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Auteur Sujet: Bleue comme toi de Lucie Renard  (Lu 412 fois)

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Bleue comme toi de Lucie Renard
« le: jeu. 24/09/2020 à 16:08 »
Bleue comme toi de Lucie Renard
 
 
 
Prologue

Décembre 1991. Dans son appartement de Saint-Germain-des-Prés, une jeune femme massait ses pieds martyrisés par des escarpins trop ajustés. Le bleu sur sa cheville, souvenir cuisant d’une rivalité presqu’affichée avec une autre mannequin dans cette course à la lumière des spots, lui rappela que la vie était une jungle impitoyable.
Lentement, elle se leva, s’approcha de la fenêtre qui surplombait le sixième arrondissement de Paris. Lumière éteinte, face à la nuit noire piquée des mille lueurs de la ville, elle contempla son reflet dans la vitre. Elle n’avait pas encore vingt ans, elle avait toute la vie devant elle. Comme si une fée se fût penchée sur son berceau, elle avait cette beauté remarquable qui la faisait sortir du lot. Sélectionnée rapidement après un casting à la fin du lycée, elle avait rejoint les rangs tant convoités de cette élite qui s’affichait sur les pages de papier glacé des magazines et arpentait les floors des défilés de mode.
Ses lèvres s’étirèrent dans un sourire doux. Elle repensa à cette autre femme, cette jolie blonde au physique si magnétique qu’elle avait, au prime abord, détestée pour ce qu’elle avait pris de l’arrogance. Les mois passant, elle avait compris que cette apparente froideur n’était qu’un masque pour dissimuler une grande sensibilité, frêle rempart contre la dureté d’une existence qui parfois offre mais souvent reprend.
Combien étaient-elles à avoir embrassé ces rêves de gloire, à avoir cru à l’imminence d’une célébrité aussi intense qu’éphémère. Pour devenir ce somptueux et délicat papillon que le monde entier admire, elles avaient accepté toutes les ingratitudes de la chenille : les douleurs, la fatigue, les rivalités, les coups bas, les regards lubriques et les mains parfois audacieuses.
Elle n’avait pas vingt ans. Elle fixait de ses grands yeux vert émeraude son reflet dans la vitre. Déjà, elle gagnait plus d’argent qu’elle n’en aurait jamais. Elle touchait du doigt la gloire sans voir que parfois, cette flamme blanche, séductrice, pouvait vous brûler vive. Elle vivait à toute vitesse une existence où tout était grand, trop grand parfois, où tous les excès étaient permis, où les expériences et les émotions s’enchaînaient à un rythme qui donnait le tournis.
Elle n’avait pas vingt ans. Dans le silence et l’obscurité de son appartement, elle se sentait en sécurité, comme si rien ne pouvait réellement l’atteindre. Elle était l’illusion, l’image, l’égérie peut-être, un jour, bientôt. Elle pensait à cette femme, cette jolie blonde qui attirait les regards. Elles étaient si prometteuses, disait-on.
Dehors, dans la rue, des sirènes retentissaient. Des hommes, des femmes, des blouses blanches investissaient des lieux où des drames se jouaient, où des vies ne tenaient plus qu’à un fil. Mais pas la sienne. Ici, dans le loft confortable et silencieux, elle se sentait en sécurité. Elle travaillait dur et, confiante, elle ne doutait pas que pour elle, pour celles qui, comme elle, étaient les élues, la vie promettait un océan de belles surprises.
C’est l’histoire de deux de ces femmes, deux belles plantes propulsées sur le devant de la scène du monde de la mode du début des années quatre-vingt-dix. C’est l’histoire d’un destin tragique dans lequel un océan de succès peut cacher un abîme sans fond prêt à vous engloutir.
