient pas voix au chapitre dans ce royaume. Et le meilleur moyen de parvenir à ses fins était de leur faire croire à tous qu’elle ne possédait aucune prédisposition à la magie. Après tout, elle allait devenir reine, quel autre pouvoir pouvait la satisfaire que celui de gouverner ? Le don de la reine se manifesta comme s’il avait toujours coulé dans ses veines. Elle ondula sa main dans un geste lent et gracieux puis referma ses phalanges cruellement, en prononçant dans un souffle rauque ces quelques mots :
« Niaskar vey y bil mora ».
Tout à coup, le mercenaire qui la menaçait de sa lame tranchante se figea. La cruauté abandonna brusquement son visage pour laisser place à la terreur. Il savait… Bien sûr qu’il savait, il avait entendu parler des Zorstyar, ces sorciers adeptes de magie noire. Cependant, jamais il n’avait cru qu’il en rencontrerait une et encore moins que ce serait l’épouse du souverain Jasmyr.
Saisi d’effroi, son comparse prit ses jambes à son cou sans demander son reste, mais c’était sans compter sur l’impitoyable reine. Elle pivota avec agilité en direction du fuyard, en intimant d’un œil sombre le silence au mercenaire agonisant à ses pieds. Ce dernier se liquéfia, le visage déformé par la douleur. L’angoisse et la souffrance se lisaient sur ses traits reflétant son calvaire intérieur. Kamjiyn se délecta de son tourment, sourire aux lèvres. Puis, d’une voix puissante, elle lâcha à l’attention de l’autre homme, la même formule que précédemment :
« Niaskar vey y bil mora ».
Brusquement, un hurlement effroyable s’éleva au loin, faisant fuir les animaux à proximité. Puis, comme si ce qu’il venait de se produire n’avait été que le fruit de son imagination, le calme revint dans la clairière. La reine déchue coula un regard empli de dédain à l’individu qui agonisait à ses pieds.
— Vous pensiez réellement que ça serait aussi facile de vous débarrasser de moi, fulmina-t-elle en caressant frénétiquement son ventre arrondi.
Elle ondula de nouveau sa main, sans prononcer un seul mot cette fois, puis serra son poing, mettant ainsi un terme à la souffrance du lâche. Kamjiyn dégagea la mèche blonde qui barrait son visage, signe que cette démonstration de force l’avait épuisée plus qu’elle ne le pensait.
Satisfaite, mais quelque peu contrariée, elle entreprit de quitter les lieux afin de fomenter sa vengeance. Son époux les avait condamnés à une mort terrible. Comment avait-il pu penser une misérable seconde qu’il parviendrait à se débarrasser d’elle de la sorte ? Avait-il seulement la moindre estime pour elle ? Et sa progéniture, n’avait-elle donc pas le droit de vivre ? Kamjiyn ruminait sa colère, elle était furieuse d’avoir cru qu’il la considérait un tant soit peu. Furieuse qu’il ait pris la décision de tuer leur enfant. Furieuse qu’il ait imaginé que deux pauvres mercenaires arriveraient à leur fin. Elle était perdue dans ses pensées meurtrières quand elle sentit une présence familière dans son dos.
— Ainsi donc, tu es une Zorstyar !
Kamjiyn pivota vivement vers l’homme qu’elle pensait reconnaître. Le seigneur Jasmyr la toisait, juché sur son cheval. Ses prunelles azurées débordantes de rage, elle soutint son regard. Mais à bout de force, elle tomba à genou, éreintée d’avoir puisé dans des réserves qu’elle n’avait pas utilisées depuis des décennies. Elle releva pourtant la tête, l’air hagard et meurtri. La douleur pernicieuse qui s’installait dans son cœur lui comprima la poitrine. Sa respiration devint haletante et saccadée. Il l’avait brisée, mais elle ne lui donnerait pas la satisfaction de la voir ainsi, misérable et affaiblie.
— Pour… pourquoi nous as-tu fait ça ? demanda-t-elle en réprimant un sanglot.
Un rictus dessinant ses lèvres, le souverain ordonna que l’on se saisisse d’elle pendant qu’il mettait pied à terre. Il s’approcha de son épouse et effleura sa joue presque tendrement. L’espace d’un fugace instant, elle crut apercevoir des regrets et de la tristesse dans ses yeux couleur d’automne. Mais Jasmyr enfonça sa dague dans le ventre de sa reine, d’un geste adroit et rapide. Kamjiyn hurla de douleur et de désespoir.
— On n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Ne pense pas que cela me fasse plaisir, Kamjiyn ! vociféra-t-il, furieux.
La reine, déchue et trahie, s’écroula sur le sol, en tremblant et en agonisant. Affolée, elle tenta de protéger son enfant avant de mourir, elle marmonna dans un chuchotement à peine perceptible : « Ixvaye ixviya », puis elle tomba inconsciente.

Sortie brusquement de ses pensées par les plaintes de la princesse Sasnya, Kamjiyn essuya ses larmes d’un revers de la main et se tourna vers sa prisonnière. Une voix fluette s’écria en gémissant :
— S’il vous plaît, laissez-moi partir. Pitié, je ne dirais rien, je vous le promets.
Furieuse, Kamjiyn l’attrapa par le col de sa robe et grogna :
— Oh ! Mais tu n’es pas près de t’en aller, princesse. Pas avant que ma vengeance soit pleine !

Chapitre 1

De nos jours à Creil…

Du haut de ses vingt-deux ans, Isaac se posait énormément de questions sur sa vie professionnelle. Pourtant, son avenir semblait tout tracé, si bien que ses proches ne s’inquiétaient pas pour lui. Ils se disaient tous qu’Isaac serait capitaine, comme son père et son grand-père avant lui. Un héritage qui remonte à près d’un siècle !
