04/12/21 - 17:44 pm


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Auteur Sujet: La montagne aux mille yeux - Lancelot Cannissié  (Lu 219 fois)

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La montagne aux mille yeux - Lancelot Cannissié
« le: lun. 15/11/2021 à 19:11 »
Bonjour à tous !  :bonjour: J'espère que vous allez bien.
Aujourd'hui je vous propose la première partie de La montagne aux mille yeux, histoire que vous pouvez retrouver dans mon recueil L'île du bout du monde et autres univers.
En vous souhaitant une excellente lecture, n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé. 




LA MONTAGNE AUX MILLE YEUX




Suicide


   Se tenant au bord d’un immeuble haut d’une quarantaine d’étages, John Herbert regardait dans le vide. En bas une foule de gens s’était agglutinée au pied de l’immeuble pour voir ce qu’il se passait. Elle hurlait des mots sourds aux oreilles de John qui avait l’esprit entièrement ailleurs. Il ne prêtait, en effet, aucunement attention à ceux d’en bas et semblait perdu dans ses réflexions. Il regardait quelque chose au fond de cet abîme assourdissant, quelque chose que lui seul pouvait voir et il en tremblait de tout son être. Son corps entier était raide ; ses cheveux, ses poils étaient hérissés et la sueur coulait de son front et de sa nuque. Il était en parfaite tétanie.
   Je sais ce que vous vous demandez. De quoi avait-il donc si peur ? Que faisait-il en haut de cet immeuble ? Y sera-t-il poussé par la folie ?... Comme je peux vous comprendre. Si vous le souhaitez, je vous conterai une bien triste histoire. Pour l’instant, revenons à notre John.
   Il se tenait donc là, le regard perdu dans le vide et contemplait avec une certaine mélancolie la foule qui se tenait là en bas. Ils criaient, le suppliaient sûrement ; il n’aurait su le dire, car il ne pouvait voire même refusait d’entendre. Il ferma les yeux et une myriade d’images lui vinrent à l’esprit. Ce n’était pas de belles images, loin de là. Non, c’était plutôt des images sordides, tellement affreuses que l’enfer à côté aurait pu ressembler à un éden. Il vous faudra un peu de patience avant de savoir de quoi il retourne ; pour le moment vous vous contenterez, impuissant, de regarder ce pauvre John sauter.
   Il essayait de chasser ces horribles images de son esprit, tentant de les remplacer par des souvenirs joyeux. Il repensa à la douceur des caresses de sa femme, ses tendres baisers, son parfum qui lui rappelait ô combien les champs de lavande du voisinage. Il se rappela l’odeur des cookies sortant du four, le goût du chocolat fondant dans la bouche. Il les adorait ces cookies ; ça et les chansons que lui chantait son épouse, accompagnée de sa guitare. Elle avait la voix douce, le timbre était clair et sans fausses notes et c’était cela, parmi tant d’autres choses, qui avait séduit John Herbert. Il laissa venir à lui ces images, ces souvenirs heureux quand soudain il la revit. Elle était revenue, la chose qui l’effrayait tant et qui l’avait poussé à grimper tout en haut de cet immeuble et à faire face au vide. En regardant en bas il crut voir la chose tapie dans les abîmes, au travers d’un épais brouillard jaunâtre et dont l’odeur qu’il dégageait était si horrible qu’il en vomit. Il la regardait avec peur et dégoût, ainsi qu’une certaine rage. Cette rage s’adressait cependant plus à lui-même qu’à la créature. Il s’en voulait de l’avoir laissée pénétrer ses rêves, car il ne savait par quel odieux stratagème elle avait réussi à pénétrer ceux de sa femme. La pauvre avait été retrouvée morte dans la salle de bain, la gorge tranchée. Elle baignait, inerte, dans son propre sang. John eut un choc terrible et était complètement paniqué. Il n’avait su que faire à part appeler la police et il en avait regretté son geste. En effet le policier qui l’avait interrogé n’avait pas cru à son histoire et pour lui John était coupable. Il eut beau plaider, hurler son innocence, mais rien n’y fit, on l’arrêta pour meurtre. On n’avait pas retrouvé l’arme du crime, mais aussi aucune trace d’effraction, ce qui laissait présumer que monsieur Herbert ne pouvait être que seul responsable de ce crime.
   Son avocat plaida le suicide, mais pour les quelques témoins présents cela n’avait pas le moindre sens, car madame Herbert était une femme comblée et pleine de vie qu’elle croquait à pleine dent. Pour eux il ne faisait aucun doute que le responsable de ce drame était John. D’autres témoignèrent de l’amour que le pauvre homme éprouvait envers sa défunte femme ; qu’il était impossible qu’il ait pu commettre un tel acte. John lui ne sut quoi dire pour sa défense et faute de preuve, on le relâcha. Il passa après ça une longue et dure semaine. Il dut en effet subir constamment les assauts de ses voisins et leurs enfants. Il avait beau clamer son innocence, les gens refusaient d’entendre et continuaient à le traiter de meurtrier, assassin et autres mots pas très sympathiques à son égard. Puis il y eut ces nuits hantées par de terribles visions de ce qu’il avait vu là-bas, dans les montagnes reculées de Nouvelle-Zélande. Ou du moins ce qu’il avait cru y voir. Ces images n’eurent de cesse de le tourmenter. Au bout de quelques jours, il craqua. Il ne pouvait supporter davantage les insultes de ceux qu’il croisait dans la rue ; ni même le visage de sa femme qui le harcelait en lui reprochant de n’avoir pas su la sauver. Le pauvre culpabilisait et il s’en voulait à mort. Voilà pourquoi il s’était retrouvé en haut de cet immeuble, prêt à sauter. Il ferma les yeux… un… deux… trois, puis il fit le grand plongeon. Il revit sa vie défiler devant ses yeux puis plus rien, il fut envahi par les ténèbres éternelles.



