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Auteur Sujet: L’étreinte des naufrageurs de Richard Cloutier  (Lu 1403 fois)

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L’étreinte des naufrageurs de Richard Cloutier
« le: jeu. 23/09/2021 à 16:01 »
Chronique noire de Maisonneuve

L’étreinte des naufrageurs de Richard Cloutier



1

Lemmy T. Stone dépose son bol de café au lait sur la table et prend place. Comme presque à chaque matin, il s’installe dos au mur sur la large banquette bleue qui fait face au comptoir.
D’un regard vague, d’un œil sanglant de fatigue trahissant sa lassitude – certains diraient plutôt : injecté de sang –, le jeune chroniqueur financier aperçoit à sa gauche, par la vitrine, de l’autre côté de la rue, s’élever l’élégante façade de style Art déco de l’immeuble abritant le grand magasin Simpson’s. Le bâtiment érigé entre 1928 et 1930 repose rue Sainte-Catherine Ouest sur près d’un pâté de maisons, entre les rues Metcalfe et Mansfield.
C’est alors que l’imposante silhouette se campe dans son champ de vision. Stone voit l’homme franchir le seuil de la porte, entrer dans le café et venir directement le trouver à sa table, puis s’asseoir en face de lui.
Arborant un large sourire sous ses verres fumés, les cheveux longs, lissés et maintenus derrière la nuque, Jim Feinberg porte son éternel manteau de cuir noir malgré la chaleur persistante de la fin mai. Une tenue qui contraste avec le costume trois pièces lie de vin que porte Stone.
À peine conscient du fait que ses mains se mettent à trembler, il le voit tirer une enveloppe de ce manteau et muet, le regarde la déposer sur la table. Puis, il le voit frapper durement ses jointures contre elle en souriant, les dents bien en avant. Feinberg se relève ensuite d’un trait et plante son regard dans le sien. Il le dévisage si intensément et avec une telle hargne que Stone, qui en a pourtant vu d’autres, en est bouleversé.
― Quelqu’un veut te rencontrer, Stone. Un ami de Normand Laurier. Tu te souviens de Laurier ? Alors ne te fais pas trop attendre, lance Feinberg de sa voix insipide et rude, à peine marquée dans le souvenir de Stone par la distance des années.
Figé par la surprise, Lemmy T. Stone ne répond pas. Il se contente de regarder Feinberg sourire et quitter les lieux sans autres explications, sous le regard inquiet des clients et du personnel de l’endroit.
« Tu te souviens de Laurier ? », Stone accuse l’ironie de la question de ce fou. Il est simplement impossible pour quiconque ayant vécu dans son entourage, d’oublier Normand Laurier. D’ailleurs, lorsque l’autre a prononcé son nom, il l’a revu, lui et tous ces êtres déments – y compris Jim Feinberg – qui évoluaient dans son sillage.
Une certaine forme d’effroi gagne le jeune homme. Cette apparition de Jim Feinberg pourrait en effet douloureusement signifier que ses ambitions, ses espoirs et même sa propre vie viennent de lui échapper d’un seul coup. Après avoir passé des années à graviter dans l’entourage de Normand Laurier, Stone est parvenu à s’en extraire avant que toute cette vie dissolue parvienne à le couler. Mais voilà qu’on cherche de nouveau à l’entraîner vers le fond.
Il songe malgré lui et avec un relent de désespoir à sa première rencontre avec Normand Laurier. Elle est survenue au Fairmount’s Boxing Club, la salle d’entraînement qu’il dirige et qui est installée au rez-de-chaussée de la tour Drummond, sur la rue du même nom, au cœur du centre-ville. Stone avait alors franchi la porte du gymnase davantage par curiosité que par intérêt réel, essentiellement parce qu’il venait d’avoir seize ans et qu’il découvrait la vie et ses aléas.
Il y est ensuite retourné à de trop multiples reprises. Suffisamment en fait pour apprendre qu’en plus des adultes qui s’entraînent-là, pour la plupart des perdants et des criminels à la petite semaine, bon nombre des jeunes qui traînent sur place sont des fugueurs et des décrocheurs venant d’un peu partout en province, des Maritimes et de l’Ontario. Laurier et son entourage les recueillent, les logent dans des appartements vides – souvent délabrés – situés dans les étages de la tour Drummond, les nourrissent et leur fournissent une oreille attentive.
