Auteur Sujet: Radithor de Alexandre Page  (Lu 41588 fois)

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Radithor de Alexandre Page
« le: jeu. 06/03/2025 à 17:38 »
Radithor de Alexandre Page



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Résumé :

L'histoire vraie qui a inspiré Lovecraft !

Dans les années 1920-1930, le radium est à la mode. Employé dans des cosmétiques, des peintures luminescentes, des dentifrices, des cigarettes et même des sodas « atomiques », son usage est aussi considéré comme une révolution médicale. Il est vendu dans des comprimés, des pommades et des eaux miraculeuses par des laboratoires qui vont jusqu’à prétendre que la radioactivité a le pouvoir de rajeunissement. Parmi eux, les Bailey Radium Laboratories, créateurs du Radithor, une eau radioactive au succès aussi fulgurant que dévastateur, dont la trajectoire croisera, pour le pire, celle du champion de golf et milliardaire Ebenezer McBurney Byers en 1927.

Avec Radithor, Alexandre Page revient sur l’un des plus grands scandales sanitaires du XXe siècle, à une époque où un concessionnaire automobile, repris de justice et sans diplôme pouvait fonder un laboratoire médical et vendre comme un remède miracle plus de 400 000 doses d’un poison mortel.



-I-

Plus que de coutume, il y avait ce jour-là une petite foule qui se pressait aux abords du dix-huitième trou de l’Allegheny Country Club de Pittsburgh. De prime abord, il s’agissait d’une procession de simples spectateurs observant la rencontre attrayante qui se disputait. Les hommes étaient en habits de garden-party, décontractés, arborant costumes clairs, canotiers et panamas, cravates à rayures plutôt que nœuds papillon  ; quelques-uns avaient eu la licence de retirer leur veste ou de s’asseoir sur des chaises paillées. Il faisait assez chaud et tous n’étaient pas habitués à marcher et attendre longuement sous le soleil comme le sont les golfeurs émérites. Les femmes portaient des tenues d’un standing similaire et le confort l’emportait généralement sur l’élégance et le raffinement. Les sweaters et les cardigans s’affichaient sans retenue, les mollets se dévoilaient à cause des jupes courtes, tandis que les chapeaux cloches s’enfonçaient presque jusqu’aux yeux pour protéger de la luminosité mauvaise les prunelles délicates de ces dames. En appréciant la qualité du jersey, du tweed, du crêpe et du kasha qui couvraient la peau soyeuse des spectateurs, le cuir de leurs chaussures et le métal de leurs épingles à cravates, il était aisé de conjecturer qu’ils appartenaient à l’upper class américaine. Toutefois, il fallait être davantage introduit dans les arcanes du gotha pittsbourgeois pour caractériser plus précisément cette foule élégante et casual tout à la fois. Ce petit homme seul, un peu gras, à fine moustache et costume crème, continuellement occupé à se tamponner le front avec un mouchoir de soie, était l’avocat Arthur W. Bell. Cet autre homme, au costume blanc, au fédora blanc, aux chaussures blanches et à la cravate blanche rayée de bleu était Frank Faber Brooks, l’heureux concessionnaire Cadillac de Pittsburgh, accompagné de sa femme endimanchée des pieds à la tête par « Jean Patou de Paris ». On trouvait encore les Brown, venus en famille. La fille, la charmante Miss Lillian Brown, portait sa tenue de golfwoman en tant que membre de l’Allegheny Country Club. Les regards qui se posaient sur cette athlétique célibataire de vingt ans ne manquaient pas, car elle joignait à tous les attraits de la femme moderne, l'heureux hasard d’être l’unique héritière du plus grand magnat de l’immobilier de Pennsylvanie. Il y avait encore les Woodwell, les White, les Oliver, les Miller, les Merrick, les Mellon, les McClelland, les Liggett, les Kuhn, les Kay, les Horn, les Howe, autant de noms pittsbourgeois fameux qui disaient l’importance sociale et pécuniaire de la foule rassemblée.
