06/06/20 - 08:31 am


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Auteur Sujet: Roue libre en kaleidoscope de Sacha Stellie  (Lu 36 fois)

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Roue libre en kaleidoscope de Sacha Stellie
« le: jeu. 04/06/2020 à 15:18 »
Roue libre en kaléidoscope de Sacha Stellie

Cet ouvrage est préfacé par un chercheur au CNRS spécialiste de la synesthésie : Vincent Mignerot.

***

L’air rouge et compact entre dans ses poumons
avec ce détestable goût d’eau stagnante.
Le métal, d’un bleu glacier
aux inquiétants reliefs turquoises,
glisse sous ses doigts paniqués.
.La musique assourdissante, opaque et visqueuse,
s’insinue dans chacune de ses terminaisons.
La peur, saillante et tentaculaire,
bat le sang au creux de ses tempes.
L’odeur de salpêtre vert-de-gris se mêle à celle,
sournoise, d’ambre cireuse.
La porte inconnue s’ouvre. Il est là, tel une ombre.
Spectateur, maître, abject.
Ses lèvres, à la finesse masculine dérangeante,
 s’articulent avec perversité pour prononcer l’indicible.
L’insupportable.
Cinq lettres sifflées en dégradé d’ocre
qui glacent et figent sa mémoire.
« Viens... »

Le grain de diable dans le rouage.


*** 


La Synésthésie
 
(du grec sunaisthêsis, perception simultanée)
est une expérience subjective dans laquelle des perceptions relevant d'une modalité sensorielle sont régulièrement accompagnées de sensations relevant d'une autre modalité, en l'absence de stimulation de cette dernière.
(Visualisation des lettres et des chiffres en couleurs, audition odorante, représentation du temps dans l’espace, pensées gustatives, émotions géométriques…)

CHAPITRE 1

Un anniversaire monochrome
Cela fait dix jours que rien de vraiment coloré n’a traversé la vie de Léopoldine. Ce désagréable constat l’imprègne dès la sonnerie du réveil décuplant son vide chronique.   
Elle se lève péniblement et tire ses rideaux sur un petit matin tout gris et informe. Elle observe deux tourterelles qui se partagent élégamment un quignon de pain humide. Elle écoute leurs roucoulements bruns et ovales. Elle aimerait bien partager ses tartines, elle aussi, avec quelqu’un en ce vendredi noir de juin.
Elle foule les lattes tièdes du parquet de ses pieds nus jusqu’au salon, vide, lui aussi. 
Dans deux heures, elle a ce casting vocal pour la pièce radiophonique de Federico García Lorca « La maison de Bernarda Alba ». Elle a répété tard dans la nuit, se gargarisant des répliques de cette grand-mère égarée dans ses délires érotiques. La tendance met à mal la misogynie de l’auteur mais Léopoldine aime jouer ces rôles extravagants que d’autres jugent délicats. Le fait de pouvoir user de son timbre rauque et des consonances ibériques qui s’échappent involontairement de sa gorge est libératoire et justifie à lui seul le désir de postuler, malgré les oppositions grandiloquentes de son agent. Elle se demande d’ailleurs parfois à quoi lui sert cet agent. A part se graisser la patte… Elle ne lui propose que des projets d’un ennui ! Tous les rôles excitants, elle les a dénichés elle-même. Au détour d’une rencontre, d’une annonce, d’un bruit qui court…
Elle a froid soudain. Nous sommes le dix-sept juin et toujours pas le moindre signe d’un quelconque été. Elle s’enroule dans un plaid en mohair vert canard et se recroqueville dans un de ces deux fauteuils Club jaunes, un mug de café fumant à la main.
Dix-sept juin. C’est son anniversaire aujourd’hui. Son véritable anniversaire. Dix-sept juin. Et même si le nombre est lumineux comme un soleil accolé au plus joli mois de l’année drapé de la somptueuse couleur de l’océan, ce sera un de plus pourtant qu’elle ne fêtera pas car ce n’est pas celui indiqué sur son acte de naissance.
Léopoldine est née le dix-sept juin 2009 au CH d’Annecy Gennevois. Une fracture du bassin, deux au bras gauche, le ménisque droit en miettes, une clavicule fêlée et un trauma crânien. C’est pénible de naître dans de telles conditions parce que la vie débute par un combat permanent et douloureux. Physiquement douloureux. Mais soigner ses os cassés n’a pas été le plus compliqué. Non, le laborieux est venu après. De manière bien plus violente.
Ses membres se sont ressoudés sans trop de dégâts et, à part les jours de pluie, elle ne souffre presque plus.
Sa plus grosse séquelle est ce vide. Ce vide immense qu’abrite son être. Un néant étranger, un trou noir inexplorable, un abîme indomptable.
A son réveil, après dix jours de coma artificiel, Léopoldine ne se souvenait de rien. De rien du tout. Ni de ses parents, ni de ses amis, ni de sa maison, ni de ses études, ni de sa vie, ni d’elle-même.
Officiellement, elle est née le dix-huit septembre 1988 à 22h34, de Marie-Anne Chambeau-Fontaine et de Jean-Edouard Fontaine. Or dans les faits, Léopoldine, elle, n’a que sept ans.
 
