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Résumé de la discussion

Posté par: Apogon
« le: jeu. 03/12/2020 à 15:59 »

Un nouveau départ de Christelle Morize : T1 Retour aux sources



Premier Chapitre


Lundi 19 novembre 2018, Los Angeles

     Après avoir couru jusqu’à s’en faire mal aux côtes, Jane pénétra dans l’immeuble, agita la main en guise de salut à Harry, l’agent de sécurité, avant de s’engouffrer dans l’ascenseur. Sa voiture n’avait pas voulu redémarrer du collège où elle venait de déposer sa fille. C’était la troisième fois cette semaine qu’elle était en retard au bureau et peut-être autant les semaines précédentes. Sa patronne allait l’étriper. Ashley Davenport, directrice générale des Editions Blue Butterfly, n’acceptait pas la moindre incartade de la part de ses employés. Jane était sur la sellette depuis quelques mois – du moins, l’avait-elle entendu dire dans les bruits de couloirs.
Pourtant, la jeune femme faisait tout pour éviter ces désagréments. Mais la malchance s’acharnait sur elle comme la pauvreté sur le monde. Depuis que Brett l’avait quitté pour sa secrétaire cinq ans plus tôt, tout s’était enchaîné à une vitesse vertigineuse. Son ex-mari gagnait un salaire convenable dans l’architecture, trois fois plus que Jane ne toucherait jamais avec son travail d’assistante d’édition. Du jour au lendemain, elle avait dû assumer seule les factures, le loyer exorbitant et surtout s’occuper de leur unique fille, Charlie. Quitter cette maison trop onéreuse et déménager dans un quartier plus abordable lui avait semblé la meilleure solution pour subvenir à ses besoins. Brett ne l’aidait pas ou peu, trop occupé à batifoler avec sa jolie blonde. Pour Jane, ce fut le coup de grâce. Assumer les dépenses était une chose, consoler sa fille en était une autre.
Puis au bout de quinze longs mois, Brett réapparut, prétextant que Jane et Charlie lui manquaient affreusement. Il voulait repartir de zéro avec elles, se faire pardonner, redevenir le bon mari et bon père qu’il avait été avant ce qu’il appelait « son moment d’égarement ».
Presque deux ans d’égarement ? Il s’était perdu en Alaska ou quoi ?
Jane n’avait pas été dupe. En outre, et certainement grâce à son infidélité, la jeune femme avait enfin ouvert les yeux sur la place de Brett au sein de la famille. « Bon mari, bon père » n’était manifestement pas ce qu’elle aurait utilisé en ce qui le concernait. Son départ, du moins son abandon, n’avait fait qu’accentuer les responsabilités de Jane. Depuis des années, elle endossait déjà le rôle du père et désormais celui de mère célibataire, même si elle avait dû faire d’énormes sacrifices. Jane s’était habituée à son absence et avait réussi à apporter une certaine stabilité pour sa fille. Après avoir mûrement réfléchi, ce fut donc sans le moindre remords qu’elle l’avait chassé de sa maison, laissant partir avec lui l’amour qu’elle avait pu un jour éprouver à son égard. Une décision que Charlie lui reprochait chaque jour.
Ses talons claquèrent sur le carrelage de la grande allée des bureaux. Elle aperçut sa collègue Samantha qui l’attendait au bout du couloir d’un air angoissé.
– Je t’ai appelé une bonne dizaine de fois et j’ai dû te laisser au moins trois messages, murmura celle-ci, quand j’ai vu qu’il allait être dix heures, je me suis inquiétée.
– Désolée, j’étais tellement fatiguée, hier que je n’ai pas pensé à recharger mon téléphone, laissa échapper Jane d’un air penaud.
Pendue au téléphone, Laure, la responsable d’édition, les observait derrière la grande vitre de son bureau. Elle tapota l’index sur sa montre pour leur signifier de retourner à leur bureau, ce que les deux jeunes femmes firent sans attendre. Jane remarqua un silence quasi-religieux dans la grande salle. D’ordinaire, elle avait droit à une petite réflexion désobligeante de la part de Jerry sur son retard. Mais pas cette fois.
– Quelqu’un est mort ou quoi ? S’étonna-t-elle, à voix basse.
– Presque ! Ashley est sur les charbons ardents depuis son arrivée. Il parait que Mark Newman n’a pas renouvelé son contrat chez nous. Il nous a lâchés pour une autre maison d’édition.
– Ah mince ! C’est notre auteur phare pour le salon…
– Exact ! Alors je ne sais pas pour toi, mais perso, je vais me faire toute petite, coupa Samantha, en s’affalant dans son fauteuil, la dernière fois qu’un auteur nous a fait faux bond, elle nous a mené la vie dure pendant des semaines.