Mais le jeune homme aspirait à autre chose. Il rêvait de vivre des aventures captivantes et palpitantes comme il avait l’habitude de lire dans les romans, d’un genre qu’il affectionnait plus particulièrement : la fantasy, cet univers magique et mystérieux l’avait toujours tant fasciné. Il s’amusait à imaginer qu’il était une personne exceptionnelle avec une destinée plus attrayante que diriger un bateau sans ambition.
La mer, Isaac la détestait depuis tout petit. Il ne l’appréciait pas, elle l’angoissait. À force de l’observer, il avait l’impression qu’elle voulait l’engloutir vivant et cette sensation le terrifiait. Son corps, faisant écho à son âme torturée, réagissait en conséquence. Il avait envie de fuir l’océan loin dans les terres et ne plus se retourner.
 Lorsqu’Isaac laissait son esprit vagabonder à l’horizon de cette vaste étendue bleue, sa vue se brouillait et son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Il finissait par perdre l’équilibre et s’effondrer sur le sol, l’estomac au bord des lèvres.
Son père lui répétait sans cesse que ça s’estomperait avec le temps, ce n’était que le mal de mer après tout. Mais rien n’y faisait, Isaac devenait simplement plus doué pour le dissimuler. Il ne désirait surtout pas passer pour un sot et un incapable… Chez les Gradur, la force et l’abnégation faisaient partie intégrante de la vie d’une personne…
 Néanmoins, cet héritage, le jeune homme n’en voulait guère. Il aurait adoré s’affranchir de cette corde qui lui pendait au cou et qui, depuis sa naissance, le liait au destin de sa famille. Pour échapper à cette fatalité, il prit une année sabbatique. Isaac pouvait se le permettre, puisqu’il avait une année d’avance sur ses camarades. Ses parents avaient bien entendu contesté cette décision. Toutefois, grâce à son frère Arthur, il avait réussi à les convaincre, arguant qu’il avait besoin de voir d’autres paysages avant de prendre les rênes de la société. Isaac se réfugia alors dans une jolie ville près de la capitale, très loin de l’océan.
Tel un condamné dans le couloir de la mort, Isaac déambulait dans le centre-ville de Creil, ruminant toute la frustration qu’il engrangeait depuis des années.
— Mon garçon ? Tu peux libérer le passage s’il te plaît ?
Plusieurs secondes s’écoulèrent avant qu’Isaac ne réalise que quelqu’un venait de lui adresser la parole. L’homme face à lui, affublé d’une toque de cuisinier et visiblement perturbé, ne cessait de regarder sa montre.
— Bon, mon garçon, tu me laisses passer ou bien tu prends racine sur la chaussée, s’agaça-t-il.
— Pardonnez-moi, monsieur, j’étais perdu dans mes pensées… Je ne vous ai pas entendu arriver.
Le cuistot le toisa avec dédain et se dirigea sans plus attendre vers le restaurant situé à l’angle de la place Carnot. Isaac, en voyant l’homme prendre ses jambes à son cou, se demanda s’il jouissait de toutes ses facultés mentales, puisque ledit restaurant avait fermé ses portes définitivement depuis une semaine. « Mesure d’hygiène » était apposée sur la devanture de l’établissement. C’est ce qui se disait dans le jargon pour cacher la véritable raison de la fermeture.
Des rumeurs racontaient que sous cette appellation se dissimulait une bien plus sombre et horrible affaire. En effet, de nombreuses personnes disparaissaient après leur passage dans les cuisines de ces établissements. Isaac pensait plutôt que ces individus avaient pris la poudre d’escampette, car accepter de travailler dans ce capharnaüm ne présageait rien de bon pour la santé mentale de ces gens. D’ailleurs, il était de notoriété publique que les hommes les plus avisés évitaient de s’y aventurer.
Isaac errait de ruelle en ruelle sans but précis, quand il remarqua une fillette flânant seule et que personne ne semblait remarquer. Autour d’elle, s’émanaient une lueur étrange et une odeur de jasmin, qui l’intrigua. Elle se retourna et son regard ne le laissa pas de marbre. Une lumière vert émeraude jaillit des pupilles roses ambrées de la petite et le transperça. Il ressentit une vive douleur aux yeux et s’effondra en gémissant le cœur battant à tout rompre.
— Qu’est-ce que ? s’inquiéta Isaac.
Quand brusquement, son âme fut projetée dans les airs. Il se sentit hors de l’espace et du temps. Entre ciel et terre, plus rien ne ressemblait à ce qu’il avait vu de la ruelle. Sa vision était beaucoup plus nette qu’avant et il ne percevait plus normalement les éléments autour de lui. C’est en vert qu’il distinguait à présent les choses. Au-dessus de lui, le ciel de couleur pastel et de forme rocailleuse évoquait l’océan se déchaînant sur les falaises durant une tempête. Ce dont sa famille raffolait en contant de nombreuses petites histoires à en faire frémir les plus aguerris d’entre eux, mais qui le terrorisaient tant.
 À côté de lui se trouvait le néant. Lui qui craignait l’horizon de la mer se retrouvait plonger dans son pire cauchemar, pourtant Isaac n’éprouva aucune peur à cet instant. Bien au contraire, il se sentait en osmose avec cet endroit qui lui paraissait si paisible. Il entendit une douce mélodie qui l’étonna, elle était si jolie à écouter qu’il se laissa flotter un moment pour l’apprécier.
