04/12/21 - 02:25 am


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Auteur Sujet: Je contrôle la situation de Maritza Jaillet  (Lu 45 fois)

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Je contrôle la situation de Maritza Jaillet
« le: jeu. 02/12/2021 à 16:37 »
Je contrôle la situation de Maritza Jaillet



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Dans cet ouvrage sera évoqué : la grossophobie, la perte de poids, troubles alimentaires, anorexie, le rapport à son corps, la dépression, le harcèlement, l’anxiété, les crises d’angoisse.



Cette œuvre est fictive, et même si elle est inspirée librement de faits réels, toute ressemblance serait fortuite. Certains éléments sont, pour des raisons évidentes, différents.

1

« Six semaines avant mon anniversaire, Noël. »
Je ne suis pas égoïste, alors je vais plutôt indiquer la fête des cadeaux et pour l’étalage de mes états d’âme, inscrire dans ce carnet la date du 13 novembre 2021. Arf, maudit stylo ! Il n’a pas résisté à la pression.
C’est la première fois que j’entame un journal, si on excepte celui que j’ai entrepris à mon septième anniversaire. Et celui que j’ai démarré pendant ma période d’ado rebelle. Ah oui, qui a fini brûlé avec mes cahiers dans un magnifique feu de joie. Depuis le temps, y a prescription !
Par quoi je commence ? Mes résolutions de l’année 2022 ? Bien trop tôt, et puis, comme tous les ans, je ne les suivrai pas. La liste des cadeaux ? Pourquoi pas, cela me changera du tableau Excel à actualiser chaque fois que j’aurai déniché la perle rare pour faire plaisir à un proche.
Toutefois, dans l’émission que j’ai vue hier soir – c’était soit ce truc soit me replonger dans une lecture pas très excitante –, le but de l’écriture est de graver sur un support le changement qu’on souhaite opérer sur soi. Écrire pour aider à la réalisation d’un objectif.
Dans mon cas, de changer. Un besoin de renouveau. La raison a déjà été avancée par ma famille, mes amis et mon médecin traitant comme étant la crise de la trentaine. Je n’ai pas encore trente ans. Enfin, si, bientôt, dans six semaines. Et si on prend en compte le développement du fœtus… Ma migraine va repartir à ce rythme ! Où j’en suis ?
J’ai eu le malheur d’être expulsée de l’utérus de ma mère le 25 décembre au matin. De son côté, elle me répète année après année que c’est merveilleux, son plus beau cadeau, sa fierté… Du mien, c’est plutôt une déception enfermée dans une boucle temporelle qui revient au même point, chaque année. Prisonnière d’un cercle vicieux qui ne cessera qu’à ma mort. Oui, ce n’est pas très joyeux et visiblement des pensées noires me hantent encore… Bref. Mon père est, quant à lui, ravi depuis le premier jour de ce hasard calendaire puisqu’il peut assouvir en grand sa passion pour la pâtisserie : faire trois gâteaux au lieu d’un.
Un pour mon anniversaire, un pour Noël et un pour ceux qui ont encore un petit creux ou qui n’aiment pas les deux premiers. C’est un pâtissier à la retraite qui a toujours le coup de main pour ruiner vos derniers efforts sportifs avant les fêtes. Ma mère travaille cependant, son boulot est tellement épuisant et compliqué que j’en bâille, rien qu’en me demandant comment elle peut faire la même chose depuis quarante ans.
Néanmoins, elle arrive à poser des congés pour son « meilleur jour de l’année ». Est-ce que quelqu’un me demanderait mon avis ? Tant pis.
Quant au reste de ma famille, cela demeure somme toute classique. On dit souvent que l’aîné est un terrain d’essai et que le cru s’améliore année après année. Affirmation démontrée. J’ai une cadette, Bérénice qui a deux ans de moins et qui est une comédienne mondialement connue et reconnue. Elle a réussi. Faut-il que je précise que sa vie à elle est parfaite ?
Comme le souhaitaient mes parents dans leurs rêves les plus fous, elle s’est mariée à un beau jeune homme – mannequin pour des défilés de mode et des publicités –, a eu deux enfants sublimes qui parlent déjà trois langues, et voyage dans le monde entier. Elle vit entre Osaka et Seattle, se pose parfois à Londres ou Berlin quand elle ne succombe pas au charme de Vienne.
Je l’envie, je la jalouse, mais cette remarque, je dois la garder pour moi. Finalement, je les étale mes états d’âme sur ce papier ivoire.
Pour finir, il y a la dernière, Éléonore, encore à l’université. Enfant chérie et choyée par mes parents, elle habite à Grenade, en Espagne pour ses études d’interprétariat. De temps à autre, elle est aussi influenceuse sur les réseaux sociaux. Impeccable jusqu’au bout des ongles, elle n’a jamais eu de problèmes de peau ou de poids. Elle peut s’enfiler un pot de nocciolata  en live sur Instagram sans en mettre sur son rouge à lèvres et garder ses dents blanches en toute circonstance.
Mon cadre familial posé, je dois m’attaquer au cercle amical. Ce sera vite réglé. La plupart de mes amis ont coupé les ponts avec moi au moment de mon entrée en fac ou quand j’ai décidé de les trier sur Facebook . J’en avais assez de faire le premier pas à chaque fois et d’être là, à chaque fois qu’ils en avaient besoin alors que je pouvais aller me brosser dès que j’essayais de les joindre. Il me reste une amie, que je me risque à appeler « ma meilleure amie », Kate, qui vit à Los Angeles depuis deux ans et que je vois beaucoup moins qu’avant. J’ai un meilleur pote, Timothé, dit Tim.