Là où tout commence


   Automne 3050, John Herbert était assis sur sa chaise, derrière son bureau. Il vivait au premier étage d’une immense librairie dans laquelle il passait le plus clair de son temps, à ranger les livres ou bien à les dévorer durant ses pauses. Il était patron d’une grande chaîne de magasins spécialisés dans les vieux bouquins qui avait ouvert ses portes vers 2026 – 2027. Les ouvrages qu’il vendait dataient de bien avant cette époque et étaient pour lui une source de culture inestimable. Ce qu’il adorait par-dessus tout c’était les récits d’aventures tels que ceux de Christophe Colomb, James Cook et bien d’autres explorateurs de la vieille ère, mais également les voyages imaginaires comme ceux de Gulliver. Il était aussi fasciné par les récits de science-fiction, surtout ceux traitant de croisières intergalactiques, de guerres cosmiques et d’espèces extraterrestres. Au jour de John, ce genre d’aventures n’avait plus rien d’extraordinaire, mais prises dans leur contexte, elles le captivaient. En effet, les voyages dans l’espace à bord de gigantesques vaisseaux n’étaient plus qu’une simple chimère, un rêve de conteur, mais bel et bien une réalité. On avait même découvert une nouvelle planète habitable du nom de Calium 3000, donné en hommage à celle qui l’avait trouvée.
   Sur Calium 3000, le climat était toujours tempéré et les pluies pouvaient durer pendant plusieurs mois sauf sur une infime partie du côté sud-est où il était plutôt tropical et où la chaleur de son soleil tapait si fort que la température y était trop élevée pour que la nature puisse s’y développer correctement. Il y avait là-bas des montagnes à perte de vue qu’aucun homme n’avait osé escalader. Comme le pays en question avait été découvert par les colons néo-zélandais, il avait été tout simplement rebaptisé Nouvelle-Zélande. L’endroit était d’une telle austérité que nul ne voulait y aller.
   John, lui, vivait toujours sur terre, ravagée par les retombées de météorites qui avaient détruit une grosse partie du globe, laissant aux paysages un aspect apocalyptique. La majorité de la population avait dû fuir sur Calium 3000, mais John et quelques-uns avaient décidé de rester. Il avait choisi le métier de bouquiniste et avec l’argent amassé et mis de côté il avait fait construire la plus grande librairie du monde, assez pour contenir tous les livres ayant été écrits durant ces cent dernières décennies. Elle montait jusqu’à plusieurs étages et allait à quelques kilomètres en dessous du sol. Tout en bas il y avait la réserve des archives que nul ne pouvait consulter, pas même John qui de toute façon ne l’aurait jamais fait, car trop peureux de descendre jusqu’en bas. Les sous-sols étaient humides, pleins de toiles d’araignées et de rats ; ce dont il avait horreur. La nuit, alors qu’il dormait dans la chambre du premier étage, il disait entendre comme une respiration lente ainsi que des chuchotements. Bien évidemment il pensait que tout cela était dû à son imagination débordante comme le lui rappelait souvent sa femme, Helen et il n’y prêtait pas plus attention même si ces murmures avaient en eux quelque chose de dérangeant.
   Un soir alors qu’il rêvassait dans son lit, il entendit comme un bruit venant d’en bas. Un genre de couinement sinistre et terrifiant, à vous faire dresser les poils. Il hésita longtemps avant de se décider à descendre, car il craignait de ne plus jamais remonter. Il prit l’ascenseur et descendit jusqu’au treizième sous-sol. Il arriva devant une porte où il était inscrit « zone interdite ». John savait qu’il ne pouvait pas y entrer, car il ne faisait pas partie du personnel autorisé. Cependant, il fallait qu’il voie ce qui faisait tout ce bruit, là caché dans la réserve et il entra. Il arriva dans un long couloir au bout duquel il y avait une autre porte. Il avança dans le corridor et entra dans la pièce. Il y avait des étagères à perte de vue sur lesquelles reposaient des classeurs d’archives plus ou moins récentes. Il déambula de rayon en rayon à la recherche du bruit lorsqu’il l’entendit au fond d’une rangée. Il se rapprocha de celui-ci, qui se faisait intense, quand tout à coup il s’arrêta. Les couinements firent place au silence et John se trouvait maintenant devant une boîte sur laquelle étaient inscrits les mots suivants : « archives top secrètes de Calium 3000 ». John prit la chose dans ses mains et s’assit par terre. Il l’ouvrit. Elle contenait des notes ici et là qu’il s’empressa de lire. Tous ces papiers traitaient de la planète sur laquelle l’Homme s’était enfui lors du grand cataclysme et plus particulièrement d’un lieu à l’atmosphère rigoureuse et angoissante. Cela parlait également d’une chose tapie dans les montagnes et à en croire ce qu’il était écrit, c’était quelque chose de vraiment terrible pour être épelé par des mots. Il y avait une chose qui effrayait les scientifiques et cela piqua la curiosité de monsieur Herbert.
   Le lendemain, il discuta avec sa femme Helen, lui annonçant qu’il avait l’intention de partir pour Calium 3000. Elle appréhenda, bien sûr, mais finit par se résoudre à devoir quitter la Terre pour une autre planète qui lui était totalement étrangère. Monsieur Herbert vendit sa librairie et avec ses économies amassa assez d’argent pour s’offrir un voyage. Six mois passèrent avant qu’ils ne prennent le vaisseau qui allait les conduire vers leur nouvelle demeure.




En route pour Calium 3000



   Madame Herbert étant un poil stressée pour conduire laissa le volant à son mari. Ils arrivèrent dans le Dakota du Sud où une gigantesque base spatiale avait été construite. Ils firent porter leurs bagages au vaisseau qu’ils allaient emprunter pour leur voyage et durent patienter environ une demi-heure avant de pouvoir monter à bord. Ils allèrent s’asseoir à la terrasse d’un café et madame demanda à son époux :
   « Je ne comprends pas pourquoi tu as voulu quitter tout ce qu’on avait pour aller sur une planète qui nous est complètement étrangère.
—   Je ne saurais te dire, mais hier soir je suis allé dans la réserve qui se trouve au dernier sous-sol et j’y ai trouvé quelque chose qui m’a interloqué, répondit John.
—   Et quelle est-elle ? s’enquit madame Herbert.
—   Je l’ignore Helen, mais je serais curieux de le découvrir.
John porta sa tasse de café encore chaud aux lèvres et but une gorgée avant de reprendre :
—   Tout ce que je sais c’est que ça se trouve sur cette planète… Calium 3000, quelque part dans les montagnes.
—   Et tu veux tout abandonner parce que tu as vu ça écrit dans je ne sais quel carnet ? Notre vie ? Notre foyer ?
—   J’ai depuis longtemps admiré les plus grands explorateurs qui comme nous avaient dû quitter tout ce qu’ils avaient pour partir à la découverte de nouvelles contrées, de nouveaux mondes, répondit John.
   Une lueur d’excitation prit naissance dans son regard.
   « Alors quand j’ai lu ça, qu’il existait un endroit que nul homme n’osait visiter, je me suis dit que je pourrais être ce nouvel explorateur. »
Helen ressentit l’enthousiasme de son mari à mesure qu’il parlait et n’osa pas le contredire. Elle termina son chocolat et jeta un coup d’œil à sa montre ; il était presque l’heure. Elle appréhendait vraiment ce voyage, mais elle s’abstint de tout commentaire pouvant irriter la joie de John. Elle se leva, lui faisant signe de venir et ils se rendirent jusqu’au vaisseau. John était tellement pressé et excité qu’il ne se rendait même pas compte qu’il marchait beaucoup trop vite pour sa femme, la laissant loin derrière. Elle l’appela, le sortant de ses pensées et il se retourna. Il l’attendit devant la zone d’embarquement, impatient de monter à bord. Elle pressa le pas en voyant son empressement. Ils confièrent leurs sacs au bagagiste et passèrent le portillon de sécurité avant d’emprunter l’escalator menant jusqu’à la porte du vaisseau. Ils entrèrent dans un grand couloir sur les côtés duquel se trouvaient des pièces (sûrement les appartements des voyageurs et autre). Ils se rendirent à celle dont le numéro était inscrit sur leur billet et entrèrent. Ils se trouvaient dans une immense salle au milieu de laquelle se trouvait une grande table où on avait dressé le couvert. Vers la gauche se trouvaient un canapé et deux fauteuils de couleur vermeille entourant une autre table plus petite devant servir pour l’apéritif. Enfin, vers le côté droit de la pièce, se trouvait un lit à baldaquin assez spacieux pour accueillir quatre personnes. Les couvertures étaient d’un rouge légèrement plus vif et les drapés en dentelle étaient tirés.
   John ne pouvait s’empêcher de s’amuser du contraste entre le côté futuriste du vaisseau spatial et le côté fort archaïque des chambres. Cela donnait un curieux mélange, mais Helen et lui adoraient le chic de la chose. Leurs bagages étaient posés au pied du lit ainsi qu’une note de bienvenue sur le matelas. Monsieur s’allongea, laissant à sa femme le soin de déballer leurs affaires. Elle termina par ranger les serviettes, les produits de soin et de beauté dans la salle de bain et rejoignit son époux dans le lit.
   Ils avaient depuis longtemps quitté l’atmosphère terrestre et se trouvait à présent dans les ténèbres cosmiques, la faible lueur des étoiles éclairant à peine la pièce dans laquelle ils dormaient. Dans l’espace le temps ne s’écoule plus de la même façon, il n’y a point de jour ni de nuit. Cela ne gêna pourtant pas notre couple, perdu dans ses contrées oniriques. Ils ne se rendirent même pas compte que dans leur sommeil on les avait plongés dans un état cryonique afin de conserver leur corps pendant plus de vingt ans.
   En l’an 3075, le vaisseau atterrit enfin sur Calium 3000 à l’aérogare de Boston II puis notre couple prit l’aérobus jusqu’à leur nouvelle ville de Kaktarat, nom donné à la pierre que l’on y trouvait en abondance. La pierre en question était d’une couleur bleutée légèrement plus foncée que le Lapis Lazuli de la Terre. La nuit, on pouvait la voir briller, étinceler sous les étoiles. La ville était entourée d’une dense végétation rosâtre dont les fleurs sauvages dégageait un parfum que nul n’avait jamais connu ; aussi loin que remontaient ses souvenirs. C’était aux équinoxes que les arbres étaient le plus fleuris, la période même où John et Helen Herbert avaient emménagé. Helen aimait lire sous le grand amnyosia sauvage aux grandes fleurs jaunes dont les pétales longs étaient tombants et d’où s’écoulait, en hiver, le doux nectar qui gelait au contact du sol, laissant derrière lui des flaques dorées brillant sous le soleil rouge.
   John, lui, errait de taverne en taverne en questionnant les clients sur le lieu maudit qu’était la Nouvelle-Zélande. Malheureusement aucun ne daigna répondre à celui qu’ils considéraient comme un étranger. Certains frissonnaient à l’évocation de la montagne et prétendaient ne rien y connaître à ces histoires. John décida donc d’aller consulter les archives de la ville, du pays ainsi que tout article de journaux mais là encore il fit chou blanc. À croire que l’on eut voulu taire l’existence de cette calamité dont le nom prenait source dans l’inconscient de tout un chacun, dans les plus terribles des cauchemars. La chose en était oubliée au réveil, laissant quelques bribes imperceptibles comme venant du lointain sidéral. Il se rendit alors dans la ville suivante la plus proche, mais là encore personne ne sut lui répondre. Il retourna bredouille à l’aérobus et attendit l’arrivée de ce dernier, tenant compagnie à un homme assez âgé. Le vieil homme voyant la mine déçue du pauvre Herbert lui demanda :
   « Excusez-moi si je puis me montrer indiscret, mais pourquoi cet air déconcerté ?
—   Vous ne m’êtes pas indiscret, répondit John. Au contraire vous faites bien de me poser la question. Voyez-vous, je suis à la recherche d’information concernant ce lieu, ce pays que l’on a baptisé Nouvelle-Zélande, car j’ai entendu qu’il s’y serait passé des choses étranges.
—   Ah, cette Nouvelle-Zélande, dit le vieil homme dont quelques souvenirs semblaient refaire surface à l’évocation de ce nom.
—   Vous connaissez l’endroit ? demanda John qui sembla reprendre du peps.
—   Si je le connais ? Pour sûr mon p’tit ! J’y suis même allé.
—    Vous y êtes allé ?!
—   Oui. Cela remonte à environ une trentaine d’années, lorsque j’étais encore jeune, vigoureux et en soif d’aventure. En ce temps-là, j’adorais voyager, partir à la découverte de terres inconnues et inexplorées. Aussi avais-je décidé de partir à la conquête d’un pays où nul autre n’aurait osé s’aventurer. Lors de mes recherches, je suis tombé sur plusieurs articles parlant de cette Nouvelle-Zélande que vous avez recherchée. Tout comme vous ce que j’en lus avait piqué ma curiosité et j’en avais questionné les gens susceptibles de me donner plus de détail quant à cet endroit qui avait tant effrayé ceux qui s’y étaient rendus, mais aucun d’entre eux n’avait osé m’en dire davantage et me fuyait comme si j’étais la plus terrible des infections. Ne pouvant obtenir de réponse je décidai alors de me rendre moi-même en ces lieux ; moi seul et mon gros sac, car nul n’avait voulu m’y accompagner…
—   Et qu’y avez-vous découvert ?
—   Attendez mon garçon, j’y arrive. Ne soyez donc pas si pressé, de toute façon le bus n’arrivera pas avant une bonne heure.
—   Excusez-moi… Allez-y, continuez.
Et le vieil homme continua son récit.