Au milieu de tout ce monde, une jeune femme se distinguait et n’en finissait plus de susciter des commérages à bas mots depuis le début de la partie. Ils puisaient leur origine dans le fait qu’elle n’appartenait pas à ce phalanstère de notabilités qui se divertissaient ensemble, se mariaient ensemble, se trahissaient ensemble. Des signes extérieurs de richesse donnaient pourtant l’impression qu’elle en était. Elle portait à merveille sa tenue verte de chez Molyneux et son petit feutre « cendre de brique » ; ils lui allaient presque comme à l’épouse d’un banquier, mais n'étaient qu'un déguisement insuffisant pour lui faire intégrer une communauté à laquelle, par tout le reste, elle était étrangère. Physiquement, on lui trouvait les doigts un peu épais, des mains d’ouvrière ; la poitrine un peu forte, des mamelles de nourrice ; des mollets trop larges, des jambes de commissionnaire. De cela, certains ne s’offusquaient pas, et l’exotisme de son allure plébéienne ne refrénait pas les regards concupiscents. Dans ses manières, on l’estimait vulgaire. On disait que c’était dans ses gestes, et son visage surtout, parce qu’il y avait beaucoup trop de rouge sur ses lèvres et sur ses joues. Puis, elle avait des airs de Louise Brooks, les mêmes cheveux noirs et la même coupe de vamp provocante. Enfin, et c’était le plus grave, elle n’avait pas un sou, venait d’une famille inconnue, et comme naïvement elle répondait aux rares curieux qui l’interrogeaient sur « sa vie d’avant » qu’elle était ouvreuse dans un cinéma, elle laissait imaginer, avec une si modeste extraction, une jeunesse délurée et licencieuse.
De tout cela, on causait, on médisait à bas mots, on riait sans lui tenir rigueur de son état, car la bonne société pittsbourgeoise était réputée progressiste. En vérité, si cette femme qui se nommait Mary-Lou Smith indisposait autant les spectateurs autour d’elle, c’était moins à cause de son allure, de son extraction prolétarienne ou de son passé supposé qu’à l’audace avec laquelle elle s'affichait au milieu d’eux. On lui reprochait son arrivisme et sa prétention à se croire d’une classe sociale supérieure en étant seulement l’amante passagère d’un riche héritier. Reproche malvenu, puisque sa présence au milieu de cette foule, Mary-Lou Smith la devait à l’insistance de ce dernier. Il était à l’origine de cette situation inconfortable pour la jeune femme et inconvenante pour une grande partie de la foule qui, sans oser témoigner sa désapprobation à un membre si éminent de l’Allegheny Country Club, n’en pensait pas moins. Cependant, beaucoup étaient déjà disposés à lui pardonner sa conduite, car au même instant, il se trouvait sur le green de golf en belle position pour remporter le duel face à son adversaire de toujours, William C. Fownes Jr. de l’Oakmont Country Club. C’était la prestigieuse affiche du jour, William C. Fownes Jr. opposé à Ebenezer McBurney Byers, un duo qui avait marqué deux décennies du golf amateur, et qui, en cette fin d’été 1927, renouait avec sa gloire passée. Les deux hommes avaient livré une partie remarquable, Fownes dominant les premiers trous jusqu’à avoir six coups d’avance sur Byers qui avait débuté la confrontation en étant l’ombre de lui-même. Puis, les rôles s’étaient inversés ; Byers, soudainement en pleine possession de ses moyens, avait largement dominé le reste de la partie, ramenant l’écart avec son adversaire à un seul coup. Après un putt facile manqué par Fownes à la fin du dix-huitième trou, la victoire de Byers semblait même certaine. Il lui fallait encore bien négocier un coup à peu près semblable pour l’emporter.
Dans le public, le silence régnait pour ne pas troubler la concentration du joueur qui s’apprêtait à conclure. Au loin, un pic, peu sensible à l’enjeu sportif, frappait en cadence dans un tronc d’arbre. Fownes, inexpressif, se tenait debout, à proximité de son caddy, la main gauche appuyée sur son putter, le poignet droit sur la hanche. Impassible à première vue, il bouillonnait intérieurement d’avoir commis une erreur de néophyte et d’avoir confié son sort aux mains de son adversaire. Sans même s’en rendre compte, Mary-Lou, nerveuse, avait porté sa main droite à ses lèvres, tachant de rouge son gant blanc. John Frederic Byers, le frère du champion, restait immobile comme une statue de marbre. Contrairement à sa femme, Caroline, qui souriait déjà et semblait pressée d’applaudir le gagnant, il préférait contenir son enthousiasme. En tant que joueur de golf émérite, il savait l’imprévisibilité de son sport, et surtout, d’un coup roulé.
