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Auteur Sujet: Succube T1-La Tentatrice de Florian Gautier  (Lu 78963 fois)

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Succube T1-La Tentatrice de Florian Gautier
« le: jeu. 26/03/2020 à 15:19 »
Succube T1-La Tentatrice de Florian Gautier
Chapitres 1 à 5 fournis par l'auteur


Chapitre premier

Blottie contre moi, la jeune Victoria effleurait ma peau de son souffle, provoquant moult frissons qui n’étaient pas sans réveiller mon appétit. Je laissais ma main se perdre dans sa chevelure dorée, les yeux rivés sur les livres qui ornaient l’étagère nous faisant face. Je découvrais ainsi de nombreux titres qui ne m’étaient pas inconnus, quand je ne les avais pas carrément écrits moi-même. Ce qu’elle ignorait bien entendu,car j’usais de nombreux pseudonymes afin de conserver un certain anonymat. Les déplacements à travers le pays ou les discussions avec les lecteurs, si appréciés ou détestés, c’était selon, de mes confrères et consœurs m’étaient épargnés. Je décalai lentement la jeune femme de mon côté, me glissai hors du lit sans un bruit. Elle remua légèrement, étreignit son oreiller pour se rendormir profondément. Je n’aurais su dire qui du soulagement ou de la déception était le plus présent en moi en cet instant, mais haussai les épaules pour me défaire de ces sentiments. Je pris l’un des livres de sa bibliothèque et le feuilletai d’un œil habitué et connaisseur. Un jour de plus de Christian Layort, un sacré connard celui-là. Aussi faux à l’oral qu’à l’écrit, menteur comme pas deux et voleur avec ça. En bref, une sacrée pourriture… Je parcouru le livre, m’attardai sur quelques pages et étouffai un grognement. C’était l’un de mes romans qu’il avait détourné ! Le fils de…
Non, non, du calme, ne deviens pas vulgaire. Je reposai le livre avec délicatesse… Enfin, c’était prévu ainsi. Car en réalité, j’en profitai pour l’écraser contre un autre bouquin de cet odieux personnage, ce qui fit remuer ma conquête de la nuit dans ses draps avec un bref gémissement, mi-plaintif, mi-suggestif. Je jetai un œil vers elle et me renfrognai en constatant qu’elle dormait toujours. Mon regard se posa sur le réveil qui indiquait trois heures vingt sept minutes et je soupirai intérieurement. Mon appétit se réveillait doucement. Mais pas celui que je pouvais contrôler. L’autre… Je me mis en quête de mes vêtements, tâche rendue ardue par le manque de luminosité dans la chambre et l’éparpillement de nos affaires que nous avions jetées pêle-mêle dans notre désir ardent de profiter du corps de l’autre. Je parvins néanmoins à me revêtir entièrement et à quitter la chambre sans un bruit. Après avoir longuement pesé le pour et le contre, je décidai de ne pas laisser de petit mot ou de numéro à mon amante du soir. Il valait mieux pour elle que nos routes ne se recroisent plus jamais, ma vie n’était pas à la portée de tous.
Je me déplaçais, comme une ombre, dans les rues de Paris, recherchant de quoi me sustenter. Ce n’était pas le plus évident à cette heure-ci, si on ne savait pas où chercher. Fort heureusement, ce n’était pas mon cas. Je passai devant un bar pour le moins miteux, le contournai pour lorgner la petite ruelle qui se trouvait derrière. Une odeur d’urine fortement incommodante me parvint et me retourna l’estomac. Je fronçai le nez avec dégoût, mais ne fis pas la moindre remarque, observant les badauds qui se trouvaient là et essayaient tant bien que mal de ne pas rendre le contenu de leur estomac. Sur les cinq présents, trois échouèrent. Pauvres choux. L’idée de sentir le vomi ne me tentant pas outre mesure, je décidai de me concentrer sur les deux restants. Ceux-ci titubaient, louchaient fortement et avaient le pantalon trempé. Et pas parce qu’ils s’étaient renversé un verre dessus manifestement. Ma faim continuait de me tirailler et je commençais à désespérer de pouvoir la satisfaire ici quand la porte s’ouvrit. Un homme en sortit en volant à travers la ruelle, un autre à sa suite, bien en équilibre sur ses pieds. Le premier s’écrasa dans les ordures avec un cri quand le second crachait et roulait des muscles.
— T’as rien à faire là, pédale !
Ooooh, un homophobe, macho, viril, mauvais… Tout à fait mon genre.
Le premier se releva maladroitement. Il était fluet, un gamin comparé à l’autre colosse.
— Attendez… (fit-il en titubant.) Je veux pas…
Colosse s’avança, tapa du pied, le visage déformé par une haine palpable.
— Dégage !
Le gamin eut l’intelligence de ne pas insister et prit ses jambes à son cou sans demander son reste. Il n’était pas idiot au moins. Son agresseur me regarda… me lorgna serait plus exact, avec avidité. Une habitude, surtout dans ce genre d’endroit. Aucun respect pour les homosexuels, alors pour une femme, il ne fallait même pas y compter.
— T’es mignonne toi… Pour une négresse.
Je fis claquer ma langue devant un tel sens des convenances. Négresse… Je n’osai imaginer l’aversion que j’aurais provoquée en lui si je n’avais pas été métissée ! Mais je passai outre. Après tout, c’était ce que j’étais venue chercher, non ?... Il me zieutait avec insistance… avec un désir tout à fait évident. Je l’aurais deviné, même sans les gestes obscènes qui accompagnaient ses regards lubriques. Au moins, il n’y avait pas le moindre doute possible quant à ses intentions. Il m’indiqua un coin à l’écart, au fond de cette ruelle sordide et puante. Mon regard se posa sur l’endroit désigné, puis sur les badauds qui nous entouraient. Je lui offris ce qui pouvait s’apparenter à un regard embarrassé. Il n’en fallut pas plus pour que mon Colosse fasse de nouveau jouer ses muscles, aboyant sur les badauds pour les chasser, comme un bon toutou. J’aurai pu voir là quelque galanterie… Si j’en venais à oublier ses regards concupiscents et son signe de tête impératif m’invitant… m’ordonnant de le rejoindre maintenant que la rue était vidée. Je minaudai un peu, pour la forme, avant de lui emboîter le pas, me retrouvant prise entre lui et des caisses de bières vidées et dégoulinantes. Je préférai ne pas savoir ce dont il s’agissait et me tournait vers mon Colosse, un sourire enjôleur sur les lèvres..
— T’es bonne…
Que de charmants compliments. Un vrai poète s’il en fut. Je papillonnai des yeux en réponse. Je ne lui en offrirais pas plus niveau charme. C’était déjà beaucoup. Nul besoin de faire plus pour un tel type… Ce serait perdre du temps et de l’énergie pour rien. Il m’attrapa par le poignet, me tira à lui avec force. Je lâchai un gémissement mi-plaintif mi-suggestif en réponse, imitant Victoria, quittée précédemment. Manifestement, ça lui plaisait beaucoup. Il se colla à moi. Je pouvais sentir sa raideur contre mon bas-ventre tandis qu’il me soulevait pour me poser sur une poubelle dégoûtante. J’avais envie de refuser, mais je n’en fis rien. Il faudrait que je lave mon jean en rentrant…
Il attrapa mes seins, les malaxa sans aucune douceur avant de déchirer mon chemisier d’un coup sec, dévoilant mon soutien-gorge rouge brodé. Colosse arracha mes bonnets sans attendre et prit mes tétons en bouche. Je devais reconnaître qu’il savait y faire… Je les sentis rapidement durcir sous ses coups de langues, me procurant de doux frissons de plaisir. Il défit son pantalon tout en mordillant mes tétons et sortit son membre bien dur. Je savais très bien ce qu’il attendait de moi. Mais je ne me sentais pas d’humeur à m’agenouiller, surtout pas dans pareille crasse. Je l’empêchai de reculer en refermant mes jambes autour de sa taille, en le regardant de manière suggestive. Il ne se fit pas prier. Sortant une lame, ce qui bien sûr, me fit un peu sursauter et m’inquiéta durant une demie-seconde, il découpa mon jean et ma culotte avec. Le bon côté des choses ? Je n’aurais rien à relaver derrière au moins… Ses doigts vinrent entre mes cuisses. J’étais chaude, mouillée… Et il ne se retint pas de le commenter.
— J’savais que t’étais une belle salope.
Toujours aussi subtil. Pauvre con.
— Ta salope ? (minaudai-je.)
— Putain ouais !
Il explora mon intimité quelques secondes de ses doigts mal entretenus, puis attrapa sa queue, la branla, avant de me pénétrer sans aucune douceur. Et il commença des va-et-vient qui ressemblaient plus à des coups de boutoir, aucunement préoccupé par mon plaisir mais uniquement par le sien. Il émit assez rapidement quelques râles, mais cela ne retira rien à sa vigueur. J’aurais même pu commencer à apprécier nos ébats, passé la douleur initiale… S’il ne prenait pas la peine de commenter, et de me demander de faire la même chose en retour.
— Oh ouais ! T’aimes ça hein ! Oh putain, c’est bon ! Dis-le !
Je soupirai intérieurement.
— Oh oui, c’est bon… (dis-je d’une voix lancinante.)
Je n’étais pas très motivée, ce qui ne semblait nullement le déranger ni l’émouvoir. Je me concentrais sur autre chose, prenant mon pied comme je pouvais. Mes pensées m’emmenèrent bien loin de notre petite ruelle crasseuse, m’accrochant à des images que je trouvais particulièrement érotiques, ou repensant à ma compagne précédente… La chaleur inondait peu à peu mon bas-ventre et pas grâce à lui ! Bon, il n’y était pas forcément totalement étranger non plus mais… Je le sentis frémir, tendre ses muscles, proche du point de rupture. Mes mains, jusqu’ici passives, prirent son menton en coupe. Nos lèvres s’unirent dans un baiser sauvage ! Je sentais sa langue essayer de forcer l’entrée. Mais j’attendis de le sentir jouir en moi pour l’accepter. Il m’entraîna dans un tourbillon violent et sans passion. J’avais l’impression qu’il essayait de m’arracher la langue. Mais alors que ses muscles se détendaient, qu’il se ramollissait en se laissant reposer contre moi, j’entrai en action, commençant à me nourrir. Me nourrir de lui… Au début, il poursuivit le baiser, insouciant. Il ne lui fallut que quelques secondes pour comprendre que quelque chose clochait. Il n’était pas aussi idiot qu’il le laissait paraître. Mais je n’étais pas décidée à le relâcher. Colosse essaya de se défaire de mon étreinte, je le lui refusai. Il essaya ensuite de reculer la tête. Je le lui refusai de nouveau, enlaçant son cou de mes bras, le bloquant contre moi. Il avait de la force et il me fallut user de mes talents pour le maintenir. En d’autres termes, user de mes capacités surnaturelles. Je le sentais qui s’agitait, qui paniquait tandis que son énergie s’échappait de son corps pour rejoindre le mien, s’écoulant de ses lèvres pour pénétrer les miennes, me liant directement à son cerveau en ce moment unique de relâchement complet. Ses tentatives se firent de moins en moins virulentes. Il ramollissait de plus en plus. Et même, il rapetissait un peu. De vagues gémissements s’échappèrent de sa bouche, étouffés par mes lèvres, par nos langues mêlées, par la mienne, qui menait désormais la danse. Une danse sensuelle et délicate. Je me sentais merveilleusement bien, me nourrissant avec appétit de sa force vitale. Ma peau frémissait, des picotements agréables la parcoururent tandis qu’une onde de chaleur me traversait de part en part. Je me cambrais, gémissais silencieusement. Le plus puissant des orgasmes. L’extase ! Il n’y avait pas d’autres mots pour le décrire. Colosse ne luttait quasiment plus, pratiquement vidé de toute substance. Si je continuais notre étreinte, il en perdrait la vie… Ce n’était pas forcément une mauvaise chose au vu de l’individu et de ce que je parvenais à voir dans sa tête, ses pensées et souvenirs, souvent sordides, traversant mon esprit, mais je n’aimais pas l’arrière-goût que laissait l’ultime étincelle de vie. Je relâchai mon amant de circonstance. Il laissa échapper un faible râle et s’effondra, sans force. Il avait perdu énormément de poids, son corps n’avait plus aucune ressemblance avec celui d’un colosse. Il était peut-être même devenu plus frêle que le gamin qu’il avait martyrisé tout à l’heure. Je le dominais de toute ma taille et il me regardait avec horreur, terrifié. Cela pouvait se comprendre. Je venais de le priver de sa force vitale, ne lui laissant que de quoi survivre. Et bien entendu, je n’avais plus du tout la même apparence qu’avant nos ébats. Deux cornes ornaient désormais mon front et une gemme de lumière mauve dansait entre elles. De larges ailes avaient poussé dans mon dos, des ailes que j’étirais afin de me donner plus d’allure et de l’effrayer davantage non sans en tirer un plaisir malsain. Mes yeux luisaient dans l’obscurité d’une teinte orangée. Un corset de cuir recouvrait mon torse et mes seins, les bombant plus qu’ils n’en avaient besoin. Et une queue s’enroulait autour de ma taille, puis de mes jambes, dansant et fouettant l’air, terminée en pique. Je me léchais les babines, dévoilant une langue bien plus longue que d’ordinaire, fendue en deux à son extrémité, comme celle d’un serpent.
— C’était bon. (dis-je d’une voix suave.)
Il tremblait à mes pieds, recroquevillé. Et j’aimais le voir ainsi, j’aimais le dominer de toute ma taille, le sentir impuissant entre mes doigts, à ma merci. Mon type d’homme… Le type que j’aimais déposséder de leur énergie. Des ordures sans âme. Enfin, presque… Sans, ils n’auraient aucune utilité. Je me penchai vers ma proie, posai un doigt sur son front. Il frémit davantage.
— Tu ne vas pas mourir. (le rassurai-je.)