 
I

“I’m off the deep end, watch as they dive in / I’ll never meet the ground / Crash from the surface where they can’t hurt us / We’re far from the shallow now”
Je perds la tête, regarde tandis que je plonge / Je ne toucherai jamais le sol / Je brise la surface, où ils ne peuvent nous blesser / Nous sommes loin de la surface maintenant
Lady Gaga / Bradley Cooper - Shallow (OST A star is born – 2018)


*****
Février 2019. Je lui souris. Cette femme qui, par amitié, avait accepté de m’accompagner, un vendredi soir, dans ce petit restaurant aux allures de routier, en bordure d’un rond-point, au milieu de nulle part. L’endroit était très différent des bars à vins plutôt branchés dans lesquels nous avions l’habitude de sortir. Même le GPS de ma petite voiture avait dû lutter pour trouver l’adresse. Elle entamait son troisième verre de vin blanc que la serveuse, à peine majeure, venait de déposer devant elle. Je faisais durer le premier, n’y touchant presque pas. Je conduisais pour rentrer et, étant avec elle à mon bord, j’avais conscience d’avoir charge d’âme.
—   L’égalité homme-femme, c’est n’importe quoi ! C’est un principe imaginé par les machos pour justifier leur laisser-aller et leur médiocrité, trancha-t-elle.
L’homme fronça les sourcils et chercha son prochain argument. Au niveau des joutes verbales, il ne lui arrivait pas à la cheville. Je l’avais compris, et son combat de coquelet m’agaçait déjà. Il aurait dû se cantonner à ce pour quoi il excellait : chanter.
Dix minutes plus tôt, il entamait sa dernière interprétation de la soirée, celle qui devait bouleverser mon amie. Mauvais calcul dans la synchro des chansons, sans doute. Mais il ne pouvait pas savoir.
« Would you know my name
If I saw you in Heaven
Would you be the same
If I saw you in Heaven … »
Éric Clapton et cette chanson qu’il avait composée à la mort de son fils, défenestré d’un immeuble de New York, vers la moitié des années quatre-vingt-dix… J’avais contemplé le doux visage de mon amie, ses yeux bordés de larmes qu’elle luttait pour retenir, son menton qui frémissait.
—   Tu as pitié de moi, là, c’est ça ? m’avait-elle lâché, habillant sa phrase d’un voile d’agressivité pour tenter de masquer sa détresse.
—   Non. Je ressens ta peine, je me doute à quoi elle fait écho. C’est tout, avais-je répondu, cherchant mes mots, sachant que la moindre parole maladroite serait une catastrophe alors qu’un fantôme de 25 ans en arrière nous avait, le temps d’un solo de guitare, rejointes à table.
S’arrachant à mon regard, elle avait fait signe à la serveuse, indiquant son verre vide, se justifiant à mon adresse.   
—   J’hésitais, mais là je n’hésite plus.
Puis à la jeune barmaid.
—   Vous me remettez le même, s’il vous plaît ?
Même brisée, même sur la voie de l’ébriété, elle était belle. Elle avait cette classe inhérente aux belles familles, à l’éducation bercée de culture, de livres classiques, de soirées de rallye ignorant au départ la lutte des classes car placée d’office au-dessus de la mêlée. Elle vérifia le nœud de son foulard. Je ne la dévisageai pas plus longtemps, consciente de son trouble, immense. Je lui laissai le temps d’être triste, le temps d’une chanson qui la bouleversait plus que les mots eux-mêmes.
Je reportai mon attention sur le chanteur. Sa voix était belle, claire. Il maîtrisait chaque note, chaque accord, chaque intonation. Il avait du « métier ». Il suscitait l’admiration. Il le savait. Il en jouait, même. Pour tenter de m’impressionner, notamment. Il avait un petit faible pour moi, il me l’avait dit. Je n’étais pas plus que cela intéressée, ma vie était déjà assez compliquée comme cela sans y adjoindre un mec et ses casseroles. Mais j’étais curieuse, et avouons-le, un peu flattée. Alors, j’étais venue écouter son répertoire de chansons d’amour pour la Saint Valentin. Soyons honnête, j’adorais sa voix. Mais de là à me laisser séduire, il y avait des kilomètres. Alors, j’avais demandé à mon amie de m’accompagner. Je n’avais pas eu à argumenter. Elle avait immédiatement accepté, ajoutant que la soirée serait amusante.
