02/12/22 - 06:36 am


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Auteur Sujet: Un goût de cannelle et de chocolat de Magali Chacornac-Rault  (Lu 939 fois)

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Un goût de cannelle et de chocolat de Magali Chacornac-Rault



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Chapitre 1

En ce 17 décembre, Andreas, prend la route. Cela fait presque un an qu’il ne s’est pas accordé de vraies vacances et il est heureux de retrouver son Alsace natale pour les fêtes de Noël, le plus beau moment de l’année. La neige a déjà recouvert son pays d’un voile blanc étincelant de paillettes qu’il est impatient de contempler.
Il quitte Paris de bon matin à bord de sa Mégane RS noire et se lance dans les bouchons. Il espère arriver assez tôt, il n’a pas envie de passer sa journée sur la route. Plus il s’éloigne de l’Île-de-France et plus la circulation devient fluide, et il peut enfin profiter des 300 chevaux qu’il a sous le capot.
Après plus de trois heures de route où des champs s’alignent à perte de vue, les premiers reliefs des Vosges se dévoilent. Il vient de mettre un pied au pays. Peu à peu, les montagnes se font plus hautes et plus denses, des silhouettes de châteaux en ruine les sur¬plombent et la neige saupoudre les sommets. Appa¬raissent ensuite ces villages aux hautes maisons colo¬rées agrémentées de colombages de bois. Il quitte alors l’autoroute pour les traverser. Ses vacances com¬mencent par un peu de tourisme, un retour aux sources et à ses racines qu’il aime tant.
Il passe aux abords de Sélestat puis se dirige vers le nord en traversant plusieurs hameaux tels que Barr et Obernai. Il s’extasie sur l’architecture et les couleurs qui lui mettent du baume au cœur, il est loin de la gri¬saille parisienne. Des cigognes sont encore là, malgré le froid mordant, comme pour parfaire la carte postale. Toutes les maisons sont décorées pour les fêtes.
Lorsque, au village suivant, en passant une impo¬sante porte médiévale, il découvre un petit marché de Noël sur la place, il décide de faire une halte. Il gare sa voiture et s’étire avec délice. Le froid le vivifie. Il avait plus que besoin de se dégourdir les jambes. Devant les chalets de bois se pressent quelques badauds, des tou¬ristes et des enfants aux yeux remplis d’étoiles. Lui aussi a les yeux qui pétillent et sa joie déborde lorsque quelques flocons de neige se mettent à virevolter. Il re¬garde ces cristaux cotonneux descendre du ciel en une danse légère pour se poser délicatement sur les toits et sur le sol.
Il s’arrête à un premier chalet pour s’acheter de quoi se remplir l’estomac avec un bretzel et un pain d’épices. Tout en dégustant sa collation typiquement alsacienne et en retrouvant les goûts de son enfance, il se balade entre les stands. Il n’a pas encore réalisé ses achats pour Noël, c’est peut-être l’occasion de trouver quelques cadeaux.
Après avoir fait un premier tour en flânant et en s’imprégnant de cette ambiance si particulière que nombre de villages en France essaient d’imiter sans jamais y parvenir, il recommence plus concentré sur les étals. Il choisit une miniature de librairie, au bâti carac¬téristique de l’Alsace, qui ravira sa mère et complétera son village de Noël ainsi que des boucles d’oreilles en céramique artisanale pour sa sœur. Comme chaque année, trouver un présent pour son père est plus diffi¬cile. Il opte finalement pour d’appétissants chocolats et choisit en priorité ceux fourrés aux liqueurs régionales. Il sait que son père est gourmand, aussi, même si un ballotin de friandises n’est pas grand-chose, il est certain de lui faire plaisir.