– Je m’en rappelle, soupira doucement Jane en s’asseyant à son bureau, juste en face de sa collègue – elles partageaient le même box toutes les deux. Si elle a remarqué mon retard, je vais en prendre pour mon grade.
– Je ne sais pas, mais avec Laure, tu peux être sûre que c’est chose faite désormais, minauda Samantha, en faisant mine de réfléchir, si tu allais dans son bureau avec une bonne nouvelle, ça calmerait la tension. Dis-moi que tu as trouvé un roman qui la fera bondir de son siège ! Enfin, je veux dire dans le bon sens.
Grande, très mince, le regard noir toujours pétillant, une peau hâlée qui trahissait ses origines afro-américaines, Samantha Monroe demeurait une des rares collègues avec qui Jane pouvait se sentir à l’aise. Elle était sincère, d’une franchise déconcertante et ne se laissait pas marcher sur les pieds. Les autres ne parlaient à Jane que quand le travail l’exigeait. La jeune femme ne supportait plus cette ambiance morose, certainement due au comportement presque dictatorial d’Ashley.
– J’aimerais bien, mais je n’ai pas ça en stock pour le moment, plaisanta Jane en retirant ses hauts talons pour masser ses pieds douloureux.
– Pourquoi tu ne lui proposes pas ton manuscrit ? Avança Samantha, comme si elle venait de trouver l’idée du siècle, il est vraiment excellent. Moi qui n’aime pas trop les autobiographies, je trouve la tienne émouvante, tellement authentique, bien écrite et fascinante à la fois.
Non, évidemment que Jane n’avait pas parlé de son manuscrit à sa patronne. D’abord parce que cette dernière préférait de loin les romans de fiction qui faisaient fondre le cœur des lectrices, avec une fin magnifique pour baigner dans le monde utopique de l’amour et des « Ils vécurent heureux… ». Cependant, elle savait également qu’Ashley ne lui donnerait jamais sa chance en tant qu’auteure dans sa maison d’édition. Elle l’avait entendu prononcer ces paroles lors d’une réunion avec les éditeurs. Les raisons de cette décision échappaient encore à Jane, mais la jeune femme travaillait pour les Editions Blue Butterfly depuis dix ans déjà et n’avait jamais vu un employé franchir la barrière et devenir un auteur privilégié.
– Je ne crois pas qu’il soit prêt à être édité, ici ou ailleurs, confia-t-elle d’un air dépité, je pense plutôt qu’il est larmoyant, ennuyeux et beaucoup trop long.
– Tu rigoles ! Je l’ai bouffé en une nuit, tellement j’étais absorbée par ma lecture. J’avoue, j’ai eu ma larmichette à l’œil, mais j’ai beaucoup ri aussi. C’est une petite pépite.
Etant la seule véritable amie qu’elle avait sur Los Angeles, Samantha avait pu lire l’ébauche de son manuscrit. Une tranche de vie, sa vie.
– Il faut que je change la fin et rectifie quelques petites choses, persista Jane devant le regard plein d’espoir de sa collègue.
– Mais enfin, il est parfait ! Pourquoi veux-tu…
– La petite orpheline a divorcé de son prince charmant qui, soit dit en passant, l’avait épousé parce qu’il l’avait mise enceinte un soir de beuverie à l’université. Maman à dix-neuf ans, mariée à vingt, elle se retrouve célibataire à trente-quatre ans, sa fille la déteste et sa vie est loin d’être un conte de fée.
Jane venait de parler d’une traite, épuisée par les problèmes qui s’accumulaient, alors que, de son côté, son ex-mari allait se remarier avec un superbe mannequin de dix ans sa cadette. Samantha eut un mouvement de recul pour mieux observer son amie.
– Désolée ! Je sors du collège. Charlie continue ses effronteries auprès des profs et le proviseur m’a bien fait comprendre qu’elle pourrait être renvoyée si elle ne changeait pas de comportement. Je ne sais plus quoi faire.
Charlie manquait de respect envers ses professeurs, se rebellait sans cesse contre les règles et perturbait les cours quand l’envie lui prenait. Autant elle pouvait laisser passer des jours en restant polie et courtoise, autant elle accumulait des bêtises d’un grotesque inimaginable.
– Je me doutais un peu que c’était la raison de ton retard. Pourquoi ils n’appellent pas son père pour changer ? 
Jane haussa les épaules d’un air las, triturant machinalement le crayon qu’elle tenait dans la main. Elle se retenait tant bien que mal de s’affaler sur son bureau pour laisser libre court à sa détresse.
– Brett connait le numéro du collège, il n’a jamais pris la peine de décrocher.
– Quelle ordure !
– Et comme si ce n’était pas suffisant, ma fichue voiture a choisi de caler au beau milieu de la rue, poursuivit Jane. J’ai dû courir comme une dératée pour arriver jusqu’ici.