Byers s’apprêtait à putter, mais au dernier moment, il se ravisa. Se dirigeant vers son caddy, il tira un autre putter, le soupesa, examina la tête, et se débarrassant de son putter en fer, il privilégia celui en aluminium. Retournant à sa balle, il prit la position singulière d’un joueur de croquet. Ce n’était pas un geste académique, mais c’était toujours ainsi que Byers avait joué ses coups roulés, et il en avait moins manqué que bien des académiciens du geste. De la balle au trou, il n’y avait ni pente ni obstacles, alors Byers se contenta de balancer doucement sa crosse comme un pendule, heurtant sa balle avec la face de son putter en appuyant juste assez pour la faire glisser jusqu’à son point de chute. Au « toc » mat du coup succéda le froissement léger du caoutchouc durci sur le green. Tous les yeux fixèrent la course de la balle qui avançait si mollement que les plus novices crurent qu’elle s’arrêterait avant le trou. Au contraire, elle l’atteignit, et même, le dépassa en glissant d’à peine quelques millimètres trop à droite. Elle s’arrêta à moins de dix centimètres de son but sous les « Oh » unanimes des spectateurs. Ils disaient tout à la fois la déception des membres de l’Allegheny Country Club et le soulagement inespéré de ceux du Oakmont. Byers, mécontent de son coup, grimaça et jeta son club d’agacement. Son geste, contraire à l’étiquette, ne surprit pas, car les colères du joueur avaient fait sa réputation autant que son talent, et c’était même devenu un spectacle iconoclaste attendu.
La conclusion de la partie fut une formalité, et la victoire de Fownes se joua à un coup d’avance. Les deux adversaires se serrèrent la main et se congratulèrent, conscients d’avoir disputé une belle rencontre, aussi accrochée et indécise que celles de leur âge d’or. Fownes fut applaudi et rejoint par son épouse, par son frère, Henry, directeur de « l’Oakmont », et par les membres les plus éminents de son club, soucieux de féliciter leur champion. Fair-play, John Denniston Lyon, directeur de l’Allegheny Country Club, vint également lui serrer la main et lui confier avoir rarement vu un combat si acharné et un tel suspense dans une partie de golf :
— Je dois dire, répliqua Fownes, que je n’attendais pas cette résistance d’un joueur qui n’est plus en compétition depuis la guerre ! Si Dieu existe, il était peut-être ici avec moi sur ce dix-huitième trou !
Lyon esquissa un sourire de principe tout en invitant le groupe assemblé à l'accompagner au club-house où devait se tenir une garden-party. De son côté, John Frederic Byers rejoignit son frère qu’il savait déçu malgré le faible enjeu sportif de la partie qu’il venait de perdre. Il le trouva en compagnie de sa petite amie qui, obligée de se retenir dans ses démonstrations sentimentales toute la partie durant, s’était jetée à son cou comme une enfant pour le consoler. John Byers tenta de refouler l’expression affligée qui se peignait sur son visage devant ce spectacle risible et attendit patiemment que son frère se fût défait de l’étreinte de sa nymphette pour l’aborder avec des mots réconfortants :
— C’était une partie remarquable. Ta meilleure depuis longtemps sur les huit derniers trous.
— À l’exclusion du dernier ! répliqua Eben Byers, visiblement frustré.
— Ton adversaire m’a confié avoir eu Dieu avec lui ! continua John Byers en souriant. Tu n’y pouvais rien ! Allons, l’essentiel est que nous ayons eu un spectacle de charité digne d’une véritable compétition ; grâce à Fownes et grâce à toi ! Tu restes notre champion !
— Oui, notre champion ! s’exclama Mary-Lou sur un ton candide qui sonna niaisement aux oreilles de John Byers et de son épouse. Elle déposa un baiser sur la joue de son amant qui avait plutôt l’âge d’être son père ; Caroline Byers ne put retenir un soupir d’agacement :
— Un champion qui a dû se froisser un muscle ! maugréa Eben Byers en se massant l’épaule.
— Plains-toi, je suis ton frère cadet, et même sans compétition, il m’arrive d’avoir des rhumatismes qui me laissent coincé dans mon lit ! Demande à Carrie, elle est obligée de me pousser parfois !
— Idiot ! s’exclama cette dernière en soufflant gentiment son mari sur l’épaule.