C’est alors qu’il remarqua la fillette au regard envoûtant à ses côtés, Isaac projeta sa conscience vers elle, sans savoir comment. Il tâtonna délicatement et tenta de lui parler, mais sa bouche refusait de lui obéir. Il ouvrit la mâchoire difficilement, mais aucun son ne voulut franchir ses lèvres. La créature pivota entièrement face à lui et sans saisir l’importance de ce moment, son esprit s’embruma, sa vision se troubla et Isaac perdit connaissance.
À son réveil, il se trouvait dans son lit en pyjama et son smartphone indiquait 3 h 33. Perturbé par son rêve, Isaac réalisa qu’il ne se souvenait pas comment il était rentré chez lui. Cette perte de mémoire brutale l’angoissa. Que lui était-il arrivé ? Avait-il imaginé sa rencontre avec la jeune fille à l’odeur de jasmin ? Était-ce vraiment un songe ? Isaac peinait à comprendre, car cela lui semblait si réel. La sensation de bien-être qu’il avait éprouvée, lorsque son corps fut projeté dans les airs, occupait ses pensées. Il se sentait changé, pas physiquement, mais psychiquement. Ce sentiment agréable le déroutait, comme si cet évènement passé était la réponse à ses questions.
N’ayant plus sommeil, Isaac se leva et se dirigea vers la salle de bain pour se rafraîchir. La saison des fortes chaleurs battait son plein et il détestait le soleil. S’il le pouvait, il irait se réfugier dans les pays scandinaves. Il avait toujours eu ce petit faible pour la civilisation et le climat de ces pays. Toute son enfance fut bercée par les histoires que son père lui racontait sur les Vikings. Mais du haut de ses vingt-deux ans, Isaac savait que les fantasmes d’enfants ne se réalisaient fatalement pas, bien au contraire.
Et comme son frère s’amusait à scander chaque fois que l’occasion se présentait : « Tu as raison, frangin, les rêves c’est gratuit ! » Arthur était un comique, il trouvait systématiquement un prétexte pour rire et se moquer. La vie lui semblait tellement plus facile quand il était dans les parages. C’est à cet instant qu’Isaac se souvint qu’il devait le contacter pour sa prise de poste au sein de l’entreprise familiale. Il attrapa son smartphone, composa son numéro et tomba sur son répondeur.
« Allo ? Allo ? C’est moi, Arthur, si tu es une jolie demoiselle, tu peux me laisser un message, sinon tchao bonsoir. »
Isaac poussa un soupir en raccrochant, son frère devenait tellement puéril quand il s’y mettait.
— Vraiment pas croyable ! s’énerva-t-il en jetant son téléphone sur son lit.
Isaac espérait qu’Arthur grandirait un peu parce qu’il avait réellement besoin qu’il prenne les rênes de la société. Et pour se faire, il avait préparé un discours pour l’occasion, où il énoncerait les nombreuses qualités dont disposait Arthur. Flatter son ego ferait certainement pencher la balance en sa faveur. Pour l’heure, Isaac se rendit compte que son frère devait probablement dormir !
« Qu’est-ce qui m’arrive ? Pourquoi n’ai-je pas pensé qu’il était trop tôt pour l’appeler ? », songea-t-il décontenancé par son attitude.
Il s’approcha de son lit quand il eut la sensation d’être observé. Il scruta les alentours en jetant un coup d’œil par la fenêtre de sa chambre. Dehors, tout paraissait sombre, l’éclairage public semblait dysfonctionner, car aucune rue n’avait de lampadaires allumés. Isaac chaussa alors ses baskets et sortit prendre l’air. Après tout, il n’avait plus sommeil et un petit footing matinal lui ferait le plus grand bien.
Isaac était vif, intelligent et possédait une excellente culture générale. Ses yeux marrons lui donnaient un regard profond et perturbant, ses cheveux couleur ténèbres accentuaient les traits fins de son visage. C’était un bel homme, même s’il en doutait. Il n’avait aucune confiance en lui. Son corps longiligne et son attitude, mais surtout ses difficultés sociales n’ont fait que renforcer les nombreuses railleries qu’il subissait durant ses années scolaires. C’était un garçon solitaire qui ne trouvait pas sa place au sein de la société. Le contact humain représentait, pour lui, quelque chose de repoussant, et sans vraiment comprendre pourquoi, il n’arrivait pas à soutenir le regard d’autrui.
Constamment poussé dans ses retranchements, Isaac donnait l’apparence d’une personne foncièrement dérangée, pourtant il faisait son possible pour être accepté, mais ce n’était jamais suffisant. Sa façon de parler peu conventionnelle ne faisait qu’accroître leurs différences.
Grâce à ses parents, en particulier à sa mère, il avait appris à interagir avec les autres et à décoder leurs émotions. Cela lui demandait cependant beaucoup de concentration, mais avec l’envie et la motivation, Isaac savait maintenant comment fonctionnait le monde. Un monde où il se sentait étranger…
Isaac sortit de chez lui en vérifiant au préalable qu’il n’avait pas oublié d’éteindre une lumière, de fermer un placard ou une porte. Sa mère aimait bien lui répéter sans cesse qu’il était étourdi, et à vrai dire, elle n’avait pas tout à fait tort. Mais Isaac adorait démentir ce trait de sa personnalité en invoquant le fait que son cerveau carburait toute la journée sans discontinuer. Il pouvait donc bien omettre certaines petites choses. Pour lui, ce n’était pas alarmant, mais pour elle c’était comme si la terre entière allait être détruite par un astéroïde ! Isaac sourit à l’image que ce souvenir lui procurait, puis il entama son footing tout en restant alerte. Quand il arriva au coin de la rue, il se rendit compte qu’il avait oublié sa paire de lunettes, il rebroussa chemin lorsqu’il remarqua qu’il n’en avait plus besoin.