Dans le restaurant, la clientèle composée pour la plupart de couples et de groupes d’amis avoisinant l’âge de la retraite, jetait des regards curieux ou franchement désapprobateurs à l’étrange couple que nous formions toutes les deux, en jeans, pulls et baskets assortis. Il était sans doute évident pour eux que deux femmes sortant ensemble pour cette fête des amoureux formaient un couple… Je m’amusai de l’étroitesse d’esprit qu’avaient les gens, parfois. J’en jouais, me délectant de cette légère provocation gratuite pour apporter du piment à la soirée. Car, non, nous n’étions pas un couple. Mais nous étions unies par une amitié si forte que le paraître était loin d’être embarrassant, bien au contraire.
Le chanteur tentait d’accrocher mon regard. Je le lui accordai volontiers. Bientôt, les dernières paroles égrainées, il rangea son micro. Il commanda une bière, et vint s’asseoir à notre table. Je le congratulai sur sa prestation. Les convives avaient dansé, applaudi, repris les refrains en cœur. C’était une bonne soirée pour l’artiste qui, du coup, se sentait en confiance.
Il se lança dans la conversation, l’âme conquérante affichant une volonté d’énoncer de grands préceptes de vie. Il avait sans doute cru que tout le monde serait aussi conciliant que moi, qui acceptais les divergences d’esprit et, parfois, les limites des expériences de chacun. C’était mal connaître Émilie. Ou ne pas la connaître du tout, d’ailleurs. Alors qu’il aborda le danger que représentait le métro parisien pour une femme seule, lui qui n’avait, en tout et pour tout, dû se rendre dans la capitale française que deux fois, pour y prendre le bateau-mouche et visiter la Tour Eiffel, et encore.
Sans prévenir, elle envoya les boulets rouges. Encore bouleversée par les réminiscences réveillées par les Larmes du Paradis  d’Éric Clapton, elle n’avait plus de filtre. Il la rabroua, prêt à en découdre. J’assistai, me congelant littéralement sur place, à l’effondrement de la soirée qui, pourtant, avait bien commencé. Mais Émilie n’entendait pas se laisser enseigner la vie qu’elle avait vécue par cet homme aux idées passablement étriquées.
Je renonçai à compter les points. Ils allaient sans doute finir à égalité au niveau énervement. Je me contentai d’analyser comment on en était arrivés là. Mon chanteur ne connaissait pas les signes qui indiquaient une éruption volcanique imminente de mon amie qu’il voyait pour la première fois. Je savais quant à moi, par expérience autant que par sensibilité, la décrypter et saisir ces infimes indices du réveil de sa souffrance interne qui indiquaient qu’il fallait urgemment laisser couler…
—   Je sors fumer, indiqua-t-elle, bousculant sa chaise qui vacilla dangereusement avant de retrouver sa stabilité.
Restée seule avec mon chanteur un peu déboussolé, je m’employai à le rassurer.
—   T’inquiète, ça va aller. Elle souffre. Tu ne pouvais pas le savoir. Il faut laisser couler. Laisse tomber le débat.
—   Oui mais je pense que…
—   Peut-être mais il faut lâcher l’affaire. Ça ne sert à rien, là. Et puis c’était une bonne soirée. Il ne faut pas la gâcher.
Il fit mine de se ranger à mon point de vue, soucieux de me plaire. Je l’entraînai sur le terrain confortable du succès rencontré par ses interprétations. Il se rasséréna. Je m’autorisai à reprendre la respiration que j’avais, temporairement, retenue.
Émilie revenant, je choisis, pour détendre l’atmosphère, de porter la conversation sur un moment de la soirée où je ne m’étais pas particulièrement illustrée.