Ce qui se cache au-delà


   Ce que John entendit de la bouche du vieillard le glaça d’un indescriptible effroi qu’il ne sut contenir tant la chose contée en était terrifiante. Ce n’était pas tant ce que l’homme avait vu là-bas qui terrifiait John, car il n’avait pas vraiment vu mais plutôt perçu, ressenti quelque chose. Il lui raconta que durant tout le voyage d’aller et de retour il s’était senti épié, observé par une chose invisible, quelque chose qui lui faisait froid dans le dos. Le fait d’être plongé dans l’inconnu impalpable le faisait tomber dans un abîme d’angoisse sans fond d’où il ne lui aurait été pas possible de s’échapper. Il se souvint qu’il faisait nuit et qu’un épais brouillard obstruait sa vision. Il avait dû avancer à tâtons avec pour seul repère le sommet de la montagne qui l’oppressait tant par sa taille que par sa forme. Le vent était glacial et violent et bien que l’homme fût robuste à l’époque, il avait dû lutter contre le cyclone. Il avait cru même percevoir, au travers des sifflements de la tempête, quelques murmures indistincts et de sourds grognements annonciateurs de quelque chose d’horrible se profilant à l’horizon. Puis, l’air se fit plus dense et soudain nauséabond et l’homme raconta que jamais dans sa vie il n’avait senti pareille chose. Il dut se battre pour ne pas vomir à cause des effluves qui lui donnaient la nausée. Il continua néanmoins sa route, autant curieux qu’effrayé de voir ce qu’il y avait au-delà malgré les maux de cœur. L’air au bout d’une demi-heure était redevenu sain et respirable et le brouillard était un peu dissipé. Devant lui se dressait l’imposante montagne à la forme indescriptible et dérangeante. Le vieil homme ne sut dire pourquoi, mais face à ce pic titanesque il s’était senti anxieux. Sûrement parce qu’il sentait quelque chose le transpercer du regard, une chose cachée tout là-haut guettant sa future proie. Il avait cette désagréable impression d’être nu et d’entendre les murmures moqueurs de la foule que son esprit s’amusait à imaginer.
   John était curieux d’en apprendre davantage et ne cessait de couper la parole au vieillard, le noyant de questions en tout genre. Il désirait notamment en savoir plus sur ce qu’il y avait au-delà de la montagne et sur cette chose si angoissante qu’on ne pouvait voir. Le vieil homme lui fit signe de se taire et d’écouter la suite. Il en était arrivé au pied de la montagne, à se demander si oui ou non il devait aller plus loin. Il avait décidé qu’il était allé trop loin pour penser à faire demi-tour et donc continua, prenant la route serpentueuse bordée par des arbres morts. Il avait la sensation que plus rien de vivant ne subsistait en ces lieux et que ce qui l’était était tout sauf naturel, comme venant d’un affreux cauchemar dont il aurait aimé se réveiller. La végétation était terne, cassante et les feuilles qui devaient normalement donner ce teint rosé avaient depuis disparu, emportées par le vent et le temps. Seule une mousse grisâtre avait résisté. Une mousse qui dégageait une désagréable odeur, quoique moins mauvaise que celle qu’il avait pu sentir lorsqu’il était encore pris dans le brouillard. Il continua son récit et sa route en n’omettant aucun détail de ce que ses yeux avaient vu ce jour-là. Il alla même jusqu’à décrire la qualité de la roche qui était étrangement poreuse. Il n’osa cependant, malgré l’insistance de John, parler de la montagne elle-même ni de sa forme qui l’effrayait encore aujourd’hui. Il lui dit simplement que même le diable en personne n’aurait su infliger une telle vision d’horreur et que la regarder trop longtemps pouvait vous rendre dingue. Aussi n’eut-il pas pu finir sa description des lieux, car il avait fini son ascension les yeux au sol. Il en était arrivé à la moitié quand soudain le ton de sa voix se fit plus hésitant, tremblant. Puis ce fut tout son corps qui fut pris de spasmes incontrôlés. Il lui fallut un bon quart d’heure pour se calmer et reprendre son histoire. Il parla de l’effroyable hurlement qu’il avait entendu, un cri strident qui lui avait transpercé les tympans. Il se souvint qu’il tremblait, recroquevillé, les mains sur les oreilles. Puis le bruit s’était tu et il avait regardé en direction du sommet. Ce qu’il y vit le tétanisa ce jour-là. Une ombre s’était envolée ; une ombre immense qui cachait la lune, plongeant le pauvre homme dans les plus sombres et atroces des ténèbres. La chose poussait de longs cris perçants et ses battements d’ailes étaient assez puissants pour soulever la roche et les arbres. Il était tombé à la renverse et regardait la créature avec de grands yeux ébahis quitter l’horizon. Il s’était empressé de se relever et n’avait pas attendu qu’elle revienne. Il continua sa route sans prêter attention à ses angoissantes impressions. Lorsqu’il atteignit enfin le sommet, il regarda par en bas. Le brouillard recouvrait encore tout le paysage sauf une petite partie en bord de mer. Il en était arrivé au moment où il avait cru apercevoir une bien étrange créature disparaître derrière l’épaisse brume. Il l’avait suivi du regard et ses yeux avaient rencontré la myriade de lueurs bleutées qui semblaient toutes le fixer dans la nuit. Il entendit alors ces inquiétants murmures qui l’appelaient, l’attiraient tel un papillon sous la lumière. Il ne donna pas plus de détails et dut arrêter son récit, car le bus venait d’arriver. John devrait découvrir par lui-même les mystères qui entouraient cette montagne. Il salua le vieil homme quand le bus s’arrêta devant chez lui et descendit rejoindre sa femme.