Marginaux pour la plupart, ces adolescents trouvent dans cette cour des miracles dysfonctionnelle cette matière étrange et seule capable, du moins en apparence, de nourrir leurs contradictions les plus intimes. Stone, qui avait perdu ses parents quelques mois plus tôt et vivait depuis sous la tutelle d’un oncle et d’une tante qui, sans être de mauvaises personnes ne possédaient pas la fibre familiale, a fini par s’y faire une place de plus en plus régulièrement.
Cependant, il en vint à s’admettre que Normand Laurier est avant tout un criminel. Que les merveilles auxquelles lui et sa suite paraissent pouvoir donner accès prennent au quotidien des allures bien différentes de celles qui nourrissent les rêves de tous ces adolescents révoltés. Surtout, Laurier s’emploie – et réussit avec une grande facilité – à créer chez eux un maximum de dépendances.
Alcool et drogues, il les accroche comme il faut pour les alimenter par la suite à grand prix, les amenant à lui rendre toutes sortes de « services ». Le tout dans une ambiance malsaine marquée de violences excessives, à la fois verbales, psychologiques et physiques.
Si Lemmy T. Stone ne mit pas très régulièrement les gants pour s’entraîner, c’est là qu’il prit goût à l’alcool et qu’il s’initia à la cocaïne. Une pratique qui, une fois qu’il fut au cégep, mais surtout à l’université, devint au moins une habitude, sinon un besoin.
Il a aussi connu dans les chambres de la tour Drummond un grand nombre de filles, puis de jeunes femmes, souvent trop contentes d’obtenir de l’attention, de la considération, mais plus généralement de la drogue en contrepartie d’affection ou de contacts sexuels.
Bien que ces relations fussent aussi fausses que vides émotivement, Stone les multiplia aussi souvent qu’il le put afin de combler ses besoins affectifs, en évitant autant que possible de s’interroger sur l’éthique de la chose. Cherchant à se convaincre, surtout, que ce n’était rien en comparaison de ce que Jim Feinberg, pour n’évoquer que lui, leur faisait subir de son côté.
Malgré tout, parce que ces rapports étaient aussi multiples que faciles à obtenir, cela amena Stone à développer malgré lui quelques-unes des caractéristiques propres au trouble de personnalité affectivement dépendante. Une réalité qui, depuis, s’avère un frein à de saines relations et qui l’a rendu plus sensible à tout ce qui peut être addictif, plus exactement l’alcool, la drogue et le sexe.
Au bout du compte, Lemmy T. Stone sortit amaigri et brisé des quelques années vécues dans l’entourage de la tour Drummond. Parce qu’effectivement, la vie suivant son cours, il a fini par se distancier de Normand Laurier et du Fairmount’s Boxing Club. Mais avant d’y parvenir, ils l’ont néanmoins accompagné depuis une partie de ses études de niveau secondaire jusqu’à son entrée à l’université, ce qui représente une bonne part de la période qui détermine la personne que l’on sera sa vie durant.
Lemmy T. Stone a par la suite terminé des études universitaires en administration, puis a amorcé une carrière professionnelle sans éclat. D’abord comme rédacteur au sein du service marketing d’une grande institution bancaire, puis à titre d’analyste pour un éditeur de contenu fiscal. Il est devenu ensuite administrateur pour un petit gestionnaire de portefeuille, après quoi il a édité de manière indépendante une lettre financière, ce qu’il fait toujours.
Cette occupation aux allures respectables lui permet surtout d’offrir l’illusion d’un statut professionnel, lui ouvre les portes des événements du secteur financier, et lui procure un revenu suffisant pour compléter la rente qu’il reçoit périodiquement depuis le décès de ses parents.
