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Auteur Sujet: Les chemins de traverse d'Anaïs Cros  (Lu 5374 fois)

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Les chemins de traverse d'Anaïs Cros
« le: jeu. 22/04/2021 à 16:38 »
Les chemins de traverse d'Anaïs Cros



Chapitre 1
En 9 lettres : choc frontal entre deux êtres

   Bastien referma sa braguette et s’assura que les pans de sa chemise étaient rentrés juste ce qu’il fallait dans son jean, de sorte que le tissu ne soit ni trop tendu, ni trop lâche. Il considéra le loquet de la chasse d’eau avec une pointe de répugnance. Imaginer tous ces hommes, ces gamins, ces vieillards qui avaient touché et essuyé leur intimité avant de poser leurs doigts sur ce morceau de plastique… Il avait l’impression qu’ils allaient subitement envahir le box et l’écraser sous le poids de leur manque d’hygiène. Un frisson de dégoût fit de la grimpette dans son œsophage. Il s’obligea à se secouer, à chasser ces pensées absurdes et avança la main à contrecœur. Son estomac se crispa et il pressa le loquet. L’eau déferla dans la cuvette, emportant son urine qui exhalait une légère odeur de café, et il se hâta de sortir.
   Bastien dut faire le tour de tous les réservoirs à savon avant d’en trouver enfin un qui accepte de lâcher quelques gouttes d’un gel industriel rose au parfum douceâtre et écœurant. Il se lava rapidement les mains, dédaigna les séchoirs qu’il évitait comme la peste depuis qu’on lui avait dit que c’était des nids à microbes et s’essuya avec un mouchoir en papier placé dans sa poche en prévision de ce moment. Il n’y avait pas de poubelle et il rempocha donc le mouchoir humide et fripé. Plongeant la main dans le sac qu’il portait en bandoulière, il en tira un flacon de gel antiseptique, en versa au creux de sa paume et entreprit de se débarrasser définitivement d’éventuelles souillures attrapées sur la chasse d’eau.
   Un peu rasséréné, Bastien s’apprêtait à quitter les toilettes désertes lorsque son regard tomba sur son reflet. Il s’arrêta, frappé par cet autre lui-même. Il n’était pas du genre à sortir de chez lui sans avoir vérifié qu’il était bien présentable et les miroirs lui étaient plutôt familiers, mais parfois il éprouvait un choc en croisant son propre regard. Parfois c’était simplement étrange, comme s’il avait été projeté hors de lui-même et qu’il pouvait se contempler depuis l’extérieur de son corps. Il fit un pas en avant, fasciné.
   Malgré son mètre quatre-vingt-cinq et sa minceur, il ne paraissait pas très grand. Peut-être parce qu’il avait un visage juvénile, comme s’il avait oublié de vieillir depuis ses dix-huit ans. Même sa barbiche impeccablement taillée, ses lunettes rondes de rat de bibliothèque et ses cheveux blonds sagement lissés en arrière n’arrivaient pas à lui donner l’air sérieux. Il avait l’impression de porter un masque qui ne lui correspondait pas vraiment. Et dans ce masque s’ouvrait l’abîme de ses yeux noisette qui, eux, avaient depuis longtemps perdu le pétillement de la jeunesse. Est-ce qu’il avait été jeune un jour ? Est-ce qu’il avait été désinvolte, inconscient, irresponsable et terriblement vivant ? Il n’arrivait plus à s’en souvenir.
   Bastien baissa la tête avec un soupir. Un accablement diffus envahissait sa poitrine, oppressant sa respiration. Ses mains se mirent à trembler. Il songea à l’objet qui reposait dans le coffre de sa voiture, à ce voyage absurde qu’il avait entrepris. Est-ce que tout cela avait le moindre sens ?
   — Monsieur ? Ça va ?
   Bastien sursauta. Rougissant légèrement, il entraperçut vaguement un jeune homme vêtu de noir qui le dévisageait depuis la porte. Déjà il se dirigeait vers lui pour sortir.
   — Bien sûr, murmura-t-il avec embarras. Excusez-moi…
   Le jeune homme s’effaça pour le laisser passer, mais Bastien le frôla malgré lui. Une odeur d’amande envahit ses narines, douce, délicate, et il manqua s’arrêter, captivé. Mais il était déjà dehors, emporté par son élan, et lorsqu’il se retourna la porte des toilettes achevait de se refermer sur l’inconnu, brisant la magie.
