17/01/20 - 22:07 pm


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Auteur Sujet: Les secrets de Ganymed de Jean-François Altmayer  (Lu 36 fois)

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Les secrets de Ganymed de Jean-François Altmayer


Une découverte scientifique majeure a permis au laboratoire Ganymed de commercialiser un produit qui arrête le vieillissement des cellules du corps humain. Ce produit nommé « traitement », vendu dans le monde entier, promet une possibilité de vie multipliée par cinq. Ceux qui peuvent se l’offrir, espèrent vivre entre trois cent cinquante et quatre cents ans. Dans les dix premières années de l’apparition du traitement, la société s’est divisée en deux catégories.

L’une, les indigents appelés les « errants » est abandonnée à son sort, l’autre ne cesse de jouir, dès lors, de la vie presque éternelle.
La surpopulation devient très vite un énorme problème économique et politique.

Le pouvoir financier et l’immense capacité d’influence du laboratoire Ganymed ont réussi à imposer une soft dictature qui interdit la procréation. Les contrôles sont très fréquents et très stricts. Le monde de l’enfance, l’enfant lui-même, et tout ce qui s’y rapporte de près ou de loin sont bannis.
On rêve désormais de l’avènement d’une totale éternité.
C’est merveilleux.

1

C’est là, comme à chaque fois, c’est bien là, bien disposé, bien rangé sur une palette, toutes ces choses attirantes, toute cette nourriture, pas de grosses quantités mais de quoi manger pour une semaine, tout de même. Michael penche la tête un peu plus en dehors de l’arête du mur, regarde à droite, puis à gauche, il peut se servir, il n’y a personne. Il faut faire vite, entasser tout ça et partir.
Il avance à petits pas rapides, vifs, et s’approche du tas. Les boites, les sachets, les petits cartons, quelques friandises dans le lot, tout ça glisse au fond du sac, avec application pour ne pas les choquer, risquer d’en abimer, pour ne pas faire de bruit aussi.

Il lui faut bien ça, il ne sait pas quand il pourra la revoir, quand il pourra à nouveau l’embrasser. Il est fier de ça, de cette rencontre-là, inespérée, de ces moments qu’il a volés à sa vie de déshérité. Il doit s’en aller, il le sait, mais avant, il a envie de goûter à l’un des trois petits flacons roses posés là.
Ça l’étonne, il n’en avait jamais vu auparavant. C’est surprenant et ça suscite sa convoitise.

Michael en prend un, il tourne la capsule et vide la fiole en trois gorgées. Il aime assez le goût de ce liquide étrange. Il veut en prendre une autre, mais il n’arrive pas à tendre correctement son bras pour s’en saisir. Il se concentre, il fait un effort, ça ne sert à rien. Il se sent vraiment bizarre, et il se dit que c’est soudain, que cette fatigue intense, qui l’atteint rapidement, n’est pas normale.
Il n’a jamais ressenti ça, c’est comme une maladie qui s’abat, qui foudroie, qui met à plat. Il suppose que c’est cette boisson qui le met dans cet état.
Il pense qu’il faut qu’il s’en aille, vite, qu’il parte, qu’il dégage de là avant que l’on ne le retrouve endormi à côté de cette manne qui ne lui est pas forcément destinée. Son sac bien rempli s’est mis tout à coup à peser lourd, très lourd, si lourd qu’il n’arrive pas à le soulever pour le poser sur son épaule.
Michael ne peut pas résister.
Sa vue se voile alors que ses jambes vacillent et tremblent jusqu’à ne plus pouvoir porter son poids, jusqu’à se trouver sur le point de s’écrouler. Sa chair, ses muscles deviennent du coton, il se ramollit en quelques secondes.

Il perd de plus en plus de vitalité, de force, il sent son énergie se dérober, s’enfuir, comme si elle s’échappait de son corps à chaque respiration, comme si elle le dégonflait de son ardeur, de sa puissance, de sa vie.