Satisfait et reposé, il reprend la route. Rapidement, le chemin le mène en direction des montagnes, les vi¬rages toujours plus serrés se perdent dans les forêts de résineux dont les aiguilles recouvertes de neige étince¬lante semblent se parer d’un manteau de diamant. Plus il s’approche du col et plus la route se couvre de neige mais, ici, cela ne pose pas de problème, les habitants ont appris à dompter cette poudre blanche, que ce soit sur roue, à ski ou en raquettes. La physionomie des ha¬meaux qu’il traverse change, les maisons perdent en couleurs et gagnent en bois, prenant de plus en plus l’aspect de villages de montagne, tout en gardant cette touche alsacienne si particulière.
Plus que quelques kilomètres et il sera arrivé. La neige tombe de plus en plus drue d’un ciel de plomb et le vent commence à se lever. Les épicéas et les sapins se balancent paresseusement mais tout le feuillage ondule lorsqu’un courant d’air s’engouffre entre les troncs. Il se croirait face à une mer agitée d’aiguilles vert sombre et d’écume blanche.
Son village apparaît enfin, il remonte la rue princi¬pale et s’arrête devant une maison un peu isolée, au style hybride entre le chalet de montagne et la maison alsacienne. Elle tient de la seconde sa couleur jaune paille et ses boiseries foncées, et de la première sa petite taille ainsi que l’escalier, le balcon, la terrasse et les balustrades de bois. Andreas observe avec tendresse la maison de son enfance qui n’a pas changé. La perspective de ces fêtes en famille, tous réunis comme au bon vieux temps, le rend joyeux.
Le jeune homme s’extirpe de sa voiture, sans prendre la peine de mettre son manteau, en voyant sa mère s’avancer à sa rencontre, impatiente de le serrer dans ses bras et rassurée de le voir arriver sain et sauf. En quelques enjambées, il la rejoint et l’embrasse af¬fectueusement. Ensemble, ils s’engouffrent dans la petite maison où brûle un bon feu dans la cheminée. Ces quelques secondes passées dehors l’ont frigorifié, aussi, il s’approche de l’âtre pour se réchauffer. Son père est assis à la grande table de bois en train de lire un journal. Andreas l’embrasse en passant. Debout devant le feu, s’enivrant de l’odeur de pin qui brûle, le jeune homme répond aux questions de ses parents. Il trouve toutefois son père trop silencieux, trop sombre et cela l’inquiète.
Une fois sa curiosité comblée, Lidy se dirige vers la cuisine pour préparer un goûter conséquent à son fils, qu’elle a décidé de gâter autant que possible durant son séjour. Profitant d’être seul avec son père, Andreas demande :
— Je te trouve préoccupé, que se passe-t-il, Papa ?
— Kevin ! En plus de passer les fêtes avec nous, il m’a encore demandé de l’argent, j’ai dit que je ne pou¬vais pas, il ne m’a pas cru. Il a insisté, je n’ai pas cédé parce que je ne peux vraiment pas, mais ta mère me fait la tête. Elle n’est pas au courant de la situation…
— Je sais… Tu devrais peut-être le lui dire, elle se fera du souci, mais au moins, tout sera plus clair. Et puis il faudrait parler à Elsa, ça ne peut plus durer comme ça, ni pour elle ni pour nous… Je ne suis même pas certain que ma sœur soit heureuse avec Kevin et je ne pense pas qu’elle sache que son petit copain nous demande régulièrement de l’argent, elle est trop fière, elle ne l’accepterait pas !
— Elle a déjà deux boulots pour qu’ils vivent, elle ne peut pas faire plus et, lui, il ne peut soi-disant pas travailler car il faut qu’il reste disponible pour se pré¬senter aux auditions et passer les castings… Tu sais qu’il a refusé un petit rôle de figurant dans une série parce que « si on est catalogués figurants, on le reste » et il souhaite être en tête d’affiche…
Lidy revient de la cuisine les bras chargés et gronde son mari :
— Tu es encore en train de critiquer Kevin, laisse ce pauvre garçon tranquille, Elsa a 30 ans, elle est suffi-samment grande pour faire ses choix. Elle semble heu¬reuse, alors, même si tu n’apprécies pas son copain, tu fais bonne figure. De toute façon, aucun homme ne sera jamais assez bien pour ta fille.