Oubliant les raisons de son trouble, Bastien traversa la station-service d’un pas nerveux. Il faillit rejoindre sa voiture, mais il se sentait trop bizarre pour reprendre la route tout de suite ; il avait besoin de se poser un peu. Avisant les machines à café, il acheta un chocolat chaud et s’installa à une des tables hautes. La pensée lui vint de tous les gens qui s’y étaient déjà accoudés, mais il la repoussa avec un agacement teinté de crainte. Il n’allait pas commencer à développer des TOC en plus de tout le reste. Il sortit un carnet de mots croisés de sa poche, le posa sur la surface de plastique avec résolution et déboucha son stylo.
Bastien avait découvert les mots croisés vers l’âge de dix-sept ans et il était rapidement devenu accro. La plupart des autres loisirs étaient incapables de retenir toute son attention et d’empêcher son esprit de vagabonder sur des chemins douloureux, mais les petites cases emplies de mystère réussissaient à le captiver totalement, elles. Elles contenaient ses divagations, les encadraient de manière rassurante et lui permettaient de relâcher la pression.
Lorsque le sudoku était devenu à la mode, il s’y était mis également, mais les chiffres n’avaient pas sur lui le même pouvoir que les mots. La langue française le fascinait, ses subtiles nuances, ses sens innombrables, sa richesse, sa beauté profonde. Les chiffres étaient trop précis, trop carrés, ils ne sollicitaient pas assez son imagination et ne l’empêchaient pas de lui faire du mal. Les mots le protégeaient. Et parfois, lorsqu’il venait à bout d’une grille particulièrement difficile, il avait presque l’impression d’avoir enfin compris le sens de la vie. Malheureusement cette sensation ne durait jamais très longtemps.
Bastien s’était absorbé dans sa grille, enveloppé de lettres et de définitions, ayant totalement oublié son chocolat qui refroidissait rapidement sous les lumières glacées de la station-service. À quelques pas quatre routiers bavardaient dans un mauvais anglais en partageant un café. L’un d’eux venait de Roumanie, un autre de Pologne, les deux derniers d’Allemagne. Ils auraient pu être originaires de Mars que Bastien n’aurait pas levé les yeux vers eux. Plus loin une femme argumentait avec son fils de huit ans qui tenait absolument à acheter un paquet de bonbons. Après quelques minutes de discussion tendue, la mère exaspérée céda et rejoignit son mari à la caisse, traînant dans son sillage son gamin triomphant.
Bastien faisait tourner le capuchon de son stylo entre son majeur et son index, les sourcils froncés, aux prises avec une définition particulièrement abstruse, lorsqu’une infime odeur d’amande se glissa dans ses narines, insinuante. Puis une voix douce s’éleva à deux pas de lui.
— Salut.
Bastien ne bougea pas tout de suite, pensant qu’on s’adressait à quelqu’un d’autre, mais la voix insista, jeune, agréable, masculine, un peu rauque.
— Je peux me mettre là ?
Bastien releva la tête distraitement, son cerveau encore concentré sur le mot insaisissable. Une seconde plus tard, le mystère s’évaporait sous le coup de la fascination. Le jeune homme qu’il avait croisé dans les toilettes se tenait de l’autre côté de la table en plastique, un café fumant à la main, un gros sac de randonnée usé sur le dos. Bastien reconnaissait sa silhouette, taille moyenne, mince, ses vêtements noirs, assemblage à la fois hétéroclite et étrangement élégant qui le faisait ressembler à quelque chanteur de rock à la mode. Bastien réalisa avec une pointe d’incrédulité qu’il avait réussi à lui parler et à le contourner sans regarder son visage. Parce que s’il avait aperçu son visage, il s’en serait souvenu.
Le jeune homme avait peut-être vingt-cinq ou vingt-six ans. Il était d’une beauté à couper le souffle. La délicatesse de son teint évoquait une exquise et fragile porcelaine, ses traits fins oscillaient entre une virilité délicieuse et une androgynie troublante, ses yeux en amande étaient du bleu le plus remarquable que Bastien avait jamais vu et son regard respirait l’intelligence et une profondeur d’âme peu commune, souligné par des cils si noirs qu’on aurait pu les croire maquillés. Auréolé d’une masse de cheveux sombres, bouclés et désordonnés, ce visage extraordinaire semblait tout droit issu de l’imagination de quelque peintre génial, presque trop beau pour être vrai. Et pourtant il était tout entier naturel, franc, ouvert. Il affichait une expression d’un calme olympien et un demi-sourire qui rappela à Bastien le mystère qui entourait la Joconde.