Un bruit attira son attention, il se retourna brusquement, mais ne vit personne. La ruelle semblait totalement déserte, la panique s’insinua soudainement dans son esprit et il se demanda s’il était une nouvelle fois victime d’une hallucination ! Lorsqu’il regarda vers la gauche, il découvrit la fillette aux yeux rose-ambré. Il constata avec étonnement qu’elle avait l’air beaucoup plus âgée, ce n’était plus une fille qui se tenait devant lui, mais une jeune femme. 
— C’est impossible ! C’était un r… ê… v… e ! se rassura-t-il en se pinçant pour se convaincre qu’il n’hallucinait pas.
La jolie créature restait muette, mais le fixait de son magnifique regard avec insistance. La mélodie qu’il avait entendue la veille, retentit une nouvelle fois et soudain l’univers se modifia. L’âme d’Isaac s’extirpa de son corps filiforme et se retrouva face à la jeune femme. Cette fois-ci, il aperçut une faille dans ses pupilles et s’y engouffra. Isaac traversa un tourbillon de lumière incandescente, il ne pouvait garder son attention focalisée, et ce même en essayant de toutes ses forces. Il réalisa alors que la mélodie qu’il entendait renfermait la clef de ce mystère.
 Isaac se distinguait superbement dans les jeux de déduction, il possédait un esprit logique et comprenait rapidement le fil conducteur des énigmes. Il enrageait souvent sa famille lors des week-ends spéciaux « divertissements en tout genre ». Si Arthur excellait dans le domaine des jeux vidéo, lui brillait dans cette catégorie. Il était doté d’une mémoire à faire pâlir ses anciens camarades du lycée.
Isaac retint les sons et les notes puis, par la pensée, les récita. Le malstrom cessa subitement et la jeune femme esquissa un sourire jovial puis lui déclara tout en effectuant une révérence :
— Mon Seigneur, quel bonheur de vous revoir enfin, cela fait des mois que je vous recherche !
Isaac la contempla, les yeux grands ouverts.
— Pardon ? Vous faites erreur, je ne suis pas un membre de la couronne ! Je m’appelle Isaac.
L’inconnue redressa la tête et l’analysa plus intensément comme si elle sondait son âme à travers ses pupilles.
— Et pourtant, je vous confirme que vous êtes bien le seigneur d’Arysmeïl.
Isaac l’étudia à son tour d’un air ahuri. Il commençait sérieusement à se dire que cette charmante demoiselle avait pris un sacré coup sur la tête. Cependant, il nota que sa vision avait une nouvelle fois changé, tout apparaissait net, et encore une fois il observait les éléments dans des teintes olivâtres ! Perdu dans ses pensées, il ne s’aperçut pas que l’inconnue se trouvait désormais à quelques pas de lui, si proche qu’il sentait le souffle chaud de sa respiration sur sa peau.
— Que faites-vous ? balbutia-t-il.
Elle ne lui répondit pas et se hissa sur la pointe des pieds pour effleurer ses lèvres avec ses doigts. Un courant électrique parcourut le corps du jeune seigneur. Isaac sentit l’orage gronder en son for intérieur. La vague galvanisa tout sur son passage électrisant l’ensemble de ses organes vitaux et s’empara de tout son être. Son âme fut rejetée avec puissance dans son enveloppe charnelle. Il tomba à terre haletant.
Et lorsqu’il se releva, tout avait changé.
 
Chapitre 2

Anyaska était âgée de dix-neuf ans. L’ordre du Ga’ril lui avait donné une seule mission, qu’elle comptait bien mener à terme, et ce même si elle devait employer la manière forte pour y parvenir. De nature combative et acharnée, ses qualités lui valaient, au sein de la garde royale, un statut de guerrière incontestable. Elle avait la réputation de ne jamais se laisser faire.
Lorsqu’elle avait une idée en tête, personne ne pouvait l’empêcher d’atteindre son but. En Arysmeïl, elle avait gravi les échelons avec une habileté déconcertante, si bien que tout le monde s’accordait à dire qu’elle était digne d’intégrer l’unité rapprochée du roi. Anyaska ne restait jamais en difficulté, tout lui souriait, à force de travail.
Sa mère morte en couche et abandonnée par son père quelques jours après sa naissance, elle fut recueillie par l’ordre du Ga’ril. Anyaska avait l’habitude de la solitude et parvenait à en faire une force. En dépit de son histoire, elle avait tout pour plaire. Elle était arrivée dans le monde terrestre un matin à l’aube et ne savait par où commencer ses recherches. Elle vagabondait de ville en ville sans succès. Quand elle pénétra dans la ville de Creil, elle sentit une puissance qu’elle n’avait alors jamais ressentie, un être majestueux se trouvait dans cette cité. C’est ici, elle le pressentait, qu’elle retrouverait son seigneur.
Des semaines auparavant, dans le royaume d’Arysmeïl, une terrible menace s’était abattue sur son peuple. Les jeunes filles étaient enlevées, les unes après les autres. Le roi mettait tout en œuvre pour découvrir qui orchestrait ces kidnappings. Accompagné de sa garde personnelle, le souverain de ces lieux mystiques parcourait son royaume à la recherche d’éléments concordants. La dernière malheureuse prise en otage se prénommait Lerrya. Elle vivait avec ses parents à l’entrée de la citadelle, dans la vallée de Syrielle. C’était une adolescente pleine de vie, débrouillarde, qui aidait son père dans les pâturages et sa mère à faire les corvées ménagères qui lui incombaient. Grande avec les yeux bleu nuit et une chevelure blond-châtain, elle ne passait pas inaperçue dans le village. On disait d’elle qu’elle faisait cogner le cœur des hommes d’un seul battement de cils. Ses parents l’avaient promise à un chevalier de la cour, mais les rumeurs prétendaient que Lerrya rejetait sans ambages cette proposition.