Une Helen convaincue


   John sortit la clef de la poche de son blouson et ouvrit la porte. Sa femme l’attendait dans le salon, assise dans le fauteuil en train de lire un livre sur l’histoire de Calium 3000. Elle leva les yeux du bouquin et le salua d’un sourire. Elle lui montra du doigt l’assiette sur la table avant de replonger dans sa lecture. John termina son repas et rejoignit Helen. Il désirait lui parler de son envie d’aller en Nouvelle-Zélande, ce lieu mystique et mystérieux qui éveillait l’effroi chez les personnes qui entendaient son nom. Sa curiosité et sa témérité le poussaient à penser et agir de la sorte. Sa femme était hésitante ; elle avait entendu de bien inquiétantes choses concernant cette région maudite. La convaincre de venir avec lui n’allait pas être chose facile et il avait du mal à trouver ses mots. Elle croyait aux folles rumeurs et en avait une peur bleue. On lui avait parlé des choses qui rampaient, de la bête hurlante et d’autres choses cachées par le brouillard, épais et puant, sentant la mort. Il continua à chercher ses mots puis finit par lui dire :
   « Nous ne serons pas seuls, tu sais ; tenta-t-il pour la rassurer.
—   Et qui serait assez fou pour oser nous accompagner, demanda-t-elle, dubitative.
—   Je l’ignore encore, mais je compte bien trouver, répondit-il sans vraiment être convaincu lui-même.
—   En gros, tu n’en sais pas plus.
—   Je n’ai pas dit ça. En fait, je pensais à quelqu’un, mais je ne sais pas s’il acceptera ; il est déjà allé là-bas et je ne suis pas sûr qu’il veuille y retourner, mais il serait un excellent guide.
—   Je n’sais pas, vraiment. Ce n’est pas que je ne veux pas y aller mais vu tout ce qu’on raconte… J’ai peur, tu comprends ?
—   Moi aussi j’ai mes appréhensions. Ma raison me dit de ne pas partir, mais ma curiosité, ma soif de découverte m’y poussent.
—   Et ton guide, est-il fiable ?
—   Je l’ignore. Je viens juste de le rencontrer, mais il connaît l’endroit alors j’ai pensé à lui. Et puis même s’il en parlait avec une certaine frayeur je suis sûr de pouvoir l’en convaincre.
—   Tu en es vraiment sûr ? demanda Helen dont la voix trahissait son incertitude.
—   Oui, répondit John, lui mentant à moitié.
Helen réfléchit un instant, pesant le pour et le contre. Son cœur balançait entre l’envie de suivre son mari dans cette folle aventure et la peur qu’elle ressentait face à l’inconnu. Elle fut ramenée de ses réflexions par la voix de son homme.
—   Alors ?
—   Je… je suis d’accord, finit-elle par dire, non sans appréhension. »
John était ravi de sa réponse et l’embrassa sur le front en signe de remerciement. Il fouilla ensuite la poche de son pantalon à la recherche du numéro du vieil homme. Le réseau était assez saturé sur cette planète et contacter l’homme s’avéra être une tâche insurmontable. Il essaya pendant une heure au moins, mais il n’arriva à joindre personne. Il finit par laisser tomber, se disant qu’on le rappellerait plus tard puis sortit en ville, acheter tout ce qu’il fallait pour une expédition. Il déambula dans les rues à la recherche de magasins où il pourrait trouver grands sacs, trousses de secours, set de piquenique, sacs de couchage, etc. Il questionna les passants, mais aucun d’entre eux ne daigna répondre. Il faillit donc abandonner quand il aperçut une boutique où l’on pouvait lire sur la devanture, chez Spencer’s : bric à voyage, pour des voyages réussis.
   Il entra et se dirigea vers le comptoir derrière lequel se tenait un homme de taille moyenne et assez trapu, portant une chemise à carreaux rouge et blanche ainsi qu’une salopette marronne. L’homme jugea John du regard, le sondant de la tête aux pieds avant de lui demander :
« Qu’est-ce qui vous amène ?
—   Ma femme et moi partons en expédition d’ici peu et je voudrais savoir si vous vendiez tout le matériel nécessaire, demanda John
—   Nous avons en effet tout ce qu’il faut au niveau du troisième rayon en partant de la droite, lui répondit le vendeur.
—   Je vous remercie.
—   C’est moi… »
John se dirigea alors vers le rayon en question où il trouva tout ce dont il avait besoin pour son excursion. Il paya le vendeur qui le remercia puis prit la route du retour. En chemin, son téléphone sonna. Il décrocha au vieil homme qui l’appelait.
« Allo, John, dit-il.
—   Allo… euh…, commença John.
—   Je m’appelle Marc, Marc Hamilton, reprit le vieil homme.
—   Marc ? D’accord. Bonjour.
—   Je vous rappelle, car j’ai vu que vous avez essayé de me joindre un peu plus tôt dans la journée.
—   En effet. Je me suis permis de vous contacter, car ma femme et moi avions décidé de nous rendre en Nouvelle-Zélande et comme vous y êtes déjà allé, je me suis demandé si vous accepteriez de nous y accompagner… Je sais que c’est sûrement beaucoup pour vous, vu votre expérience concernant ce lieu, mais je n’ai que vous sous la main.
—   Je n’sais pas trop… Je n’ai pas un très bon souvenir de ma dernière excursion et rien que de penser y retourner me fout les jetons. C’est une expérience assez horrible et éprouvante, vous savez.
—   Je vous paierai s’il le faut, proposa John. J’ai plus que ce qu’il en faut pour satisfaire vos besoins le restant de vos jours.
—   Oh, vous savez je suis presque au bout de ma vie et je ne pense pas que votre argent me soit d’une quelconque utilité.
—   Comment puis-je vous convaincre ? demanda John, insistant.
—   Il y a bien une chose. Je voudrais revoir les vieilles landes de l’ouest ; celles où j’avais l’habitude de me rendre avec ma défunte femme. J’aimerais revoir ces paysages verts à perte de vue.
—   C’est d’accord. Si vous acceptez de nous accompagner, je vous y emmènerai moi-même. »
Sur cette entente John raccrocha le combiné et continua son chemin. Sa femme l’attendait sur le seuil.


