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Auteur Sujet: Roussalki de Alexandre Page  (Lu 1041 fois)

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Roussalki de Alexandre Page
« le: jeu. 26/08/2021 à 16:47 »
Roussalki de Alexandre Page


-I-

Vassili Vassilievitch Saltikov exhiba sa paradoshna sous les yeux de l’employé des postes qui sans se départir de sa mine apathique se contenta de lever les épaules, de secouer la tête et de répondre avec la simplicité que l’on peut attendre d’un employé des postes dans une petite ville de province :
— Désolé, gospodine , mais il n’y a plus de chevaux.
— Allons, j’ai dépensé deux roubles argent pour ce document qui me donne droit à des chevaux de poste, à un yamchik  et à une voiture digne de ce nom. Je ne vais pas faire vingt verstes  à pied à cause de votre incurie !
L’employé des postes haussa à nouveau les épaules en répliquant mollement :
— Désolé, gospodine, mais c’est un petit relai, il n’y a pas beaucoup de chevaux et nous n’en avons plus. Vous pouvez vérifier les écuries par vous-même. Il faut attendre le prochain équipage.
— Soit ! Quand doit-il arriver ?
— Je ne sais pas gospodine. Peut-être bien demain ou dans une semaine. Rien n’est sûr. Les équipages vont et viennent sans régularité.
Vassili Saltikov sentait la colère monter en lui, car il retrouvait à des centaines de verstes de Saint-Pétersbourg le même flegme du fonctionnaire léthargique qui avec une indifférence criante au sort de son interlocuteur reste désespérément calme. Sans aucun doute l’employé des postes aurait trouvé les chevaux s’il avait eu devant lui un aristocrate, un officier en uniforme ou un ressortissant étranger, ce qui dans ce coin reculé de la Petite Russie relevait de l’improbable, mais il avait la certitude qu’en dépit de ses habits plutôt élégants, l’homme qui l'importunait ainsi n’était qu’un représentant de commerce ou un marchand, puisqu’il voyageait sans domestique et avec un minimum de bagages. Il appartenait donc à la catégorie du « public », le « commun des mortels » pour lequel l’employé des postes ne daigne guère faire d’efforts étant entendu qu’il n’est pas assez bien payé pour cela. Saltikov aurait aimé lui dire qui il était, lui montrer son passeport, mais il ne désirait pas exposer si près de son but sa véritable identité. Il songea qu’à défaut d’un titre ou d’un grade pour motiver l’employé, des roubles le tireraient peut-être de sa léthargie. Le pourboire étant ancré dans la culture de l’employé des postes russe, il serait sûrement apprécié. Il sortit une pièce d’argent de sa bourse :
— Cela ne pourrait-il pas faire venir quelques chevaux ?
— Malheureusement non, gospodine. Mais en échange de cette pièce, je pourrai vous donner un conseil qui vous mènera à un moyen de rejoindre Tcherepitsa avant le soir.
Vassili Saltikov réfléchit, songeant qu’un rouble argent était une grosse somme pour un simple conseil, mais il avait plus de roubles dans sa bourse que de temps devant lui, alors il accepta. La pièce glissa sur le bois vermoulu du comptoir et l’employé des postes s’empressa de la faire disparaître dans sa souquenille :
— Parle maintenant ! ajouta Saltikov d’une voix tonnante.
— Soit, gospodine. Voilà, il y a le marché à la ville. Il y a des paysans des villages alentour qui viennent vendre leur marchandise. Il y en a sûrement de Tcherepitsa. Le marché va prendre fin, alors si vous y allez voir, vous pourriez bien tomber sur un paysan qui contre quelques-unes de vos pièces brillantes vous emmènera avec lui.
