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Les œillères de l'éléphante de Laurie Heyme

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Les œillères de l'éléphante de Laurie Heyme



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Chapitre 1.


Etat des lieux.

« Les chances qui se perdent sont les plus grandes malchances. » Pedro Calderon de la Barca.

La vie, trois petites lettres de rien du tout. Des moments prometteurs de l’avenir qui basculent dans le passé en une poignée de secondes. Pas le temps de saisir l’instant présent qu’il n’est déjà plus.
La vie, qui peut chavirer subitement, comme un navire dans une mer déchaînée. Le calme apparent fait place à l’inévitable tempête. Face aux flots et aux vagues de plus en plus fortes, il est impossible de décider s’il est préférable de résister ou de se laisser engloutir dans les profondeurs.
Ma vie, qui n’est qu’un champ de ruines, une embarcation qui tangue déjà et dont la direction du vent ne va pas tarder à changer, pour le meilleur ou pour le pire je ne le sais pas encore. Mon radeau de fortune bricolé et rafistolé prend l’eau de toute part, malgré les apparences.
Ma seule certitude, c’est que je n’en peux plus, je suis à bout. Chaque nouveau lever de soleil me confronte à une réalité dont je ne veux plus et dont je suis pourtant incapable de me défaire. Chaque jour est une nouvelle épreuve où il me faut endosser le corps de Louise, prénom que ma mère m’a donné.
Quand j’ai cherché à connaître sa signification, j’y ai lu les termes de gloire et de combat. Je ne sais pas si c’est pour ça qu’elle m’a appelé comme ça. Ce que je sais en revanche, c’est que je suis loin de me reconnaitre dans ces mots-là.

Je doute d’ailleurs qu’elle ait vraiment réfléchi à ce qu’elle allait écrire sur nos actes de naissance. Je sais que le petit nom de ma sœur a été attrapé au vol dans la salle d’attente de la sage-femme lorsqu’elle était enceinte de quelques mois. Une jolie princesse prénommée Stéphanie y jouait et notre mère, ayant eu d’autres chats à fouetter que de se pencher sur la question, y avait vu là un signe. Le jour où j’avais découvert cette histoire, pour mon livret autobiographique du cours de français, je l’avais trouvée si triste que j’avais préféré ne pas lui demander pourquoi elle m’avait appelé Louise. J’avais brodé une histoire à dormir debout pour mon acrostiche, tout plutôt qu’une vérité difficile à entendre.

Je crois que c’est de là qu’est née cette habitude de décrypter les prénoms des personnes que je rencontre, peut-être pour mieux les appréhender et cerner leurs personnalités. Je me suis toujours promis que le jour où je deviendrais mère à mon tour, ce rite de passage serait étudié avec soin et ne serait pas dû au hasard mais plutôt le fruit d’un choix bien élaboré. J’avais déjà feuilleté à la bibliothèque où je travaillais de multiples recueils, « Choisir son prénom, choisir son destin » ou encore « Un prénom, le choix d’une vie ». Mes collègues me trouvaient étrange et me charriaient souvent d’un « Dis-moi comment tu t’appelles je te dirais qui tu es », à chaque fois que j’inscrivais un nouvel abonné. 

Ma mère s’appelle Marguerite et parler d’elle me déclenche des démangeaisons.
Quand j’en ai cherché le sens, j’ai été frappée par les appellations de perle et de pureté. A proprement parlé, elle est loin d’être une perle, du moins avec nous. Toute personne n’étant pas de sa famille proche trouve que c’est une femme charmante, souriante et avenante. Je me souviens parfaitement de la réaction de mes amies quand j’étais adolescente.
¬ « — Ta mère est géniale ! Ta mère est trop cool pas comme la mienne ! Ta mère est super gentille ! »
Je souriais, bêtement, acquiesçant face à leurs compliments, même si intérieurement je ressentais un trouble indescriptible. L’envers du décor ne faisait pas écho aux apparences. Je dirais plutôt que je vivais avec une doctrine maternelle qui laissait peu de place à l’ouverture d’esprit et aux effusions d’amour.

Je ne dépeins pas d’emblée une relation mère et fille des plus idéales. Et pourtant, chaque dimanche, je vais effectuer mon devoir au brunch familial. Mon père n’est malheureusement plus de ce monde pour assister à ces moments délicieux où elle trouve toujours à redire sur ma coiffure, ma tenue vestimentaire ou encore mon job de bibliothécaire. C’est son passe-temps favori, me rappeler sans cesse à quel point je suis une ratée et à quel point elle sait tout mieux faire que moi.    Les encouragements et la prise de confiance en soi n’étaient pas dans ses priorités d’éducation, ce rôle étant plutôt discrètement attribué à mon paternel. « Faites ce que je dis, pas ce que je fais » est un proverbe qui lui va comme un gant.