L’inconnu paraissait avoir l’habitude d’être dévisagé et il attendit patiemment que Bastien se ressaisisse. Celui-ci fit un effort pour s’arracher à son admiration et jeta machinalement un regard autour de lui. Toutes les tables en plastique étaient libres et un sentiment d’incompréhension l’envahit. Mais il était trop bien élevé pour faire une autre réponse que :
— Bien sûr…
Il tira vers lui son carnet de mots croisés et son chocolat à moitié froid. Le jeune homme déposa son café sur l’espace libéré et lâcha son sac à ses pieds. Il y avait de la grâce dans ses gestes, comme si chacun d’eux avait fait partie d’une chorégraphie très étudiée et pourtant parfaitement naturelle. Se demandant ce que lui voulait ce bel éphèbe, Bastien fit mine de se replonger dans ses définitions malgré son trouble. L’odeur d’amande, aussi infime qu’entêtante, perturbait sa concentration.
— Je m’appelle Tarek.
Bastien releva les yeux. « Est-ce qu’il compte me draguer ? », songea-t-il malgré lui. Bastien détestait les clichés, mais quand il regardait ce garçon, il ne pouvait pas s’empêcher de penser aux philosophes grecs qui chantaient la beauté des jeunes gens, aux poètes qui exaltaient leur jeunesse à la fois innocente et virile, à Oscar Wilde, à Rimbaud et Verlaine… Il avait beau ne s’être jamais senti attiré par les hommes, il avait une vision très romantique de l’homosexualité. Comprenant qu'il dérivait à nouveau, il s’obligea à revenir au moment présent.
— Bastien, répondit-il avec une pointe d’embarras.
L’expression du jeune homme ne se modifia pas d’un iota. Gêné, Bastien tenta encore de paraître très absorbé par ses mots croisés, mais il sentait qu’il n’arrivait pas à donner le change. Tarek but une gorgée de son café avec une nonchalance affolante. Un peu plus loin un des routiers marmonna quelque chose et les autres émirent des rires moqueurs.
— Ils croient que je veux coucher avec vous.
Tarek avait prononcé ces quelques mots avec une indifférence royale. Bastien manqua de rougir. Il lança un regard noir aux chauffeurs qui les observaient à la dérobée et ceux-ci parurent soudain trouver extrêmement intéressante une vieille Porsche qui venait de se garer de l’autre côté de la vitre. Abandonnant la comédie de la désinvolture, Bastien reboucha son stylo avec soin. Dans un geste machinal, il ôta ses lunettes et entreprit de les essuyer.
— C’est le cas ? demanda-t-il enfin.
— Non.
À la fois soulagé et honteux de ce soulagement, Bastien replanta ses lunettes sur son nez et se décida à regarder à nouveau le jeune homme. La manière dont celui-ci le fixait, intense, était presque angoissante, lui donnant l’impression d’être mis à nu. Et soudain quelque chose s’adoucit dans l’expression de Tarek et son visage cessa d’être celui d’un ange sculpté dans le marbre pour redevenir de chair et de sang.
— En fait je fais du stop, expliqua-t-il. Je me demandais si vous pouviez m’emmener.
Quelque chose se relâcha en Bastien. La banalité de cette requête était merveilleusement rationnelle et inscrivait Tarek dans un registre beaucoup plus humain et rassurant que l’impression originelle laissée par son étrange beauté. Retrouvant ses repères et ses sentiments habituels, Bastien ne put réprimer un geste embarrassé.
— Je ne sais pas, vous… vous allez par où ?
Il se maudit. Pourquoi n’avait-il pas refusé directement ? Il n’avait pas envie de voyager avec quelqu’un, il voulait être seul, tranquille pour mener son projet à bien, ce n’était vraiment pas le moment de s’encombrer d’un type qui semblait débarquer d’une autre planète. Tarek esquissa un sourire.
— Et vous ? répliqua-t-il. Vous allez par où ?
Bastien songea à mentir, mais il n’avait jamais été très doué pour ça et il avait la certitude que ces extraordinaires yeux bleus décèleraient la moindre tricherie.
