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Auteur Sujet: Les Carnets de Lou-Anne de Isabelle Morot-Sir  (Lu 423 fois)

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Les Carnets de Lou-Anne de Isabelle Morot-Sir
« le: jeu. 26 oct. 2017 à 16:33 »
Les Carnets de Lou-Anne de Isabelle Morot-Sir

Carnet 1
La Louve


Voilà, je tiens devant moi ce carnet vierge, à la couverture en cuir brun et soyeux : que dois-je en faire ? Cela fait une semaine qu’il m’observe depuis la table, chaque jour passant augmentant ses reproches muets. Ce matin j’ai cédé. Il est là. Bien, un pas de fait.
Sir Robert me jette d’incisifs coups d’œil depuis son fauteuil où il lit les mémoires de je ne sais quel héros d’antan. Ma jambe me démange tout à coup terriblement, mais pas question de me gratter ouvertement sous peine d’avoir une réflexion bien sentie du vieux Chevalier. J’esquisse un bref mouvement du bout de l’index qui ne me soulage en rien. La page du carnet, elle, reste toujours terriblement blanche, virginale.
En réalité j’ignore comment on tient un journal ! Je n’ai jamais eu le temps ou l’envie, ou le tempérament pour un avoir un, du moins jusqu’à présent. Du moins jusqu’à ce que Sir Robert me tende ce carnet tout en lâchant de sa voix bourrue :
—   Allons jeune fille, il est temps que tu narres ton histoire.
Je l’ai considéré avec certainement l’ébahissement d’une héroïne ingénue tout droit issue d’un manga, me retenant néanmoins de réfuter ou d’éclater de rire : personne n’a jamais dit « non » ouvertement à Sir Robert du moins personne d’encore en vie pour s’en vanter. À plus forte raison de lui éclater de rire au nez ! Je suis certes courageuse, mais insensée certainement pas. J’ai donc gardé mes réflexions pour moi me bornant à marmonner que je ne voyais pas l’utilité de blablater par écrit. Il a dû sourire, sous sa barbe grisonnante ce n’est pas évident, toutefois ses yeux bruns ont pétillé une fraction de seconde.
—   L’écriture est une force salutaire. Tu verras.
Alors me voilà ce matin avec ce carnet qui me considère narquoisement tandis que mon esprit est à la fois vide et débordant. En fait je ne sais par où commencer, il s’est passé tant de choses, trop pour pouvoir tout raconter, tout transcrire. Je mordille subrepticement mon stylo Bic espérant trouver le bout de la pelote qui déroulera tout le fil de mon histoire. Pour l’instant rien ne vient.
Je soupire, hésite à me gratter une fois encore. Je griffonne un vague gribouillis de fleurs entrelacées ce qui n’est certainement pas un début, mais me permet d’afficher une attitude presque studieuse, face au Chevalier qui me surveille sans en avoir l’air. La pointe du stylo glisse agréablement sur le papier. J’apprécie. J’apprécie en fait surtout d’avoir pu conserver mon Bic, il me serait impossible d’écrire à la plume ! Heureusement Sir Robert l’a bien compris. Toutes mes autres affaires sont bien rangées dans un coffre, lui-même dissimulé dans une cache secrète sous le plancher de ma chambre. Machinalement j’effleure la petite clef qui maintient fermement caché tout mon passé, tout ce qu’il me semble être : mon legging Adidas en polyester et élasthanne, mon short orange, mon sac à dos de randonnée du même coloris et bien sûr mon smartphone, mon GPS, mes papiers d’identité.
Je sais que ces objets ne sont pas moi, cependant ils sont ma dernière accroche, l’ultime vestige de ce que j’ai été là-bas, que je ne serai plus, même si je ne perds pas espoir de retrouver un jour cette vie. Ma vie.

Je reprends stylo et carnet. Hier j’ai écrit quelques phrases, décousues, qui me semblent inutiles lorsque je les relis. Tant pis. Tybur, le serviteur, intendant, palefrenier, cuisinier et je ne sais encore quelles autres fonctions il peut bien occuper, entre dans la chambre qui est à présent la mienne. Il porte un plateau sur lequel une tasse fume, répandant dans son sillage un irrésistible parfum de fleurs : comme chaque matin il m’a préparé ma tisane préférée.