Vassili Saltikov pensa que c’était une solution à l’issue bien aléatoire, mais qu’il ne perdait rien à essayer. S’il ne trouvait pas une âme généreuse pour le conduire à sa destination, il était condamné à passer un temps indéfini dans les appartements enfumés et poussiéreux qu’offrait le relai de poste aux voyageurs fatigués ou malchanceux et souvent les deux à la fois. Saisissant son unique valise, il prit donc congé de l’employé des postes et s’en alla en direction du marché qui n’était pas difficile à repérer puisque c’était le seul lieu animé de la ville. Le brouhaha bouillonnant du « bazar », tel que se nomment les marchés dans ce pays, se faisait entendre jusqu’aux faubourgs les plus distants. Cris, vociférations et hurlements divers d’hommes, de femmes et d’enfants se mêlaient à la fanfare de casseroles de quelques musiciens ambulants et aux mugissements et caquètements des animaux qui s’échangeaient sur la place. Ces derniers surtout animaient grandement le marché du jour, car au milieu des étals de toute sorte, où se pressaient des artisans en sandales, en couteaux, en cuir et même en huisseries, les vendeurs de poules et d’œufs étaient légion. Á quelques exceptions, la paysannerie du pays était trop pauvre pour faire commerce de bœufs et les chèvres aussi se faisaient discrètes, en revanche, la volaille se déployait en masse sur les étals. Les plumes mordorées et le duvet volaient dans l’air et le bazar prenait des allures de basse-cour lorsque des poules audacieuses qui avaient réussi à se faire la belle galopaient parmi les passants. Quelquefois, leur propriétaire courait après elles et c’était là un des nombreux et pittoresques spectacles qu’offrait le marché sur lequel régnait une bonne humeur désordonnée. En regardant autour de lui, Saltikov ne voyait pas de gens bien riches et certains même paraissaient fort miséreux, les femmes au premier chef dont les vêtements colorés portaient plus violemment que les tuniques des hommes les affres de l’usure et du temps, mais il y avait dans tous les visages le plaisir de la convivialité, de l’échange parfois vif mais jamais méchant. Dans les villages comme dans les petites villes, le jour de marché est jour de fête, et c’était tout à fait l’impression de Vassili Saltikov en traversant la place, loin de celle des marchés pétersbourgeois et moscovites et de leurs bousculades de domestiques auprès de vendeurs cupides écoulant leurs marchandises à des prix exorbitants. Ici, tout était beaucoup plus naturel et respirait la simplicité campagnarde, celle des pays reculés où le temps n’est point encore compté et où la valeur des choses ne se mesure pas en termes d’offres et de demandes.
Le marché était beau, vivant, et pourtant, il prenait fin, déjà. Des marchands attelaient leurs bœufs aux télègues  pour s’en retourner chez eux avant le soir. C’était le mois de mai, le jour meurt tard en cette saison, mais le bœuf n’a pas l’entrain du cheval et certains paysans venaient de loin pour faire cette foire qui, pour les acheteurs comme les vendeurs, était la plus importante de la région. Il n’y avait bien qu’à Novosibkov  qu’il s’en trouvait une plus grande, et pour tout ce qui sortait de l’ordinaire, c’était la seule alternative au voyage jusqu’à la capitale de l’ouïezd .
Vassili Saltikov parcourut le marché et commença à poser des questions aux paysans sur le départ pour connaître leur destination, savoir s’ils allaient à Tcherepitsa, et après de nombreux essais infructueux, il finit par entrevoir une lueur d’espoir :
— Tcherepitsa ?
— C’est cela ! Je cherche une âme charitable pour m’y conduire. On m’a dit qu’il s’en trouverait sûrement ici.
— Je viens de Tcherepitsa et j’y retourne avec mon fils. Si vous voulez, montez dans ma télègue. La place, ce n’est pas ce qui manque maintenant !
