22/05/18 - 04:26 am


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Auteur Sujet: Les cercles de l'éternité de Jean-Louis Ermine  (Lu 732 fois)

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Les cercles de l'éternité de Jean-Louis Ermine
« le: jeu. 1 mars 2018 à 14:57 »
Les cercles de l'éternité de Jean-Louis Ermine

Cinquième Cercle
« Il faut que j’arrête de boire comme ça ! »
Jarvis soupira. C’était la millième fois qu’il se donnait ce
conseil.
Il porta le petit tuyau de la boîte conditionnée à sa bouche.
Une pression infime de ses doigts sur le métal isolant envoya
une giclée de bière dans sa bouche. Le liquide frais et âpre lui
fit oublier sa silhouette obèse qu’il maudissait tous les jours.
Ce corps ridicule dont il sentait le grotesque chaque fois qu’il
avait à se déplacer, qui lui faisait venir des bouffées de honte
– et de haine – devant tous ces regards qui se seraient voulus
indifférents.
Il leva les jambes aussi habilement que possible et posa ses
pieds sur le bureau. Une autre goulée le rasséréna. Il jeta un
coup d’œil circulaire aux multiples écrans de contrôle dont il
avait la garde.
« Foutu métier ! »
Surveiller cette « putain de zone », frontière du cinquième
cercle ! Pas vraiment réjouissant comme perspective. Être à
l’affût, à la limite entre deux mondes opposés dont pourtant
chacun est cause de l’autre, deux mondes aux interpénétrations
multiples…
 Il ne se passait pas un jour sans que n’arrivent de « l’autre
côté », parfois par hordes entières, des déviants, pour semer la
panique à l’intérieur du cinquième cercle, et même quelquefois
plus loin. Pas un jour non plus sans que des personnes des
cercles intérieurs, poussées souvent par une curiosité morbide
ou une quelconque fascination, ne viennent rôder à cette fron-
tière, risquant leur vie, devenant une proie pour les déviants.
Sans compter ceux qui avaient fait le Choix !…
Jarvis pianota quelques instants sur le moniteur central, avec
un contentement non contenu. C’était sa manière de s’a_r-
mer sur la machine : déplacer ad libitum les images, selon sa
propre volonté – plutôt aléatoire d’ailleurs. Quelques minutes
de plaisir à damer le pion à ces analyseurs d’images, de situa-
tion, de stimuli en tous genres qui comprenaient à une vitesse
et une échelle largement supérieures aux humains tout ce que
pouvaient rapporter les caméras.
Le clignotement rouge d’une lampe le ramena à la réalité.
Un des détecteurs avait « remarqué » quelque chose. Avant le
déclenchement de la sonnerie, Jarvis se connecta sur le circuit
concerné. L’image qui apparut sur un des écrans lui arracha
un sifflement mi-admiratif, mi-vulgaire.
« Que vient donc faire cette foutue petite dans cette putain
de zone ? »
C’était, en effet, singulier de voir une jeune fille se promener
dans ce secteur trouble. Perversité, inconscience ?…
À moins qu’elle n’ait fait le Choix ? Jarvis ne le pensait pas.
Il connaissait bien les caractéristiques de ce genre de per-
sonne : de grands yeux hébétés, une démarche altière, un air
triomphant, voire arrogant. Elle n’était pas de ceux-là. Elle
semblait plutôt méfiante, aux abois. Son visage aux traits ins
et réguliers paraissait inquiet. Quel démon ou quel hasard
démoniaque l’avait poussée ici ?
« Tu ferais mieux de partir, poupée, cette putain de zone
n’est pas pour toi. »
 Comme si elle avait entendu Jarvis, la fille regarda dans
la direction de la caméra. Jarvis eut l’impression – très désa-
gréable – qu’elle le regardait. Le voyeur découvert ! Il ne poussa
pas plus loin sa réflexion, car les mouchards avaient détecté
une présence supplémentaire, et avaient fait le lien avec cette
nouvelle découverte.
« Des déviants ! Nom de Dieu ! »
Ils étaient tapis dans un coin d’ombre, on les distinguait
mal. Ils étaient trois ou quatre dans l’obscurité. Ils n’avaient
pas encore repéré la fille, mais celle-ci se dirigeait vers eux, et
ça n’allait pas tarder.
Le premier réflexe de Jarvis fut de donner l’alerte à la
police du cercle. Mais son bras s’arrêta à mi-chemin de l’appel
d’urgence.
« C’est foutu pour elle ! »
Jarvis avait raison. Dans quelques minutes, les déviants
l’auraient repérée. C’était une morte en sursis, la police n’aurait
pas le temps d’intervenir.
Jarvis n’était pas spécialement ému. Il avait l’habitude. Les
proies que prenaient en chasse les déviants étaient une chose
assez courante, et il avait souvent l’occasion d’assister à de belles
poursuites et de beaux combats. Bien sûr, quand il détectait la
menace assez tôt à l’aide des mouchards, il pouvait prévenir la
police, qui était parfois lente à intervenir. Mais quand il était
trop tard, le mieux était de laisser faire. C’était sa seule authen-
tique distraction dans la vie. Le résultat était toujours assez
difficile à prévoir. Il se faisait ses propres paris. En général, ceux
qui avaient fait le Choix étaient d’une force et d’un courage
surhumains et se tiraient souvent des mauvais pas. C’était
moins sûr pour les autres, le pari était alors plus difficile.