Il bougonne en claudicant, cependant son bras et son dos restent fermes et droits, pas une goutte ne débordera j’en suis certaine. Il pose le plateau en bois sur la table tout à côté de mon lit. Remonte mes oreillers avec toute la sollicitude d’une mère bourrue, mais pétrie d’affection. Bien évidemment il faut faire abstraction du physique de cette pseudo-mère qui arbore plus de cicatrices qu’il n’est autorisé, semblant avoir survécu à toutes les guerres, on ne sait comment ; c’est peut-être bien ce qu’il est arrivé. Je n’en sais pas encore assez sur ce lieu pour tout appréhender. Je ne comprends d’ailleurs pas encore suffisamment bien la langue pour m’autoriser de longues discussions à bâtons rompus. Je verrai plus tard. Pour l’instant mon présent et ce futur qui semble en découler, m’importent plus j’avoue, que le passé historique de ces gens !
Sir Robert passe de longues heures à mon chevet afin de me dispenser des cours linguistiques accélérés, aussi à l’allure où vont mes progrès je serai bientôt en mesure d’en apprendre davantage sur cet endroit, peut-être plus que je ne le souhaiterais. Contre l’avis général je refuse de croire que je ne pourrai retrouver mon monde, reprendre ma vie. Le druide guérisseur qui s’est occupé de soigner ma jambe cassée et mes multiples coupures et écorchures, semble d’un avis tout contraire. À ce que j’ai pu saisir avec le peu de vocabulaire dont je dispose, il paraissait parler d’une sorte d’équilibre nécessaire entre les mondes, que ma présence ici concourait à cet équilibre. Mouais à voir ! Déjà admettre qu’il existe plusieurs réalités qui se côtoient j’ai dû mal à le croire, même si Einstein a lui-même envisagé la possibilité d’un univers multiple.
Enfin pour l’instant je suis là coincée dans un lit, sous un duvet en plumes avec une jambe cassée. Ici on ne sait que l’immobiliser à l’aide de planchettes et de bandes, ce qui n’est ni très agréable ni très pratique. Avec ce système pas question de poser un pied à terre avant des semaines : il va falloir que j’apprenne la patience, cela ne va pas être facile…
Je me ronge en me demandant ce que mes parents, mes amis, mes collègues, les instructeurs et officiers de l’école vont tous penser. Ils vont être inquiets ? Affolés ? Et ma place si durement acquise que va-t-elle devenir ? J’ai bien sûr tenté de téléphoner, mais ici il n’existe aucun réseau, à croire qu’on est réellement dans un autre monde ! Impossible donc de rassurer mes proches. C’est rageant, frustrant, mais je dois garder mon calme : une fois sur pied je trouverai bien un moyen de les contacter. Cette pensée me rassure, quoique Sir Robert tente toujours d’en balayer le bien-fondé afin de me mettre devant sa propre vision d’une réalité que je refuse tout à fait. Je rentrerai chez moi, et peu importe que je sois la seule à le croire !
Du fond de ce lit je m’ennuie, je n’ai jamais été confinée ainsi sans rien faire. J’ai besoin de courir, de bouger, mais ma pauvre jambe n’a, elle, besoin que d’un calme qu’il m’est difficile de supporter. Heureusement Sir Robert est là, me dispensant chaque jour ces longues heures d’enseignement dans cette langue qu’il nomme « Commun », non seulement oral, mais aussi écrit puisqu’il a très vite compris que je savais lire et écrire, ce qui ne semble pas la norme par ici. Il m’a alors glissé un livre entre les mains et m’a exhorté à lire.
Sir Robert est un homme dur, certainement inflexible, mais il répond à un code d’honneur strict de justice et de moralité : m’ayant sauvé la vie il s’est donc de lui-même proclamé mon défenseur. J’aurais pu tomber plus mal !