Toutes ces lignes devraient être suffisantes. Dans le doute, je relis les notes que j’ai prises la veille sur un brouillon qui traîne sur le meuble télé. À l’arrache, j’ai écrit « Soi, Famille, Amis, Amours et Travail. »
Pour ma part, les informations me concernant sont déjà assez étalées. Pas besoin de rajouter de confiture. Je déteste mon prénom, Uranie, et mon visage sans être vilain reste quelconque. Mes cheveux bruns se raidissent une heure après le brushing de la coiffeuse et certaines mèches mi-longues dissimulent mes yeux dont l’iris change en fonction de la lumière. Sur mon passeport c’est indiqué yeux noisette, mais parfois, ils tirent plus sur le cacao.
Passons à l’étape suivante. La famille, les amis, c’est déjà fait. Les amours seront encore plus rapides dans la mesure où je suis célibataire.
Bon, cela ne veut pas dire que je ne pense pas à un homme en ce moment précis, seulement, ce n’est pas réciproque. Du moins, plus maintenant. Et puisqu’il a annoncé ses fiançailles récemment, je peux le supprimer de mon esprit. Cependant, pas de mon compte Facebook.
Si mon subconscient le veut bien et arrête de m’envoyer des images de lui à poil, dansant sur une musique stupide dès que je ferme mes paupières. Garder autant de souvenirs de son ex c’est se laisser plomber par les angoisses, et dérangeant, non ? Pour ma santé mentale ? Pour mon cœur d’artichaut ? Je dois l’oublier. Cependant, le prochain cercle concerne la carrière.
Et « lui » se rapporte au travail. Il s’appelle Thomas, c’est le maire de la ville qui ne remplit pas forcément tous mes critères – quelle idée d’en avoir autant ! –, mais qui est adorable au quotidien. C’est un ami du lycée avec qui je m’entends bien et on est sortis ensemble un bon moment. Mon cœur en palpite encore. Je pourrais écrire sur lui pendant des heures… Or, mon téléphone me rappelle que je devrais déjà être partie depuis dix minutes. J’ai un petit creux et il reste un dernier carré de chocolat subsistant seul dans son emballage.
Pince tes bourrelets Uranie, pince tes bourrelets et ne cède pas à la tentation !
 Je n’y résiste pas malgré l’important petit-déjeuner que j’ai avalé vingt minutes auparavant. Un petit écart signifie vingt squats supplémentaires. N’empêche que cette énergie délivrée par ce petit plaisir est nécessaire. Un véritable un coup de fouet avant de descendre à pied les quatre étages me séparant du parking souterrain de la résidence. J’entends partout que les escaliers c’est bon pour les fessiers seulement, j’attends toujours de voir le résultat. Légende urbaine.
Je croise la gardienne qui a déjà commencé le nettoyage des marches, et j’évite le plus possible de faire des traces avec mes chaussures. Sa tâche est assez difficile, pas besoin que j’en rajoute.
À peine installée dans ma voiture, le bip de la porte du garage entre deux doigts, ma mère essaye de me joindre. Évidemment, mon kit mains libres s’est enroulé autour de mon trousseau de clés au fond de mon sac… Appel manqué, à une seconde près ! Intérieurement, je rage. Elle laisse un message, que je ne prends pas le temps d’écouter, et je lui téléphone illico.
— Oui ? Maman ?
— Uranie ? Je t’appelais pour organiser le repas de Noël et…
Je n’entends pas la fin de sa phrase à cause des couinements de cette porte métallique des années quatre-vingt. Heureusement que le syndicat a dit qu’il s’en chargerait.
— Uranie ? poursuit-elle. Tu préfères un déjeuner léger pour le 24 ou on mange comme d’habitude ?
Sachant que le « comme d’habitude » chez mes parents signifie pour quinze personnes et le « léger » l’extrême inverse, soit juste une salade verte, j’hésite…
— Tu peux faire entre les deux ? Un plat normal avec tous les groupes de nutriments qu’il faut…
— Va pour la salade verte alors.
Je me demande encore pourquoi ma mère sollicite mon avis si finalement, elle a déjà choisi. C’est ainsi. Elle ne changera jamais. Je m’apprête à raccrocher, ne prononçant plus aucun mot, mais elle n’a pas terminé.
— Et tu as réfléchi à ton cadeau ? Trente ans, ça se fête ! Je te rappelle qu’à ton âge…
— Tu étais mariée, tu avais déjà tes premiers enfants et reçu deux promotions au boulot, je sais Mam. Je te laisse, je m’engage sur l’autoroute.
Je lui raccroche au nez. Comportement un peu brutal, je l’admets. De toute façon, elle ne m’en voudra pas et j’ai besoin d’être concentrée pour me faufiler dans la chenille , pile devant une voiture, qui n’avance pas aussi vite que les autres dans les bouchons. Technique d’observation imparable. Une fois insérée dans cette queue qui durerait d’après mon application GPS une bonne vingtaine de minutes, je peux allumer la radio et me tenir au courant du monde.
Même si, à bien y réfléchir, on entend toujours des actualités similaires jour après jour : des politiciens véreux, des journalistes cherchant à redorer leur profession, des invités qui ont du mal à cacher au micro leur ennui, la guerre aux quatre coins du monde et le changement climatique.