—   J’avais tellement peur, et je suis sûre que j’ai chanté tellement faux ! me raillai-je moi-même.
Plus tôt dans la soirée, le chanteur m’avait invitée à le rejoindre au micro pour interpréter en duo « Shallow » de Bradley Cooper de Lady Gaga. Glacée de trac, j’avais tenté de limiter la casse, sachant très bien que mes tentatives étaient vaines. Néanmoins, j’avais pris du plaisir à cet acte, légèrement fou à mes yeux, devant un public de personnes que sans doute je ne croiserais plus jamais.
—   Ce n’était pas si mal, m’accorda le chanteur. La deuxième partie était déjà beaucoup mieux, ajouta-t-il.
—   Au moins, elle, elle l’a fait, renchérit Émilie. Moi je n’en aurais pas eu ce courage.
La chaleur des mots bienveillants de mon amie m’enveloppa. Je me détendis un instant. Je voyais néanmoins que l’homme cherchait le prochain sujet de débat et je me dis que j’en avais assez vu pour la soirée.
—   On va y aller ? proposai-je.
Émilie acquiesça.
—   Je t’attends dehors, j’en fume une petite, proposa-t-elle. 
Je pris une minute pour dire au revoir au chanteur qui posa avec douceur deux bises sur mes joues, d’un air de regret.
—   J’ai chanté pour toi, ce soir, me souffla-t-il à l’oreille. 
Une chaleur m’envahit. Ce n’était pas forcément un sentiment agréable. C’était un mélange de plusieurs choses, entre le plaisir de se sentir désirée et l’inconfort de saisir que la personne en face attend quelque chose en retour. Je ne répondis pas et m’éloignai légèrement. Je lui sus grée de ne pas tenter davantage. Je n’avais pas envie de monopoliser encore de l’énergie pour le repousser, après cette soirée riche en émotions diverses.
Une fois dehors, le froid me saisit. Je resserrai autour de moi les pans de mon blouson. Je rejoignis Émilie qui finissait sa cigarette, mon chanteur sur les talons. Ce dernier semblait vouloir verser une dernière pincée de piment à la discussion.
—   Mais quand même, tu as besoin d’un homme dans ta vie, affirma-t-il en fixant mon amie, pour exprimer sa critique sur son statut de célibataire libérée. Toi aussi, Lucy, ajouta-t-il à mon intention.
—   Je n’ai pas besoin d’homme dans ma vie. Ce sont les hommes qui finissent toujours par avoir besoin de moi, le rembarrai-je, agacée.
Il me dévisagea, l’air surpris, peu habitué à ce que je me départisse de la douceur aimable que j’affichais en général en public. Son ignorance candide de qui j’étais réellement me frappa. Il n’ajouta rien. Je rejoignis ma voiture, Émilie à mes côtés. Nous nous enfuîmes dans la nuit noire de ce trou perdu.
 
II

“ I am flying / Like a bird / Cross the sky / I am flying / As in high clouds / To be near you / To be free ”
Je m’envole / Comme un oiseau / À travers le ciel / Dans les nuages d’altitude / Pour être près de toi / Pour être libre.
Rod Stewart - Sailing (Album: Atlantic Crossing - 1975)


*****
Janvier 1992. La maquilleuse appliquait une troisième couche de produits sur le visage d’Émilie. Déjà plus d’une demi-heure qu’elle était à pied d’œuvre. Émilie jeta un coup d’œil vers le miroir d’à côté. Le maquillage de Tam venait d’être achevé. Comme d’habitude, elle était parfaite. Pour Émilie, c’était toujours un peu plus long. Les responsables de casting la choisissaient souvent comme modèle pour son visage très neutre qu’un bon make-up pouvait métamorphoser en n’importe quel type de personnage. Pour Tam, c’était différent. Son visage, au naturel, rayonnait d’une beauté tellement parfaite que même sans artifice, tous les hommes se retournaient sur elle.