Michael essaye d’attraper, avec obstination, les deux autres flacons de la substance qu’il vient d’avaler.
Il veut voir s’il y a une étiquette.

Les bouteilles bougent devant ses yeux, elles vibrent, elles oscillent de droite à gauche, de gauche à droite, elles ne sont plus qu’un élan coloré, que la trace d’un vertige embrouillé.
Elles dansent dans son regard qui chavire et s’égare dans une brume dense, envahissante. Il bascule, il s’effondre sur lui-même, sa tête part en arrière, il ne peut plus se tenir, il ne peut pas la retenir, il sait qu’elle va percuter le sol. Il ne tombe pas complètement, quelqu’un le rattrape subitement et le maintient par les épaules.
On stoppe la chute de son corps qui lui semble sans consistance, flasque, élastique, désarticulé. C’est une aubaine, il se dit qu’il ne va pas se fracasser le crâne sur le goudron.
Mais ça l’inquiète tout de même.

Celui qui arrête sa chute n’est peut-être pas là fortuitement. Michael pense, une fraction de seconde, que ce n’est pas pour son secours qu’on est là, mais pour le voler, pour le déposséder du peu qu’il vient d’acquérir.
Avant de perdre totalement conscience, Michael se sent saisi, soulevé, il comprend qu’on le traine, qu’on le porte, qu’on l’emporte.
 
2

Elle est dans la lumière. Blanche la lumière, puissante. Elle flotte, suspendue à rien, sur rien. Pas de sol, pas de plancher, pas de terre, rien pour la tenir, pour la soutenir. Elle ne vole pas non plus, elle est juste là, comme ça, dans cet état-là.

Elle est légère comme une feuille, comme une plume, comme un pétale, elle peut être soulevée, emportée par le vent, brinqueballée, projetée, soufflée comme une fleur qui se fane.
Elle peut aussi danser, c’est plus facile quand on ne se sent plus peser, mais elle sent bien que ce moment-là ne lui offre pas la moindre liberté.

Elle est comme au beau milieu de plusieurs projecteurs qui l’éclairent jusqu’à estomper toute idée de son environnement, jusqu’à occulter toute possibilité de la moindre dimension. Ni largeur, ni hauteur, ni profondeur. Elle sent qu’on l’observe, qu’on la détaille de la tête aux pieds, qu’on l’analyse, qu’on prend des mesures sur son corps.

Même si elle ne voit rien, si elle n’entend rien, elle sent des regards, des regards posés sur ce qu’elle expose, contre sa volonté. On la calcule. A l’évidence, on la juge, on la jauge. Pas par malfaisance, pas par perversité non plus, c’est autre chose que l’on cherche, elle le ressent, c’est autre chose qu’on veut trouver. Elle en éprouve un malaise indéfinissable, une gêne embarrassée, une honte physique à être ce qu’elle est. On doit peut-être l’identifier, estimer le volume de sa tête, ses épaules, sa poitrine, son ventre, ses cuisses, ses jambes, on doit sans doute déterminer aussi la longueur de ses pieds.

Elle en est certaine, ils sont en train de la chiffrer en trois dimensions, de la proportionner et de comparer. Ils reviennent souvent sur son ventre en bougeant la lumière. Ils y reviennent et ils y restent. Ils se concentrent là comme s’ils n’arrivaient pas à voir correctement ce qu’ils cherchent.
Elle sent qu’on la manipule, brusquement, comme un objet. Elle en a la nausée et des larmes commencent à noyer son visage. Elle se sent disparaitre derrière ce qui coule sur ses joues, et pourtant on continue de l’explorer. De quel droit font-ils ça ? Quels pouvoirs ont-ils ?
Elle n’arrive pas à comprendre ce qu’elle touche, si elle a sous ses doigts la sensation que procure la texture d’un tissu, d’un vêtement, ou si c’est sa peau, directement. Elle ne sait pas si elle est nue, mais elle pense qu’elle peut l’être et qu’ils sont tous là, à l’inspecter comme ça, à l’explorer comme une curiosité, comme un phénomène.