Andreas et son père se regardent, complices, et changent de conversation.
Andreas mange de bon cœur le succulent Stollen préparé par sa mère. Elle est ravie par ses compliments et heureuse de lui faire plaisir.
Le jeune homme prend enfin le temps de détailler la décoration, très colorée sans être surchargée, de la pièce principale. Les guirlandes scintillent à la lueur des flammes et, à la nuit tombée, les guirlandes lumi¬neuses prendront le relais. Le village d’hiver trône sur le buffet tandis que la crèche est disposée à côté de la cheminée. Le grand sapin est à l’autre bout de la pièce afin qu’il ne prenne pas chaud et qu’il garde le plus longtemps possible ses aiguilles, même si ces dernières sont complètement noyées par des sujets, boules et nœuds de toutes couleurs, pendus aux branches.
Dehors, le vent hurle et la neige redouble.

Chapitre 2

Amélia observe les éléments qui se déchaînent par la fenêtre et, même si elle est au chaud, elle ne peut réprimer un frisson. Cette nature sauvage lui avait telle¬ment manqué. Ce retour aux sources est un véritable bonheur.
Enfant, elle était en communion parfaite avec les éléments, adolescente, elle retrouvait ce lien privilégié ici quelques semaines par an, il a finalement été rompu lorsqu’elle est partie faire ses études de commerce et finance à Londres. Probablement la plus grosse erreur de sa jeune vie. Elle s’est exilée loin de tout ce qu’elle aimait et de tous ceux qui comptaient pour elle, simple¬ment pour avoir un meilleur poste et un salaire plus conséquent, mais cela sans avoir une meilleure vie, bien au contraire. Elle a cédé à son père pour qui la po¬sition sociale est le plus important et elle en paie main¬tenant le prix.
Elle s’arrache à la contemplation des flocons qui volent en tous sens dans le vent, elle pourrait les suivre des yeux des heures durant. Il est temps de goûter et elle a une folle envie d’un bon chocolat chaud qui lui rappelle les joies de son enfance. Elle se dirige vers la cuisine, met du lait à chauffer puis casse des carrés de chocolat noir dans la casserole, elle mélange ensuite lentement, jusqu’à ce que le lait prenne une belle cou¬leur marron, puis prépare deux tasses qu’elle remplit du breuvage soyeux et revient au salon.
Près de la cheminée, sa grand-mère lit en silence. Elle a l’habitude d’être seule, toutefois, Amélia lui est reconnaissante de ne pas lui poser de questions sur son retour précipité. Elles ont toujours été très proches et Iseline a un sixième sens avec les gens, elle reconnaît ceux qui ont bon cœur et ceux qui souffrent, elle sait aussi quand parler ou quand se taire pour ne pas blesser.
— J’ai préparé du chocolat chaud, Grand-mère.
— C’est une très bonne idée, ma chérie, ça fait des siècles que je n’en ai pas bu.
Elle attrape la tasse que lui tend Amélia, en la remerciant.
Elles sirotent leur collation avec du pain d’épices tout en discutant de leur dernière lecture et du prochain pull qu’Iseline tricotera pour les « nécessiteux ». Elle demande conseil à sa petite-fille sur les couleurs à choisir, elle souhaite des tons à la mode mais aussi des teintes qui remontent le moral.