Du moins, normalement. Il était déjà arrivé bien entendu que certains ne survivent pas au processus de captation énergétique. Mais au fil des siècles, j’avais appris à me contenir, à ne pas prendre au-delà du seuil acceptable par les mortels. Je fermai les yeux, connectai une nouvelle fois nos esprits afin de changer sa mémoire, ses souvenirs. D’effacer ma présence et cette nuit. Il s’endormit à mes pieds et je laissai échapper un gémissement de contentement. J’étais repue, gavée d’énergie. Mon épiderme crépitait, ce qui amplifierait plus encore mes dons pour quelques temps. Jusqu’à une douzaine de semaines dans le meilleur des cas. Après une inspiration, j’usai de cette nouvelle énergie pour reprendre mon apparence originale, vêtements déchirés compris. Je soupirai. Quelle brute écervelée! Je pris une inspiration, puisai un peu plus dans cette énergie pour alimenter mes pouvoirs et me couvrir. Rien d’extravagant, un simple t-shirt accompagné d’un jean, même pas de sous-vêtements. Il ne s’agissait bien entendu que d’une simple illusion, n’importe qui me touchant pourrait s’en rendre compte, mais je ne comptais pas avoir de contact physique dans l’immédiat ni laisser qui que ce soit me tripoter. Je quittais donc la ruelle, prenant soin de me recoiffer à la hâte. La nuit serait bientôt finie, mais je n’étais pas fatiguée. Je décidai donc de flâner un peu tout en prenant la direction de mon quartier. Bien entendu, toutes les boutiques étaient fermées en cette heure avancée de la nuit. Seuls les bars et les discothèques étaient toujours ouverts, et encore, pas tous ! Mais les vitrines étaient pour beaucoup allumées, ce qui me permettait de faire un peu de lèche-vitrine sans aucune gêne. J’admirais les sacs à mains, les robes de soirée, les bijoux… Tout ça me faisait très envie. Peut-être valait-il mieux qu’il fasse nuit, sans quoi, j’aurai cédé à cet autre désir : l’achat compulsif. Et je disposais de suffisamment de vêtements chez moi, au point que mon armoire débordait. Oui, la nuit avait de nombreux atouts pour moi. Je frissonnais soudainement. Comme si il y avait eu un courant d’air… Je regardai autour de moi, quelque peu inquiète, mais ne vis rien à même d’éveiller mes craintes, aussi continuais-je à marcher, accélérant néanmoins le pas, au cas où. Non pas que j’eusse grand-chose à craindre de quelques mortels, en théorie, mais on n’était jamais assez prudent, je l’avais appris à mes dépends. Je tournais à un coin de rue quand une ombre traversa mon champ de vision. Je poussais un cri de stupeur. Une fumée noire, épaisse et huileuse se matérialisa devant moi et un homme en sortit. Nous nous regardâmes, sans qu’aucun de nous ne bouge. Il arborait des lunettes de soleil. Je me raclai la gorge et il m’offrit un large sourire amical.
— Brooks ! Je suis content de te voir !
— Léonard.
Il nota mon agacement et rit. Je secouai la tête et lui souris en retour. Léonard était un vieil ami, qui faisait partie du même monde occulte que moi. Enfin, pas tout à fait, mais je me comprenais. Mais malgré les années, je ne m’étais jamais faite à sa manière d’apparaître subitement dans les ombres et ne parvenais pas à m’empêcher de sursauter. Et non seulement il le savait, mais il en jouait en plus. De quoi bien me pourrir la soirée ! Sauf quand je venais de me nourrir, comme ce soir.
— J’ai quelqu’un pour toi que… (Il s’arrêta et m’inspecta un moment.) Tu es rayonnante à ce que je vois…
— Ça m’étonnerait, tu es aveugle. (déclarai-je en lui retirant ses lunettes de soleil, affrontant ses orbites vides.) J’aurai du mal à croire le moindre compliment sur ma beauté venant de toi.
Il m’arracha les lunettes des mains et je lui offris un sourire sardonique.
— Tu sais très bien ce que je veux dire ! (fit-il en remettant ses lunettes.)
Oui, je savais, effectivement. Mais ce n’était pas aussi amusant…
— Tu t’es déjà nourrie ? (reprit-il d’un ton neutre.)
— Et c’était… délicieux !
— Ah oui ? Un bon amant ?
— Piètre ! Mais son énergie était puissante et enivrante. La seule chose qu’il avait pour lui.
— Ça ne change pas tellement de tes habitudes en somme. (me railla-t-il.) C’est dommage, je t’en avais trouvé un dans tes critères…
— Mes critères ou les tiens ?
— Qu’est-ce que ça change ?
Pas grand-chose, c’était vrai...
— C’était pour me rendre service à moi ou à toi ?
Il m’offrit un sourire contrit. Nul besoin d’en dire plus.
— Tu es libre demain soir ?
— Je ne suis pas libre avant deux à trois mois ! (lâchai-je en reprenant ma route.)
Bien entendu, ça ne suffit pas à l’arrêter et il m’emboîta le pas. Si seulement je savais dissimuler mon aura…
— Allez, s’il te plaît ! Il va bien te renforcer celui-là !
— Je n’en veux pas ! Tu me refiles toujours des coups tordus !
— Pas du tout !
— Et en plus, tu oses dire que je te suis redevable après ça !
Il tapa son poing dans sa paume.
— Eh bah c’est moi qui te serai redevable alors !
À ces mots, je m’arrêtai pour considérer Léonard.
— Précise.
— Ah, je sens que tu es intéressée.
— Nullement. Mais un bon larbin, ça prête à réflexion.
— Larbin, larbin, faut ptête pas exagérer ! Mais on pourrait s’arranger…
— Une journée entière à répondre à mes seuls ordres. (dis-je d’une voix ferme, les bras croisés sous mes seins, ce qui, bien évidemment, mettait ma poitrine en valeur ! Un de mes numéros de charme préférés ! Auquel Léonard n’était pas du tout sensible, étant donné qu’il était aveugle…)
Je suis idiote parfois…
Léonard maugréa, pesant le pour et le contre, sa tête dodelinant sur ses épaules.
— Une demie-journée !
— Une journée ou rien du tout.
— Rah ! Bon, d’accord !
Je souris d’un air bravache, pensant déjà à la façon dont j’allais user de cette journée. Je voyais déjà tout un déroulé, commençant tôt le matin. Mais le raclement de gorge de Léonard me força à me concentrer sur le moment présent.
— Alors, tu en es ?
— J’accepte de t’écouter. Et je veux tous les détails. 

Chapitre 2

Je regardai Léonard avec des yeux ronds. Un silence flotta entre nous tandis que je prenais conscience de ce qu’il venait de me dire. La surprise laissa place à la consternation puis à la colère.
— Pardon ?! Tu veux quoi ?!
— Ah, mais le prends pas comme ça !
— Et tu voudrais que je le prenne comment ? Non mais tu te fous de moi ! Hors de question !
Je m’en allais, furieuse de sa proposition. Il tenta de m’arrêter mais je ne lui en laissais pas la possibilité. À la troisième tentative, je levai une main, miroitante d’énergie.
— Laisse-moi.
Léonard recula d’un pas, anxieux et je repris ma route.
— Shanarah, j’ai besoin de toi, je t’en prie !
Je m’arrêtai en entendant ce nom, hébétée… Il ne l’utilisait pour ainsi dire jamais, sauf… Tremblante, je fis volte-face, jetant un regard incertain au damné. Mais avant que j’aie eu le temps de dire quoi que ce soit, il murmura :
— Cinq années Shanarah… Cinq années en moins si je réussis ce coup…
Je restai silencieuse. Cinq années… C’était beaucoup. Énormément pour un seul mortel.
— Le contrat de ta vie… (commentai-je, songeuse, plus pour moi que pour lui.)
— Ouais. J’ai eu de la chance de le choper celui-là… Et de justesse en plus. Après ça, je serai presque libre.
Je le regardais, ne sachant pas quoi répondre. Ma colère s’était presque entièrement dissipée, me laissant un arrière-goût désagréable. Une part de moi s’en voulait. L’autre m’invitait à tourner les talons et à refuser. Devant mon hésitation, peut-être bien perceptible dans mon aura, Léonard reprit la parole.
— Fais ça pour moi, Brooks, et je te trouverai un mage. Je te le promets.
— Un mage ? Je ne suis même pas sûre que ça existe encore. (répliquai-je, désinvolte.)
— Ça existe. C’est juste très rare. Mais quand on sait où chercher…
Il laissa sa phrase en suspend, mais je n’eus aucune difficulté à la terminer. Un mage… Mon dernier remontait à près d’un siècle… Je me passai la langue sur les lèvres, mon appétit réveillé malgré l’énergie de Colosse qui continuait de rouler sur ma peau.
— Un gode-ceinture, ça ne peut pas suffire ?
— Non, non, lui, il aime les hommes. S’teu-plait, Shana, pour moi !
— Tu fais chier, j’aime pas avoir un pénis ! Et tu le sais très bien en plus ! Je savais que c’était encore un coup tordu !
— C’était arrivé qu’une seule fois avant ! (se plaignit-il.)
— C’était la fois de trop !
— Shana...
Je grommelai.
— Passif ou actif ?
— Passif. (lâcha-t-il du tac au tac.)
— Je te déteste.
Léonard écarta les bras avec une moue affectée tandis que je me passais une main sur le visage, grommelant de plus belle.
— En quoi il t’intéresse ?
— Un dealer. Il est bourré d’énergie.
— Mais si je la prends, ça te rapportera rien.
Il afficha un sourire en coin.
— Il est un peu trop proche d’une envie de rédemption.
— Encore vos guéguerres bon contre mauvais… (grimaçai-je.)
— Tu sais comment ça marche hein. Faut pas que l’autre camp obtienne des gens ayant autant de puissance, sinon, c’est une perte sèche pour nous.
— Vous. (dis-je d’une voix morne.) Ne m’implique pas dans vos manigances.
Il ricana.
— Tu penses comme tu veux, mais tu es bien plus proche de nous que d’eux.
Je me contentai de hausser les épaules. Je n’aimais pas m’aventurer sur ce terrain. Ça finissait invariablement en pugilat, lui essayant de me convaincre que j’étais dans son camp et moi le menaçant de le tuer avant la fin de son contrat, le privant de toute possibilité de libération. Je n’avais pas grand-chose à voir avec un groupe ou l’autre. Les Célestes purifiaient les âmes pour faire reculer le chaos et rendre les mortels soit-disant meilleurs, les Génies quant à eux cherchaient à s’emparer de cette énergie afin d’augmenter leur propre puissance et de récupérer un maximum d’âmes. Du moins, c’était ce que j’avais cru comprendre. Car en réalité, la guerre que se livraient les deux camps était relativement jeune à l’échelle de l’humanité et même de leur simple existence. Ils étaient là depuis aussi longtemps que je puisse m’en souvenir, agissant de manière plus ou moins discrète. Mais les choses avaient réellement évolué ces derniers siècles, les deux camps commençant à s’affronter. Pas de conflit ouvert, de batailles épiques, mais simplement des tentatives d’endiguer les efforts de l’autre camp, de les saboter voire de récupérer des cibles d’importance. J’en ignorais la raison, l’origine… Et en réalité, je m’en fichais bien, tant qu’ils me laissaient tranquille. Ça n’avait pas toujours été le cas. Mais ils semblaient m’avoir oublié. Trop occupés à se mettre des bâtons dans les roues je présume. Pour en revenir à notre sujet, moi, je me nourrissais de l’énergie chaotique. Certes, cela me renforçait, mais de manière périodique, pas définitive. Pas au sens où on l’entend en tout cas. Et surtout, je ne le faisais que pour moi, pas pour renforcer un camp ou l’autre, ni pour attribuer des points imaginaires sur un quelconque tableau ou faire pencher l’équilibre. J’étais plutôt celle qui volait au deux camps. La petite épine dans le pied… Léonard se racla la gorge, me tirant de mes pensées. Je le regardai sans mot dire.
— Alors, Shanarah, qu’en dis-tu ?
— Premièrement : N’utilise plus ce prénom. Je te l’ai avoué dans un moment de faiblesse, n’essaye pas de l’utiliser pour m’amadouer. Deuxièmement, tu m’en demandes beaucoup.
— Tu auras ton mage si tu m’aides.
Je fis claquer ma langue.
— S’il existe des mages en ville, je me débrouillerai seule ! Donne-moi une raison de t’aider, en dehors de récompenses.
— Il n’y a qu’à toi que je puisse demander ça ?
Je ris. Ce n’était pas tout à fait vrai… Mais j’étais certainement la mieux placée pour lui rendre ce service, surtout en aussi peu de temps.
— Trouve mieux.
— Cinq années, Brooks… Cinq années…
Je me mordis la lèvre. C’était beaucoup, oui…
— Combien il te reste ?
— Moins de six ans…
Je réalisai alors. Ce contrat, c’était un peu le dernier. Pour nous deux. Après cela, il terminerait de son côté et serait enfin libéré… C’était peut-être bien la dernière fois que je passais du temps en sa compagnie. Sans y réfléchir, je le pris dans mes bras.
— C’est merveilleux ! (dis-je d’une voix forte, émue.)
Je savais combien sa peine lui avait été longue et douloureuse. Difficile à supporter. Deux cent cinquante années à récolter l’énergie du chaos pour les Génies. Léonard n’avait pas eu une vie l’amenant à devenir un serviteur des Génies. Au contraire. De son vivant, il avait été un homme généreux, donnant de son temps pour venir en aide aux nécessiteux. Il avait une femme, des enfants. Son crime ? Avoir accepté le mauvais contrat, celui qui lui avait fait enfreindre la loi. Il avait vendu son âme, incapable d’endurer les conséquences de ses actes. Un homme avait trouvé la mort et la famille de Léonard s’était vue accablée pour ces actes, perdant tout, maison, argent, biens tandis qu’il était envoyé au bagne. Mais le travail des damnés n’était pas de soulager la peine des gens ou de répondre à leurs besoins. Simplement de les délester d’une façon ou d’une autre de leur énergie chaotique. Un travail difficile, qui mettait de côté toute forme de moralité. Il en était même venu à s’arracher les yeux pour ne plus voir les expressions des mortels dont il avait la charge.
— Je croyais que mortels, damnés ou vertueux, tu refusais de t’attacher. (fit-il d’un ton sardonique.)
— La ferme. (répondis-je, l’étreignant avec plus de force.)
Il m’enlaça à son tour et j’enfouissais mon visage dans son épaule.
— Tu vas me manquer aussi. (dit-il finalement.)
Après un temps qui me parut bien trop court, nous nous séparâmes et j’étudiai son visage, comme pour le graver dans ma mémoire. Oui, je refusais tout attachement avec ceux dont l’existence demeurait insignifiante comparée à la mienne. Sur la durée, s’entend. J’avais assez souffert de la perte… Mais pouvait-on vraiment parvenir à se couper de toute émotion, de toute interaction ? Au cas où vous vous poseriez la question, à moins de vivre en ermite et donc de finir par succomber à la folie, la réponse est non.
— C’est d’accord ? (me lança-t-il.)
Je fis la moue.