Marguerite rêvait d’être avocate mais mes grands-parents n’ont jamais pu financer ses études. Alors, à défaut de plaider devant les tribunaux, elle jongle avec les appels téléphoniques dans le grand cabinet d’avocat Jackson & Cie du 8ème arrondissement de la capitale depuis bientôt quarante ans. Elle en parle avec tant d’enthousiasme qu’on pourrait penser que c’est elle qui l’a monté de toutes pièces. Son parcours est loin d’être un parfait accomplissement et je doute qu’elle s’épanouisse vraiment dans ce rôle de secrétaire toujours disponible et efficace malgré les années. Cependant, elle tient tout de même à me rafraichir la mémoire au sujet de mes cuisants échecs. Nous n’évoquons jamais les siens, il y aurait pourtant un parallèle à faire.

Je n’ai pas besoin qu’on me rappelle les mauvais souvenirs, j’ai une mémoire d’éléphant. Je suis capable de me souvenir des noms de famille des adhérents quand ils viennent rendre leurs livres. Je me rappelle mieux qu’eux-mêmes certains bouquins qu’ils ont lus, histoire de ne pas les emprunter une seconde fois. Cette capacité met de l’eau dans le moulin de mes collaborateurs quand ils ne me taclent pas sur mes lectures mystiques. Je suis un drôle de phénomène, une bête de foire, pas au point de savoir où les ouvrages sont rangés mais presque. Je connais parfois certains emplacements à l’étagère près. A leurs heures perdues, mes consœurs improvisent des quizz littéraires auxquels je me prête volontiers. Avoir une telle capacité à retenir les choses m’émoustille je l’avoue. Je m’attribue peu de qualités mais celle-ci est incontestable alors autant en abuser, ça camoufle un peu le reste.

Malheureusement, tout ce que je pense ne sort jamais de ma bouche car ça reste ma mère évidemment et même si mon esprit le hurle très fort je n’ai pas le courage de laisser sortir toutes ces mauvaises pensées.
Ça me ferait sans doute le plus grand bien mais je ne suis pas courageuse pour deux sous et je me cache derrière toutes ces croyances qui t’obligent à tout accepter de tes géniteurs.
Alors, je reste la petite Louise bien sage qui dit oui à tout sans broncher. Je crois que ça fait partie du bagage « points négatifs dans ma vie ». Cette valise que je traine depuis toute petite pèse une tonne, je n’arrive même plus à la fermer, elle déborde de tous les côtés.
Encaisser à chaque fois ces remarques m’enfonce un peu plus. C’est un problème assez omniprésent au quotidien mais que je refuse d’affronter pour le moment, ayant trop peur que les conséquences d’une éventuelle rébellion aggravent encore plus ma situation. J’ai opté pour l’idée de subir jusqu’à la fin de ma vie, même si je dois arriver au paradis en rampant.

Dans ce gros balluchon, je rajouterais pour tenir compagnie à ma mère mon cher et tendre compagnon, Ben. Ces deux-là s’entendent à merveille, ce qui devrait m’enchanter. Le beau Ben, un sourire ravageur et des yeux verts sur une peau hâlée qui vous font voyager à Bora Bora en un clignement d’œil. Très franchement, pour être honnête, je ne sais pas ce qu’il me trouve depuis tout ce temps. Cette année, nous fêterons nos sept ans. Je n’aurais jamais pensé que nous arriverions jusque-là. Je crois que j’ai un cruel manque d’assurance et inévitablement, il me vient souvent à l’esprit que ce bellâtre ne peut pas faire sa vie avec un rat des bibliothèques. Cette façon de voir notre relation me pousse à me plier en quatre pour répondre au moindre de ses désirs. Je dis amen à tous ses caprices, ses éclats de colère et ses manies. Je me courbe un peu trop, je vais finir par avoir un lumbago irréversible.

Après notre première rencontre, je m’étais précipité à la lettre B afin d’en savoir plus sur lui. Ben était un diminutif de Benjamin, interprété comme fils de la chance. Il ne m’en avait pas fallu plus pour accepter un rencard. Le guide des prénoms était ma boussole et j’avais grandement besoin d’ondes positives dans ma vie. A défaut de trouver un trèfle à quatre feuilles, j’espérais peut-être rafler un compagnon de route pour éclairer mon chemin.

Comme chaque matin, mon esprit vagabondait au fur et à mesure qu’il émergeait. Toutes ces réflexions sous ma douche matinale faisaient parties de mon rituel quotidien. Même si je pensais très fort à la planète et au gâchis de toute cette eau qui se déversait sur moi, je me laissais aller à chaque fois dans mes divagations.
Elles s’éternisèrent un peu trop longtemps car la sonnerie du téléphone m’en extirpa et, quand je vis le nom qui s’affichait, je sursautai et manquai de glisser dans la baignoire. Il s’agissait de Mme Rambaud, directrice de la bibliothèque Françoise Sagan du 10ème arrondissement de Paris.
Il était 8h36 et j’étais officiellement en retard au travail. J’ai oublié de préciser que mon deuxième prénom c’est Françoise, qui signifie libre, mais à priori pas tant que ça.

