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Auteur Sujet: Plus douce est la vengeance de Marjorie Levasseur  (Lu 173 fois)

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Plus douce est la vengeance de Marjorie Levasseur
« le: jeu. 11 juil. 2019 à 15:06 »
Plus douce est la vengeance de Marjorie Levasseur

— Chapitre 1 —

Tanguy

À peine avais-je démarré la voiture que je fus convaincu qu’il s’agissait là de la pire bêtise de ma vie. J’avais déjà du mal à garder les yeux ouverts ce soir-là, je n’aurais jamais dû prendre ce satané volant, je le savais. Et pourtant, j’étais là, installé sur le couvre-siège à billes de bois offert par une mère admirable, soucieuse du confort de son fils aîné amené à parcourir des centaines de kilomètres une fois par mois juste pour l’embrasser et passer le week-end avec elle et ses deux petits frères. J’adorais ma mère, j’aurais fait n’importe quoi pour elle comme elle l’avait toujours fait pour moi. Mais en ce début de soirée du 30 juin 2018, après la semaine qui venait de s’écouler et qui avait commencé et s’était terminée sur les chapeaux de roues, le massage bienfaisant induit par ces petites sphères de bois ne m’aiderait pas à rester éveillé, bien au contraire.
Quatre longues années de dur labeur au sein de la prestigieuse école des Gobelins venaient de prendre fin par une succession d’examens dont je croyais ne jamais voir le bout. J’avais bossé comme un forcené pour intégrer ce cursus si convoité par les aspirants concepteurs de films d’animation ou autres professionnels de l’image. Je faisais partie de cette génération bercée par les dessins colorés et animés dont on avait gavé les enfants pendant des décennies. Pas forcément fan des grosses productions de Disney-Pixar, je vouais un véritable culte à celui qui représentait pour moi un dieu vivant, le dessinateur, réalisateur et producteur de films d’animation japonais, Hayao Miyazaki. Moi qui barbouillais des feuilles blanches depuis que j’étais en âge de tenir un crayon, j’étais complètement fasciné par les lignes pures esquissées au pinceau, à la peinture ou à l’encre. Des tracés à la fois candides et réalistes mis bout à bout pour créer une histoire originale avec des messages forts. Des thèmes récurrents comme la protection de l’environnement, l’absurdité des conflits militaires, des héroïnes fortes au caractère complexe, et représentées par Miyazaki comme plus raisonnables que les hommes. Alors très jeune, j’ai voulu me donner les moyens de réaliser mon rêve, celui de rejoindre la cour des grands, le cercle très fermé des professionnels du long-métrage animé. Au-delà du dessin, j’ai appris à manier tous les logiciels à la pointe du graphisme. Bien sûr, venant d’un milieu modeste, je n’avais pas le budget pour me les offrir, alors j’ai dû contourner quelques règles… Quoi ? On n’a rien sans rien et quand je disais que je voulais m’en donner les moyens, je n’ai pas précisé qu’ils étaient tous légaux ! C’était pour la bonne cause, mon avenir était en jeu. Ce rêve, j’étais déterminé à le toucher du doigt, mais j’avais bien conscience que sans un travail acharné et surtout sans argent, intégrer une école comme les Gobelins allait s’avérer compliqué.
Depuis le nouveau départ que notre petite famille bancale avait pris dix ans plus tôt, je n’avais pas ménagé mes efforts, et ma mère non plus, pour espérer pouvoir un jour suivre cette voie royale. Lorsque cette femme courageuse a quitté mon père, au-delà du soulagement de nous passer de la présence de cet être toxique, ivre du matin au soir, nous avons enfin pu respirer et commencer à vivre… avec sans doute encore moins de moyens, mais vivre quand même, sans la peur, les cris, les coups parfois aussi. Je n’avais que douze ans quand cette libération a eu lieu, bien jeune pour devenir chef de famille, mais je me suis toujours juré que Catherine Verdier n’aurait jamais rien à reprocher au fils que j’étais. Et, de fait, j’ai bossé dur pendant toute ma scolarité, lui ramenant des bulletins exemplaires à la maison. Ah ! Le bonheur de voir la fierté illuminer son visage d’un sourire à la lecture des mots « Félicitations du conseil de classe » en bas de mes bilans trimestriels.
Ce fut sans doute la période de ma vie où je vis ma mère réellement heureuse… jusqu’à ce qu’elle rencontre son fameux Marc. Un mec de prime abord sympa, plutôt banal, mais qui était vite devenu un vrai parasite, une larve incapable de garder un job plus de deux jours et qui avait un certain don pour les tours de magie : aussitôt que la paye de ma mère tombait sur son compte en banque, elle disparaissait en moins de soixante-douze heures. Un véritable Houdini ! On n’a jamais réellement su comment il dépensait l’argent censé payer le loyer et nous nourrir. Prendre, il savait le faire, mais donner en retour ne relevait pas de ses habitudes. Le seul cadeau qu’il ait jamais offert à ma mère, c’est la petite graine qu’il a semée en elle et qui a donné naissance à mes deux frères neuf mois plus tard. Deux adorables bambins qu’il n’a jamais jugé utile de reconnaître puisqu’il avait pris ses jambes à son cou dès que ma mère lui avait annoncé sa grossesse. Elle s’est depuis lors juré de ne plus jamais faire entrer d’homme dans sa vie, et elle a tenu bon. Sans compagnon depuis maintenant sept années, elle clamait à qui voulait bien l’entendre que les seules personnes qui comptaient désormais dans son existence étaient ses trois fils. Personne d’autre n’aurait droit à son amour.
