04/10/22 - 14:38 pm


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Auteur Sujet: Un jour sur Terre : La fleur et l'automate de Angie BEGUE  (Lu 1706 fois)

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Un jour sur Terre : La fleur et l'automate de Angie BEGUE



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 Nouhr regarda ses mains tremblantes, couvertes de sang. Qu'est-ce qui lui arrivait ? Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il voyait cet épais liquide rouge... Encore moins sur ses propres mains. Il baissa la tête. Il était à genoux dans l'herbe. De petits cailloux lui entaillaient les genoux. C'en était douloureux. L'air avait une forte odeur métallique. Rien de surprenant. Car un corps était juste là. Contre ses jambes. Un corps cybili.
  La jeune femme se tenait la poitrine, vaine tentative d’endiguer son hémorragie. Mais ce n'était pas sa seule blessure. Quelqu'un avait voulu s'assurer de son trépas. Des cheveux roux, doucement bouclés, s'échappaient de son chignon défait et tombaient délicatement sur la peau hâlée de son cou. Ses yeux étaient remplis de larmes de douleur... Ou peut-être de tristesse. Elle caressa la joue de Nouhr de sa main libre, y laissant une trace sanglante du bout des doigts.
    — Ça ne fait rien... Ce n'est pas grave... chuchota-t-elle.
  Nouhr pleurait. Pourquoi pleurait-il ? Il ne pleurait pourtant jamais. Et puis... Qui était cette fille ? Il avait son nom sur le bout de la langue... Il était sûr qu'il le retrouverait, si cet horrible sifflement qui résonnait dans sa tête voulait bien se taire une minute. C'était…

 
Chapitre 1


    — Monsieur !
  Nouhr se réveilla en sursaut. Une personne venait de l'appeler pour la troisième fois et le tirait enfin de son cauchemar. Ses yeux se fixèrent un court instant sur un plafond qu’il ne reconnaissait pas. Il détestait ça.
    — Monsieur... !
  Le garçon se redressa vivement pour plaquer ses doigts sur les lèvres de la petite personne dont la voix aigüe lui vrillait les tympans. Son crâne lui fit payer sa précipitation d'un vertige et il en grogna de douleur.
  La petite humaine qu'il venait d'agresser, ne devait pas avoir plus de huit ans. Elle le fixait de ses yeux sombres et angoissés. Le geste brusque et le grondement du garçon avaient, sans doute, joué un rôle crucial dans la panique qu'il lisait sur son jeune visage.
    Bien joué, Nouhr. Tu n'as rien de mieux à faire que d'effrayer les enfants ? se reprocha-t-il à lui-même.
  Il grimaça et retira sa main de la bouche de la petite fille. Il remarqua par la même occasion qu'il ne portait pas ses gants. Il ne portait aucune de ses affaires, en fait. Seulement ce qu’il avait généralement au-dessous de sa cuirasse. Il détestait vraiment ça.
    — T'm'as surpris... bougonna-t-il en guise d'excuses.
  La fillette, à genoux près de lui, eut un mouvement de recul, préférant sans doute mettre un peu de distance entre elle et le cybili brutal.
    — Je savais pas si vous étiez vivant... expliqua l'enfant qui n'osait visiblement pas faire de gestes trop brusques en présence du garçon.
  Elle sentait la pomme, l'herbe tendre, la sueur et la terre. Elle venait probablement du verger qui se trouvait tout proche de la route. Sa mélodie portait les accents de l'insouciance que Nouhr enviait systématiquement à tous les enfants qu'il croisait... Toutefois, à l’heure actuelle, les notes qui la caractérisaient étaient ternies par l'inquiétude que le garçon avait instillé dans le cœur de la petite humaine. Le jeune cybili se força à détourner son attention de la fillette et de sa musique inaudible pleine d’innocence avant que la pointe d'amertume qui venait de se former dans sa poitrine ne lui fasse trop mal.
  Il se trouvait sous un vieux débarras à outils. Ça sentait l'odeur familière et rassurante du bois, mais aussi de la terre et du métal. Il percevait les craquements et les fourmillements de la nature ainsi que le chant harmonieux du vent qui dansait entre les arbres. Il trouva avec soulagement son armure et son épée posées contre un des piliers de l'habitacle à deux pas de sa position. Il ne se souvenait toutefois pas s'être désarmé, ce qui le rendit assez nerveux. Il n'aurait jamais enlevé son armure dans un endroit pareil. Il se leva pour aller la chercher et réalisa qu'il avait dormi tout ce temps sur un sac de couchage. Ce n'était pourtant pas à lui.
  Il glissa son regard sur la fillette qui s'était également relevée et ne le quittait pas des yeux. Impossible. Elle n'aurait pas pu le traîner jusque sous cet abri. Elle était si petite... Et c’était une humaine. Elle n’aurait jamais eu assez de force.
    — V-vous êtes pas là pour prendre mon p'tit frère, hein ? demanda la petite avec un air accusateur et aussi beaucoup de courage.
  Nouhr cligna des yeux avec surprise, sans comprendre.
    — Hein ?! demanda-t-il en la gardant dans son champ de vision tandis qu'il ajustait sa côte de maille sur sa tunique.
    — Ma maman dit que les cybilis de la GAMME, ben ils prennent les petits enfants comme mon frère.
  Nouhr secoua la tête avant de s'accroupir pour attacher l'une de ses genouillères.
    — J'suis pas avec la GAMME, moi.
  Vraiment pas. À vrai dire, il fuyait les Gardiens Absolus de la Morale et du Mérite comme la pire des calamités. Du moins, leur police et toutes les personnes venues de la capitale.
  Malgré cette affirmation, la jeune enfant ne semblait toujours pas rassurée.
    — Alors vous êtes là pour casser notr'maison ?
  Nouhr grimaça. Certes, il était rare de voir des cybilis hors des grandes villes qui ne soient apparentés ni à la GAMME, ni au MAGEs, mais il n’aurait pas cru qu’on puisse le confondre avec l’un ou l’autre de ces deux groupes. La Milice Armée Générale des États était un groupe de hors-la-loi qui sévissait en dehors des cités, se permettant de voler ce qu'ils voulaient aux agriculteurs ou de mettre à sac leurs villages par simple plaisir. La petite avait dû en entendre parler par des adultes, à coup sûr.
    — Bah nan... Moi j'suis juste un voyageur, hein. T'vois b'en qu'j'suis tout seul.
  Nouhr était loin d'être un grand orateur ou très extraverti. Il ne faisait pas la conversation à grand-monde. Mais il estimait devoir répondre aux questions de la fillette pour espérer qu'elle réponde aux siennes. C'était un tacite donnant-donnant et, avec les enfants, c'était beaucoup plus simple qu'avec les adultes. Eux, au moins, n’essayaient que rarement d’obtenir plus que ce qu’ils recevaient. Pas quand leur interlocuteur n’était pas un autre enfant, ou un membre de leur famille. Nouhr n’avait certes pas encore atteint vingt ans, mais il était assez âgé pour éviter d’être embêté par des prépubères.
    — R'garde, lui dit-il après avoir attaché sa ceinture à sa taille.  J'cueillais des pleurotes dans l'bois qu'est là-bas.
  Il ouvrit une de ses sacoches d'une main pour lui prouver ses dires, lui montrant ses champignons tout frais, puis indiqua du doigt un bosquet un peu plus à l'est.
    — C'pour les vendre à Nyol. T'en veux ? Tes v’eux s'ront contents qu't'en ramène, nan ?
  La fillette se pencha pour observer les trouvailles du garçon avec méfiance, puis leva finalement le regard vers lui avant de lui tendre deux petites mains sales et calleuses. Elle semblait avoir enfin laissé sa réserve derrière elle, ce qui rendit sa mélodie inaudible plus adorable encore. Nouhr lui plaça une poignée de pleurotes dans les paumes avant de reprendre.
    — Y'avait quelqu'un ici, avant qu'tu m'trouves ? demanda-t-il alors que l'enfant examinait un des trésors qu'il venait de lui confier.
  Elle secoua la tête.
    — C'pas toi qu'a viré mon armure, hein ? chercha-t-il à s'assurer avant de fixer le fourreau de son épée à sa ceinture.
    — Non... répondit la fillette en fourrant négligemment les champignons dans les poches de sa tunique rapiécée. J'ai juste voulu toucher vos cornes, mais j'ai pas osé, en fait... Je peux, dites ?
  Nouhr grogna.
    — Nan. C'pas un truc qui s'demande, en plus, réprimanda-t-il
  La petite fille lui adressa une moue déçue puis baissa le nez, mais n'ajouta rien.
    Toujours en train de décevoir quelqu'un, à ce que je vois, se blâma-t-il encore, intérieurement.
  Nouhr soupira. Bon. Il reconstituait la scène. Il avait dû s'évanouir près de la route. Un passant l'y avait trouvé et avait généreusement pris le temps de le déplacer à un endroit plus confortable, à l'abri du vent et de la pluie qui menaçait. Ce devait être un voyageur, puisqu’il avait eu la bonté de lui laisser son sac de couchage. Il n'y avait pas à chercher plus loin. Rien de dangereux ne lui était arrivé. On ne lui avait rien volé du tout et son mystérieux bienfaiteur était probablement déjà loin. Tout allait bien, même s'il détestait l'idée d'avoir été sans défense des heures durant et qu'une personne inconnue se soit permise de le toucher. Il avait eu de la chance.
    — J'vais rentrer, hein. T'f'rais m'eux d'faire pareil, parce qu'va pleuvoir.
  Le jeune cybili était doué pour prévoir le temps qu'il ferait dans la journée. Il se fiait à ses sens. L'air s'était rafraîchi et il y percevait une très légère odeur d'ozone. Les petits animaux aux alentours revenaient lentement vers leurs abris respectifs et même le chant du lieu qu'il entendait sans vraiment l'écouter se faisait plus mélancolique à chaque seconde.
    — Tiens ! lança la petite fille en lui tendant une pomme pour le remercier de ses champignons. T'as pas bonne mine. Il faut manger !