Paris et ces matins tout gris, Paris et les klaxons des taxis. Me voilà habillée comme un as de pique, à peine maquillée et pas coiffée à courir attraper mon bus en tentant d’avaler mon café. Faire deux choses à la fois n’est pas compatible chez moi, je devrais pourtant le savoir ! Dans la précipitation, j’ai mal fermé le thermos qui abritait ma boisson brûlante et je ne pourrais donc m’en prendre qu’à moi-même pour cette auréole de café avec laquelle mon pull moutarde va cohabiter toute la journée. Je fais abstraction de la brûlure au troisième degré qui irradie ma poitrine et m’avance à pied jusqu’à la prochaine station de métro. Malgré ma course folle le bus m’a échappé. J’ai un autre point commun avec les éléphants, je cours comme eux. J’ai une jambe qui marche et une jambe qui trotte. Au collège, mon professeur d’EPS m’avait surnommé affectueusement Pachyderma. J’ai toujours adoré courir pourtant mais les regards amusés des badauds ont vite expédié mes baskets de sport au placard.

J’adore mon quartier, ça je le mets dans la valise « points positifs dans ma vie », sachant qu’ils ne sont pas bien nombreux. Ce barda est hélas bien trop léger. Quand nous avons emménagé avec Ben, nous avons eu la chance de trouver ce petit appartement au dernier étage avec une vue imprenable sur Paris. J’ai le vertige mais il était tellement conquis que j’ai cédé, pour lui faire plaisir. Je ne suis donc pas la parisienne qui profite de sa terrasse au petit déjeuner. J’ouvre les fenêtres et je vais arroser les fleurs en fermant les yeux. Ce sont mes pieds qui finissent mouillés la plupart du temps.

La seule chose que je peux voir au loin depuis ma fenêtre, sans m’aventurer trop près du bord, c’est la majestueuse Tour Eiffel. Ce monument me procure un effet énergisant et je ne me lasse pas de l’admirer, même après toutes ces années. J’ai parfois l’impression qu’elle me parle dans mes coups de blues et qu’elle s’adresse à moi pour me remonter le moral.
 « — Allez soit forte Louise, ne te laisse pas abattre. »
Je partage un petit secret avec elle, j’adore la prendre quotidiennement en photo. Chaque cliché me permet de découvrir la dame aux mille visages avec un regard nouveau. Cela parait sans doute complètement stupide et ce passe-temps gaspille certainement des milliards de giga dans mon cloud mais je ne peux pas m’en empêcher. Je l’immortalise, inlassablement, parfois le matin au lever du soleil ou bien encore les jours de pluie, parce que même là, elle est grandiose.
Je ne sais plus qui a dit qu’il faut apprendre à danser sous la pluie. Ce qui est sûr c’est qu’elle sait le faire la dame de fer, contrairement à moi.

En attendant, c’est dans les couloirs du métro que je danse et que je zigzague. J’arrive enfin à Gare de l’est et j’aurais donc, pour être exacte, dix-huit minutes et trente-quatre secondes de retard. Je suis bonne pour une journée sans pause déjeuner avec deux heures supplémentaires pour me faire pardonner. La reine de la culpabilité c’est moi, je pense devoir remercier Marguerite pour ça.

Quand je franchis les portes de la bibliothèque Mme Rambaud est là, comme si elle m’attendait, et ses vociférations ne mettent pas longtemps à se faire entendre.
« — Louise ! Ce mois-ci ça fait déjà plusieurs retards ! Il va falloir vous ressaisir, sans quoi je ne pourrais pas continuer comme ça ! Je comptais sur vous ce matin pour arriver plus tôt et déménager tous les romans policiers comme nous en avions convenu en réunion. Pouvez-vous me dire quel est l’objet de votre retard aujourd’hui ? Un dinosaure sur les voies ou peut être une invasion d’ovni à l’arrêt de bus ? me hurla-t-elle au visage.
— Mme Rambaud, balbutiais-je, je n’ai aucune excuse ce matin … je vous promets que ça ne se reproduira plus, faites-moi confiance ! dis-je penaude et la tête basse. »

Je ne pouvais décemment pas lui mentir. Il m’arrivait des évènements tous plus rocambolesques les uns que les autres mais cette fois, je n’avais rien à dire pour ma défense. Je savais que cette histoire allait me miner toute la journée et que j’allais tout faire pour me rattraper, quitte à faire des tas d’heures en plus, et ça Mme Rambaud le savait très bien. Certes, je n’étais pas une championne de la ponctualité mais j’étais très efficace dans mon travail, bien plus que le reste de l’équipe. Mon acariâtre patronne avait surtout bien cerné ma psychologie et savait parfaitement sur quel bouton appuyer pour que je me mette en mode autopunition.