— Un mage puissant et deux jours à mon service.
— Deux ?!
— Absolument !
Je tournai les talons et l’entendit m’emboîter le pas.
— Non, attends, on avait dit un !
— Pour me faire pousser un pénis, c’est deux !
Il grogna, mais lâcha un soupir et je sus qu’il acceptait. Je m’éloignai sans demander mon reste, ni rien ajouter de plus. Le léger bruissement qui suivit m’informa qu’il s’en était allé. Je me retournai néanmoins pour voir la rue déserte et étouffai un bâillement. Il était temps de rentrer chez moi.
Arrivée à mon appartement, je jetai mes clés dans le petit panier d’osier dans l’entrée, verrouillais la porte avant de me dévêtir entièrement. Jetées à terre, mes affaires retrouvèrent leur apparence. Il faudrait que je m’en débarrasse, mais pas maintenant. Tina, ma chatte, se leva paresseusement et vint se frotter à mes jambes avec un de ses ronronnements qui me faisaient fondre. Je lui accordai quelques caresses, vérifiait qu’elle avait tout ce qu’il lui fallait avant de rejoindre ma chambre. Allongée dans mon lit, Tina vint se blottir contre moi. Je lui offris de nouvelles attentions, perdant mes doigts dans ses poils.
— Toi, au moins, jamais tu ne me jugeras… Jamais tu ne seras hypocrite…
Je l’étais pour ma part. Un petit peu… J’essayais de me protéger des interactions sociales avec les mortels ou les immortels par intérim, prétextant ne plus vouloir souffrir, et me liais avec un animal qui avait une durée de vie infiniment plus courte… Mais que voulez-vous, je n’étais pas prête à vivre en ermite, loin de tout. Je ne me serai pas installée à Paris dans le cas contraire ! Je laissai mon regard parcourir les murs de ma chambre, s’attardant sur mes tableaux. Des paysages pour l’essentiel. Mais dans le reste de mon appartement, on retrouvait des portraits, parfois très anciens. Souvenirs d’une autre époque… Depuis, j’étais passée aux photos ! Il y avait quelques cadres disséminés dans le logement. Elles étaient plus ressemblantes que des peintures et bien moins encombres. J’en avais quelques unes de Tina. Je passais pour une folle dingue de son chat. Et m’en fichais éperdument ! Je finis par m’endormir, sans vraiment m’en rendre compte.
Je me réveillai tard le lendemain. Le réveil indiquait quatorze heures cinquante trois minutes. Il ne m’en aurait pas fallu beaucoup pour me rendormir mais je me forçai à me tirer du lit. Je me fis chauffer du café tout en jetant un coup d’œil à mes mails. Par la fenêtre de mon salon, j’avais vue sur l’immeuble d’en face… et vice-versa. Ce fut donc tout naturellement que mon voisin voyeur d’en face se permit de me lorgner, comme à son habitude. Ce n’était pas la première fois que je me baladais nue dans mon appartement. En vérité, je n’avais aucun complexe à montrer mon corps. Je ne portais des vêtements que pour trois raisons : Me protéger du froid et du vent, par plaisir esthétique… et surtout par conventions sociales. Cela étant, si j’aimais me balader nue et n’était pas complexée par mon corps ou le fait d’être nue devant d’autres personnes, je n’aimais pas me faire reluquer sans vergogne par un porc qui estimait que je n’étais qu’un bout de viande ! Je m’approchai donc de la fenêtre, m’y frottant d’un air bien lubrique et aguicheur avant de fermer les rideaux. Spectacle terminé ! J’eus à peine le temps de le voir saliver que j’en étais déjà écœurée.
J’espère que tu es frustré, gros porc !
S’il n’avait pas été si proche de mon appartement, je lui aurais retourné le cerveau, comme avec Colosse la nuit dernière. Mais je ne voulais pas prendre ce genre de risque. Il connaissait mon visage depuis longtemps, savait qui j’étais. Fouiller dans sa mémoire et ses souvenirs pouvait donc s’avérer bien plus long, compliqué, dangereux. Surtout pour lui. Je soupirai, retournai sur mon ordinateur non sans me servir une tasse de café et consultai donc mes mails. Sans surprise, j’en avais reçu un de Léonard. Il aimait bien m’envoyer ses plans de missions par mail. Contrairement à d’autres, il s’était très rapidement fait aux nouvelles technologies et ne jurait plus que par elles. Ce qui m’arrangeait assez en réalité, adorant moi aussi utiliser un ordinateur et internet. Je décidai de lire les autres mails avant, préférant m’accorder un peu de détente. Hélas, hormis des pubs, il n’y avait absolument rien d’intéressant et je me retrouvai donc à ouvrir le mail de Léonard. Il y avait là diverses photos de la cible, ainsi qu’un court descriptif de ce qu’il aimait. Les Latinos aux cheveux longs. Je soupirai. C’était totalement cliché. Il avait également joint des photos de l’endroit où le dealer passait la majeure partie de son temps le soir. Et s’était bien entendu empressé d’ajouter : Tenue correcte exigée.
— Je t’emmerde. (fis-je en terminant mon café.)
Après un petit tour sous la douche, je me rendis dans ma buanderie et fouillai parmi les quelques vêtements masculins qui me restaient… Effectivement, aucun d’entre eux n’entrait dans la description mentionnée auparavant… Un coup d’œil à mes fringues habituelles me confirma que mon style tout entier ne se prêtait pas à cette dénomination.
— Grmbl, j’ai été trop sympa…
Il allait falloir faire flamber la carte bleue. Je décidai d’enfiler un ensemble de jogging, baskets comprises, attrapai un sac en toile, et quittai l’appartement, direction les Champs-Élysées.
Il me fallut faire pas moins d’une demi-douzaine de boutique pour enfin trouver quelque chose qui me semblait intéressant. Comme il ne s’agissait que d’une mission, je ne dévalisai pas le magasin et me contentai d’une chemise en soie blanche, d’un gilet en cuir brun, d’un pantalon en velours bordeaux avec des mocassins, bordeaux eux aussi. Est-ce que ça allait ensemble ? Je n’en savais strictement rien ! J’avais peut-être l’air d’un clown, habillée ainsi. Mais ça me plaisait, donc c’était suffisant. Au pire, j’userais de mes pouvoirs pour passer le videur.
Une femme était entrée dans le magasin, mais c’était un homme qui en était ressorti, un beau latino. Dans un cas comme dans l’autre, j’attirais les regards. Il y avait plusieurs raisons à cela. Déjà, j’aimais jouer sur des traits à la beauté, à la finesse, non négligeables, sur des courbes sensuelles qui offraient de nombreuses promesses... Que voulez-vous, j’aime plaire. Et puis, j’étais aussi dotée d’une aura de charme qui affectait tout ceux qui se trouvaient près de moi. Une aura renforcée par l’énergie de Colosse. Comme l’avait si bien dit Léonard : J’étais rayonnante. Plus que d’habitude. Attirer le regard était une bonne chose pour séduire facilement. La majorité de la communication étant non verbale, c’est bien le look et l’attitude qui définissaient les premiers critères de séduction. Bien plus que les pensées complexes ou non que l’on pouvait avoir, n’en déplaise à ceux prétendant tomber amoureux d’un état d’esprit avant une paire de miches. Avec le temps que j’avais passé sur cette planète, vous pouvez me croire sur parole : Les yeux. C’était ce qui devait être accroché en premier. Une fois que vous aviez capté l’attention, le regard, une bonne partie du travail était faite.
Je décidai d’aller faire un peu de repérage dans le quartier du bar avant de rentrer chez moi. Situé dans le 11ème arrondissements de la capitale, il s’agissait d’une zone animée, même en plein jour. Mais pas vraiment le genre d’endroit où je me rendais habituellement. Un peu trop résidentiel à mon goût bien que doté d’un certain potentiel. Peut-être pourrais-je y étendre mon territoire de chasse… Je trouvai le bar après quelques minutes de recherche, caché dans la rue du Gast. Comme je pouvais m’y attendre, il n’était pas encore ouvert à cette heure mais cela ne me surprenait pas. Au vu de ce que j’en voyais, il semblait de type latino… Je soupirai et en profitai donc pour me balader dans le quartier, sous les traits de mon identité temporaire, Roberto Gonzalez. Tant qu’à être dans les clichés grossiers, autant le rester jusqu’au bout. Après une bonne demi-heure, je repris le chemin de mon appartement, dans le 18ème arrondissement. Note à moi-même, acheter un deux-roue motorisé. Le métro Parisien, c’est une vraie plaie. Après de longues minutes pressée contre un tas d’inconnus dans une boîte de métal et à déambuler dans des couloirs aux relents d’urine, je ressortis à l’air libre et inspirai à plein poumons… des odeurs de gaz d’échappement. Parfois, l’époque des  calèches me manquait. Mais une autre odeur attira mon attention. Celle de la viande en train de rôtir. Je regardai autour de moi et aperçut un vendeur de Kebab au coin de la rue. C’est seulement à ce moment là que je me rendis compte que je mourrais de faim ! Mon dernier repas remontait à la veille au soir ! Les Kebab, c’était gras et affreusement mauvais pour la santé… Mais je n’étais pas sujette aux tracas des mortels concernant les carences et autres. Et je brûlais constamment des calories, surtout quand je revêtais une autre forme temporairement. C’était énergivore ! Ainsi que de l’énergie… Une quantité folle qui ne cessait d’être consommée pour me permettre de conserver les traits de Roberto Gonzalez. J’espérais sincèrement que le dealer de Léonard disposait d’une belle quantité d’énergie pour me revitaliser ! Y penser ouvrait mon appétit et ce n’était pas la meilleure des idées. Je chassai ces préoccupations de mon esprit et me concentrai sur le moment et le problème présents. Me remplir la panse. Un Kebab ferait parfaitement l’affaire.

Chapitre 3

Trois. Il me fallut pas moins de trois Kebabs pour arrêter d’être affamée. Pas d’avoir faim, juste d’être affamée. Avant de succomber pour un quatrième et notamment parce que je commençais à avoir une envie de vomir à force d’ingérer autant de graisse, je me décidai à rentrer chez moi. Heureusement, je n’avais pas beaucoup de route à parcourir. La première chose que je fis en arrivant dans mon appartement fut de prendre une photo de mon visage. Satisfaite de la prise, je me débarrassai de l’apparence de Roberto pour retrouver la mienne. Enfin, celle que je portais à cette époque. Prendre une nouvelle apparence de manière permanente demandait beaucoup plus d’énergie et était bien plus éreintante, me laissant sans force pendant les premières semaines et m'obligeant à des collectes d’énergies régulières. Sans compter les différentes douleurs associés au fait de changer de morphologie. Nerfs, muscles, os… un calvaire ! J’estimais pouvoir user de mon apparence actuelle pendant encore environ deux décennies, la vieillissant si besoin était avant de devoir me trouver une nouvelle identité. Tina s’étira paresseusement en me voyant arriver. Elle avait marqué une hésitation devant mon apparence masculine, mais semblait désormais totalement ravie de me voir et s’approcha pour se frotter à mon pantalon. Je lui grattouillai la tête avant d’enfiler quelque chose de plus confortable, remisant les vêtements de Roberto dans ma buanderie. Je me préparai ensuite à manger, une salade histoire de ne rien prendre de trop lourd pour l’estomac. Enfin, je pris mon téléphone et composai un numéro tout en consultant mes mails. Il n’y avait rien d’intéressant, encore une fois et je retournai sur le mail de Léonard, relisant les informations essentielles.
— Achille Varone. Trente trois ans. A un faible pour les latinos plus jeunes que lui.
Bon. Il me faut décider d’un âge qui ne jure pas avec le visage que j’afficherai…
La tonalité d’attente résonna pas moins de quatre fois avant que mon correspondant ne réponde.
— Bonsoir.
— Salut Jade.
— Cette voix me dit quelque chose…
— Faudrait te décider à lâcher le fixe et à passer sur un portable, ma belle.
J’entendis mon interlocutrice faire claquer sa langue, avec amusement supposai-je. Sa voix un instant après me confirma cette impression.
— Ma chère Brooks ! Ça fait bien longtemps que tu ne m’avais plus contactée ! Tu sais qu’il m’arrive de penser à toi ?
— Ah oui ? Et je porte quoi ?
— Rien du tout. C’était de loin ta tenue que je préférais.
Je ris.
— Ah, tu n’es pas la seule à l’adorer celle-là, si tu savais…
— Je me doute. Je suppose que ce n’est pas un appel de courtoisie. Que puis-je pour toi ?
J’adorais Jade. C’était une femme pleine d’esprit et d’humour. Une qui arrivait à me faire rire, et ce n’était pas le plus évident dans ma vie actuelle.
— J’ai besoin de papiers d’identité.
— Je suppose que je ne veux pas savoir pourquoi.
— Absolument.
— Je t’écoute.
— Roberto Gonzalez. Français de parents immigrés. Âge… (je marquai une hésitation.) Vingt trois ans. Vivant sur Paris. Quartier le moins cher si possible. Je te laisse broder le reste.
— Ok. Va me falloir une photo.
— Je t’envoie ça sur ta boîte mail dans un instant.
— Ça marche. Me faudra un peu de temps.
— Hm…
— C’est pressé ?
— Disons que le plus tôt sera le mieux.
— Après demain, dans la journée. Je peux pas faire mieux. Sauf si tu veux que ça soit bâclé.
— Après demain sera parfait, Jade.
— Heureuse que nous ayons un point d’accord.
Je pouvais sentir son sourire.
— Le payement, comme d’hab ?
— Tu pourrais aussi me l’apporter en personne. Un petit verre, une petite soirée… (lâcha-t-elle d’un ton langoureux qui ne laissait place à aucune équivoque.)
J’esquissai un demi-sourire. L’idée me séduisait grandement, je devais bien l’admettre. Au moins autant qu’elle me peinait.
— Je ne pense pas que ça soit une bonne idée, vu ce qu’il s’est passé la dernière fois.
— C’est vrai que cela fut… désagréable.
Je me pinçai les lèvres, mélancolique.
—  J’aurais dû tout stopper bien avant.
— Tu sais, souffrir un peu, ça ne me dérange pas.
— Tu risques bien plus. Une chance pour toi qu’il n’y ait pas eu plus entre nous.
— Je sais que tu me trouvais irrésistible.
— Peut-être bien. (admis-je, amusée, mais conservant toute de même mes distances.) Mais ce n’est pas de l’amour.
— Le cul, c’est bien mieux.
— Merci, Jade. Je t’envoie la photo.