Cette pensée produit une voix, grave, irréelle et profonde, une parole qui surgit du mystère de sa conscience, de la culpabilité, une voix qui résonne dans sa tête ; mais tu es un phénomène, tu es Le Phénomène ! Regarde !

La lumière change brutalement de direction et elle voit son ombre, l’ombre projetée de son corps. Elle voit cette tache noire qui s’élargit au milieu, à peu près là où ils insistent, où ils persistent. Elle comprend que son corps n’a pas sa forme habituelle, qu’il n’a pas la silhouette convenable, qu’il n’a pas une ombre conforme à ce que l’on peut attendre d’un corps de femme acceptable.

Elle comprend que son ventre dépasse, déforme l’ombre, qu’il est rond, proéminent, que l’ombre montre une déformation ventrale incongrue, méconnue, non reconnue. Elle comprend aussi qu’il parait grossir encore alors qu’elle essaye de le maintenir, de le retenir. Il y a comme une voix, dure, implacable qui parle, à nouveau, dans son crâne ; regarde cette disgracieuse excroissance, regarde cette difformité, regarde cette grosseur qui te déforme, cette chose intolérable qui pousse en toi, nous devons te l’enlever, la supprimer, nous devons la détruire !

Devant l’ombre de son ventre, une autre ombre s’avance, une main armée, une main tranchante qui commence à la couper, à la découper, à l’éventrer. Elle hurle.
 
3

La sueur qui colle ses cheveux à la peau de son front, coule sur ses paupières, dégouline le long des arêtes de son nez. Elle entend les battements de son cœur frapper brutalement sa poitrine, tant son rythme cardiaque lui parait s’emballer. C’est la peur de ce cauchemar qu’elle vient de faire, qu’elle vient de vivre.

Dressée dans le lit, Anna essuie ses yeux, tente de sortir de l’angoisse et de reprendre ses esprits. Le mauvais rêve dont elle s’extirpe lentement a été aussi étrange qu’angoissant. Elle a encore clairement à l’esprit ce qui a accompagné ce moment inquiétant d’inconscience, une sorte de plainte, bien plus qu’un gémissement, presque un hurlement.

Anna ramasse la carte au pied de son lit. C’est bien ça qui la tourmente, ça et ses nausées récentes. Elle ne sait pas les expliquer, mais elle a entendu dire, qu’autrefois une femme qui attendait un enfant, avait des nausées. Il n’y a plus de femmes qui attendent un enfant. Elle ne sait pas comment s’informer sans risquer une suspicion, sans risquer de dévoiler ce qui la hante depuis trois semaines à peu près. Trois semaines, justement, ça tombe exactement avec Michael.

Elle se revoit encore dans ce coin délabré où elle flânait en compagnie de Liz, où il était là assis par terre. Elle s’y revoit aussi deux jours avant, quand elle le cherche. Elle se repositionne là, dans ce coin dévasté, à la lisière, à la frontière, aux confins de la ville. Une ville banale, semblable probablement à toutes les autres, dans ce monde, une ville saine, sereine, une ville où il fait bon vivre si on en a les moyens. Michael, lui justement, n’a pas les moyens, Michael n’a aucun moyen. Michael se débrouille, comme il peut, en vendant par-ci par-là, quelques bijoux qu’il confectionne avec toutes sortes de choses récupérées, travaillées, coupées,  assemblées. Il a ce goût-là, et un certain talent pour rendre une petite beauté à ce qui a été sale, laid, détérioré, inutilisable.
C’est ça qu’elle a apprécié, d’abord, ces bricoles façonnées avec précaution, délicatesse, subtilité, avec art finalement. C’est ça qu’elle a aimé, ces espèces de choses venues d’un autre temps, cette capacité à ressusciter des débris, à leur donner une nouvelle vie, une utilité.
Et puis elle l’a regardé, lui.  Michael est un errant, on ne peut pas l’ignorer, on ne peut pas s’y tromper. Un pull qui a dû être bleu, devenu pratiquement noir au fil du temps, au rythme de la poussière et de la saleté, un jean gris élimé, troué à plusieurs endroits, et de vieilles baskets, c’est ça son accoutrement, c’est avec ça, sur le dos, qu’il vit.
Liz l’a vu, Liz a compris immédiatement qu’Anna a fondu sur place pour ce gars mal ficelé, au regard bleu. C’est comme ça qu’ils se sont trouvés. Michael est de ces gens qu’on ne connait pas, qu’on ne voit pas, qu’on ne reconnait pas. Il fait partie de cette communauté ignorée qui vit dans le dénuement total, dans l’indigence, dans l’indifférence, dans le délabrement de quartiers délaissés.