Je travaillais dans cette bibliothèque depuis dix ans déjà. Après avoir échoué à mon examen de fin d’année, j’avais mis au placard mes rêves de journaliste et je m’étais réfugiée dans ce job. Amoureuse des livres depuis toute petite, j’avais trouvé dans ce lieu un havre de paix et de silence, obligée de faire taire mes remords et mes regrets. J’aimais la tranquillité de ces rayonnages, les pas feutrés sur la moquette gris souris, et les couvertures de ces milliers d’exemplaires tâchant de couleurs d’immenses meubles blanc. Le personnel en place avait complètement changé après ma venue, avec de multiples départs à la retraite. Je n’avais jamais noué de grandes amitiés avec les nouveaux arrivants et nos rapports restaient strictement professionnels. J’avais surtout décliné les diverses propositions d’apéritifs en sortant du travail. A force d’essuyer des refus, ils ne m’avaient plus invitée du tout. Je préférais rentrer à la maison pour retrouver Ben et je m’octroyais des sorties uniquement lorsqu’il était absent, comme si je m’interdisais de m’amuser sans lui. Parfois, je me sentais vieille avant l’âge, puis je chassais cette pensée, me disant que j’avais de la chance d’avoir un homme dans ma vie de tous les jours, ou presque.

La journée s’écoula comme je m’y attendais, je travaillais comme une forcenée, avalant un sandwich en catimini. Le seul réconfort qui maintenait ma motivation à flot était mes retrouvailles du soir avec mon amie d’enfance, Alice.
Elle avait besoin d’un coup de pouce au restaurant, son énième extra venait de lui faire faux bon. Je crois plutôt qu’elle était un tantinet trop exigeante et assez insupportable comme employeuse mais ça, je me gardais bien de lui dire. Ça n’avait pas d’importance, j’adorais aller là-bas, j’y joignais l’utile à l’agréable. C’était un moment d’évasion où je n’avais pas le temps de réfléchir et j’en avais besoin, aujourd’hui plus que jamais.

La fin de la journée pointa enfin le bout de son nez et j’avais encore une heure de libre devant moi. Je profitais de ce moment de répit pour finir le trajet à pied. Flânant comme j’aimais le faire, mon réflex n’était jamais bien loin, toujours au fond de mon sac. A croire que j’aimais passer en mode camouflage, la tête dans les écrits la journée et derrière un objectif le soir. Je longeais la seine, passant vers ces terrasses à ciel ouvert. C’était l’heure des happy hours et des sorties de bureau. Je voyais tous ces gens qui se retrouvaient, riant aux éclats et se prenant dans les bras. Quand je les observais, une partie de moi les enviait. Ils avaient l’air heureux et insouciants. Je m’imaginais même furtivement, comme dans ces films surréalistes, sauter dans le corps de n’importe lequel d’entre eux pour échanger nos places, pourvu que sa vie soit plus supportable que la mienne.

Je me prêtais souvent à imaginer leur quotidien, leur vie amoureuse ou encore leur métier. A les voir ainsi vêtus, ils semblaient tous avoir réussi leur existence et en être les fiers habitants. Pour ma part, j’avais l’impression d’être en dehors de moi-même. Je voyais mon corps vivre, respirer, marcher, agir et j’avais la sensation d’être ce petit fantôme qui flottait et tentait de le réintégrer, en vain. J’étais à côté de mes pompes en permanence mais je savais bien donner le change pour ne rien laisser paraitre.

Je traversai la passerelle Simone de Beauvoir et j’en profitai pour immortaliser le métro qui passait au loin, sur le pont de Bercy. Cette vue était magnifique. Paris était une belle ville, pleine de contrastes et d’ambiguïtés.

Je franchis les portes de « La croisée des chemins » vers 19 heures. Alice était en extrême concentration sur son tableau de plat du jour. C'est ma meilleure amie, une sœur de cœur, comme je me prête souvent à le dire. C’est même la seule amie qu’il me reste. Nous nous sommes connues sur les bancs de la maternelle. Peu complices au début, j’étais du genre timide et discrète quand elle était déjà exubérante et avec un franc-parler. Il aura fallu que cette terreur de Gabriel vienne m’enquiquiner pendant la récréation pour qu‘elle intervienne et lui fasse une tête au carré. Depuis ce jour, elle a décidé que sa mission de vie était de me protéger et moi, de me laisser tenir la main. Trente ans que ça dure. La légende dit que les amitiés qui durent plus de sept ans, c’est pour la vie. Au vu du chiffre sur le compteur, je crois qu’on est bien parties.

Cependant, il faut bien l’avouer, cette amitié n’est pas un long fleuve tranquille car nous sommes rarement d’accord. Nous sommes l’incarnation du yin et du yang, diamétralement opposées tout en étant complémentaires. Alice, c’est le soleil de notre idylle amicale. Je n’ai jamais vu quelqu’un de si positif. Quand elle voit le verre à moitié plein je le vois à moitié vide, sauf quand il s’agit de Margarita, là on tombe souvent d’accord !
Il faut dire que son mental d’acier n’est pas dû au hasard. Plus jeune, un grave accident de voiture avait failli lui coûter la vie. Elle n’était que passagère, mais n’a plus jamais retouché un volant de sa vie jusqu’ici. Elle ne le montre pas, mais la guérison psychologique n’a jamais été complète et son médicament est de faire de chaque nouvelle journée une bulle de perfection et d’hédonisme.

