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Auteur Sujet: Les Citadelles de Isabelle Morot-Sir  (Lu 575 fois)

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Les Citadelles de Isabelle Morot-Sir
« le: jeu. 30 août 2018 à 17:19 »
Les Citadelles de Isabelle Morot-Sir

La Citadelle des Dragons
Isabelle Morot-Sir


Chapitre 1

Ce matin-là une brise légère, frivole, si primesautière qu’elle se sentait capable en une bourrasque rapide et opportuniste, de soulever les jupes courtes et fleuries des filles, parcourait la ville, s’enroulait autour des arbres des squares, les faisant frémir de toute leur ramure. Toutefois malgré la douceur de ce début de journée, les jeunes filles n’avaient pas jugé bon de montrer leurs longues jambes graciles, aussi elles se hâtaient de par les rues, vêtues de jeans pour la plupart, au vif désappointement du vent et des passants. Même si la journée annonçait un été indien tiède et flamboyant, il n’était plus l’heure de robes translucides rehaussant des peaux dorées de soleil, non, aujourd’hui l’été insouciant semblait loin, et malgré la douceur de l’air, le temps du labeur était bel et bien revenu.
Le vent, cependant, ne s‘avouait pas vaincu, opiniâtre il s’engouffrait dans chaque ruelle en de brusques tournoiements, faisant un instant tourbillonner les feuilles mortes qui s’agglutinaient déjà sur les trottoirs, ébouriffant les plumes des moineaux affairés, dispersant les miettes des pigeons perpétuellement affamés. Parfois il dénouait le chignon d’une grand-mère sortie acheter son pain, ou bien il attrapait le béret d’un vieil homme altier qui bougonnait aussi sec.
À l’angle d’un boulevard, où l’été il se jouait en toute liberté des passantes aux jambes de gazelle, il tomba sur elle. Avec étonnement il l’entoura de son souffle impalpable, la dévisageant avec surprise. Elle portait un tailleur sombre, des petits talons assortis, mais l’inadéquation de sa démarche vive et brusque avec son allure de jeune business woman, était si saisissante qu’elle lui coupa presque le souffle. Un ordinateur portable confortablement installé dans un sac qu’elle tenait à bout de bras et balançait sans y penser, à chacune de ses rapides et amples foulées, confortait d’ailleurs un peu plus cette impression. Le vent hésita, tourna encore un peu autour d’elle, perplexe. Il ébouriffa ses courts cheveux clairs sans qu’elle semble se soucier le moins du monde de ce décoiffage intempestif. Son regard fixé sur un point qu’elle seule semblait voir, avait cette couleur étrange de l’océan à la pointe du jour : d’un bleu violet profond, mouvant, changeant et fascinant, pouvant tout aussi bien annoncer un calme étal comme une tempête irraisonnée.
Bizarrement avec sa silhouette trop mince, étrangement androgyne, aux coudes pointus et au menton trop volontaire, elle semblait aussi peu à sa place dans cette ville, qu’un mustang libre et sauvage dans un carré de dressage. Serrant, sur la poignée de son sac, ses doigts nerveux aux ongles courts dénués de tout féminin artifice, elle accéléra un peu plus son allure, sans même s’en apercevoir. Ses talons claquaient sur les pavés des trottoirs avec un synchronisme parfait qui excluait toute douceur ou sensualité. Le vent, déconcerté, n’insista pas et s’en fut batifoler avec un groupe de collégiennes aussi rieuses et sautillantes qu’une volée de perruches.
La jeune femme, elle, continua imperturbablement son chemin, l’esprit loin de l’agitation de Paris, loin de la grisaille des murs, loin des bruits et des odeurs des véhicules innombrables qui la sillonnaient, perdue vers un monde de prairies sans fin, peuplé de créatures aux hennissements doux et aux croupes rebondies…
Tournant brusquement, elle poussa tout à coup une lourde porte en bois massif et pénétra sans hésitation dans un bâtiment, autrefois confortable hôtel particulier de quelques riches familles bourgeoises. Aujourd’hui une plaque dorée, sobre et sérieuse en annonçait la nouvelle fonction : Maître Lauriole notaire. Que venait-elle donc faire de si bonne heure dans l’étude d’un notaire ? Un lointain cousin lui aurait-il légué quelques incroyables châteaux en Andalousie ? Cela paraissait peu probable. En effet avec une gestuelle machinale, née d’une longue habitude, elle déposa son ordinateur sur un vaste bureau en bois patiné qui trônait dans l’entrée, débranchant d’un geste vif le répondeur tout en s’emparant du courrier déjà déposé en vrac par la femme de ménage. Sans même s’accorder une seconde pour respirer, elle se mit en devoir de trier les divers documents, le regard froid et le visage aussi fermé qu’une statue de marbre. Non, elle n’était pas là afin d’avoir un héritage fabuleux, mais plus prosaïquement pour travailler.