Elle avait toujours épaulé ses proches dans leurs besognes quotidiennes et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne s’attardait pas dans la recherche d’un époux. D’autres jugeaient que c’était une fonceuse, une future guerrière et que de nombreuses personnes l’avaient appris à leurs dépens ! Lerrya ne se laissait pas faire, elle possédait l’âme d’une baroudeuse et c’est ce qui lui valut certainement ce destin funeste.
— Les indices mènent à cet endroit, Votre Altesse, déclara l’un des soldats en désignant la lisière du sous-bois.
Tout le monde respectait l’interdiction de s’aventurer seul dans ce lieu macabre. Cependant, Lerrya défiait sans cesse les autorités et Ybril prit conscience de ce fait. Il débuta alors les recherches. Lorsque le roi et sa garde personnelle arrivèrent à la bordure de la forêt interdite, une odeur pestilentielle chargea l’atmosphère. Ils le savaient, ce qu’ils découvriraient ici changerait à jamais l’avenir d’Arysmeïl. Un peu plus loin, l’un des guerriers découvrit le corps sans vie de Lerrya qui gisait dans une mare de sang. Son corps dévêtu avait été la proie de créatures de ces terres abandonnées. Les arbres d’ordinaire majestueux et ornés de feuilles étaient presque dénudés comme si l’automne avait débuté depuis des semaines. Or, c’était la période la plus estivale du royaume.
En Arysmeïl, il n’y avait que deux saisons. Les hommes naissaient durant la période du printemps et les femmes, au moment où le cycle des forêts se dégarnissait ; les sages proclamaient avec amusement que c’était parce qu’elles demeuraient précieuses et devaient être préservées du mal qui rôdait au printemps.
Une ancienne légende contait l’histoire de l’ordre du Ga’ril administrant un élixir aux bébés de sexe féminin. En fonction de la saison au moment de la conception, le philtre permettait à la vie de déterminer quel sexe l’enfant aurait à sa venue au monde. À l’époque, le procédé avait créé des polémiques et déchaîné les passions. Or, il n’y avait pas de place pour la discussion sous le règne du roi Jasmyr. Les mères étaient contraintes d’obéir sous peine de se voir emprisonnées et les pères finissaient pendus sur le parvis de place publique. Jasmyr était un monarque impitoyable, son règne avait détruit des contrées par centaines. De guerre en guerre, le peuple avait fui le royaume jusqu’à son décès dans des circonstances plus que mystérieuses. Lorsque son successeur, le prince Ybril, prit la tête du royaume, les citoyens retenaient leur respiration comme un seul homme, se tenant prêts à subir les foudres de ce nouveau suzerain.
Cependant, Ybril ne ressemblait pas à son père. Il avait hérité de ses traits, mais son éloquence et sa gentillesse provenaient de sa mère, la reine Irysna. C’est pour cette raison que le seigneur Jasmyr ne voyait pas d’un bon œil son accession au trône. Selon lui, son fils n’avait pas la carrure pour diriger le peuple. Son épouse ne partageait pas son avis, et savait qu’Ybril avait la prestance, la force et le courage de guider son royaume vers la paix et la prospérité.
Lorsque sa sœur cadette, la princesse Sasnya, fut à son tour enlevée, l’équilibre de l’empire était compromis. Ybril devait absolument la retrouver avant que son destin ne soit tristement lié à celui de la pauvre Lerrya.

***

Anyaska avait perdu énormément de temps à la recherche de son souverain et quand elle l’avait enfin trouvé, il n’était pas à la hauteur de ses espérances. Malgré les réticences d’Isaac, elle se demandait comment faire pour qu’il accepte de récupérer son pouvoir. Au vu de ce qu’elle constatait, en l’examinant à la manière d’une machine à rayon X, elle doutait de sa capacité à sauver la princesse.
Le seigneur d’Arysmeïl lui semblait différent, certes son essence spirituelle incarnait toujours la puissance pure, mais quelque chose dénotait avec l’aura qu’il dégageait, comme si une fragilité s’était emparée de son monarque.
« Je ne peux nier que ça lui donne un charme », songea Anyaska en observant Isaac d’un nouvel œil. Mais l’avenir du royaume et de la terre sombrerait dans le chaos s’il n’était pas à la hauteur. On ne pouvait pas s’accommoder d’un demi-seigneur ! Isaac devrait par n’importe quel moyen recouvrir toutes ses capacités avant la lune qui sonnera la fin de l’automne.
  — Quelle misère ! chuchota-t-elle en secouant la tête, décontenancée par son attitude. Si seulement, j’étais parvenue à le retrouver plus tôt. Le temps file à une vitesse et on ne peut pas se permettre de se disperser.
 
Chapitre 3

Après lui avoir effleuré les lèvres du bout des doigts, Anyaska s’était instinctivement prosternée devant Isaac. À cet instant, il comprit qu’elle attendait quelque chose en retour. Pourtant, il éprouvait des difficultés à savoir ce qu’elle espérait de lui. Remarquant la passivité de son roi, la guerrière se releva et prit la parole :
— Mon Seigneur, ne vous souvenez-vous donc pas de notre mission ?