Suivant des yeux l’image de son amie renvoyée par le miroir, Émilie vit Tam se diriger vers les salons d’habillages. Bientôt, elle passerait la première tenue du défilé. Le Salon du Prêt-à-Porter de la Porte de Versailles à Paris était l’un des plus importants d’Europe. Il attirait de nombreux professionnels et détaillants qui venaient y choisir les pièces des collections qu’ils proposeraient à leur clientèle dès l’automne suivant. Du fait des délais de fabrication des pièces, les défilés présentaient toujours des collections en décalage de six mois avec ce que l’on pouvait trouver dans les boutiques.
Pour cette collection, le couturier Karl Fitzgerald avait innové dans les mélanges de matières. Il avait, dans plusieurs créations, allié la soie et la viscose, des matières naturelles, avec le tulle pour créer des formes vaporeuses et aériennes. Des jupons, savamment taillés en oblique pour un aspect déstructuré, complétaient sa signature pour cet hiver. Émilie avait hâte d’enfiler sa première tenue, de fouler les planches de l’estrade de son pas leste et assuré, perchée sur des talons vertigineux qui lui feraient largement dépasser le mètre quatre-vingt-dix. Elle aimait ce moment où l’on effectue les premiers pas vers le public, au rythme imposé par la musique entraînante sélectionnée par le couturier comme l’inspiration sonore de la saison. L’adrénaline qui se mêlait alors à son sang la faisait se sentir plus vivante que jamais.
Enfin maquillée, Émilie rejoignit Tam dans les salons d’habillage. Son amie avait enfilé une robe longue dans des tons vert émeraude et terre de Sienne que rehaussait son abondante chevelure blonde. Coupée en biseau, très décolletée dans le dos, c’était un modèle magnifique que la jeune femme mettait parfaitement en valeur. Émilie eut un instant le souffle coupé par la beauté de son amie. A chaque fois, cela lui faisait le même effet. Les mois qui passaient ne parvenaient pas à ternir l’admiration d’Émilie pour Tam.
Émilie décrocha sa tenue, une tunique fluide dans des tons lie-de-vin dont le drapé dénudait les épaules. Elle la porterait avec un pantalon noir agrémenté d’une bande argentée piquée de strass magenta le long de la jambe. La coupe large du pantalon conférait à sa démarche une souplesse légère, comme si elle eût pu se déplacer sans toucher le sol.
—   Tu es belle, ma chérie, glissa Tam à l’oreille d’Émilie en passant près d’elle.
Émilie sourit, attrapa au vol la main de Tam, laissa ses doigts courir le long de la paume si douce, jusqu’aux ongles vernis de brun doré, avant de la laisser filer. Le début du défilé était imminent.
Les filles se placèrent dans leur ordre de passage. Les habilleuses se tenaient prêtes pour assister les changements de tenue. Rien n’était laissé au hasard. Chaque fille qui terminait un passage était immédiatement prise en charge pour se changer en quelques secondes et effectuer les retouches éventuellement nécessaires sur son maquillage. Bientôt, les coulisses bourdonneraient comme une ruche et Émilie ne penserait plus à rien d’autre qu’à ses passages successifs, se méfiant des éventuels coups de pieds que certaines filles pourraient lui administrer par maladresse ou, plus probablement, pour attiser la compétition.
Elles enchaînaient les passages à un rythme soutenu. Émilie laissait l’instinct, acquis par plusieurs années de mannequinat, la guider dans cette routine parfaitement orchestrée. Quarante-cinq minutes plus tard, tout était terminé. Les robes allaient regagner les ateliers de haute couture où elles seraient nettoyées et entreposées précieusement pour le Salon de Milan la semaine suivante, avant de prendre le chemin de la Fashion Week de New York.