Elle choisit dans sa penderie une longue robe noire boutonnée jusqu’au col, remonte ses cheveux de soie ébène en chignon strict, enfile une paire de Derbies gris-bleu et casse ce style entre-deux-guerres par une veste en jean neuve élimée. 
Elle maîtrise son texte à la perfection et fait rouler encore quelques répliques délirantes devant son miroir en allongeant ses cils d’un noir profond. Ses yeux sont bleus. D’un bleu translucide. Elle s’approche de son reflet et les scrute. Elle entre dans la cornée, traverse l’iris, passe au travers du cristallin jusqu’à atteindre la vitrée. Ensuite, comme toujours, impossible d’aller plus loin. C’est dans cette antichambre qu’elle reste bloquée. Elle voudrait avoir accès à l’immensité de son cerveau, à ce qui est là, forcément quelque part. Elle tente de progresser encore, force, se concentre, ordonne à son regard de franchir cette muraille impénétrable… Jusqu’à ce que sa vue se floute et se perde dans une buée blanchâtre insaisissable. Et le vide remporte la bataille. Comme à chaque fois.
 
Ce rôle, elle doit le décrocher. L'atmosphère cloîtrée de cette vieille demeure, ces femmes qui ne doivent songer qu'à leur honneur, le mélange de l’exacerbation de leurs frustrations et de leurs passions qui les conduisent jusqu'à la folie… Elle ne sait pas pourquoi, mais il le lui faut. Il est fait pour elle.
Dans son dépouillement, quelque chose lui souffle qu’il est un commencement, qu’il va tout chambouler.

CHAPITRE 2

Faire-part
Marceau se réveille en sursaut et en nage.
La poitrine compressée, il s’assoit en tailleur, en quête d’air.
Une faible lumière filtre à travers les persiennes, la nuit est derrière lui. Une de plus. Il pose son regard sur Blandine apaisée, lovée dans la couette, encore plongée dans un profond sommeil.
Il se lève sans bruit, sort de la chambre et referme de sa main tremblante la porte avec précaution.
Sentir le carrelage blanc glacé sous ses pieds l’apaise quelques secondes. Il se jette de l’eau fraîche sur le visage et s’asperge la nuque. Il s’appuie sur le rebord du lavabo et dissèque son reflet. Qui est cet homme aux traits contractés, aux cernes sombres et aux commissures aigres ?
Il ouvre la fenêtre de la salle de bain et tente de respirer à pleins poumons. Le ciel est menaçant et l’atmosphère humide. Il suffoque.
Il allume la cafetière et fait coulisser la baie vitrée de la cuisine. Puis celles du salon, espérant un quelconque échange de particules, de masses d’air.
Il sait qu’après la douche, ça ira mieux. Bien qu’il s’évertue à chercher du froid, son allié est le chaud. Il a le pouvoir de relâcher ses muscles, de faire retomber la pression. Un peu. Trop peu. Combien de temps va-t-il pouvoir continuer ?
Au début, il a pensé que ça allait passer, que ce n’était que passager. Il s’est auto-convaincu que, comme toujours, il allait se ressaisir, reprendre le contrôle, poursuivre. Il a nié, détourné, feint.
Marceau est physicien. Il aime les faits tangibles, mesurables, concrets. Il est cartésien et pragmatique. Bien sûr que ces légers malaises allaient passer, ils n’avaient aucune raison de perdurer.
Marceau Dorléans est né le treize décembre 1981 à Brest, fils de Noël Dorléans, militaire de carrière et de Jacqueline Dorléans, née Marot, mère au foyer. Troisième d’une fratrie de sept enfants (deux garçons, cinq filles), un parcours scolaire sans faille, prépa, Mines de Nantes, doctorat à Paris puis post-doctorat à Genève, il travaille aujourd’hui dans la recherche fondamentale en sciences appliquées pour un grand groupe privé dont il n’aime pas citer le nom. Il partage l’appartement de Blandine Lesage, adjointe au pôle finance du ministère de la santé, avec laquelle il est fiancé depuis deux ans et qu’il s’apprête à épouser.
Il plonge un sucre dans son expresso et le boit, debout, torse nu, le nez perdu dans les toits de Paris.
     Le mariage aura lieu dans 99 jours très exactement. La barre des 100 est passée. A présent, c’est la descente.
Tout est prévu. Réservé, verrouillé, vérifié douze fois. Enfin, selon son point de vue. Blandine, elle, ne cesse de répéter qu’il reste un milliard de détails à régler. Marceau ne saisit pas quoi et Blandine s’agace. Quand cette conversation a lieu, il fuit. Aucune envie de batailler. Alors, il s’échappe. Il prétexte et sort prendre l’air.
De l’air justement. Encore un peu d’air et il s’habillera. Il est en retard. Il n’était jamais en retard avant. Ces derniers temps, il gaspille les minutes à ne rien faire. Juste à essayer de respirer convenablement. Et à retarder. A tout retarder. Tout est source d’angoisse. Se rendre au travail, aller au supermarché, à la piscine, assister à un dîner, à un spectacle, déjeuner avec des collègues, fêter un anniversaire.
Même aller se coucher l’angoisse.
Il entend la sonnerie du réveil de Blandine et se hâte d’enfiler sa chemise. Il n’a pas envie de parler. Pas encore. Surtout, il ne veut pas la froisser. Il attrape sa veste et se sauve.
Il referme, de sa main toujours tremblante, la lourde porte de l’immeuble Haussmannien.
Sur le trottoir, il prend conscience que ça ne passera pas.
Il est dans l’entonnoir et il y glisse lentement.