La jeune fille avait sûrement un défi personnel à relever, une
volonté d’affronter la peur, le danger. Cela arrivait parfois, et
ces gens aimaient bien alors côtoyer les frontières de l’enfer, se
mesurer au diable ! Elle se rapprochait de sa in, le savait-elle ?
Elle semblait cependant inquiète, consciente de l’insécurité
diffuse, presque palpable, qui régnait autour d’elle.
Un éclair traversa l’esprit de Jarvis.
« Je pourrais peut-être passer l’affaire à Laurie ! »
Laurie était une rabatteuse qui opérait dans le quartier. Elle
ramenait des proies aux déviants, au-delà du cinquième cercle.
Elle travaillait vite et bien, et en plus en toute légalité. Dans ce
cas, la légalité signifiait « quand la police n’intervenait pas ».
Il lui arrivait même de s’y substituer, et de venir au secours de
gens des cercles intérieurs quand ces derniers n’avaient plus
d’espoir. Cela lui donnait le droit de vendre ses captures un
bon prix. Chacun y trouvait son comptant ! Une sorte d’œuvre
de salubrité publique.
« Une sacrée petite ! »
Jarvis eut un soupir de regret et d’impuissance. Vu son
apparence physique, il n’avait aucune chance avec Laurie. De
plus, c’était une solitaire farouche, travaillant toujours seule
malgré le danger. Parfois, il arrivait à la prévenir à temps, et
lui fournir du travail. En échange, elle lui donnait un petit
pourcentage… et c’était tout !
Il n’hésita plus une seconde. Il composa le code de Laurie
sur le visiphone.
Malgré l’heure avancée de la nuit, l’écran s’alluma presque
immédiatement, et Laurie apparut comme si elle était déjà
prête à agir. Jarvis crut voir passer un éclair de répulsion dans
son regard quand elle le vit, mais il avait toujours cette impres-
sion au premier regard qu’il échangeait avec quelqu’un – plus
une manie paranoïaque qu’une réalité.
« Bonjour Laurie, j’ai quelque chose pour toi. »
Laurie avait repris son regard glacé.
« Dans le troisième secteur, A4-R23, il faut faire vite.
– De qui s’agit-il ?
– Une jeune femme – Dieu sait ce qu’elle fiche ici –, dans
quelques instants, elle va se heurter à des déviants.
– Combien sont-ils ?
– Trois. Je n’ai pas pu voir s’ils étaient armés.
– J’y vais tout de suite. Je te remercie, tu auras ta part
comme d’habitude. »
Elle coupa net la communication.
Jarvis jubilait. Il n’avait plus qu’à attendre derrière ses
caméras. Il allait avoir un beau spectacle, sans compter la gra-
tification qui allait suivre. L’issue de l’escarmouche ne faisait
pas de doute. Laurie était la meilleure rabatteuse de la région.
Mais elle travaillait en finesse, et cela valait le coup d’œil.
Jarvis manipula ses caméras. Dans quelques secondes, la
jeune fille serait dans le même champ que les déviants. Il pour-
rait alors les passer sur le grand écran de contrôle.
« Laurie n’arrivera pas à temps pour elle. »
Il activa l’écran de contrôle au moment où les déviants
apercevaient leur victime. C’étaient trois hommes assez jeunes
– mais ceci, bien sûr, ne voulait rien dire. Pourtant, Jarvis, au
vu de leurs manières assez gauches, de leur nervosité, devinait
qu’ils n’avaient pas fait le Choix depuis longtemps.
Ils se levèrent et interpellèrent la fille. Jarvis, agacé, s’aperçut
qu’il n’avait pas branché les capteurs sonores. Il appuya sur un
bouton, et l’altercation lui parvint.
« Laissez-moi tranquille. Écartez-vous de mon chemin.
– Mais non, ma belle. C’est trop tard pour toi, tu es à
nous maintenant. »
Bizarrement, la jeune femme ne semblait pas éprouver de
la peur, mais de la colère. Quand l’un d’entre eux s’approcha
d’elle et voulut l’attraper, elle le repoussa avec force en hurlant :
« Saleté de déviant ! »
L’autre, surpris de la réaction, trébucha sous la poussée et
s’étala de tout son long. Son compagnon, plus rapide, passa
derrière elle et la ceintura. Il lui prit la gorge et la serra très fort.
« Petite garce, tu vas nous payer ça ! »
Puis il se mit à hurler de douleur. Malgré son étouffement, la
femme avait réussi à se saisir d’une thermolame dans sa poche
et lui avait transpercé le flanc. L’autre lâcha prise, et elle en
profita pour lui enfoncer plusieurs fois la lame dans le ventre.
Cette arme était faite pour tuer sans effort.
« Elle se défend bien, la petite ! », pensa Jarvis admiratif.
Mais ses ennuis ne faisaient que commencer. Pendant que
leur compagnon agonisait en se tordant de douleur, les deux
autres avaient commencé à la frapper. Un énorme coup à la
tête l’avait surprise, et un retour en pleine poitrine l’avait fait
plier. Elle avait lâché sa thermolame, et avant qu’elle n’ait pu
la reprendre, se l’était fait subtiliser. L’autre eut un ricanement
en agitant la lame devant ses yeux.