  Il voulait bien croire qu’il devait sembler épuisé malgré la sieste forcée qu’il venait de faire. Il manquait de sommeil. C'était ce qui l'avait fait s'évanouir en premier lieu. Parfois, il regrettait vraiment que le repos lui soit aussi difficile d’accès. Pas qu'il préférait tourner de l’œil sur la route, mais... Disons qu'il avait du mal à l'idée de vulnérabilité. Son besoin de contrôle sur son environnement était tel que se détendre lui était presque inaccessible.
  Il prit le fruit qu'elle lui présentait, la remercia d'un signe de tête, puis alla rouler le sac de couchage avant de l'embarquer sous son bras.
    — “Que le Chant des Déités te garde” ! récita l’enfant en portant ses mains à ses oreilles alors que son interlocuteur se préparait à la quitter.
    — À un d'ces jours, p'tiote, répondit-il, bien moins pieusement, à la fillette.
  Celle-ci le salua de la main avant de filer vers son verger.
  Nouhr, lui, prit la direction de Nyol. Après quelques minutes, il examina la pomme qu’on lui avait offerte avec un brin de suspicion. Ce n’était qu’une enfant... Elle n'allait quand-même pas l'empoisonner, si ? Il faudrait déjà qu'elle sache ce qui était susceptible de tuer un cybili et qu'elle puisse se le procurer. Assez peu probable. Il croqua dans le fruit en observant le ciel d'un mauvais œil tout en marchant. Il avait intérêt à se dépêcher ou il serait trempé avant d'être arrivé en ville. Et les Déités savaient à quel point il détestait être mouillé.
  Malgré l'urgence, il contourna prudemment un champ de ruines que la nature dévorait progressivement, puis arriva à une plaine où la terre était si meuble que l’eau d’une précédente averse y avait creusé de grandes flaques, stagnant paresseusement depuis lors.
  En passant, Nouhr jeta un œil à son reflet dans l'eau boueuse. Petit et finement musclé, les cheveux roux en bataille, son visage renfrogné au teint brun faisait ressortir un regard franc aux yeux d’une couleur proche du ciel. Sa tête était surmontée de deux cornes assorties à son regard qui luisaient fièrement et flottaient au-dessus de son crâne. Il passa machinalement son index sur la cicatrice qui lui grimpait sur le menton et lui barrait les lèvres en diagonale ce qui le rappela immédiatement son père. Il ne put s'empêcher de songer à quel point il était sacrément mieux loin, très loin de lui.
  Il se perdait dans ses souvenirs les plus glaçants et les plus douloureux quand un doux parfum de violettes adoucit l’air et apaisa son âme tourmentée. Il interrompit sa marche, puis leva le nez en fermant les yeux. Le vent venait de l'est et charriait avec lui l'odeur d'ozone et de gros cumulonimbus furieux. Mais aussi cette très délicate fragrance fleurie. Y avait-il un champ de violettes, dans le coin ? Étonnant… Il se tourna doucement contre le vent. Il aurait aimé aller vérifier, mais il craignait de se faire surprendre par la pluie qui menaçait d'éclater à tout instant. Il pourrait toujours revenir le lendemain. Il jeta un œil derrière lui. Nyol se profilait à l'horizon. À portée... Et pourtant, il restait encore de longues minutes de marche. Il nota donc mentalement l'emplacement de l'endroit où il se trouvait et reprit sa route à grandes enjambées.
  Sur la fin, il dû courir un peu car les intempéries n’avaient certainement pas attendu qu’il s’abrite. Il avait déroulé le sac de couchage et s'en était servi comme d'une protection de fortune, mais une partie de son équipement s'en était malgré tout retrouvée trempée et boueuse. Bon sang... Il allait falloir qu'il essuie soigneusement sa côte de maille et ses protections ou elles se mettraient à rouiller. Quelle corvée ! Une fois entré dans la ville, il s'abrita du mieux possible le long des gigantesques bâtiments de Nyol. Ces habitations étaient déjà impressionnantes... Mais elles faisaient pâle figure en comparaison de Piras. Il les voyait encore, ces tours immenses, faites de verre et de pierre, que les architectes de la GAMME s'échinaient à faire tenir malgré le passage du temps.
  Après avoir traversé une grande place rectangulaire, le jeune cybili finit par s'engouffrer dans un superbe bâtiment qui comportait d'impressionnantes arcades ainsi qu’un clocher qui datait du temps qui précédait l’avènement des Déités. Il s'ébroua, puis secoua le sac de couchage complètement imbibé d’eau. Près des cuisines bruyantes, il passa devant un humain trentenaire qui portait un tablier. Celui-ci lui donna familièrement une petite claque dans le dos. Paul. Nouhr n'aimait pas beaucoup être touché. Mais Paul était un inoffensif grand gaillard, alors il ne voyait pas vraiment l'intérêt d'esquiver ce qu'il interprétait comme des gestes d'amitié maladroits. Toutefois, il grogna pour communiquer son déplaisir, même si ça n'avait jamais rien changé à la façon dont le cuisinier le traitait.
    — Ça s'est fini en douche, ta balade ! le taquina le bonhomme.
  Paul était toujours comme ça avec les plus jeunes que lui. Particulièrement avec les enfants. Et, le cuisinier en était certain, Nouhr n'était pas adulte. Pas encore. Ce n'était jamais évident à définir sur le physique, avec les cybilis... Mais il en avait la conviction. Si ses employeurs l’avaient ainsi pris sous leur protection, c’était qu’il s’agissait encore d’un adolescent.
    — Mouais. ronchonna le petit rouquin, qui se serait bien passé de devoir éponger tout son équipement.
    — T'as trouvé ce que tu voulais, au moins ?
  Nouhr hocha la tête en guise de réponse.
    — Bon, ben reste pas là. Va t'sécher où tu vas prendre froid.
  Nouhr roula des yeux. Les cybilis ne pouvaient pas “prendre froid”. C’était bien une expression d’humains, ça ! Les maladies dont leur corps étaient parfois les victimes étaient très différentes de celles des êtres de chair. Leur nature magique les préservait des rhumes et autres broutilles. Toutefois, les afflictions qui leur étaient propres étaient - bien que rares - souvent mortelles.
  Puisqu’on le congédiait, le rouquin se rendit sans demander son reste à la chambre qu'il occupait depuis trois semaines, maintenant. Ça faisait un sacré bout de temps pour quelqu'un recherché par la GAMME. Surtout qu'il se planquait littéralement sous leur nez. Erod, le patriarche de la famille qui l'accueillait, était le Gouverneur de Nyol et faisait donc partie intégrante de l’État. Le garçon songeait à mettre les voiles. C'était la raison pour laquelle il faisait quelques menus travaux là où on voulait bien de lui et vendait également ses trouvailles en ville. Avec un peu plus d'argent, il pourrait acheter de quoi reprendre la route. Il avait déjà bien de la chance qu’une des familles les plus influentes de Nyol l'ait accueilli sans autre contrepartie que de dîner avec elle. Pour une raison qui lui échappait, le fait d'avoir un vagabond à leur table semblait remplir ses hôtes de joie et assouvir leur besoin d'exotisme. Nouhr, lui, était surtout inquiet à l'idée d'être découvert. Ou pire, qu'on accuse tous les occupants de la bâtisse d'être ses complices pour avoir sympathisé avec lui.
  Une fois dans sa chambre, le garçon entreprit de se dévêtir et de changer ses vêtements humides. Il sécha ensuite avec attention les pièces de sa cuirasse. Pour ses gants et ses chaussures, il faudrait attendre un peu. Heureusement, aucune des deux paires n'était trop mouillée. Il étendit également le sac de couchage au-dessus d’un meuble du mieux qu'il pouvait. Une fois qu'il fut assuré que ses affaires ne rouilleraient pas, le jeune homme s'autorisa à profiter de quelques instants de repos. Étendu sur son lit, il frotta machinalement entre ses doigts le tissus des draps propres. La fille de chambre les changeait chaque jour, ce que Nouhr trouvait être beaucoup trop. Ce devait être une autre vie que d'être né dans le luxe. Il n'était pas sûr que ça lui aurait convenu... Pourtant, son père avait un rôle plutôt important au sein de la GAMME et vivait plus que confortablement. Mais pour son fils, il avait fait d'autres choix.
  Alors que l’esprit de Nouhr vagabondait à nouveau dans ses plus mauvais souvenirs, le garçon flaira un parfum qu'il connaissait bien. Ihnee, la plus jeune fille de la famille. Elle devait avoir à peu près son âge, bien qu’il n’eut jamais demandé. Il écouta sa mélodie aiguë et sautillante comme une comptine d’été longer le couloir qui menait à la chambre du rouquin. Il se leva et ouvrit la porte avant même qu'elle n’ait frappé. Elle n'en fut pas surprise le moins du monde. Elle venait le chercher tous les jours depuis trois semaines et elle n'avait jamais eu à frapper.
    — Tu es rentré ! Le dîner sera servi dans dix minutes, le prévint-elle.
  Le garçon regarda les deux petites pointes jaune canari que formaient les cornes de la jeune femme glisser vers l'arrière de sa tête à l’instar des oreilles d’un petit chat. Comme à chaque fois qu’elle lui parlait, la peau pâle de son interlocutrice prit une délicate teinte rosée, juste sur les joues, et elle se mit à jouer nerveusement avec une mèche de ses cheveux brun aux reflets magenta. Nouhr se doutait qu'il y avait là un langage corporel qu'il était censé interpréter et comprendre... Mais l'ennui, c'était qu'il n'avait aucune idée de ce qu'elle essayait de lui dire. Personne d'autre n'avait jamais agi comme ça avec lui et, par ailleurs, il était le seul à bénéficier de ces drôles d’attentions de la part d’Ihnee... Ce qui le plongeait dans une certaine perplexité.
    — On peut patienter ensemble, si tu veux, proposa-t-elle en glissant son regard sur le torse de Nouhr qui, pour une fois, ne portait qu'une tunique et pas son habituelle côte-de-maille.
    — ... S'tu veux. J'arrive, répondit-il en lui claquant la porte au nez.