Michael est né, tout au plus, quelque vingt ans auparavant. Il a cette jeunesse naturelle qu’on n’imagine plus, il est jeune, vraiment, il n’affiche pas cette jouvence façonnée que produit le traitement. C’est aussi pour ça qu’elle a eu l’irrésistible envie d’être prise par cette vigueur, d’être éprise de cette jeunesse, d’être entre ses bras. Elle avait ce désir intime d’être vivifiée par sa vitalité.
C’est comme ça qu’ils se sont aimés.
Et puis Michael a disparu.
Anna relit son papier, elle ne peut pas y échapper, elle est convoquée.
 
4

Chaud, c’est chaud, c’est enveloppant, ça l’entoure de toutes parts, c’est douillet, confortable. Il doit être bien dedans. Ce n’est rien mais c’est déjà accroché, elle le sait. Elle ne le voit pas vraiment, c’est une forme qu’elle essaye d’imaginer, quelque chose qui la force à y penser. Il fait partie d’elle, il est en elle, il est un tout petit fragment de ce qu’elle est. Elle voudrait pouvoir s’en approcher.

Elle voudrait, vraiment, bien savoir ce que c’est. Un voile bleuté apparait, elle l’observe. A force de le regarder, elle distingue des contours qui commencent à se développer. Il y a quelque chose de rond, assez gros, plus important que le reste. Il y a autre chose pourtant, il y a un corps et des bras, il y a aussi ce qu’elle essaye de deviner. Tout est petit, minuscule, mais c’est là.
Et puis tout se brouille, tout est flou, elle se sent fragile, affaiblie, elle se sent chancelée, partir. Une douleur vient, une déchirure, un flot de sang jaillit, gargouille et l’envahit. Elle s’ouvre, on la déchire encore, on l’écorche, on la détruit.
Plus rien.
Aucune sensation, elle est calme, il y a juste une chaleur qui effleure sa joue. Ça sent bon, elle sent l’air, un air de printemps, elle est allongée et sa main frôle l’herbe, elle la fait glisser dessus, plusieurs fois. C’est doux et frais, c’est une herbe nouvelle, récente, tendre, elle perçoit sous sa main son vert éclatant, elle sent qu’elle est douce, elle sent sa couleur brillante sous un soleil nouveau, un soleil qu’elle ne connait pas, qu’elle n’identifie pas.
Ce n’est pas vraiment un soleil, c’est une lumière, une clarté, une embellie. Elle comprend que c’est ça, exactement ça, que c’est un rayonnement qui la remplit de joie, d’une sorte de sentiments incroyables qui ouvrent devant elle un horizon nouveau, un devenir, un avenir.
Elle veut retenir cet instant, elle est dans un jardin, elle le sait, elle est en paix. Les sensations deviennent intenses, elle ressent physiquement qu’elle s’emplit de bonheur, d’émotions, d’attention aussi.
Il y a quelque chose qui change en elle, elle est envahie de vigilance, de regards doux, bienveillants, de ravissements, de tendresse infinie.
Ça la ravit lentement, elle l’absorbe, elle s’en nourrit jusqu’à la plénitude. Elle sait maintenant que quelque chose lui arrive, quelque chose qu’elle n'a jamais connue, qu’elle n’a jamais vécue.
Elle sait qu’elle vient d’être submergée par une nouvelle vie. Elle entend un petit rire, un rire léger, un enchantement étonné. Elle se redresse et il est là, elle voit ses petits pieds, il est à quatre pattes devant elle.
Un papillon vole autour de lui, et l’enfant rit. Le papillon tourne et l’enfant le suit, l’enfant se retourne aussi. Il se lève maladroitement.
L’enfant ne voit plus le papillon, il est debout et il la voit, elle. Il lève un peu sa lourde tête et ouvre ses grands yeux. L’enfant rit encore, de son petit rire clair, d’un rire au bonheur spontané. L’enfant sait qui elle est, il sait qu’elle est là pour lui.
Elle ouvre ses bras, et l’enfant court un peu, elle le prend, elle le soulève, elle l’entoure, elle le tient. Tout doucement, elle pose ses lèvres sur la joue ronde du bébé. L’enfant ne pèse rien, mais il est dans ses bras. Elle se sent exister.

