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Auteur Sujet: Les Enfants de la Terre de Matt Dejouy  (Lu 2047 fois)

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Les Enfants de la Terre de Matt Dejouy
« le: jeu. 13/08/2020 à 12:44 »
Les Enfants de la Terre de Matt Dejouy



Une ombre. Une ridule sur la surface du lac de ses perceptions. Fugace, mais inhabituelle.
Lolohen releva la tête du bac de terreau mêlé d’une goutte de cette eau autour de laquelle s’articulait sa vie.
Rumi suivit son regard, mais elle ne voyait que l’acier moiré des murs et le réseau complexe de tuyaux qui reflétaient la lumière aveuglante de la cuve.
Elle aussi sentait que quelque chose n’allait pas. Non pas que ses sensations fussent exacerbées ; ça ne faisait que quelques semaines qu’elle était apprentie et elle était loin d’être en phase avec l’eau de pouvoir. Simplement, c’était la première fois qu’elle voyait la vieille femme se départir de son impassibilité. Et déjà elle sentait ses tripes se nouer.
Lolohen tiqua de la langue et s’ébroua, comme au sortir d’un rêve éveillé.
« Une goutte pour une vasque. Attends toujours qu’elle se détache d’elle-même. La patience est la clé de la charge de gardienne… »
L’angoisse renforça son étreinte sur Rumi. Lolohen avait déjà prononcé ces mots, juste avant de se pencher sur l’imposant pot de terre cuite. Soit elle perdait la tête, soit…
Lolohen se redressa. Elle resta fichée droit dans la direction du soleil levant, telle un animal à l’affût. Sa main chercha quelque chose derrière elle, et elle décrocha un petit globe lumineux de son ceinturon.
Une secousse ébranla le monde, et la sphère échappa à ses doigts pour s’éclater au sol. Les gouttelettes scintillèrent un instant, puis le métal fuma ; des trous cerclés de noir ternirent la jupe bariolée de Lolohen. Elle s’écarta du globe d’où continuait à se répandre l’eau de pouvoir. Et puis elle tourna les talons et s’enfonça dans le sas obscur.
Rumi la suivit. La gardienne filait comme le vent, et Rumi eut toutes les peines du monde à ne pas la perdre dans le dédale des couloirs du temple. Elles émergèrent dans la nuit et tombèrent nez à nez avec le groupe des gardes de la Cité, rocs au milieu des flots agités de la foule.
Le chef des gardes tendit la main vers Lolohen et leurs doigts se joignirent.
Ils restèrent là, au centre de la place, en silence, et pendant un moment le temps ne sembla plus exister.
Et puis leurs mains se séparèrent.
— Sonnez la cloche. Que tout le monde se mette à l’abri. Maintenant.
Un jeune garde partit en courant. Des tintements retentirent et couvrirent sporadiquement les discussions angoissées des citoyens. Sur leurs visages des airs d’incompréhension ; Rumi ne faisait pas exception. Rien de tel n’était jamais arrivé. Personne ne savait comment réagir.
— Rentrez chez vous ! Tous ! Barricadez vos portes et vos fenêtres !
Mais avant que le chef des gardes n’ait le temps de donner de nouveaux ordres, une détonation ébranla la Cité.
Un nuage de poussière déferla dans les rues. Les citoyens criaient maintenant. Certains couraient en tous sens comme des poulets étêtés ; d’autres se blottissaient derrière le petit groupe de gardes toujours rassemblés sur la place.
— Prenez les armes. On y va.
— Tarika ?
— Je sais, Lolohen. En attendant…
Elle hocha la tête. Elle resta un instant à regarder le chef des gardes partir, puis se retourna vers les villageois attroupés devant les portes du temple.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
   — La Cité s’effondre ! La Cité…
            — Many, Many était là-bas ! Il va bien, par pitié, dites-moi…
      — Où est-ce qu’ils vont ?!
Les mains de Lolohen se tendirent. Elle effleura l’épaule d’une jeune femme ; son visage se relaxa, et ce fut comme si ses yeux se vidaient de toute émotion. Sa bouche jusqu’alors emplie de suppliques cessa de produire le moindre mot. Et quand le contact prit fin, elle s’éloigna et disparut à l’angle de la caserne.