Je l’entendis essayer de me retenir alors que je coupais la communication. J’avais fait l’amour de nombreuses fois avec Jade, au point de commencer à m’attacher à elle. Hypocrisie… Heureusement pour elle, même si nos ébats se voulaient passionnés, ils n’avaient jamais franchi une certaine ligne. Celle de l’amour. Nous en étions restées aux simples soirées sexe, aucune de nous ne cherchant plus. Mais même ainsi, ma faim avait fini par me rattraper et elle avait failli y laisser la vie. Pour un simple baiser. La sonnerie de mon téléphone m’informa de l’arrivée d’un sms. Il provenait de Jade, certainement depuis internet, vu qu’elle n’avait pas de portable.
« Te prends pas la tête. Mais je serais prête à remettre le couvert, si tu le voulais. »
Je souris. Elle était impayable. Mais non, c’était trop risqué. Je soupirai, lui envoyai la photo. Elle n’était pas terrible, mais je la savais à même de la retoucher pour la rendre correcte. Et accompagnai mon mail d’une réponse à son sms.
« Pas envie. Mais je chéris les souvenirs. »
Sa réponse ne tarda pas à arriver.
« Ok. Après demain, sans faute. »
Elle était vexée… Je pouvais vivre avec. Au moins, je ne la mettrais pas en danger. Jade était l’une des rares mortelles à savoir ce que j’étais, ce que je faisais et l’une des seule à être encore en vie, à ma connaissance. Ce qui ne rendait son offre que plus touchante et difficile à refuser. Je la désirais, c’était un fait. Mais je ne l’aimais pas. Pas de la façon qui convient pour une relation. Ça aussi, c’était un fait. Pour le meilleur comme pour le pire… Je lâchai mon téléphone, fermai mon ordinateur et regardai mon appartement en faisant la moue. Je m’ennuyais. Rester seule ce soir me semblait une idée maussade… C’était dans ces moments-là que je regrettais d’avoir coupé toute relation avec les mortels. Je ne comptais pas réellement d’amis, hormis Jade, même si je n’étais pas sûre de pouvoir la considérer réellement comme telle. Et nos échanges m’avaient donné envie de sexe. Un désir qui ne cessait de grandir et de me travailler. Je me rendis compte après quelques secondes que je tapotais la table vernie de mes doigts. Mon regard croisa celui de ma chatte.
— Ce ne serait pas raisonnable…
Elle miaula.
— Tu as besoin d’un peu d’attention, toi aussi…
J’hésitai, tiraillée entre deux envies qui me semblaient parfaitement impossibles à concilier. Tina continua de miauler, plaintivement, comme si elle sentait que j’allais la laisser. Je la pris dans mes bras et m’allongeai dans le canapé, lui grattouillant la tête, puis le ventre. Elle étendit ses pattes avec délices. Il y en avait au moins une qui profitait de la soirée. Je décidai de rester ici et lançai un film avant de m’enfoncer dans le canapé, Tina sur les genoux. Nous regardâmes Sex Friends. En fait, je crois que j’aimais souffrir. Il n’y avait pas d’autre choix possible à ce stade. Ce film, c’était un peu une mise en images de ma vie. Je veux que coucher, je t’aime moi non plus… Sauf qu’avec moi, ça finissait invariablement mal… Le film terminé, je décidai d’en lancer un autre. Je n’étais toujours pas fatiguée. J’en profitai pour me faire un bon chocolat chaud avec un croissant surgelé. Pas terrible, mais j’étais nulle en cuisine, même après autant de siècles. Mon nouveau film était encore une comédie romantique… Je devais vraiment aimer me faire du mal. Surtout que j’étais en manque de sexe ! Même si c’était totalement faux, une scène de sexe dans mon état ne pouvait que me donner des idées. En mettant un porno, j’aurai pu me satisfaire toute seule… Mais non. Ce n’était pas la même chose. Et puis, je n’étais pas d’humeur pour ça.
Je caressais machinalement mon pendentif, sans réellement m’en rendre compte. Je faisais à peine attention au film également, perdue dans mes pensées. Mes doigts s’enroulèrent autour de la chaîne, caressèrent le pendentif : Deux anneaux qui s’entrelaçaient. Trop petits pour être passés autour du doigts, chacun avait une signification. Le premier était une femme, deux cornes ornant sa tête. Moi, en quelque sorte. L’autre représentait un phénix. L’oiseau immortel renaissant de ces cendres. Le héros du film venait de faire sa demande en mariage. Depuis combien de temps n’avais-je pas eu une vraie relation ? Quelqu’un qui m’écoute... Avec qui partager les repas, les temps libres… Une éternité. Le pire ? Quand j’étais encore mortelle, je ne m’intéressais pas à l’amour. Je trouvais qu’il s’agissait d’une perte de temps. Et en ces temps là, l’amour était un concept plutôt abstrait pour ne rien arranger. Depuis, je m’étais mariée six fois. Il va sans dire qu’aucun mariage n’avait tenu plus de quelques années. J’étais ainsi faite. Et parmi ces mariages, quatre n’avaient eu qu’un intérêt financier. De mon côté bien évidemment. Ceux qui m’avaient épousée se consumaient d’amour pour moi et m’offraient tout ce que je voulais. Je leur devais une partie de ma fortune. L’autre venait de nombreux placements, notamment immobiliers. Je m’étais arrangée pour toujours être dans la même lignée identitaire que mes incarnations précédentes, afin d’hériter de tout et de conserver mes biens. Il fallait aussi compter les nombreux cadeaux que j’avais reçus à travers le temps, provenant aussi bien d’homme que de femme, et parfois même de religieux. Je faisais tourner chavirer tous les cœurs. Si vous saviez le nombre de bourgeoises qui m’avaient courtisée, comme un homme l’aurait fait, cherchant à échapper à l’ennui et la routine d’une vie sans amour dans laquelle leur mari ne s’occupait plus d’elles mais bien souvent d’autres. J’en avais passé du temps à décoincer des femmes prêtes à tout pour me plaire. Et des hommes aussi, bien entendu.
Et puis… et puis il y avait eu le vrai mariage. Le plus important mais aussi le premier. Fallait-il y voir un signe ? C’était par un jour de printemps, alors que les premières chaleurs commençaient à se faire sentir. Je venais de quitter un caniveau, délaissant ma proie de la nuit. Morte ou vive, cela n’avait pas vraiment d’importance. Comme chaque jour, j’attirais les regards de tous. Chacun voulait me courtiser. Roturiers comme membres du Sénat impérial… Rome était l’une des plus belle villes du monde et était considérée par beaucoup comme son centre. Même si sa puissance devait être invariablement amenée à décliner avec le temps. Une telle société était un terrain de chasse rêvé pour un être comme moi. Et je m’en étais beaucoup amusée, délectée. Mais les choses avaient changé. J’étais amoureuse. Amoureuse d’une femme. De nos jours, on dirait de moi que je suis pansexuelle. Le genre importe peu. Ce qui compte, c’est la personne. C’était la première fois que je tombais amoureuse, réellement amoureuse, mais pas la dernière fois. Femmes, hommes, et aussi de ceux n’appartenant à aucune des deux catégories. Même à l’époque, les femmes n’avaient pas les mêmes droits que les hommes. Le mariage de deux femmes était ainsi au mieux une hérésie. Nous avions décidé pourtant de nous conformer à certaines traditions, comme le mariage en juin, sous le regard de Junon. Rien d’extravagant, ou qui pourrait nous faire réellement remarquer. À l’époque déjà, les anneaux aux doigts des mariés était une tradition, quelque peu différente. Le cercle de l’alliance symbolisait l’amour éternel. Nous ne pouvions nous permettre de l’afficher publiquement. Tullia avait eu une idée pour contourner les choses. Elle avait fabriqué deux pendentifs. Ils symbolisaient ce que nous étions, l’une pour l’autre. Elle n’ignorait rien de ma condition, de ce que j’étais, de ce que je faisais pour survivre. Elle l’avait accepté…
« Je rentrai dans la maison qui était la nôtre par la porte arrière, afin de ne pas attirer trop de regard. Tullia était déjà levée et j’eus droit à un baiser passionné.
— Gaia, tu m’as manquée !
Elle m’étreignit. Je fermais les yeux, me blottis contre elle. J’avais encore l’odeur de l’homme que je venais de ponctionner sur moi, ce qui me mettait mal à l’aise. Elle le savait, mais fit semblant de ne pas le remarquer. De toute manière, je n’avais pas couché avec. Le sexe n’était pas nécessaire dans mon processus de ponction, il n’était qu’une aide qui amplifiait le phénomène. Et qui le rendait de ce fait plus difficile à contenir.
— Ça se sent. (lui répondis-je, mes lèvres effleurant son cou.)
Elle rit et ce son était le plus doux qui soit à mes oreilles. Puis, elle se tortilla, essayant d’échapper à mes lèvres, ce qui ne me donnait que plus envie de la taquiner davantage.
— Plus que quelques heures, et nous serons mariées ! (souffla-t-elle avec une excitation à peine contenue.)
Le mariage avait une grande importance dans la société romaine d’autrefois et plus encore pour Tullia. C’était un symbole. Une taxe frappait les célibataires, forçant les couples à se former. Bien entendu, pour nous, la taxe continuerait de s’appliquer. Personne n’accepterait d’enregistrer notre mariage.
— Tu as trouvé quelqu’un pour officier ?
Elle se décala, son regard plongé dans le mien et hocha vivement la tête, euphorique, excitée.
— Oui !
Je la dévorai du regard. Elle était si belle, si pleine de vie… Je ne me lassais pas de la contempler.  Des picotements traversèrent mon épiderme et mon souffle se fit plus rauque… Les battements de son coeur s’accélèrent, mes doigts se fondant entre les siens, glissant le long de ses mains. La chaleur me monta aux joues tandis que mon désir grimpait en flèche, mes yeux perdus dans les siens. Je m’approchai d’elle, lentement. Le silence s’était installé. Un silence qui était bien plus éloquent que le plus beau des discours. Mes doigts glissèrent le long de ses bras, remontèrent jusqu’à ses épaules. Tullia avait la bouche entrouverte. Je sentais les frissons qui la parcouraient, je la voyais lutter contre l’envie d’accélérer les choses. Mais elle savait combien j’aimais prendre mon temps. Combien je désirais la tenir ainsi, au bout de mes doigts, à ma volonté… Au moins autant que l’inverse. Mes doigts caressèrent ses épaules. Je fis glisser sa robe d’un geste, attrapant les bretelles pour l’amener à moi, mes lèvres s’unissant aux siennes. Ma langue partit à la recherche de la sienne dans un tourbillon de douceur. Sa robe roula sur sa poitrine, puis sur ses hanches avant de finir par terre, offrant son corps dénudé à mes désirs. Je pris délicatement son visage entre mes mains, mes doigts perdus dans les cheveux tandis que notre baiser se faisait plus fougueux. Le désir continuait de grimper à toute vitesse en nous, à l’unisson de nos corps frissonnants. Elle me retira ma tunique, dévoilant ma poitrine, mes seins aux mamelons déjà bien durs. Tullia fit tourner ses pouces autour, s’amusa à les titiller. Je lâchai ses lèvres pour reprendre mon souffle, étouffant un soupir délicieux. Sa bouche descendit jusqu’à ma poitrine. Elle l’embrassa doucement, un téton après l’autre avant de faire jouer sa langue autour, reprenant ce que ses pouces avaient délaissé. Je frémis, soupirai de délice et décidai de lui laisser le champ libre, me cambrant en arrière pour m’offrir à elle. Ses mains continuèrent de me déshabiller, m’arrachant presque le reste de mes vêtements. Je fondais devant autant d’ardeur, de passion. Rapidement, elle m’allongea au sol, perdue au milieu de nos vêtements qui me permettaient d’échapper à la froideur et la rugosité de la pierre. Elle mordilla mes seins, puis descendit sa tête le long de mon ventre, jusqu’à mes cuisses. Je n’avais plus qu’une seule envie, qu’un seul désir, et elle le sentait, le savait, s’en amusait. Je pouvais coucher à droite, à gauche, elle seule était capable de me faire pareil effet, de m’offrir tant de frissons, de sensations rien qu’avec ses caresses… Elle m’embrassa tout autour de mon entrejambe, s’approchant de la zone tant convoitée pour mieux s’en éloigner. Quand je n’en pus plus, je posais mes mains sur sa tête pour l’orienter. Elle se laissa guider. Ses lèvres embrassèrent les miennes avec douceur. Je lâchais un nouveau soupir alors que sa langue se frayait un chemin en moi, qu’elle m’explorait. Régulièrement, elle revenait vers mon bouton rose, le chatouillait, le titillait, m’offrant de nouveaux frissons de plaisir. Je n’avais plus conscience que des sensations qu’elle me procurait, de sa langue plongée dans mon intimité, de mes mains sur sa tête, la guidant. Je me mordais les lèvres, soupirai, haletai. Finalement, je la repoussai doucement avant d’exploser et l’invitait à revenir vers moi, l’embrassant à pleine bouche, consumée par la passion, me goûtant en même temps que je la goûtais, ce qui ne faisait que renforcer mon excitation. Mes mains descendirent le long de son corps pour rejoindre son entrejambe et je commençais à la caresser tout en entamant une nouvelle danse de nos langues. Je ressentis un petit choc qui électrifia ma peau quand je me perdis une seconde en elle. Son amour pour moi déferla dans mes pensées, me rendant plus folle encore. Au prix d’un effort, je rompis le baiser un instant pour couper le lien avant de le reprendre, délaissant mon pouvoir, le repoussant aux confins de mon esprit. Je sentais qu’elle était déjà humide, qu’elle voulait que mes doigts la touchent avec plus d’ardeur. Et je ne me fis pas prier. Du pouce, je restai aux alentours de son clitoris tandis que j’entrais deux doigts en elle. Elle frémit, souffla avec volupté. Sa main imita la mienne, plongeant entre mes cuisses brûlantes. Je dévorai ses lèvres entre deux gémissements, toujours plus nombreux, plus rapprochés. Je tremblais, incapable de concevoir quoi que ce soit d’autre que notre amour, que cet instant de pur délice que je souhaitais voir s’éterniser. Et je voyais le même désir dans ses yeux. Elle arriva à l’orgasme avant moi et je me nourris de ses soupirs, de ses contractions, alimentant mon propre plaisir, sa main devenue frénétique, jusqu’à atteindre le mien. Nous restâmes ainsi, à nous regarder durant de longues secondes, haletantes, avant que ma tête ne retombe contre sa poitrine. J’étais épuisée… totalement détendue, un sourire béat sur les lèvres. Je sentis ses doigts qui se perdaient dans mes cheveux. Les miens s’unissaient à ceux de sa main libre, paume contre paume. J’écoutais sa respiration, les battements de son cœur, qui battait avec force dans sa poitrine. Déposai un baiser sur son sein gauche.