Je l’avoue, je suis tout le contraire. Je suis trop souvent négative, pensant toujours au pire quand une situation se produit. Je fais partie de cette catégorie de personne persuadée que rien de bien ne peut lui arriver. Je n’ai jamais de chance et, pour couronner le tout, je suis assez maladroite.
Alors, sans cesse, elle est présente, à toujours trouver les bons mots et à tenter de me remonter le moral. Elle essaye de me tirer vers le haut quand les tréfonds m’appellent. Ce soir, elle a du pain sur la planche, il va falloir qu’elle sorte l’artillerie lourde.

Demain, une journée douloureuse s’annonce…
Demain, nous sommes le 26 avril…
Demain, ça fera 18 ans que notre père nous a quittées…

La vie, trois petites lettres de rien du tout mais qui peuvent peser une tonne quand le chagrin est trop lourd.



Chapitre 2.


Jour J.

« Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents, dans la mémoire des vivants. » Jean d’Ormesson.

Le temps de ce mois d’avril est semblable à mon humeur du moment, changeant. Je passe du rire aux larmes comme le soleil passe à la pluie. Par intermittence, le vent s’emporte et mes idées noires s’installent. De loin, ma belle Tour Eiffel tente de s’adapter à mon moral tumultueux. Voilà qu’il se met à grêler, la météo ne semble pas se tromper pour une fois.

Le service d’hier soir était assez chargé. Alice et moi avions couru dans tous les sens. C’était exactement ce qu’il me fallait, ne pas avoir le temps de cogiter ni de réfléchir au lendemain. Occuper mon esprit avec des « Vous prendrez un dessert ? » ou des « Je vous recommande vivement le plat du jour ! ». Nous avions terminé le rangement de la salle autour d’un cocktail secret dont mon amie taisait la recette mais qui noyait allègrement mon accablement. Un taxi nous avait déposé tardivement au pied de nos immeubles respectifs. Je ne crois pas avoir trouvé le chemin de mon lit, car je m’étais réveillée toute habillée sur le canapé. Heureusement que mon amoureux n’était pas là pour me voir dans cet état ! C’était le genre de réveil cliché des lendemains de soirées arrosées. Un filet de bave dégoulinait de ma bouche, restée sans doute ouverte à ronfler toute la nuit. Mon mascara, que je n’avais pas retiré la veille mais joyeusement frotté avec mes mains, me donnait des airs de panda défraichi.

Après avoir avalé au moins un litre de café et une aspirine, j’avais trainé au lit avec un livre que j’avais retrouvé dans de vieilles affaires en rangeant l’autre jour, « Les souffrances du jeune Werther. »  Ce premier roman de Goethe retraçait l’histoire d’un amour impossible. A l’époque, ces mots m’avaient bouleversée. La fin était malheureusement tragique, je devrais songer à lire des œuvres un peu plus joyeuses. C’était mon jour de repos car samedi j’assurais la permanence, nous la faisions à tour de rôle. Ça tombait à point nommé, je n’étais pas d’humeur à voir du monde aujourd’hui. J’avais un tout autre programme.

J’essayais de joindre Stéphanie depuis une heure, sans succès. J’avais pourtant bien pris en compte le décalage horaire. A Paris il était 16h10, en toute logique à New York il était six heures de moins. Mes appels restaient sans réponse et mes messages aussi. Elle ne pouvait pas avoir oublié la date, c’était impossible. Chaque 26 avril nous nous appelions, comme pour prier ensemble à la mémoire de notre père. Enfin, prier est un mot inadéquat, je dirais plutôt se recueillir ensemble. Dieu ou quelques formes de croyance que ce soit ne faisaient pas partie de mon quotidien. Mes mésaventures récurrentes me laissent à penser qu’un mauvais sort m’avait été jeté et qu’aucun Dieu là-dedans ne cherchait à empêcher ça.

Ma grande sœur avait eu la riche idée, à la mort de papa, de s’envoler définitivement pour les Etats-Unis. Son agence de voyage et son anglais brillant lui avaient permis de dégoter une opportunité en or dans la grosse pomme. Son poste consistait à s’occuper des voyages à destination de la France et plus précisément de la capitale. Sur un coup de tête, elle avait plié bagages, j’avais alors 16 ans. Nous n’étions pas dans une période très propice à l’entente complice et le décès soudain de Daniel nous avaient toutes deux ébranlées.

Daniel, c’est comme ça que s’appelait mon père. L’ironie de tout ça, c’est que cela voudrait dire « jugé par Dieu ». En terme de jugement, cela avait été rapide. Un arbre, une vitesse excessive, un virage glissant et un homme qui nous avait été retiré, en pleine force de l’âge.