« C’est à ton tour d’y goûter maintenant ! »
Et il lui décocha un violent coup de poing au visage. La
femme se mit à cracher du sang. Puis il s’acharna sur elle jusqu’à
ce qu’elle s’écroule, la face tuméfiée.
Il s’approcha d’elle, prêt à la mutiler avec la thermolame.
Son compagnon intervint.
« Attends, elle peut encore servir. Tu vois ce que je veux
dire ! »
Jarvis frissonna. Ils allaient la violer, il en était sûr ! Ça faisait
longtemps qu’il n’avait pas vu ça ! Les déviants étaient trop
pressés, ils tuaient assez vite, ou alors ils emmenaient leur proie
au-delà du cercle. Ils s’amusaient rarement sur place avec leurs
victimes, surtout quand il s’agissait de non-déviants.
Un des hommes avait arraché les vêtements de la fille. Il ne
s’attarda pas sur le spectacle, et demanda à son compagnon de
tenir la furie qui se débattait. Il se coucha sur elle, et la pénétra
violemment… Le cri qu’il poussa alors fut comme celui d’une
bête sauvage, un cri de douleur et de terreur qui se prolongea
dans la nuit. Il tenta de se relever, hébété. Son cri n’en finissait
pas, il se tenait le bas-ventre, son entrejambe n’était plus qu’une
bouillie de chairs écrasées d’où coulaient des lots de sang.
 Jarvis sursauta.
« Nom de Dieu ! Un piège anti-viol ! Putain de jeune fille ! »
En voyant son comparse à genoux, se vidant de son sang,
l’autre devint comme fou. Il se mit à frapper sa victime de
toutes ses forces, lui empoignant la tête et la frappant sur le sol.
« Espèce de salope, tu vas payer ça ! »
Un violent coup à la poitrine arrêta sa folie meurtrière.
« Il était temps », soupira Jarvis
Laurie bondit sur l’homme, mais ce dernier n’était plus
qu’une boule de nerfs, dotée d’une force surhumaine. Il la
repoussa violemment et s’empara de la thermolame.
« Toi aussi, ma salope, tu vas payer ! »
Il eut un geste violent, mais désordonné, que Laurie n’eut
aucun mal à esquiver. La seconde attaque fut plus précise, et
Laurie sentit la chaleur de la lame passer à quelques centimètres
de son visage. Elle dégaina son arme, l’autre recula.
« Il ne sait pas qu’elle ne doit pas le tuer, il faut seulement
qu’elle l’accule au mur. »
Jarvis connaissait la technique de Laurie. Il l’avait vue
souvent à l’œuvre.
L’homme fit mine de s’enfuir. Laurie fit feu. La balle sif-
flante lui passa à quelques millimètres du visage. Un coup
raté à dessein, qui eut pour effet de stopper l’adversaire net.
Renonçant à la fuite désordonnée, ce dernier se plaqua contre
le mur et avança rapidement dans l’espoir de trouver un abri.
Laurie n’attendait que ça.
Dans un mouvement précis et mille fois exécuté, elle ren-
gaina son arme et extirpa simultanément son lance-filin. Elle
visa juste une fraction de seconde et appuya sur la détente. Un
long filin se détendit, terminé à chaque extrémité par une boule
métallique. Une de ces boules vint frapper le mur à quelques
centimètres de la poitrine de l’homme et son dispositif d’ac-
crochage se mit automatiquement en marche. L’autre boule,
subitement arrêtée à l’autre bout du filin vint elle aussi se ficher
dans le mur avec un bruit mat. Le filin enserrant ainsi la poi-
trine du fuyard se tendit alors brusquement avec une telle force
qu’il arracha un cri de douleur à son prisonnier. Ce dernier se
mit à se débattre en hurlant, mais les dispositifs d’accrochage
tenaient bon et lui répondaient par leur ronronnement régulier.
Laurie s’approcha. En l’apercevant, l’autre se mit à vociférer
et à l’insulter de tout son saoul, en gesticulant autant que sa
nouvelle entrave le lui permettait. Laurie lui jeta un regard
méprisant. Méticuleusement, elle sortit une petite arbalète
qu’elle arma. Elle glissa une aiguille soporifique dans la gout-
tière et visa à peine avant de relâcher la pression. L’aiguille se
icha dans le bras de la victime qui eut un petit cri de douleur.
L’homme se ramollit très vite et s’endormit presque aussitôt,
prenant une position grotesque tel qu’il était, retenu par le il.
Laurie s’approcha, désactiva les boules accrochées. L’autre
s’écroula comme une masse. Laurie lui rassembla les mains
derrière le dos et lui passa les menottes magnétiques.
« Sa besogne est finie maintenant », pensa Jarvis
Comme si elle était consciente d’être observée, Laurie jeta
un regard vers la caméra dissimulée. Puis elle jeta un coup
d’œil aux alentours. Elle s’approcha de la jeune fille dont la
tête baignait dans une mare de sang. Elle eut une expression
de pitié mêlée de colère. Jarvis comprit qu’il n’y avait plus rien
à faire pour la pauvre victime.
« Jarvis, je sais que tu regardes ! »
Jarvis sursauta comme un enfant surpris en flagrant délit
de chapardage.
« Tu peux appeler les nettoyeurs, il n’y a qu’eux qui n’ont
pas fait leur boulot. »
Jarvis s’approcha immédiatement du visiophone. La voix de
Laurie l’interrompit à nouveau.