  Il revêtit sa maille protectrice car il ne se sentait un minimum en sécurité que lorsqu'il la portait. Après une courte hésitation, il passa aussi ses genouillères et ses coudières. On n'était jamais trop prudent.
  Il rouvrit ensuite la porte sur une Ihnee un brin contrariée... Elle le fut encore un peu plus lorsqu'elle posa à nouveau son regard sur lui.
    — Oh. Tu as remis ta... ferraille, constata la jeune cybilie avec déception.
  Nouhr ne vit pas l'intérêt de répondre à ce qu'il considérait comme une simple observation.
    — On y va tranquille ? proposa-t-il en commençant à arpenter le couloir.
  Ihnee lui emboîta le pas.
    — Qu'est-ce que tu as fait, aujourd'hui, alors ? demanda-t-elle, son enthousiasme déjà retrouvé.
    — J'suis allé chercher des champignons, répondit simplement Nouhr, sans entrer dans les détails, comme à son habitude.
    — Et qu'est-ce que c'était, comme champignon ? demanda Ihnee en lui saisissant la main dès qu'elle remarqua qu'il ne portait pas de gants.
  Nouhr grimaça. Il n'aimait vraiment pas être touché. Encore moins si c’était par surprise. Heureusement, Ihnee, malgré le pouvoir magique dont elle disposait avec certitude, ne devait pas être bien plus dangereuse que Paul. Sinon, elle serait dans un Camp de Formation de la police de la GAMME et ne serait sûrement pas à Nyol à attendre d’être en âge de se marier. Toutefois, le problème que Nouhr avait avec le contact physique, était indépendant de la dangerosité des gens.
    — Des pleurotes, répondit-il en prenant sur lui.
    — C'est bon, ça ? Les pleurotes ? Je ne sais pas si j'en ai déjà mangé. Il faudrait que je demande à Paul.
  Paul était chef cuisinier pour la famille d’Ihnee. Du moins, pour son père. Pour ce qui était de la jeune cybilie, elle se comportait toujours ainsi avec Nouhr. Elle posait beaucoup de questions et essayait de le faire parler le plus possible, au grand dam du garçon.
    — C'pas mauvais. Mais j'aime m’eux les Girolles.
    — C'est un champignon aussi ?
    — Ouais. C'est un champignon.
    — Tu m'en rapporteras, la prochaine fois ?
    — C'plus tell'ment la saison... Il fait d'jà trop froid.
    — C'est quand, la saison, alors ?
    — Quand il fait beau et chaud.
    — Génial ! Dans ce cas, il faut que tu restes jusqu'à cet été pour me rapporter des Girolles ! décida-t-elle.
  Nouhr grimaça encore. Ça allait être compliqué, ça. Il ne pouvait clairement pas rester aussi longtemps ou la Gamme finirait par lui mettre le grappin dessus.
    — On verra. P't'être que j'repass'rai.
    — Quoi ? Tu parles encore de t'en aller ? Mais puisqu'on te dit que tu es ici chez toi ! reprocha Ihnee avec une moue qui exprimait à merveille son insatisfaction.
  Mais Ihnee n'était pas au courant qu'il était recherché par les Gardiens Absolus de la Morale et du Mérite Égalitaire. Leur gouvernement. Ou du moins, par leur police. Pour avoir un peu trop mis à sac la capitale. Piras et Nyol n'étaient qu'à deux semaines de marche et les communications entre les villes étaient plutôt bonnes et rapides grâce à d’anciens sorts qui dataient d'avant la Malédiction... C'était pourquoi Nouhr commençait à trouver étrange d'avoir autant la paix. Certes, l'incident s'était déroulé plus d'un an auparavant, mais tout de même... Il devait rester prudent. Il n'avait que moyennement envie de finir ses jours en prison ou de faire un aller simple chez son père. Si les choses avaient été différentes... Il aurait peut-être envisagé la proposition de la famille de Ihnee.
    Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même.
    — Faut qu'j'reparte. J'peux pas rester.
    — Quoi ?! Mais pourquoi ? demanda sa jeune interlocutrice, visiblement mécontente de la tournure de la conversation. Même sa mélodie se faisait plus agitée.
    — J'peux pas, c'tout, répliqua-t-il avant de lui lâcher la main et d'entrer sans attendre dans la vaste salle à manger du domaine.

 
Chapitre 2


  Les deux demi-frères d’Ihnee étaient déjà attablés et lancés dans une de leurs – trop nombreuses - conversations à propos de politique.
    — Honnêtement, cet Arveil à la tête du Conseil, je le sens pas trop, exprima le dénommé Jehd.
  Son frère haussa les épaules en roulant des yeux.
    — Tu dis ça pour chaque nouveau conseiller... Pour moi, ils sont vraiment tous les mêmes.
  Tout juste adultes, les deux cybilis ne devaient avoir que quelques mois d'écart. Leur rythme dégageait encore l'énergie de l'enfance. Bess était le plus jeune, pourtant sa maturité était plus audible à la sensibilité de Nouhr. Toutefois, il croyait parfois percevoir une dissonance dans la mélodie simple et claire de celui qui l'avait pris sous son aile. Mais, à l’instant où il entendait la musique inaudible de son protecteur se déformer, il n’y avait déjà plus rien, tant et si bien que le garçon se demandait s’il ne l’avait pas imaginée.
  Et puis… Comment un cybili aussi bienveillant que Bess aurait-il pu produire des notes aussi torturées ? Il avait trouvé Nouhr le jour où le rouquin était arrivé à Nyol alors que personne ne faisait spécialement attention à lui. Il avait rapidement déduit qu’il n’était encore qu’un enfant, qu’il était seul et que quelque chose de difficile avait dû lui arriver. Le jeune Noble avait alors pris à cœur d'introduire le vagabond auprès de son père et de plaider en sa faveur pour qu'Erod lui accorde sa protection.
    — Tu plaisantes ?! reprit Jehd. Depuis qu'il est là, les taxes ont augmenté. Il multiplie les patrouilles aux alentours des villes et les plans de reproduction ont doublé !
  Ihnee et Nouhr s'installèrent à la table sans trop se faire remarquer, mais Bess posa son regard sur son jeune protégé et esquissa un drôle de sourire.
    — Tu en penses quoi, Nouhr ?
    — ... Eh ? fit le rouquin en dévisageant les deux frères, pris au dépourvu.
    — On est assez en sécurité, à Nyol, selon toi ? précisa Bess
  Nouhr baissa la tête, prenant la question au sérieux, même s'il n'y connaissait pas grand-chose en politique.
    — Ben y'a pas tell'ment d'soucis... Alors j'dirais qu'ouais…
    — Tu vois ! C'est bien ce que je dis ! On n'a pas besoin de renforcer la police, renchérit Jehd.
  Bess conserva son regard sur Nouhr, ce qui ne manqua pas de mettre celui-ci mal à l'aise.
    — Vous avez peut-être raison. C'est vrai qu'il ne se passe rien et que tout est... exactement comme ça devrait être, admit finalement Bess en reportant son regard sur son frère aîné en souriant amicalement.
    — C'est ça ! Et en attendant, le Conseiller Arveil nous pompe tout ce qu'on a d'argent pour nous protéger d'on ne sait quoi !
    — Assez de politique à table ! Et encore moins de blasphème envers les membres du Conseil ! gronda la voix grave d'Erod, alors qu'il entrait dans la pièce.
  Nouhr l'avait senti arriver. Le son profond et solennel que le patriarche dégageait résonnait dans la poitrine du garçon et lui dressait les cheveux sur la nuque. Son odeur froide, presque métallique, lui inspirait irrémédiablement le danger. Erod lui rappelait bien trop son propre père. Ils étaient à la fois semblables et différents... Mais leurs similitudes étaient bien assez vives pour que Nouhr ne s’adresse à lui que par “Monsieur” en articulant du mieux qu'il le pouvait.
  D'après Ihnee, Erod devait son important rôle de Gouverneur à son paternel. Ce dernier avait été le détenteur d'une puissante capacité magique que son fils n'avait malheureusement pas reçue. Toutefois, il semblait qu'Erod puisse malgré tout transmettre ce don à sa descendance. La GAMME lui avait donc offert un poste et une vie confortable en échange de sa coopération pour le plan de reproduction. Ihnee, Jehd et Bess, tous trois d'une mère différente, n'avaient pas hérité du pouvoir de leur grand-père. Ils attendaient donc d’être insérés ailleurs dans la société.
  Le patriarche s'installa en bout de table et observa ses fils d'un regard sévère qui ne sembla pourtant pas intimider Jehd.
    — Comme tu préfères, Père ! lança le garçon, d'un air presque taquin. Dans ce cas, nous n’avons qu'à discuter de cette fameuse histoire qui nous est parvenue aujourd'hui !
    — Quelle histoire ? demanda Erod, méfiant, tandis qu'une domestique posait les plats devant les convives.
    — Tu n'en as pas entendu parler ? demanda Bess, d’un ton beaucoup plus grave que son frère. Il y a une rumeur... Tous les cybilis de Loutseou se seraient volatilisés. Les humains seraient incapables d'utiliser leur magie. En cherchant les disparus, ils auraient trouvé l'accès à un ancien sous-sol remplis de squelettes de cybilis...
  Finalement, ils n'étaient peut-être pas aussi en sécurité que ce Jehd avait affirmé un peu plus tôt.
    — Ça ressemble à une histoire pour faire peur, constata Erod
  Nouhr ne prêtait qu'une oreille distraite à ce qui se disait à table, en général. Il écoutait seulement au cas où il y aurait des rumeurs à son sujet ou à propos de son père. Il essayait de ne pas participer aux conversations, mais ses hôtes œuvraient justement à le faire parler de lui dès qu'ils le pouvaient. Pour le moment, grâce à l'histoire de Jehd, il avait la paix.
    — Probablement une invention pour effrayer les plus impressionnables. C'est de saison, ajouta le patriarche en plaçant sa serviette de table sur ses genoux.
