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Résumé de la discussion

Posté par: Apogon
« le: jeu. 25/02/2021 à 17:13 »

Le ventre de Vénus de Laure Gombault



« Rien n'est plus dangereux pour toi que ta famille, que ta chambre, que ton passé. »
André Gide, Les Nourritures terrestres



 
L’huile glissait sur le velours de la peau. Le dos de Mme Hubert fondait sous mes mains. J’aimais ce moment où mes doigts chauffaient et promettaient la souplesse des corps. Peu à peu, le gras pénétra l’épiderme. J’entendis son souffle ralentir. Au début, les muscles se contractèrent, résistèrent quelques secondes puis cédèrent. Je me réglai au rythme de sa respiration. Je me demandais d’où me venait cette langue des peaux.
Là, dans l’alcôve de la cabine aux notes épicées de myrrhe, de poivre rose ou de safran, seul comptait le plaisir de ma cliente. J’entendais ses soupirs s’étirer comme un grand merci. Après le massage, je l’hydratai d’un lait aux essences de fleurs. Elle ferma les yeux dans un jardin de bougainvilliers, de manguiers et d’orchidées, une végétation aux effluves de paradis. Je refusais qu’elle songe aux courses qui suivraient ou à la tyrannie de son dernier-né. Je voulais qu’elle savoure l’heure. J’avais choisi le morceau Cascades des tropiques, une atmosphère d’oasis. La musique nous relaxa, nous entrâmes dans un monde suspendu à l’oubli des pendules, des bavardages stériles et des rêves avortés. Je profitai de ce calme pour taire en moi ces ruminations qui saturaient ma tête et fouettaient l’air que je respirais. D’ordinaire, leurs cris résonnaient longtemps, mais là, dans la volupté du moment, ils s’enfuirent au fond de mon crâne.
Parfois, je m’imaginais sur cette table à la place de mes clientes et j’aurais aimé goûter au modelage de ma peau, mais me revenaient le gras de mes cuisses, mes vergetures, mon ventre rond comme au huitième mois d’une grossesse ou ma poitrine encombrante. Pour l’instant, je tentai de l’ignorer. J’essuyai Mme Hubert avec un gant. Je lui retirai un à un les grains collés aux plis des chairs. J’admirai la minceur de ses jambes. J’aimais regarder ses rotules saillir des genoux. Par délicatesse, ma patronne hésitait à me confier les maigres. Le plus souvent, elle remplissait mon planning de clientes rebondies. J’appréciais sa sollicitude, mais si elle connaissait l’adage des contraires qui s’attirent, elle aurait veillé à me débarrasser de mes semblables. Mme Papillon ignorait le mystère des relations humaines, elle s’attachait au chiffre d’affaires et gérait son institut d’une main de maître. À trente ans, quand j’étais entrée chez elle comme stagiaire, elle avait deviné mon potentiel. D’ordinaire, les apprenties se présentaient à la sortie de la puberté, mais ma ténacité l’avait bluffée. Elle s’était dit : « Cette femme est aussi forte que sa volonté. » Depuis, elle ne tarissait plus d’éloges sur moi, même si j’étais un phénomène dans la profession. Mon diplôme en poche, elle m’avait gardée. Je travaillais pour elle depuis cinq ans. Je pesais cent cinq kilos.
Bien sûr, au début les clientes avaient hésité, mais Mme Papillon, avec sa gouaille de Parisienne, avait insisté : « Mesdames, vous n’trouverez pas meilleure masseuse dans tout Paris ; entre les doigts d’fée de Colette, vous fondrez. » Désormais, elles se disputaient mon agenda. Seulement, je n’arrivais toujours pas à avouer à ma patronne mon engouement pour leur maigreur. Même si je les modelais toutes avec enthousiasme, quand j’avais la chance de m’occuper des femmes de moins de cinquante kilos, je jubilais. Comme mes collègues, j’avais mes préférées. Masser dévoile les caractères, et on aimait en parler entre nous. Pour Cindy, c’était la gentillesse de Mme Merlot, le rire de Mme Charles ou le calme de Mme Gringoire. Pour Ingge, c’était la malice de Mme Bideau ou la folie de Mme Keller. Pour moi, c’était la fragilité de Mme Hubert, ou la pudeur de Mme El Habib. Elles rêvaient de me voler quelques kilos. On en plaisantait. Au début, elles n’avaient pas osé me taquiner sur mes formes, mais les massages, ça rapproche – l’intimité des corps finit par briser les défenses –, et ma présence adoucissait les esprits. Déjà adolescente, j’avais appris à écouter, et si l’idée m’était venu de parler de moi, on savait me réintégrer à ma place d’oreille attentive.