Il faut dire, et c’est bien normal, que la mort prématurée de son père et de sa mère à la suite d’un tragique accident de la route a marqué la vie de Lemmy T. Stone de manière irrémédiable. Outre le drame propre à la séparation inopinée, il y a cette rente qu’il touche chaque mois et dont il va bénéficier jusqu’à sa propre mort. Elle se compose du versement d’une assurance vie et d’une somme provenant du système d’indemnisation des victimes de la route sans égard à la faute, qui est géré par le gouvernement.
Bien que cette rente garantie à vie le place théoriquement à l’abri du besoin, le trentenaire est incapable de déterminer si elle a jusqu’ici contribué davantage à améliorer son sort ou si, au contraire, elle l’a saboté. Cet argent a effectivement servi bien souvent à nourrir ses vices alors qu’il n’avait pas à s’inquiéter outre mesure de leurs contreparties financières.
S’il parvient depuis quelques années à maîtriser son envie de cocaïne et le sentiment d’invulnérabilité que sa consommation lui procure, il en va autrement de son addiction à l’alcool et au sexe. Lemmy T. Stone aime boire du vin et des cocktails et il le fait aussi souvent que possible. De même, il ressent constamment ce besoin pressant de se faire dire par une femme, quelle qu’elle soit, qu’elle l’aime, et pour un instant, peut s’en convaincre même s’il sait bien que c’est de la foutaise.
Il consomme donc les relations comme d’autres enchaînent les cigarettes. Il souhaite constamment que l’une d’elles le prenne dans ses bras, lui touche la main ou le bras s’ils marchent côte à côte, ou pose sa main sur lui s’ils sont assis près l’un de l’autre. Puis, qu’elle dépose doucement la main sur sa joue en approchant son visage du sien et sa bouche de la sienne afin de lui poser un baiser tout près de ses lèvres, si ce n’est directement dessus.
Après que plusieurs minutes soient passées, surmontant la tension attisée en lui, bourré de tics, Lemmy T. Stone jette un coup d’œil circulaire à ses voisins de table qui ont finalement cessé de l’observer et de commenter le passage de « ce gros gars énervé », qui est en réalité un boxeur professionnel de second ordre.
Vaguement calmé, il reporte son regard sur l’enveloppe laissée par Jim Feinberg, sans oser y toucher. Il la regarde un instant en sachant bien qu’il ne tient pas tant que ça à savoir ce qu’elle contient. Mais à bout d’alternatives, il prend finalement dans ses mains l’enveloppe blanche sans signe distinctif posée devant lui, la décachette et à son grand étonnement en tire une carte professionnelle de la York Investment Securities, une firme de gestion de patrimoine. La carte porte le nom de Stephen Adams.
Pris au dépourvu devant cette simple carte, il voit revivre Adams dans son souvenir et songe surtout à quel point celui-ci – un grand gaillard aux cheveux noirs pratiquant la boxe – buvait et combien, à ces moment-là, il devenait une véritable bête effrayante.
Un soir, alors qu’il étudiait encore à l’université, Lemmy T. Stone est allé le voir se battre dans un gala présenté au Théâtre Rialto, une magnifique salle de spectacles multifonctionnelle inaugurée en 1924 et située sur l’avenue du Parc. Fortement impressionné par l’ambiance, l’effort, la sueur, puis les chairs déchirées et sanguinolentes, il a été marqué par la distorsion entre ce que les individus semblent être et ce qu’ils sont réellement.
Stone a fait la connaissance de Stephen Adams alors que tous deux fréquentaient le Fairmount’s Boxing Club. Il s’en souvient comme d’un individu triste et profondément insatisfait.
Depuis, l’ancien boxeur est devenu chef des placements de la York Investment Securities. Ils se croisent occasionnellement lors d’événements tenus à l’intention du secteur financier. Comme ils sont liés via différents réseaux sociaux, dont LinkedIn et Facebook, il s’interroge sur les raisons de cette mise en scène. Si Stephen Adams désire le voir, pourquoi ne pas lui avoir simplement écrit un message texte ? Stone ignore comment interpréter la démarche d’Adams, incapable de discerner ce que ce dernier, Jim Feinberg et surtout Normand Laurier, attendent de lui.