Amélia aimerait tant ressembler à sa grand-mère, avoir ce cœur généreux, penser aux autres constam¬ment, passer une vie simple entourée de personnes de confiance. Toutefois, elle sait que les temps et la société sont différents, de plus, elle ne pourrait pas vivre à l’année dans ce lieu reculé, même si elle adore cette maison et la nature sauvage qui l’entoure. Elle a besoin d’exercer une activité, de côtoyer du monde… Bien qu’en ce moment, elle se cache pour essayer de se reconstruire. Des amis, elle n’en a plus, elle ne peut pas compter sur ses parents et a acquis la certitude qu’elle s’est trompée de voie, la finance, ce n’est pas fait pour elle. Elle préférerait être utile, aider les autres, devenir enseignante ou assistante sociale par exemple. Iseline est son seul soutien, son seul réconfort et elle ne l’échangerait contre aucun autre.
En voyant les cartons de décorations de Noël, Amélia soupire, elle n’a pas le courage de se lancer dans l’ornementation de la maison ni d’aller couper le sapin, seule. Elle en a pourtant repéré un parfait en se baladant, en plus, il est au pied d’un gigantesque adulte qui lui fait de l’ombre, il n’a que peu de chance de grandir, il finira par dépérir par manque d’eau et de lumière. Noël n’est une fête que si l’on est entouré. À deux, les festivités sont un peu limitées et sa grand-mère n’a plus la condition physique pour arpenter la forêt ou seulement grimper sur une chaise pour accro¬cher des guirlandes. Amélia regrette les grandes réunions de famille de son enfance, la maison pleine de vie, de bruits et de chants. Elle se souvient des bals du nouvel an, comment oublier celui de ses 16 ans ?
Elle retourne se poster à la fenêtre, perdue dans ses souvenirs de fillette et d’adolescente tout en finissant son chocolat. Elle range ensuite le goûter puis se met au piano. Elle commence par quelques airs de Noël puis sa tristesse reprend le dessus, elle interprète des mélodies mélancoliques de Bach et Debussy. Jouer du piano lui avait manqué, elle est heureuse de constater qu’elle n’a pas perdu sa dextérité et que sa mémoire ne lui fait pas défaut.
Revenir ici, se ressourcer, est la meilleure décision qu’elle ait prise et cela la rassure sur ses capacités à reprendre sa vie en main, à gérer son avenir. Toutefois, elle ne se sent pas encore assez forte pour tenir tête à son père, passer outre ses envies et ses exigences pour mener la vie qu’elle souhaite. Elle sait, cependant, qu’Iseline sera son alliée dans cette difficile épreuve. Sa grand-mère n’a jamais eu peur de tenir tête à qui¬conque, et encore moins à son fils qui, bien qu’il s’en défende, la craint encore comme un petit garçon.
Apaisée par la musique, Amélia se fait plus bavarde pour tout le bonheur de sa grand-mère qui s’inquiète de la voir si sombre, si triste, si tourmentée. Elle ne sait comment aider cette enfant qu’elle chérit tant, si ce n’est en étant disponible et à son écoute. Iseline aime¬rait qu’Amélia se confie à elle, mais la jeune fille de 24 ans ne semble pas encore prête pour cela. La dame aux cheveux blancs n’est pas pressée, elle a tout son temps, de bien longues journées, maintenant qu’elle est trop âgée pour se promener dans la neige. Elle espère juste que sa petite-fille s’ouvrira à elle, elle voudrait re¬trouver l’Amélia pleine de vitalité, de joie et de projets, qu’elle connaissait. Lia, comme elle est la seule à la surnommer, n’était pas revenue la voir depuis cinq longues années et elle a beaucoup de mal à la recon¬naître. Elle semble brisée.

Chapitre 3

En début de soirée, Elsa et Kevin rejoignent la petite habitation jaune paille, au bout du village. Andreas serre sa grande sœur dans ses bras, ils ont toujours été très unis et la retrouver dans la maison familiale est un plaisir. Il n’y a qu’une ombre au tableau : la présence de Kevin. À peine arrivé, ce dernier fait des remarques désagréables sur tout et sur rien, et cela horripile Andreas qui décide d’avoir une discussion avec sa sœur. Il l’entraîne joyeusement vers la boulangerie, mais, au milieu du trajet, il se fait plus sérieux et demande :
— Tu es vraiment heureuse avec Kevin ?