— Ah, mais c’est vrai ! insista John Byers. Les jours humides, il me faut une séance de rayons violets si je veux me tenir droit sans souffrir. On dit que ce sont les excès de la jeunesse qui se payent ! J’aurais mieux fait d’être joueur d’échecs !
— Acteur ! corrigea Mary-Lou de sa voix perçante.
— Croyez-vous que j’en ai la tête ? demanda John Byers, très surpris par cette remarque.
— Le cinéma c’est comme le vrai monde, il faut de toutes les têtes ! répliqua la jeune femme sur un ton étrangement sérieux, si sérieux que John Byers, qui n’en attendait pas tant d’elle, resta muet de stupéfaction. Il répondit finalement d’un « Oui, peut-être ».
Caroline Byers, voyant l’embarras de son mari et le visage sombre de son beau-frère qui restait piqué par sa défaite, lança, sourire aux lèvres :
— Allez, messieurs, le club-house n’est plus qu’à cent mètres. Un rafraîchissement vous fera oublier vos douleurs ! Un petit effort, car nous n’allons pas vous porter !

-II-


Le club-house de l’Allegheny Country Club était une élégante bâtisse en bois aux allures de luxueuse résidence de villégiature faisant la part belle aux terrasses et aux grandes fenêtres pour permettre à ses membres de profiter du fairway environnant, du spectacle autant que du cadre bucolique recherché par une clientèle soucieuse de s’écarter un instant de son quotidien ennuyeux ou harassant. Il n’était pas installé au sommet d’une petite colline comme celui du Oakmont Country Club qui, avec des jumelles adéquates, offrait une vue imprenable sur l’ensemble du parcours de golf, mais il n’en restait pas moins un lieu charmant avec toutes les commodités modernes que pouvait exiger une fréquentation huppée. L’intérieur mêlait la chaleur des boiseries d’acajou et d’ébène et la douceur du chintz émaillé qui tapissait les banquettes et les fauteuils et pendait en rideaux aux fenêtres. Toutefois, parce que le club-house aurait eu des airs convenus avec si peu de fantaisie, s’ajoutait à la décoration l’exotisme d’un mobilier hispanique et de tapis et de porcelaines chinoises aux formes et aux couleurs singulières. Ainsi, le club-house était un endroit de détente, mais avec cette touche d’excentricité propice à stimuler la gaieté et la convivialité, alors même qu’il n’était plus possible d’améliorer son humeur avec un verre de vin depuis l’entrée en vigueur de la Prohibition. Bien entendu, comme dans tous les clubs select dignes de ce nom, il y avait une cave pleine de champagne et de cognac, de bourbon et de gin, mais elle ne s’ouvrait qu’aux membres introduits, et elle resta naturellement fermée en cette journée particulière qui réunissait dans une union fraternelle les deux clubs rivaux d’Allegheny et d’Oakmont. S’ils s’étaient livrés à une compétition par l’intermédiaire de leurs champions, sortis exceptionnellement de leur retraite sportive pour s’affronter comme aux temps glorieux de leur jeunesse estudiantine, c’était pour une cause charitable, et si chacun des spectateurs présents ce jour-là avait déboursé, à minima, la coquette somme de cent dollars pour assister à la partie, l’argent était destiné à la souscription en faveur des victimes de l’accident de l’Equitable Gaz Company qui avait ravagé tout un quartier de Pittsburgh moins d’une semaine plus tôt. Un réservoir de 1,5 million de mètres cubes de gaz naturel avait explosé. Autour d’un cratère de vingt-cinq mètres de profondeur s’étendait, sur trois-cents mètres à la ronde, un horrible capharnaüm fumant de monceaux de briques, de structures d’acier tordues, de locomotives renversées et de vitres soufflées que les autorités commençaient à peine à déblayer. Il était déjà acté qu’il faudrait des mois pour effacer les stigmates matériels de l’accident, mais beaucoup plus aux plaies humaines pour cicatriser, et aux vingt-huit morts de l’explosion s’ajoutaient plus de six-cents blessés et d’autres milliers de sans-abris ne pouvant plus demeurer dans les logements les plus fragilisés par le séisme. L’accident était survenu dans le quartier d’Allegheny, dans une zone industrielle et portuaire le long de la rivière Ohio, et un comité de soutien s’était rapidement organisé pour venir en aide aux victimes, principalement des familles d’ouvriers qui vivaient au plus près du lieu de l’explosion et se trouvaient à la rue et sans travail. Dans ce contexte, l’Allegheny Country Club avait décidé la tenue d’un évènement particulier pour lever des fonds et convié à cette fin l’Oakmont Country Club, son historique rival. Plus d’un donateur avait doublé ou triplé la souscription minimale de cent dollars, ce qui restait modique pour eux, mais représentait une petite fortune pour les œuvres charitables de la ville. En tant que directeur de l’Allegheny Country Club, John Denniston Lyon ne cachait pas sa satisfaction, et dans le grand salon du club-house, montant sur une estrade qui supportait un pupitre installé pour l’occasion, devant tous ceux qui quelques instants plus tôt avaient assisté au superbe duel Fownes-Byers, il prit la parole pour une allocution de circonstance :