Les doigts de la Gardienne touchèrent un autre bras.
Peu à peu les citoyens évacuèrent la place, comme lavés de toute peur.
Rumi regardait Lolohen avec un mélange de crainte et d’admiration. Elle ne savait ce qu’elle leur avait fait ni si elle-même devrait apprendre à apaiser les gens de la sorte.
Le claquement de langue l’extirpa de ses pensées, et elle rejoignit Lolohen dans le temple.
« Protéger les cristaux » furent les seuls mots qu’elle prononça avant de disparaître dans les couloirs.
Rumi se retrouva seule. Elle aurait bien eu besoin du réconfort que Lolohen avait procuré aux autres citoyens. Elle prit elle aussi le chemin des cuves, traversant les salles étrangement vidées de tout prêtre. Elle n’avait aucune idée d’où ils avaient pu se réfugier.
Au second, les rinos en quarantaine frappaient des sabots. Les portes des boxes s’ébranlaient sur son passage, et elle prit sur elle pour marcher tout du long, craignant que sa terreur n’achève de rendre les bêtes furieuses. Elle atteignit le sas avec soulagement, puis la transparence de la passerelle lui dévoila un spectacle bien plus horrifiant. Sous ses pieds, la ville était prise dans une fumée rougeoyante. Des étrangers à la peau pâle comme le lait affrontaient les gardes, et de leurs mains jaillissaient des éclairs qui abattaient aussi bien les soldats que les quelques habitants qui n’avaient pas eu le temps de rejoindre leur foyer. Tarika parvint à en tuer un d’un coup de lance, mais deux autres gardes tombèrent à ses côtés. Il lança un assaut qui parut désespéré et les gardes survivants battirent en retraite alors que la lance entamait la chair d’un autre étranger. Tarika s’en fut à son tour ; des éclairs jaillirent à nouveau, mais le chef des gardes continua de courir ; il s’engouffra dans une ruelle, et les étrangers baissèrent leurs armes.
Ils ne semblaient pas pressés de les suivre. Ils restèrent plantés au milieu de la rue un moment, puis commencèrent à investir les maisons.
Des détonations et des cris lui parvenaient, étouffés par les cloisons de la passerelle. Certains citoyens s’échappèrent des habitations. La plupart d’entre eux moururent avant même d’avoir traversé la rue. Femmes, hommes, enfants – ils massacraient tout le monde.
Des pas dans le couloir la tirèrent de sa contemplation. Les gardes émergèrent dans le conduit de verre. Ils n’étaient plus que cinq. La plupart d’entre eux saignaient abondamment.
Sans mot dire, ils la traînèrent jusqu’à la tour. Lolohen les y attendait. Ses yeux étaient chargés de tristesse.
— Nous ne pouvons pas lutter, dit Tarika. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est de vous protéger.
— Je sais.
— Bien sûr, aller se cacher ailleurs serait…
— Impensable.
Le chef des gardes inclina la tête. Il semblait résolu.
— Non ! cria Rumi. Les gens, tous ces gens… Ils vont mourir ! Se faire massacrer !
Les regards de Lolohen et de Tarika se croisèrent. Sur le premier, le flegme habituel. Sur l’autre se dessinait de la contrition.
— Quelle est ta charge, Rumi ?
— Non ! Je m’en fiche des cristaux ! Je m’en fiche de l’eau de pouvoir ! Beny est toute seule à la maison, et Maman… Je ne sais pas où est Maman !
— Ta charge est de protéger les cristaux, quoi qu’il en coûte.
— Vous êtes des monstres ! Allez vous faire voir avec votre eau de pouvoir !
Et Rumi s’engouffra dans le sas. Ses pas résonnèrent sur le verre de la passerelle. Le chef des gardes fit un pas, et la main de Lolohen se posa sur son bras. Ils échangèrent un nouveau regard, et il soupira d’un air déçu.
— Iloni, va garder la tour des bêtes. Toha’ni, tu es chargé de celle des champs. Rako, surveille celle des foyers. Faites de votre mieux, mais ne mourez pas pour rien. On a besoin de vous.
Les trois gardes hochèrent la tête et disparurent.
Leur chef soupira. Ils n’étaient plus que deux pour protéger la Gardienne. Mais même à cinq, ils auraient été impuissants.