— Le Havre, répondit-il à contrecœur. Et je fais une étape à Nogent-sur-Marne cette nuit.
— Le Havre, répéta pensivement Tarek.
Il parut réfléchir un instant, puis il hocha la tête avec approbation.
— OK, ça me va.
Bastien le considéra avec incompréhension. L’attitude décalée du jeune homme était vraiment déconcertante.
— Comment ça, ça vous va ? fit-il stupidement.
L’innocence charmante qui se peignit sur le visage délicat de Tarek aurait fait se damner un saint.
— Le Havre, dit-il comme une évidence, ça me va. Je n’ai jamais visité la Normandie. Les gens vont toujours vers le sud. Parfois je me demande si la Terre n’est pas plate et suspendue avec le nord en haut. C’est comme si tout le monde finissait par glisser vers le sud. Je vous assure. Deux fois sur trois quand je monte avec quelqu’un, il va vers le sud. L’ouest, c’est bien, ça change.
Bastien resta ahuri quelques secondes, puis la panique l’envahit. Il s’était récolté un dingue. Et maintenant ce type avait l’intention de voyager avec lui jusqu’au Havre. Il avait intérêt à trouver une solution, et vite. Mais son cerveau pédalait dans la semoule et les effluves d’amande l’empêchaient de réfléchir.
— C’est quoi cette odeur ? demanda-t-il brusquement.
Tarek haussa ses sourcils fins et parfaitement dessinés. Lorsqu’il renifla, ses narines se gonflèrent avec une délicatesse inhumaine.
— Quelle odeur ?
— Une odeur d’amande, insista Bastien. C’est votre parfum ?
Tarek secoua la tête.
— Je ne mets pas de parfum.
Bastien fit un pas vers lui, inspirant fort, puis il se souvint de tout ce que cela avait d’inconvenant et il recula aussitôt.
— C’est sans importance, marmonna-t-il.
Nerveux, il récupéra ses lunettes et se remit à les nettoyer avec application alors qu’elles étaient impeccables.
— Écoutez, dit-il sans regarder Tarek, je ne veux pas paraître désagréable, mais… Ce n’est pas une bonne idée. Je veux bien vous déposer quelque part, mais faire tout le trajet jusqu’au Havre, c’est… ce n’est pas possible, d’accord ? Je préfère voyager seul…
Il rechaussa ses lunettes et s’obligea à considérer Tarek. Le jeune homme ne paraissait nullement offensé, il souriait légèrement.
— D’accord, je comprends. Voilà ce que je vous propose. Je monte avec vous et quand vous en avez assez de me voir, vous le dites et je descends. Dans cinq cents kilomètres ou dans trente, c’est vous qui décidez. Je ne veux pas m’incruster, juste faire un bout de trajet avec vous. Ça vous va ?
Bastien se sentit piégé. Comment aurait-il pu refuser une proposition si raisonnable, d’autant plus alors qu’elle s’accompagnait d’un sourire littéralement irrésistible ? Il acquiesça malgré lui.
— D’accord, soupira-t-il.
Tarek hocha la tête à son tour.
— Génial.
Il ramassa son sac et le jeta sur son épaule.
— Je vais fumer une cigarette, je vous attends dehors.
Il se dirigea vers la porte, son café à la main, et Bastien nota que la caissière de la station semblait hypnotisée par sa démarche féline. Arrivé sur le seuil, Tarek se retourna dans un mouvement mélodramatique.
— Bastien ?
Celui-ci haussa les sourcils, interrogateur. Tarek sourit.
— Merci !
Bastien fit un geste qui n’engageait à rien et le jeune homme sortit. À travers la vitre de la boutique, Bastien le vit jeter son sac par terre, s’asseoir dessus avec une grâce adolescente et mettre ses mains en coupe pour protéger la cigarette qu’il allumait. Il se détourna, pensif, troublé. Il n’avait jamais ramassé d’auto-stoppeur de sa vie, détestant l’idée qu’un inconnu envahisse l’espace intime que constituait sa voiture, et voilà qu’il se retrouvait avec un doux dingue probablement drogué sur les bras. Décidément ce voyage ne s’annonçait pas de tout repos.
Bastien prit une profonde inspiration pour se raffermir. Se faisant, il s’aperçut que l’odeur d’amande s’était dissipée. Il renifla encore, mais il ne la captait plus du tout. Elle avait laissé comme un vide bizarre. En fait, s’il devait être tout à fait honnête, elle lui manquait déjà.