— Mesdames et messieurs, avant que nous nous sustentions au buffet, je tenais d’abord à faire un discours qui paraîtra évidemment trop long et ennuyeux à certains, mais qui s’impose en cette occasion particulière qui nous réunit tous, vous, confrères et consœurs de l’Allegheny Country Club que j’ai l’honneur de présider, et vous, voisins, rivaux et néanmoins amis de l’Oakmont Country Club. Je veux remercier son directeur, Henry Fownes, frère de notre champion du jour, pour sa présence et son investissement dans la bonne tenue de cette journée. Après moi, il vous fera un petit discours de circonstance. Comme vous le savez, notre chère ville de Pittsburgh à la prospérité de laquelle nous œuvrons quotidiennement, a été frappée par une terrible catastrophe, peut-être la plus terrible depuis le grand incendie de 1845. L’enquête, sûrement, en dira l’origine, et nous devons espérer que tous les enseignements nécessaires en seront tirés pour qu’un drame semblable ne se reproduise plus à l’avenir. Cependant, cette plaie ne guérira jamais complètement, car des ouvriers qui travaillaient sur les lieux au moment de l’explosion sont morts, des pompiers parmi les premiers à intervenir ont été victimes d’un effondrement, des centaines de personnes ont été blessées par des vitres éclatées, l’éboulement de leur maison, des jets de briques et de ferrailles, et alors que nous sommes presque à dix jours de l’accident, nos hôpitaux sont toujours saturés de patients dans un état préoccupant. Cette calamité seule nous oblige à nous engager, nous, quelques-unes des plus éminentes familles de Pittsburgh, à aider notre communauté, mais il y a plus encore. Des milliers de personnes, des familles entières, ont perdu leurs logements, vivent dans les rues ou dans des habitats sans fenêtre qui menacent de s’écrouler sur eux-mêmes, et nous entrons dans la mauvaise saison. Chaque jour, vous en êtes témoins, des femmes et des enfants dorment sur nos trottoirs, presque devant nos portes, sans rien d’autre que les vêtements qui les couvrent. C’est là une crise qui exige une réponse rapide, ferme, et que les autorités publiques, débordées par l’ampleur du drame, ne peuvent prendre en charge seules. Face à ce constat, nous nous devions d’agir. Beaucoup d’entre vous déjà ont donné de leur temps et de leur argent aux œuvres de charité et nombre de ces pauvres hères ont pu être hébergés dans des églises et des foyers, nourris et vêtus de vêtements chauds. Je vous remercie d’autant d’avoir donné à nouveau aujourd’hui, et notre trésorier, William Robinson, qui se tient à côté de moi, m’a fait savoir que nous avions recueilli près de quinze mille dollars, une somme considérable qui justifie que nous la conservions au coffre, jusqu’à son transfert sous bonne garde à son destinataire, la mairie de Pittsburgh, qui la distribuera suivant les besoins de chacun. Je ne doutais nullement de votre générosité et je savais pouvoir compter sur vous dans ces moments difficiles. Je savais que la détresse des plus miséreux de notre ville trouverait à travers vous une épée pour la pourfendre. Évidemment, le succès de cette journée doit beaucoup à nos deux champions, ceux qui vous ont offert une partie digne des meilleures compétitions de golf alors même que l’enjeu n’était que caritatif, qu’il n’y avait à attendre ni coupe, ni prestige sportif, et qu’ils n’ont plus les jambes et les bras de leur prime jeunesse, mais ainsi que l’on dit familièrement, « ils ont de beaux restes ». William Fownes, Ebenezer Byers, voilà deux noms qui ont porté dans le monde entier la réputation des golfeurs de Pennsylvanie, il était naturel que pour un évènement d’exception comme celui d’aujourd’hui, nous reformions cette prestigieuse affiche qui aura tant apporté à notre sport, et plus largement, au sport américain. Je vous invite à les applaudir copieusement, tandis que je les somme de me rejoindre sur cette estrade, parce qu’ils le méritent !