Surprise, Elsa ne répond pas et son frère enchaîne :
— Parce que, je suis désolé, j’ai beau faire des efforts, je n’y arrive pas, je ne sais pas ce que tu lui trouves, il est désagréable. J’ai toujours imaginé que ton mari deviendrait un ami pour moi, presque un frère, et que ma femme aurait une relation privilégiée avec toi… Et là, ça ne fonctionne pas et ça me peine. Tu as entendu les remarques qu’il a faites sur la décoration du salon et la choucroute que Maman nous a préparée. Elle y a passé des heures, et lui, au lieu de la remercier pour son hospitalité, il est contrarié parce qu’il n’y a pas de foie gras. Il pense vraiment que les parents ont les moyens d’acheter ce genre de produits ? Tu sais que leur situation financière est catastrophique ?
— Je sais que vous ne vous appréciez pas, si ça peut te rassurer, c’est réciproque, il ne t’aime pas non plus, il te trouve trop parfait. Il côtoie des gens importants et il essaie de faire croire qu’il évolue dans la même sphère qu’eux, et il oublie qu’avec nous il peut être naturel.
— Parce qu’il sait l’être ? Appelle-moi ce jour-là, je veux voir ça !
— Tu es limite méchant, là, Andreas.
— Pardon Elsa, je ne voulais pas… Son comporte¬ment avec les parents m’a mis hors de moi.
— Je lui dirai de faire attention, soupire la jeune femme.
Après un bref silence, Elsa reprend le fil de la conversation :
— Tu exagères quand tu dis que la situation finan¬cière des parents est catastrophique, ils s’en sortent, même s’ils ont des revenus très modestes…
— Non, Sœurette, je n’exagère pas, mais Maman n’est pas au courant alors tu ne dis rien, d’accord ?
— Promis ! Explique-moi.
Après un temps d’hésitation, Andreas s’exécute, de toute façon, il en a trop dit alors autant tout déballer :
— Quand Papa a eu son accident, qu’un arbre lui est tombé dessus et qu’il a fini en fauteuil roulant, l’entre¬prise de sylviculture ne voulait pas lui verser d’indem¬nité, son patron disait qu’il avait commis une erreur alors que c’était faux.
— Oui, je sais ! Il est même allé au tribunal, j’étais plus âgée que toi et j’ai suivi l’affaire…
— Tu sais donc que son avocat lui avait certifié qu’il ne pouvait pas perdre et qu’il aurait de belles indemnités ?
— Oui, mais finalement il s’est fait écraser par l’en¬treprise et il n’a rien eu ! C’était injuste !
— Et il a dû hypothéquer la maison pour payer les frais de justice… Maman n’a pas pu chercher du travail de suite, il était en pleine dépression, elle avait peur qu’il fasse une bêtise, il a mis du temps à accepter la situation.
— Cette période a été difficile pour nous aussi… se souvient tristement Elsa.
— Les faibles économies des parents ont été englou¬ties, l’allocation handicap de Papa ne cesse de baisser, comme si, avec le temps, il allait mieux ! Le salaire de Maman n’est pas élevé et, depuis presque deux ans, avec l’inflation, ils ne peuvent plus rembourser la banque sur l’hypothèque… C’est moi qui paie pour que la maison ne soit pas saisie. Ça ne me pose pas de problèmes, j’ai un salaire correct et aucune famille à charge… Maman ne le sait pas, mais tu te doutes ce que ça a coûté à Papa de me demander de l’aide, alors, les remarques de petit bourge de ton mec, ça a du mal à passer !
— Merde, pourquoi il ne m’a rien dit ?