Rumi errait. Elle s’était perdue dans des salles qu’elle n’avait jamais explorées. Tout était vide. Sinistre. Il n’y avait personne à qui demander de l’aide, personne sur qui déverser l’horreur qui la consumait. Tout ce qu’elle percevait était de curieux cliquetis, comme si des poules marchaient au plafond. Mais elle avait beau regarder, seuls d’épais tuyaux venaient perturber le halo des globes.
Elle traversa la pièce en de grandes enjambées, parcourut au hasard une poignée de petites salles où s’entassaient les outils étranges qu’utilisaient les prêtres, et déboucha sur un hall. Deux larges portes mangeaient le mur du fond. Ça n’était pas celles qu’elle avait coutume d’emprunter, mais une fois dehors, elle serait en mesure de trouver son chemin.
— J’arrive, Beny, chuchota-t-elle en se fichant devant le boîtier d’où émergeaient deux boutons circulaires.
Rumi pressa l’un des boutons au hasard. Elle ne savait pas bien comment tout cela fonctionnait, s’il s’agissait de magie ou d’autre chose, mais elle s’en fichait. Elle ne pensait qu’à sa grand-mère. La femme qui l’avait élevée, jusqu’à ce que la démence ne la fasse retomber en enfance. Elle la voyait tricoter une robe bien trop petite en chantant des comptines, pendant que le monde s’écroulait autour d’elle. Elle ne pouvait pas la laisser seule. Il fallait qu’elle la rejoigne, qu’elle la cache, qu’elle…
Les portes s’ouvrirent et au visage de Beny se superposa celui d’un homme à la peau pâle, au sourire carnassier qui dévoila peu à peu ses dents pourries.
— Merci, abomination.
Un éclair jaillit. Une déflagration de douleur enflamma le ventre de la jeune fille. Elle tomba à genoux, les mains plaquées sur son abdomen d’où s’échappait une substance chaude et visqueuse.
— Beny… souffla-t-elle.
Puis son crâne s’abattit sur le carrelage d’acier

***

La main tremblante de Lolohen se posa sur la cuve. Elle qui pensait n’être rattachée à la vie que par sa fonction de Gardienne, elle qui avait voué son existence à la lourde tâche de maintenir l’équilibre dans la Cité, elle, enfin, qui avait sans l’ombre d’une hésitation renié l’attirance viscérale qu’elle éprouvait pour le chef des gardes, ressentait de la peur. Une peur mordante, ourlée de désespoir.
Et elle ne pouvait rien y faire. Personne de son peuple ne pouvait lutter contre les monstres pâles qui avaient envahi la ville millénaire.
Lolohen ferma les yeux, et se concentra. Les cristaux ne perdaient jamais la trace du pouvoir qu’ils produisaient.
Sa vision s’engouffra dans la racine qu’un arbre bicentenaire avait plongée sous le temple. Elle perçut les frémissements de rinos inquiets, les va-et-vient des rats dans les canalisations, le tremblement calme des techniciens enfermés dans le refuge du sous-sol. Çà et là la puissance tranquille des globes ancestraux qu’ils utilisaient pour éclairer le bâtiment. Mais l’un d’eux se déplaçait.
Elle focalisa ses sensations sur ce point.
Des silhouettes se dessinèrent dans son esprit. Des hommes, et des bêtes étranges. Un muscle soubresauta dans son bras comme si les fibres s’en écartaient. Un bourgeon germa sur sa peau, et s’y épanouit ; elle ne le remarqua même pas. Elle n’était plus dans la tour, mais dans le hall nord du temple. Là où s’étendait le corps sans vie de son apprentie. Là où le premier de ces hommes essuyait sa semelle dégoulinante de sang sur la tunique de l'adolescente.
C’était de lui que provenait l’énergie. Elle pulsait à sa ceinture, et, plus faible, dans son corps.
Elle hésita un instant, puis entra en lui. Des radicelles effleurèrent le fémur de la vieille femme, et une minuscule bulbille s’y forma. Mais elle ne l’apprendrait que plus tard ; pour l’heure plus personne n’habitait plus sa chair.