Il regarde de nouveau autour de lui et aperçoit sur la table son bol de café au lait toujours intact. Il le prend à deux mains, le porte doucement à ses lèvres et en boit quelques longues gorgées. Le breuvage est maintenant tiède. Stone se lève alors, puis quitte les lieux.
Le soleil matinal l’accueille lorsqu’il passe la porte. Il se retrouve sur la rue Sainte-Catherine, au cœur du quartier des affaires de Maisonneuve, cette ville fondée en 1883 qui devint au bout d’un moment le cinquième centre industriel et financier de l’Amérique du Nord et la métropole économique du Canada.
Maisonneuve, qui au début du siècle abritait la plupart des grandes fortunes francophones, a consolidé son statut économique enviable en annexant sa rivale, Montréal, en 1918. Alors principalement dirigée par une grande bourgeoisie anglo-écossaise, Montréal, à la suite de la Première Guerre mondiale, a été victime d’une grave crise financière qui entraîna un effondrement de son marché immobilier.
En réalité, seul le rattachement de Montréal à Maisonneuve permit à cette dernière de survivre, car elle peinait alors elle aussi à financer la réalisation de ses ambitieux aménagements urbains, parmi lesquels un immense jardin botanique et de majestueux édifices publics. Au final, l’annexion liant le Maisonneuve francophone et le Montréal anglophone fit naître la ville cosmopolite que l’on connaît aujourd’hui, animée d’une population bigarrée issue de vagues d’immigration successives.
D’un pas alerte, Lemmy T. Stone s’engage sur la rue Sainte-Catherine en direction ouest. Tout en marchant, il attache d’un geste machinal le premier bouton de son veston lie de vin et laisse le suivant libre, ce qui en fait battre partiellement les pans sous le vent.
Le trajet qui le mène au coin de la rue Crescent ne lui prend pas dix minutes. Il tourne alors vers le nord et trouve immédiatement, pratiquement sur le coin, le siège de la York Investment Securities.

2

Lemmy T. Stone entre dans l’immeuble de la rue Crescent où se trouve le siège de la York Investment Securities. Le bâtiment, doté d’une façade en pierres de granit grises sur laquelle se répètent discrètement des fleurs stylisées et des formes géométriques abstraites, semble au premier coup d’œil un immeuble somptueux. Il est en réalité dénué d’élégance et de fioritures, si ce n’est la charpente métallique de style Art déco installée au-dessus de l’entrée principale.
Une fois qu’on a accédé au hall, il se révèle même à peine confortable et tout ce que l’on y voit contraste avec l’idée que l’on se fait d’un édifice luxueux. Rien n’est le fruit d’un effort décoratif ou esthétique très recherché, que ce soit la console où sont indiqués le nom et le numéro du bureau de chacun des locataires de l’immeuble, le fauteuil et le petit guéridon abandonnés à la poussière dans un coin reculé du hall, à la gauche de la porte de l’ascenseur, que la couleur délavée des murs.
Lemmy T. Stone se dirige rapidement vers l’ascenseur, puis y monte lorsque les portes s’ouvrent. Une minute plus tard, il pénètre dans l’entrée minuscule du bureau de la York Investment Securities, au troisième étage de l’immeuble qui en compte cinq.
Après avoir fait deux pas, il se retrouve face à un poste de réception où est assise une jeune femme aux cheveux châtains, dans le début de la vingtaine. Mais avant qu’elle ne puisse lui demander quoi que ce soit, le chroniqueur financier voit apparaître Stephen Adams qui débouche tout juste du couloir central.
La plupart des gens, lorsqu’ils parlent de lui, l’appellent « le Rocky ». Ce surnom fait référence au personnage de Rocky Balboa, l’étalon italien incarné par Sylvester Stallone. Mais rarement le nomme-t-on ainsi en sa présence tellement il déteste ce sobriquet.
Leurs yeux se croisent et malgré l’heure matinale – il n’est pas 8 h 30 – Lemmy T. Stone reconnaît immédiatement dans le regard d’Adams cet éclat que seul l’alcool est en mesure d’allumer ou d’éteindre.