Vivement qu’il soit huit heures et trois minutes pour obtenir un peu de douceur auditive. À l’exception des klaxons enclenchés par ceux qui n’ont toujours pas compris que leur action n’aiderait pas la file à avancer, je suis sereine, je respire et me prépare psychologiquement à une nouvelle journée de travail à la Médiathèque. Réunions, archivages, plannings, courriers…
Je reçois un SMS de mon ami et maire Thomas, qui m’annonce l’annulation de notre déjeuner ensemble. Il a trop d’affaires à régler. Dommage, mais je comprends et lui renvoie un petit message de soutien. C’est alors que je vois une berline noire foncer à vive allure dans le rétroviseur. Le conducteur croit être plus malin que tout le monde en passant par la bande d’arrêt d’urgence et ainsi grappiller des places dans la file.
— Encore un sans-gêne, beuillon  va ! m’écrié-je alors que ma réaction ne sert pas à grand-chose puisqu’il ne m’entendra pas.
Je déteste les gens qui agissent de la sorte. Sans être à cheval sur les règles du bien-vivre en société, quelqu’un qui cherche par tous les moyens à nous la mettre à l’envers, je lui attribue tous les honneurs de l’idiot. En revanche, je dois reconnaître qu’en l’absence de flics ou de caméras, l’énergumène arrivera à l’heure quand moi, je vais devoir m’excuser auprès de la directrice.
L’A450 est toujours bouchée, elle le sait, toutefois, elle est aussi informée qu’il suffit de partir avant sept heures et demie pour faire les trente bornes en vingt minutes et pas en une heure. Mea culpa pour aujourd’hui ! J’ai essayé une fois. Cependant, c’est déprimant d’arriver au boulot la première, de devoir allumer toutes les lumières, de saluer les agents d’entretien terminant leur travail et d’avoir un demi-café dans la machine qui met du temps à démarrer. Non, plus jamais.
Mon téléphone sonne. Sans grande surprise, Stéphanie, ma supérieure, m’appelle.
— Salut ! Êtes-vous bientôt là ? J’ai un avocat qui a pris rendez-vous pour des recherches et j’aurais aimé que vous l’aidiez.
J’entends très bien, au ton qu’elle emploie, qu’un refus de ma part serait mal venu. Or, je suis bloquée.
— Je suis encore dans les embouteillages, j’en ai bien pour une demi-heure. Aurélie peut, peut-être s’en charger ?
Évidemment qu’Aurélie peut s’en charger, ai-je besoin de le préciser ? C’est une stagiaire, qui connaît les moindres recoins de la médiathèque, à force d’accepter toutes les basses besognes. Pourtant, elle rêve de responsabilités.
— Je vais voir avec elle. Bonne route !
La moquerie qui accompagne cet encouragement ne m’atteint pas. Mon téléphone vibre. Bon sang, ils se sont donné le mot ? Un SMS de mon père qui râle du fait que j’ai « choisi » de manger léger le 24 au midi et parce que je ne veux rien de spécial pour mon anniversaire le lendemain.
Comme tous les ans, je n’ai aucune idée. Même si je vais avoir trente ans, cela ne changera pas le fait que le jour durant lequel je suis censée profiter à fond de la vie soit le jour de la remise des cadeaux de la famille. Comme si j’y peux quelque chose !
Puisque la circulation reprend, le portable retrouve sa place dans le sac.
Un jeu stupide passe à la radio. Le journaliste prend un prénom au hasard dans son dictionnaire et le premier auditeur qui appelle remporte la somme de cinq cents euros. Je trouve cela absurde, surtout parce que je ne pourrais jamais gagner. Oui, je suis mauvaise joueuse seulement… Est-ce que mon prénom est au moins dans un dictionnaire ? Pas sûre.
Quand mes parents m’ont affublé d’« Uranie », les sages-femmes ont dû hésiter à l’inscrire. Ma mère adore les personnages dans les pièces de théâtre, tandis que mon paternel voue un culte à l’astronomie. Devinez lequel a gagné ? En même temps, être prénommée Uranus n’aurait pas été cool à l’école. Toutefois, certaines planètes ou satellites ont des appellations vraiment transcendantes. Je me serais bien vue en Jupiter ou Io.
— Et aujourd’hui ce sera Gaspard. Est-ce qu’un Gaspard peut joindre notre standard ?
Gaspard. C’est le chat de ma voisine. Peut-être que si je les appelle en miaulant ? Ahah, je me marre toute seule.
Reprends-toi Uranie ! Ça ne marchera jamais !
Dommage.
Enfin, j’arrive sur le parking réservé aux personnels et m’aperçois avec stupeur qu’un véhicule est garé à ma place. Ok, mon nom n’est pas clairement indiqué avec un écriteau comme celui de Monsieur le maire et ses élus. Or, l’emplacement du milieu à côté de ce petit banc en bois face à la porte de la médiathèque, c’est la mienne.
Cinq ans que je me gare dessus, tous les matins, et chacun sait que cette place, c’est pour ma titine. Je furète à droite, à gauche, rageant dans le vent. Mes mains serrent le volant au point que mes ongles blanchissent.
Il faut bien que je reconnaisse, au bout de trente secondes d’agacement, que personne ne bougera cette berline noire de marque allemande qui ressemble d’ailleurs à celle appartenant au beuillon sur l’autoroute. Celui qui se croit plus malin que les autres. Je me retiens d’agir par instinct. S’énerver ne résout pas le problème.