CHAPITRE 3

Collision multicolore
La pluie fine et constante qui s’abat à présent sur Paris rend la circulation sur la rue de Rennes bien difficile. Marceau au volant s’impatiente. Depuis quelques semaines il a abandonné les transports et privilégie l’habitacle moins hostile de la Mini grise de Blandine. Il n’aime pas se déplacer dans cette voiture qu’il juge ostentatoire. Ça a été un sujet de discorde lorsque sa future femme a souhaité l’acquérir. Il trouvait le prix exorbitant et ne saisissait pas l’intérêt de l’achat. Il a essayé de s’opposer en proposant des véhicules plus communs, alliant l’aspect pratique à l’économique. Comme toujours, ses objections ont été vaines et la semaine qui a suivi, Blandine a déposé sur la console de l’entrée la clef rutilante de la fameuse Cooper.
Marceau a chaud. Il ouvre un bouton supplémentaire de sa chemise et abaisse la vitre. Tandis que les infos déversent leur flot quotidien de nouvelles accablantes, il cherche au loin une issue pour s’extirper de cette nasse urbaine. A cinquante mètres, sur la droite, il aperçoit une rue. Un bref coup d’œil dans le rétro, un autre sec de volant puis un dernier d’accélérateur et il déboîte sur la voie des bus. Au même moment, un autre véhicule qui semble avoir eu la même idée (mais de manière plus mesurée) surgit devant lui. Ce dernier, à peine engagé dans sa nouvelle file, se stoppe net. Marceau enfonce instantanément tout le poids de sa jambe droite sur la pédale centrale mais le sol humide trahit l’efficacité de ses freins.
La Mini vient s’encastrer dans une Fiat 500, bleu salle de bain des années cinquante. Un gros choc accompagné d’un bruit de tôle désagréable.
Marceau songe immédiatement à la réaction de Blandine. Il se sent coupable, désolé et en colère. Il reste hébété quelques secondes, cloué dans le fond de son siège, écrasé par trois mètres cubes d’algues visqueuses verdâtres.  Enfin, il se dégage de sa ceinture, ouvre la portière et sort pour constater l’ampleur des dégâts.
Oh la vache… Tout l’avant est bousillé. Le pare-chocs enfoncé et le capot godaille en direction du pare-brise. Comment une collision à une vitesse aussi faible peut-elle provoquer autant de dommages ? C’est une catastrophe. Une CA-TA-STROPHE ! Blandine va le tuer.
Un rire bruyant le fait se retourner. Une jeune femme rit aux éclats, la main devant la bouche, les yeux écarquillés. 
–   Kaléidoscope ! l’entend-il s’écrier.
Elle semble sortir d’une autre époque. Elle porte une longue robe noire et des chaussures de grand-mère. Ses cheveux noirs tirés en arrière accentuent l’angulosité de son visage. Filiforme, elle mesure un bon mètre soixante-dix. Pourtant, une certaine douceur émane de son regard clair.
–   Ça vous fait marrer, vous ? s’énerve Marceau.
–   Ben, oui, assez. Vous n’avez rien ?
La main de la femme a abandonné ses lèvres pour se poser sur l’épaule de Marceau. Instinctivement, il recule. Il n’aime pas qu’on le touche. C’est qui cette folle ? Et le mec de la Fiat, pourquoi il ne sort pas ? Pris de panique, imaginant le pire, il se rue vers la portière de la voiture bleue et l’ouvre. Il entend à nouveau rire.
–   Sinon, moi, ça va… Enfin mieux que mon coffre… lâche négligemment la fille.
Il ne peut s’empêcher de la dévisager. Son front est haut, ses yeux en amande d’un bleu translucide sont très rapprochés, entre eux deux se faufile un nez fin mais disproportionné, le tout est souligné d’un sourire ample qui s’achève en fossettes asymétriques. Son physique n’a aucune cohérence.
–   Ecoutez, j’ai un rendez-vous vraiment très important que je ne peux pas me permettre de rater, annonce-t-elle. Je vous propose de faire le constat plus tard. En fin de journée par exemple si ça vous va.
Il y a clairement quelque chose qui cloche chez elle. Il vient de lui défoncer l’arrière de sa bagnole et elle, non contente de se marrer, elle diffère le constat. Elle se tient maintenant devant lui à trente centimètres, les poings sur les hanches. Marceau recule. Ce qu’il n’aime pas les gens intrusifs qui pénètrent dans son espace personnel. C’est d’une incorrection…
–   Bon, vous le notez mon numéro que je me sauve !  En plus, on a intérêt à déguerpir parce que le bus arrive et à mon avis, notre petit brin de causette ça va pas vraiment plaire !
Marceau visualise mentalement le bus puis les flics puis l’amende puis Blandine. Il sort son téléphone.
–   Je vous écoute…
–   Je m’appelle Léopoldine : 06.95.09...
Elle se hâte de remonter dans sa voiture et, entre deux coups de klaxon exaspérés du chauffeur de bus, elle vocifère :
–   A partir de 19h30, où vous voudrez, c’est bon pour moi !
Marceau regagne à son tour sa Mini cabossée et démarre sans traîner. La voiture roule encore, c’est déjà ça.
Quel stress… Au feu, il ferme les paupières, se concentre sur sa respiration et essaie de calmer ses palpitations. Il n’est pas pressé d’être à ce soir et d’avoir à annoncer le carton à Blandine. Ah ça, non ! Il va avoir droit à un chapelet de reproches. Et l’angoisse revient... Et s’il ne disait rien et faisait les réparations en douce ? Pour avoir la paix. Juste la paix…
 