Une porte faisant face au bureau de la jeune femme, s’ouvrit brusquement sur un homme d’une petite cinquantaine d’années, aux cheveux grisonnants, à la carrure parfaitement conservée de joueur de tennis et joggeur averti.
Souriant, il s’approcha de sa jeune secrétaire tout en lançant un joyeux « bonjour Mona » qui retomba à plat, comme chaque matin. Elle répondit comme chaque jour depuis bientôt deux ans, d’un machinal et inexpressif « bonjour Maître », sans même relever la tête de son travail. Ce jour-là il réprima un mouvement agacé, le comportement de Mona le déconcertait. Parfois il en riait, parfois, comme justement ce matin-là, il se sentait presque offusqué. Allons après tant de temps à travailler l’un à côté de l’autre, ils auraient pu développer une complicité amicale, ce qui semblait naturel. Mais Mona, princesse glacée et solitaire dans sa tour d’ivoire, avait volontairement érigé tout autour d’elle un mur infranchissable. Elle ne souhaitait dans sa vie qu’un seul et unique lien affectif, celui qu’elle entretenait avec sa plante carnivore. Amitié néanmoins toute relative, car basée sur une relation d’échanges : elle lui mangeait les mouches qui bourdonnaient parfois dans sa cuisine et elle-même lui assurait un arrosage quotidien. Mona songeait souvent que pour une morte vivante, même cette forme d’amitié là, était de trop. Ses amies s’étaient évertuées à lui dire qu’il était inutile de se punir d’être vivante, mais personne n’avait compris qu’elle ne se punissait en rien, la jeune fille heureuse et pleine de vie était bel et bien morte ce matin radieux de printemps, deux ans et demi auparavant.
— Mona !
N’ayant pas accordé d’attention à la présence de son patron, elle sursauta, surprise par son interpellation abrupte. Il en éprouva une brusque satisfaction qui compensa un peu son agacement matinal.
— Mona, pourriez-vous apporter les documents à M. Ledoyen, cela fait des semaines que nous attendons sa signature, il ne s’est toujours pas décidé à venir à l’étude, je crois que le plus efficace serait encore de les lui amener en main propre. Cela ne vous ennuie pas ?
Reportant à nouveau toute son attention sur le courrier, elle détourna son regard plein de sombres tempêtes d’un océan sans fin, avant de répondre d’une voix néanmoins posée :
— Bien sûr que non Maître, j’y passerai entre midi et deux.

La matinée s’écoula, sans heurt, à son rythme quotidien, paisible et feutré. L’horloge d’une église toute proche, sonna soudain la demie de midi, ce qui rappela à Mona sa mission : aller trouver ce M. Ledoyen. Rapidement elle réunit les divers documents, les glissa dans une pochette et attrapant son sac à main elle s’en fut dans un brusque claquement de porte, qui fit grommeler Maître Lauriole dans son bureau.
Avec une sensation de bonheur pur, elle apprécia la caresse tendre du soleil d’automne, pourtant comme à chaque fois où elle se surprenait à ressentir quelques plaisirs, elle en éprouva aussitôt un cuisant remord. Comment pouvait-elle être heureuse alors qu’eux n’étaient plus là…
Mortifiée, elle accéléra le pas et s’engouffra dans le métro.
Après plus de vingt minutes de trajet, deux changements et cinq minutes de marche, elle parvint finalement en face de la rue où résidait ce M. Ledoyen. C’était en réalité une minuscule impasse coincée entre de vieux bâtiments qui avaient dû connaître un certain lustre bien des décennies plus tôt. À présent, leurs façades grises leur conféraient une mine non seulement peu engageante, mais tout à fait patibulaire. L’impasse, serrée à étouffer entre ces monstres lépreux, semblait sombre et tout aussi avenante qu’un coupe-gorge. Mona s’arrêta une seconde sur le trottoir, considéra la bouche obscure de la ruelle avant de s’y engouffrer dans un haussement d’épaules dédaigneux : advienne que pourra.