Tout au long de sa vie, Isaac souhaitait être reconnu à sa juste valeur et ne plus passer pour un marginal de la société. Quand il était enfant et qu’il se rendait à l’école, ses camarades adoraient se moquer de lui parce qu’il n’entrait pas dans les bonnes cases. Il s’exprimait dans un langage différent, souvent considéré comme étrange auprès des jeunes de son âge. Il adorait converser avec des mots que beaucoup n’utilisaient plus aujourd’hui.
Les normes de la société représentaient sa plus grande difficulté. Lorsqu’on le sortait de sa zone de confort, Isaac ne savait pas comment réagir. Sa mère lui avait pourtant donné toutes les cartes en main pour se comporter parfaitement en société. Mais Isaac n’était rassuré qu’au moment où il se retrouvait seul, dans sa chambre d’adolescent, à dévorer des livres par centaines. La lecture constituait pour lui une échappatoire. Elle lui permettait de survivre dans ce monde, qu’il considérait comme un territoire hostile.
 
Sa relation avec son père était constamment tumultueuse, ils n’arrivaient pas à se comprendre. Sa mère intervenait souvent pour arrondir les angles entre eux. Toutefois, Isaac ne se berçait pas d’illusions, il savait très bien que pour lui, il n’était pas le fils rêvé : celui qui récupérerait l’entreprise familiale et la dirigerait avec professionnalisme. Son père s’imaginait, à tort, qu’il y prendrait un véritable plaisir. Malheureusement, il se voilait la face et ne parvenait toujours pas à accepter le handicap de son fils aîné.
Malgré tout, ses parents avaient tenu à l’inscrire dans une grande école maritime au Havre, pour qu’il obtienne son diplôme de capitaine. Les études, Isaac les survolait avec une facilité déconcertante. Après plusieurs années à se tourner les pouces et à rendre sa mère hystérique, il avait enfin pris conscience qu’étudier représentait une opportunité pour approfondir ses connaissances et lui permettrait également de s’ouvrir aux autres. En revanche, jamais il ne se serait imaginé être roi d’un quelconque royaume.
Isaac ne semblait pas se formaliser de l’attitude pensive de la jeune femme. Il avait la tête ailleurs, le regard perdu dans les méandres de ses souvenirs.
« Il faut battre le fer tant qu’il est chaud », songea Anyaska avant de s’adresser à lui. 
— Comment vous sentez-vous Monseigneur ? hasarda-t-elle en pensant qu’il avait recouvré la mémoire.
Isaac la dévisagea quelques instants, sidéré par le titre qu’elle s’évertuait à utiliser pour s’adresser à lui. La stupéfaction demeurait telle qu’aucun son ne put franchir ses lèvres. Dans son esprit, tout se bousculait. Qui était-elle ? Que lui voulait-elle ? Pourquoi s’acharnait-elle à l’appeler « Seigneur » ? Il n’arrivait pas à y voir clair et comme à son habitude, il ne s’attarda pas pour obtenir des réponses.
— Je dois rentrer chez moi, déclara-t-il finalement.
Anyaska écarquilla les yeux.
— C’est une plaisanterie ? s’interrogea-t-elle en le regardant partir.
Isaac l’ignora et rebroussa chemin.
Elle ne savait plus si elle voulait réellement le voir se battre à ses côtés pour sauver la princesse. Certes, il était bel et bien un roi, son roi, elle en était convaincue. En revanche, elle ne le reconnaissait pas, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Isaac possédait l’aura d’un monarque, sans aucun doute ! Toutefois, la ressemblance avec le roi Ybril demeurait dérisoire, voire inexistante, et ce constat la troublait. Au royaume d’Arysmeïl, Ybril avait combattu un cerbère à mains nues, pour sauver la vie d’un petit garçon, difficile de croire que l’homme devant elle détenait le même courage.
Isaac, de son côté, ne comprenait toujours pas ce qu’il se passait. Il avait rencontré beaucoup de déconvenues durant son enfance et son adolescence, cependant il restait un homme rationnel. Tout devait posséder un début, une fin et surtout un fonctionnement bien précis. Le besoin de tout contrôler représentait l’équilibre de tout son être. Néanmoins, il se rendait à l’évidence qu’aujourd’hui, il se trouvait devant une situation surprenante qui dépassait son entendement.
Anyaska se tenait toujours face à lui, ses longs cheveux ondulés noués en queue de cheval. Ses yeux rose-ambré apparaissaient plus vifs et plus perçants que ce qu’il avait pu remarquer jusqu’à présent. Son visage élégant et son nez légèrement en trompette faisaient ressortir son magnifique regard. Elle portait une tunique noire brodée de fil blanc sur l’encolure, subtilement cintrée, épousant parfaitement ses formes. Face à cette situation déstabilisante, il fit ce qu’il avait l’habitude de faire plus jeune : battre en retraite.
— Je n’y comprends rien, se fustigea-t-il en rebroussant chemin à la hâte.
Lorsqu’il arriva devant chez lui, il aperçut la même personne qui l’attendait patiemment contre un arbre. Isaac s’arrêta à bout de souffle, les poings serrés pour stopper ses tremblements. Il tenta de se calmer, en vain. Il passa alors devant elle sans lui adresser un regard et ouvrit la porte de son appartement, en prenant soin de bien la refermer derrière lui.
Anyaska n’en revenait pas de son attitude.
— Mais, pour qui se prend-il pour m’ignorer de cette façon ? grommela-t-elle en serrant les dents.
Sans qu’elle en devine la raison, la réaction d’Isaac la blessait. Son cœur se comprima dans sa poitrine et sa respiration devint difficile. Mais bien décidée à obtenir des réponses, Anyaska serra les poings, inspira profondément et se redressa de toute sa hauteur.
— Trêve de plaisanterie, argua-t-elle, catégorique.