Cet homme semble porter sur ses épaules un passé lourd de souffrances, son regard est souvent amer, cependant malgré l’âge, il reste droit, courtois et n’a en rien lâché ses principes de chevalerie. De plus c’est un homme instruit qui bien qu’habitant à présent dans cette tour isolée et austère, possède de nombreux livres, soigneusement rangés sur des étagères courant le long des murs en granite. Lorsque je parviendrai à un peu plus maîtriser le Commun j’aurai de la lecture en perspective.
Pendant que j’écris, je perçois des bruits de portes qu’on ouvre, des claquements de bottes, des éclats de voix provenant de la pièce à vivre qui se trouve à l’étage inférieur, juste sous ma chambre. Un simple plancher mal jointé m’en sépare. Je m’ennuie. Écouter les conversations qui montent jusqu’à moi m’est un passe-temps agréable. J’aime imaginer les gens en fonction de leurs voix, c’est étonnamment distrayant pour qui est cloué au lit depuis des jours !
À présent il ne m’est pas difficile de reconnaître les voix : celle de Sir Robert à la diction ferme, efficace et cependant recherchée, celle de Tybur demandant de son ton brusque usuel, si ces messires veulent boire quelque chose, enfin celle étonnamment rude du visiteur. Je sais qu’il s’exprime en Commun cependant j’ai besoin de toute ma concentration afin de saisir quelques mots. Il semble davantage broyer les sons que les articuler ! C’est bien loin de la prononciation presque mélodique de Sir Robert. Ce visiteur-là vient chaque semaine : il dispute une partie d’une sorte de jeu de stratégie proche des échecs dont Sir Robert est fou. Il a même tenté de m’en expliquer les règles, mais je l’en ai vite dissuadé : je suis bien trop mauvaise perdante pour supporter un tel jeu ! Cela l’a fait rire aux éclats et c’est je crois, la première fois que je l’ai entendu rire. Enfin il a déjà des adversaires, il n’a pas besoin de moi pour ça.
Avec ce visiteur il joue aux échecs, pardon Sir Robert appelle ce jeu-là Chatrang. Il s’entraîne aussi à l’épée avec lui. Avec le temps qui se radoucit, ma fenêtre reste souvent ouverte, je peux ainsi entendre le timbre cinglant des lourdes épées qui s’entrechoquent sur le fond du ressac incessant de l’océan. Mon esprit gambade. J’imagine cet homme-là comme s’il était le résultat d’un croisement entre un ours et un humain : grand, poilu, hirsute et rustre. Le tableau qui me vient à l’esprit me fait presque rire toute seule sous ma couette. Je rajoute une pointe de bûcheron Canadien en touche finale, car à entendre résonner son épée on croirait qu’il frappe un séquoia afin de l’abattre !
Ensuite vient aussi chaque semaine à un rythme fixe, quasi immuable, un visiteur précédé par le roulement sourd des battues de chevaux trottant à une cadence impeccable. Ce visiteur-là parle, lui, un Commun encore plus mélodieux que celui de Sir Robert. Il m’est donc aisé à présent de suivre leur conversation. À travers le plancher monte en plus de sa voix chaude, posée, des bouffées de parfum, fleuries, raffinées. Je l’imagine aussitôt en une sorte d’Aramis, tel un dandy du Moyen Âge si ce concept est possible. À l’entendre discuter avec Sir Robert, je pense que cet homme-là est un incroyable érudit, que peut-il être ? Maître copiste sans doute, en tout cas il est à l’opposé du visiteur précédent, bien que, comme lui, il passe de longues heures devant le damier avec le vieux Chevalier. Ce jeu semble occuper une place presque capitale dans la vie de ce dernier, à moins que ce ne soit sa seule distraction.
Il faudra que je lui pose la question.