— Parce qu’il ne voulait pas t’inquiéter et puis tu as déjà deux boulots pour entretenir le train de vie de Kevin… Tu ne peux pas en faire plus ! Ton jean est rapiécé alors qu’il se pavane dans des habits de marque hors de prix. On remarque tous tes traits tirés et sa mine bronzée. Tu te crèves au boulot alors qu’il parade… Ça aussi, j’ai du mal à l’accepter, c’est pour cela que j’espère qu’il te rend heureuse d’une façon ou d’une autre, Elsa.
La jeune femme reste silencieuse, perdue dans ses réflexions.
Andreas achète deux baguettes de pain et des mauri¬cettes. Sur le chemin du retour, le jeune homme se remet à taquiner tendrement sa sœur et ils franchissent la porte de la maison familiale dans un fou rire com¬plice pour tout le bonheur de leurs parents.
La neige, qui avait presque cessé de tomber durant l’après-midi, redouble.
Le repas se passe dans la bonne humeur, Kevin ne desserre pas les dents, il semble bouder. Elsa lui a fait la leçon. Il va se coucher tôt, tandis que la soirée s’éternise. Parents et enfants sont heureux de se retrou¬ver comme avant, ils ont beaucoup à partager et des souvenirs à se remémorer.
Au moment de monter se coucher, Andreas prend conscience qu’il a oublié de décharger sa voiture. Dehors, le noir est total, la lune est masquée par les nuages et le vent souffle, il s’engouffre dans le conduit de cheminée en un chant sinistre. Le jeune homme dé¬cide de se débrouiller, pour cette nuit, avec les affaires qu’il a laissées ici. Sa chambre n’a pas changé depuis qu’il a quitté la maison, elle est restée figée dans le temps avec ses posters de Bugatti Veyron et de moteurs W16 et V8 aux murs. Fasciné par les bolides, il a toujours voulu travailler dans l’industrie automobile. Il trouve dans ses tiroirs un tee-shirt et un caleçon qui feront un parfait pyjama et une brosse à dents neuve à la salle de bains, dans la réserve, au même endroit que lorsqu’il était enfant. Il se couche enfin dans son lit, ses pieds dépassent au bout, c’est un meuble ancien, non conçu pour la nouvelle génération si grande. C’est la seule chose qu’il a été ravi de quitter en partant de la maison.
Andreas se réveille tôt, l’absence de bruit trouble son repos, lui qui s’est, peu à peu, habitué au ballet incessant des voitures sous ses fenêtres. Il profite qu’une grande partie de la maisonnée soit encore endormie pour occuper l’unique salle de bain. Il prend une douche bien chaude, utilisant le gel douche et le sham¬poing de son père puis se rase comme lui. Il étale une belle couche de mousse blanche sur son visage puis passe un rasoir à main jetable, il ne l’avait plus fait depuis si longtemps qu’il est heureux de ne pas s’être coupé. Tout cela le ramène cinq ans en arrière, avant qu’il parte faire ses études d’ingénieur en région pari¬sienne après deux années difficiles de prépa. Il n’était pas encore vraiment un adulte.
Au salon, Lydi s’escrime à s’occuper de la cheminée tandis que Kevin la regarde faire en prenant son petit déjeuner sans que lui vienne l’idée de l’aider. Andreas le fusille du regard puis s’occupe de vider le tiroir de cendres et de ramener de grosses bûches. Il prépare ensuite la flambée et, lorsque le feu est bien parti, il ajoute un gros rondin de bois.
Il s’assoit finalement à table et déjeune sans adresser un mot à son beau-frère. Ce dernier rompt le silence le premier :
— Andreas, tu pourrais me dépanner de cent euros pour que je fasse un cadeau de Noël à ta sœur, s’il te plaît ?
Andreas a envie de l’envoyer balader, cependant, il garde son calme, les fêtes sont importantes, ces mo¬ments en famille trop rares pour être gâchés. Il attrape son portefeuille et en sort deux billets de vingt, et un billet de dix euros.