Depuis, je n’avais revu ma sœur que par des appels en visioconférence. Elle n’avait plus remis les pieds ici depuis tout ce temps et moi, en grande acrophobe que j’étais, je me sentais incapable de monter dans un avion. Lui rendre visite aurait été une aubaine pour découvrir ce pays qui me faisait tant rêver. Mais vu où j’en étais dans ma gestion du vide et des hauteurs, ce n’était pas pour demain. C’était d’ailleurs sur ma liste de procrastination, cette fameuse to-do list que je repoussais jour après jour : aller consulter un hypno-thérapeute pour tenter d’y remédier.

Quant à la relation entre ma mère et ma sœur, je restais dubitative. Je crois savoir qu’elles s’appelaient peu, peut-être pour Noël et les anniversaires, comme si elles étaient en froid. J’avais souvent questionné Marguerite mais elle avait toujours balayé d’un revers de la main le sujet, éludant que Stéphanie avait tout simplement du mal à se remettre de la perte paternelle. Il fallait qu’elle change de disque. Cette excuse devenait irrecevable depuis tout ce temps.

Il me manquait terriblement à moi aussi. Il subissait également les remarques de sa femme, toujours pleines de reproches. Mais il était d’un caractère foncièrement gentil et docilement, il s’exécutait sans se rebiffer. Je savais de qui je tenais.

Ben était parti en déplacement quelques jours. Il m’avait promis qu’il tenterait de rentrer ce soir si son dernier rendez-vous ne s’éternisait pas. Son métier de commercial l’obligeait à être souvent absent. Je lui avais dit plusieurs fois que je n’aimais pas qu’il me laisse seule ce jour-là. Visiblement, il avait oublié, une fois de plus. De surcroit, nous nous étions quittés sur une dispute complètement stupide. Depuis, j’essayais de le rappeler mais il rejetait mon coup de fil à chaque fois et mes supplications restaient lettre morte.
Ben était comme ça, une contrariété pour lui qui n’en était pas une pour moi pouvait faire ressortir un homme colérique qui s’emportait facilement. Il pouvait me bouder ainsi pendant des heures et même pendant des jours. Parfois, certaines longues périodes de silence se soldaient par un bouquet de fleurs en rentrant du travail. Et je retrouvais alors celui que j’avais rencontré.
La plupart du temps, je l’accorde, c’était peut-être moi qui exagérais. J’étais très maladroite et faisais peu attention aux choses. Vivre avec moi devait être exacerbant.

Nous étions ensemble depuis quelques mois lorsque, pour la première fois, j’avais subi les foudres de son mutisme. Il me parlait de ses envies de voyage et des pays qu’il aimerait visiter.
« — J’adorerais faire une croisière, c’est un peu ringard mais ça me fait rêver je ne sais pas pourquoi me disait-il songeur … Je m’imaginerais bien partir quelques semaines en mer, m’arrêter au gré des escales et découvrir une ville différente chaque journée.
— Ah bon ? Tout seul ?! m’écriais-je un peu trop fort. Je ne suis pas incluse dans ton programme à ce que je vois ! dis-je d’un air adouci mais aussi faussement vexé.
— Je parlais à la première personne comme ça Louise !!! Pourquoi faut-il toujours que tu rapportes tout à toi ?! avait-il répondu en se levant subitement du canapé où nous étions paisiblement lovés.
— Je plaisantais Ben … dis-je, ne sachant comment me rattraper et surprise face à cette réaction si virulente.
— Oui, et bien ton humour laisse à désirer ! Et par la même occasion, tu n’es visiblement pas non plus douée pour le repassage, je m’occuperai moi-même de mes chemises dorénavant m’asséna-t-il d’un ton cinglant, passant du coq à l’âne.
Sur ces dernières paroles, il était allé dormir, me laissant bouche ouverte sur le sofa. Après quoi, il ne m’avait plus adressé la parole de toute la semaine. J’avais eu beau pleurer et faire amende honorable, il était resté imperturbable. La boite à méchancetés s’était ouverte, enfouissant le gentleman lover qu’il était sous un tas d’immondices. Puis, le samedi matin, en revenant de son jogging, il m’avait ramené un gros bouquet de roses. Tout était oublié, la boite à gentillesses était à nouveau ouverte.

Chaque fois que ce genre de situation arrivait, c’était la fin du monde pour moi. Je n’arrivais pas à me raisonner. Sur le coup, j’étais énervée, me convainquant que cette fois, je ne craquerais pas, puis, je passais vite aux larmes et à l’anxiété, me persuadant que c’était fini et qu’il allait me quitter. Ainsi, je finissais toujours par platement m’excuser pour ce que j’avais pu dire ou faire, même si au fond de moi, je savais que je n’avais rien à me reprocher. Ben, lui, restait muet, un mur de briques triple épaisseur. Rien ne l’atteignait. Et puis, d’un coup, le déclic : du chocolat, un cadeau, une escapade et nous passions à autre chose, sans une once d’explications jusqu’à la fois prochaine.
Devant la porte de notre histoire, ces épisodes s’accumulaient les uns sur les autres. Je les enjambais à chaque fois, tentant de les broyer mais hélas, la montagne de déchets commençait à devenir bien trop haute pour être ignorée.
 Ben était mon ventriloque et j’étais son pantin. Il tirait les ficelles de ma vie bon gré mal gré et chaque fois, je m’exécutais.