Ses mains étaient pâles. Tachées de sang. Un néant émotionnel dévorait sa poitrine.
Sous ses yeux s’étendait le cadavre d’un homme. Grand, musclé. Noir. Elle cracha et une traînée gluante dévala le visage inanimé.
Ils avaient perdu, échoué à protéger la noble province d’Arias, et maintenant le peuple se détournait d’eux. Ils avaient donné leur vie pour leur patrie, et la patrie les reniait.
Plus d’argent. Plus de maison. Plus de femme ni même d’enfant ; la guerre avait duré si longtemps que soit la famine les avait fauchés, soit ils avaient refait leur vie avec d’autres hommes.
 Et parmi eux, Lila avait choisi de se marier à un Enfant de la Terre.
— Enfant des enfers !
Le corps d’emprunt de Lolohen tira sur l’attelage, et constata que les roues étaient bel et bien bloquées. Parfait. Elle s’assura aussi que la motte de foin recouvrait suffisamment la fenêtre.
Elle attrapa sa gourde, la renifla et but une gorgée qui lui échauffa l’œsophage. Puis elle répandit le liquide sur le foin et en approcha son briquet.
De la fumée s’éleva, puis la flamme vacilla. Elle la raviva, et cette fois le feu s’épanouit dans un grondement. Lolohen s’écarta vivement. Non pas qu’elle eût peur qu’on la prenne sur le fait ; elle était déjà une paria et se faire enfermer n’ajouterait pas grand-chose à sa déchéance. Mais elle voulait voir. Assister aux flammes qui dévoraient les erreurs de sa vie.
L’incendie atteignit le toit et forma un dôme rougeoyant par-dessus le chaume. Des cris angoissés percèrent le chaos. Sa femme. Lila.
Et maintenant des soubresauts agitaient l’attelage qui coinçait la porte d’entrée.
Les doigts de Lolohen se crispèrent sur ses cuisses.
Lila…
Non. Tu m’as trahi. Je ne vais pas te sortir de là.
Le battant s’entrouvrit, allumant une maigre ligne ardente sous le porche. Un visage s’y pressa. Une femme qu’elle ne reconnaissait plus, aux traits déformés par la terreur.
Leurs regards se croisèrent.
— Kosma ! Par les Dieux, c’est toi ! Aide-moi, par pitié, par pitié…
Et puis elle le vit. Un petit être à la peau brune, inerte dans les bras de sa mère.
Un sourire souleva ses lèvres. Elle connaissait ce rictus. C’était le même qu’elle avait lorsqu’elle avait abattu trois de ces soldats de Ness. Le même que lorsqu’elle avait égorgé le mari de Lila.
— Kosma…
Une colonne de fumée s’élevait de la maisonnette. Les flammes dévoraient tout.
Lila donnait des coups d’épaules dans la porte ; des sillons creusèrent la terre asséchée sous les roues du chariot. Mais il ne bougeait pas. Il la maintenait prisonnière de la fournaise.
Ça t’apprendra. Ça vous apprendra, à vous tous, à renier votre pays, à salir votre sang avec celui de ces abominations. Crevez ! Crevez tous, bande de chiens !
Les tambourinements cessèrent. Elle ne voyait plus Lila, et s’inquiéta un instant qu’elle ait pu trouver un autre moyen de s’échapper. Puis le toit s’effondra. Des nuées de braises s’élevèrent dans la nuit. Plusieurs d’entre elles laissèrent des traces sombres sur sa peau, et elle dut étouffer les flammes qui naissaient dans ses cheveux.
Elle aurait dû partir. Elle ne le pouvait pas. Le feu l’hypnotisait. Ses rugissements n’exprimaient que trop bien la rage qu’elle ressentait. Le craquement des déceptions successives. L’effondrement de sa vie.
Et maintenant la purification. La justice. La trahison lavée par le sang. Le redressement d’une morale vacillante par la force de la volonté.
Et la puissance.

Lolohen perdit le contrôle de la vision. Elle s’accéléra et elle ne vit plus rien distinctement. Les émotions déferlèrent en elle, disparates. La fierté, le pouvoir, le soulagement, l’enivrement de parvenir à ses fins, quelles qu’elles soient.
Et quand sa main s’écarta enfin de la cuve, elle tomba à genoux, haletante. Tarika l’aida à se relever. Sur son visage se creusa une profonde inquiétude.
— Fous. Ils sont fous. Et ils nous haïssent, murmura Lolohen.
— Pourquoi ?
Les réponses affluaient à ses lèvres, mais aucune ne lui semblait satisfaisante.