— C’est tout ce que j’ai, je suis désolé, dit-il en tendant l’argent à Kevin.
Ce dernier grogne des remerciements incompréhen¬sibles en faisant la moue.
Norman arrive peu de temps après et positionne son fauteuil roulant en face de son fils qui vient l’embras¬ser, tandis que Lidy apporte un bol de café bien noir à son mari.
La discussion commence par des banalités, le froid et le vent qui a encore forcit, d’autant qu’une tempête accompagnée de fortes chutes de neige est annoncée pour la fin de journée. Andreas écoute avec attention les dires de son père tandis que Kevin commence à critiquer la région et déclare qu’il ne supportera pas de passer deux semaines enfermé ici sans voir la civili¬sation. Norman ne relève pas, tandis qu’Andreas se retient de lui dire de ne pas se gêner pour partir s’il ne se sent pas bien dans cette maison.
Elsa se lève la dernière et trouve sa famille en grande conversation, sa mère donne des nouvelles de tous les voisins et de tous leurs anciens camarades de classe, elle s’intègre immédiatement dans le babillage tandis que Kevin reste en retrait. Lorsque le flot de parole se tarit enfin, Kevin accapare l’attention d’Elsa et finit par se plaindre qu’il n’est pas traité à sa juste valeur, qu’on lui fait comprendre qu’il n’est pas le bienvenu. L’ambiance dans le chalet se glace, plus personne n’ose parler. Andreas essaie de relancer une conversation et, comme le sujet en est madame Klein, une adorable dame âgée chez qui Lidy travaille et qui embauchait Andreas pour faire quelques travaux pendant les vacances lorsqu’il vivait encore chez ses parents, Kevin l’accuse de tout faire pour qu’il se sente exclu.
Le jeune homme reste sans voix face à cette incrimi¬nation. Il fulmine, se lève et commence à tourner en rond, finalement, il annonce qu’il va faire une petite balade. Dehors, le ciel est bas, presque blanc, le vent souffle fort et les gros flocons tombent drus en tour¬billonnant avant de se poser. Respirer l’air pur le calme un peu, cependant, il est hors de question de partir faire une balade en forêt comme il l’avait projeté. Une évi¬dence lui traverse alors l’esprit. Il rentre prendre ses clefs de voiture et annonce :
— Je monte chez madame Klein, s’il y a effecti¬vement une tempête ce soir, le col sera fermé pendant plusieurs jours et il est hors de question que je ne passe pas lui souhaiter de joyeuses fêtes. Ne m’attendez pas pour midi. À ce soir !
Lorsque Andreas se met au volant de sa Mégane, il a un sourire aux lèvres. Il adore Iseline Klein, il la consi¬dère comme sa grand-mère et aime les moments qu’ils passent à bavarder au coin du feu. Au moins, il n’aura plus à supporter Kevin, toutefois, il ne sait pas com¬ment il va pouvoir garder son calme durant quinze jours. Il espère que son beau-frère décidera de partir, mais redoute que sa sœur l’accompagne, ce qui gâche¬rait les fêtes.
Il roule au pas, la visibilité est presque nulle et la route se recouvre très vite d’une belle couche de pou¬dreuse. Le chasse-neige est visiblement passé peu de temps avant lui, pourtant, il faudrait presque recom¬mencer. Il a rarement vu une chute de neige aussi conséquente. Plus il monte et s’enfonce dans les bois et plus le vent se fait violent. Heureusement, il est le seul à avoir eu l’idée de prendre sa voiture dans ces conditions.
Quelques kilomètres avant le col, des employés de la voirie l’arrêtent et l’invitent à rebrousser chemin, la route n’est déjà plus praticable et cela va aller en empirant.
Andreas n’arrive cependant pas à se résigner, il décide de garer sa voiture à l’orée du bois et de faire le reste du chemin à pied, à vol d’oiseau, il n’est vraiment pas loin de son but.

"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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