L’homme qui parlait ainsi été un paysan petit-russien typique, aux larges pantalons tombant sur des laptis  de piètre allure et à la longue chemise d’un gris sombre qui devait faire la saison entière jusqu’aux premiers frimas de l’hiver. Le jeune garçon qui l’accompagnait avait peut-être treize ans et portait une tenue guère plus fringante. Sa chemise beige aux taches de rouille raccommodée en de multiples endroits était enfoncée à la manière petite-russienne dans un caleçon éraflé . Hommes de la terre, leurs chevelures en avaient la couleur, et leurs yeux noirs semblaient deux tournesols murs au milieu de leurs visages mats et poussiéreux qui se dévoilaient sous leurs bonnets de fourrure  :
— Il y a vingt verstes jusqu’à Tcherepitsa ? demanda Saltikov.
— Peut-être bien mon ami, qu’est-ce que cela peut faire ? On y sera avant la nuit et c’est ce qui importe ! répondit le paysan. Allons, montez. Diouchka , aide-le à s’installer.
— Je vais monter, mais il y a vingt verstes et le relai des postes demande trois kopecks par cheval et par verste. Alors tenez, voici un rouble !
Saltikov tendit la pièce au paysan qui la refusa d’abord, puis devant l’insistance de son interlocuteur, il finit par la prendre sous le regard émerveillé de son fils, en disant :
— C’est une bien grosse pièce pour un petit service. Merci à vous…
— Vassili. Vassili Vassilievitch Saltikov.
— Ivan Mikhaïlovitch Kolenko ! Et mon fils, Andreï ! Mon troisième fils et le premier qui ne soit pas mort-né. Un bon garçon. Allons, montez maintenant, où alors je ne promets plus que nous arrivions à Tcherepitsa avant la nuit.
Le jeune Andreï installa la valise du passager au fond de la télègue, le véhicule le plus commun du paysan russe composé d’une simple caisse en bois posée directement sur les essieux. Ce n’était pas d’un confort exemplaire, d’autant que par souci d’économie le paysan n’avait pas paillé la caisse pour amortir les cahots de la route, mais Saltikov, malgré ses habits élégants, n’était pas inhabitué à voyager ainsi dans la télègue du paysan russe. C’était l’affaire de vingt verstes ; vingt verstes qu’il préférait parcourir dès ce jour dans un véhicule primitif qu’en un temps indéterminé dans une voiture des postes

-II-

La télègue avançait lentement. Le bœuf qui la trainait n’avait pas l’allure des bœufs cosaques, de ces monstres de la nature qui valaient bien trois bœufs de ce coin de Petite Russie. Il fallait avoir voyagé comme Vassili Saltikov pour faire cette constatation et ressentir la lenteur de l’attelage qui se justifiait également par la médiocrité de la route. Hors de la ville, il ne s’agissait nullement d’une voie impériale large et bien battue, mais d’un chemin constellé d’ornières, défoncé par les pluies et le gel d’hiver, rongé par les nombreuses flaques d’eau stagnante qui formaient, au milieu de la terre bistre, des mares aux reflets d’argent. Aller plus vite sur une telle voirie et dans un véhicule aussi rudimentaire qu’une télègue c’était assurément se rompre les os et rompre en même temps l’engin qui représente bien souvent un outil vital pour les familles rurales sans autre moyen de se déplacer loin. La route était d’autant plus humide qu’elle traversait un pays de marais, d’étangs et de lacs. La terre ici ne séchait jamais, et de part et d’autre des voyageurs s’étendaient des bouleaux aux fûts blancs et des aulnaies aux sous-bois tapissés de populages. Leurs fleurs jaunes couraient au milieu d’une herbe grasse et verte, entre les racines tortueuses des arbres et dissimulaient sous l’or de leurs corolles et de leurs étamines quelques piégeuses tourbières. Le paysage était splendide et la vue de ces petites merveilles jointe aux chants des oiseaux qui voletaient dans les haies et les bois avait de quoi faire oublier les cahots de la route. Malgré tout, Vassili Saltikov semblait absorbé par ses pensées et ne profitait qu’à moitié de cette nature apaisante, trop tracassé intérieurement par les raisons qui l’amenaient en ces lieux. Comme il ne parlait pas, Ivan ne parlait pas non plus, mais alors que la télègue franchissait un ponceau de pierre sous lequel coulait un ruisselet, Andreï, poussé par la curiosité et l’audace enfantine, demanda :
— Pourquoi vous venez par chez nous gospodine ?