Marc Hamilton


   Marc avait au long de son existence vécu dans les vertes landes de Stratford, situées à l’ouest du globe. Il avait hérité d’un petit cottage sur la falaise que les autochtones avaient coutume d’appeler Hillsberry en raison des baies qui y poussaient en abondance. Il l’avait habité avec sa femme Élisabeth dite Lisa. Un jour il en eut marre de cette monotonie et bien qu’il aimât son pays et son amour, il avait ressenti le besoin d’aventure. Il avait, dans ses jeunes jours, eu soif de nouvelles découvertes, de récits à raconter aux enfants qu’il n’aura malheureusement jamais. La cause ? La stérilité de sa femme. Cela ne l’avait pas déçu et il n’en aimait pas moins sa compagne, mais il avait eu cet irrépressible besoin de changer d’air, d’aller voir ailleurs. Le monde lui avait lancé un appel et il lui avait répondu. Il était en ce temps documentaliste et adorait découvrir de nouvelles choses pour nourrir ses connaissances. Il    avait entendu de la bouche des locaux parlé de La Nouvelle-Zélande et de ces paysages que l’on disait maudits, sataniques. La légende était née de la bouche d’un vieillard et de son ami. Le vieillard était devenu ivrogne sûrement pour oublier (ou du moins essayer) l’horreur dont il avait été le témoin et on eut du mal à le prendre au sérieux par la suite, préférant croire à la démence d’un vieil homme désœuvré. Il lui eut fallu l’appui de son compagnon de route et de quelques autres hommes qui auraient prétendu s’être rendus en ces lieux profanes pour que l’on commence à y croire. On parla à monsieur Hamilton des bruits étranges tapis dans la brume, de ces ombres cachant la lumière du soleil, plongeant le pays dans les ténèbres les plus opaques que l’on n’ait jamais perçu. On lui parla aussi des rampants, des nuisibles qui vous entraient dans les oreilles et s’installaient dans votre cerveau en vous montrant des choses que vous n’oseriez même pas imaginer. Puis il y avait ces yeux, des centaines, des milliers, qui vous observaient depuis la montagne. Marc avait pris soin de prendre note de tout ce qu’on avait pu lui raconter ce jour-là au pub et était rentré chez lui la tête et son journal emplis de récits fantastiques, horrifiques.
   Quelques mois plus tard, il partait avec seulement un baluchon et son carnet de croquis ; carnet qu’il perdra dans sa fuite. Il était parti là-bas bien plus longtemps que le temps lui-même aurait laissé supposer et quand il retourna chez lui après un long et pénible voyage en ce qu’il considérait être l’enfer, ce fut pour trouver une Élisabeth morte, rongée par la vieillesse. Il ne put jamais expliquer le pourquoi du comment et même s’il en avait une infime idée, celle-ci lui parut trop absurde pour être partagée. Il ne parla jamais de ce qu’il vit là-bas et on dut faire confiance et s’en remettre à ses écrits. Un jour, il confia son journal à son ami James Everett qui de son côté transmit l’histoire à qui voudrait bien l’écouter. Seuls les plus crédules y croyaient et par un affreux procédé du téléphone arabe, donnaient des versions toutes aussi farfelues les unes que les autres. Tout ce que l’on s’accordait à dire c’était que le pays en question était maudit et on le ferma au public. Marc avait cependant réussi à obtenir un droit de passage grâce à sa carte de documentaliste. Les avertissements ne l’avaient pas retenu dans sa démarche de parcourir les monts de Nouvelle-Zélande et il ne regrettera que bien tard de ne pas en avoir tenu compte. Ce ne fut pas ce qu’il vit qui le changea pendant toutes ses années de réclusion, car il ne vit rien ; mais plutôt l’angoisse face à cette horreur invisible, les bruits, les choses qui rôdent dans le brouillard et cette désagréable sensation d’être épié de tout côté. Il en avait fait une crise d’agoraphobie et évitait donc la foule et le regard des gens. Il vécut seul depuis, ayant quitté le pays et les ragots à son sujet pour Kaktarat et sa petite bourgade paisible. On ne se rappela plus par quel procédé, mais tout ce qu’il avait rapporté de son périple se retrouva sur Terre, dans les archives de l’une des plus grandes librairies ; librairie qui appartint à celui qu’il allait par une bien étrange coïncidence rencontrer sous le nom de John Herbert. Jamais il n’aurait pensé y retourner et si ce n’avait pas été pour revoir les landes où sa femme est enterrée, il aurait refusé. Il avait peur, ça oui ; et pourtant quelque chose en lui le poussait vers ces contrées infernales telle une force à laquelle il ne pouvait se soustraire. Il se prépara physiquement et mentalement pour son voyage, peut-être le dernier avant le retour au pays. Quelques jours plus tard, il était prêt à partir accompagné de monsieur et madame Herbert. Ils durent louer leur propre avion, car personne n’était assez fou pour les y emmener. La fortune de John avait suffi à convaincre trois porteurs, mais pas plus. Au bout de douze heures de vol, ils arrivèrent enfin en Nouvelle-Zélande.




Hors ligne cnslancelot5930

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Re : La montagne aux mille yeux
« Réponse #1 le: jeu. 18/11/2021 à 10:20 »
Suite et fin de La montagne aux mille yeux


La Nouvelle-Zélande


  Le pays de Nouvelle-Zélande était sombre, l’épaisse forêt et la brume ne laissant pas passer la lumière du soleil sur cette terre désolée. Il y avait la plage de galets verts au sud, le petit chemin de roche calcaire et le petit pont en pierre qui séparait la côte de la dense forêt dont les teintes habituellement vives étaient devenues ternes et mélancoliques. Il y avait plus haut nord, les marais où la végétation se faisait plus sauvage, plus agressive. Au-delà, tout était recouvert d’un épais brouillard jusqu’à la région montagneuse. Le pilote de l’avion les déposa sur la plage et repartit en leur indiquant qu’il reviendrait les chercher plus tard. Le vent en provenance du large rapportait l’essence marine aux narines de nos protagonistes. Ils attendirent, regardèrent l’avion disparaître derrière l’horizon puis empruntèrent la route menant aux bois. Les porteurs emboîtèrent le pas à John, Helen et Marc ; marchant vite en dépit de leurs bagages. Helen s’arrêta au moins toutes les cinq minutes lorsqu’elle entendait un son suspect et même son mari eut du mal à la rassurer. Il faut dire que lui aussi n’était pas serein, car son instinct lui disait que quelque chose de malsain planait dans l’air. Ils sommèrent aux porteurs d’accélérer et sortir de la forêt. La sensation d’être observé demeura pourtant un bon moment et lorsqu’ils passèrent les marais Helen crut voir quelque chose courir, là entre les hautes herbes ; quelque chose de gros et de difforme. Elle jura que ça avait trois têtes ressemblant à celle d’un rat et un corps défiant la logique des lois naturelles. Elle préféra toutefois ne pas y faire allusion et continua à suivre le groupe, silencieuse. Ils durent lutter tant bien que mal contre l’agressivité végétale, mais réussir à sortir sans encombre. Ils atteignirent le brouillard que Marc redoutait, car cela le plongeait dans un inconnu qui le terrifiait, car il le savait vivant et dangereux. John ramassa une branche morte au sol et s’apprêta à l’embraser quand il fut stoppé net par sa femme qui redoutait que cela n’attire quelque force obscure, là dans la brume. Il se ravisa donc et faisant confiance à Hamilton pour les guider il jeta le bâton à terre. Ce dernier leur fit signe de s’arrêter, alerte à tout bruit étranger au leur. Puis quand il fut certain ou presque (car nul ne savait ce qui se cachait là-dedans) qu’aucun danger ne pointait à l’horizon, il ordonna aux porteurs de continuer et demanda à John et Helen de les suivre prudemment.
   Marc était nerveux et tremblait par moment, si bien qu’il devait se retenir à John ou à Helen. Ils évitaient tous de regarder en direction de la montagne comme s’ils s’attendaient à y voir l’horreur profanatrice, rongeuse de toute conscience humaine et de toute raison, les plongeant dans une sorte de delirium sans fin et sans fond. Toutefois, l’un des porteurs risqua un coup d’œil en direction du pic, s’arrêta net et poussa un hurlement qui alerta le reste du groupe, pointant du doigt le sommet de la montagne. Malgré la mise en garde de Marc, ils risquèrent un regard. Helen hurla à son tour en voyant l’ombre gigantesque, la silhouette ailée. Nul doute que c’était un oiseau, mais sa taille ne manqua pas d’apeurer et de choquer. Là-haut, la brume se faisait moins opaque et les faibles rayons du soleil révélèrent une créature d’un rouge vif et vert, les couleurs étincelant sous la lueur de l’astre de feu. La créature répondit par un cri strident, ravivant de douloureux souvenirs chez monsieur Hamilton. Puis comme pour répondre à l’appel de la bête, une myriade de points luisants les fixaient maintenant et avec une telle intensité malsaine qu’ils en furent mal à l’aise. Ils étaient encore dans la brume et ne distinguaient la chose que très faiblement, mais John en avait une infime idée quant à ce que c’était, des yeux. Ces yeux plongèrent dans les leurs et ils se sentirent partir dans les tréfonds cosmiques de l’univers lui-même. Ils étaient comme hypnotisés, happés par cette puissance, une puissance diabolique qui leur montra des choses que nul homme n’aurait souhaité voir ; ils leur montrèrent la fin de toute chose. Quand ils revinrent à eux, Helen était en proie à des délires sur des événements qu’ils avaient déjà oubliés… mais pas elle, non… elle se souvenait de l’horreur et elle sentait plus que jamais l’approche de la mort. Ils voulaient continuer leur route vers la montagne, mais cela provoqua l’hystérie de Helen qui tenta de se débattre tant bien que mal des prises de Marc et son mari. Un effroi d’une intensité si violente pouvait se lire dans ses yeux alors qu’on la trainait de force. John ne comprenait pas un tel comportement de la part de sa femme et demanda à Marc de s’arrêter un instant. Il prit sa compagne par les épaules et plongea son regard dans le sien. Il tenta de lui murmurer des mots réconfortants, mais elle ne cessait de dire des choses insensées sur une quelconque fin du monde.