« Cette fois-ci, il m’écoutera jusqu’au bout ! », songea-t-elle en pénétrant dans son appartement sans frapper.
 Ce qu’elle y découvrit lui glaça le sang : en face d’elle, calé sur le mur de l’entrée, se trouvait Isaac recroquevillé sur lui-même, les mains sur les oreilles, jambes repliées. Il se balançait d’avant en arrière en chuchotant en boucle des paroles inintelligibles. Elle se rapprocha tout en restant sur ses gardes et entendit ses lamentations :
— Ce n’est… pas nor… Ce n’est pas comme ça. Ce n’est pas rationnel ! Je ne, non, non, balbutia-t-il.
Lorsqu’elle fut près de lui, elle s’agenouilla avec la délicatesse et la grâce qui siéent à une personne de haut rang. Elle se voûta avec respect devant son seigneur, puis le questionna en prenant une voix réconfortante :
— Qu’est-ce qui vous met dans cet état mon… sieur ? se reprit-elle au dernier moment pour éviter de le brusquer davantage.
Mais Isaac ne l’écoutait pas, n’étant plus maître de lui-même. Au bord de la rupture, son esprit se déconnecta et les digues qu’il avait appris à ériger cédèrent sous la pression. C’en était trop pour lui, trop d’émotions, trop de changements, trop de tout. Son cœur pulsait à un rythme effréné dans sa cage thoracique. Ses mains tremblèrent et Isaac serra les poings pour les maintenir sur ses oreilles. Dévasté, martyrisé, dépossédé de sa raison, Isaac s’enfonça dans sa tourmente. Plus rien ne semblait pouvoir le ramener à la réalité. Anyaska se heurta à cette souffrance sans savoir comment réagir. Jamais elle n’avait été témoin d’une telle perte de contrôle. Le visage d’Isaac se déformait en une grimace de douleur, le regard perdu dans le vide.
— Ce n’est… pas… nor…mal, répéta-t-il le souffle court.
Isaac se jetait toujours d’avant en arrière. Sa tête percuta le mur si violemment que du sang perla sur sa nuque. Sans jamais faiblir, il se maltraitait, se frappant désormais les tempes et se cognant inlassablement la tête. Anyaska s’horrifia. Elle ne pouvait pas le laisser se blesser ainsi. Mais que pouvait-elle faire ? Elle ne savait même pas ce qu’il lui prenait. Pourquoi réagissait-il ainsi ? Pourquoi s’infliger autant de souffrance ? Voir son roi dans cet état lui comprima la poitrine. Le comportement d’Isaac la déstabilisait, pourtant son aura ne mentait pas. Il possédait sans conteste celle des grands monarques dont les destinées avaient modelé l’histoire d’Arysmeïl.
Soudain, la crise s’estompa. Isaac rejeta sa tête, le souffle haché. Ses paupières se fermèrent et sa respiration se calma à mesure qu’il reprenait ses esprits. Du sang s’écoulait de ses tempes et de son cou, mais Isaac ne semblait pas le remarquer. Il ouvrit la bouche et un souffle rauque s’en échappa. Il rouvrit les yeux et croisa le regard inquiet de la jeune femme.
   — Je ne comprends pas ce qui m’arrive, déclara-t-il en se tenant la tête.
Un silence s’étira entre eux sans qu’aucun d’eux voulût le briser.
   — Depuis que je vous ai rencontrée, je vois étonnamment bien, reprit Isaac au bout de quelques instants. Je suis pourtant atteint de myopie depuis l’âge de douze ans, au point de ne pas pouvoir sortir sans ma paire de lunettes. Ma vision est devenue perçante et affûtée. En revanche, j’aperçois tout ce qui m’entoure dans des teintes verdâtres. J’ai l’impression d’être un extraterrestre ! s’écria-t-il, d’un ton horrifié. Et puis, d’ordinaire lorsque je rentre chez moi, j’ai un besoin irrépressible de tourner la clef à sept reprises dans la serrure. Là, je n’y ai même pas pensé une seule fois ! Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Que m’avez-vous fait ? Qui êtes-vous ?
Il se remit à gémir en se lamentant. Anyaska souffla en serrant les poings, elle perdait patience et doutait de plus en plus d’avoir trouvé la bonne personne. N’avait-elle pas commis l’irréparable en espérant qu’il était le sauveur de son pays ? Malgré tout, elle se maîtrisa et tempéra :
— Je m’appelle Anyaska, on m’a confié la mission de vous retrouver pour sauver la princesse Sasnya des griffes de la reine déchue, Kamjiyn. 
— D’accord, rétorqua Isaac pragmatique, mais cela ne justifie pas le fait que je n’ai plus besoin de porter ma paire de lunettes. Et pourquoi vois-je tout ce qui m’entoure en vert ? Sans parler de mes manies qui ont quasiment disparu, déclara-t-il en levant les mains à sa hauteur pour montrer son désarroi.
Anyaska cilla avant de se reprendre. « Je lui annonce qu’il doit sauver une princesse, et il me parle de sa paire de lunettes. Mais qui est donc cet homme à l’aura majestueuse ? Et il ne remarque même pas le sang qui coule sur ses joues », pensa-t-elle en le dévisageant.
— En premier lieu, je dois vous soigner et ensuite je vous expliquerai certaines choses, reprit la guerrière en se raclant la gorge.   
Isaac porta les mains à son visage et remarqua qu’il s’était blessé. Il soupira et secoua la tête.
— Ce n’est rien, cela m’arrive assez souvent quand j’entre en crise, expliqua-t-il devant l’air surpris de la jeune femme.
Il se releva et se dirigea vers la salle de bain sans mot dire. Anyaska le regarda partir en écarquillant les yeux.