 
Chapitre 2
En 6 lettres : donné au coup de feu

   Bastien était assis sur une chaise en bois inconfortable, les mains enfoncées dans les poches, le regard vague, la respiration lente. Autour de lui la cathédrale de Strasbourg s’épanouissait entre ombres et silences. Il faisait froid dans le sanctuaire de pierre, l’atmosphère avait quelque chose d’un peu sinistre, mais cela convenait bien à l’humeur lugubre de Bastien. Machinalement ses yeux parcouraient l’allée centrale, survolaient le chœur et les vitraux qui le surmontaient, longeaient les arcades du plafond jusqu’aux dorures de l’orgue avant de redescendre le long de quelque pilier sculpté pour revenir s’écraser à ses pieds. Au départ il voulait seulement jeter un œil à l’horloge astronomique. Il avait regardé la Mort sonner dix-huit heures et puis il s’était assis sur une des chaises du fond, juste pour cinq minutes. Maintenant la Mort s’apprêtait à sonner dix-neuf heures et il n’avait aucune idée de ce qu’il avait fait pendant tout ce temps.
   Il n’y avait plus personne dans la grande cathédrale, le silence était pratiquement absolu. Bastien imagina la ville au dehors, les lumières qui s’allumaient, les gens qui se pressaient sur les trottoirs, la circulation, les odeurs des brasseries et des restaurants. La cathédrale se dressait au milieu de toute cette vaine agitation comme le tombeau de quelque mystère oublié. Etrangement Bastien s’y sentait beaucoup plus à l’aise qu’à l’extérieur.
   Bastien sursauta lorsqu’un gardien apparut soudain à côté de lui, comme surgi du néant. L’homme lui adressa un sourire fatigué mais aimable.
   — Nous allons fermer, monsieur, annonça-t-il.
   Bastien se contenta de hocher la tête, incapable de parler. Il s’arracha à la chaise avec effort et prit la direction de la porte d’une démarche hésitante, engourdi par le froid et l’immobilité. Lorsqu’il ressortit, il fut surpris par une bouffée de chaleur inattendue. Ces dernières années, avril avait tendance à se prendre pour juillet dans la capitale alsacienne, mais l’hiver était souvent si long que ça n’était pas vraiment désagréable. La température ramollit Bastien et une certaine tension se relâcha dans ses épaules. Il huma l’air de la place, puis s’éloigna d’un pas tranquille.
   Tournant le dos à la cathédrale, il descendit une rue bordée de maisons typiques que les touristes adoraient photographier et dont les innombrables boutiques vomissaient sur les pavés leurs cartes postales médiocres et leurs souvenirs en série. Bastien secoua la tête pour lui-même, réprobateur devant sa propre attitude. Il avait longtemps admiré le cynisme de ses héros d’enfance, mais plus le temps passait, moins il lui semblait que c’était une preuve de grandeur d’âme. L’innocence et la candeur étaient bien trop sous-évaluées.
   Arrivé sur la place Gutenberg où tournait un éternel carrousel, Bastien bifurqua vers l’Ill et les nombreux ponts qui permettaient de la traverser. Il aimait flâner dans Strasbourg. C’était une des rares villes dans lesquelles il ne se sentait pas oppressé, écrasé par une masse grouillante et anonyme. Peut-être parce que c’était aussi une des rares villes qu’il connaissait bien et dans laquelle il ne pouvait pas se perdre. Il y habitait depuis pratiquement vingt ans et s’il n’était pas alsacien d’origine, il l’était devenu par adoption.
Sa mère n’avait jamais compris pourquoi il était venu s’installer là et Bastien n’avait jamais tout à fait réussi à le lui expliquer. Il n’y avait qu’une chose dont il était sûr : pour un gourmand comme lui, une région dont les habitants accordaient autant d’importance à la nourriture avait forcément un attrait particulier. Il n’avait d’ailleurs jamais vraiment regretté sa décision, pas même quand son frère l’avait traité de tous les noms pour être parti alors que leur mère était malade. Il n’avait pas pu faire autrement, ça avait été pour lui une question de survie et il aurait aimé que Thomas puisse le comprendre. Malheureusement son aîné n’était pas du genre à se mettre à la place des autres.