***

— Pourquoi on continue ? Il y a déjà tout ce qu’on veut ici ! protesta Omiros, et ses chiens jappèrent de concert.
— Il y a plus en haut. Ce qui alimente tout le bâtiment. Le pouvoir.
Des regards inquiets s’échangèrent entre les membres du groupe. Ils avaient suivi Elisso, appâtés par les trésors qu’il leur avait promis. Ils s’étaient préparés à y trouver quelque résistance. Que ça tourne au génocide, en revanche, ne faisait pas partie du plan.
Et puis Elisso était mort, et Kosma avait pris la tête de l’expédition.
Ils le trouvaient étrange. Dérangé. Mais personne n’avait osé en parler. Un instinct primaire les maintenait silencieux. Ils avaient vu comment il s’en était pris aux habitants de la colonie souterraine. Il y avait plus que de la soif d’argent derrière ses actes. De la cruauté. De la haine. Peut-être même un peu de folie.
Alors ils le suivirent dans cet enchevêtrement de pièces où chaque objet aurait pu aisément leur acheter une année de tranquillité. Ils grimpèrent des escaliers en colimaçon au son des griffes des chiens d’Omiros qui dérapaient sur les marches de ce métal moiré qui recouvrait tout du sol au plafond.
Kosma s’arrêta et sortit une flasque de verre où brillait l’étrange liquide vert dont ces troglodytes se servaient de lampes. Aucun d’eux ne savait comment il avait dégoté tel trésor. Mais il était certain qu’il ne l’avait pas acquis en toute honnêteté.
Les hommes s’écartèrent alors que leur chef de substitution débouchait la bouteille. Certains d’entre eux avaient perdu connaissance quand il l’avait utilisé pour chercher son chemin dans les tunnels. Kosma inclina le récipient et laissa une goutte couler sur sa paume déjà meurtrie. Son visage se crispa. Sa main droite manqua de lâcher la flasque. Les hommes reculèrent encore. Moins par crainte d’être aspergés d’acide que parce que le visage de Kosma les terrifiait.
Son rictus s’étendit jusqu’à dévoiler ses gencives. Des perles de sueur inondèrent sa peau, et sous la chair pâle de ses bras se mirent à ramper de fins serpents.
Même Omiros, qui avait combattu à ses côtés pendant la guerre d’Hannelone, ne le reconnaissait plus. Énias, un jeune héritier dont la famille avait tout perdu après l’abolition de l’esclavage, lui prit le bras, horrifié.
Les yeux de Kosma se révulsèrent, puis ses tremblements cessèrent. Il scella la flasque sans se départir de son sourire sardonique.
— Ils se terrent. Ces abominations pensent qu’elles peuvent s’planquer. On va leur montrer, à ces vers. En route !
Les mains se tordaient, réticentes à dégainer les armes qui avaient déjà tant fait couler de sang.
— Kosma, je crois que… commença Omiros.
Même ses chiens semblaient fatigués de cette chasse futile.
— Eh ! c’est là qu’ils planquent leurs trésors. De quoi racheter l’Arias tout entière ! C’est bien c’que vous vouliez, non ?
— Je ne veux plus…
Les mots moururent dans la bouche de l’héritier, et ses doigts se crispèrent sur le bras du maître-chien. Les cheveux d’Énias, peignés avec tant de soin d’habitude, adhéraient à son front, luisaient comme si on les avait vernis. Il n’avait jamais fait couler la moindre goutte de sang avant de s’engager dans cette expédition. Tout ce qu’il savait du combat, il l’avait appris auprès du maître d’armes de son château, avant qu’il ne soit vendu pour une bouchée de pain.
— Plus que trois, reprit Kosma. Deux gardes, une vieille. C’est tout ce que je vous demande. On en finit avec eux, et on remonte avec le trésor. Après ça vous pourrez vous acheter autant de putes, d’hydromel et de baraques que vous voudrez. Z’aurez plus jamais à tuer qui que ce soit.
Les visages se redressèrent. Des lueurs d’espoir et de soulagement pointèrent dans les pupilles du petit groupe armé. Les chiens, comme ravivés par cette perspective, allaient et venaient entre leurs jambes, leurs queues frétillantes battant de temps à autre leurs pantalons de toile.
Seul Omiros semblait encore soucieux.
— Tu nous le promets, Kosma ?
— Sur l’âme de ma propre mère.
Il hocha la tête et siffla. Les chiens se rassemblèrent autour de lui et suivirent le groupe qui s’engouffrait dans le corridor est.