Quels sont les autres visiteurs ? Ah oui, plusieurs fois par semaine, débarque une sorte de tornade féminine qui d’une voix haut perchée, avec un débit encore trop rapide pour moi, vient livrer du pain et des gâteaux. Elle, je sais qui c’est, je n’ai pas de mérite : c’est Rosita la femme du boulanger. Elle assure les livraisons à domicile avec une vigueur qui parvient même à rendre muet Tybur, c’est tout dire ! Je l’imagine sans peine, ronde et volubile, telle une mama Italienne. J’ai hâte de pouvoir enfin quitter ma pseudo-tour d’ivoire afin de la voir en chair et en os : correspondra-t-elle à l’image que je m’en fais ? Je suis presque sûre que oui !
Parfois le druide guérisseur apparaît lui aussi ; sa démarche glisse sans bruit sur les dalles de la salle tandis qu’il s’enquiert sans heurt de mon état auprès de Sir Robert. Lui, je n’ai nul besoin de laisser aller mon imagination, car il grimpe l’escalier en pierre et vient voir de lui-même comment je vais. Il répond au nom étrange, étrange pour moi simple Française, de Polycarpe du Marais. C’est un vieil homme, sec comme un sarment de vigne, dont les bras sortent tout noueux des longues manches de sa toge claire. Il irradie cependant d’une force sereine, douce, qui est presque à elle seule un médicament. Il passe ses mains au-dessus de mon corps meurtri, sans me toucher. Je sens toutefois une chaleur étrange se diffuser dans tous mes os. Mouais je l’aime bien, mais sa conception de la médecine est bien trop énigmatique pour moi, voire elle me fait peur à tout dire ! Enfin si je remarche un jour cela sera grâce à lui, je me force donc à sourire même si je préférais partir en courant quitte à le faire à cloche-pied.
Les visiteurs ne se bousculent donc pas. Sir Robert semble apprécier le silence et la solitude. De toute manière lorsqu’on habite une tour à l’écart de tout, il le faut bien ! Cet étrange donjon solitaire est large, haut, fait dans une pierre d’un granite gris lui permettant de faire front aux intempéries venues de l’océan, qui est là à ses pieds, au bas de la falaise. Pour l’instant je ne vois de cette singulière tour que cette unique pièce spacieuse et claire. Cela m’ennuie ferme. C’est pourquoi lorsque Sir Robert arrive, prenant place dans le fauteuil placé à côté du lit, je le bombarde de questions : j’ai de longues heures afin d’en remâcher des brouettes entières !
—   Sir Robert, c’est quoi cette tour ?
—   Mieux vaut dire : quelle est donc cette tour, me reprend-il avec une fermeté de professeur pointilleux, avant de poursuivre : Cette tour est une très ancienne tour de baleine, il en existe tout le long de la côte, elle servait à chasser la baleine grâce à un scorpion posé tout en haut, tu sais c’est ce qu’est un scorpion n’est-ce pas ?
Il n’attend même pas ma réponse pour continuer son exposé :
—   C’est une puissante machine de guerre permettant d’envoyer de lourds traits à un rythme répété. La chasse avait lieu lors de la migration des cétacés, mais bien évidemment cette pratique a été interdite très peu de temps après la fin de la guerre…
Sa voix tombe à la fin de ces mots, presque inaudible, tandis que son regard devient dur, se perdant dans de lointains souvenirs qui semblent tout à coup le submerger. Il fait un effort sur lui-même afin de m’expliquer.
—   Les Darvars sont un peuple étrange, tu t’en apercevras bien assez tôt. Leurs croyances sont très différentes des nôtres, ils portent par exemple un intérêt presque ridicule aux baleines. Ce n’est pas comme si leurs îles glaciales étaient un pays de cocagne et qu’ils pouvaient ignorer ces tonnes de nourriture qui sillonnent l’océan ! Mais si ! Ils préfèrent crever de faim sur leurs cailloux couverts de glace, que tuer un cétacé ! Ridicule !
Je le dévisage avec une sorte d’incompréhension, j’ai tant à apprendre : Qui sont ces Darvars ? Une guerre ? Quelle guerre ? Pourtant la première question qui me brûle les lèvres depuis des semaines, fuse sans que rien ne puisse parvenir à la retenir plus longtemps :
—   Où suis-je ? Où nous trouvons-nous ?