  Il faisait référence à l'automne. La tradition était de se faire peur juste avant l'arrivée de l'hiver et de célébrer les morts et leur souvenir. C’étaient des coutumes qui dataient de bien avant l'avènement des Déités.
    — C'est ce que j'ai pensé, au départ, répondit Bess. Mais on est allés demander à Meric, figure-toi. Tu sais, c'est mon contact dans la police. Eh bien, il nous a dit que les communications avec Loutseou sont coupées depuis plusieurs jours. Personne ne répond. Rien. Pas un signe de vie.
    — C'est inquiétant, admit finalement Erod. Je verrai si j'ai plus d'informations sur cette histoire, demain.
 Nouhr avait commencé à manger et se faisait tout petit. Il n'aimait pas vraiment être assis là avec Ihnee et sa famille. Il avait l'impression d'être un intrus. Et tout était tellement trop luxueux... Trop confortable… Trop brillant. Il ne savait même pas quel couvert utiliser. Il y en avait tellement. Le premier jour, il avait mangé avec les doigts, ce qui lui avait valu une remarque de la part d'Erod. Il n'aimait pas ça non plus.
    — Il paraît que le Chef Fohrr va lui-même descendre de Piras pour voir de quoi il en retourne, reprit Jehd sur le ton ironique de celui qui ne croit pas du tout aux bruits de couloirs.
  Mais Nouhr en lâcha sa cuillère. Celle-ci tomba bruyamment dans son bol de porcelaine, faisant tourner tous les regards vers lui.
    — Ça va, Nouhr ? s'inquiéta Ihnee. Tu n'as pas l'air bien...
  C'était un euphémisme. Il avait pâli et ses mains s'étaient mises à trembler sans qu'il parvienne à les contrôler. Il les cacha sous la table, puis hocha la tête en s'appliquant à ne croiser le regard de personne.
    — Mh. J'suis juste un peu crevé. C'est r'en.
  Il fallait qu'il se calme. Il n'aimait pas mentir, mais il ne pouvait pas non plus clairement dire ce qui n'allait pas au risque de se retrouver en cellule dans l'heure qui suivait. Il serra les poings en espérant que ce geste dérisoire l’aiderait à trembler moins, puis il reprit sa cuillère pour poursuivre son repas.
    — Tu m'étonnes ! Tu es allé loin, aujourd'hui ? demanda Jehd, intéressé.
  C'était le plus âgé, mais il n'avait jamais quitté Nyol de sa vie. Pourtant il avait l'air d'en mourir d'envie. Les histoires de Nouhr l'intéressaient toujours beaucoup. Il avait bien essayé de l'accompagner lors de ses balades, mais son père avait refusé à chaque fois. Son fils n'irait pas s'aventurer au-delà des murs de la ville tant que le Grand Conseil ne lui aurait pas attribué une place dans la société. Et il lui importait peu qu'il soit déjà adulte.
    — À une d'mie heure du verger qu'est au sud-ouest, répondit le rouquin.
    — C'est ça. Un jour tu iras te promener et tu ne reviendras jamais en nous laissant en plan ! Tu en serais capable, hein ? accusa Ihnee en surjouant la contrariété.
  Nouhr lui adressa une moue contrite en posant sa cuillère dans son bol pour que la domestique puisse la lui enlever.
    — Qu'est-ce qu'il se passe, Ihnee ? demanda son père en fronçant les sourcils.
    — Nouhr parle encore de nous quitter ! se plaignit-elle à son père.
  Le garçon se tendit imperceptiblement. Il n'aimait pas du tout le regard plein de reproches qu'Erod posait sur lui.
    Mais tu as l'habitude des reproches.
    — Je t'ai dit que tu es ici chez toi, mon garçon. Tu es bien trop jeune pour voyager seul, qui plus est. Tu pourrais très bien te faire détrousser ou tuer par les MAGEs au détour d'un chemin.
  Nouhr grimaça en prenant une des fourchettes à sa disposition pour entamer le plat principal. Il savait qu'il avait eu de la chance qu’aucune personne malveillante ne l'ait approché pendant qu’il était assoupi, aujourd’hui. Il n'y avait pas que des dévots et des Bardes qui arpentaient les chemins des villes. Il garda toutefois ce qu’il s’était passé pour lui en songeant qu’il fallait vraiment qu'il trouve une solution à son problème de sommeil avant de quitter Nyol. Même si ça lui coûtait cher, il ne pouvait pas partir sans. Est-ce que les plantes qu'utilisaient les humains avaient une chance de faire effet sur lui ? Il n'avait jamais essayé.
    — Et Bess est déjà en train de faire le nécessaire pour que tu aies une place à Nyol, ajouta Erod en posant son regard sur son fils.
  Bess avait beau être plus jeune que Jehd, son père lui accordait plus de responsabilités. Aux yeux du patriarche, son cadet avait bien plus la tête sur les épaules que son frère aîné. Et puisque c'était Bess qui avait insisté pour prendre Nouhr sous leur protection, il lui avait délégué toutes les responsabilités qui y étaient liées. Soit, trouver d'où venait cet enfant, s'il n'était pas un déserteur de la GAMME et chercher ce qui lui était arrivé. Bess avait pour le moment assuré que les Centres de Formation n'avaient à déplorer aucun disparu. Nouhr écoutait chaque fois attentivement les compte-rendus de Bess, car selon ce que le cybili faisait, il pouvait le trahir et dépêcher en un rien de temps la police de la GAMME pour lui mettre le grappin dessus.
  Le jeune Noble avait également essayé à plusieurs reprises de discuter avec lui et de chercher à savoir d'où venait son petit aventurier, mais Nouhr s'était appliqué à ne rien révéler du tout. De toute façon, il sentait dans la mélodie de Bess que ce dernier n'y mettait pas vraiment de cœur. Il n'avait jamais vraiment insisté pour briser le mutisme du jeune cybili.
    — C'est exact, répondit Bess en souriant posément. On devrait même pouvoir te trouver une épouse.
  Nouhr aurait préféré disparaître que d'entendre ça.
  Ihnee lança un regard noir à son frère, mais reprit, légèrement enjouée.
    — Tu vois ! Personne n'a envie que tu t'en ailles !
    — C'est vrai que je commence à te considérer comme de la famille, moi ! ajouta Jehd sur un ton rieur, mais sincère.
    Ils font semblant. Ils mentent. Tu n'es rien du tout, pour eux.
  Nouhr ignorait si c'était la voix chaleureuse de Jehd ou le contenu de ses propos qui lui faisait cet effet, mais il se referma immédiatement. Il n'offrit aucune réponse et se concentra avec un peu trop d'énergie sur le contenu de son assiette. Ses hôtes s’étaient habitués à cette façon qu'il avait de se déconnecter subitement de ce qui l’entourait et à quitter la pièce, parfois. Ils en étaient toutefois toujours un peu surpris et, quelque part, assez attristés. Ils l'avaient compris dès le premier jour : Ce gamin-là avait vécu des choses qu'il n'aurait jamais dû vivre.
    — Laissons un peu d'air à Nouhr, décréta Erod de sa voix forte qui ne souffrait aucune réplique.
  Le repas se poursuivit sur des choses plus légères, badines. Le travail de chacun, la rénovation d'un bâtiment d'avant l'avènement des Déités, si on avait déjà mangé des pleurotes dans cette maison... Seul Bess jetait de temps à autres des coups d'œil inquiets à Nouhr. Ayant définitivement décidé de ne plus prendre part à une discussion de la soirée, le garçon avait déjà achevé le contenu de son assiette et fixait celle-ci sans bouger, en attendant qu'on le congédie.
  Quand chacun eut terminé de manger et de boire, que les grâce aux Déités furent rendues, le repas prit fin et chaque membre de la famille fut autorisé à prendre congé. Il n'en fallait pas plus à Nouhr pour se lever de table et filer jusqu'à sa chambre. Il entendit seulement Erod demander à sa fille de rester auprès de lui encore un moment.
  Nouhr regagna sa chambre et retira ses chaussures humides en soupirant. Il commençait à se dire que Bess et Erod ne le laisseraient pas leur fausser compagnie aussi facilement que s'il avait été un voyageur adulte. Peut-être que l'idée d'Ihnee, de s'en aller en faisant croire qu'il allait seulement faire un tour, était la bonne. C'était un peu cruel, mais il ne pouvait pas non plus s'éterniser à Nyol pour leur faire plaisir. Pas dans ces circonstances.
  Il se posa un moment près de la fenêtre pour écouter la nuit ravir le rythme de la ville et la couvrir lentement d'un voile de mystère. Il aimait être attentif à tous ces petits changements... Et il se sentait définitivement plus à sa place dans la pénombre qu'au grand jour. Ça n'avait pas toujours été le cas... Mais c'était ainsi qu'il se sentait depuis...
  Il interrompit le fil de sa pensée en percevant le parfum et la musique d'Ihnee se rapprocher de lui. Que voulait-elle, encore ?
  Le garçon alla lui ouvrir, avant qu'elle ne frappe, comme toujours, et attendit qu'elle s'exprime.
    — Nouhr... Je... Tu ne voudrais pas qu'on passe la soirée ensemble avant d'aller se coucher ? C'est que... Tu n'as pas l'air en forme et... Je me disais que ça pouvait te changer les idées.
  Il la dévisagea un court instant et, alors qu'il allait lui répondre, elle le prit de vitesse.
    — Tu sais... Je dois épouser un type de Larmesile...Je le connais à peine... Je vais devoir quitter Nyol dans trois ou quatre ans tout au plus, pour aller vivre avec mon mari.
  Elle soupira et s'approcha de Nouhr, beaucoup plus près que ce qu'il aurait préféré.
    — Mon père n'est pas vraiment d'accord, mais... j'aimerais mieux t'épouser toi ! Si on s'y met à deux, on le convaincra sûrement ! On pourrait vivre à Nyol ensemble. Ou dans la ville que tu voudras ! On serait heureux, expliqua-t-elle en tendant ses doigts vers la joue du garçon qu'elle tentait désespérément de séduire.
  Nouhr tressaillit et la repoussa d'une main, sans ménagement. Il secoua la tête, troublé par cette déclaration qu'il n'avait absolument pas vu venir et dont il ne comprenait que confusément la teneur.