— Allons Diouchka, lui dit son père, s’il ne veut pas le dire ce n’est pas à nous de lui demander.
Le jeune garçon se tut, gêné, mais Saltikov lui sourit, et rompant son mutisme, répliqua :
— Ce n’est rien, il n’y a pas de secret et c’est vrai que ça doit vous paraître bien curieux de voir un étranger par ici. Je suis folkloriste. Je travaille pour la Société russe de géographie.
Il y avait dans ces phrases des termes trop complexes pour un simple moujik petit-russien, et ni Ivan ni son fils ne comprirent ce qu’était ou faisait exactement leur passager :
— Et qu’est-ce donc que cela gospodine ?
— Je parcours les villages de Russie pour collecter les récits populaires, les chants, observer les traditions et les rituels et consigner tout cela pour nos enfants et nos petits-enfants après eux, de telle sorte que ce savoir ne se perde pas lorsque les anciens seront morts et que ces pratiques ne seront plus.
— Et d’où venez-vous ?
— De Saint-Pétersbourg.
— Vous êtes bien loin de chez vous.
— En effet, mais Tcherepitsa est un endroit idéal. Je pense qu’il y a beaucoup à faire et je tenais à venir pour la semaine rouge. Je suppose qu’il y a des cérémonies pour les fêtes de Semik et de la Trinité.
— C’est vrai ! C’est donc pour elles que vous avez fait cette longue route ?
— Pas tout à fait, répliqua Saltikov dont le regard se perdait vers le ciel qui commençait à s’obscurcir alors que le vent forcissait. Je suis ici pour étudier le lac et les légendes qui l’entourent.
— Ah, le lac ! soupira Ivan. Il se raconte bien des choses sur lui. Il est maudit et il maudit notre village avec lui !
— Vous le croyez donc ?
Ivan ne répondit pas immédiatement, mais plongeant la main dans une poche de sa tunique, il en extirpa des feuilles flétries :
— Tout le monde ici croit à la malédiction, et ceux qui n’y croient pas y croient assez pour s’en prémunir. Vous voyez ceci ? C’est de l’armoise. Lorsque nous approcherons du lac, il vous en faudra mettre aussi dans votre poche. Cela vous protégera. Les roussalki ne prennent jamais ceux qui ont de l’armoise sur eux.
— Les sirènes du lac. Elles ont donc déjà pris des hommes ?
— Oh oui ! Surtout à cette époque de l’année. Elles se répandent la semaine qui suit la Trinité. On l’appelle la semaine des roussalki. Elles viennent chercher des hommes pour les entraîner au fond du lac et porter leur marque sur les filles qui les rejoindront un jour. C’est vrai. Ce n’est pas une légende. Elles existent.
Ivan replaça précieusement les feuilles d’armoise dans sa poche :
— Et ces roussalki, quelqu’un les a-t-il vues au village ? demanda Saltikov.
— Quand on voit les roussalki, souvent on les entend, et quand on les entend, on finit noyé. Je ne les ai pas vues, mon fils non plus, et quelques anciens du village disent bien les avoir vues, mais ils sortaient du kabak et beaucoup raconteraient n’importe quoi pour se donner de l’importance. Mais il n’y a pas besoin de voir pour savoir ce qui est. Il y a les noyés, il y a les folles et le lac est dangereux. Ça c’est vrai et mes yeux peuvent en témoigner.
— Je vous fais confiance. J’ai mené des recherches sur ce lac, et depuis longtemps il y a dans les chroniques anciennes des récits étranges à son sujet. Des noyades, des disparitions et cette folie suicidaire qui touche si fréquemment les jeunes filles et les conduit à la mort pour les ramener au monde sous la forme de sirènes maudites. J’ai lu tout cela, mais aucun témoignage à leur sujet. Personne ne les a vraiment décrites et il semblerait que cette histoire soit une légende qui remonte au temps de l’invasion mongole.