Je sers le service public et en tant qu’assistante de direction, je me dois de donner l’exemple et je ne vais certainement pas prendre la place réservée aux personnes souffrant d’un handicap. Ce sera le parking gratuit à cinquante mètres. L’air de rien l’écart de ce matin peut encore s’annuler avec les pas supplémentaires. Maudite montre compteuse de calories que j’ai encore oublié de charger !
Avant de franchir le seuil de l’établissement, je me permets de faire un détour par cette Golf assez quelconque. Pas de châssis sport ni de jantes m’as-tu-vu, pas de vitres teintées, une plaque avec les deux chiffres du département, pas de siège auto à l’arrière et aucun objet de valeur visible depuis l’extérieur. Étrange. Tout est à sa place, aucun mouchoir qui traîne ni ticket de caisse ou encore une bouteille d’eau compressée, coincée derrière un siège. Elle appartient donc soit à ma mère, peu probable, soit à une personne célibataire et maniaque, qui a décidé de gâcher ma journée. Troisième option : un véhicule de location ?
Je regarde l’heure sur mon téléphone : je suis vraiment à la bourre.
Accélérant mon allure, je me dépêche de poser mes affaires, de filer aux toilettes pour être tranquille pour la matinée, et de récupérer le courrier destiné à la direction que je dois trier. Mon corps s’essouffle vite, un point de côté ne va pas tarder à apparaître. Mince. En plus, je ne vois ni Stéphanie ni Aurélie.
L’une est sûrement à une réunion organisée à la dernière minute, tandis que l’autre doit gérer le premier usager de la journée. Maintenant que je suis assise avec ces lettres à décacheter, je peux discrètement ouvrir le premier tiroir de mon bureau et m’enfiler un arlequin. Le grignotage c’est mal, mais sentir ce goût de banane qui descend dans ma gorge est plus excitant qu’un biscuit aux avoines ou même des graines. Biscuits que Stéphanie pose à l’instant sous mon nez.
— Encore en retard !
Zut. Moins de cinq secondes pour réagir.
— Bonjour, Stéphanie ! Comment allez-vous aujourd’hui ?
Elle remonte sa paire de grosses lunettes avec son index et hausse les épaules comme si je suis un cas désespéré.
— Bon, souffle-t-elle en constatant le bonbon collé à ma joue. Y a quoi dans le courrier ?
Le courrier. Vite. Je n’ai ouvert que cinq enveloppes et lu en diagonale deux d’entre elles.
— Gérard confirme la réunion pour le plan Neige de cet hiver, on a une excuse de Monsieur Dorier pour les livres empruntés qu’il n’a pas rendus à temps et encore une demande de permis de construire qui doit aller au service urbanisme.
— Les gens n’ont toujours pas compris que ce n’était pas la mairie ici. Enfin, vous devriez manger ça plutôt que de vous goinfrer de bonbons. Ce n’est pas très bon pour la ligne et je vous rappelle que vous êtes la première personne qu’ils voient.
Elle n’a pas tort. J’en ai pris compte dans mes résolutions de l’année dernière, et des autres avant également, de perdre dix kilos avant mes trente ans seulement, je n’ai pas tenu quinze jours. Pourtant, je me suis fixé ce petit objectif dans l’espoir de l’atteindre, mais mon envie de sucre est plus forte que tout.
— Sinon, y a une nouvelle salle de sport qui a ouverte rue François Darcieux à la place du taudis abandonné, déclare-t-elle en sortant de sa poche un flyer qui semble être passé par la case machine à laver.
Je la remercie pour cette délicate attention signifiant qu’à ses yeux je suis définitivement obèse. Sur ce point, le corps médical lui donnerait sûrement raison. Je peux enfin souffler la voyant repartir dans sa tour d’ivoire, un bureau vitré situé en mezzanine.
De là-haut, elle doit avoir un point d’observation magnifique sur la rangée livres fiction et le rayon adolescent. Je n’ai jamais eu l’occasion d’aller dans son bureau depuis les travaux. À vrai dire, en ai-je vraiment envie ? Je branche le téléphone et à peine deux secondes plus tard, je suis tenue de traiter ma première affaire de la journée.
Les minutes passent, l’ennui s’installe vite et j’ai ce maudit flyer presque en charpies devant mes yeux. Par curiosité, je cherche sur le web et découvre un site aux couleurs chatoyantes. Rien à voir avec l’image que je m’en faisais. Les derniers sur lesquels je suis tombée ressemblent soit à un descriptif pour un hôpital psychiatrique soit à une salle de torture où toutes les couleurs sont permises avec des spots, faisant fuir les épileptiques. Un petit regard sur les entraîneurs et je m’empresse de sortir mon téléphone pour appeler mon meilleur ami. À cette heure-ci, il doit être en pause. Il commence à quatre heures cette semaine.
— Tim ? Désolée de te déranger pendant ton breakfast italien, mais ça te dirait de venir tester une salle de sport avec moi, ce soir ?
— Sans façon, je vais être crevé et ma mère voudra que je me couche tôt !
 
Ah ! Timothé ou le Tanguy comme je l’appelle. Vivant encore chez ses parents, à qui il n’a toujours pas avoué pourquoi il ne ramène jamais de petites copines, et toujours peu motivé quand il s’agit de se bouger. Il continue de converser, mais je n’ai pas dit mon dernier mot.