***

— Ils arrivent.
Les mains des gardes se resserrèrent sur les hampes. Lances, macuahuitls, autant d’armes transmises de génération en génération, entretenues avec un soin cérémoniel sans qu’ils aient jamais eu à s’en servir.
Jusqu’à aujourd’hui.
L’écho des pas ennemis s’amplifia dans le couloir de verre et les deux gardes s’interposèrent entre l’entrée et la cage du cristal. Lolohen se fondit contre le mur arrière, ses cheveux pâles luisant du vert éclatant de la cuve.
Les pas s’interrompirent. Ils étaient juste derrière la porte. Les gardes attendirent. Ils avaient une chance, une maigre chance de contrer leur offensive en les prenant un par un dans le couloir exigu.
Le battant grinça sur ses gonds.
Tarika fendit sans même voir qui il attaquait. Sa lance perça de la chair, s’enfonça dans des entrailles.
Les yeux du chef des envahisseurs luirent d’un éclat malsain. Il était touché, mortellement, qui plus est. Mais il n’avait pas l’air défait.
Tarika donna une seconde impulsion à son hast, et le fer pénétra un peu plus les viscères de l’homme. Son sourire s’étendit et il leva le bras. À son poing, cette arme qui avait décimé la moitié de son escouade.
Le chef des gardes tira sa lance et roula sur le côté, percutant la plus jeune de ses recrues. Mais le fusil ne se braqua pas sur eux. Et quand la détonation eut lieu, ce terrible tonnerre de destruction, il n’abattit ni Tarika, ni le garde, ni Lolohen.
Ce fut la cuve qui se morcela.
Pendant un instant, le liquide sembla rester en place. Il retint la balle captive et elle se consuma dans une longue traînée rouille.
La tour, alourdie par la passerelle, s’était inclinée vers le centre du temple ; c’est par là que l’eau de pouvoir se répandit en premier.
Elle coula, gluante comme de la sève, sur le sol désormais fumant. Les hommes s’en écartèrent. Les gardes se resserrent autour de Lolohen ; les envahisseurs retraversèrent la passerelle à fond de train. Leurs nerfs avaient lâché.
Seul Kosma demeura immobile. Il laissa la substance délétère dévorer ses pieds, jubila alors que l’eau luminescente se mêlait à son sang et, happée par le mouvement naturel bien que faiblissant, remontait jusqu’à son cœur.
Des radicelles rampèrent sous sa peau, comme fuyant le liquide maternel. Des bourgeons éclorent sur sa chair. Des pétales d’un bleu argenté recouvrirent ses cuisses, son torse, ses bras. Puis les serpents végétaux atteignirent son visage. Leur force contraignit Kosma à ouvrir la bouche ; il s’en échappa des grappes de fleurs. Les racines ondulèrent sous ses pommettes, donnèrent à son nez une allure grotesque. Elles pressèrent sous ses yeux et ses iris se parèrent de minuscules filaments végétaux. Ils éclatèrent et des pédicelles en jaillirent, chargées de fleurs semblables à des myosotis.
Lolohen ne pouvait détacher son regard de lui. Elle qui avait vécu toute sa vie au contact de l’eau de pouvoir, elle qui en avait subi plusieurs fois la morsure dans ses moments d’inattention, elle, enfin, qui avait vu sa prédécessrice succomber à l’influence de l’eau de pouvoir jusqu’à s’y fondre, se trouvait comme hypnotisée par le destin qui l’attendait.
Une colonne de fumée luminescente s’éleva du corps de Kosma. Les plantes grandirent jusqu’au plafond. Elles y rampèrent, déployèrent leurs grappes, étendirent leurs feuillages argentés.
Une voix malicieuse, malsaine, chuchota en elle.
Je suis là. Je suis le pouvoir.
Le liquide dévora le sol et coula le long de la haute colonne qui hissait la salle au-dessus des quartiers résidentiels de la ville. Il creusa le métal dans des nuages de fumée délétère, grignota les murs des maisons les plus proches.
Sous le sol s’étendirent des racines. Elles se murent silencieusement, insidieusement, et le liquide frémit.
Il avait trouvé ce qu’il cherchait.
Des cirres brisèrent les dalles de métal qui recouvraient la place à l’avant du temple. Elles s’épaissirent et se parurent de feuilles alors qu’elles s’enroulaient autour des pattes d’un chien.
Omiros cessa de courir et défourra sa dague. Il taillada les lianes qui retenaient prisonnier son chef de meute, le premier chien qu’il avait recueilli, et des gouttelettes acides rongèrent ses mains. Le parvis se morcela et de nouvelles vrilles végétales s’élevèrent autour de lui.
Il cria.
Énias se retourna, hésita un instant, puis tira un couteau et tenta de le libérer. Les plantes croissaient à vue d’œil et il trancha les cirres qui se tendaient vers sa main. Le sol s’agita de plus belle, et bientôt au lieu des deux hommes et du chien se dressa un tertre gigantesque, parsemé de fleurs multicolores.
L’abomination végétale qu’était devenu Kosma, poussant le liquide dans les racines centenaires qui se déployaient sous la Cité, rattrapa les fuyards. Des colonnes végétales absorbèrent les chiens et les hommes, ébranlèrent les bâtisses ancestrales, et plusieurs d’entre elles s’écroulèrent, ensevelissant enfants, hommes et femmes sans plus de pitié qu’il n’en avait de son vivant.