— Ah, vous me parlez trop compliqué, gospodine. Ce que je vous ai dit, c’est tout ce que je peux vous dire. Mais peut-être qu'au village certains connaissent vos Mongols.
Ivan finissait sa phrase à l’instant même où un violent coup de tonnerre retentissait dans les cieux, s’étendant en long grondement porté par le vent qui faisait siffler les branches pendantes des bouleaux et leurs feuilles légères :
— C’est la saison des orages, reprit le paysan. Il y en a beaucoup ces derniers temps quand arrive la fin du jour. Ce n’est pas bon pour les récoltes et j’espère que vous ne craignez pas d’être mouillé. Je dis ça, car vous avez de beaux habits et que nous n’avons pas de toile à tendre.
— Ces habits n’ont rien de précieux. Ils en ont vu d’autres.
— Oh, qui n’a pas essuyé une pluie à Tcherepitsa n’a rien essuyé ! Mais nous arrivons bientôt au kabak. De là au village il n’y a pas loin. Nous l’éviterons si Dieu le veut ! Oui da, si Dieu le veut !

-III-

La discussion rendit le silence qui s’ensuivit plus pesant au paysan et celui-ci se mit alors à chanter des airs populaires qu’il connaissait fort bien et qui parlaient de la vie petite-russienne. Saltikov était redevenu mutique et regardait la nature autour de lui, agitée par le vent, tandis que les oiseaux, conscients du déluge qui se préparait, avaient regagné leurs pénates. De gros nuages gris liserés de bleus s’amoncelaient dans le ciel à mesure que le roulement du tonnerre se faisait plus puissant. Saltikov n’imaginait pas la télègue échapper à la pluie avec au-dessus de sa tête une voûte si lourde et si basse. L’espoir le saisit cependant quand la charrette arriva à une intersection et qu’Ivan annonça que Tcherepitsa n’était plus très loin :
— Diouchka, donne de l’armoise à notre passager. On approche !
Andreï tira de sa poche plusieurs feuilles d’armoise si dégradées qu’elles formaient comme une boule informe et il la tendit à Saltikov qui hésita à la prendre, ne sachant trop s’il devait croire au caractère apotropaïque d’un talisman si modeste :
— Mettez-les dans votre poche, gospodine. Le lac est tout proche. C’est la semaine de Semik, il faut être prudent, ajouta Andreï pour convaincre son interlocuteur de se saisir des feuilles. Saltikov finit par accepter le présent, considérant que pour s’intégrer parfaitement dans le village et gagner la confiance des habitants il valait mieux se plier à leurs coutumes. L’armoise disparut dans la poche de Saltikov qui demanda où menait le chemin que la télègue venait de dépasser :
— Siadmeko, gospodine ! répondit Ivan. Ce village se trouve de l’autre côté du lac.
— Et où est donc ce lac ?
— Là, juste derrière ces bouleaux, et sous peu, la route va longer ses berges. C’est pour ça qu’il vous faut porter l’armoise sur vous. Les roussalki ne vous toucheront pas si vous l’avez dans votre poche ou dans vos chaussures.
Une bourrasque plus puissante que les autres emporta les derniers mots d’Ivan avec elle, et sitôt qu’elle fût passée, Saltikov sentit une goutte de pluie sur son visage. Il tendit la main et une deuxième goutte vint s’abattre dans le creux de sa paume. Son mauvais pressentiment était en train de se réaliser. La télègue n’échapperait pas à l’averse.