L’impasse, qu’aucun rayon de soleil ne semblait avoir jamais effleurée, sentait l’humidité, la poussière accumulée et l’air tout à coup sembla plus lourd, presque oppressant. Mona serra un peu plus fort les mâchoires, attitude qu’elle adoptait involontairement en cas de tension, et qu’aucune remontrance de son père, jadis, n’avait pu lui faire perdre. Ses pas résonnaient en claquements sinistres sur les pavés disjoints cependant le dos droit et le visage tendu, elle continua : elle n’allait pas se laisser impressionner pour si peu.
Soudain cachée tout au fond, elle aperçut une porte basse, cintrée, surmontée d’une enseigne brinquebalante : « Ledoyen antiquités ».
Réprimant un soupir de soulagement elle poussa sèchement la porte qui tourna en heurtant un carillon cristallin à la sonorité pure, presque irréelle en un tel lieu.
Elle descendit deux marches usées, avant de se retrouver dans une salle chichement éclairée, croulant sous un incroyable bric-à-brac. Du fouillis en sortit un vieil homme à la barbe blanche et hirsute, bien qu’à la stature encore étonnamment solide. Sous des lunettes demi-lune, il dissimulait un regard vif, pétillant et trop intelligent. Lorsqu’il la vit entrer, son cœur fit un bond : et si c’était elle ? Il se morigéna, sa discipline seule l’empêcha de courir à sa rencontre, bien qu’il sentît son âme palpiter d’espoir. C’est donc avec plus d’allégresse qu’il n’aurait dû, qu’il s’avança vers elle.
— Puis-je faire quelque chose pour vous Mademoiselle ?
— Mona Tessier de l’étude de Maître Lauriole, je viens vous faire signer plusieurs documents relatifs à votre vente en viager. Fit-elle en lui tendant la main.
— Oh oui… Je vois… Marmonna-t-il avec un sourire sibyllin, avant d’ajouter. Donnez-moi ça, je vais les signer immédiatement.
Avec une promptitude peu en rapport avec son âge, il disparut derrière une pile de chaises, de commodes et d’armoires, qui dissimulait en partie l’entrée d’un réduit exigu. Certainement son bureau, songea la jeune fille, trop déconcertée pour réagir. D’un haussement d’épaules elle rejeta cet instant de stupéfaction, et se tourna vers l’indescriptible bazar, afin sans doute de se donner une contenance en attendant le retour du vieil homme.
Ce dernier, partiellement caché dans son minuscule local, l’observait à la dérobée, un sourire satisfait errant sur son visage ridé.
Il la vit farfouiller dans quelques cartons, repousser un vieux landau du siècle passé, s’approchant comme inéluctablement de l’endroit. Son cœur battit un peu plus fort, allons il ne pensait pas se tromper, c’était peut-être bien elle.
Tout à coup elle se pencha. Presque irrésistiblement attirée, elle ouvrit une caisse en bois à l’aspect tout à fait banal, hormis la couche de poussière plus que certainement légendaire, qui l’ornait.
Elle y était, plus de doute possible à présent, c’était Elle. Le hasard n’entrait pas en ligne de compte, pas dans ce cas précis en tout état de cause. Le vieil homme jubilait.
Mona qui ne comprenait pas ce qui la poussait à regarder à l’intérieur de cette caisse, en souleva le couvercle qui se rabattit dans un nuage de poussière acre. Sans plus pouvoir maîtriser son impatience, elle repoussa quelques objets hétéroclites, pour tout à coup sentir sous ses doigts la douceur d’un coffret. Précautionneusement elle le sortit, avant de l’ouvrir d’un geste vif. Émerveillée, elle se pencha, apercevant lové sur un coussin de velours noir, un étrange collier dont la chaîne dorée supportait une pierre rouge sang, grosse comme la paume de sa main. Du bout des doigts, elle effleura la pierre tiède et douce.
— Allons prenez-la, fit tout à coup une voix rude, près d’elle.
De surprise elle faillit laisser tomber la boîte, mais se reprit juste à temps en reconnaissant l’antiquaire, dressé à côté d’elle, et qu’elle n’avait pas entendu approcher. D’un geste brusque il lui fourra les documents dûment contre signés dans la main, avant de la pousser vers la sortie.
