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Auteur Sujet: Sans peur et sans reproche de Isabelle Morot-Sir  (Lu 964 fois)

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Sans peur et sans reproche de Isabelle Morot-Sir
« le: jeu. 30 mai 2019 à 17:31 »
Sans peur et sans reproche de Isabelle Morot-Sir



Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces.
Leur univers n'est ni plus beau ni plus édifiant que le nôtre.
Mais eux, du moins, courent jusqu'au bout de leur destin.
Albert Camus



Chapitre 1

Même les rencontres de hasard sont dues à des liens noués dans des vies antérieures... tout est déterminé par le karma. Même pour des choses insignifiantes, le hasard n'existe pas.
Kafka sur le rivage (2002)
Haruki Murakami


Un gros choucas survolait la vallée encaissée, à moins que ce ne fût un faucon. L’oiseau était trop haut, à peine un point obscur dans un ciel d’un bleu presque trop lumineux, pour que quiconque puisse certifier son identité. Peu importait, profitant des courants ascendants, il planait sans effort, inclinant à peine ses longues rémiges, son regard braqué sur le moindre mouvement dans les broussailles en contrebas. Une garrigue épineuse dévalait depuis la route en lacets jusqu’à une rivière qui ondulait tout au fond. Rien ne pouvait échapper à sa vigilance, pas même un vieux 4X4 au châssis rehaussé qui lui donnait un faux air de vétéran de raid. D’ailleurs, il abordait les virages dans cet état d’esprit !
Le rapace n’y accorda aucune attention, se concentrant sur l’infime tressailli produit par un campagnol un peu trop actif à cette heure du jour. La voiture, elle, poursuivit sa route ; deux mondes parallèles se croisant et s’ignorant.
La Jeep, conduite avec un mélange d’habileté et d’audace maîtrisée, affrontait la route escarpée avec une avidité enjouée. Pourtant, à la sortie d’une longue courbe, un triangle posé sur le bas-côté et, plus loin, la lumière intermittente d’un gyrophare la firent ralentir. Elle s’immobilisa tout à fait lorsqu’un pompier, en veste et treillis bleu marine à bandes réfléchissantes, se planta au milieu de la route et, levant la main, lui fit signe de stopper. Il s’approcha d’un pas vif tandis que la vitre se baissait, laissant filtrer une musique qui ne pouvait qu’être du métal. Il se pencha afin de s’adresser plus aisément au conducteur. Cependant, ce qu’il aperçut en premier ce fut deux cuisses fuselées, joliment dévoilées par une robe pull un peu courte. Un sourire le cueillit alors qu’il remontait au long de la délicate silhouette, agréablement moulée par le lainage beige pâle. Une main fine tourna le bouton du volume, réduisant la musique à un simple chuchotis de basses.
— Bonjour ! Que se passe-t-il ? s’enquit une voix, dont le timbre à la fois vif et mélodieux le déstabilisa. Il mit une fraction de seconde avant de répondre, lui renvoyant un sourire plus large que professionnel.
— Un accident entre deux véhicules vient juste de se produire, les deux voies sont bloquées. Donc, pour l’instant, mieux vaut que vous fassiez demi-tour. La gendarmerie ne devrait plus tarder et installera une déviation.
Dans un geste contrarié, la jeune femme grignota l’un de ses doigts aux ongles courts, dépourvus de bague ou de vernis. C’était assez étonnant pour s’y arrêter. Elle hocha toutefois la tête, faisant flamboyer ses longues mèches rousses.
Presque à regret, il la salua et partit répéter son petit discours à un C15 cahotant, qui venait d’arriver. Ce dernier ne tarda pas à tourner, alors que la Jeep n’avait toujours pas bougé. À la fois intrigué et stupéfait, il vit la conductrice sortir de sa voiture, ou plutôt sauter sur l’asphalte afin de s’avancer jusqu’au bas-côté. Là, elle considéra la montagne avec une sorte d’intérêt, la tête rejetée en arrière, ses longs cheveux d’un roux profond descendant en cascade jusqu’à ses reins, soulignant ainsi la courbe douce de ses hanches. Elle parut réfléchir, puis remonta d’un air décidé dans son 4X4. Elle enclencha la marche arrière afin de faire face au talus qui montait à l’assaut d’une prairie. Le pompier, effaré, comprit aussitôt son intention. Il s’élança en courant, rattrapant le 4X4 qui cahotait en s’élançant vers la côte. Il se planta devant la voiture, s’appuyant sur le capot, forçant la conductrice à s’arrêter. Elle pila. Une fois fait, il s’avança jusqu’à la portière, éberlué et quelque part admiratif.