Après une centaine de mètres, comme l’avait indiqué Ivan, le bois de bouleaux laissa la place à quelques arbres épars, et juste derrière eux, une vaste étendue d’un gris acier se révéla aux yeux. Sous les cumulus enténébrés de l’orage, le lac prenait des airs sinistres et sa surface piquetée par la pluie s’agitait vivement sous les rafales de vent. En d’autres circonstances cependant, il aurait pu être charmant, car des aulnes bordaient ses rives, une herbe verte et douce couvrait ses berges, et l’on imaginait facilement le poète appuyé contre le tronc d’un arbre, assis dans ce tapis de nature à méditer ses vers devant les ondes du lac bercé par le vent en songeant aux sirènes mythiques qui l’habitaient :
— Le lac de Tcherepitsa ! lança Ivan en tentant de presser un peu son bœuf.
— À première vue, on ne se douterait pas de sa particularité, répliqua Saltikov.
— En effet, gospodine ! C’est un lac comme il y en a beaucoup dans ce pays. Mais il est grand et sûrement profond et il n’est pas peuplé que de poissons. Ah, et voici le kabak ! Une verste maintenant jusqu’au village !
Kabak, c’est ainsi que se nomment en Russie les cabarets qui servent de débit de boissons alcoolisées, souvent lieux de perdition pour les paysans russes, qui en émergeant un beau jour dans une bourgade prospère peuvent en engloutir toutes les richesses en quelques années. Aussi, dans les communautés les plus hostiles à leur installation, ces derniers sont construits à distance des villages, une verste le plus souvent, parfois deux, pour en limiter la puissance corruptrice. C’est là un vain effort la plupart du temps, car au kabak s’adjoint généralement un bazar très utile au paysan russe qui s’y rend alors pour se procurer du matériel et finit toujours par boire. Dans de très nombreux villages de la Grande Russie, le kabak est la plus jolie demeure, son propriétaire s’enrichissant assez pour en faire un château. Le moujik de la Petite Russie est plus sobre, et tandis que les kabaki sont rarement au cœur du bourg, ils sont également moins grandioses. Celui de Tcherepitsa présentait un unique étage et était tout en bois, d’un bois gris laminé par le vent et la pluie. Seule se distinguait une enseigne peinte en bleu sur laquelle se détachaient en blanc les cinq lettres qui signalaient la nature de l’établissement : « KABAK ». Il s’élevait là, au-devant du lac, cerné par les arbres, certainement à mi-chemin des villages de Tcherepitsa et de Siadmeko dont il était le point de jonction. Il n’avait pas grande allure, mais c’était tout de même une belle bâtisse ancienne, une isba comme beaucoup de paysans n’en avaient pas, avec de larges huisseries à travers lesquelles passait la lumière et avec elle les discussions animées et la musique bruyante qui règnent sans discontinuer dans ce genre de lieux :
— D’habitude, je vais y boire chaque fois que je reviens du marché ! Il y a du très bon kvas et des liqueurs bien de chez nous comme vous n’en boirez jamais ailleurs en Russie ! s’exclama Ivan. Mais aujourd’hui, je ferai une exception pour vous ! À moins que vous ne vouliez boire avec moi ?
— L’orage est sur nous et nous en avons pour longtemps à voir ces nuages. Je préférerais que nous poussions jusqu’au village.
— Bien sûr, gospodine, vous avez payé un rouble, alors à vous de décider ! D’ailleurs, ne croyez pas que je sois un ivrogne. Je vais au kabak pour fêter les bonnes affaires et je ne bois jamais plus que nécessaire. L’ivresse est une mauvaise chose.
La télègue dépassa le kabak, et alors que la pluie se renforçait, la musique et les voix qui s’échappaient de l’établissement festif s’éloignèrent. Il ne resta bientôt plus que le grondement du tonnerre, la mitraille de la pluie sur le sol détrempé et la surface du lac et le vent qui faisant tourbillonner les gouttelettes d’eau en fouettait les visages. L’averse avait vite grossi en grain généreux, et dans les replis des nuages torturés, des éclairs bleutés s’embrasaient en flashs phosphoriques. L’orage était sur les voyageurs et il n’y avait rien au-dessus d’eux pour les protéger du mauvais temps, tandis que le bœuf pataugeait profondément dans la boue et les ornières du chemin. Par endroit, il ne ressemblait d’ailleurs plus à un chemin, mais davantage à une tranchée, car le passage multiple des télègues et la récurrence des épisodes pluvieux sur un sol déjà meuble avaient creusé la terre et formé de larges crevasses qu’aucune autorité locale n’avait encore jugé bon de boucher. Il appartenait pourtant aux villageois de payer pour leur voirie, mais probablement à cause de l’incompétence et du laisser-aller du contremaître du volost , les habitants n’avaient aucune volonté de se faire cantonniers, et cela, même s’ils pouvaient rompre leurs télègues dans les fondrières de la route.