Sans prendre le temps de se démaquiller, les deux filles se changèrent rapidement. Un jean, une chemise blanche cintrée, un blazer, Émilie troqua ses escarpins vertigineux pour une paire de Converse et rejoignit Tam qui brossait ses cheveux. Les deux jeunes femmes se ruèrent hors des halls d’exposition alors que la foule commençait à se disperser. Vingt-deux heures trente. Les locaux fermeraient au public à vingt-trois heures. Débuterait alors le ballet des gens de l’ombre, ceux qui démontaient les stands, rangeaient les précieuses pièces des collections dans les penderies portatives et les carnets de commandes dans les pilot-cases, chargeaient les camions. La plupart d’entre eux ne seraient pas chez eux avant quatre ou cinq heures du matin.
Dans la rue, Porte de Versailles, Tam arrêta un taxi. Les deux femmes se laissèrent tomber sur la banquette moelleuse et légèrement crasseuse.
—   A la Locomotive, s’il vous plait, indiqua Tam, avant de poser sa tête sur l’épaule d’Émilie.
Cette dernière lui caressa la joue, distraitement, savourant ce moment de calme et de repos avant la soirée. Elle aimait quand son amie s’abandonnait ainsi. Cela lui arrivait rarement. Tam était souvent sur le qui-vive, prête à en découdre. Elle ne s’accordait de moments de lâcher-prise qu’avec Émilie. Cette dernière alluma une cigarette qu’elle passa à Tam. Le conducteur du taxi ouvrit la fenêtre arrière du véhicule, laissant le vent froid de janvier pénétrer dans l’habitacle.
—   Je ne fume pas, expliqua-t-il, alors vous comprenez…
—   Hmm mouais, marmonna Émilie, légèrement agacée.
Tam prit une bouffée, puis rendit la cigarette à son amie tout en soufflant la fumée au dehors. De sa main qui ne tenait pas la clope, Émilie caressait toujours la joue douce, couverte de crèmes et de fonds de teint. De l’autoradio grésillant, la voix rauque de Rod Stewart racontait sa traversée.
« I am flying / Like a bird / Cross the sky / I am flying / As in high clouds / To be near you / To be free ».
Émilie sentait son cœur se serrer, sans qu’elle ne sût vraiment pourquoi. La tension accumulée au cours de cette journée de salon peut-être, l’enjeu du défilé, la pression qui retombait, tout à coup, dans le taxi qui filait dans la nuit illuminée de Paris.
—   J’en veux un ce soir, annonça Tam. Je veux fumer puis j’en veux un, beau, pas trop con. J’ai envie.
—   Hum hmmmmm, approuva Émilie.
La jeune femme se disait que ce pourrait être une bonne idée. Cela ferait du bien, de s’oublier, quelques minutes ou quelques heures, dans les bras d’un homme. Sentir son corps vibrer, s’envoler, légère comme cet oiseau dans le ciel du chanteur à la voix rauque, vers ces nuages d’altitude. A cette idée, son corps frémit dans une douce chaleur impatiente. Distraite, elle jeta le mégot par la fenêtre du taxi, d’une pichenette, alors que le véhicule arrivait en vue des lumières du Moulin Rouge. Bientôt, il se garait en double file devant la boîte de nuit. 
—   Ça fait quatre-vingt-douze francs, indiqua le chauffeur, blasé.
Tam lui tendit un billet brun à l’effigie de Delacroix et fit un petit geste de la main qui indiquait « gardez la monnaie ». Dehors, une file d’hommes et de femmes attendaient de s’attirer les bonnes grâces des videurs pour pouvoir pénétrer dans la boîte. Rapidement, l’un des vigiles avisa les deux femmes. S’avançant vers elles, il écarta la foule et les escorta, sans un mot, vers l’entrée. Elles passèrent sans s’arrêter devant le guichet où les visiteurs payaient leur forfait. Le videur leur ouvrit le rideau et s’effaça devant elles.
Immédiatement, la musique enveloppa les deux jeunes femmes. Le rythme de la basse leur martela les tempes et fit vibrer leur cage thoracique, pénétrant directement jusqu’au cœur comme autant de fléchettes d’adrénaline.