— Je t’aime… (murmurai-je.)
Les seuls mots qui me vinrent. Les seuls qui avaient besoin d’être prononcés. Nous restâmes un long moment blotties l’une contre l’autre, enivrées par la présence de l’autre. J’étais heureuse… satisfaite. Comblée. Je pouvais me contrôler. Vivre auprès d’elle...
— Quelques heures encore… Avant l’éternité. (souffla-t-elle avec tendresse.)
Je masquai mon désarroi face à ce dernier mot, consciente que l’éternité m’ouvrait ses bras, à moi et à moi seule… Je ne voulais pas penser à l’après. Pas penser à autre chose qu’à l’instant que nous partagions.
— Quel dommage que nous ne puissions pas nous afficher. Pas d’alliance pour orner nos doigts. (lâchai-je avec un demi-sourire.)
— Nous ne sommes pas obligées d’avoir une alliance ni de nous cacher… (répondit-elle, énigmatique.)
Elle m’embrassa sur le front et se décala pour se lever. J’allais l’imiter quand elle m’arrêta.
— J’ai quelque chose pour toi, ne bouge pas. (dit-elle.)
Je me rallongeai, la suivant du regard. Elle disparut dans notre chambre et revint quelques instant après, avec un écrin. Elle se réinstalla à mes côtés et me le tendit.
— C’est un peu grand pour une alliance. (dis-je avec amusement.)
Elle rit et m’embrassa de nouveau.
— Ouvre-le.
Je m’exécutai. L’intérieur était de nacre. J’y trouvai un pendentif, orné de deux anneaux… Ces deux anneaux. Elle fouilla dans la sacoche de sa robe alors que j’admirais le collier et m’en montra un similaire.
— L’Immortelle et la phénix. (dit-elle avec sensualité.) La tentatrice, et l’objet de son affection, capable de renaître de ses cendres. Pour rester perpétuellement aux côtés de son amour.
Je ne disais rien, mes doigts caressant le bijou. Je connaissais ses talents de joaillière, son amour pour les mythes. Elle venait d’en créer un pour moi. Pour nous… Je n’en l’aimais que davantage et serrai le pendentif contre mon cœur avant de l’embrasser langoureusement.
— Mon phénix… (susurrai-je.) »
Le générique de fin me tira de mes souvenirs, et je me ré-ancrais dans le présent avec regret. Plus tard, le même jour, nous avions échangés nos vœux. J’avais failli me marier par amour à deux autres reprises, avec des hommes. Mais je ne crois pas avoir jamais autant aimé personne d'autre que Tullia. Je lui avais fait l’amour avec passion, avec douceur, sauvagerie, plus de fois qu’avec aucune autre personne. Mon amour pour elle était si fort qu’il me permettait de contenir temporairement ma faim ! Temporairement...
Le pire dans ma condition, c’est certainement de n’avoir jamais pu réellement déterminer si les sentiments que mes différents compagnons à travers le temps ont éprouvé pour moi étaient bel et bien réels ou conditionnés, inspirés, par moi. Par ce que j’étais. Par l’aura qui m’entourait et subjuguait les mortels. Et si aucune de ces personnes ne m’avait réellement aimée pour moi, mais uniquement à cause de mon charme qui les ensorcelait ? Un questionnement qui m’avait valu de nombreuses nuits blanches, de nombreuses angoisses… Et qui continuait aujourd’hui encore à me réveiller parfois en pleine nuit. C’était ennuyeux parfois d’avoir une conscience. D’être… humaine. 

Chapitre 4

L’eau ruisselait sur mon corps. Je basculai la tête en arrière, profitant du jet sur ma gorge avec un soupir. Rapidement, les parois de la cabine de douche devinrent opaques à cause de la vapeur qui s’élevait en tourbillonnant autour de moi. Je me sentais bien, le corps parcouru de doux frissons. C’était une chose que j’adorais dans cette époque : les douches personnelles et à volonté. Le bonheur de se retrouver seule sous un jet d’eau chaude aussi longtemps qu’on le désirait.
Je m’habillai puis retournai dans le salon, grimaçant de douleur. Dormir sur le canapé était vraiment une mauvaise idée, j’étais courbaturée de partout. Je redonnai des croquettes et de l’eau à Tina. Pour me remercier de l’attention, elle vint frotter son museau contre ma joue, dans un élan de tendresse que j'appréciais de sa part. Une caresse affectueuse, et je me relevai, embarquant mon ordinateur portable et le fourrant dans un sac avec le reste de mes affaires. Puis, je quittai mon appartement, direction le Café du Commerce, un établissement parmi d’autres où j’aimais parfois me rendre. En ce milieu d’après-midi, l’endroit n’était pas des plus animés. Je me posai à une table, commandai un cheesecake et un verre de vin blanc qui me furent servis dans la minute. Je déballai mon matériel sur la table et allumai mon ordinateur avant d’ouvrir une page libreoffice. Je plaçai sur mon nez ma paire de lunettes fétiche. Je n’en avais pas forcément besoin, j’avais une très bonne vue, mais j’aimais le style qu’elles me donnaient. Et passer trop de temps sur un ordinateur pouvait s’avérer fatiguant. Elles étaient à traitement anti lumière-bleue, cela va sans dire. J’installai également devant moi un panneau, puis fis courir mes doigts sur le clavier… avant de me figer. Il me fallait relire mes lignes précédentes, me mettre dans l’ambiance. Ce roman se déroulait durant la Révolution Française, (j’habitais Paris en ce moment, c’était de bon ton), et narrait l’histoire d’une société secrète qui conspirait dans l’ombre et tirait les ficelles ! Pas si éloigné de la vérité sans pour autant être fidèle non plus. Je n’étais hélas pas à Paris en 1789, j’avais raté cet événement d’importance, trop occupée à flatter le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II et à le mettre dans mon lit, bien entendu. Ainsi que quelques unes de ses maîtresses, pour faire bonne mesure. Fort heureusement, internet était une source d’informations considérable, si l’on savait trier les vérités historiques des théories du complot en tout genre. Je commençais à me relire quand un raclement de gorge me fit lever le nez de mon écran une demi-seconde, pour m’y replonger aussitôt.
— Excusez-moi… Je n’ai pu m’empêcher de vous voir de là-bas… Et j’ai eu envie de vous offrir un verre.
Je soupirai intérieurement et tapotai un panneau sans prendre la peine de regarder mon prétendant. Dessus était inscrit : Ne pas déranger, autrice en pleine inspiration. Le silence retomba pendant environ cinq secondes avant qu’il ne remette le couvert.
— Vous n’écrivez pas là. Laissez-moi vous offrir un verre.
Je tapotai de nouveau le panneau. En plus petit était ajouté : Et inutile d’insister. Après un soupir, l’homme se retira. Je le suivis d’un œil distrait. À peine assis au bar, le voilà qui me reluquait, comme tant d’autres d’ailleurs. Ma tenue, une jupe assez courte et une chemise qui faisait ressortir ma poitrine, n’y était certes pas étrangère, tout comme l’aura qui dansait autour de moi. J’attirais l’œil. Mais il y avait également autre chose de bien plus agaçant : Ils me voyaient comme un bout de viande, une paire de jambe à mater, voire à lever. Sur le fond, ce genre d’attitude m’avait fortement servie pour trouver mes proies à travers les âges. Et cela me déprimait en réalité, car je constatais que le temps avait beau passer, les mentalités n’évoluaient pas, ou très peu. Les femmes étaient considérées par ce genre de personnes uniquement du point de vue sexuel, ce qui menait à bon nombre de tragédies. Combien d’articles avais-je lus faisant mention d’un viol et combien de commentaires en dessous démontraient une absence totale d’empathie à l’égard de la victime, juste parce qu’elle s’habillait d’une manière qui n’était, soi-disant, pas convenable. Fort heureusement, toute la gent masculine n’entrait pas dans cette catégorie. Certains vous regardaient, vous complimentaient même, mais ne vous considéraient pas comme une paire de seins et de fesses qu’ils pouvaient accrocher à leur tableau de chasse. Ils appréciaient simplement la beauté plastique. Parfois sans plus et d’autres fois, ils voulaient faire connaissance. Réellement faire connaissance. Pas trouver une excuse pour essayer de vous culbuter avant le lever du soleil. Je secouai intérieurement la tête et me replongeai sur mon écran, chassant les gens autour de moi de mes pensées. J’avais à peine commencé à taper quelques mots que quelqu’un s’installa à ma table, une bière à la main et posant un verre devant moi. C’était du vin rouge. Je levai les yeux de mon écran avec un soupir. Parfois, être une succube capable de faire tourner la tête des hommes, et des femmes, s’avérait vraiment être une plaie. Surtout quand votre seul désir était qu’on vous foute la paix.
— Vraiment, c’est usant les gens qui insistent, vous ne trouvez pas ? (lâcha l’homme d’un ton désinvolte en buvant une gorgée de sa bière.)
Je l’étudiai rapidement. Il avait des cheveux frisés qui lui tombaient sur la nuque, une veste noire avec un t-shirt blanc cassé et un pantalon, noir également. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire confiant et ses yeux essayèrent de capter les miens, affichant l’assurance de celui qui pense avoir déjà gagné.
— Absolument. Ceux qui ne savent pas lire également.
Son assurance ne vola pas en éclats comme je l’avais espéré, mais il avait tout de même perdu un peu de sa superbe.
— J’aime cette façon d’être, cette façon de considérer les choses et de répondre. (fit-il avec un sourire.)
J’opinai avec un air las.
— Et vous n’avez pas encore vu mon genou quand un homme me colle de trop près.
Il leva les mains.
— Doucement. Nous n’en sommes pas encore là.
— Mais ça pourrait arriver plus vite que vous ne le croyez. Alors ouste.
— Laissez-moi au moins une chance. Vous ne me connaissez pas, après tout.
J’allais répliquer que je n’en avais pas du tout le désir quand un éclat de voix nous parvint depuis l’autre côté de la salle. Une jeune femme chassait un autre importun avec véhémence. Je comprenais sans peine son désarroi. Mon courtisan s’était également retourné. Son regard revint vers moi. Il paraissait choqué.
— Wouh ! Quelle hystérique ! J’aimerai pas être à la place de ce mec.
— Alors il ne vous reste plus qu’à décamper sur le champ. Sinon, vous regretterez clairement de ne pas être lui.
Ma voix était ferme, mon regard d’acier et je faisais jouer mon genou sous ses yeux. Son assurance vola enfin en éclats. Il se leva en balbutiant.
— B-bon, je crois que je vous ai assez fait perdre votre temps.
Et il s’éloigna. Il ne lui vint pas à l'esprit de reprendre son offrande. Cela me ferait faire des économies, bien qu’un verre de vin soit largement dans mes moyens. Je soupirai, laissant mon regard courir dans la salle pour croiser celui de Seb, le patron, qui s’approchait de moi avec une moue affectée. Il débarrassa ma table, ainsi que le verre de mon courtisan.
— Je t’avais dit que ça n’aurait pas grand effet.
— Tu peux toujours faire une déclaration publique.
Il rit.
— Ouais, il vaut ptete mieux. Sinon, tu vas encore briser des hommes, et c’est mauvais pour le commerce.
— J’ai toujours de bonnes raisons.
Il dodelina de la tête. Manifestement, il ne partageait pas cet avis, mais comme il m’avait à la bonne, il n’avait jamais rien dit. Il fallait dire que je lui avais déjà offert à une ou deux reprises mes faveurs, me contentant de lui dérober un fond d’énergie de temps à autre sans que ça ne l’affecte. Du moins, pas de manière consciente ni permanente. Il se tourna pour faire face à la salle et se racla la gorge.
— Pour votre sécurité et ma sérénité personnelle, je vous prie de ne plus embêter notre chère Brooks. Croyez-moi, vous pourriez le regretter.
Quelques regards intrigués se posèrent sur nous depuis l’ensemble du café, mais personne ne jugea bon de répliquer. Seb me fit face, tout sourire.
— Et voilà, ma belle. Il te faut quelque chose d’autre ?
— Je veux bien un café. Merci Seb.
Il inclina la tête avec un sourire et retourna au bar. Je poussai un soupir muet et me penchai enfin sur l’écriture. J’eus le temps d’écrire près de deux pages avant qu’une nouvelle interruption ne survienne, depuis l’autre côté du bar. La jeune femme de tout à l’heure dégageait encore quelqu’un qui lui tournait autour. En rogne, elle se leva et s’approcha de moi.
— Pardonnez moi… Votre table me semble la plus sûre de la salle.
Je lui offris un sourire sardonique.
— Et vous voudriez peut-être que je la partage ?
Elle dodelina de la tête, un peu mal à l’aise.
— Ce serait aimable.
— Vous ne semblez pas vous-même être d’une grande amabilité.
Elle expira bruyamment, les joues un peu rouges, mais ne se démonta pas.
— J’en ai assez d’être considérée comme une conquête potentielle. Vous trouvez que j’envoie ce genre de signaux ?
Je la regardai par dessus mes lunettes. Elle avait un visage fin, de beaux yeux noisettes. Ses cheveux étaient attachés en une queue de cheval simple, sans fioriture. Ils étaient d’un rouge cuivré et semblaient soyeux. Elle ne portait pas de maquillage et seul un petit grain de beauté sur sa joue droite, tout près de ses lèvres, amplifiait son charme naturel. Elle portait une tenue très simple, t-shirt ample, veste, pantalon et baskets. Une femme très belle malgré tout, mais qui cachait au mieux ses attributs féminins. Peut-être un peu garçon manqué. Mais ses yeux étaient magnifiques. Je n’étais pas capable de dire pourquoi, mais il y avait quelque chose en elle qui me paraissait presque… familier. Pourtant, j’étais certaine de ne l’avoir jamais rencontrée auparavant. Aperçue en balayant le café du regard un jour ? Plausible.
— Pas vraiment. (dis-je enfin avec amusement.) Mais vous avez une beauté naturelle, que voulez-vous.
Et elle était attirante. À mon goût en tout cas.
Le café se remplissait peu à peu et quelqu’un s’installa à sa table. Après une longue hésitation, je me décalai pour lui laisser de la place.
— Installez-vous donc. (dis-je.)