5

J’en ai rêvé dit Anna. De quoi ? demande Liz. Du bébé, répond Anna. Comment est-ce possible, on ne sait même pas à quoi ça ressemble vraiment un bébé. Tu en as déjà vu un, toi ? questionne Liz. Je l’ai vu dans mes rêves, je l’ai vu nettement, précisément, je l’ai pris dans mes bras et je l’ai aimé, tout de suite, sans condition, sans volonté, je l’ai désiré, infiniment. Je sais que je voulais le regarder, le cajoler, l’embrasser, le garder contre moi, j’en avais terriblement envie, c’était un désir extrême, raconte Anna.
Mais c’était un rêve, Anna, juste un rêve, ce n’est pas vrai, ce n’est pas la réalité, réplique Liz. Je sais, mais je sais aussi qu’il est là, en moi, je sais que c’est quelque chose d’irrésistible, reprend Anna. Mais non, qu’est-ce qui te fait croire ça ? C’est totalement irrationnel, objecte Liz.

C’est l’enfant de Michael, j’en suis absolument certaine. Encore lui ! J’aurais mieux fait de ne jamais t’amener là-bas. Ça ne peut pas être ça, tu ne peux pas avoir un enfant, tu prends le traitement, le pouvoir du traitement est absolument prouvé pour ça, aucune femme ne peut être fécondée ! Tu le sais bien, non ? insiste Liz.
Oui, je le sais, mais lui ne l’a jamais pris. J’ai peur, dit Anna. 

Peur de quoi ? demande Liz. Peur de cette convocation, peur d’être enceinte, peur qu’ils le voient, qu’ils m’opèrent, peur qu’ils m’ouvrent, qu’ils me charcutent, peur de la douleur et peur de le perdre, explique Anna.
De perdre quoi ? questionne Liz. Peur de perdre mon bébé ! rétorque Anna. Rien ne prouve que tu sois dans cet état, je suis certaine qu’il n’y a pas de bébé là, affirme Liz en mettant son doigt sur le ventre d’Anna.
Je le sens, c’est tout. Je pense qu’une femme sent ça. Est-ce que tu l’as revu ? Est- ce que tu as une idée de l’endroit où il peut être ? interroge Anna.

Qui ça ? s’étonne Liz. Michael ! s’exclame Anna. Non, je ne l’ai pas revu, je n’y vais pratiquement jamais là-bas, ce n’est pas très intéressant ce coin-là, et je n’ai aucune idée de ce qu’il peut faire ! Quelle importance, c’est un errant, tu le sais ! remarque Liz.
C’est important pour moi ! Je veux, je dois le retrouver, il doit savoir ! proteste Anna. Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu ne vas tout de même pas aller vivre avec lui ! Tu abandonnerais tout pour ce type-là, qui n’a aucun avenir. Dans cinquante ans, tout au plus, il sera vieux, il mourra, et tu vas rester seule pendant deux cents ans, et peut-être plus, tu vas errer pendant tout ce temps, tu vas gâcher ta vie comme ça ? déclare Liz.