— Au revoir Mademoiselle Mona, bien le bonjour, j’suis pressé, au revoir au revoir !
— Mais laissez-moi poser au moins ceci, protesta-t-elle, effarée par son attitude.
Refermant tout à coup une main sur le coffret, il le poussa un peu plus contre elle, tout en affirmant d’une voix qui n’avait plus rien de celle d’un vieillard patelin et bonhomme.
— Certainement pas Domna, le Cristal de Sang vous a choisie, il vous est lié. Partez à présent, qu’il vous protège et vous guide.
Dans un claquement sourd, la porte se referma derrière elle, la laissant pétrifiée et ébahi dans l’impasse.
Pendant le restant de la journée, elle eut bien du mal à oublier cette étrange rencontre. Sans cesse la présence de la pierre rouge, lovée au fond de son sac à main, semblait l’appeler.
Enfin la journée se termina, Mona plus renfermée que jamais, put retrouver la quiétude relative de son minuscule studio aux murs immaculés, vierges de toutes photos ou souvenirs.
Dans un soupir satisfait elle ôta ses chaussures qu’elle abandonna là, déposa d’un seul mouvement son ordinateur portable sur l’unique fauteuil de son petit salon, tout en enlevant sa veste sombre de tailleur. Avec précaution elle déposa son sac à main sur la desserte de la cuisine américaine, où une solide plante carnivore tous ses pièges ouverts, guettait ses proies.
Tremblant d’impatience et de crainte sous-jacente, la jeune fille ouvrit son sac et en sortit le petit coffre incroyablement sculpté. Il lui semblait percevoir la tiédeur du Crystal lové à l’intérieur, tel des pulsations intermittentes. Elle s’efforça de prendre une ample bouffée d’air, ne s’étant pas rendu compte qu’elle avait cessé de respirer depuis quelques secondes, puis hâtivement, comme poussée malgré elle par une force impérieuse, elle repoussa le couvercle du coffret, dévoilant le bijou dont l’éclat sembla illuminer tout l’appartement d’une lueur de feu.
Entre ses mains la pierre semblait chaude, ses facettes multiples, polies par le temps renvoyaient la lumière en éclats scintillants. La chaîne qui le soutenait était faite d’un or lourd, certainement très ancien aussi. Mona dut faire appel à toute sa volonté afin de s’arracher à la contemplation du Crystal qui semblait presque, se dit-elle avec étonnement, vouloir l’hypnotiser.
Résolument elle le reposa dans son coffret, rejetant ses impressions d’un simple mouvement d’épaule.  Elle se traita d’idiote en son for intérieur, tout en se dirigeant vers sa minuscule salle de bains, pour une douche salvatrice, ou tout du moins qui l’aiderait à retrouver ses fières idées Cartésiennes.
Le lendemain, comme chaque matin, son réveil la tira d’un sommeil heureux où elle retrouvait la douceur d’un regard, le soyeux d’une robe frissonnante sous sa main, l’ivresse d’une complicité jamais démentie…
En soupirant elle repoussa ses cheveux courts, regagnant avec un soupir triste la réalité de sa vie. Elle étira une main agacée vers le réveil qui continuait son insupportable bip. À cet instant sa main heurta un objet posé sur son oreiller, il tomba du même coup sur le sol, recouvert d’une sobre moquette beige.
Étonnée Mona se pencha et là, tout rougeoyant et scintillant elle vit le Crystal.
Stupéfaite, elle le considéra quelques secondes avant de murmurer :
— Mais dis donc, qu’est-ce que tu fais là, toi ?
Elle le ramassa délicatement, retrouvant avec une bizarre sensation de plénitude la tiédeur de la pierre, son poids doux et paisible dans sa main.
Sans trop vouloir s’attarder sur l’étrangeté de la venue du bijou sur son oreiller, elle se leva et le reposa dans son coffret.
— Allez, tu restes là toi !
Se sentant un peu ridicule de parler à un simple objet, elle soupira de sa déchéance et se prépara hâtivement pour sa journée. Une petite demi-heure plus tard, elle se dirigeait d’un pas vif, comme chaque matin, vers la bouche de métro la plus proche, le visage fermé sur ses rêves.
La journée fut une journée semblable aux autres, grises, insipides, mornes, et sans surprise. Elle ne pouvait souhaiter mieux.