Mais c’est qui cette nana qui semble venir d’une autre planète ? Léopoldine ! Qui s’appelle Léopoldine de nos jours ? Elle a été plutôt sympa… Elle ne lui a pas braillé dessus, elle a même ri, de bon cœur visiblement, elle s’est inquiétée pour lui, n’a pas pris son numéro, ni noté sa plaque ou même demandé son nom. Elle est partie souriante, l’air tranquille, à son rendez-vous important. Il l’envie soudain. Il se sent si lourd, lui.
Elle a ri et lui ne s’est même pas excusé. C’est quoi qu’elle s’est écriée au début ? Un mot étrange… Qu’il a jugé inapproprié.
Et lui, qu’a-t-il dit au juste ? Trois mots à peine. Il a été tellement sonné par l’incident en lui-même et par l’éventuelle réaction de Blandine qu’il en a oublié tout le reste. Quel mufle !
Une honte coupable l’envahit soudain. Il lui présentera des excuses conformes ce soir.
19h30 ? Mince, mais c’est impossible ce soir ! Il dîne chez ses beaux-parents, comme à peu près tous les vendredis soir calendaires.
Il se met à avoir à nouveau très chaud. Il descend la vitre jusqu’en bas et éteint la radio. Du silence, de l’air, du temps…
Il n’en peut plus. Il sent l’étau se refermer. Il suffoque.
Que se passera-t-il lorsqu’il n’y arrivera plus du tout ?

CHAPITRE 4

Un bruyant constat
Léopoldine a donné tout ce qu’elle a trouvé en elle pour interpréter l’extrait de la manière la plus convaincante qu’il soit. Elle a occupé tout l’espace sur la scène, jouant comme elle aime le faire de chacun de ses membres malingres et souples. Jouer cette grand-mère hystérique lui a procuré un plaisir intense. Ce qu’elle aime particulièrement dans cette œuvre, c’est l’opposition entre le silence du deuil imposé par l’intransigeante marâtre Bernarda à ses quatre filles et le vacarme incessant présent dans la pièce. Comme quoi, aller à l’encontre de la nature ne donne jamais rien de bon. A présent, il lui faut attendre le résultat du casting…
Le mec de l’accident lui a filé rencart à 19h30 dans un bar près de République, le Coltrane. Ça ne l’arrange pas vraiment parce que c’est à l’autre bout de Paris et que le vendredi soir ça n’avance pas, mais bon, elle n’a pas voulu faire sa chieuse.
 