— Tu comprends qu’en ce moment j’ai d’autres projets et…
— Ils offrent une séance gratuite avec un coach qui compte plus de tablettes de chocolat que mon tiroir peut en contenir.
— Mouais, se lamente-t-il dans le combiné.
— Tu ne veux quand même pas que j’y aille seule ?
— Ce n’est pas parce que ton meilleur ami est gay qu’il va t’accompagner juste pour persister dans ce cliché dé…
— Il possède un master nutrition-sciences des aliments.
J’imagine l’expression de son visage au moment où je ne l’entends plus respirer.
— Va pour 18 h 30, tu m’envoies l’adresse par SMS ?
— Qu’est-ce qu’il y a à 18 h 30 ?
Cette voix suave me fait sursauter. Il m’espionne comme toujours et mon cœur manque un battement. Ma transpiration augmente. Il ne peut pas s’en empêcher, mais cela signifie sûrement qu’il ne peut pas se passer de moi, ou alors qu’il a un rendez-vous avec Stéphanie et qu’il vient de voir mon écran… Sur lequel se dessine une sublime salle de sport colorée répondant au doux nom de « Magenta ».
— Bonjour, Monsieur le maire, expédié-je avant de raccrocher avec Tim.
 
2

— Uranie, appelle-moi Thomas je t’en prie. Tu disais donc 18 h 30 ?
— Avec Tim on prévoit d’aller se bouger un peu et on découvrira du coup la nouvelle salle qui vient d’ouvrir à deux rues d’ici.
— Je vais m’y rendre également. Une collègue m’en a parlé et j’ai un ami qui doit reprendre sa vie en main. On se voit là-bas ?
Bigre. Manquait plus que ça. Allez, réagis !
Mon ex va me découvrir dégoulinante de sueur et souffrir au premier exercice venu. Je peux au moins soigner mon apparence. Tout s’accélère dans mon cerveau. Je dois absolument, pendant ma pause déjeuner, filer dans les magasins et trouver une tenue de sport qui ne soit pas trouée ou délavée. J’ai besoin d’être un minimum présentable si je le vois, surtout s’il n’est pas seul. Et puis zut, je n’ai pas à me prendre la tête, est-ce qu’il se malaxe les synapses, lui ? Sans être un mannequin ou un coach du Magenta, il ne se rue pas sur les pâtisseries d’en face ou des bonbons dissimulés dans un tiroir.
Thomas est très grand, au point qu’il pourrait servir de repère pour les mètres Carrez. Ce châtain aux yeux bleus rend folles la plupart des femmes depuis le jardin d’enfants. Notre histoire aurait pu être magnifique, malheureusement je suis idiote. Et une idiote fait des conneries ! Le passé, c’est le passé. Il repart avant même que je lui réponde, mais il connaît déjà ma décision.
Je me remets au travail. Stéphanie a organisé un après-midi jeux-vidéos éducatifs dans deux semaines et, pour l’instant, aucun enfant n’est inscrit. La publicité doit être renforcée sur les réseaux sociaux et je vais demander à Aurélie de poster une affiche sur l’une de nos nombreuses baies vitrées. Une tâche à accomplir. Je vérifie aussi l’agenda numérique de Thomas, en ligne sur le site de la mairie.
Il n’y a pas de raison que je ne l’espionne pas comme il le fait. Qu’indique l’emploi du temps de Monsieur le maire ? Il a divers rendez-vous, entre la ville, la métropole, le prolongement de la ligne de métro, les rencontres avec les particuliers, les sorties pour se montrer proche de la population… Le temps défile.
Des livres arrivent sur un chariot et passent devant moi. La stagiaire a visiblement terminé son rendez-vous puisqu’elle s’occupe du retour des bouquins.
— Ah salut ! Je ne t’ai pas vue ce matin, raille-t-elle avec un grand sourire. Tu ne manges pas, aujourd’hui ?
Je regarde mon téléphone et effectivement, je devrais être en pause depuis au moins cinq minutes. Elle me raconte son début de journée, je dois avouer que je ne suis pas très attentive. J’ai la tête ailleurs. Entre le travail, mon anniversaire, une amie qui désire me voir juste parce que je lui sers de bouche-trou…
Cela ne m’empêche pas de l’admirer. Elle est jeune, brune, mais elle se teint souvent en blonde, des dents aussi blanches qu’en sortant d’un détartrage et un rouge à lèvres sublime. Comment fait-elle pour ne pas s’en mettre partout ? Je me le demande. Elle me souhaite un bon appétit et je m’apprête à quitter mon bureau quand je vois qu’elle range le meilleur roman de Jane Austen, à mon sens, Orgueil et Préjugés.
— Attends ! J’adore ce livre, je vais le lire après manger et le replacer.
— Ok pas de problème ! Tant que tu le rentres dans le fichier !
Pourquoi cet ouvrage ? Je ne sais pas. Parfois, j’ai des envies sans vraiment comprendre.
Je ne lui propose pas de manger avec moi, elle a toujours son sandwich thon-crudités qu’elle déguste dans la petite cafétéria au rez-de-chaussée, seule avec son casque sur les oreilles. En sortant, je me précipite vers le foodtruck de la place de la poste pour ne pas avoir à faire la queue. Le timing est très important. À midi quinze vous en avez pour dix minutes à tout casser. À midi vingt et une, vous avez une file de dix mètres qui va jusqu’à la Banque populaire près de l’arrêt de bus, trente mètres plus loin. Avec l’habitude, tout se rationalise et le temps de travail reste efficace !
