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Auteur Sujet: Une histoire de coquelicot de Isabelle Morot-Sir (Chapitre 1)  (Lu 437 fois)

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Une histoire de coquelicot de Isabelle Morot-Sir (Chapitre 1)

Les feuilles craquantes d’une gelée précoce s’affaissent sous ses pas dans un froissement sec, donnant à ses foulées une humeur de promenade littéraire. L’atmosphère baignée de brume est comme confidentielle. Pas de bruit hors ses pas et ceux de Poppy qui tire sur sa laisse, curieux d’aller gratter dans ces odeurs de terreau et d’humus. Elle aime ces rendez-vous dominicaux avec une nature que l’on croirait domptée et qui pourtant, s’offre des libertés de bouquets de feuilles fanées, de colchiques effrontés jaillissant dans les sous-bois. Le dimanche est aussi le jour des chasseurs. Elle les fuit, s’arrangeant afin de se fondre dans des futaies où la guerre ne sévit pas encore. Là elle peut s’enchanter du trottinement d’un écureuil affairé à préparer l’hiver, alors qu’une couleuvre refroidie se dore sur une pierre dans un pâle rayon de soleil. 

Avec des gestes lents elle sort son carnet à dessins, croquant une feuille scintillante de gelée, le reptile engourdi, la touffe rousse de l’écureuil trop vif et agile. Pendant qu’elle griffonne ses feuilles, Poppy gratte, va et vient, sa truffe minuscule en alerte perpétuelle. Parfois il découvre une taupe dodue ou un mulot effaré par une telle rencontre. Souvent elle n’a pas le temps de retenir son mini fauve, que déjà le carnage a eu lieu. Elle en est toujours désolée. Pourtant Poppy n’est mené que par son instinct de prédation. Il la regarde alors de ses petits yeux noirs, en boutons de bottines, tout en se léchant les babines de son meurtre forestier.

Il apprécie ces expéditions sylvestres, il y trouve tant d’odeurs passionnantes qui viennent enrichir sa bibliothèque olfactive. Il est vrai que ces sousbois le changent des promenades qu’ils effectuaient auparavant. Fontainebleau offre bien des diversités avec la garrigue de l’arrière-pays drômois. Plus de chemins poussiéreux et de sentes aux pierres blanches, brûlantes de soleil ; plus de touffes de thym et de romarin qui le faisaient éternuer, dont il émergeait tout fou et surexcité, répandant alentour un appétissant arôme de rôti prêt à enfourner. Ici hêtres, pins sylvestres et chênes ont remplacé les tamaris et les oliviers tout tarabustés et tordus par les bourrasques sans fin du mistral. Poppy semble particulièrement apprécier les longs sentiers sableux sur lesquels il galope de toute la force de ses courtes pattes, sans paraître toucher terre. Il aime aussi grimper et explorer les gros blocs de grès, qui saillent çà et là. 

Elle, elle a parfois l’étrange sentiment de marcher dans les traces des impressionnistes comme Monet ou Renoir qui, bien avant ellemême, venaient aussi peindre la forêt. Ce n’est pas très humble, mais lorsqu’elle se balade au fond des bois, accompagnée de son seul turbulent, elle s’accorde cette mince prétention. Elle est une artiste, d’accord différente de ces immenses peintres, néanmoins elle est une vraie artiste avec un réel talent. Ses capacités sont, il faut le noter, plus éclectiques que ses illustres prédécesseurs. Elle aime tout autant peindre une tête de mort à l’aérographe sur un casque de moto que tatouer une rose effeuillée sur une épaule, ou se lancer dans un graff’ improvisé dans une rue paisible. Elle rêve de villes débordantes de couleurs, alors elle peint des trompe-l’œil ouverts sur des mondes merveilleux, là sur les trottoirs ou les murs trop gris.