« Moi, je n’ai pas encore tout à fait fini. »
Il la vit s’approcher de l’agresseur victime du piège anti-
viol. Ce dernier se vidait lentement de son sang en poussant
de petits râles. Son autre compagnon était mort, victime des
blessures sans appel de la thermolame.
Dans sa douleur, le blessé aperçut Laurie s’approcher de
lui. Il la fixa d’un regard étonné et suppliant à la fois. Laurie
leva lentement son arme vers lui et l’acheva d’une balle entre
les deux yeux.
Jarvis coupa le contact de la caméra. Il en avait vu assez
pour cette nuit.

 
Sixième Cercle

Laurie arrêta sa mobile au poste de contrôle. Elle regarda la
rangée de poteaux qui couraient le long de la ligne de démar-
cation et qui ronronnaient doucement. C’était la barrière élec-
trostatique censée tracer la limite entre les cercles intérieurs
et les autres. Ici, au-delà du cinquième cercle, commençait le
royaume des déviants.
« Cette barrière est une vraie passoire », songea Laurie avec
ironie.
Les déviants ne se privaient d’ailleurs pas de la franchir, et
seule l’énorme infrastructure policière (et parapolicière) qui
s’y était attachée les empêchait de pénétrer plus avant – si tant
est qu’ils en aient le désir –, et en tout cas de causer plus de
dégâts. Ce n’était pas Laurie qui s’en serait plainte, puisque
c’était son gagne-pain…
Un homme s’approcha de son véhicule. Laurie connecta le
parlophone et prononça laconiquement :
« Laissez-passer numéro X345-A. »
En entendant le timbre de voix féminin, l’homme eut un
petit mouvement de curiosité. Il se pencha vers Laurie. Leurs
regards se croisèrent. Ils s’étaient déjà vus plusieurs fois. Le garde
essaya de lui sourire, mais le regard indifférent de Laurie figea
ce sourire à l’état d’ébauche. Il colla son contrôleur magnétique
sur la mobile et composa le code annoncé. Tout était en règle.
Il eut quand même un petit geste amical en disant :
« Allez-y, et soyez prudente. »
Il n’eut bien sûr aucune réponse.
Le sixième cercle ne différait en rien a priori du cinquième.
Même décor un peu triste, malgré le luxe de certains quartiers,
digne parfois des premiers cercles intérieurs, mêmes ensembles
de bâtisses sombres et massives jouxtant parfois de magni-
fiques habitations, mêmes gens aux allures traînantes, tempé-
rées cependant par une sorte d’excitation bizarre, comme s’ils
étaient voués à un destin qu’ils n’avaient pas choisi.
Pourtant Laurie savait… Tout le monde savait…
Ici commençait la lente dégénérescence de ceux qui avaient
fait le Choix. Et dans leurs regards déjà, on percevait cette lueur
qui les différenciait de ceux des cercles intérieurs. Laurie savait
que leur allure résignée n’était qu’une rémanence de leur état
antérieur, et qu’au fur et à mesure de leur progression, celle-ci
disparaîtrait… de cercle en cercle. Mais elle savait aussi que le
prix à payer pour cela était très élevé, trop élevé…
Elle arriva dans le quartier où devait s’effectuer sa « livrai-
son ». En pensant à ce mot, elle eut un sourire ironique. C’est
ainsi en effet qu’elle appelait les proies qu’elle livrait à ses
clients. Des êtres humains en voie de dégénérescence, qu’elle
donnait en pâture à ses congénères, des déviants comme eux,
mais qui avaient la caractéristique supplémentaire d’être riches,
et de pouvoir s’offrir ainsi des proies sans courir le danger d’af-
fronter d’autres déviants, ni la police ou les rabatteurs, quand
il s’agissait de chasser au-delà des limites du sixième cercle.
Finalement, la machine était bien huilée : les rabatteurs
étaient un auxiliaire précieux de la police, en effectuant –
souvent proprement – un travail à haut risque, à la limite de
la légalité. Ils étaient cependant sévèrement contrôlés…
Laurie imaginait déjà le rapport de Jarvis :
« Deux déviants abattus, un déviant rabattu… », pasti-
cha-t-elle dans sa tête.
Elle, elle y trouvait largement son comptant, à la mesure
des risques qu’elle prenait. Elle pensa soudain qu’à la vitesse où
sa fortune s’agrandissait, elle pourrait s’arrêter prochainement.
Cette idée lui parut bizarre, et elle la chassa aussitôt de son
esprit, sans vouloir l’approfondir plus avant.
Et, en dernier lieu, d’autres déviants en profitaient aussi
en payant pour des proies que les cercles intérieurs auraient
de toute façon condamnées, évitant ainsi d’autres violences et
peut-être d’autres victimes en deçà du sixième cercle…
« Puisque de toute façon, il leur faut des proies pour assouvir
leur violence résurgente ! »
La « violence résurgente » était ce que l’on nommait le
premier symptôme…
Laurie ralentit et se mit à conduire avec plus de circons-
pection. Le quartier était maintenant désert, et c’était là que
le danger était le plus grand. Passées les limites du cinquième
cercle, on vivait dans la peur constante de l’agression. Chacun
était une proie potentielle pour chacun, et malheur au plus
faible qui tombait sous la coupe du plus fort. La violence résur-
gente était gratuite, sans pitié, s’exerçant aléatoirement, selon
les impulsions subites qu’elle créait chez les déviants.