Dans ces moments, je ne m’appartenais plus ; j’étais concentrée sur Mme Hubert. Là, j’avais massé son dos plus que d’habitude. Ses contractures ne laissaient aucun doute, elle traversait une période difficile. Je sentais les nœuds résister sous la pulpe de mes doigts. Ces excroissances à peine perceptibles me narguaient. Mais elles me connaissaient mal. J’étais une coriace, elles finiraient par céder sous la pression, par se disperser dans la profondeur des tissus. Je venais à bout des systèmes nerveux les plus récalcitrants, j’en faisais un point d’honneur. J’étais faible dans la vie, et, une tueuse contre les attaques musculaires. Seulement, j’étais démunie pour les mots. Seules mes mains soignaient les dérèglements du cœur. Alors, je pétrissais, je malaxais, je roulais, je palpais, je détendais les chairs jusqu’à négliger les crampes de mes doigts, les douleurs de mon dos et de mon cou. Jusqu’à nier mon souffle court et mon corps de plomb.
Quand je quittai l’institut tout à l’heure, je passai devant l’épicerie de Saïd. J’inspirai pour ne pas déclencher le grelot de la porte, mon chien de Pavlov, le top départ de ma ruée vers le rayon des saucisses halal, mes préférées, ou vers l’étalage des pâtés à la volaille. Je ne voulais pas non plus, comme d’habitude, terminer ma ronde aux étagères des gâteaux secs, puis remplir mon cabas de tablettes de chocolat et de confiture. Saïd le savait bien, il connaissait mes luttes inutiles. Dans cinq minutes, j’hésiterais devant la bouche du métro, j’amorcerais un demi-tour, tête basse, et il m’accueillerait avec son sourire plein de soleil, non par cupidité, mais parce que Saïd aimait tout le monde, les enfants du quartier, les jeunes chapardeurs et les vieux acariâtres. Et aussi Colette, l’esthéticienne obèse du salon de beauté La Toilette de Vénus.
Il m’appelait Mlle Colette et m’offrait parfois un thé à la menthe au fond de sa boutique. Une fois, il m’avait même accompagné jusqu’à la station du RER, traînant mon cabas qui débordait de boîtes de conserve, saluant ici ou là les visages connus, les résidents cosmopolites de la rue de la Chapelle. Un jour, il avait osé : « Mamzelle Colette, c’est pas bon toute cette nourriture, vous voulez qu’ma femme vous prépare le couscous végétarien ? Les dames du quartier l’adorent, vous savez. » Il évoquait ces bobos qui envahissaient l’arrondissement depuis l’embourgeoisement du nord de la Seine. Mais moi, les légumes, ça me dégoûtait, je ne les digérais pas. Il avait compris ; il n’insistait pas, Saïd ; il respectait tout le monde. Il savait bien que j’aimais les pâtisseries de sa maman ; j’y faisais honneur. Mon corps ne l’écœurait pas, et il fouillait mon regard, cherchait l’éclat de mes pupilles dans la masse de mes joues, ça lui faisait plaisir quand j’étirais mon visage pour le remercier.
Lui, pas plus que les autres, ne connaissait mon rituel quand je rejoignais mon deux-pièces à Villejuif. Je m’astreignais chaque soir à un inventaire des denrées. Je les étalais sur ma table de cuisine, puis les rangeais au frigo ou dans les placards par ordre précis : les féculents, les friandises, la charcuterie, les tubes de sauces et condiments. Chaque produit regagnait son compartiment. Mes petits chéris, je les dorlotais comme des nouveau-nés ; ils viendraient dans une heure ou deux remplir mon estomac. Et comme une maman fâchée, plus tard encore, je les abandonnerais au noir de la cuvette. Au souvenir de mon ventre vide. Car, il y a longtemps, j’avais vomi pour d’autres raisons. Des écœurements matinaux, les répulsions des parfums trop suaves. Mon corps avait tangué sous l’assaut des vertiges à cause d’une loyauté qui s’était accrochée à mon utérus.