Arrivé à la place de la Bourse, Bastien avait la gorge serrée et les larmes aux yeux. Penser à son frère lui faisait toujours le même effet. Imaginer qu’il ne lui avait pas adressé la parole depuis pratiquement douze ans… Cela le rongeait de l’intérieur. Longtemps il s’était cherché des excuses, avait décrété que tout était dû à l’entêtement de Thomas, à son agressivité, avait prétendu attendre un peu pour que les choses se tassent, s’était promis cent fois que, oui, la semaine prochaine il essayerait de l’appeler, qu’il n’en resterait pas là… Les semaines, les mois, les années avaient filé et il les avait laissés faire sans réagir. Maintenant son frère était un étranger, il n’avait pas vu grandir ses nièces et il avait un neveu dont il ne connaissait même pas le visage. C’était pathétique.
L’attention de Bastien fut détournée de ses pensées comme il devait traverser la route qui longeait les quais. À proximité, la grande station de tramway de la place de l’Étoile grouillait de monde, les gens se pressaient et se bousculaient pour monter dans la rame bondée, comme si arriver à attraper ce tram plutôt que le suivant allait changer leur vie. Mais après tout peut-être que ça la changerait, peut-être que ce décalage de quelques minutes causerait des bouleversements inattendus, tel le battement d’ailes du papillon. Peut-être que ces gens le sentaient et que c’était pour cette raison qu’ils luttaient aussi âprement.
L’indicateur des piétons passa au vert et Bastien se laissa emporter par un flot de badauds et de cyclistes. Il marcha devant le Conservatoire et tourna à nouveau pour longer le centre commercial Rivétoile. La plupart des magasins étaient en train de fermer, mais le centre restait ouvert. Bastien envisagea un instant d’y entrer, de se dégotter quelque chose à manger, mais il n’avait pas envie de nourriture industrielle. Mentalement il fit l’inventaire de ce qui occupait son frigo. Après quelques tâtonnements les ingrédients s’assemblèrent d’eux-mêmes et des tagliatelles accompagnées de pesto maison et de parmesan se dessinèrent dans son esprit, arrachant un grognement à son estomac réveillé en sursaut.
De l’autre côté du canal qui avait valu son nom à Rivétoile se dressait le bâtiment très moderne de la nouvelle médiathèque de Strasbourg. Bastien évita de le regarder. C’était lui qui avait fait la demande pour y travailler après pratiquement douze ans à la Bibliothèque Nationale Universitaire, mais il n’était plus très sûr d’avoir pris une bonne décision. Tout était trop propre, trop récent, trop « technologique » dans ce nouveau bâtiment, et même s’il y avait parfois des dysfonctionnements dans l’organisation, cela n’avait rien à voir avec l’atmosphère poussiéreuse, artisanale et délicieusement figée dans le temps de la bibliothèque universitaire. Toujours se méfier du changement, songea Bastien, c’est rarement pour le meilleur.
Un peu plus loin, un groupe de jeunes s’amusait à faire des acrobaties en utilisant tout le matériel que la ville mettait à leur disposition : lampadaire, trottoir, ponton, poubelle… Ils se lançaient des défis en riant, s’inventaient des challenges et des épreuves à surmonter. La moitié d’entre eux étaient torse nu dans la chaleur de cette fin de journée, souples, musclés, et Bastien ralentit le pas pour mieux les observer, fasciné par leur grâce juvénile et inconsciente, surlignée par la lumière rasante du crépuscule.
Un instant plus tard, son attention fut détournée par deux silhouettes féminines. Une femme d’une trentaine d’années et sa fille de sept ou huit ans marchaient dans sa direction, se tenant par la main. Leur ressemblance était frappante, jusque dans leurs vêtements, et Bastien eut l’impression de contempler la même personne à des moments différents de son existence. C’était les mêmes silhouettes un peu potelées, les mêmes cheveux châtains aux boucles abondantes, les mêmes taches de rousseur charmantes sur le nez et les pommettes, les mêmes yeux en amande, les mêmes sourcils arqués, le même genre de jupe et de petit haut, jusqu’à ce bracelet qu’elles portaient toutes les deux au poignet gauche.
Fasciné, Bastien ne put se retenir de les fixer. Il y avait quelque chose de magnifique dans ce tableau surréaliste, une grâce absurde et inattendue mais indéniable. Voilà pourquoi Bastien n’avait jamais tout à fait réussi à devenir cynique. La beauté des choses et des gens ne cessait de le frapper en plein visage, comme des gifles destinées à l’empêcher de s’endormir.