C’est la première fois que Marceau ment à Blandine. Enfin, non, il lui ment tout le temps mais pas sur son emploi du temps.
Il ment sur ses avis concernant ses prestations culinaires. Il ment sur ses choix cinématographiques. Il ment sur leurs échanges sociétaires, sur ses envies de destination de vacances, sur ses goûts vestimentaires – et décoratifs – et même sur l’intensité de leurs ébats. Il a prétexté un problème de taille au labo. Il lui expliquera plus tard, a-t-il ajouté. Normalement, elle ne lui posera pas plus de questions que cela. Elle ne s’intéresse guère à ses recherches qu’elle qualifie de terriblement ennuyeuses et surtout d’assez inutiles. Au début de sa carrière, Marceau était passionnément convaincu de l’utilité primordiale de ses travaux. Il a débuté au CNRS sur son sujet de prédilection, celui sur lequel portait son doctorat : le vide et le néant. Depuis qu’il a rejoint une entreprise privée par appât du gain, évidemment, l’utilité générale de ses recherches est plus contestable. S’est-il perdu en faisant ce choix ?
Lorsqu’il s’approche du café, il la repère immédiatement. Sa silhouette se détache d’entre toutes les autres tant elle ne ressemble à personne. Il la rejoint en sillonnant entre les tables et s’assoit sans même qu’elle se soit encore aperçue de sa présence. Elle est plongée le nez dans un bouquin, une paire de lunettes à montures extravagantes noires lui grignote la moitié du visage.
–   Excusez-moi, je suis un peu en retard, j’ai eu beaucoup de mal à me garer, entre Marceau en matière.   
Elle ne relève pas la tête et lui fait seulement signe de la main de patienter. Ses yeux font des allers-retours rapides de gauche à droite, sa bouche sourit et son menton dodeline.
Marceau patiente. Il la détaille. Rien ne va ensemble chez cette fille. Il y a des lois physiques qui régissent la nature mais elles semblent lui avoir échappé. Ses doigts sont trop longs, ses poignets osseux, sa peau mate, ses épaules carrées et son cou n’en finit pas.
Soudain elle lève les yeux au plafond et jette le livre sur la table en soupirant d’extase.
–   Ooooh, comme j’aimerais avoir le talent de certains auteurs… C’est fabuleux d’avoir ce don, vous ne trouvez pas ?
–   Parce que c’en est un selon vous ? demande Marceau.
–   Mon Dieu, oui ! Avoir le pouvoir de transporter les gens rien qu’avec des mots bien choisis, bien ordonnés, bien ponctués… Je trouve cela magique, vraiment !
–   Vous voulez dire avoir la capacité de ou avoir un don dans le sens être né avec ?
–   Peu importe ! Le résultat est là, non ?
Son sourire est d’une telle intensité qu’il en est mal à l’aise. Sa véracité le transperce. Personne ne sourit ainsi. Tout son visage s’illumine à commencer par ses yeux et en un instant, c’est toute son âme qui s’échappe d’elle et envahit la salle tout entière.
Rien ne va avec rien chez elle et pourtant, elle est belle.
–   Vous buvez quelque chose ? demande-t-elle.
–   Oui, je veux bien un demi, s’il vous plaît.
Elle fait signe au serveur et commande. Elle, boit un liquide vert dans un verre calligraphié Perrier.
–   Vous avez confiance, dites-moi, j’aurais pu ne pas venir, enchaîne Marceau.
–   Mais vous êtes venu, touille-t-elle le fond de son verre avec sa paille.
–   Mais je suis venu. A ce propos, je tiens à vous présenter des excuses, je me suis comporté comme un goujat ce matin. J’étais tellement contrarié par cet accrochage que j’en ai oublié les civilités d’usage.
Elle le regarde fixement. Elle le dissèque longtemps, sans convenance. Marceau recule légèrement sa chaise et se cale contre le dossier.
–   Bon, on le remplit ce constat ? tente-t-il de se dégager.
–   J’espère que vous savez faire parce que moi, absolument pas !
–   Merde le constat ! Je l’ai oublié dans la voiture !
Léopoldine éclate de rire. D’un rire clair, à la belle amplitude, étincelant de décibels. Un somptueux rire théâtral.
–   Vous riez de tout, tout le temps ? l’interroge Marceau.
–   J’essaie, s’avance-t-elle vers lui les coudes sur la table en bois vernie.
Il l’envie à nouveau. Il y a tant de légèreté en elle, tant d’innocence et de liberté. Ce qu’il aimerait ne serait-ce qu’une poignée de secondes se reposer au creux de son cerveau.
–   Pas vous visiblement, ajoute-t-elle plus gravement.
Elle se fait aussi sombre qu’elle était lumineuse l’instant d’avant.
–   Non, pas moi, effectivement, répond avec sincérité Marceau. Pourtant j’aimerais, je vous assure. Peut-être pourriez-vous me dire comment on fait…
Elle s’affale au fond de sa banquette en skaï et clame d’un air nonchalant :
–   On se prend une bagnole de plein fouet, on se fait dix jours de coma et au réveil, on est neuf, on se rappelle plus de rien ! Forcément après, ben, il nous reste plus qu’à rigoler… Que faire d’autre ?
Pour le moment, c’est Marceau qui vient de se prendre l’info en pleine face. Il déglutit et il sent sa bouche s’assécher. Et ça, ce n’est pas bon signe. Il a soif, très soif. Ses bras se mettent à lui faire mal. Une chaleur familière s’empare de sa nuque. Il se retourne vers le bar et hèle le serveur.
–   Vous buvez quoi, Léopoldine ?
–   Un Perrier menthe.
–   Vous ne voulez pas quelque chose de plus fort parce que moi, là…
–   Je ne bois pas d’alcool.
–   Ah bon ? Et pourquoi donc ? demande-t-il surpris.
–   Parce que ça me fait oublier les choses et que… Disons que pour moi, du coup, c’est inenvisageable.
Elle lui sourit à nouveau. L’ombre semble passée.
–   Et vous ? Pourquoi vous buvez ?
–   Pour la même raison. Parce que… Disons que pour moi, c’est ne pas oublier qui est inenvisageable.
Le garçon arrive à leur table et Marceau commande un Perrier menthe et un scotch. Il aime bien dire scotch parce que ça fait comme dans les vieux films américains qu’il regardait quand il était môme, habité par la hâte rageuse de devenir grand.
–   C’est quoi votre nom ? l’interroge-t-elle.
–   Oh mais oui, pardon, je ne me suis même pas présenté. Marceau. Marceau Dorléans.
–   Ça fait très vieille France…
–   Je suis très vieille France !
 
Et il se met à sourire le monsieur vieille France.
Et c’est comme si on lui dégrafait la camisole qui l’empêche de respirer depuis des semaines. Là, en une seconde, tout semble à nouveau aller droit dans sa vie. Il retrouve un peu d’air, un peu d’aisance, un peu de calme.
Un petit vent frais, un souffle de vie.

CHAPITRE 5

Le vide et le plein
Après le scotch, il y a eu un autre scotch, puis encore un autre. Et puis après, ils ont eu envie de manger des fruits de mer. Après la tarte Tatin, Léopoldine a souhaité aller danser et Marceau a trouvé l’idée fulgurante – c’est le mot qu’il a employé – et ça a beaucoup amusé Léopoldine. Alors, ils sont allés danser.
Marceau a encore descendu quelques verres et Léopoldine a beaucoup dansé puisque c’était le but initial.
Lorsqu’ils sont sortis sur le boulevard, le jour se levait. C’est là que l’envie de prendre un petit déjeuner leur est venue. Ils ont acheté des croissants et tout naturellement, à pied, ils ont terminé dans l’appartement de Léopoldine. Elle a fait couler deux cafés, sorti des verres pour le jus d’orange et ils se sont installés sur le tapis du salon autour de la table basse.
Et c’est là que ça a dérapé.
 