Laurie frissonna. Rien que ce premier symptôme, le seul
vraiment connu de tous, su_sait à la faire renoncer définitive-
ment au Choix. Elle avait du mal à comprendre que ce n’était
pas plus un obstacle pour beaucoup d’autres, aussi fantastique
que soit la contrepartie…
Elle s’arrêta devant la maison de ses commanditaires. Elle
n’était jamais venue là. Elle avait simplement reçu une com-
mande laconique sur son courrier électronique, avec la propo-
sition d’un prix élevé, puis une simple acceptation lorsqu’elle
avait adressé son avis de capture. Ce genre d’affaire se traitait
toujours très simplement…
Les capteurs d’entrée avaient dû la reconnaître, car les portes
de la propriété s’ouvrirent pour laisser passer sa mobile. Un
décor bizarre ornait les jardins extérieurs. « Jardin » était un
mot peu adapté, car il n’y avait pas un seul végétal. Des struc-
tures en métal, des roches de matière translucide, des pavés
bariolés, tout composait un artifice très agréable à regarder et
d’où se dégageait une impression d’unité, de douceur paisible,
comme toute œuvre lentement mûrie par son créateur.
Laurie était admirative, elle n’avait jamais vu ça ! Elle avan-
çait lentement dans ce paysage artificiel, buvant des yeux la
beauté qui s’offrait à elle.
Soudain, quelque chose traversa le chemin juste devant
son véhicule. Le système de sécurité bloqua soudainement la
progression de la mobile. Laurie fut projetée en avant. Elle eut
juste le temps de reprendre son sou_e et une forme humaine
bondit sur le capot.
Le premier réflexe de Laurie fut de dégainer son arme. Mais
elle se rendit vite compte que la créature qui se trouvait devant
elle était inoffensive. C’était une femme, une jeune fille même,
qui avait dû être assez belle. Mais elle avait maintenant triste
allure. À moitié dévêtue, elle portait des vêtements déchirés qui
dissimulaient peu son corps nu maculé de sang. Des zébrures
rouges striaient sa peau de la tête aux pieds, son visage était
tuméfié et ses yeux rouges d’avoir trop pleuré.
Laurie ouvrit la portière et sortit, mue par un réflexe incon-
trôlé. L’autre s’approcha d’elle et se mit à geindre.
« Je vous en prie, aidez-moi, sauvez-moi… »
Elle s’accrocha au bras de Laurie. Leurs regards se croisèrent.
Laurie vit dans ses yeux l’essence même du désespoir, mais
aussi une lueur de défi et de haine, et elle comprit aussitôt qu’il
s’agissait d’un déviant. Une proie qui venait de s’échapper de
la maison, sûrement. S’agissant d’un déviant, elle n’était pas
autorisée à intervenir, sans compter avec le danger potentiel
que cela pourrait représenter.
Elle n’eut pas le temps de toute façon de prononcer la
moindre réponse. Venu du bout du jardin, un énorme chien
arriva en hurlant, la bave aux lèvres. Il se rua sur la femme, la
mordant cruellement à la nuque. Cette dernière se mit à hurler
et à se débattre, mais le chien ne lâcha pas prise. Laurie hésita.
Un peu désemparée, elle perdit quelques secondes avant d’agir.
Elle leva son arme et s’apprêta à faire feu sur le chien, sans se
demander ce qui justifiait ce geste. Un sifflement strident lui
vrilla les tympans avant qu’elle n’appuie sur la gâchette. Le
chien, pour qui le son avait été plus douloureux, lâcha brus-
quement sa proie et s’enfuit la queue basse.
Laurie leva les yeux. Un homme arrivait au bout du chemin,
nonchalant, son si_et ultrasonique à la main. Il arriva à la
hauteur de Laurie.
« Bonjour, dit-il, vous avez failli faire une bêtise, c’est un
de mes chiens les plus chers ! »
Laurie s’était ressaisie.
« Je n’aime pas les situations inégales… »
Elle eut un regard sur la fille qui se tordait de douleur.
« …ni qu’on gâche la marchandise… »
L’homme se pencha sur la victime, et la souleva apparem-
ment sans efort, pour la mettre sur son épaule.
« Vous avez raison, mais elle est victime de son indisci-
pline. Quand on ne veut pas se résigner, on s’expose à souffrir
encore plus.
– Qui vous a amené cette proie ?
– Ce n’est pas vous, vous le savez bien. Nous aimons bien
varier nos fournisseurs. J’espère que vous donnerez satisfaction.
Allez-y, on vous attend là-bas. »
Et il s’éloigna, son fardeau gémissant sur l’épaule.
Laurie remonta dans sa mobile. Elle resta quelque temps
sans bouger sur son siège, semblant réfléchir, mais elle essayait
au contraire de faire le vide dans son esprit… en vain.
Elle redémarra.
Après une centaine de mètres dans le même décor irréel,
elle s’arrêta devant un perron aux marches étincelantes. Elle
grimpa l’escalier comme dans un rêve. Avant qu’elle ait atteint
la porte d’entrée, celle-ci s’ouvrit brusquement. Laurie stoppa
net, interloquée.
Une femme magnifique se tenait devant elle. Toute la beauté
et le charme de la création étaient réunis dans ce corps magni-
fique, cette pose altière et ce regard noir envoûtant. C’était la
fée qui convenait parfaitement à ce décor.