Je me dépêche, j’avale ce hot-dog bien trop salé à mon goût et mes frites en quelques minutes, avant de foncer dans un magasin de sport. Situation ironique quand j’y pense. Mes fringues sentent la friture et mon apparence évoquera aux vendeurs ma visite récente d’un fast-food. Alors que dans les faits, pas vraiment.
Une seule heure pour manger, même en centre-ville, c’est rapide. En revenant vers la médiathèque, je m’aperçois que « ma » place est de nouveau libre. Super ! Cependant, j’ai la flemme de bouger ma voiture, maintenant. Je ne suis pas du signe astrologique Balance néanmoins, je peux parfois être contradictoire envers moi-même. Vivement ce soir que je me défoule un peu.
« 18 h 25. Je suis toujours en avance, car à l’heure ce n’est plus l’heure. »
Non, ça c’est nul.
Je barre cette phrase de mon carnet. Ce n’est pas ainsi que je vais franchir le seuil de la trentaine.
« 18 h 26. J’attends Tanguy, toujours en retard. »
Bon, dans les faits, il ne l’est pas vraiment. Je suis juste impatiente. Et très motivée. Je le vois courir depuis l’arrêt de bus. Il a aussi eu le temps de se changer, de se laver. Finalement, lequel de nous deux possède la plus grande motivation ? Il sent encore le gel douche et s’agite comme un enfant devant les attractions de Disneyland. Il tique pourtant sur ma tenue.
— Pourquoi t’as acheté de nouvelles fringues ? Je croyais que tu étais contre les achats compulsifs non nécessaires à ta survie ?
— Thomas va passer !
— Et ? insiste-t-il avec son regard inquisiteur. Tu es encore sur lui ? Uranie, tu vas fêter tes trente ans et tu cours après ton amour de lycée, qui a duré quoi une…
— Arrête, c’est bon. Oui et puis, toi, tu as tourné facilement la page Axel évidemment, tu ne viens pas t’amuser ici…
On se fait la tête une seconde avant de rire stupidement. Le gérant nous accueille enfin.
— Première séance ?
— Affirmatif, répond Tim rapidement, sans me laisser le temps d’ouvrir la bouche.
— Vous aviez réservé un coach ou c’est juste pour tester ?
Il nous interroge, mais il a le planning de ses employés sous le nez. À croire qu’il nous prend pour des imbéciles. Ou alors il veut vérifier.
— On a opté pour Laurent. Il a l’air super, non ?
— En effet, c’est bien ça ! Vous avez les vestiaires hommes à votre gauche et ceux des femmes sur la droite, bonne séance !
Je dois arrêter de juger les gens trop vite, seulement j’ai du mal à ne pas cocher mes cases préétablies dans mon cerveau. Par exemple, dans le vestiaire, je reconnais tout de suite la bavarde, celle qui vient juste pour discuter avec sa copine et qui n’a pas la moindre envie de chauffer d’autres muscles. Elle souffre déjà des zygomatiques, ses baskets sont comme neuves et elle n’utilise sa bouteille d’eau que pour hydrater de nouveau sa bouche. La rousse aux cheveux magnifiquement bouclés a visiblement passé plus de temps devant son miroir à se coiffer qu’elle n’en dépensera sur un tapis de course ; sûrement une fille qui cherche à se rapprocher physiquement d’un coach. Quant à celle qui s’est enfermée à double tour dans une cabine, et qui supplie sa mère de ne pas sortir, est certainement une pauvre jeune adolescente en obésité morbide qui a peur du regard des autres et des insultes grossophobes. À juste titre.
— Allez les filles ! À Magenta on bouge son gras ! hurle la rousse avant de mettre son débardeur « coach » en place avec son prénom.
Une espionne dans les vestiaires. Évidemment, j’aurais dû me méfier. Leur slogan me paraît déplacé, mais je vais éviter de me faire remarquer en lançant un scandale.
Elle fait sortir de la cabine une adolescente qui, en réalité est loin d’être obèse et me salue avant de partir. Je suis une vraie buse. En même temps, j’aurais pu tracer tout droit vers les salles de cours collectifs. Or, ma curiosité m’a poussé à aller fouiner. Heureusement, nous n’avons pas choisi Audrey, mais Laurent.
Laurent ou le stéréotype du coach sportif qui se nourrit tous les matins avec son muesli de flocons d’avoine, d’amandes, de fruits et d’un jus vert à l’aloe vera épinard… Berk ! sans oublier les œufs crus dans le shaker avec de la poudre. Potentiellement flexitarien ou végétarien qui mange du tofu à chaque repas. Je tiendrai presque les paris. Il est brun aux yeux noirs, abonné aux carrés. Carré d’épaule, carré de mâchoire et carrés de chocolat sur tout le corps. Tout ce qu’aime Tim sans oser le clamer.
— Hé ! me chuchote-t-il. Mate-moi ce fessier !
— T’as déjà oublié qu’en plus d’être beau, il a fait des études ?
— Je craque d’avance. Je vais transpirer pour lui et l’inviter à boire un verre. Samedi, ça me paraît bien.
On a prévu un film seulement, je sais qu’il ne répond plus de rien.
Dire qu’au lycée la timidité l’envahissait et il bégayait dès qu’il ouvrait la bouche ! Au moins, lui a changé !