« Il vient réellement de me laisser en plan ? »
Elle lui emboîta le pas pour ne pas le laisser s’échapper. Même si elle se doutait qu’il n’irait pas bien loin à cet instant. Surtout qu’ils se trouvaient dans son appartement.
Isaac se rinça le visage et le cou pour nettoyer ses plaies. Il retira son pull et se retrouva torse nu devant Anyaska qui lui tourna le dos.
« Okay, ça commence légèrement à devenir gênant »
Isaac ne remarqua pas son trouble et continua son œuvre. Lorsqu’il eut fini, il pénétra dans ce qui semblait être sa chambre. Il s’impatientait et ne cessait de faire les cent pas. Il voulait connaître le fin mot de cette histoire et avait la vive impression qu’Anyaska ne se rendait pas compte de la difficulté qu’il éprouvait pour rester concentré. Il se maîtrisait péniblement pour rester calme et attentif, tout en puisant dans ses réserves pour se maintenir à flot. D’ailleurs, il se félicitait intérieurement de tenir sans paniquer.
— Vous devriez vous asseoir, lui proposa la jeune femme en jugeant son comportement.
Isaac ne cessait de comprimer ses poings en arpentant la pièce. Elle se doutait que quelque chose ne s’était pas parfaitement déroulé et se demandait ce qui avait échoué. C’est alors qu’elle vit, dans la chambre d’Isaac, une affiche trônant au-dessus de son lit, représentant un magnifique papillon bleu.
La pièce était plutôt belle et spacieuse, à en juger par le rapide coup d’œil qu’Anyaska avait jeté en arrivant. C’était la plus grande pièce de la maison, les murs étaient peints en blanc cassé doux comme la plume, créant une atmosphère agréable et délicate. À côté du lit d’Isaac se trouvait une simple table de chevet où reposait une espèce de cube lumineux indiquant l’heure. Au coin de la fenêtre trônait un bureau rudimentaire avec un ordinateur dessus. Derrière la porte, Anyaska remarqua un immense miroir ainsi qu’une commode. Après avoir étudié l’ensemble de la pièce, elle planta enfin son regard sur le jeune homme. Il la dévisageait et visiblement, il s’était détendu. Son regard se fit plus perçant comme s’il parvenait à déchiffrer ce qu’elle pensait, car en lui désignant le haut de son lit, il lui dit :
— Je suis atteint d’un trouble du spectre de l’autisme, cette affiche représente le symbole de notre association. Elle me rappelle d’où je viens et ce que je suis, elle m’aide à ne pas sombrer dans la folie lorsque je ne comprends pas les évènements qui m’arrivent.
Anyaska se retint de lui demander la signification de ce mot, ce n’était pas le moment de lui déclencher une nouvelle crise alors qu’elle venait tout juste de détourner son attention.
— Je vais aller droit au but, Isaac, ma mère adoptive me disait toujours que je devais annoncer les faits aussi rapidement et posément que possible. Vous n’êtes pas seulement Isaac. Dans mon monde, vous êtes le roi, le seigneur Ybril du royaume d’Arysmeïl, et votre sœur, la princesse Sasnya a été enlevée. Alors que nous nous trouvions à deux doigts de la délivrer, une entité maléfique vous a jeté un sort et vous a expédié dans ce monde terrestre. Quant à la façon dont vous observez les éléments, cela reste un mystère pour moi. Il s’agit sûrement d’un résidu du sortilège lancé par le sorcier qui nous a attaqués. J’ai erré de longs mois pour vous retrouver Messire. Le temps nous est compté, nous devons rejoindre à tout prix Arysmeïl avant qu’il ne soit trop tard.
Elle se tut un moment afin de laisser Isaac assimiler tout ce qu’elle venait de lui révéler. Lorsqu’elle remarqua qu’il attendait la suite, elle enchaîna en lui racontant comment Lerrya avait péri et pourquoi la vie de la princesse était en péril.
Isaac se leva et se remit à faire les cent pas. Il semblait ailleurs, comme s’il emmagasinait et traitait les informations les unes après les autres. L’affiche sur le mur devint une évidence pour Anyaska : Isaac était sûrement un Slyrvani ! Comment n’avait-elle pas fait le rapprochement ? Tout était pourtant clair dans sa façon de se comporter, de parler, de ne pas la regarder ; elle avait pensé à tort que sa beauté le déstabilisait alors qu’en réalité, il ne la voyait pas, mais la ressentait dans son corps et dans son âme.
Elle s’approcha de lui et cette fois-ci, elle ne lui effleura pas les lèvres du bout des doigts. Anyaska mit ses mains l’une contre l’autre et récita doucement une formule en arysmeïli qu’elle avait apprise lors de ses études, puis elle exhala doucement dans sa direction.
La chaleur du souffle de la jeune femme sur sa peau le fit frissonner, ses poils se dressèrent et l’odeur de jasmin qu’il avait senti dans la ruelle la nuit dernière lui revint en mémoire. Il ferma les yeux et se concentra sur les sensations qui parcouraient son corps.
Il ressentit instantanément le pouvoir de la poudre mystérieuse qu’elle venait de lui envoyer. De minuscules grains de sable parvinrent sur les prunelles du monarque et se faufilèrent dans cette brèche. Petit à petit, chaque cellule de son corps fusionna avec les particules et Isaac se mit à trembler tout en respirant profondément pour tenter de se contrôler. Il sentit chacune de ses molécules naviguer dans son flux sanguin. Lorsqu’elles arrivèrent à son cerveau, Isaac ouvrit enfin les yeux.
Soudain, il se souvenait de tout.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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