Laurie était suffoquée par une telle apparition. Son quoti-
dien était la pourriture et la violence, et tout ce qui cherchait
à l’atténuer était insipide. C’était la première fois qu’elle res-
sentait autre chose… ce décor… cette femme…
« Eh bien, vous rêvez ? Avez-vous un problème ? »
La voix n’était pas décevante. Laurie sourit, ce qui l’étonna
elle-même.
« Excusez-moi, je pensais à ce qui vient de se passer. Vous
savez …
Oui, je sais. N’y pensez plus. »
L’interruption était franche, mais pas brutale. La femme
reprit :
« Allons voir ce que vous amenez. »
Elles descendirent de l’escalier. Arrivée près de la mobile,
Laurie ouvrit l’arrière. Une sorte de cercueil translucide y était
déposé. L’homme qu’elle avait capturé la veille reposait là, en
prise aux narcotiques. Les yeux de la femme se mirent à briller,
un rictus presque sauvage retroussa sa lèvre supérieure, elle se
mit à murmurer dans un tremblement :
« Magnifique… Il est magnifique… »
Laurie la contempla. L’autre venait de passer de l’image de
celle de la fée à celle d’une bête assoiffée de sang. Elle en eut
la nausée, et tout à coup toute la haine qu’elle avait pour les
déviants remonta à la surface. Elle eut envie de hurler.
« Alors, ça ne va pas ? Encore une fois ? »
La fée était revenue. L’image fugitive de la bête s’était éva-
nouie, comme si elle n’avait jamais existé.
« Vous avez fait du beau travail. Venez donc un instant que
nous réglions cette affaire. »
Laurie lui emboîta le pas sans hésitation.
L’intérieur de la maison était à l’image de l’extérieur. Coquet
et douillet, comme si la chambre des tortures du sous-sol n’exis-
tait pas…
« Asseyez-vous un instant, je vais nous servir un verre. »
En un tour de main, elle avait préparé des boissons. Elle
tendit un verre rempli de liqueur translucide à Laurie. Celle-ci
y trempa ses lèvres. Le breuvage était fort et réconfortant.
Elle attrapa aussi l’enveloppe qu’on lui tendait. Elle ne comp-
tait pas, elle savait que le compte y était. Elle ne s’était pas
aperçue que sa compagne s’était assise près d’elle, à la frôler.
Elle frissonna.
« Allons, je vous fais peur ?
– Pas du tout.
– Vous ne nous aimez pas, nous les déviants ?
– C’est-à-dire…
– Oui je sais, c’est difficile à comprendre.
– Toute cette violence… gratuite…
– La “violence résurgente”, c’est ainsi que vous dites,
n’est-ce pas ?
– C’est… ignoble.
– Vous ne pensez pas ce que vous dites, d’ailleurs, vous en
vivez… Mais ne parlons pas de ces choses-là. Nous savons vous
et moi que l’incompréhension est totale… Du moins tant que
nous ne serons pas au même niveau.
– Si vous parlez du Choix, permettez-moi de vous dire…
– Non, non, ne dites rien. »
Elle s’était rapprochée de Laurie et avait posé doucement
la main sur sa bouche. Ce contact la fit frissonner. La main
était douce et chaude. Leurs regards se croisèrent. L’autre lui
it un sourire. Laurie ne comprenait pas sa fascination. Beauté
factice, trompeuse, et pourtant si réelle.
La main descendit sur son cou, puis sur son sein. Une
caresse douce, invitante, se it plus précise. Laurie sentit une
bouffée de désir l’envahir, elle aurait voulu que cette main la
parcoure, la fasse jouir, elle aurait voulu se fondre un peu dans
cette beauté…
Comme sortant d’un rêve, elle eut conscience de l’envie
absurde qui la prenait. Elle se leva brusquement, gauchement.
« Je dois m’en aller. »
Et sans un regard pour l’autre qui souriait avec délicatesse,
elle se rua au-dehors. Dans sa mobile, le cercueil avait disparu.
Elle démarra en trombe, la rage au cœur, les larmes aux yeux,
en bégayant :
« Ce sont des démons… des démons… »
Elle ne fut soulagée qu’après avoir repassé les portes de la
demeure. Elle soupira.
« Non, jamais… C’est vraiment trop cher payé… »

Premier Cercle

« Laurie Mendasiewicz. »
L’étiquette en relief détachait ses lettres rouges sur la couleur
vert pâle du dossier.
« Encore un de ces noms à l’européenne ! Appelons-la
Laurie. Ce sera plus simple et plus joli ! »
Olric Hettenbourg songea un instant à son propre nom,
dont l’origine se perdait aussi dans l’histoire de l’ancienne
Europe. Il le portait avec fierté, comme une parcelle de
mémoire de l’humanité. Réceptacles dérisoires et pourtant
chargés d’un lambeau d’histoire, ces noms à l’ancienne étaient
respectés et enviés dans la société moderne. Ils conféraient à
leur involontaire propriétaire une certaine notoriété, qui n’était
qu’a priori, et qu’il s’agissait ensuite de confirmer et cultiver.
« C’est bizarre qu’elle ait choisi cette activité de rabatteuse. »
Il rouvrit le dossier. C’était la quatrième fois qu’il le com-
pulsait. Par trois fois, il l’avait choisi parmi la centaine que lui
avait fournie l’ordinateur. Trois cribles successifs qui lui avaient
permis de n’en retenir qu’une dizaine.