Bon sang ! Il ne manque plus que la playlist d’Ariana Grande pour que je fuie cet endroit. Heureusement – ou malheureusement –, pour moi, pas de musique pour le moment. Laurent se présente et nous demande ce que l’on recherche. Performance, perte de poids, défi personnel…
J’ai presque envie de répondre tout, mais c’est surtout le désir de me reprendre en main qui m’a amené ici. En tout cas, il devra commencer doucement, ma dernière séance de gym s’étant terminée au bout de cinq minutes à cause de douleurs insupportables. Mon meilleur ami déclare qu’il vise la performance et me désigne avec son index. Qu’est-ce qu’il cherche à faire comprendre, exactement ? Je sens que je regrette de l’avoir pris en accompagnateur…
Le coach nous montre les machines – de tortures – sur lesquelles on va travailler et en moins d’une minute, on démarre les échauffements. J’ai presque envie de lever la main et de demander plus d’explications sur les appareils pour que cela entame sur le temps alloué. Un peu comme à l’école. J’admets qu’en plus des douleurs aux bras, j’ai un manque profond de motivation à cet instant.
Voilà que Laurent allume des enceintes… la musique Thank U Next de la diva préférée de Tim. Je peux quitter ce monde en restant persuadée que je juge correctement les gens. Vingt d’joux  ! L’EPS me paraît si loin !
Je râlais quand Madame Poulet – oui elle se nomme vraiment ainsi –, nous demandait de faire le tour du lac puis trente pompes, mais en fait c’était un ange comparé à ce démon qui ne transpire même pas.
Il ne peut pas être humain. Laurent est un extraterrestre, c’est sûr ! À bout de souffle, je m’écarte un peu et les laisse faire connaissance. Tim est tellement à fond qu’il demande à courir sur un tapis ! Lui ? Sur un tapis !
Notre amie Kate n’en reviendra pas quand je l’appellerai ! Ou mieux, je devrais le filmer ! En parlant d’elle, je vais lui écrire un petit message sur Messenger. Avec le décalage horaire, je ne sais jamais si c’est le matin ou le soir pour elle, mais au moins, elle aura la possibilité de le voir. Je lance la caméra et filme le plus discrètement possible mon meilleur ami qui s’attaque à des haltères après dix minutes de footing. À moins que ce soient les haltères qui se frottent à lui, j’hésite. Kate va pester quand elle va savoir qu’elle a loupé un tel épisode !
Tiens, les deux bavardes que j’ai étiquetées comme telles conversent sur leurs conquêtes respectives. Elles parlent tellement fort que c’est comme si je fais partie de leurs causeries. Je n’aime pas les gens qui se vantent, encore moins quand l’une d’elles crache sur son ex-petit ami trop étouffant. Simple question de point de vue.
Un homme qui envoie deux messages par jour, je trouve cela mignon et touchant. Ces inconnues n’ont définitivement pas les mêmes valeurs que moi. Leurs anecdotes demeurent amusantes et divertissantes, cependant, moins que Tim s’entraînant à la corde à sauter. Je me moque, seulement je reste bien assise sur un pouf à le regarder. Le coach essaye bien de me motiver à reprendre les exercices, change la musique et se dit prêt à m’écouter, comme si j’avais besoin d’un autre psy. Toutefois, je n’ai pas envie. Ou plutôt, je n’ai plus l’envie. Je sens déjà la sueur, mon legging me colle et mes cuisses me grattent. C’est définitif, je suis allergique au sport. Je traîne sur Facebook en désespoir de cause quand mon meilleur ami fait un détour vers moi, entre deux tortures.
— Je crois que j’ai un crush  !
Génial et prévisible. Tim a donc le béguin pour Laurent. J’espère pour lui que ce sera réciproque, c’est souvent trop beau pour être vrai. Et puis, avec un tel corps, mon meilleur ami sera fréquemment jaloux, voudra vérifier son téléphone chaque seconde et inspecter le moindre de ses faits et gestes envers les clientes potentielles. Sortir avec un coach sportif est une très mauvaise idée. Pire que de ressortir avec son ex ? Faut que je réfléchisse. Et que j’arrête de juger.
En attendant, Thomas doit passer et je ne l’ai toujours pas croisé. Un petit regard vers l’un des nombreux cours collectifs me confirme qu’il ne s’est pas converti au Yoga ni à la danse. Les autres salles disposent des vitres occultantes. Quelle frustration pour la commère que je suis ! Je pousse délicatement les portes et constate qu’il ne participe pas au Tai-chi, ni à la gymnastique. Bon sang ! L’attente me paraît interminable.
Je me demande bien ce qu’il fait, mais je me vois mal lui envoyer un SMS en mode « Coucou t’es où ? je t’attends ! », ce serait inapproprié. Et puis je sens la transpiration. Mon carnet !
« Penser à prendre du déodorant doublé d’un anti-transpirant. » En même temps, vais-je retourner dans cette salle de sport ?
— Hey, salut !
Je crois que j’ai renversé le pouf par terre en me levant comme une brute.
— Salut Thomas ! Est-ce que ça va ?
— Oui seulement mon ami n’est pas encore arrivé, il a du mal à se garer.
— Ah ! nous on est venus en bus, on s’est un peu douté que ça allait être galère dans cette rue avec les travaux et…
Stop. Je vais partir dans une discussion sans intérêt. Je dois me ressaisir.