    — Nan...
  Simple, direct, mais probablement le râteau le plus douloureux que Ihnee ne s'était jamais pris. Il ferma la porte sur elle sans attendre, répondant à son besoin urgent de mettre de la distance entre elle et lui. Cependant, à peine le battant fut-il clos que la jeune cybilie frappa furieusement contre le bois.
    — Si tu entres dans la vie des gens sans jamais les laisser entrer dans la tienne, tu n'iras jamais mieux ! s'écria-t-elle, à la fois furieuse et désemparée.
    Encore quelqu'un que tu déçois.
  Mais Nouhr ne saisissait pas ce qu'il avait fait pour qu'elle exprime de pareils sentiments. À vrai dire, il ne la comprenait pas. Et il ne comprenait personne. Il l'entendit repartir, ses pieds martelant le sol avec humeur et sa mélodie rageuse exprimant avec excès la frustration induite par son cuisant échec. Nouhr soupira et s'allongea sur son lit. Pour la énième fois, il pensa que celui-ci était bien trop confortable puisqu'il conservait son armure sur lui et qu’il ne dormirait probablement pas. Il passerait juste une autre très longue nuit à fixer le plafond, à écouter les sons du soir et à ressasser ses souvenirs d'enfance. Ses souvenirs d'Abir.
  Sa sœur lui manquait. Un sifflement se mettait à résonner dans sa poitrine, dans son crâne, dans son corps entier, chaque fois qu’il pensait à elle. Comme un symptôme du manque. Oui, elle lui manquait à en mourir. Mais comment envisager d'en finir quand elle avait donné sa propre vie pour qu'il soit libre ? Il n'avait pas le droit. Il ne pouvait pas gâcher son sacrifice. Pourtant, chaque fois que son souvenir revenait le hanter, il souffrait le martyr de son absence. Son affection, ses encouragements, ses rires et ses sourires... Même ses réprimandes lui manquaient. Sans parler de sa mélodie enchanteresse. Il était si en colère contre lui-même… Comment se pardonner ? Il n’avait pas pu la sauver. Il l’avait perdue. Il était si en colère contre ceux qui l'avaient assassinée. Contre le monde entier, de n’avoir rien fait. Elle n'aurait pas dû mourir. Ils auraient dû s'enfuir ensemble. Elle devait le sortir de son calvaire. Alors pourquoi se retrouvait-il seul ? Il avait beau vivre avec Ihnee et sa famille depuis trois longues semaines... Il se sentait seul. Personne ne le comprenait comme Abir. Personne ne l'aimait comme Abir. Il était seul.
    C'est de ta faute. Tu aurais dû la protéger.
  Il se passa les mains sur le visage. Ses yeux lui brûlaient, comme chaque fois que sa mémoire tournait toute seule, lui rappelant les dizaines de souvenirs qu'il avait d’elle. Il s'en voulait de ne pas avoir été heureux. Maintenant, elle n'était plus là et il n'aurait plus jamais l'occasion de l'être.
  Il se leva et quitta sa chambre, longeant les couloirs jusqu'à atteindre l'une des quatre salles de bain de la riche habitation. Quatre salles de bains. Sérieusement. Tant d'agriculteurs n'en avaient pas même une seule ! Il actionna le Courant dans le lavabo et se passa de l'eau sur le visage. Ça faisait déjà un an. Plus d'un an. Et il ne s'en remettait toujours pas. Comment les autres faisaient-ils ? Il ne pouvait tout de même pas être le seul dans ce monde à vivre les affres du deuil !
  C'était ce à quoi il songeait en retournant à sa chambre... Lorsqu’une odeur, un parfum, l'intrigua. Le parfum de violettes. Il était revenu. Beaucoup plus proche.
  Nouhr fronça les sourcils et, plutôt que de retourner s'allonger, il suivit sa curiosité. Est-ce qu'il y avait un bouquet quelque part, pas loin ? Est-ce que Paul prévoyait de faire une préparation à base de violettes ? Il suivit la fragrance au travers de la bâtisse endormie sans rien trouver. Pourtant, il crut plusieurs fois l’avoir à portée, mais c'était comme si son origine s'éloignait et se mouvait par elle-même. Étrange car il ne captait aucun autre parfum qui empruntait le même chemin que celui-là et ne percevait pas la moindre mélodie. Ce n'était, à priori, pas vivant. Frustré, il grogna et se résolut d’abandonner sa recherche. Il reprit la direction de sa chambre et, comme il s'y attendait, le parfum prit sa suite. Ça n'avait aucun sens. Il hésitait sur ce qu'il convenait de faire quand il s’immobilisa au milieu du couloir.
  Ça n'allait pas. Quelque chose n'allait pas. La violette n'était qu'une distraction. Une distraction pour qu'il ne soit pas au bon endroit. Il venait de passer devant la chambre de Bess et il n'avait entendu aucun son. Pas une respiration. Pas une seule note de musique inaudible. Il y avait un courant d'air dans le couloir et ça sentait la pluie. Quelqu'un avait ouvert une fenêtre, quelque part. Ou bien une porte. Pire, n'était-ce pas l'odeur de la poudre qu'il flairait à l'instant ?
  Merde.
  Nouhr s’élança, martelant le sol dans sa course effrénée. Il devait réveiller tout le monde et les faire sortir d'ici. Vite.
  Mais à peine eut-il percuté qu'une puissante déflagration fit trembler toute la construction. Ces salauds étaient dans les sous-sols. Le jeune cybili allait reprendre sa course quand il aperçut une silhouette au bout du couloir. Fine et encapuchonnée, deux cornes cybilies bleutées flottaient au-dessus de sa tête. Nouhr ne voyait pas son visage, néanmoins deux yeux luisaient sous l'ombre de sa capuche et le fixaient.
    — Hey ! la héla-t-il, prêt à en découdre.
  Mais alors qu’il s’approchait, une mélodie familière attira soudainement son attention dans le couloir adjacent. Une voix terrifiée appelait à l'aide. Nouhr n'hésita pas et d’un bond, s'élança vers la voix, abandonnant la silhouette au capuchon.
  Il trouva Ihnee qui se débattait contre un immense humain d'une vingtaine d'années à la peau noire. Ses cheveux, groupés en une multitude de tresses aussi sombres que la nuit, étaient noués en un chignon sur le haut du crâne de l’assaillant nocturne. Une lumière se reflétait mystérieusement sur certaines d'entre elles et les teintaient d'or. Sa mélodie était aussi calme et légère qu'une nuit de printemps et ce, malgré la situation. Vêtu de cuir foncé, il conservait à sa ceinture une dague que Nouhr repéra immédiatement. Toutefois, ce n'était pas de cette arme que l'homme menaçait Ihnee. Il tenait à la main un étrange objet cylindrique, presque aussi plat qu'un disque et gros comme le chapeau d'un agaric des forêts. Un cercle concentrique était dessiné sur le dessus et brasillait d'une faible lueur rouge dans la pénombre qui les enveloppait. De l'autre côté, une tige métallique dépassait de l'objet. L'humain plaquait Ihnee au sol et, vu son poids, elle aurait toutes les peines du monde à s'échapper. Il tentait de lui enfoncer dans une des oreilles la tige de son outil.
  Nouhr n'était pas le genre d'adversaire bienveillant et courtois qui fait des sommations et s'incline respectueusement avant d'attaquer. Surtout pas lorsqu'une personne s’avérait ouvertement offensive. C'est pourquoi il laissa instantanément déferler son pouvoir, fit naître une boule de feu cyan entre ses doigts et la projeta sans plus attendre sur leur agresseur.
  L'humain reçu cette attaque de plein fouet au niveau de l'omoplate, ce qui le força à s'écarter de Ihnee. Il se donna de grandes tapes sur le torse pour être sûr que le projectile de Nouhr n'allait pas l’enflammer, puis posa son regard sévère sur le jeune cybili.
    — Ce n'était pas prévu comme ça, lança-t-il au rouquin, sur un ton de reproche.
  Nouhr s'était avancé devant Ihnee qui n'avait pas bougé, tétanisée par la peur. La mélodie claire de la jeune fille s'était beaucoup assombrie et menaçait d'affecter son jeune protecteur. Il était en garde. Genoux fléchis, le centre de gravité plus bas. Pied droit en avant et main droite en avant, levée et ouverte. Son poing gauche était, lui, fermé près de sa hanche gauche, prêt à frapper. Les flammes bleues parcouraient le haut de son corps. Concentré. Il devait rester concentré. Il n'était plus assuré que son adversaire ne bougerait pas et hésitait donc à utiliser à nouveau sa magie. La maison n’était peut-être pas à l'épreuve des forces qu’il employait et il ne voulait pas prendre le risque de provoquer un incendie tant qu’il ignorait ce que ces gens comptaient encore faire exploser. Tant que tout le monde ne serait pas à l’abri. Sa tunique, elle, n'était plus, dévorée par ses propres flammes. Sans regret. Il ne lui restait que sa côte-de-maille et ses protections aux coudes et aux genoux. Malgré tout, il s’élança dans le combat, frappant l’inconnu du poing. Il était rapide, vif et avait été entraîné à ça toute son enfance. Honnêtement, même sans magie, peu de combattants faisaient le poids face à lui.
  Mais la magie était toutefois le facteur qui allait lui poser problème. Car s’il craignait d’utiliser la sienne, son adversaire, lui, n’avait pas l’intention de s’en priver.
    Trop hésitant.
  Un mur transparent s’érigea brusquement entre les deux adversaires. S'il avait l'aspect du verre, il n'en avait pas la constitution car le poing de Nouhr s'y heurta durement. Le garçon jaugea rapidement la situation. Le mur était en réalité un disque. Un disque si grand qu'il touchait presque les parois du couloir. Il pouvait encore passer par-dessus, cela dit. Avec suffisamment d'élan... C'était ce qu'il comptait faire, quand l'humain repoussa son disque transparent contre lui et le fit reculer de plusieurs mètres, jusqu'à ce qu'il se heurte aux jambes d'Ihnee. La jeune fille était toujours au sol, en état de choc.