Au-delà de la montagne, la fin de toute chose


   Les porteurs regardaient la pauvre dame, complètement tétanisés. L’un d’eux laissa tomber son portage et s’enfuit en courant. Un autre faillit le suivre, mais fut retenu par monsieur Hamilton qui lui somma d’aller en éclaireur au sommet. Le porteur hésita, une étrange sensation le parcourait comme s’il s’attendait au pire là-haut. Voyant les Sherpas trop apeurés pour continuer la route, ils décidèrent de retourner à la plage.
   Soudain, Helen fut prise de convulsions intenses et s’écroula au sol. Elle avait les traits tirés en une horrible grimace et les yeux révulsés. Marc et John tentèrent de la ramener à un état raisonnable, mais rien n’y faisait. Puis elle commença à délirer à nouveau au sujet de la Fin.
« Mort… là-bas… au sommet… le grand Arkul… ça dévore tout… horrible… horrible !
—   Qu’est-ce qu’elle raconte ? demanda John à Marc.
—   Je l’ignore, répondit Marc qui semblait tout aussi perdu que lui. Je ne suis jamais allé au-delà, la peur m’avait fait faire demi-tour quand j’y suis allé la première fois.
—   Chérie… chérie ! tenta-t-il pour la ramener à un état de conscience stable.
Rien n’y fit. La pauvre était en proie à une démence, un dédale dont elle ne trouvait pas la sortie. Elle continua à hurler des choses qu’un esprit sain aurait jugé blasphématoires. Enfin, elle finit par s’évanouir.
—   Que fait-on ? demanda John.
—   Je pense qu’elle devrait rentrer ; je vais prévenir le pilote.
—   Et nous ?
—   Nous nous devons de continuer, répondit Hamilton le regard grave. Il le faut.
—   Vous pensez que ça va aller pour elle ?
—   Je l’ignore, avoua Marc. Mais nous ne pouvons pas nous permettre d’abandonner, ne croyez-vous pas ? »
John réfléchit un instant, pesa le pour et le contre de la situation. Son cœur balançait entre rester avec sa femme et continuer ce voyage qu’il avait tant planifié. Il avait du mal à se décider et s’était perdu depuis un moment dans ses réflexions avant d’être ramené de ses pensées par Hamilton. Il décida de laisser son épouse aux mains d’experts et de continuer son voyage. Ils confièrent Helen aux deux porteurs trop effrayés pour continuer.
   Devant lui, la montagne à la forme incongrue se dressait majestueusement. John ne savait pas pourquoi, mais il ne pouvait regarder en direction du sommet et tremblait à l’idée de lever les yeux. Aussi entama-t-il son ascension la tête baissée, suivi de Marc et le dernier porteur qui avait bien voulu rester avec eux.
   Une demi-heure plus tard, ils avaient déjà fait la moitié du chemin et John commençait à sentir la fatigue arriver. Il proposa à Marc de s’arrêter un peu, mais ce dernier lui dit que la nuit allait bientôt tomber et qu’il valait mieux continuer tant qu’il faisait encore clair pour voir où ils allaient. Soudain, le porteur fut pris d’une panique assez violente et regardait, glacé de tétanie, en direction du ciel maintenant dégagé. John curieux de savoir de quoi il retournait risqua un coup d’œil. Marc leva aussi les yeux au ciel et une certaine crainte le foudroya le cœur qu’il retint de bondir hors de sa poitrine. Sa peur fut justifiée lorsqu’il aperçut la chose qui l’avait effrayé il y a de cela quelques années ; l’ombre titanesque, la bête ailée qui plongea encore une fois le monde dans les ténèbres, cachant le soleil de son énorme corps. John distinguait à peine la créature tant elle était haute dans le ciel, mais sut deviner ses formes. Il s’agissait d’un mélange grotesque de rapace et de dragon aux couleurs qu’il devina assez vives. La créature poussa son hurlement perçant et fondit droit sur le pic de la montagne. Elle se posa puis son regard scruta l’horizon brumeux. Elle passa devant l’épais buisson derrière lequel s’étaient cachés Marc, John et le porteur sans les voir. Toutefois la bête avait dû les percevoir, car elle poussa un autre hurlement avant de descendre plus bas pour mieux observer. Elle se stoppa à quelques mètres du buisson et huma l’air. Soudain un autre petit animal sortit de derrière les fourrées, un rat à trois têtes, créature hideuse, mais qui tombait à pic, car le titan ailé porta son attention sur celui-ci. Il regarda le petit monstre courir vers un autre bosquet plus bas en aval et repartit. John se risqua à jeter un coup d’œil ; il était parti. Ils reprirent alors leur ascension. Marc commençait à se sentir de plus en plus nerveux à mesure qu’ils approchaient du sommet. John également. Quant au porteur, n’en parlons pas ; il était complètement terrorisé. Au bout d’une heure environ ils atteignirent enfin le pinacle de la montagne. Lorsqu’ils regardèrent de l’autre côté, John fut pris d’un horrible malaise. Marc regarda ce qui avait bien pu créer une telle contrariété et quand il vit les monceaux de cadavres en décomposition d’animaux en tout genre, qu’aucune vie ne subsistait plus au-delà, il comprit. John repensa aux paroles de sa femme et c’était ça qui le rendait nerveux. Marc posa une main hésitante sur son épaule, lui aussi était fort incommodé par la situation et n’avait plus qu’une seule envie, repartir de ce lieu maudit qui transpirait la mort. Ils retournèrent à la plage et Marc contacta l’avion qui les rapatria en ville.
   La femme de John les attendait à l’hôpital ; elle ne se souvenait plus de comment elle était arrivée là. Marc laissa John en tête à tête avec sa compagne et repartit chez lui. Ils se retrouvèrent quelques jours plus tard au pub. Ils prirent un whisky qu’ils sirotèrent doucement. Marc brisa la glace en lançant le sujet de leur séjour en Nouvelle-Zélande. Il évoqua ce qu’ils avaient vu là-bas, mais John ne se sentait pas d’humeur.
   Toutefois, Marc ne put s’empêcher d’évoquer la créature dont l’existence même ne saurait être tolérée même sur une planète comme celle-ci. Son discours sur la bête attira un homme assis deux tabourets plus loin. L’homme en question se rapprocha d’eux et s’excusant de les déranger il les interrogea sur cette fameuse bête qu’ils avaient aperçue.
« Cette créature que vous avez vue… j’en ai déjà entendu parler, dit l’homme.
—   Où ça ? demanda John curieux.
—   De la bouche de quelques locaux qui se transmettent de génération en génération des histoires sur certaines créatures que seuls leurs ancêtres auraient vues. Ils l’appellent, si je me souviens bien, Arkul.
—   Arkul ? demanda Marc. N’est-ce pas le nom que votre femme a évoqué là-bas, John ?
—   Si, il me semble bien que ce soit ce nom-là, répondit John.
—   L’Arkul, reprit l’homme, est une créature qui fascine autant qu’elle effraie de par sa nature. Il y avait un peuple qui vivait là-bas avec leurs troupeaux, mais quand cette bête de l’enfer est apparue, elle a tout détruit sur son passage, n’apportant que mort et désolation sur une terre qui semblait auparavant pleine de vie. Seuls quelques hommes auraient réussi à en réchapper et ce sont eux qui aujourd’hui transmettent les histoires, les légendes. Certains vous diront ceci : « Arkul nakmet drea » ; ce qui signifie l’Arkul apporte la fin. »