Toutefois comme elle est à présent en deuxième année à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, elle s’adapte à retranscrire sa créativité sur des feuilles et des toiles plus sages.  « Les bases, maîtrisez déjà les bâââses » ne cesse de marteler leur éminent professeur de dessin. Il a raison. Si elle a quitté la douceur de la Provence pour ce Paris humide, c’est pour apprendre. Pour progresser encore et encore. Alors elle se plie, elle écoute, elle avance, elle s’améliore. Elle n’a pas bénéficié d’une bourse d’étude, elle n’a donc pas trouvé à louer une chambre sur le Crous, une chambre parfaite avec atelier. Tant pis, sa sœur Sacha s’est aussitôt lancée dans la mission de lui dénicher « encore mieux ». Quand Sacha décide quelque chose, le monde et l’univers n’ont qu’à bien se tenir. Rien ne résiste à Sacha. Elle a donc fini par découvrir une chambre aux murs blancs, avec de hauts plafonds et une belle luminosité dispensée par une large fenêtre, située dans le 2e arrondissement à un gros quart d’heure à peine de l’école. Cette chambre idéale se trouve dans un appartement de six pièces, aux plafonds festonnés et aux parquets marquetés. Cinq autres locataires se partagent les quatre autres chambres. La cuisine, le salon et les deux salles de bains, avec baignoire notons-le, font partie des pièces communes. Les autres colocataires l’ont acceptée, elle ses toiles, ses peintures et son Poppy. C’est pour elle une expérience inédite. Positive en tout cas. Elle habite là depuis plus d’un an. À son propre étonnement elle s’y sent bien, presque comme en famille. Même si la douceur, la luminosité de son Sud lui manque elle apprécie sa vie parisienne. Si elle a parfois la nostalgie de sa petite ville battue par le vent, c’est en réalité plus l’absence et le souci qu’elle a de son père. Son père, Michel, est toujours en poste au commissariat de Montélimar. À présent que son dernier « poussin » ou plutôt « poussinette » s’est envolé du nid le voici seul dans son appartement. Parfois elle craint qu’il s’ennuie, tourne en rond et déprime, même si par chance le service occupe sa vie H24. Pour une fois nul ne s’en plaindra !  Alors à chaque période de vacances, peu importe ce qu’elle a à faire : elle emballe ses projets, fourre un Poppy soudainement grincheux dans sa caisse de transport et trotte vers la gare de Lyon, ployant sous ses sacs et son carton à dessins.

Elle retrouve l’odeur des collines, le vent qui embrouille en tapons sa lourde chevelure, Sacha qui monte de Toulon où elle a son affectation et son père qui pose ses jours de congés qu’il a négligé de réclamer. Sa moto reste au garage pour quelques jours. Pour quelques trop courtes journées ils se retrouvent comme jadis, dans une illusion de temps revenu. Puis la réalité revient les chercher. Sacha repart traquer ses délinquants. Elle, elle remballe son carton à dessins qui déborde à présent de tous les croquis hâtifs qu’elle a réalisés en si peu de temps. Poppy tout gorgé de soleil réintègre sa caisse en grommelant. Michel les accompagne au TGV, il reste sur le quai et suit pendant longtemps la disparition du train. Les larmes qu’il a ne sont pas dues à la poussière soulevée par le mistral, elle le sait bien, mais qu’y faire ? Elle doit suivre sa voie. Celle-ci malencontreusement l’emporte loin, bien loin des portes de la Provence.  Michel est dans une ambivalence de sentiments qui l’agace parfois et le fatigue souvent. D’un côté il est si heureux et fier de sa « petite », elle est une artiste, elle est aux Beaux-Arts ! Il répète ça à qui veut l’entendre, ainsi qu’aux autres. Ses enfants c’est tout pour lui, et elle la p’tite dernière de la couvée elle est le plus extraordinaire vilain petit canard dont un père puisse rêver. Alors ô oui il est si heureux qu’elle puisse réaliser pleinement ses rêves, toutefois sa canetonne lui manque. C’est un sentiment égoïste qu’il rejette autant qu’il peut.

Mais elle lui manque. Même les effluves de peinture et de térébenthine qui imbibaient l’appartement et le faisaient rager il y a peu encore, même cela lui manque, ce qui n’est pas peu dire ! Même l’odeur prégnante et les morsures primesautières de Poppy lui manquent parfois ! Pourtant il se couperait plutôt les deux bras que de le lui avouer. Et puis il a à son service, Ludo’ son coéquipier et tous ses collègues de la brigade. Elle a vingt ans, il est temps pour lui de savoir ouvrir ses bras et de la laisser voler au loin. Lorsqu’il la voit si belle, si resplendissante, si épanouie il sait qu’il a raison. Elle a toute une vie à conquérir et, par bonheur, il en est le spectateur privilégié. 

Aujourd’hui le froid est là, en avance sur la saison peut-être. Elle a tout de même tenu à venir arpenter les sentes trempées des dernières pluies. C’est leur seule et unique sortie de la semaine, à Poppy et elle. Ils ne tiennent donc pas à la rater, sous prétexte de quoi ? D’un peu de gelée et de boue ? Elle a donc enfilé un leggings noir bien chaud, un long tee-shirt, une polaire noire et une doudoune sans manche toute noire aussi. Elle a chaussé ses baskets, attrapé son sac à dos dans lequel Poppy a sauté joyeusement et les voilà dans la forêt après une heure de trajet. Poppy ronge son frein, pourtant il le sait, les déambulations dans la forêt cela doit se gagner. Enfin les voici dans les bois ; Il fait froid, mais qu’importe, ils sont heureux dans le silence apaisant de la nature. Elle vient de faire un long footing de plus d’une heure, à travers des sentiers sablonneux, Poppy couché dans la poche ventrale de son sweat comme d’habitude. À présent il gambade sur ses courtes pattes, fourrant son nez ici où là, grattant une souche, soulevant un tas de feuilles mortes amassées par les pluies des derniers jours.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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