Elle me gratifia d’un sourire en remerciement, je n’étais pas certaine d’y voir beaucoup de reconnaissance, sortit son ordinateur portable et commença à faire je ne sais pas trop quoi. Je retournai également à mon écran, brûlant de me remettre au travail. Elle ne dit mot durant tout le temps où nous partageâmes la table et je luis en sus gré.
Je terminai mon chapitre avec un sourire, trempai mes lèvres dans mon troisième café de la journée, laissant mon regard embrasser la salle qui commençait vraiment à se remplir. Je regardais alors l’heure. Dix neuf heures… Il était temps que je m’en aille. Je refermai mon ordinateur et me levai, laissant un billet sur la table qui comprenait un généreux pourboire. Puis je rangeai mes affaires et me dirigeai vers la porte avant de subitement me souvenir de ma camarade de table. Je tournai la tête vers elle.
— Bonne soirée. (dis-je.)
Je remarquai alors qu’elle me dévisageait. Depuis combien de temps, je n’aurais su le dire. J’acquiesçai, sans réellement savoir pourquoi, et m’en allai. Je rejoignis mon appartement rapidement, me débarrassai de mes affaires et avalai quelque chose en vitesse avant de repartir dans le 11ème. J’allais faire un peu de repérage avant le grand soir. J’avais bien entendu pris le temps d’enfiler quelque chose de plus décontracté. Une robe avec un décolleté plongeant qui la classait très clairement dans les tenues non correctes ! Mais je savais que je ne me ferais pas rembarrer. Le message de Léonard ne concernait pas l’établissement mais la cible.
Le bar était ouvert et animé. Je n’eus cependant aucun mal à m’y frayer un chemin, faisant les yeux doux si nécessaire pour atteindre le bar. J’en fis le tour, observant longuement la salle en quête de ma cible. Comme elle n’était pas encore là, je cherchais un endroit où me placer pour avoir une vue imprenable sur la majeure partie du bar et notamment sur l’entrée. J’espérais qu’il viendrait, mais les notes de Léonard laissaient penser qu’il visitait régulièrement ce bar, je n’avais donc pas trop de souci à me faire. Je m’installai donc et commandai un Blue Lagoon. Ce n’était pas mon cocktail préféré, ce qui était une bonne chose. Ça m’éviterait ainsi de le vider trop rapidement et de finir bourrée. Les minutes passèrent… puis les heures. Après mon troisième Blue Lagoon en un peu plus d’une heure, je commençai à me sentir un peu nauséeuse et décidai de passer à quelque chose de plus léger. Une heure de plus, et mes doigts commençaient à tracer des sillons dans le bois du bar, ce qui me valut un regard noir du barman. Je jetai un coup d’œil à ma montre en maugréant, devenue irritable à cause de l’alcool et de l’attente. Il serait minuit dans moins de dix minutes... Ça faisait bientôt trois heures que j’étais là, à m’enchaîner les cocktails et toujours aucun signe de ma cible. Il ne viendrait peut-être pas, me dis-je en fin de compte. J’avais repoussé les avances de pas mal de mecs, d’une nana ou deux, et je commençais lentement mais sûrement à le regretter. Quitte à être venue ici, à m’être habillée et mise minable, autant ne pas terminer la nuit toute seule. Je me levai de mon siège et sentit le sol bouger sous mes pieds. Je dus me raccrocher au bar pour ne pas tomber. Et lui aussi bougea furieusement sous mes doigts ! Je savais qu’il ne fallait pas que je boive autant… Je pris une inspiration pour essayer de chasser mon trouble. Ce fut relativement inefficace. Prise d’une nausée, je filai en direction des toilettes, en ligne droite ! Enfin, c’était prévu ainsi, car en réalité, je déviai de la trajectoire une fois ou deux. Autant pour mon sex-appeal… Je m’enfermai dans une cabine, vidai une partie du contenu de mon estomac avec des gargouillis écœurants. Mon estomac continuait de se soulever et je me forçai au calme. Il fallait que je me décontracte. Je respirai par-à-coup, bloquant l’air dans mes poumons avant d’expirer lentement. Dans mon état, il était difficile de parvenir à me concentrer, mais pas impossible. Je n’avais de toute façon que deux possibilités. Régurgiter tous les cocktails de la soirée, voire mon repas, ou réussir à reprendre le dessus. Putain que j’avais la tête qui tournait… Une nouvelle inspiration. Mon corps commença à luire dans la semi-pénombre. Je m’efforçai de calculer la quantité d’énergie que je pouvais me permettre d’utiliser tout en en conservant assez pour redevenir Roberto, au cas où je n’aurais pas l’occasion de me nourrir entre-temps. Je m’arrêtai à la limite, en nage. Je n’avais pas entièrement dessoûlé, bien entendu, mais je ne voyais plus le monde comme à travers un miroir déformant et pouvais presque marcher droit. Difficile d’user de la magie quand on était bourré mais j’étais plutôt satisfaite de moi. Je quittai les toilettes et retournai dans la salle principale, naviguant entre les clients, en quête d’une potentielle proie. Je m’arrêtai soudain devant un homme qui portait un costume qui paraissait un peu décalé dans ce bar, entouré de ses gorilles, qui faisaient tout leur possible pour paraître à l’aise et sereins. Même si j’avais été autant bourrée que tout à l’heure, j’aurais remarqué qu’il s’agissait de gardes du corps. C’était visible à leur façon de se tenir, une main le long du corps, l’autre prête à fondre sous la veste, à leur posture, les jambes écartées, aux regards qu’ils lançaient autour d’eux. Ils étaient en alerte. Ma cible était arrivée pendant mon séjour aux toilettes. Je regardai ma montre pour noter l’heure, espérant qu’elle était plus ou moins fixe. Il me semblait être assez difficile à approcher. Je retournai m’installer au bar sans quitter le petit groupe des yeux. Parfois, quelqu’un s’approchait. Après avoir passé les gorilles, la personne rejoignait le dealer et entamait la discussion. Le dealer, Achille Varone, finissait chacune de ces fameuses ‘discussions’ en sortant un petit sachet qu’il remettait à son interlocuteur contre quelques billets. J’hésitai à prétendre vouloir ma dose, histoire de me rapprocher et d’essayer d’apprendre à mieux connaître Achille, mais décidai de n’en rien faire. Mon état actuel ne me permettait pas franchement de tenir une discussion. Du moins pas de celle qui cherchaient à tirer les vers du nez sans que ça se voie trop. De plus, comme il était gay, mon numéro de charme serait sans effet sur lui et risquait de le braquer plus qu’autre chose. Roberto viendrait le retrouver, peut-être même dès demain, et il serait sobre ! Un point non négligeable. Et peut-être également empli d’énergie… Mon regard se perdit dans la foule, mais personne n’attira mon regard… Même si une partie de moi avait envie de se sustenter, ou même simplement d’un plan cul, une autre était lasse et avait envie de mettre un terme immédiat à une soirée qui s’était avérée plutôt pourrie dans l’ensemble. Et ce fut cette partie là qui gagna, sans trop d’effort. Je sorti donc du bar. Quelques personnes se retournèrent sur mon passage… Mais… non, tant pis. Je me dirigeai vers le métro avant de réaliser qu’au vu de l’heure, minuit trente passé désormais, il n’y en aurait plus. Je décidai d’appeler un taxi qui me déposa à trois rues de chez moi. J’avais envie de marcher un peu pour prendre l’air. Évidemment, à une heure pareille, les rues pouvaient s’avérer un peu dangereuses… Surtout pour une jeune femme seule. Trois mecs déboulèrent du trottoir d’en face et commencèrent à me tourner autour en me sifflant.
— Hey, t’es jolie…
— T’as pas une clope, chérie ?
— Tu veux pas t’amuser un peu ?
Je n’étais pas d’humeur et me décalai pour les éviter, mais ils se remirent sur ma route. Soit. Je fis donc un mouvement de la main et une bourrasque souffla dans la rue, expédiant mes agresseurs contre le mur. Je me jetai sur le premier qui se relevait et plaquai ma bouche contre la sienne pour me nourrir de son énergie. Elle était fourmillante, exquise. J’en avais presque la tête qui tournait ! Ce petit con avait un chaos si bon… Je le relâchai à contrecœur avant qu’il ne soit trop affaibli et surtout, avant que ses copains ne se décident à se jeter sur moi. Il resta sous le choc, pas vraiment sûr de ce qui venait de se passer, étourdi par sa perte d’énergie soudaine. Avec cet apport, je me sentais totalement de taille à user d’un peu plus de magie sans craindre pour mon contrat avec Léonard. Je lançai donc un rapide sortilège qui chargea une bulle d’air sous les pieds d’un de mes assaillants, laissant l’autre m’attraper par mon décolleté. La bulle d’air grossit rapidement jusqu’à exploser, propulsant le malheureux qui s’écrasa un peu plus loin. Je renforçai mes muscles, agrippai le troisième larron et le forçai à me lâcher tout en lui tordant les poignets. Il gémit et tomba à genoux devant moi, totalement à ma merci. Je lui roulais une pelle à son tour, récupérant un peu de sa force avant de le repousser en arrière. Il tomba avec un grognement, hébété. Le premier commençait à sortir de sa torpeur. Je me tournais vers lui, les yeux brillant d’une lueur mauvaise. Il se recroquevilla. Un sourire barra mes lèvres. Je pouvais me débarrasser d’eux. J’avais déjà tué des gens pour bien moins que ça… Des gens qui n’avaient pas un passif aussi… lourd. Et me gorger de leur énergie, de ce chaos si puissant, si délicieux… Mais non. Je me fis violence et me contentai d’effacer mon souvenir de leurs mémoires avant de les laisser partir. Des cadavres auraient mené à une enquête. Le risque n’en valait pas la chandelle. Je fis la même chose avec leur ami inconscient qu’ils avaient laissé derrière eux puis retournai enfin chez moi. Le chaos déferlait dans mes membres, parcourait mes lèvres en me donnant des fourmillements agréables. Je me demandai comment ils avaient pu en engranger autant. Il ne s’agissait que de petites frappes, probablement bourrées, voir droguées. Pas des enfants de chœur, mais pas des tueurs non plus. Mais peu importait en réalité. J’avais trouvé un moyen plutôt agréable de passer une partie de ma frustration et me sentais un peu revigorée malgré une envie de sexe encore plus prononcée. Un effet secondaire du transfert... Un bref contact me permettait de me nourrir à condition de le faire très rapidement et par petite dose. J’avais besoin d’une connexion plus profonde pour récupérer plus et ces imbéciles n’en valaient clairement pas la peine. Bien entendu, comme l’énergie de Colosse, la leur ne ferait pas long feu avec ma transformation en Roberto. J’espérai que le mage que Léonard m’avait promis serait un met de choix. Car je faisais beaucoup d'efforts afin d’y accéder… Je me changeai, enfilant une ample chemise de nuit, avant d’aller me servir un chocolat chaud et de m’enfoncer dans mon canapé. Tina vint me réclamer de l’attention et je lui en offris. Un court frisson me saisit, me donna la chair de poule, comme un courant d’air. Je m’ébrouai, ce qui fit fuir Tina et je me décidais à aller me coucher quand on sonna à la porte. Une visite, à cette heure-ci ? Sceptique, j’allai tout de même jeter un œil par le judas, par acquis de conscience. J’ouvris la porte dans la seconde, surprise… et excitée.
— Andrew. (dis-je, un sourire aux lèvres.)
L’homme m’en offrit un en retour.
— Salut Brooks.
Andrew était un des rare immortels natifs, si ce n’était le seul, avec lequel j’étais en contact. C’était un Céleste. Autrement dit, une créature bien plus ancienne que moi, et forcément différente ! Bon, peut-être pas si différente en réalité, car les Célestes et les Génies ressemblaient beaucoup aux humains en définitive. Vraiment beaucoup… Il portait un blouson en cuir, une chemise noire et un jean. Une tenue simple mais qui lui allait bien. Il avait un début de barbe qui lui mangeait le visage, pas plus de trois jours, comme à chaque fois que je l’avais vu et ses cheveux étaient coupés relativement courts.
— Tu passes par la porte, toi maintenant ?
Il fit claquer sa langue.
— Bien qu’étant invisible aux yeux des simples mortels quand je le veux, tu ne sembles pas apprécier que je passe par la fenêtre, alors…
C’était vrai. Je n’aimais pas avoir l’air d’une folle qui faisait rentrer les courants d’air. Andrew, en tant que Céleste, disposait d’ailes qu’il pouvait aisément faire disparaître et qui lui permettaient de voler. Il aimait beaucoup en règle générale s’inviter chez moi en toquant à la fenêtre du salon ou de la chambre et j’appréciais qu’il ait décidé aujourd’hui de s’abstenir et d’opter pour un moyen plus conventionnel. Je m’écartai en secouant la tête, amusée.
— Entre donc. Tu sais que ce n’est pas une heure pour rendre visite à une dame ?
Nous nous rendîmes dans le salon et nous installâmes sur le canapé.
— J’étais de passage à Paris. Je serais bien venu plus tôt, mais tu n’étais pas chez toi… Et puis après ça, j’ai senti un tiraillement dans tout le corps et un frisson quand tu as usé de ta magie. Sur des mortels, ce qui n’est pas vraiment une bonne idée.
— Des voyous, monsieur le Céleste… (minaudai-je d’une voix plaintive.) Ils en avaient après ma vertu…
Il éclata de rire.
— Ta vertu… Ce qu’il faut pas entendre.
Je lui donnai un coup de poing dans le bras en réponse.
— Tu oses mettre ma parole en doute ?
— Jamais, jamais ! (fit-il en levant les mains, toujours en plein fou rire.)
Je secouai la tête d’un air faussement affecté.
— Tu veux boire quelque chose ?
— Non, je te remercie.
— Tu es venu me gronder alors ? (minaudai-je de plus belle.)
— Non plus… ça n’a pas très bien réussi à ceux qui ont essayé la dernière fois je crois bien.
Je repoussai sa réflexion avec une grimace sincère, me fermant aux souvenirs qui essayaient de s’imposer à moi. Je me sentis immédiatement furieuse de sa réflexion et il dut s’en rendre compte car il afficha une mine désolée.
— Je ne voulais pas raviver de mauvais souvenirs.
Je me contentai de hausser les épaules, dissimulant au mieux mes émotions derrière un masque impassible.
— C’est le passé… (dis-je d’un ton vague.)
Il opina et un silence gênant s’installa entre nous.
— Tu préfères que je m’en aille ? (demanda-t-il après un moment.)
— Pourquoi es-tu venu me voir ? (répondis-je, éludant sa question.)