Ce fut sous les applaudissements nourris de la foule que les deux golfeurs rejoignirent John Denniston Lyon sur l’estrade, lequel, après une courte conclusion, céda sa place à son homologue du Oakmont Country Club qui n’eut pas à ajouter grand-chose à un discours qui avait dit l’essentiel. Henry Fownes fit un speech rapide sur le devoir de solidarité dans les temps difficiles et sur la philanthropie comme vertu des riches en citant en épilogue de son intervention Andrew Carnegie : « L’argent ne peut être qu’une bête de somme au service de quelque chose qui le dépasse infiniment. » Malgré les airs ennuyants et sermonneurs du discours, il fit bref et fut applaudi pour cette raison, et reprenant la parole, John Denniston Lyon invita ses convives à se désaltérer au buffet prévu à cet effet. Il s’étalait là, en diable tentateur, sous les yeux de l’auditoire qui n’avait écouté que d’une oreille les allocutions qui venaient de lui être faites, alors que son attention se fixait sur les plats d’huîtres, les olives vertes, les tomates en tranches, les crevettes à la poulette, les toasts au bacon braisé Swift, les croquettes de poulet, les crackers salés et sucrés, les pointes d’asperges et les anchois confits au sel. Il y avait de la variété, mais ainsi que le sont les buffets aux États-Unis, les hors-d’œuvre étaient peu apprêtés. Ils auraient paru d’une simplicité déroutante à la notabilité qui se pressait désormais sur la partie droite du grand salon, là où était distribué ce lunch copieux, si elle n'avait été américaine. Des garçons de service en livrée de serveur d’hôtel étaient là pour servir les boissons, du lait glacé, du jus de raisin, du julep à l’orange et de la bière sans alcool qui coulaient dans les verres de cristal comme un vin du vieux monde. Henry Rea, le vice-président de l’Allegheny Country Club, avait tenté de convaincre John Lyon de faire servir du champagne et de la vraie bière à défaut d’alcools plus forts, puisqu’il était de notoriété publique que le Volstead Act avait peu de soutien dans une société pittsbourgeoise qui avait perdu ses distilleries de whisky et ses malteries florissantes. Néanmoins, il s’était vu opposer un refus sans appel de Lyon. C’était la guerre dans les rues de Pittsburgh que certains comparaient à Chicago. Les contrebandiers s’entretuaient, et pour lutter contre ces violences, un peloton d’agents fédéraux avait pris ses quartiers dans la ville. Le premier d’entre eux, John Pennington, était réputé pour sa sévérité et son incorruptibilité qui l’avaient amené à enquêter jusque dans l’entourage du maire de Pittsburgh. Il était l’un des rares à refuser les pots-de-vin, et dans ce contexte qui incitait à la prudence, Lyon avait préféré réserver à un usage privé les bonnes bouteilles de son établissement. Aussi, l’on trinqua avec des jus de fruits et des cocktails sans alcool tout en se lançant des invitations à venir boire moins sobrement à une prochaine party organisée chez untel ou untel.
Tandis que Mary-Lou allait quérir un verre de jus de raisin et quelques hors-d’œuvre en faisant les yeux doux à un jeune serveur qui lui avait paru charmant et avec lequel elle entra dans une causerie un peu flirtante, John Byers, qui avait laissé sa femme avec des amis, profita de l’occasion pour allait voir son frère qui finissait juste de recevoir les énièmes compliments d’un couple d’admirateurs. Il lui demanda à nouveau si la défaite n’était pas trop pénible, car il connaissait le caractère compétiteur de son frère qui avait mis fin à sa carrière prématurément dès lors qu’il ne s’était plus trouvé physiquement capable de rester au sommet de son sport. Eben Byers essaya de se montrer serein, mais son frère devinait qu’il n’avait pas complètement digéré sa défaite. Au fond, cela le rassurait ; c’était signe qu’il allait bien. John Byers remarqua qu’il observait sa petite amie occupée à fricoter avec le serveur. Elle riait, alors que lui souriait timidement, elle dodelinait de la tête en minaudant alors qu’il rougissait, ne sachant trop comment réagir tandis qu’il travaillait et se doutait que cette femme avait sans doute son époux dans l’assemblée :
— Trois mois, lança John Byers à son frère après avoir avalé une rasade de son lait glacé.