— Vous pensez faire quoi là ? s’exclama-t-il.
Elle lui retourna un coup d’oeil affirmé, comme si c’était une évidence et qu’aucune question ne se posait. Montrant son GPS, elle expliqua d’un ton posé :
— Comme vous le voyez, il y a un chemin qui passe juste là, au-dessus de cette prairie puis redescend sur la route bien après votre carambolage. J’ai un rendez-vous très important au restaurant La Grenouillère qui est à peine à dix minutes d’ici, alors je ne vais pas faire un détour de plus de cinquante kilomètres. Pour quoi ? Être en retard ? C’est idiot !
Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais elle poursuivit d’un ton plus ferme :
— Je vais donc grimper cette minuscule et insignifiante côte. Si vous me laissez passer et si, d’ici une heure, vous venez par hasard à La Grenouillère, je pourrai sans doute vous offrir un café…
Elle plongea son regard clair, d’un vert doré presque velouté, dans le sien. Il perdit tous ses moyens. Il se maudit, sachant qu’elle ne faisait qu’user de son charme, le pire étant qu’il avait tout à fait conscience de la manipulation. Cependant, il eut beau se redresser et détourner son regard, il savait qu’il était cuit et qu’il capitulerait. Il tapota le toit de la Jeep, maugréa un bref « Allez-y » avant de s’écarter afin de l’observer grimper le raidillon. Elle lui lança un sourire étincelant qui le remua bien plus qu’il n’était nécessaire. Enfin, démarrant son moteur, elle s’élança. En quelques minutes, l’ancienne Jeep avait franchi la difficulté avec une résolution opiniâtre, qui démontrait un vrai talent de la part de la conductrice, outre des compétences techniques.
Intrigué sur bien des points, il retourna sur les lieux de l’accident afin de collaborer avec les gendarmes qui survenaient enfin. L’esprit néanmoins plus préoccupé par la ravissante rousse que par autre chose. Pas une seconde il ne se demanda s’il irait au rendez-vous qu’elle lui avait proposé. Tout ce qu’il pensa se réduisit à : est-ce que tout serait fini en moins d’une heure ?
Par chance, les blessés étaient légers et les voitures purent être rapidement évacuées. Il laissa le soin à ses hommes de finir, sautant lui-même dans son véhicule d’interventions. Moins d’une heure plus tard, il se garait sur le parking gravillonné de la Grenouillère.
Le restaurant longeait la départementale, niché entre repli de montagne et courbe de la route. Il faisait face à la vallée. La vue, s’étendant en enfilade, se perdait dans les moindres méandres de la rivière qui s’écoulait en contre-bas dans un chuchotis imperceptible. Des genêts, exubérants de jaune, poussaient en touffes rêches autour de roches grises de lichen. Le restaurant, lui, affichait la façade rude d’une ancienne ferme, pierre et bois, qui au fil du temps avaient pris une semblable teinte uniforme et minérale. Seule une luxuriante bignone promettait d’apporter une touche de gaieté dans cette austérité. Bientôt, ses fleurs orange en forme de trompettes amèneraient la douceur nécessaire. Pour l’instant, seul l’arôme entêtant des genêts égayait les alentours.
Il gara son véhicule rouge vif à côté de l’antique Jeep, un sourire adoucissant une seconde son regard sombre. Elle était encore là. D’un pas décidé, il poussa la porte et entra dans la salle. Ses rangers poussiéreuses et son uniforme attirèrent l’attention de quelques clients qui le considérèrent avec un mouvement de surprise. La serveuse s’avança vers lui, un brin inquiète. Il la rassura d’un mot. Quand la jeune femme l’aperçut, elle releva la tête, agrippant son regard. Tout en elle était souriant, ouvert, joyeux. Il sentit un poids glisser de ses épaules comme si cette invitation était la réponse à tout ce qu’il attendait. Elle se redressa, renvoyant en arrière ses longs cheveux fauves, illuminant soudain cette journée de printemps, grise et maussade. Elle fit signe à la serveuse qu’il était avec elle. En trois pas, il fut à sa table et prit place sur la banquette en cuir brun lui faisant face.
— Alors cet accident ?
Il haussa une épaule.
— Pas grand-chose, de la tôle et quelques bobos. Et vous, ce rendez-vous ?
Elle lui sourit, but une gorgée de café, avant d’expliquer :
— Oh c’était pour le boulot, mais ça s’est bien passé et ce, grâce à vous. Alors, puis-je vous offrir un café pour vous remercier ?