L’Arkul


   L’homme continua à parler de l’Arkul et des choses qu’il avait apprises à son sujet. La créature ne serait pas originaire de Calium, mais serait venue des confins de l’univers par un trou de ver il y a de cela des années. Certains scientifiques et astronautes auraient démontré qu’elle venait de la treizième galaxie et qu’elle serait responsable de la disparition de plusieurs étoiles dans cette partie de l’espace. Un guerrier aurait, malgré la peur que suscitait la bête, réussi à la blesser, assez pour l’immobiliser pendant des décennies. Le dragon-rapace au plumage rouge vif et au torse vert émeraude était considéré aussi bien comme un dieu que comme une calamité. La fin, le dévoreur d’étoiles ; tant de noms lui ont été donnés par les anciens Néo-Zélandais. L’homme dit qu’ils craignaient que le titan ne se rétablisse et qu’il ne commence à apporter la mort sur son passage.
   John et Marc écoutaient l’histoire, fascinés autant qu’effrayés. Ils posaient des questions telles que pourquoi leur planète ou encore depuis combien d’années ce monstre vivait et s’il s’éteindrait un jour.
   L’homme leur répondit qu’elle avait dû trouver leur monde complètement par hasard lors d’un de ses nombreux voyages et qu’elle devait être vieille de plusieurs milliards d’années si on s’en référait à la fréquence à laquelle les planètes et les étoiles disparaissaient. Il leur dit même sans pour autant le confirmer que la créature était dépourvue de pénis était tout vraisemblablement une femelle ; cela il l’avait entendu de la bouche d’un autochtone. Il y avait aussi ces petits êtres qui l’auraient suivi, des gobe-gobes aux yeux multiples qui observaient depuis la haute montagne. Ces bêtes étaient dépourvues de toute conscience morale et ne pouvaient être effrayées par l’Arkul ni même la menace qu’il représentait pour notre monde. Aussi avaient-ils appris à vivre en symbiose. Les gobe-gobes étaient les yeux et oreilles du géant dragon-rapace et ce dernier les nourrissait du reste des cadavres qu’il laissait sur son chemin.
   Marc repensa à ces milliers de lueurs bleutées et en conclut qu’il devait s’agir de ces petits démons. L’homme confirma cette pensée et ajouta qu’ils avaient eu de la chance, que la providence les avait épargnés. John ajouta que la providence avait l’apparence d’un rat à trois têtes. En effet, sans l’intervention de cette bête grotesque qui avait détourné l’attention de l’Arkul, ils ne seraient sûrement pas là à en discuter avec cet inconnu. L’homme leur conta ensuite un rêve qu’il avait fait, qu’il craignait que cela ne devienne leur triste réalité ; il leur parla de la fin de tout. John en était pétrifié rien qu’en imaginant la chose. De plus, quand l’homme leur affirma qu’il avait vu la créature mettre bas, ils en restèrent bouche bée, la peur les retenant de tout commentaire. Ils redoutaient en effet que ces cauchemars ne soient que la partie émergée d’un gigantesque iceberg, un monolithe de glace qui ne tarderait pas à refaire surface un jour ou l’autre, apportant mort et folie. L’homme n’en dit pas plus et décida de prendre congé après leur avoir offert un dernier verre. Il s’excusa du dérangement et s’en alla.


Le cauchemar d’Helen
   

Quelques semaines plus tard, Helen ne s’était toujours pas remise de sa terrible vision et même si maintenant elle n’en avait que des bribes, elle avait peur. Aussi n’osait-elle pas dormir de crainte que ces visions ne reviennent la hanter. Elle restait là, assise dans le fauteuil du salon et complètement perdue. John tenta plusieurs fois de la raisonner, sans grand succès. Un jour, il décida de se rendre à la pharmacie et lui rapporta quelques somnifères. Il en dilua dans une tisane qu’il lui présenta. Elle ne se douta de rien et but d’une traite le breuvage. Elle s’endormit au bout de quelques minutes. John resta à ses côtés pour être certain qu’elle dorme. Elle semblait agitée dans son sommeil, fort agitée. John ne savait pas quoi, mais quelque chose la maintenait dans une certaine tétanie. Il savait qu’elle rêvait et que son rêve devait en être horrible tant elle s’en retournait dans son lit. John lui prit la main et elle se calma un instant.
   Soudain, elle se réveilla en sursaut, agrippant fermement le bras de son mari. Elle se mit à parler de l’Arkul et que la fin approchait. Elle le regarda d’un air grave et lui dit qu’ils n’auraient jamais dû faire ce voyage, qu’ils avaient réveillé une force qui les dépasse de loin et qu’ils allaient en payer le prix fort. Elle lui dit que quelque chose de terrible se profilait à l’horizon et qu’il fallait qu’ils partent. Partir ? Mais pour aller où ? Ils n’avaient aucun endroit où fuir cette calamité cosmique qui effrayait tant sa femme. Ne sachant pas quoi faire ni quoi dire, il lui proposa de se rendormir et qu’il resterait à ses côtés. Elle craignait cependant de fermer les yeux et de se retrouver plongée en plein cauchemar une nouvelle fois. Elle finit pourtant par s’endormir, trop fatiguée de lutter contre le sommeil.
   Lorsque ses yeux se rouvrirent, ce fut pour découvrir une vaste prairie de fleurs en tout genre ; rouge, orange, bleu, il y en avait de toutes les couleurs. Elle pouvait presque sentir leur doux parfum enivrer ses sens et elle se laissa tomber au sol, portée par la mélodie du vent qui soufflait dans les feuillages. La chaleur du soleil lui caressait le visage quand soudain le ciel se couvrit d’immenses nuages. La douce chaleur laissa alors place à un froid glacialement mortel qui meurtrit sa peau qui commençait à s’écailler et partir en lambeaux. Puis elle entendit ce hurlement strident et vit le ciel se déchirer en deux. D’un trou béant du continuum espace-temps surgit la bête. Toutes les fleurs se mirent à faner et les arbres à perdre leurs beaux feuillages. L’air si doux et parfumé devint nauséabond, agressivement pestilentiel. Tout devint morne et terne autour d’Helen, la végétation, l’air même se mouraient. La créature atterrit net devant elle et quand elle plongea son regard dans le sien, elle vit toute l’horreur sidérale, une partie de l’espace qu’elle aurait souhaité ne jamais connaître. Elle vit les entités célestes de Shin-Raggoth, Yûgordt, Astrotephis et Narkil. Ces quatre déités se disputaient les quatre coins de l’univers et dans un souci de le réduire, car trop expansible, ils avaient donné naissance au dévoreur Arkul. Elle vit également les textes prophétiques, les images subliminales révélant des horreurs que l’esprit fragile de la pauvre Helen ne sut contenir sans tomber dans une certaine démence. Elle en hurla à se déchirer la voix.
« Il… trop tard… tout détruire… Shin-Raggoth, Yûgordt, Astrotephis, Narkil… tous ils attendent !
—   Ils attendent quoi ? demanda John fort inquiet et perdu quant à ce qu’il fallait faire. »
Mais elle ne répondit pas et épuisée de toute cette agitation, elle succomba.
   Quand elle se réveilla le lendemain, elle ne se souvenait plus de rien et constatant que son lit était mouillé elle demanda à son mari comment cela se faisait. John ne sut quoi lui répondre et prétendit ne pas savoir. Elle le sonda un instant, perplexe puis lui demanda avec un sourire auquel il ne pouvait résister s’il ne pouvait pas lui monter quelque chose à manger, car elle avait fort faim. Il alla donc lui chercher son café et ses croissants qu’elle engloutit voracement. John la sentait nerveuse, anxieuse et quand il lui demanda, elle répondit qu’elle n’en savait rien, mais que c’était comme si quelque chose avait chamboulé son esprit, quelque chose de lointain et de malsain, une chose dont elle désirait ne pas se rappeler. John la regarda toujours inquiet puis il lui sourit et posa un baiser sur son front. Elle s’en sentit légèrement rassurée.