Une demi-verste après le kabak, le modeste équipage laissa à nouveau un chemin qui venait couper le premier, et s’éloignant du lac, il parcourut une autre demi-verste au milieu des champs d’orges, la culture, prédominante dans ce pays. Finalement, ce fut avec soulagement que Vassili Saltikov vit apparaître la borne impériale blanche et noire qui marquait l’arrivée à Tcherepitsa. Il y avait le nom de la bourgade, le décompte de la population qui semblait bien élevé compte tenu de l’aspect des lieux et il subsistait encore les reliques du panneau de bois sur lequel était écrit, du temps du servage, le nom du propriétaire du village. Il était effacé, délavé, et cela tenait du miracle que plus de trente ans après son obsolescence il fût toujours debout. Le relai de poste venait après la borne et ce fut là qu’Ivan marqua l’arrêt :
— Voici le relai. Il y a un logement à l’étage pour vous héberger, mais j’oserais vous faire une requête gospodine.
— Laquelle ? demanda Saltikov qui s’apprêtait à quitter le véhicule en saisissant sa valise que lui tendait Andreï tout en s’abritant la tête de sa main libre.
— J’habite non loin. Je n’ai pas une grande et belle demeure, mais le poêle y sera chaud et si la nourriture est modeste, je vous garantis que Macha est la meilleure cuisinière que je connaisse. Pour le rouble que vous m’avez donné, je peux vous offrir l’hospitalité pour cette nuit si vous la jugez digne.
Saltikov regarda le relai. Il savait que le poêle mettrait longtemps avant de chauffer et qu’il n’aurait peut-être rien de plus à manger que chez son généreux cocher. Il en est ainsi en Russie que les buffets des gares, même les plus modestes, valent n’importe quel restaurant du monde, lorsque les relais de poste sont des lieux généralement impropres aux voyageurs qui n’y trouvent que des chambres décrépites et des repas au goût rance. Il n’y avait évidemment pas d’hôtel à Tcherepitsa et Saltikov ne connaissait personne d’autre qu’Ivan qui lui offrait charitablement de dormir chez lui. Il savait ce que cela signifiait. Il allait boire une soupe transparente et coucher sur la paille, mais au moins, il aurait chaud ; chaud auprès du poêle bien sûr, mais chaud au cœur également au milieu de cette famille, et comme celui de Vassili Saltikov était bien froid, ce ne serait pas un vain réconfort. Alors, après une brève réflexion que la pluie battante raccourcit encore, il reposa sa valise au fond de la télègue et répliqua :
— Soit, j’accepte votre proposition ! Allons à votre isba. Mieux vaut la chaleur d’un vrai foyer. Cela me fera du bien, je crois !
— À la bonne heure ! s’exclama Ivan. C’est la première fois que je recevrai un folkloriste de Saint-Pétersbourg sous mon toit ! C’est un grand honneur.
— Soit mon ami, mais faites vite s’il vous plaît, je ne tiens pas à attraper une pneumonie sous cette pluie et je suis déjà détrempé.
— À vos ordres, gospodine !
Ivan piqua son bœuf qui repartit aussitôt pour gagner l’isba du paysan.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

Alexandre PAGE

  • Invité
Re : Roussalki de Alexandre Page
« Réponse #1 le: jeu. 26/08/2021 à 23:53 »
Merci pour cette mise en avant ! Un plaisir d'être sur ce beau forum !