–    C’est quoi le mot que tu as dit ce matin quand tu es sortie de ta voiture ? demande Marceau appuyé contre le fauteuil.
–   Quel mot ?
–   Justement c’est ce que je te demande. Un mot bizarre qui n’avait rien à voir avec la situation.
–   Aucune idée ! Faut pas faire attention, je fais ça tout le temps.
–   Tout le temps quoi ?
–   Employer des mots inadaptés.
–   Et pourquoi ça ?
–   Tu veux vraiment savoir ? T’as combien de temps devant toi ? rit-elle encore.
–   Au point où j’en suis…
Oui… Au point où il en est… Il n’a donné aucune nouvelle à Blandine depuis hier après-midi. Il n’a pas trouvé le courage de lui servir un baratin quelconque pour expliquer le fait qu’il ne soit toujours pas rentré. Il a opté pour le silence radio.
Une sensation désagréable vient lui tenailler le ventre et un vrombissement retentit dans ses tympans. Il se lève et sort son téléphone de sa poche. Il est 6h45 et le bobard du labo va commencer à être difficile à avaler. Il respire un grand coup et vérifie qu’il n’a eu aucun appel en absence. Rien. Elle n’a pas dû remarquer son absence encore. Sa tête se met à tourner. Il sait qu’elle se lève à 7h30 tous les samedis matin pour aller au centre équestre. Même s’il part maintenant, c’est foutu. Sa tête semble se vider de son sang, puis son cou, puis ses bras. Tout son corps est glacé subitement.
–   Ça va ? l’interroge Léopoldine. Un souci ?
Il s’approche de la fenêtre et sort sur le balcon. Non, ça ne va pas. Il reste une dizaine de secondes le menton vers le ciel, les yeux clos. Que faire ? Que décider ? Quoi dire ? Il se sent découragé, anéanti, tellement fatigué. Non, ça ne va plus du tout. Il se retourne vers Léopoldine, blanc comme un linge.
–   Je me marie dans 99 jours.
–   Félicitations ! lâche-t-elle.
–   Enfin, non, maintenant il ne me reste plus que 98 très exactement.
–   C’est important d’être précis… se moque-t-elle.
Il rentre à nouveau dans le salon, fait le tour de la table à pas lents, deux fois, puis demande à Léopoldine :
–   Je peux te prendre un verre d’eau, s’il te plaît ?
–   Oui, oui, bien sûr. Assieds-toi, tu n’as vraiment pas l’air bien, je vais te chercher ça.
Marceau s’exécute. Ce n’est pas le fait que Blandine ne le croira jamais lorsqu’il expliquera qu’il a passé la nuit à faire la tournée des bars, en compagnie d’une jeune femme, sans rien faire de mal qui l’angoisse. Ce n’est pas non plus la scène qu’elle va lui faire, ni le monceau de reproches qu’il va encore se cogner. Non, c’est bien pire que ça. C’est tout. Tout l’ensemble. Toute sa vie.
Il se redresse et plonge sa tête entre ses mains. Du noir. De l’obscurité et du silence. A cet instant précis, c’est de ça dont il a envie. Juste de noir total. Que tout ça s’arrête.
–   Tiens, lui tend Léopoldine un grand verre d’eau.
Il le saisit sans rien dire.
Elle prend place à ses côtés, recroqueville ses jambes immenses sous deux coussins et joue avec ses orteils.
–   Ça s’appelle de la paraphasie chronique, balance-t-elle.
–   Hein ?
–   Un mot pour un autre, si tu préfères. Le mot dont tu me demandais de me souvenir, que j’ai lâché ce matin… Après mon accident, je ne savais plus parler. Enfin, ma tête parlait, les mots défilaient, s’y agglutinaient mais ne sortaient pas. Ou de manière complètement déstructurée. Avec le temps et une bonne méthode de classement, ça s’est pas mal arrangé mais parfois je ne maîtrise pas tout.
–   Ah…
–   Comme ça a l’air de vachement t’intéresser, ricane-t-elle, je peux t’expliquer ma méthode de classement, si tu veux…
Oui, il veut bien qu’elle lui parle d’autre chose que de sa laborieuse existence. Méthode, classement, c’est bien ça. C’est concret, mesurable, rassurant. Sans qu’il ne réponde, Léopoldine enchaîne.
–   Attention c’est du costaud, j’te préviens. Je ne raconte pas ça à n’importe qui mais comme t’es physicien, tu devrais pouvoir suivre.
Il l’entend sourire et sent ses muscles se détendre un peu.
–   D’abord, il y a les couleurs. Chaque mot a une couleur qui lui est spécifique. Ou plusieurs, ça dépend. Ça me permet de les ranger par catégories. Il y a les agréables, les désagréables, les utiles et les inutiles, les pollueurs, les fondamentaux, les cryptés, les aberrants, les inventés et les exceptions. Ça va du blanc au noir, tu te doutes, en passant par toute la gamme complète du pantone. Ensuite, il y a les formes, les motifs et les sensations. Parce que tu t’imagines bien que les couleurs, ça ne suffit pas pour classer tous les mots du Robert. Donc, il y a aussi les rayés, les à pois, les raturés, les damiers, les fantomatiques, les ovales, les triangulaires, les écliptiques, les rêches, les laineux, les piquants, les velours, les éclairs, les acides, les sucrés, les pimentés, les mentholés, les fuyants, les lourds, les brûlants, les givrés…