Cette vision lui rappelle qu’il l’a vu se battre dans des bars, notamment cette fois où il a littéralement ensanglanté le visage d’un jeune homme croisé là. Après lui avoir brisé le nez, puis ouvert des plaies à la mâchoire et au coin de l’œil à force de frapper, comme l’autre tenait toujours debout, Adams lui a brisé des côtes à coups de poing. Le sang a fini par créer une grande flaque sur le plancher dans laquelle, finalement, le corps tordu s’est lentement recroquevillé.
Stephen Adams est aussi jeune que Stone, soit tout juste trente-trois ans. Il est grand et ce qui semble à première vue être une relative minceur est en réalité le résultat d’une absence de graisse due à l’entraînement. Car le chef des placements, qui a livré des dizaines de combats de boxe chez les amateurs et quelques-uns chez les professionnels lorsqu’il était plus jeune, s’entraîne encore six jours par semaine.
Ces souvenirs n’ont rien pour calmer l’inquiétude de Stone, déjà peu rassuré par la tenue de cette rencontre dont il ignore toujours la raison. Il comprend à quel point il a été inconséquent de se présenter tête baissée à la demande de Jim Feinberg, et la peur lui noue l’estomac.
― Il semble que tu veuilles me voir ? lance-t-il malgré tout pour briser la glace, décidé à en savoir davantage.
― Je ne te veux rien, Lemmy, et crois-moi, ce n’est pas mon idée d’avoir chargé Feinberg de te porter l’invitation. Seulement, l’homme qui se trouve dans la pièce, là-bas, est convaincu que tu peux lui être utile. Que tu es le gars qu’il lui faut. Alors tu dois le voir.
Les deux hommes demeurent silencieux pendant quelques secondes, tandis qu’Adams se tient devant l’une des larges fenêtres jouxtant le poste de réception. Il regarde à travers bien qu’elle offre un panorama limité et aperçoit d’un œil distrait, quelques étages plus bas, l’animation matinale de la rue Crescent, reconnue pour être une artère tapageuse et criarde.
Pendant ce temps, les émotions de Lemmy T. Stone le plongent dans une introspection qui l’entraîne aux frontières de ce passé vécu dans l’entourage de Normand Laurier. Il trouve toujours aussi difficile de faire référence à cette période et n’y parvient qu’en ressentant une souffrance et une solitude très profonde.
En réalité, depuis qu’il s’est éloigné de Laurier et de la tour Drummond, il a toujours cru qu’il serait mieux préparé à faire face à une rencontre comme celle d’aujourd’hui. Qui est un brusque retour en arrière, dans un passé pas suffisamment lointain à son goût.
Mais il avait tout faux. Maintenant, son unique certitude réside dans le fait que la présence de ces individus dans sa vie lui a toujours garanti une absence de cette plénitude qu’il recherche continuellement sans la trouver et dont, il ignore pourquoi, il s’est toujours senti privé jusqu’ici.
Il y a d’abord eu le décès de ses parents, survenu dans un accident d’automobile alors qu’il était âgé de 15 ans. Puis, a suivi cette lubie d’indépendance qui l’a jeté dans un univers malsain et lui a laissé au passage toutes ces marques qui s’avèrent aujourd’hui plus inaltérables que jamais.
Si Lemmy T. Stone est parvenu à contenir sa consommation de cocaïne, il demeure accro à l’alcool et à l’affection des femmes, tout en se révélant incapable de s’attacher réellement à l’une d’entre elles et d’entretenir autre chose que des relations sentimentales superficielles et vides. Les quelques fois où de véritables sentiments ont semblé se dessiner, sa personnalité froide et méfiante a fait en sorte que toute possibilité de les nourrir s’est étiolée lamentablement.
Adams et lui ne se sont pas retrouvés ainsi côte à côte depuis des années et le contexte de leurs retrouvailles creuse entre eux un large fossé. Les camarades d’infortune d’hier se tiennent donc au bord de cette fosse où à un certain moment de leur vie respective ils ont tous les deux glissé, gênés d’y jeter les yeux.
― Viens, il t’attend, dit simplement Stephen Adams, tirant Stone de ses pensées.
Ils marchent dans un couloir, Stone à la suite d’Adams. Celui-ci le mène dans une salle de conférence située plus loin, sur leur droite.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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