Notre relation était cyclique, je m’y sentais dominée et surtout ligotée, incapable de bouger et de parler. Je me voyais passive et savais au fond de moi que rien n’était normal dans ce mode de fonctionnement mais je l’aimais, et j’étais persuadée qu’il m’aimait lui aussi malgré cette façade si dure. Je voyais en lui une bouée de sauvetage que j’avais parfois du mal à saisir. Je luttais de toutes mes forces pour m’y accrocher et ne pas sombrer. Je nageais, sans discontinuer, incapable hélas d’atteindre l’autre rive.

La sonnerie de Skype me tira de mes sempiternelles interrogations existentielles.
« — Enfin Steph !!! J’ai essayé de te joindre je ne sais combien de fois fulminai-je ! Tu n’as pas oublié quel jour nous sommes !
— Non ma belle, mais il n’est que 10h ici ! J’ai des choses qui s’appellent des enfants à déposer à l’école et j’avais une livraison de gâteaux à faire ce matin au plus vite ! »
De spécialiste des voyages, ma sœur s’était transformée en professionnelle des cupcakes et gâteaux d’anniversaire en tout genre. Il avait suffi qu’un apollon lui fasse les yeux doux à l’agence de voyages de la cinquième avenue pour qu’elle finisse mariée avec deux beaux chérubins et qu’elle arrête de travailler pour se consacrer à cette si belle famille. Un conte de fée digne de la petite maison dans la prairie.
Maintenant que mes neveux, Tim et Jack, étaient plus grands, ma sœur avait décidé de remettre sa vie professionnelle en route. Sans doute en souvenir de ces longs moments passés aux fourneaux avec notre père, elle s’était lancé dans la pâtisserie avec des gâteaux d’exception tous plus incroyables les uns que les autres. Rien que d’y penser, mon estomac faisait la danse de la joie.
« — Et tu nous as fait quoi de bon aujourd’hui ? lui demandais je.
— Une pièce montée sur le thème d’Alice au pays des merveilles avec une mousse framboise et exotique. Je me suis bien amusée avec les décors ! C’est pour l’anniversaire d’une petite Alice justement.
— Tu me mets l’eau à la bouche ! Dommage que tu sois si loin, sans ça toutes ces douceurs passeraient par mon fin palais pour validation, dis-je en salivant.
— Heureusement que je cours tous les jours parce qu’avec tout ce que je goûte je vais finir obèse, me répondit elle.
— Bon, trêve de plaisanterie, on fait quoi pour papa aujourd’hui ? »

Nous n’étions peut-être pas les sœurs les plus soudées du monde, mais nous avions établi un petit rituel chaque année, pour l’anniversaire de son décès.
Ces deux mots n’allaient pas du tout ensemble, l’anniversaire était synonyme de fête quand le décès reflétait la tristesse et le chagrin.
De longues années s’étaient écoulées mais la douleur restait vive avec un goût amer d’inachevé. Pour tenter de combler le vide qu’il nous avait laissé, j’allais farfouiller dans le grenier de la maison familiale, Stéphanie m’accompagnant seulement à travers l’écran de son smartphone. Maman y avait stocké toutes les affaires de papa, ses papiers, ses vêtements et ses peintures. Elle avait voulu faire un grand tri et se débarrasser de pas mal d’affaires quelques mois après qu’il soit parti mais, je m’y étais opposée, garantissant que je le ferais au fur et à mesure. Elle m’avait alors ordonné de tout monter au grenier, voulant visiblement dépoussiérer la maison des cendres de son défunt mari.

J’avais besoin de garder tout ce pèle mêle lui appartenant, comme pour avoir le sentiment qu’il était toujours là, à veiller sur moi. Je me surprenais même parfois à lui parler, les yeux rivés vers le ciel, à lui demander de l’aide ou juste un signe pour me guider.
Une fois l’objet de notre convoitise annuelle trouvé, je l’emmenais avec moi ou l’expédiais aux Etats-Unis. A tour de rôle, nous nous appropriions un bout de notre paternel pour nous accompagner jusqu’à l’année suivante. Je finissais toujours à quatre pattes, avec Stéphanie au bout du fil pour me guider dans mes recherches. Notre mère ne comprenait guère cette bizarrerie, elle nous trouvait ridicule. A chaque fois, elle disait « le passé c’est le passé, faire ça ne le fera pas revenir ». Songer que ça nous faisait du bien ne lui venait même pas à l’esprit.
Elle était celle qui, parmi nous trois, était vite passée à autre chose. Armée d’un bouclier, elle rejetait en bloc toute émotion et toute nostalgie. J’espérais dans le fond que c’était juste une protection face au chagrin. Je savais que je me leurrai.