***

Dans le quartier des ranchs, une vieille femme se balançait sur sa chaise. Ses mains tremblaient, mais elle replaçait, avec une patience infinie, le fil végétal sur la longue aiguille métallique. Elle se faisait une robe. Des dizaines d’autres, bien trop petites et difformes pour que qui que ce soit puisse s’en revêtir, s’étalaient sur sa couche. Ça ne gênait pas Beny. Son esprit, longtemps rongé par l’amertume, s’évadait désormais de son corps la plupart du temps. Et puis Rumi avait été choisie. Sa destinée avait coulé dans son sang, et même si la vieille Lolohen lui avait volé sa place, justice avait enfin été faite.
La pelote échappa de ses cuisses et roula sur le sol. Beny se leva, traîna les pieds sur le carrelage moiré. Elle se pencha, oubliant les nombreuses fois où elle s’était retrouvée bloquée dans cette position et avait dû attendre que sa fille ou sa petite-fille rentrent pour l’aider à se relever. Elle ne resta cependant pas coincée, cette fois-ci. Aussi, quand le sol trembla et que la pelote roula sous le poêle, elle fut en mesure de l’y poursuivre.
Elle était allongée au sol, le bras tendu sous le meuble, quand la maison s’ébranla. Un germe poussa à quelques centimètres de son visage. Elle oublia la laine et étira ses doigts tremblants pour caresser les feuilles argentées qui se tendaient vers elle.
Beny ne s’étonna pas quand la tige s’enroula autour de son poignet. Démence ou acceptation de la mort qui avait déjà abattu tous ceux avec qui elle avait grandi, même elle n’aurait pu le dire. Les plantes remontèrent sur son bras, et elle s’étendit au sol. Au lieu du sombre plafond se trouvait une voûte céleste, allumée de milliers de points multicolores. Le ciel s’inclina sur elle comme une mère sur l’enfant qu’elle vient de mettre au monde, et lui effleura la joue. Une larme y glissa. La nature avait reconnu son erreur. Tard, certes, mais maintenant la Vie se penchait sur elle, l’inondait de Sa grâce. Elle aurait été une bonne Lolohen, elle en était persuadée.
Elle ferma les yeux et soupira. Un long et profond soupir. Sa main tressauta, retenue par la végétation.
Et quand les plantes plongèrent sur elle, perforant ses bras, son torse, et même son visage, elle ne souffrit pas. Elle était déjà morte.