Je possède à présent une maîtrise suffisante du Commun pour en comprendre la réponse.
Le vieux Chevalier s’assoit plus confortablement dans le fauteuil, tend ses jambes vers le feu qui meurt doucement dans l’âtre, avant de me dévisager de son regard brun. Je jurerai qu’il sourit.
—   Tu es là dans une tour de baleine, érigée face à l’Océan des Peines, juste à côté d’une petite bourgade bâtie il y a bien longtemps à cheval sur une rivière. C’est Vivefleur, une ville côtière comme il en existe tant dans notre Duché.
Avec une fierté non dissimulée dans la voix, il fait :
—   Tu te trouves dans le Duché des Falaises Blanches. L’étincelante Blanche en est la capitale.
Bien, formidable je songe in petto avec un brin de sarcasme, cela ne m’a pas plus éclairée sur ma situation. Est-ce que je vais lui décrire Paris ? Ou Marseille, ma ville natale ?
Il ne semble pas voir que sa réponse ne me satisfait pas. Tranquillement il poursuit :
—   Nous sommes sur une partie du continent qui s’étend de la mer à une haute et vertigineuse chaîne de montagnes, nous sommes un seul et même peuple réparti en quatre Duchés et de nombreuses races : ce sont les Grands Duchés, jadis gouvernés par un Grand-Duc, bien qu’à présent tombés sous la coupe du Roi Darvar, évidemment.
Son regard se perd un instant dans le feu qui rougeoie à peine, avant qu’il ne lâche finalement, d’un ton chargé d’amertume :
—   Tous nos Ducs sont morts il y a bien longtemps, reste quelques petits baronnets ayant accepté de prêter allégeance aux Darvars. Ce n’est pas mon cas comme tu peux aisément le constater ! Mon château, le château de mes ancêtres, la forteresse de Malandre n’avait rien en commun avec cette pitoyable tour, hormis qu’il se dressait lui aussi au sommet d’une falaise, faisant face aux éléments depuis des siècles.
Toutes mes questions paraissent le renvoyer vers un passé de sang et de larmes. Sa vie semble s’être arrêtée brutalement il y a de ça de longues années ; je ne sais que dire ou faire afin de ne plus remuer cette peine immense qui l’habite tout entier. Avec difficulté je balbutie :
—   Pourquoi rester ici si vous ne vous y plaisez pas ?
Il me considère une fraction de seconde avant d’éclater d’un gros rire franc qui le secoue, lui et son fauteuil. Je crains même un instant qu’il ne s’écroule sur le plancher ou qu’il fasse un AVC !
—   Tu es si différente jeune damoiselle ! Si entière et énergique. Ta vision du monde n’est pas la nôtre. Ma vie importe peu, seuls comptent notre contrée, notre Duché. J’ai tout donné, tout sacrifié, je me suis battu si longtemps pour le conserver indemne… À présent le mieux que je puisse faire c’est laisser aller le temps. L’oubli est maintenant la seule chose que je puisse lui offrir : que le peuple oublie enfin Sir Robert, son Duc, et toutes les actions glorieuses et inutiles du passé. L’avenir des Grands Duchés doit être perpétué, il ne le sera pas en regardant les jours enfuis, mais en se fixant sur demain. Quant à moi je suis une relique d’antan, qui n’a nul rôle à jouer ni dans ce présent ni dans ce futur…
D’accord, la situation n’est guère lumineuse bien qu’elle s’éclaire quelque peu : ces fameux Grands Duchés, dont il me rebat les oreilles, ont donc apparemment subi une longue guerre qu’ils ont perdue, contre un autre royaume, ces étranges Darvars. Bien. Soit. Cela me touche peu, à moins que ces Darvars possèdent une technologie apte à me renvoyer tout droit à Melun, directement dans la cour de l’École des Officiers de la Gendarmerie Nationale. Bon vu la description que m’en fait le vieux Chevalier, j’en doute quand même un peu.