Il hocha la tête, ne pouvant se retenir de la dévisager avec gourmandise. Son visage aux traits délicats, saupoudré de quelques taches de rousseur, ses gestes à la fois affirmés et doux, le séduisaient plus qu’il ne pouvait le souhaiter. Et puis elle l’intriguait, il devait se l’avouer : sa dextérité au volant de son 4X4, dévoilait une rare force de caractère.
Elle commanda un autre café, avant de se pencher vers lui, ses cheveux, si longs, effleurant son bras.
— Et si vous me disiez votre nom ?
— Lowen, je m’appelle Lowen Le Guen.
— Oh ! Vous voilà bien loin de votre terre bretonne, sergent Le Guen, qu’est-ce qui vous a amené par ici ?
Il releva un sourcil étonné, surpris qu’elle connaisse son grade. Il n’en dit cependant rien, se contentant de répondre en éludant :
— Les aléas de la vie et des mutations, rien de bien mystérieux. Et vous ?
Elle touilla son café, repoussa ses cheveux dans un geste machinal, avant de se lancer :
— Je suis originaire d’Orange, donc pas si loin d’ici et… mon nom est Félix.
Il la dévisagea, hésitant, ne sachant trop quoi penser. Se fichait-elle de lui, ou bien était-elle vraiment sérieuse ? Elle éclata de rire, sans doute habituée depuis longtemps à de telles réactions.
— Oui, je sais, c’est un prénom ridicule ! Mais lorsque ma mère a accouché, mon père venait tout juste de rentrer de mission, il était tellement désarçonné que lorsqu’il a fallu épeler mon prénom à l'officier d'état civil, il était si bafouillant que ce dernier n’a rien compris. Au lieu de Félicité, je suis Félix.
Il se retint de rire, esquissa un sourire tandis que ses yeux dévoilaient la gaieté soudaine de son âme. Cela faisait bien longtemps qu’il ne s’était senti aussi détendu, c’était déstabilisant. D’autant plus déroutant que ce soit en compagnie de cette fille, rencontre de hasard, improbable, et pourtant… Il ne pouvait détacher son regard de sa silhouette délicieusement moulée dans une robe pull-over toute simple, dont la couleur d’un blanc cassé ou d’un beige clair, il ne savait au juste, rehaussait le vert de ses yeux et soulignait la flamboyance de sa chevelure.
Ces derniers mois n’avaient pas prêté à sourire. Alors, il décida qu’il n’allait pas bouder l’occasion de retrouver une part de légèreté. Il la contemplait donc, sans rien dire, captivé par ses manières, par ses gestes qui révélaient une détermination et une âme de feu, sous son allure sage. Sans doute était-elle sportive, ses ongles courts, ses avant-bras fins, mais musclés, en disaient plus sur elle qu’elle ne le réalisait. Sa gestuelle était affirmée avec cependant une douceur sous-jacente que son regard clair ne faisait que confirmer. Il aurait pu rester des heures, plongé dans l’effervescence dorée de ses yeux et bercé par sa voix pleine d’énergie, vibrante de soleil et de vie. Comme observant la scène de l’extérieur,
il se voyait, assis de toute sa grande carcasse, son dos tendant le polo bleu marine barré de rouge des sapeurs-pompiers. Il avait laissé sa veste F1 dans son véhicule, ce qui n’était pas plus mal… Il avait suffisamment chaud comme ça en fixant la jeune femme !
Il l’écoutait, esquissait un sourire en la dévorant des yeux : c’était tout ce qu’il pouvait faire, même s’il se trouvait ridicule. Outre son prénom étrange, il se demandait encore si ce n’était pas une blague bizarre, elle était pleine de contradictions qui faisaient monter en lui des flots de questions accompagnés par une curiosité qu’il n’avait plus éprouvée depuis fort longtemps. Il devait se l’avouer, il était beaucoup plus captivé par sa silhouette que par ses apparentes contradictions et tant pis pour son prénom idiot ! La douceur de ses courbes avait tout balayé, le laissant subjugué.
Elle lui posait des questions auxquelles il répondait par monosyllabes, cela ne semblant même pas la déstabiliser. Il se serait battu de paraître aussi rustre, voire stupide, mais pour l’heure, il avait perdu le peu de répartie qu’il pouvait avoir. Elle ne s’en formalisait pas, riant et souriant du moindre semblant de réponse qu’il pouvait fournir.