« Elle semble avoir un palmarès des plus éloquents : des
nerfs d’acier, une résistance physique et morale à toute épreuve.
Elle connaît bien les cercles extérieurs, du moins les premiers,
puisqu’elle y travaille… »
Olric soupira. À quoi bon énumérer de nouveau toutes ces
choses, il savait que de toute façon, il la choisirait. Il le savait
dès le début, quand il avait ouvert la première fois son dossier.
L’holophotographie de cette femme l’avait attiré immédiate-
ment. Cette beauté froide et farouche, cette détermination dans
le regard… L’instinct d’Olric était sûr, et le reste du dossier ne
it que le confirmer dans sa première impression. Par acquit
de conscience, il avait examiné les autres dossiers en essayant
d’oublier cet a priori. Cependant, rien de déterminant ne l’avait
détourné de sa première considération. Mais il lui fallait de
toute façon un second candidat…
Il contempla encore longuement la photo. Laurie semblait
réellement vivante et étrangement présente.
Un peu brusquement, Olric referma le dossier et le lança
sur son bureau. Il se cala sur son fauteuil, croisa les bras en
soupirant.
« C’est le moment de s’octroyer une petite pause ! »
Il aimait bien, plusieurs fois dans la journée – un peu trop
souvent, se disait-il – déconnecter ses pensées de son travail et
laisser vagabonder son esprit quelques minutes.
Il regarda par la fenêtre de son bureau. La cour du ministère
s’étendait à perte de vue, avec ses jardins, ses fontaines, ses pro-
menades. Un bien bel endroit que seuls les quelques milliers
d’employés du ministère pouvaient apprécier.
« Sans compter les résidences privilégiées des hauts
fonctionnaires ! »
Souvent, Olric avait pris les voies protégées pour traver-
ser les cercles extérieurs et se retrouver dans de magnifiques
paysages naturels, pour goûter de luxueuses vacances dans de
somptueuses demeures. Être haut placé dans un ministère
procurait de nombreux avantages, et celui d’aller au-delà des
cercles n’était pas des moindres.
« Mais que sont ces avantages en regard de l’éternité… »
Cette pensée l’agaça, il n’aimait pas évoquer ce genre de
choses, d’autant plus que…
Pris d’une soudaine envie, il ouvrit un tiroir de son bureau
et en sortit un dossier recouvert d’une sorte de feuille de métal.
C’était la marque d’ultraconfidentialité. À un endroit connu de
lui seul, et que rien ne différenciait sur la couverture, il tapota
un microcode, et le dossier s’ouvrit. Il en connaissait le contenu
par cœur. Depuis un mois qu’il lui était parvenu, après de
longues années d’élaboration, il l’avait lu des dizaines de fois,
comme fasciné. Et il ne pouvait s’empêcher de le compulser
régulièrement, pour s’en imprégner, comme une drogue.
« Sacré professeur, deviendras-tu un jour une sorte de
dieu ? »
Le dossier s’ouvrait banalement sur une holophotographie.
Un portait plutôt ordinaire d’un homme à lunettes, cheveux
bruns, yeux bleus, paraissant la quarantaine. En légende,
une étiquette laconique indiquait : « Professeur Soler, date
inconnue. »
« Elle aurait pu être prise il y a des siècles ! D’ailleurs c’est
sans doute le cas. »
Retrouver la trace du professeur n’avait pas dû être une
chose facile. Outre ses propres efforts pour effacer ses traces,
beaucoup d’archives avaient disparu lors des derniers grands
troubles. Et de plus, qui pouvait bien s’inquiéter d’un obscur
petit professeur ?
Tout était dans le dossier. Tout ce qui avait permis peu à
peu d’élaborer des hypothèses cohérentes sur ce qu’on aurait pu
appeler des calembredaines. Un immense puzzle qui avait pu
être rassemblé en partie à force de patience, de travail, et avec
toute l’aide colossale apportée par les ordinateurs du ministère.
Un chemin qu’Olric avait suivi avec passion, comme un
roman. Il avait été fasciné par ce personnage aux allures si
falotes, qu’il avait appris à connaître et à apprécier au fur et à
mesure qu’ils avaient partagé virtuellement la même aventure.
Une si fabuleuse aventure !…
Qui eut pensé qu’un simple professeur, dans une petite
université, ait pu faire une telle découverte, il y a si longtemps ?
Sans en faire la moindre publicité, sans n’en tirer aucune gloire,
sans s’imposer comme le génie bienfaiteur de l’humanité ? Il
y avait là un mystère. Qu’est-ce qui avait bien pu le pousser
à s’enfuir comme ça ? Il y a si longtemps qu’il avait réussi à se
faire oublier… ou presque.
Mais les ordinateurs n’oublient pas, et le ministère reste
toujours vigilant.
« Nous te retrouverons, professeur, que tu le veuilles ou
non ! »
L’enjeu était trop important pour qu’on laisse passer la
moindre chance.
« L’éternité… L’authentique… la seule… »
Olric se replongea dans les rêves qui l’assaillaient souvent. Il
y avait tant de temps que l’humanité attendait, déchirée entre
le désir et la peur. Sans compter tous ces gens qui se jetaient
délibérément dans la dégénérescence, dans l’espoir qu’un jour,
aussi lointain fût-il, on pourrait les en sortir.
Olric lui-même n’avait-il pas été souvent tenté de faire le
Choix ?