— Que dis-tu ? demanda Eben sans détourner les yeux de sa petite amie.
— Cela fait trois mois que tu es avec elle. C’est presque un record pour toi.
— Tant que ça, déjà ? Me voilà devenu casanier.
— Tu ne devrais pas en plaisanter. Allons, elle est charmante, elle a un joli corps, un joli visage, et même, elle n’a pas l’air bête, mais c’est une gamine, elle a à peine vingt ans et tu en auras bientôt cinquante. Elle est avec toi par intérêt. C’est bien normal, son manteau vaut sûrement plus que tout ce qu’elle a gagné dans sa vie, et une fille aussi jolie ne peut pas supporter la pauvreté sinon elle se fane, mais toi ? Tu as l’âge de fonder une famille, d’avoir des enfants, et ce n’est pas avec elle que ça arrivera et tu le sais. Tu n’es plus le « Foxy » fringant de tes jeunes années mon frère, c’est fini le temps de courir la minette. Je ne dis pas, c’était une belle époque, mais il vient un moment où il faut se raisonner, car si on ne le fait pas, on quitte ce monde seul et avec le sentiment d’une vie emplie de futilité.
— Il me reste un peu de temps ! Puis, toi tu as eu la chance de tomber sur Caroline, moi je n’ai pas encore trouvé ma moitié.
— Ce n’est pas en abordant les femmes suivant l’intérêt de leur croupion que tu la trouveras ! Enfin, tu vois bien, il viendra un moment où elle croisera un jeune avocat ou un jeune médecin bien né avec le physique avantageux de ce serveur, et elle partira avec lui. C’est l’ordre des choses. Tu en trouveras une autre, puis une autre, mais il viendra un temps où même ta belle voiture ne suffira plus à faire asseoir les minettes sur ta banquette, et ce jour-là, il sera trop tard.
— Il restera les prostituées !
— Eben !
— Allons, tu ne vas pas me faire la morale.
— Et tu la payeras pour te faire un enfant ? Pour rester près de ton lit de mort ?
— Je préfère qu’elle le soit de mon vivant !
— Tu prends tout à la plaisanterie. L’amour, les affaires…
— Mais j’aime, j’aime Mary-Lou. Je l’aime intensément, puis un jour… J’en aimerai une autre. C’est ainsi. Je suis comme une abeille, je butine à plusieurs fleurs. Quant aux affaires, si Dallas n’avait pas été contraint de fuir la justice en Europe et de disparaître on ne sait où dans le vaste monde…
— Ne parlons pas de cela ici, je te prie !
— J’aime les femmes, j’aime la fête, j’aime le sport, j’escompte bien vieillir aussi longtemps que possible avec ces trois plaisirs.
— J’espère que tu n’auras pas à regretter de n’avoir que ces plaisirs ! Enfin, n’en parlons plus ! Mais je te tiendrai le même discours à la prochaine que tu ramèneras à ton bras.
— J’y compte bien, c’est à cela que sert un frère !
— Si encore j’étais l’aîné…
— Si les aînés étaient plus raisonnables, Dallas serait toujours à la tête de l’entreprise, répliqua Eben avec un sourire malicieux.
John Byers grimaça, tandis que sa femme s’avançait vers lui en lui demandant ce qui l’ennuyait. Sa grimace s’effaça aussitôt et il lui confia que c’était l’aigreur de son lait :
— Je crois qu’il a tourné ! précisa-t-il pour se faire plus convaincant.
Elle se proposa d’aller lui en chercher un autre, mais il la retint et ajouta en dévisageant son frère :
— Tu devrais aller sauver ce pauvre serveur ! Il va finir par éclater à force de rougir !
Eben Byers inclina la tête en laissant échapper un ricanement sarcastique, et après un temps d’hésitation, il accepta finalement d’aller troubler de sa présence le tête-à-tête qui s'éternisait entre sa petite amie et le malheureux jeune homme qu’elle avait pris dans ses rets.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

 


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