Je n’avais pas envie qu’il parte. J’appréciais sa compagnie et elle se faisait de plus en plus rare.
— Je pensais à toi ces derniers temps. J’avais envie de te voir. Pour parler…
— Parler ? (le raillai-je avant de poursuivre d’un ton narquois.) Il me semble que c’est loin d’être notre activité favorite…
Je peux jurer l’avoir vu rougir. Un exploit ! Ma colère s’était dissipée. Il avait ce don, c’était en partie pour ça que j’appréciais sa compagnie.
— C’est un peu cavalier de venir et de prétendre… Enfin, tu sais…
— Me mettre dans ton lit ? Enfin, le mien, en l’occurrence.
Il grimaça, mais pas parce que ma réponse ne lui plaisait pas, simplement parce qu’il était un peu mal à l’aise. Ça renforçait son charme. Le genre d’aveu que je ne lui ferai jamais ! Je lui offris néanmoins un regard ardent, auquel il n’était pas insensible. Mon pied nu vint se poser contre son torse, puis descendit jusqu’à son entre-jambe.
— Tu hésites ? (lâchai-je, mutine.)
— Non.
Et il me souleva du canapé avant de m’emmener dans ma chambre. Je me débattis pour la forme, poussant de faux gémissement de consternation. Il me déposa sur mon lit et m’embrassa fougueusement. Habituellement, j’aimais prendre mon temps. Mais j’étais excitée par mes ponctions récentes et le voir rendait mon désir presque insoutenable. J’étais déjà toute humide, brûlante, et je n’avais pas envie d’attendre plus longtemps. Je lui retirai donc ses vêtements, me cambrai pour bien lui montrer ce que je voulais. Mes mains s’emparèrent de son membre que je caressais de manière experte. Il grossit entre mes doigts, une sensation que je trouvais agréable et je l’entendis grogner un peu, de plaisir. Il me pénétra sans plus attendre. Il ne fallut pas longtemps pour que j’atteigne l’orgasme, Andrew avait toujours été un amant très doué, et je le sentis se vider en moi très peu de temps après. Je l’embrassai tandis qu’il se blottissait contre moi. J’avais détesté ces petits gestes autrefois… Maintenant je les prenais pour ce qu’ils étaient, un instant de tendresse, sans plus. Il n’y avait pas de sentiments entre nous. Enfin, si, mais uniquement de l’amitié et rien d’autre. Et comme il était un Céleste, il pouvait dissimuler son énergie à mes sens, ce qui endormait mon appétit et nous prévalait de tout risque. Bien entendu, j’aurai pu le vider si je l’avais vraiment voulu, mais ce n’était pas le cas. Nous restâmes ainsi, l’un contre l’autre pendant un moment. Jusqu’à ce que son membre se réveille. Nous fîmes l’amour deux autres fois. 

Chapitre 5

À mon réveil, je fus surprise de voir qu’Andrew dormait à mes côtés. Ce n’était pas la première fois, mais c’était assez rare pour être souligné. La plupart du temps, il s’en allait au petit matin, prenant soin de m’apporter un petit déjeuner acheté dans un café ou une boulangerie, agrémenté d’un petit mot tendre, parfois d’une rose. Il s’agissait de sa manière à lui de me signifier que notre nuit n’avait pas été qu’un plan cul, qu’il tenait à moi. Le genre de petit geste affectueux qu’on pouvait être en droit d’attendre de l’autre au sein d’un couple, bien qu’il ne revînt pas le soir mais plusieurs mois plus tard, quand il était dans les environs. Et en manque de sexe. Je ne pouvais cependant m’empêcher d’apprécier ces gestes, qui amenaient un semblant de normalité dans une vie qui n’avait rien de normal. Pas toujours désagréable, mais pas toujours satisfaisante non plus. La routine avait du bon, raison pour laquelle je ne passais pas mon temps à me déplacer, comme ça avait pu être le cas à une période de ma vie. En fait, on aurait pu dire que j’aimais ma vie de Parisienne, bien que je ne fisse qu’en effleurer la surface…
Mes doigts glissèrent hors des draps pour courir le long du dos d’Andrew, sans que j’en aie réellement conscience. Il bougea dans son sommeil. Après l’avoir encore un peu asticoté sans parvenir à le réveiller, je décidai de me lever. Je lui accordai un dernier regard avant de quitter la chambre sur la pointe des pieds, enfilant ma chemise de nuit. Il faisait un peu frais dans le séjour. J’allumai le chauffage et commençai à préparer le petit déjeuner. Un jus d’orange, pressé par mes soins, des pancakes avec de la confiture, achetée en supermarché car ma gentillesse avait ses limites tout comme mes talents de cuisinière, et du café. Andrew se réveilla alors que je dressai la table. Il cligna des yeux, regarda les plateaux puis me regarda.
— Hm… Délicate attention. (fit-il.)
— Je me suis dis qu’avec tous les petit-déjeuners que tu m’as offert, je pouvais bien faire ça. Installe-toi.
Il ne se fit pas prier, me gratifiant d’un de ses sourires amusés qui me plaisaient. Nous déjeunâmes en silence, nous lançant régulièrement quelques regards entendus ou taquins. Des moments de complicité qui me plaisaient plus que je n’étais prête à l’avouer, même si secrètement, ce n’était pas la personne avec qui j’aurai aimé les partager. Comme je l’avais déjà dit, je ne l’aimais pas de cette façon là. Une fois les assiettes terminées, il débarrassa la table et je m’installai sur le canapé. Il prit place près de moi et je le dévisageai. Il me rendit mon regard, sans rien dire. Je me décidai donc à briser le silence.
— Pourquoi es-tu ici ? (fis-je d’une voix sans aucun reproche.)
Il se passa la langue sur les lèvres, réfléchissant à la question.
— Je ne peux pas simplement être venu pour te voir ?
Je repoussai sa réponse d’un froncement de nez.
— C’est rare que tu sois encore là au matin dans ces cas là, Andrew. Et pratiquement à chaque fois que tu es resté, c’était pour une raison bien précise.
Il se pinça les lèvres et je sus, avant même qu’il réponde, que j’avais vu juste.
— C’est vrai… J’ai une mission à accomplir.
— Me dis pas que tu vas me proposer un contrat. Ce n’est pas ton genre.
— Effectivement.
— J’espère que ce n’est pas moi la mission. (dis-je avec légèreté.)
— Oh, si c’était le cas, je pourrais probablement dire : mission accomplie ! (me répondit-il sur le même ton.)
Je lui donnai un coup dans le bras.
— Andouille ! (le grondai-je.)
Nous éclatâmes de rire. Je pris alors le temps de l’étudier de nouveau. La crise de rire passée, je notai que son expression devenait plus sérieuse.
— Raconte. (dis-je.) Inutile de faire durer.
Je m’attendais à ce qu’il me sorte une de ses réparties dont il avait le secret, avec allusion sexuelle à la clé. Il ne le fit pas.
— Il y a du mouvement sur Paris. Je suis là pour enquêter.
— Ça ne change pas tellement de d’habitude.
— J’ai entendu parler d’un contrat. (poursuivit-il, sans relever.) Tu es au courant de quelque chose ?
Je haussai les épaules, me levant pour aller me verser un chocolat chaud. Il faisait encore un peu froid.
— C’est vague. Si tu n’es pas plus précis…
— Un dealer. Je crois savoir que c’est ton ami Léonard qui était chargé de trouver quelqu’un pour le remplir.
— Je ne suis pas la seule immortelle à prendre des contrats.
— Mais tu es la seule dont il se sente proche.
Je me pinçai brièvement les lèvres. Heureusement, il ne put le voir, je lui tournais le dos. Je revins m’installer à ses côtés avec ma tasse fumante.
— Possible. En quoi ce contrat t’intéresse ?
— Le dealer cherche à être absous. Aux dernières nouvelles. (crut-il bon d’ajouter.)
— Si c’est une raclure, il ne le mérite peut-être pas.
— C’est ton droit de le penser. Toujours est-il qu’il semble s’être un peu renfermé sur lui-même.
— Tu n’arrives pas à le localiser.
Ce n’était pas une question, mais une simple constatation. Il ne nia pas, pas plus qu’il n’acquiesça, se contentant de me regarder avec sérieux.
— Donc, tu veux savoir qui va essayer de te couper l’herbe sous le pied. (poursuivis-je, pensive.)
Il grimaça, secouant la tête.
— Non, je m’en fiche. Tant que son énergie est prélevée, ça m’est égal.
— Les Génies ne pensent pas comme toi manifestement.
Il haussa les épaules, peu affecté.
— C’est sans importance.
Il semblait sincère… Je ne parvenais pas réellement à comprendre pourquoi. Si les Génies obtenaient cette énergie, cela pourrait faire pencher l’équilibre en leur faveur. Mais il était vrai que ce n’était pas le cas dans l’affaire qui nous intéressait. Quand les damnés avaient un contrat à remplir, c’était bien souvent vers les immortels comme moi qu’ils se tournaient. Ce qui était exactement ce qu’avait fait Léonard d’ailleurs. L’énergie était alors perdue, dérobée par un être tiers qui n’amenait aucun point sur l’échiquier divin.
— J’ai accepté le contrat. (avouai-je.)
— Ça ne me surprend pas. Mais je préférerais que tu t’abstiennes.
J’éclatai de rire.
— M’abstenir ? Et pourquoi donc ?
— Je pense que ce contrat n’est pas ce qu’il paraît.
— Et tu t’inquiètes pour moi ? (m’enquis-je, papillonnant des yeux.)
Il rougit un peu mais garda son sérieux.
— Je m’inquiète toujours pour toi, Brooks. À bien des égards. Mais je ferais de même avec n’importe quel autre, immortel ou non, dans le cas qui nous intéresse.
— Ah oui ? Qu’est-ce qu’il a de si spécial ce contrat ?
— Je l’ignore. (dit-il en croisant les bras.)
Mais je sentais que ce n’était pas tout à fait vrai. Il me cachait une information…
— Plus personne ne me confierait le moindre contrat si je refusais subitement d’en mener un à terme. Surtout sans raison.
— Et tu n’attirerais plus de jeunes immortels temporaires et naïfs dans tes filets pour obtenir quelques avantages. (fit-il, un sourire sur les lèvres.)
Je notai qu’il ne montait pas jusqu’à ses yeux mais n’en tins pas compte.
— Cela étant, la prudence est une bonne raison, selon moi.
— En outre, la récompense m’intéresse grandement. (poursuivis-je sans tenir compte de sa remarque.)
— De quelle nature est-elle ?
Je fis claquer ma langue.
— Ahah, tu voudrais bien le savoir ! Mais je vais garder ça pour moi.
— Je n’approuverais certainement pas, donc.
— Probablement pas. Mais tu n’approuves jamais en réalité.
— Tu prends parfois un malin plaisir à ta condition qui me déplaît. (confirma-t-il.)
— Ah ! Comme si j’avais le choix pour survivre. Je sais très bien ce qui se passe si jamais je n’ai pas ma dose. Tu devrais être heureux, j’ai arrêté de laisser des cadavres dans mon sillage. C’est même grâce à ça que tu es tombé, par inadvertance bien entendu, entre mes griffes, et dans mon lit par la même occasion.
— Tu n’as pas arrêté de semer des cadavres par simple charité de cœur.
— Comment oses-tu ?!
Il n’y avait plus rien de doux dans ma voix.
— Ce n’est pas vrai peut-être ?
— Non !
— Alors pourquoi avoir coupé toute relation humaine ?
— Pour… Mais je t’emmerde ! En quoi ça te regarde ? Tu m’espionnes ou quoi ?!
— Nul besoin. Et je vais te le dire : tu aimes ce que tu es.
— J’aime ce que je suis ? (lâchai-je avec un rire sec.) C’est nouveau ça.
— Bien sûr que tu aimes ça. Tu privilégies toujours cette part de toi, peu importe les gens qui t’entourent. Car elle compte plus pour toi que le reste. Tu aimes être immortelle, bien plus que tu n’aimes les gens.
Je lui lançai un regard noir en réponse.
— Tu crois que je n’ai pas de cœur ? De sentiment ? Mais va te faire foutre !
— Et pourtant, depuis qu’elle…
— Ne termine pas cette phrase ! Ça pourrait très mal finir...
Devant mon air menaçant, il décida de ne pas insister et changea de sujet avec un soupir.
— Est-ce qu’il y a quoi que ce soit que je puisse faire ou dire qui pourrait te faire renoncer ?
— Non. À moins peut-être de me donner les véritables raisons, je ne vois pas. (me renfrognai-je.)
— Je te les ai données.
— Ouiiiii. Bien sûr. Prends-moi pour une cruche.
Il se pinça les lèvres et je lui offris mon plus beau regard qui disait : ne me prend pas trop pour une conne. Il secoua la tête.
— Brooks… Ce contrat, c’est… Je ne le sens pas.
Je l’observai sans mot dire. Son inquiétude était touchante, et, cela m’énervait de le dire, parvenait à apaiser un peu ma colère contre lui.
— Il pourrait y avoir des conséquences. (continua-t-il, toujours avec sérieux.) Peut-être même graves.
Je balayai sa remarque d’un geste las de la main.
— Ah non, pas le couplet sur les risques, tu me l’as déjà fait une ou deux fois et il ne s’est rien passé.
— Pour toi.
— C’est bien la seule chose qui m’importe. (répondis-je avec espièglerie.)
Ce qui n’était pas tout à fait vrai. Il secoua la tête.
— Qui plus est, on a pas encore trouvé comment me tuer, alors les risques hein !
— Donc, tu vas le mener à son terme ?
— J’en ai bien peur. Et puis, des risques, il y en a toujours.
— Brooks…
— Rien du tout. Et tu es prié de ne pas me suivre.
Il ne dit plus rien et un silence un peu pesant s’installa entre nous. J’en profitai pour terminer mon chocolat puis posai ma tasse sur la table basse.
— Je veux bien refaire l’amour avant ton départ.
Il me regarda. Son visage était indéchiffrable. Son corps se mit à luire, puis il apparut sous sa forme de Céleste. Des cornes sur son front, une gemme de lumière bleutée entre elles, de larges ailes blanches dans son dos, une armure rutilante recouvrant l’ensemble de son corps, ne laissant plus voir sa peau. Je sifflai d’admiration. Il était rayonnant.
— Ça veut dire non, je présume.
Il ne bougea pas et je revêtis ma forme de succube, assez proche de la sienne en réalité, surtout pour la partie haute même si les couleurs prédominantes étaient bien différentes. Et sans armure assortie !Il secoua la tête avec ironie.