***

Les rues n’étaient plus que poussière et tremblements. Des arceaux végétaux s’agitaient en tous sens ; leur sifflement étouffait les cris de ceux qui n’étaient pas encore morts.
Lolohen les sentait. Des âmes affolées qui s’agitaient à l’autre bout du liquide. Les souvenirs de centaines de vies, désemparées, qui ne pouvaient lutter contre leur destruction.
Des traînées d’amertume se dissolvaient dans la masse. Celle des siens qui n’avaient pas vécu comme ils l’auraient souhaité. Celle de ces hommes pâles, qui n’avaient pas eu le courage de se rebeller.
Et puis quelque chose d’autre. Une force. Une prestance. Familière, et volontaire, comme une ombre dans l’incandescence de l’eau de pouvoir.
Elle crût, et crût encore. Lolohen sentit le liquide frémir, et même sa peau rocailleuse se hérissa.
L’ombre prospéra, calme, sereine, éclatante. Et quand elle fut assez puissante, elle engloba cette force malsaine qui s’y était dissoute. La Gardienne sentit l’intrus se rebeller ; la Cité aussi.
Tout trembla. Une racine émergea de la cuve perforée. Elle s’épaissit et s’étira vers le ciel. Tarika tira Lolohen vers lui, et elle le regarda, éberluée. Il la hissa dans ses bras et l’écarta du liquide. Il crachotait, écumant de la lutte intestine qui s’y déroulait, aspergeant les alentours d’acide phosphorescent.
La racine perfora le plafond de la tour et s’arqua vers le sol. L’eau de pouvoir bouillonna de plus belle. Les tremblements reprirent ; d’autres racines s’étirèrent du liquide. Le buisson, qui avait été le corps de l’envahisseur, grandit à son tour. Ses lianes serpentèrent sur le mur, le parurent de feuilles d’argent.
— Il faut qu’on parte. On n’a pas le choix, Aina !
Lolohen se figea. Les yeux grands ouverts, elle dévisageait le visage de Tarika, cet homme qu’elle avait toujours connu, si droit, si fier, si responsable. Elle le laissa l’entraîner dans la passerelle où le liquide avait cessé de couler, transporter à travers les couloirs où les rinos affolés menaçaient de briser leurs cages.
Elle n’aurait jamais cru qu’il se souviendrait de son nom. Même elle l’avait oublié, depuis toutes ces années. Et maintenant qu’il l’avait prononcé, c’était comme si elle revivait à nouveau. Comme si elle redevenait cette toute jeune fille pleine d’espoir et de joie de vivre, entourée de sa famille, de ses amis.
Un séisme balaya ses souvenirs. Le flanc de la bâtisse s’éventra, et entre les crocs d’acier jaillirent des gerbes de fleurs. Tarika obliqua, et, bien qu’essoufflé, s’élança au-dehors.
Il stoppa net et Lolohen glissa hors de ses bras.
— Par la Terre, qu’est-ce que…
Au milieu de ce qui avait été le quartier des champs se dressait un arbre gigantesque. Ses racines avaient élevé le sol, entraînant sur la hauteur des falaises les murs des maisons attenantes. Là où s’étendait la plus grande place de la Cité ne se trouvaient plus que des ruines. Des pics et des crevasses de terre, de plantes.
Plus bas, le reste de la ville. Çà et là d’autres maisons, perforées par les racines.
L’arbre crût encore. De nouveaux arceaux végétaux s’étendirent, poussant jusqu’aux limites de la Cité. Et pourtant, elle ne sentait rien de néfaste dans ce monument végétal qui s’étendait au-dessus d’eux. Les nœuds de ses branches paraissaient plats. Mieux, on aurait cru que la main de la Terre y avait volontairement aménagé des plateformes pour qu’ils puissent s’y réfugier. Des racines pulsaient certes de la puissance, mais de ce type tranquille qui l’avait tant réconforté dans ses années d’apprentissage.
— Les Gardiennes. Ce sont elles qui ont dressé cet arbre.
Le regard de Tarika la toisa. Leurs mains se frôlèrent, et elle lui transmit ses sensations.
Il hocha la tête.
— Iloni, mets Lolohen en sécurité. Elle t’expliquera. Les autres, suivez-moi. Tout n’est pas perdu. 
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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