Tu ne peux pas comprendre, rétorque Anna. Tu mourras comme lui, d’ailleurs, car tu ne pourras plus avoir le traitement, tu vas vieillir et tu vas mourir vite, très vite, tu n’auras qu’une petite vie ! fait Liz. Peut-être, mais je l’aurai aimé, il m’aura aimée aussi, et nous aurons aimé notre bébé, c’est une vie ça aussi, même petite comme tu dis, c’est certainement une vraie vie ! affirme Anna.

Mais enfin Anna, ce bébé que deviendra-t-il ? Il sera un errant, comme vous deux alors, il ne pourra pas être autre chose, vous ne pourrez pas lui offrir autre chose ! s’exclame Liz.
Je sais, je m’en doute, j’y pense aussi, mais j’ai quand même peur, rajoute Anna. Mais peur de quoi ? s’énerve Liz. Je te l’ai dit, peur qu’ils m’opèrent, qu’ils me détruisent, qu’ils enlèvent mon enfant, reprend Anna.

Tu n’as certainement pas d’enfant, tout ça n’est qu’une illusion, un rêve c’est tout ! réfute Liz. Je ne sais pas, je suis perdue, dit Anna.

Ecoute, va à ta convocation, tu es obligée d’y aller, sinon ils vont venir te chercher en force, crois-moi. Personne ne peut se dérober devant ça. Alors vas-y, et tu verras qu’ils ne te feront aucun mal, au contraire, c’est pour toi, pour ta santé ! Ne t’inquiète pas, je serai là pour toi, je m’occuperai de toi, s’il le faut, mais il faut que tu y ailles, c’est obligatoire ! conclut Liz.

6

Orange, depuis qu’il a ouvert les yeux il ne voit que ça, de l’orange. Il ne voit que son environnement seulement, le plafond surtout. Le plafond est orange, un orange pâle, feutré, étouffé, un orange doux, paisible, un orange d’ambiance. Ça ne sent pourtant pas l’orange, pas du tout, ça ne sent pas grand-chose en fait, peut-être une légère odeur de désinfectant. Michael se dit que ça sent le propre.

Ça ne lui dit pas où il se trouve. Il n’y a pas un bruit. C’est le silence, le silence total. Il pense que ce silence, c’est mieux pour se reposer. Pour l’instant il n’a pas bougé, même pas la tête. Il émerge à peine. Il n’est pas encore complètement conscient. Il essaye de sortir de sa torpeur, il essaye de se ressaisir, de voir vraiment, d’y voir clair. Cet orange ne donne pas beaucoup de lumière. Il n’y a sans doute pas grand-chose à voir. Il regarde un peu à droite, un peu à gauche. Il voit qu’il y a un autre lit de chaque côté du sien.

Il n’a pas vraiment vu s’il y avait quelqu’un dans ces lits. Il n’a pas envie de refaire l’effort pour le voir, pour observer, pour savoir. Il le fera tout à l’heure. Il se dit qu’il n’est pas tout seul et il trouve que c’est déjà bien.  Il réfléchit et tente de comprendre où il est, de se rappeler comment il est arrivé là. Il ne se souvient pas d’avoir marché pour venir ici. Il ne se rappelle pas avoir eu la moindre envie d’y venir d’ailleurs.
Non, non, il en est certain, il n’en a pas eu envie, il ne connait même pas cet endroit. Il y est peut-être venu par hasard.
D’un seul coup quelque chose le trouble, une bouffée de chaleur envahit son corps. Ça lui revient ! Il se souvient qu’il est tombé, qu’il s’est senti très mou, qu’il s’est senti partir. Il sait qu’il s’est évanoui, qu’il s’est écroulé sans avoir la moindre force pour résister, pour se reprendre. La chaleur monte encore, plus forte, plus puissante.

Il a l’impression d’être dans un four, il a très chaud. C’est l’angoisse se dit Michael, c’est la peur. Il ne sait pas où il est, il ne sait pas comment il est arrivé là. Il fait des efforts pour se rappeler, il ferme les yeux et dans le noir il essaye de revoir des séquences, des sensations, les dernières, avant ça, avant de se retrouver là.