À un moment, elle jeta un coup d’oeil à son smartphone, poussa un court juron entre ses dents, finit son café d’une seule gorgée et se leva avec une grâce qui l’acheva. Elle attrapa son sac, ses clefs, s’écriant à mi-voix :
— Il est presque dix-neuf heures, je dois y aller. J’ai été très heureuse, ravie de vous rencontrer, Lowen.
Elle laissa traîner sa voix une fraction de seconde sur son prénom, ce qui fit bondir stupidement son coeur dans sa poitrine.
À son tour, il se leva en répliquant :
— Je dois y aller aussi, je vous raccompagne à votre voiture ?
Elle approuva d’un sourire qui pétilla jusque dans ses yeux, comme si traverser le parking en sa compagnie était le rêve de sa vie ! Cela le flatta même s’il s’en défendit. Dehors, une nuit fraîche, débordante des senteurs de la garrigue était tombée sur la vallée et la montagne, tandis que, une à une, les étoiles s’allumaient dans le ciel, les astres, projetant leur lumière d’un monde passé sur cette planète perdue dans la voie lactée.
Sans un mot, dans un silence à la fois confortable et tendu, ils se dirigèrent vers leurs voitures respectives, leurs pas s’accordant sans effort, leurs corps se frôlant sans le vouloir ou sans doute sans pouvoir s’en empêcher. Elle ouvrit sa jeep, posa son sac, puis se tourna vers lui, repoussant ses mèches fauves dans un geste d’une sensualité qui l’électrisa. Il déglutit avec peine, se sachant stupide, se trouvant idiot et sans doute l’était-il !
Elle fit un pas vers lui, relevant la tête afin de le fixer dans les yeux, et murmura :
— Eh bien, bonsoir Lowen…
Sans même le vouloir, l’avoir pensé ou prémédité, son corps réagit avant son esprit hébété. Il se pencha vers elle et l’embrassa au coin de la bouche. Elle eut une sorte de mouvement à la fois surprise et troublée. Il se redressa aussitôt, rougit, tout à coup terriblement gêné :
— Pardon, je suis désolé… je ne voulais pas… enfin si…
Plus il parlait, plus il s’emmêlait. Elle éclata d’un rire clair, avant de se hausser sur la pointe des pieds et de poser ses lèvres sur les siennes, en chuchotant :
— Ne t’en fais pas…
La suite, il eut du mal à se l’expliquer. Lui d’ordinaire d’une parfaite maîtrise de lui-même et de ses émotions, ne résista pas. Comme un barrage qui se rompt, il sentit une onde irrépressible de désir et d’adrénaline parcourir son corps. Répondant à son baiser, il la plaqua contre la Jeep, osant enfin poser ses mains sur ses formes si douces. Elle gémit imperceptiblement lorsqu’il releva sa robe en fin lainage. Elle s’agrippa à ses épaules lorsqu’il la souleva avec une facilité déconcertante. Elle était fine, légère, elle ne pesait rien entre ses bras, cependant que sa douceur le rendait fou. Son corps se tendit alors qu’elle retint dans son cou un cri de jouissance.
Ils restèrent quelques secondes blottis l’un contre l’autre, avant que la réalité ne les rattrape. Avec délicatesse, il la reposa au sol. Elle rajusta sa robe d’une main malhabile, tout en tâtonnant à la recherche de sa petite culotte égarée. Ses doigts tremblaient, son cœur battait la chamade. Outre le bouleversement de ses sens, elle ne savait plus quoi penser, son cerveau semblant tout autant flageolant que ses jambes.
Les pensées en déroute, elle n’avait qu’une solution : une fuite rapide et sans condition !
Alors qu’elle ouvrait la portière de sa voiture, il se pencha vers elle, effleura son visage, dégageant l’une de ses mèches bousculées par l’aventure.
— Donne-moi ton 06 et…
Elle ne lui laissa même pas la possibilité d’en dire davantage. D’un ton sec, elle jeta à mi-voix un « non » ferme, tout en sautant dans sa jeep. Il retint la porte qu’elle s’apprêtait à lui claquer au nez, son regard noir brillant d’une incompréhension totale :
— Mais pourquoi ?
Elle se mordit les lèvres, saisit sa ceinture, la bouclant dans un clic qui résonna dans le calme de la nuit.
— Je ne peux pas, Lowen… chuchota-t-elle avant de fermer sa portière, puis de démarrer, lançant le V6 de son moteur dans un rugissement.
Il resta planté là, quelques instants, regardant les feux arrière du 4X4 disparaître dans la nuit, plus ébahi et décontenancé qu’il ne l’eût été de toute sa vie.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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