Elle marqua une courte pause, puis reprit d’un ton empreint d’une pointe d’amertume.
– Quelque fois je me dis que si j’avais accordé une seconde chance à Brett, tout ceci ne serait probablement jamais arrivé. Charlie ne manquerait pas de respect envers ses profs pour attirer l’attention de son père. 
– Tu plaisantes, j’espère ! Pesta d’emblée Samantha, ce salaud t’aurait trompée avec tout le quartier. C’est dans sa nature. Je connais bien ce genre de beau mâle prétentieux et coureur de jupon. D’ailleurs, je ne donne pas cher de son mariage avec sa dernière conquête. Ne me dis pas que tu l’aimes encore !
– Non, absolument pas ! Je le méprise pour tout le mal qu’il nous a fait endurer à Charlie et à moi. Si seulement elle pouvait le voir tel qu’il est réellement, peut-être que ma fille pourrait avancer, plutôt que de stagner dans le passé et surtout de me tenir comme responsable de l’échec de notre mariage.
– Oh, ne t’inquiète pas ma belle ! Un jour, elle verra le vrai visage de Brett et elle le virera de son piédestal. Papa chéri va partir aux ordures, là où est sa place.
Jane imaginait la scène au premier degré et l’idée de voir son ex-mari les pieds en l’air dans une poubelle remplie de déchets la fit sourire. Lui qui ne supportait pas la moindre petite tache sur ses vêtements serait sûrement fou de rage. Il n’était pas le genre d’homme à bricoler, à tripoter un moteur de voiture ou à changer une ampoule grillée.
Même jouer dans la neige le répugnait, alors une poubelle…
– Ah ah ! S’exclama Samantha, je vois grâce à ton sourire que nous pensons à la même chose. Monsieur tout propre serait moins séduisant avec du chou pourri écrasé sur son costume hors de prix, un peu de sauce tomate périmée sur ses cheveux gominés et un soupçon de litière puante étalée sur ses belles chaussures italiennes.
Cette fois, Jane faillit éclater de rire, mais elle ne tenait pas à être le centre d’attention, alors que tous ses collègues bossaient dur depuis une petite heure.
– Je vais garder cette image en tête pour les mauvais jours, histoire de me redonner du baume au cœur, avoua-t-elle, en retirant seulement sa veste. Merci Sam, tu me remontes toujours le moral.
– Et vice-versa, ma belle ! Quand j’ai le moral dans les chaussettes à cause de mes trois gamins qui m’en font voir de toutes les couleurs, tu as la patience d’écouter mes longues lamentations.
– C’est normal, tu es mon amie, avança Jane, une certaine douceur dans son regard émeraude. Parfois je t’envie. Mike est tellement adorable. Vous formez une magnifique famille tous les cinq. 
– C’est vrai, j’ai beaucoup de chance, reconnut Samantha dans un petit soupir d’aise avant de se pencher au-dessus de son bureau. Et toi aussi, tu auras droit au bonheur, mais pas avec monsieur tout propre.
Jane la remercia d’un sourire. Déterminée à ne pas se laisser gagner par la morosité, surtout à l’approche des fêtes de fin d’année, elle alluma son ordinateur et consulta ses mails. Un des avantages de son métier était qu’elle restait souvent en contact avec les auteurs qu’elle avait réussi à faire entrer dans les éditions Blue Butterfly. Il lui arrivait même de se retrouver devant une tasse de thé pour discuter lecture. C’était souvent le cas avec Meredith Wingreen, la plus âgée des auteurs mais aussi la plus prolifique, avec laquelle Jane passait des heures à papoter. La France était leur sujet de prédilection, puisque Meredith était née à Paris. Au souvenir de leurs discussions, Jane esquissa un sourire affectueux.
Elle était sur le point de répondre à son invitation quand le téléphone sonna, affichant le numéro un sur la base. Un appel du bureau de la patronne. Peut-être voulait-elle savoir si tout prenait forme pour la séance de dédicaces à la boutique Barnes & Nobles de Los Angeles ? Leur dernier auteur, un ancien boxeur, devait y présentait son premier roman.
Jane décrocha et n’eut pas le temps de prononcer le moindre mot qu’une voix autoritaire résonna dans le combiné.
– « Je vous veux dans mon bureau immédiatement ! » Ordonna sèchement Ashley d’un ton sans appel.
Sachant pertinemment que ses retards trop répétés devaient être la cause de cette entrevue, Jane emporta son agenda et un carnet de notes avec elle pour se donner bonne contenance devant ses collègues. Samantha minauda une petite moue compatissante en croisant deux doigts par solidarité.