Le vieil homme se lève, met une bûche dans l’âtre, avant de se perdre quelques minutes dans l’observation des braises et du bois qui tarde à s’enflammer. Puis il tourne son regard incisif vers moi, avant de faire de sa voix sèche toutefois étonnamment mélodieuse :
—   Et toi jeune damoiselle, vas-tu me confier ton histoire ?
—   Que voulez-vous savoir que vous ne sachiez déjà ? J’ai échoué ici, un pas, un seul pas et je n’étais plus dans le Vercors, mais dans une forêt étrange, inconnue… Mais ça vous le savez n’est-ce pas ?
Comme il me l’avait déjà narré, il m’avait trouvée lors d’une partie de chasse qu’il dispute de temps à autre avec un autre Chevalier. Ils m’avaient découverte à demi morte au fond d’une fosse, creusée par quelques braconniers afin d’attraper l’un de ces ours noirs qui parcourt ces forêts. Dissimulée sous un impeccable paillis d’herbes et de feuilles, trop affolée pour la voir, j’y avais chuté brutalement, évitant par miracle les piques qui en hérissaient le fond. Je n’avais récolté qu’une magnifique fracture au lieu d’être embrochée comme la logique l’aurait voulue. J’étais restée là des heures, des jours ? Je ne sais plus. La souffrance et le désespoir m’ayant ôté tout repère temporel. Je me voyais juste mourir là, dans cette excavation trop profonde pour que je puisse en sortir seule. Dans une sorte de délire inconscient j’avais confusément senti des mains m’empoigner, des bras me retenir, des voix résonner. Pourtant, trop faible, je ne me souviens de rien d’autre que ces vagues impressions lors de mon sauvetage.
Je chasse ces pensées afin de revenir à notre conversation. Il hoche la tête, bien qu’il ignore tout des massifs alpins évidemment, par contre il en sait plus que moi certainement sur ces fluctuations intermonde. Il hausse un sourcil, attendant que je poursuive.
Je lui raconte alors pêle-mêle la gendarmerie, l’École d’Officier, bref toute la courte histoire de ma courte vie. Je m’étendrai là-dessus plus tard, j’ai déjà assez de boulot à retranscrire le plus fidèlement possible les conversations que j’ai avec Sir Robert ! C’est vrai qu’il n’a pas tout à fait tort : écrire devient peu à peu une habitude qui se transforme en besoin. J’ai de moins en moins de difficultés à me confier aux pages. Je ne l’aurais pas cru, peut-être cette immobilité forcée est-elle parvenue à entrouvrir une facette encore inexplorée de ma personnalité, sait-on jamais !
En ce moment je teste donc des charretées d’activités tout à fait inédites, du moins pour moi. Outre demeurer couchée à ne rien faire d’autre qu’écouter des conversations qui ne me concernent pas, sans pouvoir faire la moindre activité physique autre que soulever mon stylo, me voici pour la première fois de ma vie dans une position attentiste. Pour quelqu’un comme moi, qui ne tiens pas en place, cette expérience est une vraie gageure. Bon je suis bien contrainte de ronger mon frein n’est-ce pas ? Je ne vais pas partir en traînant ma jambe. Donc j’attends plus ou moins impatiemment que mes os daignent se ressouder, essayant de mettre à profit ce moment pour observer le monde différemment : après tout je n’ai jamais pris le temps de m’arrêter pour ça !
Donc première expérience : la patience, ce n’est pas tout à fait gagné j’avoue.
Deuxième qui s’avère plutôt une révélation : la tenue d’un journal. Certes il est décousu, haché, mais je parviens avec de plus en plus de facilité à écrire.
Troisième : je viens de me découvrir une passion pour la rédaction de listes. Oui je sais c’est assez bête, mais vu de dessous ma couette, c’est la seule tentative d’action que je peux avoir. C’est en plus très distrayant. J’en fais de toutes sortes sur tous les sujets qui me viennent à l’esprit. Celle de quand je serai sur pied est assez courte :
-   Me remettre en forme physique
-   Chercher un moyen/des personnes capables de me ramener chez moi
-   Rentrer à Melun et espérer que tout ça n’était qu’un cauchemar…
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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