    — Elle va s'éteindre de toute façon, déclara l'inconnu avec un calme surprenant, au regard de la situation.
    — C'est toi qui vas crever ! cracha Nouhr en s'écartant du disque de son adversaire, tout en cherchant comment manœuvrer pour atteindre ce dernier.
    — Nouhr ! supplia Ihnee, tremblante, les larmes aux yeux en saisissant la cheville du garçon.
  Il fallait qu'il se concentre. Qu'il écoute le rythme de son adversaire. Ihnee était une gêne. Il allait se dégager quand une seconde déflagration retentit en faisant trembler les murs.
    — Bordel, mais vous foutez quoi ?! s'écria le rouquin en décidant finalement d'abaisser ses flammes et d'aider Ihnee à se redresser pour s'écarter du disque magique.
  Ce truc ne lui disait rien qui vaille et il craignait que la bâtisse entière ne finisse par s’effondrer sur eux. Il n’avait pas le temps de se battre. Il fallait qu’il fasse sortir Ihnee d’ici. Qu’il la mette en sécurité.
    — Si tu veux des réponses... Retrouve-nous à Léteric.
    — J'vais pas vous retrouver à Léteric, bande de tarés ! gronda-t-il sans comprendre pourquoi on lui demandait ça, si soudainement.
  Il soutenait une Ihnee tremblante qu'il fit reculer avec lui car l'homme venait d'avancer vers eux en même temps que son disque magique. Encore un peu et il pourrait bifurquer et fuir avec elle pour la mettre en sûreté.
    — Nous sommes la Partition. Nous répondons au Sifflement. L'appel à un monde meilleur. Tu ne veux pas savoir pourquoi ta sœur a été tuée, Nouhr ?
  Le jeune cybili en eut le souffle coupé. Les flammes qu’il avait gardées vivantes sur un de ses bras en guise de mise-en-garde vacillèrent et il eut l'impression que tout tournait autour de lui. Tout à coup, il n'était plus sûr d’être celui qui soutenait Ihnee. Peut-être était-ce l'inverse.
  Ces enfoirés le connaissaient. Ils savaient ce qui était arrivé à Abir. La raison de son assassinat. Qu'est-ce que c'était que ces conneries ?! Comment c’était possible ? Est-ce qu'ils travaillaient avec la GAMME ? Mille questions fusaient sous son crâne en ébullition et il sentait qu'une fois le choc passé, il exploserait. De rage. Incapable de rester concentré sur sa mission de sauvetage plus longtemps, il repoussa Ihnee brutalement, agrandissant son espace afin de contre-attaquer quand une sensation douloureuse lui vrilla brusquement l’oreille.
  Il avait été si bouleversé que quelqu'un s'était approché de lui à son insu. Son père aurait été furieux, s'il avait été là pour voir ça.
  Hébété, il porta la main à son oreille endolorie et se tourna vers l’agresseur qui l’avait sournoisement pris en traître. C’était Bess. Il était dans le coup. Nouhr se sentait mal. Horriblement mal. Et ça ne faisait que commencer... car sous ses yeux médusés, Bess se mua brutalement en un squelette et s’écrasa sur le sol dans un fracas métallique insoutenable. Un autre vacarme identique retentit tout près du garçon. Il était terrifié à l'idée de regarder ce qui en était à l’origine, mais il s'y força.
  Il était arrivé la même chose à Ihnee.
  Le garçon se baissa lentement, s'agenouillant auprès du corps inerte de la petite cybilie. Son cerveau refusait de percuter. Il ne comprenait pas ce qu'il voyait, ni ce qui se passait. Rien n'avait de sens. Comment Ihnee et Bess pouvaient-ils s'éteindre si subitement et ne laisser que leur carcasse ?! C'était censé prendre plusieurs heures, voire plusieurs jours pour qu'un cybili mort ressemble à... ce tas de restes sans visage, sans douceur, sans chaleur... Sans musique, ni parfum. Nouhr passa sa main sur le globe oculaire vide de vie de la petite cybilie, complètement abasourdi.
    — Bonne nuit, petit soldat.
  Lui chantonna la voix, beaucoup trop proche, de l'humain à la peau sombre. Et ce fut le noir complet.


 
Chapitre 3


  Nouhr cligna des yeux à plusieurs reprises, retrouvant progressivement l’usage de ses sens et de son corps. Où est-ce qu'il avait encore atterri ?
  Il était assis sur le lit d'une petite chambre assez modeste qui sentait le bois ancien et la lavande. Les petits meubles qui l’habillaient avaient un adorable côté champêtre et rustique. Un panier d’osier était posé sur une commode et contenait un pot-pourri odorant composé avec goût de fleurs séchées et d’épices. Une fenêtre était ouverte tout près de Nouhr et le vent lui emmenait les odeurs de la ville. Pas les plus agréables. C'était le soir et les mélodies d’ordinaires calmes, après le coucher du soleil étaient présentement loin de l’être. C’était bruyant et agité. Il entendait des clameurs, des éclats lointains. Il percevait, au loin, comme des tambours grondants, un rythme furieux. Les Nyolais étaient en colère et désemparés. La quiétude de la pièce où il était abrité, ne reflétait pas du tout l'état réel de la cité. Le garçon jeta un œil au-dehors. Vu où se situait l'horizon, sa chambre n’était clairement pas au rez-de-chaussée. Dans un accès de paranoïa, il s'empressa de fermer la fenêtre, angoissé à l'idée qu'on puisse s’en prendre à lui, malgré la hauteur.
  Un repas entamé était posé près de lui sur une table de chevet. Nouhr émietta entre ses doigts les restes de ce qu’il identifia comme un gâteau au chocolat, en roulant des yeux. Évidemment, on lui avait enlevé son équipement. Il ne portait qu'une tunique et elle ne lui appartenait même pas, ce qui le fit grogner. Il souleva les draps. Apparemment, on avait quand-même eu la décence de ne pas toucher à son sous-vêtement. Il prit le verre d'eau intouché posé près du plat et en renifla le contenu avec méfiance. Une fois à peu près rassuré, il en bu quelques gorgées. Il allait se lever et trouver un moyen de filer d’ici, mais il se figea. Une odeur venait vers lui. Une odeur humaine. Nouhr écouta attentivement les tonalités du rythme de ce nouveau venu, puis se calma. Ce n'était que Paul.
    — Nouhr ? Tu as terminé ? demanda le cuisinier en frappant doucement à la porte. J'entre.
  Nouhr quitta le lit au moment où un Paul soucieux faisait irruption dans la pièce.
    — Tu as mangé ? C'est bien. N'aies pas peur, je vais juste récupérer le plateau.
  Le garçon grimaça. Il aurait pu lui arriver bien pire, certes, mais cette situation lui était malgré tout très inconfortable. Il n’avait pas envie d’expliquer. Il n’avait pas envie d’en parler. Il n’avait même pas envie qu’on l’évoque ou même d’y penser. Pourtant… Combien de temps avait-il été dans cet “état” ? Il craignait de ne comprendre que trop bien ce que Paul voulait dire par “n'aies pas peur” et il sentait la honte lui dévorer sournoisement les entrailles.
    — C'bon, ça va, répliqua-t-il sèchement.
  Le cuisinier se passa une main sur la nuque, surpris.
    — Oh. Bon retour parmi nous... Tu étais... différent, ces derniers temps, remarqua le trentenaire.
    — On est où, là ? demanda Nouhr en glissant à nouveau un regard vers la fenêtre qu'il mourait d'envie de barricader.
    — ... Tu ne te souviens pas ? Je t'ai récupéré, il y a deux nuits chez Erod. Tu étais complètement paniqué et tu pleur-
    — On est où, là ?! coupa Nouhr en perdant un peu patience.
  Paul se tut et observa le garçon sans dire un mot durant un court instant. Comment pouvait-on changer du tout au tout en seulement quelques minutes ? C'était à n'y rien comprendre. Ce garçon renfrogné, agacé, presque en colère et plein d'assurance n'avait rien à voir avec la petite chose terrifiée et larmoyante qu'il avait prise chez lui deux nuits auparavant. Était-il arrivé quelque chose pendant son absence ?
    — On est chez moi, Nouhr. C'est ma chambre d'ami, ici.
  Le garçon fronça les sourcils. Qu'est-ce qu'il faisait là ?
  Maintenant qu'il se posait la question, tout lui revenait douloureusement avec une précision dont il se serait bien passé. Le parfum de violettes, la maison attaquée, les explosions, l'homme aux tresses dorées, Ihnee, Bess... La mort.
  Un vertige l’ébranla et il gémit faiblement en tenant un instant l'arête de son nez, le temps que son mal de crâne daigne passer.
    — Ihnee et Bess ?! questionna finalement le cybili en relevant la tête, les traits tirés par l'angoisse.
    — Il n'y avait personne d'autre. Tu étais tout seul, lui répondit prudemment Paul qui semblait chercher ses mots.
  Le jeune cybili dû faire un gros effort pour ne pas céder à la panique. Il porta sa main à son oreille. Celle où Bess lui avait enfoncé la tige de métal de l'étrange objet cylindrique duquel il s’était armé cette nuit-là. L’engin s’y trouvait toujours. C'était vraiment arrivé.
    — J'ai remarqué ce truc, mais... tu ne voulais pas me laisser approcher, expliqua Paul. C'est quoi ?
  Nouhr n'en savait rien, mais il avait besoin de l'enlever. Tout de suite.
  Il s'approcha précipitamment du petit miroir circulaire accroché au mur opposé au lit pour examiner le corps étranger qu’il portait malgré lui. Les oreilles des cybilis étaient assez différentes de celles des humains. Elles faisaient partie intégrante de leur squelette. Il s'agissait d'une proéminence osseuse et pointue où reposait un petit plateau circulaire gravés de cercles concentriques. Certains luisaient parfois de la même couleur que leurs cornes et leurs yeux. Ces os couleur d’ivoire n'étaient pas recouverts de chair et la zone plate était percée d'un trou en son centre. L'appareil que Bess avait posé sur Nouhr y était parfaitement adapté. Impossible de visser ça sur le lobe d'un être humain. Le garçon essaya de l’agripper avec ses ongles, de l'arracher, rien à faire, ça ne voulait pas bouger et lui, commençait sérieusement à angoisser.