Marceau, qui a relevé la tête depuis le mot pantone, l’interroge.
–   Et grâce à cette multi classification, tu t’en sors, c’est ça ?
–   Oui, pas trop mal.
–   Je comprends.
Ah bon ? Il comprend vraiment ? Elle avait essayé un jour d’expliquer ça à un de ses amoureux mais non seulement il n’avait rien compris mais en plus il l’avait traitée de tarée.
–   Mais, la questionne Marceau, il n’y a pas de doublons ? Je veux dire quand un mot converge, quand il appartient à plusieurs catégories, qu’est-ce qu’il se passe ?
–   Un micro bug. D’une fraction de seconde. Comme un écran noir. C’est là que les mots inappropriés en profitent pour s’échapper. 
–   Comme ce matin, commente Marceau.
–   Certainement.
Cette conversation est très intéressante mais il ne parvient pas à se concentrer. Il regarde à nouveau son téléphone et soupire.
–   Et toi ? Dis-moi ce qui ne va pas, le questionne-t-elle.
–   Rien ne va pas, c’est ça le problème, se tord-il douloureusement le cou de gauche à droite, puis de droite à gauche.
–   Le mec qui compte les jours avant son mariage, c’est soit parce qu’il est vraiment super pressé d’y être, soit qu’il a enclenché un compte à rebours genre bombe atomique. T’es dans quelle catégorie ?
–   Spectateur.
–   Ah ouais, là c’est la merde !
Ils se dévisagent longuement. Léopoldine le classe dans la catégorie grise et Marceau regarde sa vie se disloquer. A présent, il est 7h20 et rentrer lui devient impossible.
–   Par contre, bizarrement, explique Léopoldine, à mon réveil, je parlais couramment espagnol. Sans aucun problème de mélange de mots ! On dit que je n’ai plus du tout la même voix qu’avant. J’ai même l’accent parfait. Les mystères du cerveau…
–   Tu déconnes ?
–   Non, non. Enfin, faut dire que j’étais étudiante à Madrid, je n’ai pas trop de mérite. Erasmus, droit international. Mais comme de ça non plus je ne m’en souviens pas, balance-t-elle les bras en l’air, il a bien fallu que je fasse autre chose !
–   Et tu fais quoi ?
–   Je suis Voix.
–   Voix ?
–   Oui, Voix. J’en fais ce que j’en veux alors, je m’en sers. Je peux aller des aigus les plus désagréables aux barytons les plus bas. Je fais des doublages, beaucoup de pubs radio et quelques pièces de théâtres radiophoniques. Ce n’est pas ce qui rapporte le plus mais c’est de loin ce que je préfère.
Quelle fille étrange… Elle ressemble à un oiseau, toute pelotonnée dans ses coussins. A une pie voleuse de bande dessinée pour enfants, très exactement. Il en est à cette réflexion quand son téléphone se met à sonner.
Son visage se crispe instantanément. La bombe est là, posée sur la table basse. Elle sonne et vibre. Ils s’immobilisent ensemble, en silence, et laissent les sonneries retentir dans le grand salon aux moulures de plâtre. Sept fois.
La bouche de Marceau n’a plus une goutte de salive. Il avale d’un trait son verre d’eau auquel il n’avait pas encore touché.
Il bascule. Il déborde. Il meurt.
–   Je suis en train de basculer, il dit, toujours les yeux rivés sur le téléphone.
–   Pourquoi ?
–   Parce que je déborde, souffle-t-il. J’étouffe. J’ai l’impression qu’à part un platane, rien ne peut me sortir de là.
Le maudit téléphone se met à sonner de plus belle. Léopoldine tend son bras, l’attrape, l’éteint puis le repose.
–   Ça doit être bizarre de déborder. J’aimerais bien savoir ce que ça fait, parce que moi, tu vois, mon principal souci, c’est que je suis vide. Complètement vide. Démesurément vide… soupire-t-elle.
            Ils se fixent à nouveau.
Vide ? Etre vide ? Complètement vide… Oh comme ça doit être bien. Comme ça le reposerait, Marceau, de sentir du vide en lui. C’est ça qui lui plaît chez cette fille, ce vide… Oui, c’est ça qui l’a interpellé dès le début, ce petit quelque chose d’insaisissable, ce manque de cohérence, ce désordre visible. C’est ce vide !
Lui qui se noie dans les marécages de ses souvenirs, qui suffoque sous leur poids, qui meure un peu plus chaque jour d’avoir une mémoire infaillible justement. Qui crève de ne pas oublier. Qui croule sous la menace omniprésente d’un passé résurgent.
–   Donc, si je résume : tu fais un taf dont tu as honte et tu vas épouser une gonzesse que tu n’aimes pas, clôt Léopoldine.
Et là, cette phrase de rien le lacère. Elle rentre dans ses veines et remonte jusqu’à son cœur à la vitesse du son. Elle le cingle, lui griffe l’esprit. A la réaction physique de Marceau, qui s’est relevé d’un bond, Léopoldine vérifie :
–   C’est ce que tu m’as dit, non ?