—   Je veux fumer, annonça Émilie, entraînant son amie à travers la salle embrumée, vers les toilettes.
Elle roula leur joint, plaçant les petites feuilles avec une habileté qui traduisait l’habitude. Cela ne lui prit pas plus d’une minute. Elle l’alluma, le tendit à Tam qui le porta à ses lèvres et tira une longue bouffée avec un plaisir non feint.
Émilie reprit le joint et fuma à son tour. Puis elle entraîna son amie hors des toilettes. Les deux jeunes femmes descendirent à l’étage inférieur où ABBA célébrait la Dancing Queen. Les deux amies s’élancèrent sur la piste où la foule des danseurs les enveloppa comme un cocon vaporeux et mouvant.
« See that girl / Watch that scene / Digging the dancing queen »
Leur joint consumé, elles se dirigèrent vers le bar. Le serveur les reconnut et leur servit un gin tonic, sans qu’elles n’aient eu à demander quoi que ce fut. Puis il libéra un espace sur le zinc. Elles lui sourirent, récupérant leurs consommations. Elles trinquèrent vivement, au risque de fendre les verres, et burent une grande lampée d’alcool. Émilie, la première, grimpa sur le bar, bientôt suivie par Tam. Seules au monde, elles ondulaient, se trémoussaient, maîtrisant parfaitement leurs pas sur le zinc étroit. Les voix d’Abba s’égosillaient à l’unisson.
« Gimme, gimme, gimme a man after midnight ! »
Tam attrapa Émilie par la taille, l’enlaça. Ainsi collées, les deux amies se mouvaient à l’unisson, seules au monde, surplombant cette foule de danseurs. Leurs gestes se faisaient langoureux, provoquants, tendres et énergiques à la fois. Sur la piste de danse, les hommes les dévoraient du regard, laissant voguer leurs fantasmes sur les corps harmonieux des jeunes mannequins. Les femmes, les yeux tout aussi scotchés sur elles, les admiraient ou les haïssaient, souvent un peu des deux.
Laissant leurs corps onduler au rythme de la musique, les deux femmes perdirent la notion du temps, dans une volupté rythmée par les accords des guitares et les voix chaudes. Depuis longtemps, les blazers avaient rejoint l’arrière du bar. Les chemises, manches retroussées, entrouvertes, laissaient apercevoir la dentelle des soutiens-gorge. Sur les visages aux yeux mi-clos et aux lèvres entrouvertes sur un sourire, des gouttes de sueur perlaient, attisant l’excitation des hommes comme des femmes, qui ne perdaient pas une miette du spectacle.
Combien de temps dansèrent-elles ainsi ? Transportées d’émotions, elles ne sauraient le dire. Quand, bien plus tard, essoufflées et assoiffées, elles se laissèrent glisser au bas du bar, un groupe d’hommes les abordèrent sans détour.
—   On peut vous offrir un verre ?
Elles hochèrent la tête en guise d’assentiment, souriant à leur empressement et firent un signe au serveur. Immédiatement, deux gin tonic apparurent sur le zinc. Les bulles claires scintillaient dans les verres. Les jeunes femmes burent une grande lampée.
Émilie posa son regard sur Tam. Déjà, un grand blond lui susurrait des mots doux à l’oreille. D’apparence docile, elle lui souriait, emmêlant ses doigts à ceux de l’homme qui n’en croyait pas sa chance. Elle le voulait, Tam, son homme d’après minuit. Un beau brun au regard de glace s’approcha d’Émilie, enserra sa taille fine de son bras. Elle sentit la chaleur de sa main contre sa hanche. Songeant « pourquoi pas ? », elle laissa sa tempe se poser contre l’épaule du prétendant. Bientôt, elle se retrouva à danser tout contre lui, épousant les reliefs musculeux de ce corps qui, déjà, lui faisait envie.