    — Ils sont où, les autres ? demanda-t-il, la voix beaucoup moins assurée.
    — C'est ça l'ennui... commença Paul.
  Il pinça les lèvres avec hésitation en observant Nouhr avec un drôle d’air. Un mélange de pitié et de méfiance, reconnut le garçon. Il pouvait entendre la mélodie du cuisinier se troubler et les battements de son cœur s’accélérer. Tout ça ne lui disait rien qui vaille.
    — Ils ont tous disparu. Tous. Tous les cybilis de la ville. C'est le chaos. Il n'y a plus de gouverneur, les administrations sont bloquées et une bonne partie de la police est hors-service. Tu es le seul qui est toujours là.
  Nouhr se retourna vers Paul en délaissant son reflet paniqué. La nouvelle était... mauvaise. Très mauvaise. Est-ce qu'ils étaient tous morts ? Comme Bess et Ihnee ? Mais... Pourquoi ? Pourquoi est-ce que quelqu'un ferait une chose pareille ?
    Tu les as laissés mourir. Comme Abir.
  Le jeune cybili s'appuya contre la commode qui se trouvait juste derrière lui, mais le parfum du pot-pourri était loin de suffire à l’apaiser. Il se prit la tête entre les mains. Il fallait qu'il rassemble ses idées.
    — Est-ce que ça va... ? s'inquiéta Paul.
  Mais il ne lui prêta aucune attention, entièrement concentré à relier les éléments. À trouver un sens à cette folie. D'abord, il était arrivé la même chose à Loutseou, selon la rumeur que Bess avait rapportée. Il y avait également eu cette histoire de sous-sols et de squelettes de cybilis, là-bas. S'il s'agissait également de l’œuvre de la dénommée “Partition”, alors il y avait fort à parier que, quelque part dans l'ancien bâtiment qui avait été la maison d'Erod, il y ait un accès à des sous-sols... Et qu'ils soient tous là. Qu'ils soient vraiment tous morts... Il n'arrivait pas à croire qu'une opération pareille se soit faite en une seule nuit. Ça avait dû prendre des mois de préparation et il y avait fort à parier que certains cybilis, comme Bess, soient dans le coup. Peut-être même des membres de la GAMME. Qu'est-ce qu'on pouvait bien leur promettre pour qu'ils se suicident ainsi sans y penser à deux fois ? Étaient-ils seulement au courant ? Qu'est-ce que c'était que cette “Partition” ? Quel était leur but ? Et surtout... quel rôle, lui, avait-il à y jouer ? Comment se faisait-il qu'ils le connaissent ? Qu'ils connaissent Abir ? Sa sœur avait-elle été une de ces terroristes, de son vivant ? Il n'imaginait pas du tout cette douce et patiente jeune femme participer à des crimes aussi atroces. Mais il ne l'aurait pas imaginé de la part de Bess non plus.
    — Nouhr, reprit Paul avec plus de fermeté. Qu’est-ce qu’il s’est passé?
    — J'suis pas sûr... répondit le petit cybili, le regard rivé sur le parquet.
    — Tu n'es pas sûr ou tu ne veux pas me le dire ?
    — On... On a été attaqué, bredouilla le garçon en se remémorant les faits. Il y a eu des explosions et un type, un humain hyper grand, essayait de foutre un truc comme ça sur Ihnee...
  Il indiqua l'objet vissé à son oreille qui semblait fait d'une matière plastique, un matériau que les civilisations actuelles ne savaient plus utiliser depuis longtemps.
    — Et Bess...
  Le garçon n'acheva pas sa phrase. Il n'avait pas le cœur à accuser le frère d'Ihnee à voix haute.
    — Je les ai vus mourir... d'un coup. J'capte pas c'qui s'est passé... Et j'me rappelle de r'en ensuite.
  Paul observa le garçon d'un air grave et inquiet. Il savait que Nouhr était quelqu'un de franc et il ne repéra aucun mensonge en observant son jeune visage. Même si ça aurait aidé qu'il sache quelque chose, il décida de ne pas insister.
    — Nouhr, reprit l'humain avec un peu plus de force et d'assurance. Personne ne sait que tu es ici. Mais tu es un coupable tout désigné. Maintenant que tu as l'air d'être redevenu toi-même... Je suggère que tu quittes la ville dès que tu te sentiras d'attaque.
  Paul était un homme sympathique et altruiste. Plutôt que de jeter les restes des repas de ses employeurs, il en faisait don aux plus démunis de Nyol. Il était bénévole à la soupe populaire et détestait de voir des enfants dans la misère. C'était quelqu'un qui aimait aider. Il était pieux et se sentait donc déchiré entre son affection pour le jeune garçon et son devoir envers le Grand Conseil de livrer le seul suspect en lien avec la catastrophe. Mais au fond de lui, il avait la conviction que Nouhr n'était qu'un gamin perdu à qui il était arrivé de mauvaises choses... Il avait vu les cicatrices sur son corps. Dans son dos. Il voulait croire que cet enfant avait été au mauvais endroit, au mauvais moment. Toutefois, en l'aidant, il se mettait lui et sa famille en danger. Sans compter qu'il serait de plus en plus difficile de le cacher, avec le temps. Cette décision le navrait. Il aimait beaucoup ce petit cybili, mais son départ de Nyol était la meilleure solution pour tout le monde.
  Nouhr retira ses mains de ses tempes et posa son regard sur Paul avant de hocher la tête, la mine tout aussi grave que celle du cuisinier. Il hésita un instant à lui dire, pour le sous-sol, puis se ravisa. Ça ne changerait pas grand-chose. Paul resterait sans emploi. La ville, sans autorité. Qu'ils trouvent les cadavres des disparus ou non, Nyol, comme on la connaissait, était perdue. L'heure était à la réorganisation. Ils n'avaient pas le temps de pleurer leurs pertes pour le moment. Nouhr choisit donc de garder pour lui cette précieuse, mais néanmoins inutile, information.
    — L'plus tôt, c'est l'm’eux. Si t'as mes affaires, j'peux bouger maint'nant.
  Paul fronça légèrement les sourcils.
    — Non, non. Pas en pleine nuit. C'est intenable, dehors. Si tu veux vraiment partir au plus tôt, pars demain matin. Tout le monde dormira et personne ne fera attention à toi.
  Le garçon haussa les épaules. Ça lui importait peu. Plus grand-chose ne lui importait, actuellement. Il ferait ce qui arrangerait le plus son ami.
    — Ok.
    — J'ai récupéré ce que tu avais dans ta chambre, là-bas. C'est dans l'armoire. Dis-moi si tu as tout. Je vais aller te préparer de quoi tenir quelques jours...
    — Merci, répondit le jeune cybili en ouvrant un des battants du meuble que son ami lui avait indiqué.
  Le cuisinier quitta la pièce, laissant le rouquin s'assurer que tous ses effets étaient bien là. Sa tunique avait brûlé, mais il en avait une autre. C'était un peu embêtant, mais ça aurait pu être pire. Il avait toujours une bourse pleine de pleurotes et une autre qui contenait l’argent qu'il avait amassé depuis son arrivée à Nyol. Pas des fortunes, mais c'était déjà ça.
  Toutefois, il n'avait plus le loisir d'aller acheter ce qui lui était nécessaire pour le voyage maintenant que la ville était en crise et qu'il était le suspect numéro un. Il faudrait qu'il se passe de somnifères, mais il pourrait toujours essayer des infusions à base de camomille ou de valériane s'il en trouvait sur le chemin. Il craignait toutefois leur inefficacité.
  Nouhr soupira, puis passa son pantalon avant d'aller voir si Paul avait besoin d'aide.
  Il n'eut aucun mal à trouver la cuisine dans le petit appartement de son ami. Le cuisinier malaxait avec vigueur sur son plan de travail une pâte caoutchouteuse. Nouhr en identifia les ingrédients à leur parfum agréable. Farine de blé, noisettes concassées, eau et levain. Du pain.
    — J'peux aider... ? proposa le garçon.
    — Pas pour l'instant. Mais assieds-toi, si tu veux.
  Le jeune cybili, tira donc une des chaises qui se trouvaient autour de la table à manger et retira une peluche sur l'assise. Il ignorait jusque-là que Paul avait des enfants. Il posa le petit ours en tissu sur la table en pinçant les lèvres et prit place.
    — Écoute... reprit Paul. J'ai entendu des rumeurs à propos de Nerves... Les gens là-bas accueillent les jeunes un peu perdus et les déserteurs de la GAMME. Tu pourrais aller t’y réfugier ? Je suis sûr qu'ils te protégeront.
  Le cuisinier soupira en roulant des yeux.
    — Ces gens-là vivent dans le péché et le Grand Conseil finira par les punir pour leur blasphème, mais je pense que tu devrais y être à l'abri un moment... Surtout vu ce qu'il se passe ici. Ces parias ne devraient pas être une priorité.
    — Mh. Mouais. P't'être... répondit le garçon, sans grande conviction.
  Un endroit qui échappait au contrôle de la GAMME ? Il n’y croyait qu’à moitié. À son avis, c'était pareil que partout. Il n’aurait la paix qu’après s’être fait oublier.
    — Pour y aller, il suffit de longer l'Eriol vers le nord. Ça devrait te faire quelque chose comme cinq ou six jours de marche, poursuivit Paul.
  L'Eriol était le fleuve qui coulait à l'ouest de Nyol. Le plus long fleuve de leur contrée. L'Ensao qui passait à Nyol n'était qu'une petite rivière, en comparaison. Les villes et villages qui étaient bâtis autour de son lit vivaient généralement de la pêche.
    — Ok, répondit le garçon.