Alors qu’il arrivait à leur hauteur, son regard croisa celui de la femme. Elle fronça légèrement les sourcils et, de manière presque imperceptible, tira sa fille vers elle pour la protéger. Envahi par la tristesse, Bastien détourna les yeux et accéléra le pas. Tandis qu’il passait devant le grand cinéma UGC situé à l’arrière du centre commercial, des souvenirs qu’il avait mis de côté depuis des années remontèrent à la surface.
Un jour, alors qu’il avait onze ans, toute la famille s'était offert une semaine de vacances à Paris. Bien décidés à en profiter pour améliorer la culture de leurs enfants, ses parents avaient choisi de visiter le Louvre. Bastien s’était ennuyé à mourir tout le temps où ils avaient déambulé au milieu des antiquités égyptiennes, des vestiges préhistoriques, des traces du Moyen-Âge. Son intérêt avait commencé à s’éveiller lorsqu’ils avaient atteint les sections consacrées aux peintres romantiques, mais c’était les sculptures qui l’avaient complètement scotché. Hommes, femmes, enfants, tous ces corps l’hypnotisaient, la perfection de leurs proportions, l’élégance de leurs postures, la grâce de leurs visages… Ses parents avaient pratiquement dû le traîner hors de ces salles et Thomas, qui avait quatorze ans et les hormones en ébullition, lui avait demandé d’un ton moqueur si ça l’excitait tous ces gens à poil. Cela lui avait d’ailleurs valu une taloche agacée de leur père.
   Bastien ne put réprimer un sourire en se rejouant la scène, puis il s’assombrit. Est-ce que ça l’excitait de contempler les gens ? Il aimait à croire que non, que son intérêt n’était pas sexuel, mais purement esthétique. Il était attiré par la beauté des gens comme un papillon par une flamme, c’était plus fort que lui, il ne pouvait pas s’empêcher de regarder. Une de ses ex le traitait d’ailleurs souvent de voyeur et cela avait le don de le hérisser. Il lui avait expliqué cent fois qu’il ne cherchait pas à voler l’intimité des gens, que ce qui le captivait c’était uniquement leur apparence, mais elle n’avait jamais prêté grande attention à ses justifications. Il avait fini par la quitter, pour d’autres motifs, mais peut-être aussi un peu pour ça.
   S’arrachant à ses pensées, Bastien réalisa qu’il était pratiquement arrivé à son appartement du quartier du Neudorf. Il s’arrêta devant un immeuble de six étages, tira sa clé de sa poche et pénétra dans l’entrée vétuste. Nombre de ses connaissances trouvaient d’ailleurs le bâtiment assez glauque, vieillot et sale par endroits, mais Bastien refusait de déménager pour une raison extrêmement simple : il n’avait jamais visité d’immeuble aussi bien insonorisé. Quand il était chez lui, il ne subissait aucun assaut intempestif de voisins bruyants. Même le couple de jeunes qui vivait de l’autre côté du couloir n’avait pas réussi à prendre les murs en défaut, alors que chaque fois qu'ils ouvraient leur porte, la musique était si forte qu’on avait l’impression d’être au bord d’une autoroute.
   Dédaignant l’ascenseur, Bastien grimpa jusqu’au quatrième étage par les escaliers et parvint à rentrer chez lui sans avoir croisé personne. Il repoussa le verrou derrière lui, abandonna ses clés dans le vide-poche qui reposait sur la commode de l’entrée, y rangea ses chaussures et remonta le petit couloir en chaussettes, appréciant la fraîcheur du vieux parquet sous ses pieds fourbus. La nuit commençait à tomber et il dut allumer la lumière dans son salon impeccablement ordonné.
Tous les murs disparaissaient sous les livres et les films, même le grand écran plat était encadré par des chapelets d’œuvres parfaitement classées. Sous la table basse s’alignaient des piles de livrets de mots croisés que Bastien n’arrivait pas à se résoudre à jeter. Au-dessus il avait préparé depuis quelques jours déjà ses papiers les plus importants, la lettre qu’il voulait laisser et le revolver de son père qu’il avait récupéré à la mort de celui-ci à l’insu du reste de la famille. À côté du canapé en cuir était posé son sac de voyage qui n’attendait plus que d’accueillir sa trousse de toilette pour être fermé. Tout était nickel, à sa place. Tout était prêt pour le départ.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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