Alors bien sûr, pour une maman célibataire avec trois bouches à nourrir, la vie n’était pas simple, mais elle ne s’était jamais plainte de quoi que ce soit. Elle a continué à travailler dur pour nous payer le minimum vital, souvent même davantage, se saignant aux quatre veines pour nous offrir quelques séances de ciné et un hamburger de temps en temps, soucieuse que nous ayons l’enfance et l’adolescence les plus normales possible. Je savais qu’avec son seul salaire et les aides qu’elle touchait, il lui serait impossible de m’offrir la scolarité aux Gobelins en cas de réussite au concours d’entrée. Mais avec une bonne bourse d’études, une autre au mérite, et les quelques heures de soutien dans différentes disciplines que je proposais régulièrement pour pouvoir manger à ma faim et m’acquitter du loyer exorbitant de mon studio en bordure de Paris, tout me paraissait possible. Lorsqu’on a vingt-deux ans, tout semble l’être !
Je ne m’en suis pas trop mal sorti sur le plan financier pendant ces quatre années. Non, le souci était les heures de travail, le rythme effréné des cours, les nuits quasi sans sommeil qui s’accumulaient et qui faisaient que je ressemblais bien plus à un zombie tout droit issu de Walking dead qu’à un jeune adulte plein d’énergie toujours prêt à faire la bringue. La fête, je ne la faisais jamais, ou presque. Je n’avais pas le temps. M’amuser et draguer les filles en soirée auraient dû faire partie de mes préoccupations, comme elles étaient celles de la plupart des mecs de mon âge, mais tout cela était tellement loin de mes priorités. Les sacrifices que ma mère et moi avions faits ne devaient pas être vains. Je devais réussir, je n’avais pas le choix.
Cette fête dans laquelle je me rendais était l’unique que je m’accordais depuis des mois, mais aujourd’hui j’y avais droit, comme une récompense après tous ces efforts, cette lutte acharnée pour tout donner et faire partie des meilleurs. Mais plus je roulais vers ma destination et plus je me disais que j’aurais préféré passer cette soirée dans mon lit pour rattraper toutes les heures de sommeil que j’avais en retard. C’était une putain de mauvaise idée de prendre la voiture alors que mes yeux se fermaient presque tout seuls, que mon corps, libéré de toutes les tensions que je lui faisais subir depuis plusieurs semaines, demandait grâce et n’aspirait qu’à s’allonger sur un matelas moelleux et confortable… Encore plus confortable que ce couvre-siège à billes de bois qui me massait les lombaires avec bienfaisance depuis que j’avais démarré la poubelle ambulante qui me faisait office de voiture.
La discothèque où Joseph et Nathan, mes potes aux Gobelins, m’avaient demandé de les rejoindre se situait à moins de cinq kilomètres de mon studio, mais en plein cœur de Paris. Elle avait récemment ouvert ses portes et les deux joyeux lurons qui me servaient d’amis avaient décidé que ce serait l’endroit idéal pour fêter la fin de nos examens. L’entrée était sélective, mais Joseph, qui avait son nom en tête de liste VIP, de par la renommée de sa famille, n’avait eu aucun mal à nous en faciliter l’accès. À l’heure où j’arriverais devant la boîte de nuit, je savais que mes amis seraient déjà à l’intérieur en bonne compagnie, mais que Jo avait tout prévu pour m’éviter de poireauter dans la file d’attente interminable qui s’étendait déjà probablement sur plusieurs centaines de mètres d’un trottoir parisien.
Bizarrement, Paris me sembla endormie… presque autant que moi. Je ne devais pas être dans le bon quartier, assurément. Les rues que j’arpentais brillaient par leur absence d’animation. Les façades des immeubles étaient classieuses, d’un blanc clinquant qui me laissait penser que les gens qui y vivaient ne connaissaient certainement pas les mêmes fins de mois que mon humble personne. Je tournais en rond et ma vigilance se réduisait à peau de chagrin à mesure que mon sens de l’orientation, embrouillé par la fatigue, faussait ma perception des choses. C’est à peine si je sentais mon pied se faire de plus en plus lourd sur la pédale d’accélérateur, aussi lourd que ma tête qui se rapprochait dangereusement du volant.
Ne t’endors pas !
Surpris par cette voix tout droit sortie de mon inconscient, je relevai le menton et me forçai à ouvrir grand mes yeux. Ce fut à ce moment que je la vis, presque irréelle. Une silhouette féminine fantomatique vêtue d’une robe blanche vaporeuse, de longs cheveux blonds encadrant un visage un peu brouillon. Là, en plein milieu de la chaussée, les yeux écarquillés par… la peur ? Était-ce de la peur ? Je n’aurais su le dire. Mes pensées étaient trop embrumées par le sommeil tant convoité. Ces mêmes pensées qui retardèrent en cet instant le réflexe le plus basique d’un conducteur lambda face à un obstacle : freiner. Je l’ai fait… Je crois…
Mon dernier souvenir avant de sombrer fut le bruit mat de son corps sur le capot dépareillé de ma vieille voiture et puis… plus rien, le trou noir.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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