  Honnêtement, il n'avait aucune idée de ce qu'il allait faire une fois qu'il aurait quitté la ville. Aller se cacher à Nerves ? Rejoindre Léteric pour avoir le fin mot de l'histoire ? Ce n'était pas la porte d'à côté, ça ferait un sacré voyage. Et Léteric était bien trop proche de Piras à son goût. Cela dit, si ce qu'avait raconté l'ami de Bess était vrai, alors son père était, de toute façon, en route pour Loutseou... Et pour Nyol. Sincèrement, le jeune cybili avait envie de savoir comment Abir était liée à toute cette histoire... Et il ne voulait pas que la Partition s'en tire à si bon compte après avoir tué tous ces gens. Mais à lui tout seul contre une rébellion si bien ordonnée... ? Il avait beau être un combattant exceptionnel, il serait complètement submergé par leur nombre. Car ces gens, il en était sûr, ne pouvaient être que nombreux. Nombreux, organisés et compétents. Il ignorait qui avait fabriqué la chose qui était toujours vissée à son crâne, ni à quoi elle servait, mais ça ne lui inspirait rien de bon. Son instinct lui intimait d'oublier toute cette histoire et de faire profil bas.
  Mais le sifflement qui venait du fond de sa poitrine lui hurlait le contraire.
  Il resta très réservé le reste de la soirée. Il essayait de démêler ce qu'il ressentait, de choisir la marche à suivre tout en aidant Paul à emballer quelques provisions pour son voyage. Il empaqueta ses affaires pour le lendemain et, une fois que tout fut prêt pour son départ, le cuisinier lui souhaita une bonne nuit.
    — Si on ne se revoit pas... Je chanterai pour toi, môme. Prends garde aux Silences.
  Nouhr hocha la tête et remercia le cuisinier, sans trop saisir ces formules qu'il avait pourtant maintes fois entendues au cours de l'année passée. Il retourna à sa chambre et, dans un accès d’angoisse, vérifia qu'il y était vraiment seul. Une fois rassuré, il se laissa tomber sur le petit lit, qui grinça doucement sous son poids. C'était déjà un peu plus proche de ce à quoi il était habitué... Mais il avait plus souvent passé la nuit sur de la paille ou à même le sol que sur un lit inconfortable. Comme chaque nuit où le sommeil le fuyait, il observa le plafond. Toutefois, il ne laissa pas ses souvenirs d’enfance avec Abir l’atteindre, non. Il cherchait, encore et toujours, à faire le lien entre tous les évènements. Le lien avec lui.
  Il bouillait de rage, furieux de s’être laissé avoir comme un bleu. Il était certain que la Partition le connaissait bien. Même très bien. Mais la seule personne qui savait des choses aussi intimes sur lui, c'était... Sa sœur. Et ça n'avait aucun sens car Abir était morte dans ses bras plus d'un an auparavant. Pourtant... Elle seule aurait pu savoir qu'il serait intrigué par le parfum des violettes. C'était sa fleur préférée, de son vivant. Et puis... L'assaillant vêtu de cuir sombre avait prononcé les mots “petit soldat”, qui étaient ses déclencheurs. Ça ne pouvait pas être une coïncidence, mais… Personne ne savait ça, à part son père. C’était l’un de ses pires cauchemars que quelqu’un apprenne ce que ces deux petits mots avaient comme emprise sur lui… Alors, comment savaient-ils ?
  L'explication la plus plausible était qu'il s'agissait d'un piège de Fohrr pour le récupérer, mais... À l'heure qu'il était, ce dernier était probablement en route vers le sud. Sauf si... Sauf si son père faisait lui aussi secrètement partie de la Partition. Ce n'était pas complètement dénué de sens.
  Le chef des polices Fohrr était un homme plein de charisme aux apparences parfaites. Calme, prévenant et juste. C'était ainsi que n'importe qui l'aurait décrit. Mais ce n'était que son masque. Nouhr le savait mieux que personne, Fohrr avait pour dessein de s'élever au-dessus de son rang social. Il voulait faire partie du Conseil. Il voulait être le Conseil à lui seul. Être adulé comme un Dieu. Avoir tous les pouvoirs. C'était ce qui l'avait poussé à concevoir Nouhr, dans le plus grand secret, et à en faire une arme docile et dangereuse. Il aurait probablement réussi si Abir n'avait pas découvert l'existence de son demi-frère et œuvré à l'exact inverse. Mais comment Fohrr aurait-il su, pour les violettes ? Il n'avait pas vraiment connu Abir. Elle n'était que l'insignifiante fille de la cybilie qu'il avait choisie pour enfanter son arme. Rien de plus que ça.
  Nouhr avait beau tourner et retourner la situation dans tous les sens, il lui manquait clairement des éléments.
  Les premières lueurs du jour pointaient déjà... Il était l'heure pour lui de s'en aller avant que les plus lève-tôt ne quittent leurs habitations. Il s'habilla, passa les pièces de son armure sur lui, puis cala le fourreau de son épée dans une glissière du grand sac que lui avait fourni Paul pour qu'elle soit accessible, puis, il hissa son bagage sur son dos. Il quitta l'habitation de son ami en faisant le moins de bruit possible. Et sans dire au revoir.
  Nyol était encore calme et vide. La mélodie de la ville endormie était apaisante et douce, surtout en comparaison de la veille. Le garçon progressa rapidement et la quitta avec un pincement au cœur. Elle l'avait abrité pendant trois longues semaines. Il lui en était reconnaissant. Ça lui avait permis de se reposer un peu. De se sentir en sécurité quelques temps. C'était révolu, à présent. On le rendait à sa vie d'incertitudes.
  Il prit la direction de l'ouest pour rejoindre l'Eriol. Ça ne coûtait rien d'aller à Nerves pour voir de quoi il en retournait. Il pourrait peut-être chercher des indices depuis là-bas ? Pas question, en tout cas, qu'il se jette dans la gueule du loup en fonçant à Léteric. Et puis, rejoindre le fleuve n'était pas une mauvaise idée car il pourrait y pêcher. Les poissons étaient moins difficiles à attraper que les lièvres, les faisans ou les canards.
  Une fois qu'il se fut assez éloigné de l'agglomération, il commença à se sentir un peu mieux. Plus apaisé. Il aimait marcher. Il aimait la nature qui l'entourait. Il aimait entendre les insectes ramper, sautiller, grincer. Il aimait le bruit des petits animaux qui s'écartaient sur son passage ou l'observaient avec curiosité, la mélopée champêtre d'un début de matinée d'automne. Il aimait l'odeur de l'herbe, des fleurs, la fragrance de la terre, le parfum corsé des arbres et des arbustes. Il aimait le vent qui chantait dans les arbres et qui lui caressait le visage en charriant l'humidité et le froid. Il se sentait bien plus dans son élément que dans une chambre à Nyol. Ici, il connaissait les règles. Il savait quelle plante éviter, quel fruit manger. Il savait quel animal suivre pour trouver un abri. Chaque odeur avait un sens. Chaque son, une valeur. Tout ce qu'il voyait définissait quelque chose. Il se sentait libre, mais clairement pas effrayé de l'être. Le monde rural, c'était son truc.
  Le ciel était maussade, mais l'odeur d'ozone ne lui arriva jamais. Pas de pluie de prévue. Il avança donc à bonne allure et décida d’une courte pause déjeuner dans des ruines envahies de végétation qu’il avait assez repérées par le passé pour les estimer sans danger. Elles étaient partout, ces vieilles bâtisses qui précédaient la Malédiction. Nouhr se posa sur un tas de gravats, près d'une maison dont le toit s'était effondré depuis des lustres. Il avala un morceau de pain et un bout de saucisson. Ça lui suffirait pour l'instant. Il reprit ensuite sa route en prenant le soin de quitter les ruines puisqu’il les connaissait moins bien, passé un certain point. On ne savait jamais avec elles. Elles pouvaient se montrer instables et cacher de mauvaises surprises. Il valait mieux les contourner, en général.
  L'après-midi, il progressa plutôt bien. Si bien qu'il atteignit le fleuve plusieurs heures avant la tombée de la nuit. Il se mit à le longer en allant vers le nord, puisque c'était ainsi qu'il était supposé rejoindre Nerves.
  Le voile de la nuit recouvrit le chemin du jeune cybili, tout doucement et Nouhr hésita à continuer. Les cybilis étaient nyctalopes. Le problème de la visibilité ne se posait pas. S’il savait déjà qu’il ne dormirait pas de la nuit... il se sentait toutefois déjà éreinté. Même s'il ne s’assoupissait pas, il trouva important d’accorder à son corps un peu de repos. Dommage qu'il n'ait trouvé sur son parcours aucune plante susceptible de lui apporter le sommeil. Il faisait peut-être déjà trop froid... Mais il gardait l’espoir de trouver de la Valériane près des collines, en chemin. D’ici là, il faudrait qu’il tienne le coup et se surmener ne ferait que le rapprocher du moment où il n’aurait plus la force de continuer sans dormir.
  Il choisit de s'établir à une certaine distance du fleuve. Les étendues d'eau, ce n'était vraiment pas sa tasse de thé. Il ne savait pas nager. Non, plutôt... Il n'arrivait pas à nager. Dès qu'il était submergé, son corps comme son cerveau refusaient de lui obéir. Il préférait, par conséquent, garder le fleuve à au moins deux dizaines de mètres de lui. Il sortit son sac de couchage et l'étala au sol avant de s'y allonger. Le ciel s'était dégagé et les étoiles étaient magnifiques. Il devait admettre que dormir à ciel ouvert lui avait manqué. Bon, c'était moins amusant quand il pleuvait... Mais ça valait le coup de subir quelques rincées, si c'était pour avoir la chance de voir la voûte céleste scintiller rien que pour lui. Il pouvait les observer des heures durant, ces points lumineux, loin au-dessus de sa tête. C'était presque sa récompense de la journée. Tout en contemplant les astres, il grignota quelques morceaux de pain et de saucisson. Une fois à peu près repu, il ferma les yeux pour se les reposer, essayant du mieux qu'il pouvait de ne pas repenser aux squelettes sans vie de Bess et Ihnee.
  C'est à ce moment qu'il refit surface.
  Le parfum des violettes.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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