Les verres se succédèrent, les danses aussi. Les mains se firent plus audacieuses, repoussant les limites. Bientôt, les langues se mêlèrent. Au cœur de l’obscurité, les deux jeunes femmes entrainèrent les deux hommes dans un taxi qui s’évanouit dans la nuit vers le boulevard Saint Germain.
Dans l’appartement, Émilie se laissa tomber sur son lit défait. Le beau brun ferma la porte de la chambre d’un coup de pied, laissant Tam et l’homme blond prendre leurs aises sur le vaste canapé. Audacieux, l’homme embrassa Émilie, la dévora de baisers, la couvrit de son corps. Sûr de son pouvoir envoutant, il lui fit sentir son désir pulsant, faisant écho à celui de la jeune femme. Dans un élan de conscience, elle attrapa un préservatif dans la table de nuit, alors que ses vêtements tombaient un à un sur le sol.
L’église Saint Germain des Prés sonna les quatre coups de l’heure, puis quatre coups de carillon retentirent. Sur l’épaule d’Émilie, la tête de l’homme se faisait lourde alors qu’il sombrait peu à peu dans le sommeil. L’étreinte avait été puissante, la jouissance rapide, presque décevante. La sueur qui séchait peu à peu sur les épaules et le dos donnait à la peau un toucher froid et poisseux. La jeune femme repoussa le poids inerte, d’abord doucement, puis avec plus de force. Il grogna. Elle le secoua.
—   Hey ho, tu t’en vas maintenant.
—   Hein… ? lui répondit une voix ensommeillée et rauque.
—   Tu te casses. On a fini, nous deux.
Surpris, l’homme ouvrit les yeux et dévisagea la jeune femme, doutant d’avoir bien entendu.
—   C’est une plaisanterie ? demanda-t-il, avant de chercher à enlacer la jeune mannequin et d’ajouter, viens là, ta peau est douce.
Émilie repoussa la main baladeuse.
—   Allez, debout. Tu dégages.
—   Mais enfin, quelle heure il est ? C’est le milieu de la nuit.
—   Oui. Et c’est l’heure où tu t’en vas.
—   Mais t’es pas bien ? Viens. Je partirai tout à l’heure, avec le premier métro.
Il tenta encore une fois de toucher la jeune femme, qui le repoussa violemment, cette fois.
—   Tes fringues et tu te casses ! rugit-elle.
—   Mais t’es folle ?
Abasourdi, il récupéra son caleçon, son jean, obtempéra. Il ne saisissait pas comment ces yeux qui, quelques minutes auparavant, brillaient de plaisir dans ses bras, pouvaient désormais lancer de tels éclairs de haine.
Émilie ouvrit la porte donnant sur le salon. Tam en était au même point, lançant à l’homme près d’elle sa chemise froissée.
—   Mais comment je vais rentrer ? Le premier métro n’est pas avant cinq heures…
—   On s’en cogne. A pied, en taxi, tu te démerdes.
—   Vous êtes deux salopes ! Osa le blond.
—   Casse-toi, rugit Émilie, poussant l’homme contre le chambranle de la porte d’entrée de l’appartement.
L’homme eut à peine le réflexe d’ouvrir le battant pour ne pas se manger le bois massif en plein visage. Les deux hommes, braillant des insultes, disparurent dans l’escalier, ne prenant même pas le temps d’appeler l’ascenseur. Dans la rue, ils proféraient encore des injures, chacun d’eux trouvant une légitimité dans les paroles outrées de l’autre. Bientôt, la rue redevint silencieuse.
Émilie s’approcha de Tam qui s’était recroquevillée sur le canapé, frissonnante. Elle enveloppa son amie de ses bras. Tam chercha sous les coussins de quoi rouler un joint. Bientôt, la pièce ne fut plus éclairée que par l’extrémité incandescente du pétard.
—   Viens, on va dormir un peu, chuchota Émilie, entrainant son amie dans la chambre.
Serrées l’une contre l’autre, les deux jeunes femmes ne tardèrent pas à sombrer dans le sommeil.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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