Mais il ne veut plus dormir, il veut bouger, il veut partir. Il fait encore appel à sa mémoire et ça lui revient. Ce n’est pas une image, c’est une perception, une intuition. Il sent qu’on fait quelque chose de lui, avec lui. Il sent qu’on lui fait quelque chose qu’il ne veut pas. Il se dit mollement qu’il ne doit pas se laisser faire, qu’il doit résister, qu’il doit fuir. Il est faible, il n’y arrive pas, il n’a plus aucune force. Il ne peut plus bouger ses membres, ni en haut, ni en bas.

Il se souvient de ça, de sa dernière pensée, il se souvient de son corps qui ne voulait plus obéir à sa volonté. Il se souvient qu’on le traine, qu’on l’emmène, qu’il ne peut pas, qu’il ne peut plus se défendre, se débattre, s’y opposer. On l’a kidnappé, emprisonné !

Ça le révolte, personne n’a le droit de lui faire ça, il n’a rien fait. Il se met à bouger, à se tortiller, il tente de se redresser, de se lever. Il veut poser les pieds par terre et marcher. Il veut s’en aller ! Il cherche à remuer ses jambes, à les plier, il contracte son ventre et tire de toutes ses forces sur ses bras.
Il se rend compte que c’est impossible, qu’il est immobilisé.
Il est attaché.
Il se met à hurler.
Une alarme sonne avec un bruit affreux, puissant. Il entend un grognement, quelqu’un râle sur un autre lit. Une femme et un homme surgissent dans la chambre. Ils sont orange aussi.
C’est la lumière qui les rend orange. La femme dit doucement qu’il ne faut pas crier, qu’il est là pour être soigné. Elle prend une seringue et lui sourit.

Elle injecte le produit et elle lui dit qu’il ne doit pas s’inquiéter, que tout va bien aller.  Les yeux de Michael se révulsent, il part, il perd conscience.
 
7

C’est une sphère, colossale, posée là, sur un énorme socle. Une boule immense façonnée par l’ombre et la lumière, un globe surfacé de centaines de capteurs d’énergie. Ils suivent le soleil en s’orientant vers ses rayons.
Ça s’ouvre et se referme, selon les nuages, les éclaircies, les embellies.

D’acier, de verre et de béton, l’Unité 34, unité de soins et de contrôle, est là.
Elle est à part, en dehors, presqu’au beau milieu de nulle part. Elle est là, où personne ne va, jamais, sauf pour s’y rendre par obligation, sauf pour prendre la seule route praticable qui y mène.
Elle est bordée d’arbres géants qui la protège et qui la cache. Ils cachent aussi la misère, ces arbres, la misère d’en face, la misère d’un monde qu’on a voulu oublier.

A travers on ne voit rien ou presque, on devine seulement, on devine et on entrevoit qu’il ne vaut mieux pas aller par là. Ils cachent un vieux quartier, un faubourg autrefois habité, un vestige d’un autre temps, totalement en ruines.
Des restes d’avant le traitement, d’avant cette découverte incroyable qui permet d’arrêter le vieillissement des cellules du corps humain.

Cette promesse écrite partout, le monde entier la connait : « Ganymed, et vous êtes presque éternel ».
Le vieux quartier, on ne l’a pas démoli, on ne l’a pas rasé, ce n’est pas important, on le laisse comme ça pour que l’on puisse faire la comparaison, la différence, pour faire la démonstration d’un monde nouveau.
Ce n’est pas le seul, les villes en sont bordées, pratiquement entourées. On dit que des errants vivent là-dedans, très peu en ont vu, personne n’a vraiment envie de les voir. Ils n’existent pas, officiellement.
On n’en parle pas non plus.
C’est comme une légende. Ça pourrait faire peur à des enfants, mais des enfants il n’y en a plus, plus du tout, depuis longtemps, on n’en veut plus, c’est tout.
Alors ça ne fait peur à personne, les errants. D’ailleurs, il n’y a jamais eu de drame à cause d’eux, quelques vols quand même. Assez souvent on cherche les coupables, mais on ne les trouve pas, pas toujours.