« — Appelle moi quand tu seras là-bas ! Tu y vas bien ce soir ? me demanda Stéphanie.
— Oui, comme d’habitude ! J’aurais même droit au traditionnel ragoût de maman !!! A croire qu’elle ne sait rien cuisiner d’autre… elle sait très bien que je déteste ça…
— Alors à tout à l’heure ! éluda-t-elle en raccrochant, sans même prendre la peine de répondre à mes complaintes. »
Ce qui contrariait Marguerite par-dessus tout, c’est qu’elle devait garder sa fille à dîner tous les 26 avril et son petit programme s’en trouvait alors chamboulé. Un véritable cœur de pierre, c’était certain.

Marguerite avait toujours été un monstre d’organisation. Tout était millimétré et rien ne devait dépasser. Il n’y avait aucune place pour l’imprévu dans sa vie personnelle. Première illusion, car c’était pour mieux s’octroyer des contretemps dans sa vie professionnelle.
Papa s’occupait de nous le plus clair de son temps, même si lui travaillait aussi. Elle gérait son emploi du temps afin d’avoir un maximum de liberté pour des réunions de dernières minutes. Comme elle aimait le crier sur les toits, sans elle, le cabinet ne tournerait pas. Tous ces avocats étaient si brouillons, heureusement qu’elle était là pour tout recadrer.

Cela avait conditionné notre relation, mère disponible le soir entre 20h et 21h et le dimanche uniquement. J’avais grandi et le champ des possibilités s’était restreint aux repas du dimanche midi.
Passer à l’improviste boire un café dépassait l’entendement. J’avais tenté de le faire une fois et cela m’avait servi de leçon. Visiblement, je la dérangeais et elle avait continué son activité sans me prêter la moindre attention. Je m’étais presque fait sermonner, comme quand j’avais douze ans. Je m’étais servi un café que j’avais bu en tête à tête avec moi-même, bouillonnant intérieurement, sans oser crier au scandale. Dans ma tête, je hurlais dans un monologue sans fin.
« — Elle est incroyable !!! Elle ne peut pas s’arrêter deux minutes pour s’asseoir avec moi ! De toute façon, je suis bien la dernière de ses priorités, ça a toujours été comme ça ! Mais qu’est-ce que je fiche ici ??? Moi qui croyais lui faire plaisir ! Si seulement Papa était là … »
Cependant, elle connaissait très bien les limites maternelles de cette attitude et n’avait pas eu d’autres choix que d’obtempérer, une fois par an. Et elle me le faisait payer, sournoisement. Capituler était une chose, faire de cette soirée un bon moment en était une autre. Alors que je détestais au plus haut point ce plat, elle me cuisinait inlassablement son ragoût que je me forçais à manger. Je ne m’éternisais guère, et la plupart du temps, à 22h j’étais rentrée. Elle faisait un effort surhumain pour se mettre à table avec moi, le regard jonglant de l’horloge à son assiette.

Le dimanche, c’était différent, car c’est elle qui l’avait planifié. Elle aimait se pavaner devant Ben, qui m’accompagnait la plupart du temps. Il adorait ma mère et elle le lui rendait bien. Elle invitait toujours différents amis ou collègues du cabinet. Les apparences, toujours les apparences. Déjà à l’époque, mon père détestait ces repas de représentation mais n’avait pas d’autres choix que de s’y plier.
En réalité, il avait le choix. Il aurait pu tout envoyer promener et faire autre chose de sa journée que jouer les maris modèles devant les invités. Surtout qu’elle passait son temps à le fustiger et l’accabler. Je sais qu’il rêvait de s’échapper pour aller pêcher avec mon oncle Phil, son ami de toujours. En général, celui-ci faisait une apparition en fin de journée, une fois la bataille terminée.

Après la digestion, je finissais souvent par me reposer dans le grand hamac que mon père affectionnait pour ses longues siestes. Pour faire venir le sommeil, je me prêtais à imaginer un de ces fameux brunchs du dimanche avec les trois hommes de ma vie réunis : Papa, Oncle Phil et Ben. Malheureusement, dès que je me réveillais, le retour à la réalité était ardu. Il en manquait deux sur trois et rien ne pourrait changer ça. En plus du blues du dimanche soir, une chape de plomb s’abattait toujours sur mon moral lors du trajet retour.

La relation de mes parents avait toujours été un grand mystère pour moi. J’avais cherché les flammes de leur amour mais n’avait trouvé que quelques braises qui s’éteignaient, lentement. Je voyais mon père tenter de souffler pour que les étincelles reprennent tandis que ma mère jetait de grands seaux d’eau pour tout éteindre. Elle nous éclaboussait au passage, sans se rendre compte qu’elle nous noyait à petits feux. Est-ce que les choses auraient été différentes si Daniel n’avait pas été si docile ? Je lui en veux, parfois. Je lui en veux, tout le temps, car il n’est plus là pour répondre aux milles interrogations qui chaque jour jaillissent dans ma tête.

Je ne me doutais pas un seul instant que les réponses allaient venir à moi, tel un pigeon voyageur qui aurait fait cent fois le tour du monde avant d’arriver enfin à bon port, pile au bon moment.

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