Terre désolée, ville tombée



   Quelques jours plus tard, des nouvelles assez inquiétantes au sujet d’une ville nommée Deadhill se firent entendre à la radio et aux informations. Il s’agissait d’une ville située à un bon cinq cents kilomètres de là où ils vivaient. Selon les journalistes la ville qui se situait en abord d’une très haute colline aurait été poussée dans le vide avec tout ce qui l’entourait par une force titanesque durant la nuit. Lorsqu’on demanda à deux des survivants qui avaient heureusement réchappé à la catastrophe, ils ne surent quoi répondre, car tout s’était passé si vite qu’ils n’avaient pas eu le temps de voir. Certains émirent l’hypothèse d’un tremblement de terre qui aurait propulsé une partie de la colline déjà fragilisée dans le vide. D’autres réfutèrent cette théorie, car aucune secousse n’avait été ressentie dans les villes alentour et s’il y avait eu un séisme assez puissant pour causer un tel cataclysme, cela aurait eu un impact plus important. Il y eut aussi cette étrange rumeur comme quoi l’espace même se serait déchiré en deux au-dessus de la ville au moment précis où celle-ci sombra dans les flots. Et des hurlements stridents à vous arracher les tympans se firent entendre là-haut dans le vide intersidéral.
   Au petit matin, il ne restait plus qu’une terre en désolation. Tout aux alentours avait pourri et les arbres avaient brûlé on ne sut comment. Les créatures des bois avaient bien évidemment fui depuis longtemps et aucune n’avait succombé aux flammes. Les quelques rescapés étaient encore sous le choc et les on-dit sur quelque légende aussi vieille que la venue de l’Homme sur la planète allèrent bon train. Certains évoquèrent même le pays que l’on n’ose nommer tant il effraie par son étrangeté déconcertante qui défiait la logique, avec cette brume qui ne disparaissait jamais, ces arbres qui semblaient pousser dans des directions inconvenantes et ses plantes dont les racines sortaient de leur cime. Sans parler de celles qui paraissaient se mouvoir dans l’eau sombre et glaciale. On évoqua la montagne dont la forme allait au-delà de toute description scientifiquement raisonnable.
   John reconnut la Nouvelle-Zélande où il y a de cela un mois il s’était rendu avec sa femme et le vieux Hamilton. Il pensait savoir ce qu’il s’était passé, mais sa raison l’empêchait d’y croire tant tout cela lui paraissait complètement dingue. Helen, quant à elle, fut prise d’une terrible crise et les yeux grands écarquillés, elle fixait l’écran de la télévision. Elle se rappela son rêve et de sa bouche sortir les mots blasphématoires de quelques divinités aux mœurs quasi sataniques. Elle revit la déchirure dans le ciel, l’Arkul. Et elle sut ce que cela signifiait… la fin.
   John tenta de calmer son angoisse avec une petite plaisanterie à laquelle elle ne put rigoler.
« Avec un nom comme Deadhill, elle ne pouvait que mal finir, tu ne crois pas ? »
Helen ne répondit pas et se contenta d’un léger sourire. Elle tenta tant bien que mal de cacher son angoisse, mais John n’était pas dupe et il savait que quelque chose la travaillait. Elle se leva et alla dans la salle de bain qu’elle verrouilla pour prendre une douche.


Un drame sanglant


   John ne voyant pas sa femme sortir de la salle de bain où elle s’était enfermée depuis maintenant plus d’une heure commença à s’inquiéter. Il alla à la porte et toqua plusieurs fois, appelant le nom d’Helen. Ne l’entendant pas répondre, il tambourina plus fort et plus nerveusement. Il devint vraiment anxieux et affolé à l’idée que quelque chose de grave ait pu se produire, là derrière cette porte. Il continua à hurler de toutes ses forces tout en forçant la poignée. La peur était maintenant à son paroxysme ; plus de doute possible, quelque chose était arrivé, quelque chose de terrible. Il força de plus en plus fort jusqu’à ce que la porte cède. Lorsqu’il put enfin entrer dans la salle de bain, ses yeux s’écarquillèrent face à l’horreur qui s’offrit à lui. Il aurait voulu hurler à la mort, mais il était beaucoup trop choqué par ce qu’il voyait pour pouvoir émettre le moindre son.
   Là, dans la baignoire, gisait son épouse Helen. Elle avait les veines ouvertes et s’était tranché la gorge avec une lame venant d’un des rasoirs de son mari. Elle baignait maintenant dans son propre sang. Avant de se donner la mort, elle avait eu le temps d’écrire sur le mur… Arkul nakmet drea. John en était tout retourné et il ressentit comme un coup violent à l’estomac et se mit à rendre ses tripes. Il alla, paniqué, jusqu’au téléphone et appela la police et les secours. Sa voix tremblait d’un mélange de rage et de frayeur. Il savait au fond de lui… sa femme était morte. Cependant dans un accès de panique, sa raison lui avait dit d’appeler les urgences.
   Les autorités ne tardèrent pas à arriver et John les conduisit, toujours sous le choc, vers la scène du drame. Ils prirent des photos, tentèrent de relever des empreintes et posèrent les questions habituelles. John leur répondit du mieux qu’il put en essayant de garder son calme vue la situation. Il ne pouvait cependant pas s’empêcher de trembler et de bégayer nerveusement. Dès qu’ils eurent fini avec la scène, ils demandèrent au pauvre John de les accompagner au poste pour déposition.
   Là-bas, il leur raconta l’histoire d’Arkul et ce qu’il en croyait. Il leur parla de la Nouvelle-Zélande et de ce qu’il avait entendu de la bouche des gens et de sa femme. Il leur parla de légendes et de mythes sans queue ni tête et ils avaient du mal à le prendre au sérieux et se demandaient s’il ne fallait pas l’interner. On rédigea tout de même sa plainte sans oublier aucun détail et on le relâcha, lui indiquant qu’il serait convoqué au tribunal où il sera jugé pour cette triste et sanglante affaire.
   Quelques jours plus tard, John reçut la visite de la police. Il ne résista pas et les suivit. Au tribunal, John devant une foule incrédule dut raconter toute cette folle aventure ; il parla de la montagne, des plantes qui semblaient vivantes ou poussaient à l’envers, de la brume qui ne disparaissait jamais, mais surtout il leur parla de la bête. Cette bête dont parlaient ces stupides légendes et que seuls les plus ingénus pouvaient croire. Malheureusement, il était face à une caste bien supérieure d’érudits et ils avaient du mal à avaler toute cette folie. Pour eux, soit sa femme était sujette à une quelconque maladie mentale soit, pire, il était responsable. Le temps lui sembla tellement long qu’il crut y être depuis des jours. Et il devait faire face aux regards foudroyants du juré. Aucun ne crut son histoire et cela malgré les témoignages qu’ils jugèrent comme étant tout sauf logiques ou scientifiques.
 Heureusement pour lui, on n’avait aucune preuve pouvant le condamner et il savait qu’on n’en trouverait pas. Pourtant il se sentait mal. Puis les choses s’empirèrent lorsque l’affaire sortit du tribunal et arriva aux oreilles de ses concitoyens. Il fut traité de fou, de monstre et on lui tourna le dos. Il aurait pu aller voir le seul qui aurait été de son côté, Marc, mais ce dernier était mort il y avait deux jours de cela, dans son sommeil.
   Voilà donc pourquoi il s’était retrouvé en haut de cet immeuble, les yeux perdus dans le vide, attendant le moment propice pour sauter. Il attendit un long moment et en proie au doute puis se décida pour le grand plongeon. Dans sa chute il ne vit pas sa vie défiler, mais des images d’une horreur cosmique innommable, des images de terreur apocalyptique et il sourit content d’échapper aux catastrophes à venir…la fin du monde.