Il chassa ces pensées de son esprit. Il était dorénavant prio-
ritaire de retrouver ce professeur. Il se pencha de nouveau dans
ses dossiers. Son choix s’était définitivement arrêté sur Laurie,
il lui fallait maintenant lui trouver un acolyte.
« Choisissons un homme, et créons un nouveau couple ! »
Il sourit de son idée saugrenue, et examina encore les dos-
siers. Ce n’était décidément pas facile. Personne n’avait jamais
organisé – ou songé à organiser – une expédition traversant les
cercles extérieurs en dehors des voies protégées. Si un grand
nombre de personnes connaissaient le sixième cercle, peu
de non déviants s’étaient hasardés aux suivants, et après le
huitième cercle, c’était l’inconnu total, personne n’en était
jamais revenu.
« Comment diable le professeur Soler a-t-il pu passer au-delà
des cercles ? Peut-être est-il passé lui-même par divers stades de
dégénérescence avant de… »
Une sonnerie discrète retentit, semblant venir de partout.
« Au diable les horaires ! Il faut que je finisse ce soir. »
Il consulta encore une fois les dossiers qui avaient retenu
son attention.
« Ce Simon Borod me paraît relativement adapté. »
C’était un cas singulier de « déviant repenti ». Non pas un
déviant débutant, sa dégénérescence l’avait semble-t-il emmené
jusqu’au huitième cercle ! Mais il existait un phénomène connu
des spécialistes, bien qu’extrêmement rare : celui du rejet des
drogues d’éternité.
Ce rejet pouvait apparaître bien après que l’individu
concerné avait fait le Choix, et même s’il était dans un état de
dégénérescence avancé. Il se retrouvait alors aux alentours du
cinquième cercle, errant sans but, hébété. Il refusait absolu-
ment de prendre toute drogue d’éternité. Les cercles intérieurs
le recueillaient alors et, petit à petit, il redevenait humain. Du
moins en partie, car la plupart du temps, leur santé mentale
extrêmement fragile leur interdisait de se réintégrer complè-
tement, si elle ne nécessitait pas – comme hélas la plupart du
temps – leur internement dans des institutions psychiatriques.
Le cas de Simon Borod était particulièrement intéressant.
Autant il semblait avoir avancé dans la dégénérescence, autant
sa personnalité s’était reconstituée avec vigueur. Cela semblait
exceptionnel à plus d’un titre : d’abord par sa connaissance des
cercles extérieurs, ensuite par sa personnalité forte, enrichie de
l’expérience peu commune des drogues.
« Une parcelle d’éternité, se mit à penser Olric avec envie,
peut-être pourrais-je y goûter un jour moi aussi… »
Il classa définitivement les autres dossiers. Son choix était
fait désormais.
« Simon et Laurie, voilà qui sonne bien ! »
Il s’approcha de son visiophone et composa le code de
Laurie qu’il avait sur son dossier. Elle n’était pas chez elle. Il
n’eut qu’un film d’elle, l’invitant à laisser un message, ce qu’il
ne fit d’ailleurs pas.
« Elle est plus jolie que sur la photo ! »
Il composa ensuite le code de l’établissement où devait se
trouver Simon. Une secrétaire rébarbative apparut sur l’écran.
« Je voudrais m’entretenir avec le soignant de Simon Borod,
s’il vous plaît. »
La secrétaire, qui avait vu l’identification d’Olric sur son
propre visiophone, s’empressa d’accéder à la requête sans poser
de questions. Un homme jeune et vigoureux la remplaça sur
l’écran.
« Bonjour monsieur, que puis-je pour vous ?
– J’aimerais parler à Simon Borod.
– Simon Borod !
– Vous avez bien un patient de ce nom ?
– Oui, il s’agit d’un déviant repenti et…
– Et quoi ?
– Vous savez comme moi que leur santé psychique est
très fragile…
– J’avais cru comprendre, d’après son dossier – dont vous
devez être en partie responsable – qu’il s’en tirait plutôt bien.
– C’est ce que je croyais, mais hier il a fait une rechute
spectaculaire. »
Olric sursauta
« Comment ça une rechute ?
Oui, il est devenu subitement fou furieux et très violent… »
Pour Olric, il y avait quelque chose qui clochait dans l’at-
titude de ce soignant.
« Y avait-il une raison particulière ?
– À ma connaissance non, sinon…
– Sinon ?…
– Eh bien, il désirait sortir de l’établissement et nous avons
jugé que ce n’était pas encore le moment.
– Alors, il s’est mis en colère…
– Oui, c’est bien ça, et même assez violemment.
– Eh bien peut-être a-t-il raison ! Il est sans doute temps
de le laisser sortir. Laissez-moi lui parler, j’ai des choses impor-
tantes à lui dire. »
L’autre parut gêné.
« Ce n’est pas possible pour le moment. »
Olric commença à se douter de quelque chose.
« Où est-il ?
– Je vous l’ai dit, il a été très violent. Nous l’avons mis dans
une cellule de réadaptation. »
Olric se dressa sur son séant.
« Nom de Dieu ! Qu’avez-vous fait…
– Mais je vous l’ai dit, il était très…
– Bande d’imbéciles ! Arrêtez vos idioties immédiatement,
j’arrive sur-le-champ ! »
Il n’eut pas le loisir de voir la face offusquée de son cor-
correspondant, car il coupa immédiatement la communication.

"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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