Il ne l’a pas formulé en ces termes, il a parlé, c’est vrai, hier au restau, de son parcours, de son travail mieux payé mais ennuyeux, et du compte à rebours de son mariage… Mais… Mais… Mais oui, elle avait raison. Il se lève et se met à arpenter les lattes du parquet grinçant. Éthiquement, il se sent une vraie merde. Bosser pour ce labo pharmaceutique qui génère des milliards et qui laisse crever des gens volontairement pour répondre à une loi économique de marché… Et avec Blandine, c’est pire encore. Une sous-sous triple sous-merde, à toujours la fuir, esquiver les conflits, ramper pour avoir la paix, fermer sa gueule, se taper ses connards de beaux-parents fachos tous les vendredis et les vacances à La Baule, avec leur morale de merde, leurs valeurs de merde. Et leur fille de merde, castratrice, ordonnée, prévoyante, coincée, bourge de merde et sa Mini de merde ! Putain, mais oui, s’il continue comme ça, il va crever…. Il va tout bonnement s’asphyxier et mourir étouffé par toute cette chiure de vie. Il stoppe ses va-et-vient et regarde Léopoldine.
–   Oui, dit-il seulement avec le poids du monde dans la voix. Oui, c’est ça.
–   Tu sais que c’est mon anniversaire aujourd’hui ? Enfin, c’était hier, mais comme on s’est pas encore couchés, c’est un peu comme si on était toujours hier…
Il reprend sa litanie et sa marche. Et tous ces anniversaires de merde, ces fausses surprises où il fait semblant d’être surpris et où il se fait chier royalement depuis des lustres !
–   Donc, j’ai sept ans aujourd’hui. T’y crois, toi, aux cycles des sept ans ? A tout ce qu’on en dit ? Le renouveau tout ça…
–   Je ne crois pas à grand-chose, moi, tu sais…
–   Parce que je me dis que c’est peut-être le moment…
Elle semble avoir fini par capter son attention. Il s’arrête et demande.
–   Le moment de quoi ?
–   D’aller prendre l’air.
Prendre l’air… C’est ce qu’il cherche à faire depuis des mois.
–   De s’octroyer une petite respiration, complète-t-elle.
Une petite respiration, rien que la phrase l’apaise.
Il la répète : Une petite respiration…
–   Tu pourrais m’accompagner, si tu veux. Tu m’apprendrais ce que c’est que déborder et je te montrerais ce qu’est le vide transidéral. Tu as quoi de prévu cet été ?
Marceau s’est figé et réfléchit à toute vitesse. Il voit le pare-chocs défoncé, la tronche pincée de son patron, le cul marbré de Blandine, la fenêtre de sa salle de bain, le père Bournezeau et sa soutane dégueulasse, sa mère endimanchée, son école communale et Léopoldine les mains devant sa bouche en train de rire aux éclats. Il lève les yeux vers la grande horloge en fer forgé au-dessus du canapé. 8h20.
–   Ce que j’ai de prévu ? demande-t-il dans une sorte de gloussement narquois…  Plus rien, je n’ai plus rien du tout de prévu.
–   On a qu’à dire que c’est mon cadeau d’anniversaire.
–   Ouais. On a qu’à dire ça. Bon anniversaire, Léo. Je peux t’appeler Léo, parce que Léopoldine, c’est vraiment trop long pour moi. Et puis, ça ne te va pas. Enfin, je trouve. Une fille vide ne peut pas porter un prénom aussi long, c’est grotesque. Ce n’est pas rationnel. Je vais t’expliquer tout un tas de trucs sur le vide et tu vas voir, c’est pas du tout ce que tu crois, le vide c’est plein. Plein d’atomes. Et surtout, c’est fécond. Ça n’a rien à voir avec le néant qui lui, par définition, est vide. Ça a l’air complexe comme ça, mais je suis certain que tu vas adorer. Une fille qui fonctionne en classification méthodique, en catégories de couleurs, de formes et de motifs ne peut que se passionner pour la physique quantique. Tu vas voir, c’est passionnant.
Elle rit. Elle rit tellement fort que ça lui fait mal aux oreilles, mais il trouve la douleur douce, presque réconfortante.
–   Et moi, je peux continuer à t’appeler Marceau ? Parce que je trouve ça très beau et ça te va bien. Tu lui ressembles en plus. Beau et triste.
–   Et je suis de quelle couleur ?
–   Gris. Tu es tout gris ET fantomatique.
–   Donc je provoque un bug ?
–   Kaléidoscope ! s’écrie Léopoldine étincelante.
–   C’est ça ! C’est ce mot là que tu as dit ce matin ! Kaléidoscope ! C’est un très joli mot… Il est de quelle couleur ?
–   Il fait partie des exceptions, il est multicolore.
Multicolore, forcément… Question con.
Il va se pencher sur le sujet de sa méthode de classement. Il y a forcément des choses à améliorer. Tout est en mouvement permanent, en perpétuelle évolution, rien n’est figé. Il va lui expliquer le vide aussi. Et puis il va s’intéresser à ce problème de mémoire. Rien ne s’oublie jamais vraiment. C’est forcément là, quelque part. Il faut juste retrouver le chemin par lequel y accéder.
Rencontrer une pie voleuse actrice radiophonique de sept ans seulement, c’était inespéré. Il est certain de pouvoir l’aider. Sans le savoir, elle vient de lui sauver la vie, il lui doit bien ça.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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