Qu’est-ce que tu fais ma grande ? Au bûcher les banalités, passons les préliminaires et… !
— Et sinon, poursuis-je tout en finesse, tu commences sur quelle machine ?
— Après mes échauffements, je vais faire un peu de renforcement musculaire, puis de la muscu au niveau des épaules je suis trop mou et je finirai par du cardio. J’étais dans une salle à Bron avant, mais d’ici avec mon emploi du temps serré, c’était trop speed.
— Je t’accompagne si tu veux.
Je ne contrôle plus ma bouche. Faites-moi taire ! Me voilà à quatre pattes sur le lino à faire des burpees, une espèce de chenille des squats et de l’escalade sans bouger d’un tapis de sol. J’en peux plus. Comment mes muscles font pour ne pas déjà craquer ? D’ailleurs, c’est craquable ? Après tout, on peut bien se les claquer…
J’abandonne avec un sourire, prétextant une envie de boire un coup. D’un côté, ce n’est pas un mensonge, j’ai vraiment soif. D’un autre, une minute de plus et je m’étale sans ne plus pouvoir me relever, jamais. Je fais un signe vers Tim, seulement il est bien trop occupé pour faire attention à moi.
Mince. J’ai les jambes qui flageolent, des points noirs qui apparaissent devant mes yeux. C’est sûr, je fais une crise d’hypoglycémie. Et dire que j’ai oublié de remettre des bonbons dans ma poche de sac à main. Premier objectif : trouver les vestiaires. Manger. Me doucher. Attendre mon meilleur ami dehors. Il ne reste plus qu’un petit quart d’heure de séance gratuite. Je dois me dépêcher sous peine de m’allonger un peu n’importe comment sur ce lino. Autant éviter la honte… Je n’ai pas envie de faire un malaise devant tout ce monde, trop humiliant. Tout aussi dégradant que de tomber à la renverse sur une plaque de verglas. Ne pas parler de verglas, je vais me porter la poisse et les températures vont chuter cette nuit juste pour m’embêter. Bon allez, vestiaire droite, douches…
— Oh !
Je crois que je viens de foncer dans quelque chose d’humide et chaud.
Dans quelle situation tu t’es encore fourrée ?
 Je lève à peine la tête et me rends compte, malgré moi, que je me suis trompée de vestiaire. Quelle buse ! Si à l’entrée c’est à droite, cela signifie à gauche en quittant la salle principale, et donc j’ai foncé dans… Double buse !
— Pardon, avoué-je au milieu d’une horde de mâles dont une partie seulement est habillée.
L’autre moitié demeure dénudée, dont celui qui sort visiblement de sa douche et qui me fixe d’un regard méprisant. Dommage, il a de beaux yeux noirs. C’est comme si un corbeau me guettait dans l’attente de mes mouvements.
Je l’observe en quelques secondes me forçant à garder la tête haute. Grand, peut-être un mètre quatre-vingt-dix un peu plus que Thomas, je dirais. Ce n’est pas un apollon loin de là, mais je ne refuse pas les petites poignées d’amour. Est-ce vraiment le moment de songer à en faire son quatre heures ? Après tout, toute l’assemblée reste stoïque…
Or, j’ai l’impression qu’il est énervé. Ses yeux plissés, la tension instantanée de ses… muscles. Il me demande de sortir en haussant le ton. Comme si je l’ai fait exprès !
Tout le monde peut se tromper ! En entrant dans le vestiaire – le bon une fois n’est pas coutume –, je me fais de nouveau reprendre à l’ordre par le gérant. Message reçu. Un peu sainte ni touche ici. Je n’ai rien vu, du moins rien de punissable.
En quittant la salle, je m’excuse une nouvelle fois au comptoir même si j’aurais bien voulu m’attarder avec l’intéressé. Thomas apparaît et se dirige vers le distributeur. Barre protéinée, boisson énergisante ? Je lui fais signe et constate qu’il opte pour des biscuits secs.
— Tu pars déjà ?
— Oui, avec Tim on a fini notre séance d’essai.
— Ok. Tu reviendras ? me demande-t-il en affichant un grand sourire.
— Oui !
Non !
— C’est cool ! Tu vas voir ça va t’occuper, te changer, tu auras une autre vision de toi-même dans quelques semaines.
Semaines.
Si j’avais une baguette magique, je me transformerais là tout de suite et je… ne pas dire du mal d’autrui !
Il me faudrait le corps d’Aurélie, avec la poitrine magnifique de Kate, le visage de ma starlette de sœur et le cerveau de mon père. Ah j’oubliais, les jambes de la benjamine ! Voilà, c’est possible ? Je ferme les yeux, les rouvre, rien n’a changé.
Tim vient de prendre une douche, il dégouline de partout, mais est pressé de sortir pour me raconter tout ce qu’il s’est dit entre lui et Larou.
Oui, il a déjà un surnom assez proche d’un autre chanteur favori de mon meilleur ami. Je laisse Thomas repartir dans la salle collective sans même lui demander si son ami est finalement arrivé. Triple buse, je suis !
Entre deux arrêts, Tanguy me propose un restaurant pour éviter de se retrouver en tête à tête avec ses parents. Je refuse. Mon prochain défi va être de perdre du poids avant Noël, avant mon trentième anniversaire et je pourrai être fière de moi.
 
C’est vrai, je n’aurai pas à reporter une énième fois cette résolution pour 2022.


"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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