L’Unité 34, elle, ne fait pas peur, bien au contraire, sauf à Anna qui y est entrée inquiète, tourmentée, soucieuse. Anna est là, pour quarante-huit heures officiellement, quarante-huit heures seulement. Les longs couloirs blancs et transparents de l’Unité 34 diffusent en boucle des projections, des films, sur la nature, sur cette planète qui voit la vie devenir longue et prospère. Les couloirs ne sont plus des couloirs mais d’immenses promenades à travers le monde.
Une musique douce, apaisante, parfois rythmée, mais jamais agressive, accompagne le chemin tout le long de ce rêve exposé.
Un parfum, aussi, suit le voyage.
Un champ de citronniers brille sous un soleil éclatant.
A travers le feuillage, les fruits jaunes luisent, dodus, pleins de fraîcheur. Le parfum de citron embaume un kilomètre de passage. Au bout, c’est un survol de montagne, des massifs rocheux et enneigés défilent. L’image se développe en hologramme, et continue sur l’autre mur, les cimes glissent sur les portes, sur les gonds, sur les poignées, les patients se retrouvent au beau milieu de cette beauté dévoilée et ils respirent les senteurs de bruyère, de coquelicot, de mauve musquée, de gentiane printanière. L’odeur d’un feu de bois chaleureux termine le vol et débarque sur une plage de sable bordée de palmiers.
Leurs ombres projetées sur la blancheur immaculée du rivage conduisent les regards vers l’océan turquoise. Ses vagues couleur d’émeraude frappent inlassablement la plage et s’affalent en une explosion d’écume pétillante et vivifiante.
Ça sent la fleur de tiaré, la vanille, le monoï.
Tout est fait pour qu’aucune idée sombre ne vienne gâcher le séjour des patients de l’Unité 34. Lorsqu’une séquence se termine, le message du laboratoire apparait lentement, fluorescent, changeant de couleur, « Ganymed, et vous êtes presque éternel ». Il se fait arc-en-ciel au final et s’évanouit lentement en se fondant dans le blanc, juste avant la première séquence du film suivant.

Anna parcourt tout ça, elle vient d’être injectée, scannée, radiographiée, examinée, explorée, détaillée, prélevée. Elle s’émerveille un peu et se rassure surtout. Elle suit des forêts tropicales et le chant de leurs oiseaux extraordinaires, elle débarque sur un marché coloré, et file le long des étals d’épices odorantes. Elle s’arrête devant un lac immense, un lac bleu, une eau calme, parfaitement plane.

Plus loin au bout, le soleil commence à descendre, et la surface se couvre d’or, de pourpre et de mauve. La caméra s’éloigne, elle s’élève et court le long des collines. Les images frôlent la pointe des pins, des mélèzes, elles descendent et ralentissent sur les rochers, les lichens.
Elles passent lentement sur des massifs de fleurs jaunes et violettes.

Anna rentre dans la chambre. Elle s’allonge. Elle passe sa main doucement le long de la paroi, près de son lit. Le mur en face, s’éclaire, s’anime. Bienvenue à l’Unité 34, choisissez votre programme.

Anna continue son voyage, elle choisit les îles, elle veut regarder et oublier. Elle ne veut pas réfléchir, elle veut que ça la remplisse, qu’elle n’ait rien à penser. Elle veut voir et écouter, surtout n’avoir aucune idée. Elle veut profiter de cet instant de paix.

Tout à l’heure, elle longera les couloirs, elle fera un autre chemin à travers ce spectacle qui lui est offert. Elle est inquiète toujours, elle ne peut pas s’arrêter de penser à son ventre, à ce qu’il y a dedans, peut-être.

Devant des centaines de poissons multicolores qui vont et viennent le long du corail, elle s’endort lentement. Elle rêve encore.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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