Elle n’avait pas encore ouvert la porte de son petit appartement, que son téléphone se mit à sonner dans son sac. Les clefs dans une main, elle farfouilla en grommelant avec l’autre, avant de mettre finalement la main sur l’appareil.
— Oui ! Fit-elle abruptement tout en repoussant sa porte et en déposant son sac sur le comptoir de la petite cuisine Américaine.
— Mais oui Lisa, je n’ai pas oublié… Mais non, je viendrai… Oui je sais que c’est l’anniversaire de Nat’ ! Je t’ai dit que je viendrai, d’accord ! Bon et bien à tout à l’heure !
Crispée, elle posa son smartphone à côté du sac. Elle avait horreur de sortir, elle avait horreur de voir du monde et elle avait encore plus horreur qu’on lui rappelle ses promesses !
Elle soupira, son brusque mouvement de colère s’estompant. Allons, ses amies faisaient ce qu’elles pouvaient pour continuer à l’inclure dans la vie, elle pouvait au moins essayer de ne pas les décevoir, même si son seul et unique désir eut été de s’emmurer vive et devenir ermite.
Il ne lui fallut que très peu de temps pour être prête, une douche hygiénique et formelle qui ne fut pas suivie par une séance de crème hydratante divinement parfumée comme elle aimait tant auparavant. Un jean propre et un élégant chemisier blanc, fut la seule concession féminine qu’elle pouvait encore se permettre.
Elle se regarda un instant dans le miroir, se jetant un coup d’œil peu amène. Ses yeux étaient trop grands, trop tristes et ressortaient presque crûment sur son visage trop fin et trop pâle. Elle haussa les épaules, cela faisait belle lurette qu’elle ne se maquillait plus, pour qui ? Pour quoi ? Si cela déplaisait à certains tant pis !
Elle tendit la main vers son sac encore entrouvert, lorsque son regard fut attiré par un rougeoiement incongru. À l’intérieur, coincé entre son carnet de chèques et son portefeuille, le Crystal semblait lui retourner son regard.
De surprise elle faillit lâcher le sac, mais se reprit juste à temps.
— Et bien, qu’est-ce que tu fabriques là, toi ?
Elle le prit dans la main, retrouvant aussitôt la tiédeur familière, presque rassurante de la pierre. Elle leva les yeux vers son miroir alors qu’une idée lui traversait l’esprit. Comme c’était l’anniversaire de Nat’, elle pouvait bien faire un effort après tout, et puisqu’elle avait ce splendide bijou…
—Tu as gagné je t’emmène ! Murmura-t-elle au Crystal en riant. Avec délicatesse elle passa la chaîne en or autour de son cou gracile, la pierre scintillante reposant avec un naturel étonnant contre la peau fine de son décolleté. L’effet était saisissant. Elle se contempla une seconde dans le miroir. Soudain son reflet devint flou et s’estompa peu à peu. Le monde sembla tourbillonner autour d’elle, avant qu’elle ait l’impression d’être avalée par un aspirateur géant ou bien par une tornade miniature. Combien de temps cela dura-t-il ? Impossible de le dire.
Elle reprit rudement contact avec la réalité, lorsqu’elle se trouva projetée sur le sol. Elle gémit de douleur et de peur, alors que ses mains tâtonnaient sur un sol aux dalles froides et inégales, bien loin de la douceur de la moquette de son appartement. Elle ouvrit les yeux, la tête lui tournait tandis que d’irrépressibles nausées lui donnaient le vertige. Elle essaya de se mettre debout, mais ce fut peine perdue, ses jambes semblaient en coton.
Une main, rude et ferme se posa tout à coup sur son épaule tandis qu’une voix qu’elle sembla reconnaître, s’exclama :
— Doucement Domna, doucement tu es encore sous l’effet de la Translation, cela ira mieux dans quelques heures.
Elle essaya encore de se relever, le cœur battant la chamade. Elle était toutefois incapable d’esquisser le moindre geste. Tout ce qu’elle voyait, c’était de vastes et inégales dalles en granit, tandis qu’un brouhaha confus d’exclamations, lui faisait penser qu’une petite foule avait assisté à son arrivée certainement peu commune ! Puis elle sombra dans une vague inconscience non sans emporter l’image fugitive du visage de celui qui venait de lui parler…
Je suis folle songea-t-elle avant de couler dans une bienfaisante obscurité… M. Ledoyen…
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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