— Tu es magnifique.
— Tu n’es pas mal non plus. (répondis-je.)
Il se leva et alla à la fenêtre. Un pied sur le rebord, il s’arrêta et me lança un regard par dessus son épaule, abaissant son aile.
— Il y a plusieurs formes d’éternité.
Devant mon silence, il ajouta :
— Ne te laisse pas abattre.
— Tu n’as pas de raison de t’inquiéter. Je suis immortelle, rappelle-toi.
— Je ne parlais pas du contrat, Brooks.
Je haussai les épaules en réponse. Je n’étais pas certaine de ce qu’il entendait par là et il ne sembla pas vouloir s’étendre davantage. Après un hochement de tête, il s’envola, sans un regard en arrière. Je l’observai s’éloigner avec un petit soupir, puis repris mon apparence habituelle. Cette discussion m’avait un peu énervée. Ce n’était pas la première fois qu’Andrew et moi avions des conversations de ce genre. La grande majorité finissaient d’une manière similaire. Il laissait régulièrement entendre que ma solitude était due à moi et moi seule. Merci, génie. Je me coupais des autres, l’analyse n’était pas difficile. Et Andrew savait très bien pourquoi j’agissais ainsi. Qu’il pouvait m’agacer…  Ma faute… Mais connard ! Je grommelai. Et concernant le contrat… Hors de question de le suspendre pour l’intuition d’un Céleste. Et si le mener à bien pouvait faire chier le-dit Céleste en prime, je n’allais pas m’en priver.
Je me détournai de la fenêtre. J’avais besoin d’une bonne douche.
Plus tard, je me rendis au Café du Commerce, avec en tête la même idée que la veille, bosser un peu, me vider l’esprit… et sortir de mon appartement qui commençait à devenir oppressant. Cela faisait quelques années maintenant que j’y vivais sous cette identité et chacune de mes escapades à Paris au cours de ces dernières décennies s’étaient faites entre ces murs. Il était peut-être temps pour moi de changer. Je notai dans un coin de ma tête de regarder les annonces immobilières sur Paris ou dans la proche banlieue. Je n’étais pas encore d’humeur à arpenter un nouveau terrain de chasse. J’aimais ma vie actuelle de Parisienne.
En m’arrêtant à un passage piéton mon regard fut accroché par un couple, qui attendait près de moi pour traverser. Ils se tenaient la main, discutaient en se lançant des œillades langoureuses. Ils étaient… mignons. Les voitures s’arrêtèrent et nous passâmes. Nos chemins se séparèrent, mais j’aperçus d’autres couples sur ma route, plus ou moins affichés. Des regards complices, des mains qui se touchent et se caressent, des baisers volés ou passionnés…  La tendresse, la douceur… l’amour. La passion dévorante dans les yeux. Un frisson me saisit et j’étouffai un soupir, le cœur serré. Les derniers mots d’Andrew me revinrent en mémoire. Eh merde. J’aurai finalement peut-être mieux fait de rester chez moi. Je pouvais avoir un peu qui je voulais, où je le voulais, quand je le voulais. Des plans cul sans lendemain pour la grande, très grande majorité, qui me permettaient soit de me nourrir un peu, oui, je ne prenais pas pour cible que des gros connards, ça dépendait de ma faim, soit de simplement prendre mon pied et satisfaire mes appétits sexuels. Mais… c’était en réalité insuffisant. Je ressentais régulièrement une espèce de vide en moi. La présence de l’autre me manquait… Vous savez : l’Autre. Celui ou celle qui vous donne des frissons rien qu’avec un regard, ce regard dans lequel vous pourriez vous perdre, vous noyer pourvu qu’il dure encore et encore ; qui peut électriser tout votre corps rien que d’une simple caresse et vous faire ressentir des émotions à nulle autre pareille, vous sentir comme étant quelqu’un d’important, quelqu’un qui compte, autour duquel tout peut graviter et à même de déplacer des montagnes. La Personne dont vous appréciez suffisamment la compagnie pour endurer ses humeurs maussades car vous vous prenez parfois à sourire bêtement en la contemplant. L’Autre. Tout autour de moi, je voyais des couples, j’en imaginais d’autres. Ils me renvoyaient à ma propre solitude. Car je n’avais rien de tel dans ma vie. Plus depuis… depuis très longtemps. Par choix… par obligation. Le Céleste était ce qui pouvait s’en rapprocher le plus, et encore. J’appréciais énormément Andrew, même s’il m’énervait vraiment parfois, mais nous n’étions pas un couple. Ni maintenant, ni jamais. Et une part de moi lui en voulait pour ça comme pour notre discussion de tout à l’heure. J’avais la sensation d’être prisonnière, enchaînée à un poids qui me maintenait à l’écart de tout, quand bien même ma décision n’avait rien à voir avec notre histoire. Pourtant, j’aimais le fait d’avoir quelqu’un à qui parler, me confier même… Bon, d’accord, je ne me confiais pas si souvent que ça, mais tout de même, savoir que je pouvais le faire était agréable. Mais il manquait quelque chose. Il me manquait quelque chose. Comme si… comme si j’étais… incomplète. Je détestais ça. Me sentir dépendante. Dépendante du regard de quelqu’un, de son attention, comme si je ne pouvais exister par moi-même. Je le prouvais depuis des millénaires. Ça ne m’empêchait pas de vivre. Mais j’étais fatiguée de toujours devoir faire attention, de ne pas pouvoir me lâcher, de ne pas pouvoir profiter égoïstement d’une relation. Mais je ne pouvais rien y faire. J’avais essayé d’apprendre à vivre sans les autres. Sincèrement essayé.
Était-je tout simplement une insatisfaite chronique ? En réalité, le problème n’était pas vraiment là. Que je le veuille ou non, l’amour m’était impossible. À cause de ma nature profonde… M’aimer équivaut à une condamnation, tout simplement. Et c’est de ça dont je souffrais le plus sur cette terre. La solitude… En partie parce que je me coupais des autres pour ne plus avoir à endurer leur mort. En partie parce que je ne pouvais pas avoir de relation passionnelle avec qui que ce soit. Même une amitié était délicate. Alors l’amour… L’amour…
Ceux qui disent que l’amour est une idiotie, que ça n’existe pas ou n’a aucune nécessité mentent. On connaît tous des gens comme ça, qui vous jurent que l’amour n’est rien, que ça n’existe pas. Ou que ça ne compte pas. Ils mentent. L’amour a plusieurs formes. Certains n’en ont simplement pas conscience quand ils le vivent. Ils se bercent d’illusions… L’amour est une chose essentielle pour les humains, y compris pour quelqu’un comme moi. Même avec autant de millénaires à me nourrir des mortels, à maudire l’amour… Je retombe invariablement sous son pouvoir. Invariablement… C’est là ma malédiction. Tomber amoureuse… Et ne pouvoir que fuir sous peine de tuer la personne qui aurait le malheur de répondre à mes sentiments. À cause…. À cause… Parce que je suis une imbécile… L’immortalité a toujours un prix. Toujours. Sauf que je ne le connaissais pas. Comment aurais-je pu ? Les immortels natifs prétendent tout savoir. En réalité, ils ne savent rien. L’amour n’est qu’un concept arbitraire pour eux, car ils n’ont pas de réelles émotions. Andrew n’est pas différent, c’est bien pour cela qu’il n’y aura jamais rien de plus entre nous. En passant du temps avec les humains, il apprend un peu… Mais il ne saura jamais ce qu’est l’amour, ce que ça peut faire. Aussi bien vous transcender que vous détruire, comme j’en ai fait l’amère expérience. C’est ce qui le rend si important. Si précieux… Si rare.
Aucun natif n’est capable de me dire ce que je suis. Pourquoi je suis ainsi. Pourquoi je dois souffrir une vie solitaire. Parce qu’ils s’en foutent. Parce qu’ils n’ont pas ce genre de soucis. Ils traitent les humains immortels comme des bêtes de foires, des intrus qu’ils acceptent bien obligeamment. Parce que nous ne dépendons pas d’eux. Nous ne répondons pas à leurs foutaises, nous ne sommes pas à leurs ordres. Nous sommes des électrons libres. Mais nous demeurons des humains, avec les besoins qui accompagnent cet état… J’ai voulu me défaire de l’amour. Puis, j’ai essayé une relation sans contact physique… Ce n’est viable qu’à la condition d’être asexué. Et mêmes les immortels natifs ne le sont pas. Enfin, du moins, ils peuvent changer cet état de fait. Peut-être… J’ignorais totalement à quoi ils ressemblaient sous leur carapace, leur forme originelle. On ne peut pas faire taire ce que l’on est, étouffer ses désirs et se contenter de faire comme si ça n’avait pas d’importance. Ça en a. Ça en a toujours eu. Et eux qui n’ont jamais eu à vivre ce genre de chose, qui n’ont jamais eu à connaître les écueils de la vie ou de l’amour prétendent venir nous expliquer qu’il faut savoir se contrôler. Que nous sommes responsables de notre état pour la simple et bonne raison qu’ils ne veulent pas de cette responsabilité. J’emmerde la lumière, j’emmerde l’ombre. Qu’ils se détruisent, tous autant qu’ils sont !
J’arrivai devant le Café sans même avoir conscience du temps écoulé. Toujours tendue, je m’installai à ma table habituelle, déballai mon matériel comme la veille et commandai à boire. Et plus rien. Je restai là, comme une idiote, à regarder mon écran sans parvenir à pondre le moindre mot. Et quand je parvenais à écrire quelque chose, c’était pour l’effacer aussitôt avec une moue affligée. Tout ce que je parvenais mollement à écrire était fade. Sans inspiration, sans consistance. Un peu comme ma vie en fin de compte... Je grommelai, frustrée de parvenir à un tel constat que je n’arrivais même pas à réfuter quand quelqu’un tira une chaise pour s’installer face à moi. Je levai les yeux, croisant le regard de ma compagne de table de la veille. Elle avait du culot. Le silence nous enveloppa tandis que nous nous affrontions du regard. Elle se pinça les lèvres, mal à l’aise.
— Je pensais que vous seriez d’accord aujourd’hui aussi. (me dit-elle sur un ton d’excuse.)
Elle ne fit pas mine de se lever pour autant. Beaucoup de culot… Ce n’était pas foncièrement pour me déplaire cela étant. Tant que ça ne virait pas à l’abus. Je haussai les épaules et elle se détendit imperceptiblement.
— Ça m’est égal. (répondis-je d’une voix qui se voulait neutre.)
Je revins à mon écran, m’efforçant de ne pas lui prêter plus d’attention, mais l’entendis néanmoins vider son sac sur la table. Téléphone portable, crayons et stylos, documents et…
Oublie, tu t’en fous, concentre-toi.
Rien. Rien, de rien, de rien ! Que cela pouvait m’agacer ! Le serveur arriva avec une tasse fumante qu’il déposa devant moi. Ma compagne passa commande à son tour cependant que je trempais mes lèvres dans mon thé, puis le silence retomba. Elle semblait m’avoir désormais oubliée, comme la veille. Ça me convenait ainsi. C’était plus simple. Nous n’étions que des voisines de table, sans plus. Je me replongeais dans mon dernier paragraphe, en relisais les dernières lignes en boucle. Aucune phrase ne se formait dans mon esprit, rien qui pouvait me permettre de poursuivre mon avancée. Ce n’était pas un manque d’idée, ou d’inspiration, du moins pas uniquement. C’était tout simplement un manque de concentration. Et peut-être un peu de motivation. Mes pensées étaient parasitées malgré toutes mes tentatives pour les canaliser, en partie à cause de la colère qui bouillonnait en moi suite aux propos d’Andrew. Je ne l’avais pas réalisé sur le moment, mais ses mots m’avaient profondément blessée et ramenée à ma condition. Seule, sans aucun lendemain possible, mais avec une éternité qui me tendait les bras. Une farce du destin qui commençait à me peser. J’avais tant fait pour ne pas penser à ma solitude et il m’avait semblé qu’il l’avait accepté, surtout en venant chez moi pour baiser. Manifestement, prendre son pied avec moi ne l’empêchait pas de regretter ce que j’étais. Quel hypocrite. Mais qu’y pouvais-je ? J’avais tout essayé pour avoir une liaison qui puisse fonctionner. Ou me retenir de ponctionner… Mais c’était impossible. Impossible… Je ne pouvais pas. Je savais ce que j’étais. J’avais dû apprendre à vivre avec depuis longtemps maintenant… J’avais essayé de me reconstruire après Tullia, vécu bien d’autres relations, de nombreuses sortes… Mais rien n’y faisait… De nombreuses relations, et pourtant, c’était elle qui continuait de vivre dans mes pensées, dans mon cœur.
— Vous pouvez arrêter de faire ça ? C’est stressant.
La voix de la jeune femme me tira de mes pensées. Je constatai que je tapais des doigts sur la table et m’arrêtai, un peu confuse… avant de lui lancer un regard noir, irritée.
— Vous êtes vraiment aimable. (dis-je d’une voix cinglante.) Si ma présence vous dérange, le Café est grand.
Elle me dévisagea, manifestement hésitante. Mais pour qui se prenait-elle ?
— Désolée… (se contenta-t-elle de dire.)
Elle attrapa son ordinateur et quitta la table. J’admis sans complexe être un peu déçue par son départ, mais tant pis. Pas le temps de revenir à mon écran qu’elle était de nouveau devant moi.
— Ça vous dérange si je m’installe ici ?
Je clignai des yeux, prise au dépourvu. Je ne savais même pas quoi répondre tant la question me paraissait absurde. Elle me dévisagea de ses yeux noisettes, patiente. Il n’y avait pas la moindre trace de moquerie dans son expression.
— Je…
— Reprenons du début, vous voulez bien ? (fit-elle avec douceur.) Puis-je m’installer à votre table ?
Je restai bouche bée. Celle-là, je ne l’avais pas vu venir. Plus que du culot, c’était malin, courageux… Cette femme était décidément difficile à cerner, ce qui n’était pas pour me déplaire. Je souris, agréablement surprise. Et ce n’était pas évident.
— À une condition.
Elle hocha la tête, silencieuse.
— Deux en fait. Premièrement, ne changez pas votre manière d’être, même si j’apprécierais que vous soyez moins cassante. Et deuxièmement, j’aimerais connaître votre prénom.
Elle prit place. Mes conditions devaient donc lui convenir. Je haussai un sourcil, dans l’attente, puis me raclai la gorge. Elle leva la tête et me déclara d’un ton solennel :
— Lucia.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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